LA SOURCE DE CELUI QUI CRIE

Lecture proposée : Juges 15

« Jésus se tint là, et il cria : si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi et qu’il boive. Celui qui croit en moi… des fleuves d’eau vive couleront de son ventre » Jean 7. 37 et 38.

« Que celui qui a soif vienne ; que celui qui veut prenne gratuitement de l’eau de la vie »  Apocalypse 22. 17.

Samson, un personnage biblique de l’Ancien Testament, est un jeune homme doté par Dieu d’une force surhumaine. Il y a dans sa vie des zones d’ombre, mais aussi des scènes lumineuses.

Par la foi et avec l’aide de Dieu, Samson remporte une grande victoire en combattant seul contre mille hommes de l’armée des Philistins. « Il eut ensuite une très grande soif ». Il invoqua l’Éternel et dit : « Tu as donné par la main de ton serviteur cette grande délivrance, et maintenant je mourrais de soif et je tomberais entre les mains des incirconcis ». Alors Dieu fendit le rocher creux… et il en sortit de l’eau. Samson but, son esprit se ranima et il vécut. C’est pourquoi cette source fut appelée « En-Hakkoré, c’est-à-dire : la source de celui qui crie (Jug. 15. 18 et 19).

Après le combat, le vainqueur se sent faible ; il meurt de soif ! Comment réagit-il ? Il prie. C’est la première prière que Samson prononce. Dans son angoisse, il se tourne vers son Dieu, qui fend le rocher, comme Il l’avait déjà fait pour son peuple dans le désert (Ps. 105. 41). La source porte désormais dans son nom le souvenir de cette prière : « la source de celui qui crie ».

Connaissons-nous tous cette source ? Avons-nous déjà invoqué Dieu dans la souffrance ou le découragement ? Avons-nous fait l’expérience de ses réponses et de la vie qu’Il donne en abondance à celui qui se confie en Lui ?

Chrétiens, si nous vivons des moments d’intense activité, sommes-nous capables de goûter le rafraîchissement que la prière et la communion avec Dieu nous apportent ?

D’après « Il buon seme » avril 2024

ÉLOIGNEMENT ET RETOUR

« Je me souviens de toi, de la grâce de ta jeunesse… quand tu marchais après moi dans le désert » Jérémie 2. 2.

« Toutefois retourne vers moi, dit l’Éternel » Jérémie 3. 1.

« Nous voici, nous venons à toi, car tu es l’Éternel, notre Dieu » Jérémie 3. 22.

Laissez-moi vous supplier, chers jeunes lecteurs, de faire très attention de ne pas vous éloigner.

Cela commence par quelque chose qui vient interrompre la joie de la réalisation de l’amour de Christ, et votre cœur perd la douce appréciation qu’il avait de son amour et de sa grâce. Vous l’avez oublié, mais Lui ne vous a pas oublié.

Il me semble que Paul nous présente une telle pensée, lorsqu’il écrit : « Je crains qu’en quelque manière, comme le serpent séduisit Ève par sa ruse, ainsi vos pensées ne soient corrompues et détournées de la simplicité à l’égard de Christ (2 Cor. 11. 2 et 3). C’était alors un grand exercice pour l’apôtre bien-aimé, qui craignait que quelque chose vienne leur rendre Christ moins précieux. Il dit aussi aux Thessaloniciens : « Maintenant nous revivons, si vous tenez ferme dans le Seigneur » (1 Thess. 3. 8). C’est comme si Paul disait : Si vous vous détournez, j’en mourrai de chagrin.

Est-ce que vous vous êtes écarté, vous qui lisez ces lignes ? Est-ce que je pourrais vous entendre dire : je me suis éloigné du Seigneur ? Si tel est le cas, il est bon que vous le réalisiez. On ne s’en rend pas toujours compte. Mais le Seigneur le sait et Il cherche toujours à nous ramener à Lui. Mais nous fait-il des reproches à cause de cela ? Non ! Il se pourrait qu’Il ait à nous reprendre et nous punir. Mais ce qui restaure, c’est sa Parole.

– Je n’ai pas oublié ton dévouement ; il m’était agréable, dit le Seigneur, et je n’ai pas non plus oublié le moment où tu es venu à moi et où j’étais tout pour toi. C’est par de telles paroles qu’Il cherchait à ramener Israël du temps du prophète Jérémie et, cher ami, le Seigneur agit envers toi de la même manière aujourd’hui ! Il est « le Même, hier, et aujourd’hui, et éternellement » (Héb. 13. 8).

D’après La grâce de Dieu qui restaure – W.T.P Wolston

APPORTEZ VOS PROBLÈMES À JÉSUS !

« Et aussitôt, en sortant de la synagogue, ils allèrent avec Jacques et Jean dans la maison de Simon et d’André. Or la belle-mère de Simon était couchée, avec de la fièvre ; aussitôt ils lui parlèrent d’elle » Marc 1. 29 et 30.

« Rejetez sur lui tout votre souci, car il prend soin de vous » 1 Pierre 5. 6.

Une chose remarquable dans la Bible, c’est qu’elle mentionne aussi le côté sombre de la vie – souffrances, défaillances, mort.

Un jour, Jésus séjournait dans la ville de Capernaüm avec quelques-uns de ses disciples. Il alla d’abord dans la synagogue, puis chez Simon et André. Là, ils trouvèrent la belle-mère de Simon couchée, avec de la fièvre. Luc, qui était médecin, écrit qu’elle était « en proie à une forte fièvre » (Luc 4. 38).

De nos jours, les relations d’une personne avec sa belle-mère sont souvent présentées comme négatives. Mais ici, nous voyons Simon et André qui la traitent avec beaucoup d’estime. Oui, aujourd’hui comme alors, de saines relations de famille sont possibles – avec l’aide de Dieu !

Cependant, la maison de Simon et d’André n’était pas épargnée par l’épreuve. Nous aussi, nous faisons souvent l’expérience de la maladie, du chômage, de la vieillesse, de la violence, de difficultés financières ou même psychologiques. Certaines épreuves peuvent conduire tout près de la mort – sans issue apparente. Faisons comme Simon et André ont fait alors : parlons-en à Jésus.

Le Seigneur de la vie et de la mort, le grand Dieu Créateur, le Sauveur du monde, désire que nous Lui parlions de ce qui nous inquiète, et Il est toujours prêt pour cela, car Il se préoccupe de chacun de nous ! Plus encore, nous pouvons Lui dire tout ce qui nous concerne – sans employer un langage religieux particulier, mais simplement en Lui parlant directement, dans une entière confiance. Comme ici : « Ils lui parlèrent d’elle ».

Il est bon de Le connaître, Lui à qui nous pouvons tout dire !

D’après « The Good Seed » avril 2024

LA MAISON DE LA FORÊT

Le vent soufflait dans les arbres autour du Manoir, et la pluie tambourinait sur les pavés de la terrasse, du côté de la maison où donnaient les fenêtres du salon.

C’était une vieille bâtisse sans prétention, juste assez grande pour qu’il y fasse bon vivre.

La petite fille qui se tenait à la fenêtre de ce qui avait été la nursery, maintenant la salle d’études, avait toujours vécu là . Menue, petite pour son âge, avec de longs cheveux bruns soyeux, tombant sur les épaules et retenus sur les côtés par une paire de barrettes plutôt laides, elle offrait en ce moment l’image de la désolation.

Une moue pathétique abaissait les coins d’une petite bouche sensible et, au fur et à mesure que se déroulaient ses pensées, un éclair d’indignation jaillissait de ses grands yeux gris. Les vacances de Pâques touchaient à leur fin et la désertion de ses deux frères en cet après-midi de pluie n’en était que plus cruelle.

Quel dommage que Mme Rose, la gouvernante, l’ait rattrapée quand elle essayait de les accompagner et lui ait absolument défendu de sortir !

– La bonne idée, avec ton rhume, d’aller te balader dans l’herbe mouillée, avait-elle grondé. C’est sûr que les garçons t’y entraîneront !

Mme Rose avait été leur nurse pendant leur petite enfance et quand, deux ans auparavant, leur mère était morte, elle était revenue au Manoir comme gouvernante et maîtresse de maison.

Restée seule, Myriam se sentit très triste. Dans deux jours, ses frères, Philippe et Guy, âgés respectivement de treize et onze ans, allaient retourner dans leur internat et elle reprendrait ses cours auprès du pasteur avec les trois enfants du presbytère.

Délicate de santé, elle avait été plusieurs fois gravement malade, ce qui l’empêchait de fréquenter une école comme tout le monde. C’était une privation pour elle et elle en souffrait. Elle n’avait que mépris pour la compagnie des enfants du pasteur, plus jeunes qu’elle.

Soudain, alors qu’elle contemplait les arbres ruisselants de pluie, le bruit de la porte qui s’ouvrit brusquement la fit sursauter. Ses yeux s’arrondirent d’étonnement à la vue de son père. Il n’entrait jamais dans la salle d’étude, domaine des enfants.

Parfois, le soir, quand il était à la maison, elle allait le saluer, mais il s’absentait de plus en plus depuis la mort de sa femme, et ses enfants étaient devenus pour lui presque des étrangers.

– Où sont les garçons ? demanda-t-il.

Si elle avait été plus âgée, Myriam aurait perçu une certaine nervosité, une tension inhabituelle dans le ton de son père.

– Ils sont sortis, répondit-elle avec tristesse.

L’exclamation pleine d’impatience que poussa son père la surprit.

– C’est bien dommage ! Je ne peux pas les attendre. Je dois prendre un train. Viens ici, Myriam, j’ai à te parler. Tu répéteras aux garçons ce que je vais te dire.

II resta encore un long moment silencieux, l’entourant d’un bras et la serrant contre lui avec une tendresse à laquelle la fillette n’était plus habituée depuis longtemps.

Timidement, elle leva la main pour lui caresser la joue.

– Qu’y a-t-il, papa ? demanda-t-elle enfin doucement. Son père soupira et sembla se reprendre.

– Je vais partir dans quelques minutes, commença-t-il d’un ton enjoué, et j’aurais aimé vous expliquer pourquoi. C’est vraiment dommage que tes frères ne soient pas là.

Il se tut à nouveau. Saisie de curiosité, Myriam ne le quittait pas des yeux. Une étrange appréhension commençait à monter en elle.

– Vous allez avoir une nouvelle maman, lâcha-t-il enfin, puis il continua précipitamment. Je pense que ce sera une bonne chose. Vous avez besoin de quelqu’un qui s’occupe de vous et c’est une personne que vous pourrez aimer.

– Comment est-ce possible ? Notre maman ne peut pas revenir !

Le trouble et la consternation se peignirent sur le visage de l’enfant. Irrité, son père retira son bras et s’écria, légèrement impatient :

– Bien sûr que non ! Ne comprends-tu pas ? Je vais me marier avec une jeune et charmante dame. Elle sera ma femme et prendra ainsi la place de votre maman.

Il se mordit les lèvres. Il n’aurait pas dû dire cela. Myriam recula. Son joli visage s’empourpra.

– Non, non, oh ! Papa, s’il te plaît, ne fais pas une chose pareille ! Nous ne voulons personne à la place de notre maman.

M. Stanhope soupira et se dit pour la centième fois qu’il ne comprenait pas les enfants. Il avait redouté cet entretien et l’avait renvoyé jusqu’à la dernière minute. Il jeta un coup d’œil à sa montre puis attira à nouveau la petite fille contre lui.

– Écoute, Myriam, essaie de comprendre. Vous n’avez pas vraiment de foyer en ce moment et je suis, moi aussi, très solitaire. Après mon mariage, nous serons tous beaucoup plus heureux.

Je dois partir maintenant. Je me marie demain. Dans trois semaines, je reviendrai avec ma femme. Promets-moi de très bien l’accueillir. Les garçons seront à l’internat. Vous pourrez ainsi bien faire connaissance avant leur retour.

Peut-être pourront-ils venir pendant un week-end au milieu du trimestre ? Maintenant, au revoir, ma chérie. Tu raconteras tout aux garçons, et sois bien sage jusqu’à mon retour.

Il l’embrassa et sortit précipitamment.

Complètement désorientée, Myriam resta pétrifiée au milieu de la pièce. Elle ne resta pas longtemps seule. Mme Rose entra en coup de vent.

– Bien, ma chère, commença-t-elle, je devine que ton père vient de t’apprendre que vous allez avoir une belle-mère.

Ce mot horrible n’était pas encore venu à l’esprit de l’enfant.

En un éclair, cette expression évoqua dans son imagination tous les contes de fées, toutes les histoires où d’affreux tyrans, de méchants personnages étaient toujours représentés par ce terrible mot de « belle-mère ».

Dans un silence horrifié, elle fixa un moment Mme Rose, puis, poussant un cri perçant, elle s’élança dans les bras de la femme, suffoquée par des sanglots.

La gouvernante n’avait pas cru mal faire en utilisant ce terme de « belle-mère ». Elle-même était profondément blessée. M. Stanhope l’avait informée de son mariage si proche, seulement deux jours auparavant, tout en lui recommandant de ne pas en parler jusqu’à ce qu’il ait tout expliqué à ses enfants.

Il avait complètement manqué d’égards envers elle en la laissant dans l’ignorance jusqu’à la semaine même où le mariage avait lieu. Depuis deux ans, c’était elle qui avait dirigé tout le train de la maison et voici qu’arrivait une nouvelle maîtresse !

Elle serra Myriam contre son cœur, la berçant tendrement comme un bébé ; la détresse de l’enfant ne lui déplaisait pas. Son orgueil blessé y trouvait son compte.

– Là, là, mon amour, murmura-t-elle d’un ton apaisant. Ne te désole pas comme cela ! C’était à prévoir. Ton père est encore jeune. Nous ne pouvons qu’espérer pour le mieux.

– Papa n’est pas jeune, Rose ! Myriam releva la tête et la fixa soudain, saisie. Mais elle, comment sera-t-elle ? Je la déteste ! Je sais que je la détesterai !

– Non, ma chérie, tu ne dois pas parler ainsi. Une petite fille ne dit jamais : « Je déteste ». Mme Rose parlait avec fermeté.

Maintenant, tu vas aller te rafraîchir le visage. Je vais préparer le thé, car c’est l’heure où les garçons vont rentrer. Leur absence a contrarié ton père, mais eux pensent qu’ils peuvent toujours en faire à leur tête !

Lorsque Mme Rose quitta la pièce, Myriam n’avait pas du tout l’intention de lui obéir. Elle s’assit sur le large rebord de la fenêtre tout en reniflant lamentablement, mais elle n’y resta pas plus de trois minutes.

Le bruit d’une galopade dans le couloir et de la porte ouverte à toute volée annonça le retour de ses frères dans un état d’excitation exceptionnel.

– Sais-tu ce qui nous arrive ? s’écria Guy, prenant les devants sur son frère aîné. Mais… qu’y a-t-il ? ajouta-t-il d’un air alarmé à la vue de sa sœur abattue, et des traces de larmes sur son visage.

– Qu’as-tu encore à pleurnicher ? s’écria Philippe. Nous avons quelque chose à te raconter.

– Moi aussi, dit Myriam, et c’est affreux. Vous ne penserez plus à rien d’autre quand vous le saurez. Mais parlez d’abord, ajouta-t-elle, sa curiosité l’emportant sur le plaisir qu’elle commençait à éprouver à dramatiser la situation.

– Oh ! nous ne pouvons pas te le dire comme cela, dit Philippe avec mépris. Parle d’abord. Je suppose que tu as cassé ton imbécile de poupée ou que tu t’es disputée avec Rose.

Myriam sauta sur ses pieds.

– Papa m’a dit de vous en parler. Il était fâché que vous ne soyez pas là. Je ne suis pas censée vraiment le dire si vous êtes aussi désagréables. Il voulait vous en parler lui-même. Mais vous, il fallait que vous sortiez !

– Bon, qu’est-ce que c’est ?

Philippe était devenu grave. Si son père avait voulu leur parler, c’est qu’il s’agissait de quelque chose d’important.

Myriam se campa devant eux et, écartant ses longs cheveux de sa figure rouge de colère, elle déclama :

– Il a dit que nous allons avoir une nouvelle maman. Il va se marier demain et elle viendra vivre ici !

Si elle avait désiré faire sensation, elle avait tout à fait réussi. Les garçons, immobiles, la regardaient, bouche bée.

– C’est affreux ! s’écria Guy, enfin.

Philippe était devenu tout pâle. Il avait tant aimé sa mère et, par moments encore, la douleur de l’avoir perdue était plus vive que jamais. Il serra les poings.

– Comment peut-il faire ça ? Une nouvelle maman, vraiment ! Jamais je ne lui adresserai la parole ! Et lui, jamais je ne lui pardonnerai !

Sa voix se brisa brusquement. Il tourna les talons et sortit de la pièce.

Consternés, Guy et Myriam se regardèrent en silence. Bien qu’elle redoute une terrible belle-mère, la pensée de blâmer son père n’avait pas effleuré la fillette. Les paroles de Philippe l’atterraient et le fait de l’avoir vu près de s’effondrer la mettait, comme aussi Guy, dans une situation embarrassante.

Ils se regardèrent d’un air misérable et ce fut un triste spectacle qui s’offrit aux regards de Mme Rose quand elle entra, chargée d’un plateau.

– Allons, allons, s’écria-t-elle, cela ne sert à rien de faire cette tête ! Je peux vous assurer qu’il arrive des choses bien pires dans la vie. Où est Philippe ?

– Il est sorti. Je pense qu’il est dans sa chambre, répondit Guy.

– Bon, va lui dire de venir goûter et faites tous un effort pour être raisonnables.

Rapidement, la gouvernante dressa le couvert. Guy n’avait aucune envie de faire cette commission. À contrecœur, il prit à pas lents la direction de la chambre qu’il partageait avec son frère.

La clé en était perdue depuis longtemps, de sorte que Philippe n’avait pas pu s’enfermer. Guy le trouva debout, les mains dans les poches, le dos tourné à l’intrus.

– Rose dit que tu dois venir goûter, dit-il.

– Goûter ! siffla-t-il entre ses dents, d’une voix méprisante. Va, mange tout ce que tu veux, si tu y arrives, et laisse-moi tranquille.

Il n’avait même pas tourné la tête. Guy hésita.

– Oh ! viens, Phil, balbutia-t-il. À quoi cela sert-il ?

Philippe se retourna et Guy recula d’un pas à la vue de son visage tourmenté.

– Si tu ne t’en vas pas immédiatement, je te flanque à la porte.

La voix de l’aîné se brisa et le cadet battit précipitamment en retraite.

– Il ne veut pas venir, annonça-t-il à son retour dans la salle d’étude.

Mme Rose réagit tout de suite :

– Se mettre en colère ne sert à rien, déclara-t-elle d’un ton sentencieux. Tant que je serai là, j’agirai pour le mieux – et vous ferez de même, si vous êtes un peu raisonnables.

– Que veux-tu dire avec ton « tant que je serai là » ? demanda Guy. Tu ne vas quand même pas être lâche au point de nous abandonner !

Une nouvelle crainte remplit le cœur de Myriam. Elle laissa tomber la tartine beurrée qu’elle était en train de grignoter et, les yeux fixés sur Mme Rose, attendit sa réponse en retenant son souffle.

Cette dernière remuait son thé d’un air pensif.

– Je ne peux pas encore dire, si brusquement que j’en suis toute bouleversée. Votre belle-mère peut ne pas vouloir que je reste, et alors je partirai. Nous ne pouvons qu’attendre et voir.

Comme un tourbillon, Myriam se leva d’un bond, fit le tour de la table et se jeta au cou de la gouvernante.

– Tu ne dois pas t’en aller ! Promets-moi que tu ne m’abandonneras pas. Je ne pourrais pas le supporter !

Une nouvelle explosion de sanglots lui coupa la parole. Troublée, Mme Rose regretta amèrement d’avoir parlé sans réfléchir.

– Ne te tourmente pas comme cela, Myriam. Tu vas te rendre malade. Quelle affaire, entre Philippe et toi ! Sois sage, supplia-t-elle. Bien sûr que je ne t’abandonnerai pas, pour autant que cela dépendra de moi. Toutes ces histoires ne nous font du bien ni aux uns ni aux autres.

Elle eut beaucoup de mal, toutefois, à calmer la petite fille et elle ne put arriver à lui faire finir son repas.

Pendant ce temps, Guy, maussade, mastiquait son pain sans dire un mot. Puis il repoussa sa chaise, la table fut débarrassée et un silence oppressant s’établit dans la pièce.

Reniflant encore, Myriam se pelotonna dans le vieux fauteuil. Le garçon se soulagea en lançant un bon coup de pied contre la table.

– À quoi cela sert-il de se conduire de cette façon ? cria-t-il. Nous ne pouvons empêcher notre père de se remarier, si moche que cela soit pour nous.

Toi et Phil, croyez-vous changer quelque chose en vous privant de repas et en vous conduisant comme des idiots ? Vous devrez quand même finir par manger !

– Je sais que ça ne sert à rien, remarqua Myriam. Tout est tellement affreux.

Toutefois, la tension était maintenant tombée et les deux enfants commencèrent à discuter de la situation. Malgré leurs sombres pressentiments, leur curiosité était éveillée.

Le sujet s’épuisait quand la fillette se rappela tout d’un coup dans quel état d’excitation ses frères étaient rentrés dans l’après-midi.

– Que vouliez-vous donc me dire quand vous êtes arrivés ? demanda-t-elle négligemment. Elle ne voulait pas montrer un trop grand intérêt.

Guy fronça les sourcils.

– Oh ! ce n’est plus très important maintenant, dit-il. C’était tout de même terriblement intéressant ! Nous avions découvert le secret de la maison de la forêt.

– Vraiment ? vous l’avez trouvé ! Myriam devint toute rouge. Oh ! Guy, qu’est-ce que c’est ?

– Eh bien, le type qui y habitait et qui était parti si brusquement, la police le surveillait. Il était ce qu’ils appellent un recéleur.

La petite fille prit un air effrayé.

– C’est quelqu’un qui écoule le butin que les cambrioleurs lui apportent, expliqua Guy très sommairement.

La police cherchait ce butin car, bien que M. Thompson ait été arrêté, il n’avait pas avoué où il se trouvait.

Guy prit une longue aspiration et continua :

– Il y a un vieux puits caché dans le cellier de la maison et aujourd’hui ils ont enlevé le plancher et découvert au fond du puits un tas de choses enveloppées dans du plastique.

Il y avait des tas et des tas d’argenterie. Ils ont reconnu quelques pièces appartenant à Sir George Hamilton. Or il y a deux ans qu’il avait été cambriolé !

– Qui t’a dit tout cela ? Comment ont-ils pu repêcher toutes ces choses ? N’étaient-elles pas abîmées ?

Myriam voulait tout savoir à la fois.

– Il n’y a plus d’eau dans le puits, petite sotte, répondit Guy avec impatience. Ils y travaillaient cet après-midi. Nous les avons regardés faire, Phil et moi, et Félix nous a tout raconté, bien que ce soit défendu d’en parler.

Félix était le policier du village. Il aimait bien les trois enfants Stanhope et était toujours disposé à faire un brin de causette. Myriam se mit à réfléchir à toute cette histoire. Guy l’avait certainement un peu enjolivée, mais elle était tout de même assez déçue.

Ce n’était pas du tout le genre de secret qu’elle avait imaginé en pensant à la maison de la forêt. Elle lui avait inspiré beaucoup de rêveries où fantômes et fées, sorcières et lutins jouaient un grand rôle. La maison, tout au bout de la grande rue du village, était proche de la forêt, d’où son nom. C’était une longue bâtisse basse dont le toit de chaume descendait jusqu’à terre. Faisant un angle droit avec la route, sa façade et ses jardins à l’arrière n’en étaient séparés que par une épaisse haie de houx.

Elle avait été restaurée quelques années auparavant mais, depuis, rien n’avait été fait et elle avait maintenant un aspect délabré.

De nombreux commentaires sur ses différents locataires circulaient dans le village. On parlait des particularités de chacun avec de mystérieux hochements de tête et des insinuations qui laissaient supposer que le narrateur, en général l’un des plus anciens habitants du village, en savait plus qu’il ne voulait le dire.

Myriam écoutait ces bavardages avec de délicieux frissons. Elle avait surveillé les allées et venues du dernier locataire avec beaucoup d’intérêt. M. Thompson était grand, brun, avec une barbe en pointe. Les gens du village le trouvaient plutôt sauvage. Il s’absentait des semaines durant. Son départ précipité avait suscité de nombreux commentaires.

Félix, tenu jusque-là au silence, jouissait d’avoir maintenant la vedette et se plaisait à révéler que M. Thompson avait été emmené par des policiers en civil et que l’on fouillait sa maison à la recherche d’objets volés.

Les deux enfants étaient en train de parler de tous ces événements lorsque Philippe entra dans la pièce. Il paraissait plus pâle que d’habitude. Les lèvres serrées, le menton en avant, il se planta, pour se donner une contenance, devant le foyer où brillait un feu bienvenu en cette soirée plutôt fraîche.

– J’ai bien réfléchi à cette sale histoire, commença-t-il. Il nous faut prendre une décision. Nous ne pouvons empêcher que la… que cette personne arrive. Même si nous avons l’intention de nous en aller dès que possible, nous ne pouvons pas dire que nous ne lui adresserons jamais la parole.

Il fit une pause en regardant d’un air sévère les deux enfants silencieux.

– Il y a un type à l’école, continua-t-il, qui a une belle-mère et il l’appelle « Tante chose » d’un nom quelconque. Quand nous aurons à lui parler, nous pourrions faire de même. « Bonjour, tante Pétunia », etc.

Guy et Myriam éclatèrent de rire. Leur frère les fusilla du regard.

– Très drôle, en effet, grinça-t-il, sarcastique. Vraiment très drôle de voir une étrangère prendre la place de notre propre mère et essayer de nous en imposer. Dégrisés, les deux enfants protestèrent.

– Écoute, dit Myriam, tu sais bien que nous ne rions pas de cela, mais tante Pétunia ! Elle ne peut vraiment pas s’appeler comme ça !

Et malgré elle, la petite fille se remit à rire.

– Là n’est pas la question, reprit Philippe avec mépris. Appelez-la Pétunia, Jémima ou Perkita ou de n’importe quel autre nom idiot. Maintenant, écoutez bien pourquoi nous le ferons. Nous serons obligés de lui parler, mais nous allons tous promettre, par serment, que nous ne l’accepterons pas comme faisant partie de notre famille.

Nous ne dirons pas un mot ou ne ferons pas un geste qui le lui laisse penser. Elle est une étrangère et elle doit vivre ici comme une étrangère.

Les deux enfants paraissant suffisamment impressionnés, Philippe continua :

– Je regrette, le pire sera pour toi, Myriam, car tu restes ici ; mais tiens bon et ne te laisse pas faire. Ne sois pas impolie, car cela mettrait Papa en colère.

Réponds seulement oui ou non, et garde tes distances, autant que possible. Maintenant, jure-le.

– Je le jure, prononça Myriam d’un ton solennel en regardant son frère dans les yeux.

– À toi, maintenant.

Philippe se tourna vers Guy.

Une promesse était chose sacrée pour les enfants Stanhope. Une fois donnée, elle devait être tenue à tout prix. À la grande surprise de l’aîné, la réponse tardait à venir. Le cadet n’osait pas le regarder et donnait de petits coups dans la grille du foyer.

– Comment pouvons-nous savoir qu’elle sera si méchante ? éclata-t-il. Je pense que nous devrions attendre de la connaître.

La voix de Philippe, furieux, lui écorcha les oreilles.

– Très bien, tu peux souhaiter la bienvenue à la personne qui vient prendre la place de ta propre mère, tu peux lui dire comme tu es heureux de la voir, comme tu l’aimes, tu peux la caresser, mais alors, ça sera fini entre nous !

– Je ne la désire pas plus que toi, répondit Guy vivement. Il me semblait seulement qu’elle pourrait ne pas être aussi mauvaise que tu la dépeins.

– Alors pourquoi se marie-t-elle avec notre père ? demanda froidement Philippe. Elle doit deviner que nous ne la voulons pas, mais elle fera tout ce qu’elle pourra pour nous avoir. Bien, fais comme tu veux. Vas-tu promettre, oui ou non ?

– Bon, je pense qu’il faut le faire, grommela Guy. Mais Philippe ne fut satisfait qu’après que Guy eut répété mot à mot après lui la formule requise.

Il sembla alors qu’ils n’avaient plus rien à se dire, et les trois enfants étaient assis, regardant le feu d’un air morne, lorsque Mme Rose entra avec du pain et un bol de lait fumant. Elle obligea Myriam à tout avaler avant d’aller au lit.

– Et toi ? dit-elle en se tournant vers Philippe. Resteras-tu sans rien manger ? Cela te fera beaucoup de bien !

– Je crois que je pourrais avaler quelque chose, répondit Philippe avec une indifférence feinte. Il mourait de faim, mais ne voulait pas en convenir.

Quelques minutes plus tard, Mme Rose était en train de brosser les cheveux de Myriam quand la fillette lui échappa des mains et lui sauta au cou.

– Rose, dit-elle gravement, promets-moi que tu ne t’en iras pas.

– Comment le promettre, ma chérie, quand je ne sais pas moi-même si je pourrai rester ? La nouvelle maîtresse peut avoir d’autres idées là-dessus.

Mme Rose soupira.

– Elle serait encore pire que nous le pensons si elle te renvoyait, s’écria Myriam, les yeux pleins de larmes. C’est impossible ! Je demanderai à Papa de l’empêcher d’être aussi méchante.

– Ne t’occupe plus de cela, recommanda Mme Rose. Nous devons espérer pour le mieux. Mais moins tu en diras à ton père à ce sujet, mieux ce sera.

Il lui fallut un certain temps pour persuader Myriam d’aller au lit et d’essayer  de dormir, et encore plus pour qu’elle s’endorme enfin.

Les garçons parlèrent aussi plus longtemps que d’habitude, se complaisant dans de sombres présages et faisant toutes sortes de plans pour résister à toute tentative d’autorité de la part de leur belle-mère.

Oncle Dick arrive

Myriam avait dit au revoir à ses frères, lors de leur départ pour l’internat deux jours auparavant, avec plus de regret que d’habitude. Ils lui manquaient toujours terriblement pendant les premiers jours de chaque trimestre, mais cette fois-ci, il lui semblait injuste d’avoir à affronter l’étrangère sans leur appui.

La promesse faite, lourde de responsabilité, lui pesait. Souvent elle se demandait comment elle allait pouvoir la tenir assez fidèlement pour satisfaire Philippe, sans pour cela encourir la colère de son père.

Tandis qu’elle repassait ses leçons du jour au presbytère, le village entier apprenait la nouvelle du second mariage de M. Stanhope et les commentaires allaient bon train.

Berthe Gilbert, l’aînée du pasteur, était une jeune personne plutôt flegmatique. Normalement, elle suivait Myriam dans les jeux et les tours parfois pendables que, dans son imagination débordante, la petite fille pouvait inventer mais parfois, pour une bagatelle, elle lui tenait tête et alors de violentes querelles éclataient, dans lesquelles Berthe se montrait intraitable.

Le tact n’était pas son fort et dès l’arrivée de Myriam, au premier matin de la reprise des cours, elle l’inspecta des pieds à la tête d’un air solennel, comme si elle s’attendait à trouver en elle quelque subtil changement. Puis elle lui déclara sèchement, une pointe d’accusation perçant dans sa voix :

– Tu vas avoir une belle-mère.

Myriam hocha la tête.

– Je pense que ce sera bon pour toi, continua-t-elle plutôt agressive.

– Va-t-elle te battre ? s’enquit, les yeux ronds, Paul, l’un des jumeaux qui complétait le trio du presbytère.

Bien que son cœur batte à coups redoublés, Myriam répondit avec un léger mépris :

– Non, elle ne me battra pas. Je ne la laisserai pas faire, petit imbécile !

Puis, tête haute, elle se dirigea vers la salle d’étude.

La veille de l’arrivée de M. Stanhope et de sa femme, Mme Rose était en train de modeler les longs cheveux raides de Myriam en belles anglaises, ce que détestait la fillette.

– Je ne veux pas avoir des boucles pour elle, protesta-t-elle, indignée.

Mais la gouvernante resta inflexible.

– Tu dois avoir la meilleure apparence possible, déclara-t-elle avec fermeté. Je ne veux encourir aucun reproche sur ma façon de t’élever.

En l’accompagnant à ses cours le lendemain matin, elle l’exhorta à nouveau :

– Rentre directement à la maison après le repas de midi.

D’habitude, Myriam mangeait au presbytère et allait se promener ou travaillait avec l’institutrice jusqu’à quatre heures.

– J’aimerais t’arranger encore les cheveux. Aussi rentre vite pour que tu sois prête. Ils seront là à trois heures et demie.

La matinée traîna en longueur d’une façon intolérable. Normalement, Myriam était une élève brillante et intelligente mais ce jour-là, elle ne montrait aucun intérêt et Mlle Granger, devinant la tension de l’enfant, fit preuve d’indulgence.

Quand elle quitta le presbytère à deux heures moins le quart, la petite fille n’avait pas du tout l’intention de désobéir aux instructions de Mme Rose mais, à cette heure-là, sa nervosité avait atteint un tel degré qu’à chaque pas elle se sentait de moins en moins en mesure de faire face à l’épreuve qui l’attendait.

Presque malgré elle, ou du moins telle fut son impression, elle passa sans s’arrêter devant la porte du Manoir et continua à descendre lentement la rue du village. C’était un délicieux après-midi. La chaleur était estivale. On ne se serait pas cru au mois de mai.

Myriam ralentit en approchant de la maison de la forêt. Cet endroit exerçait toujours la même fascination sur elle. Plusieurs rumeurs circulaient sur le nouveau locataire, un homme seul, sans famille, si bien que Catherine, la jeune fille qui venait chaque jour faire le ménage au Manoir, avait décrété qu’il avait quelque chose à cacher.

Quand Myriam lui avait demandé pourquoi elle avait dit cela, elle avait expliqué : « Il est horrible. Il ne veut pas qu’on le voie ». Cette réponse avait piqué la curiosité de la fillette, encore plus que des vols d’argenterie. Un nouveau secret, un mystère dans lequel elle redoutait toutefois de pénétrer.

Elle s’arrêta devant le portail bas entre les grandes haies et jeta un coup d’œil dans le jardin où foisonnaient des fleurs de toutes les couleurs. Ce ne furent pourtant pas les fleurs qui retinrent l’attention de l’enfant, mais la vue d’un homme, assis dans un fauteuil roulant, à l’ombre d’un grand hêtre, les jambes en plein soleil sous une légère couverture. Il tenait un papier à la main.

Peut-être prit-il conscience du regard d’intense curiosité qui le fixait depuis l’autre côté du portail ? Il leva les yeux et agita joyeusement la feuille de papier.

– S’il te plaît, entre, fillette. Viens me voir.

Il avait une voix agréable, amicale, et Myriam n’était pas particulièrement timide. Cependant, elle hésita un instant. Elle avait souvent pénétré auparavant dans ce jardin, quand la maison était inhabitée, jetant un regard entre les volets et, en imagination, peuplant les pièces de toutes sortes de choses étranges et mystérieuses.

Le peu qu’elle avait entendu au sujet du nouveau locataire s’accordait très bien avec les histoires d’ogres de ses contes de fées. Et s’il en était vraiment un ? D’après le ton de sa voix, il semblait inoffensif, mais il valait quand même mieux être prudente avant de pénétrer dans son domaine.

Au bout d’un moment, l’homme reprit la parole. Il semblait légèrement peiné.

– Est-ce que je te fais peur, petite ?

Myriam fit non de la tête avec énergie, tira le verrou tout usé et s’avança vers l’homme à pas lents. Elle ne l’avait vu que de profil depuis le portail et dans l’ombre de l’arbre mais, comme elle s’approchait, elle sursauta de frayeur et s’arrêta net. La bouche de l’étranger était tordue de côté d’une façon bizarre et sa joue gauche, pendante, labourée de cicatrices, le défigurait.

Il était trop tard pour cacher son geste de recul. Toute confuse, et ne pouvant réprimer un sentiment de répulsion, Myriam aurait tourné les talons et se serait enfuie si la voix de l’étranger ne l’avait retenue :

– N’aie pas peur, petite, dit-il avec douceur. Approche-toi du côté où tu ne verras pas trop ma blessure. Je ne peux pas te courir après. Ainsi tu viendras seulement si tu en as envie.

Un sentiment de pitié envahit brusquement le cœur de l’enfant. Elle se plaça au côté du fauteuil qu’il avait indiqué et lui demanda timidement :

– Habitez-vous ici ?

– Oui, je viens d’arriver et tu es ma première visite. J’aimerais que nous devenions amis si tu arrives à oublier mon apparence et à apprendre à connaître qui je suis au fond. Veux-tu essayer ?

– Oui, répondit-elle sans hésiter.

– Bien. Nous allons commencer par nous dire nos noms. Je m’appelle Richard Harding, mais si tu arrives à me dire oncle Dick, je saurai que nous serons amis. Quel est ton nom à toi ?

Myriam le lui dit. La glace était rompue. Jamais elle n’avait rencontré une grande personne avec laquelle il était si facile de causer.

En quelques minutes, elle lui avait tout raconté de sa vie, sa maison, ses frères, et il ne lui sembla plus impoli de lui poser la question qui lui brûlait les lèvres. Il répondit en toute simplicité :

– J’étais un aviateur pendant la guerre et un jour mon avion a pris feu. J’ai été tellement brûlé que je suis maintenant défiguré et ne peux plus marcher.

Il se mit à rire.

Myriam posa la main sur le bras du fauteuil et lui demanda d’une voix tremblante :

– Vous ne guérirez jamais ?

– Non, pas tant que je vivrai.

Il avait dit cela gaiement mais la petite fille en eut le souffle coupé.

– Oh ! C’est affreux ! Comment pouvez-vous supporter cela ? murmura-t-elle.

Richard Harding devint grave.

– Au début, j’ai cru que je ne le pourrais pas, mais j’ai découvert un merveilleux secret qui a tout changé.

– Donc, c’est vrai ? Vous avez un secret ? Cela ne m’étonne pas ! Le visage de l’enfant s’illumina de plaisir.

– Comment savais-tu que j’ai un secret ? dit M. Harding, lorsque l’horloge de l’église commença à égrener ses quatre coups dans l’air tranquille de l’après-midi.

Poussant un cri, Myriam bondit du petit tabouret de jardin sur lequel elle était assise.

– Oh ! qu’ai-je fait ? Ils vont arriver ! Mme Rose va être très fâchée. Oh ! j’ai peur de rentrer à la maison !

– Qu’y a-t-il ? Qui va arriver ? demanda son nouvel ami avec inquiétude.

Myriam déballa toute l’histoire pêle-mêle et de façon plutôt incohérente.

– C’est ma faute. Je t’ai retenue, dit oncle Dick d’un air contrit. Tu diras à ton père comme je le regrette et… mais attends un moment.

Il sortit un carnet et un stylo de sa poche, prit une carte de visite et écrivit au dos : « Veuillez me pardonner d’avoir retenu votre petite fille. J’ai beaucoup joui de sa compagnie et je serais très heureux si vous lui permettiez de revenir me voir ».

– Peut-être qu’avec cette carte, le blâme de ton père retombera sur moi, dit-il en la lui tendant avec son étrange sourire tout tordu auquel Myriam ne prêtait déjà plus attention.

– Je veux revenir, oncle Dick, dit-elle vivement, le plus souvent possible, et peut-être, un jour, pourrez-vous me dire quelque chose de votre secret.

Richard Harding retint un moment dans la sienne la main qu’elle lui avait tendue avec tant de confiance.

– Oui, Myriam, je t’en parlerai à ta prochaine visite. J’aimerais pouvoir le faire maintenant mais tu es déjà très en retard.

La petite fille s’éloigna à regret, le salua encore une fois de la main avant de refermer le portail, puis s’engagea résolument sur le chemin du Manoir. Elle se sentait étrangement réconfortée et encouragée par cette rencontre.

Elle avait envie de parler à quelqu’un de son nouvel ami et du secret qu’il avait promis de partager avec elle. Comment pouvait-il paraître si courageux alors qu’il se savait défiguré et paralysé pour la vie ?

Mais elle se trouvait maintenant à la porte du Manoir et il lui fallait affronter l’épreuve qui l’attendait. Le cœur battant à grands coups, elle parcourut le court trajet qui la séparait de la maison.

Sans bruit, elle se dirigea vers la petite porte qui lui permettrait de se glisser dans la salle d’étude par les escaliers de derrière. Elle posait la main sur la poignée quand Mme Rose surgit. Un simple coup d’œil lui suffit pour savoir qu’elle était, en effet, très en colère.

– Où étais-tu passée ? demanda-t-elle d’un ton si dur que l’enfant se fit toute petite.

Myriam en oublia le petit discours qu’elle avait préparé. Comment expliquer quoi que ce soit sous ce regard froid et implacable ?

– Réponds-moi, vite.

La voix de Mme Rose tremblait d’indignation. L’après-midi avait été difficile et éprouvant pour elle. Tout d’abord, elle se faisait vraiment du souci pour sa place.

De plus, après avoir attendu une demi-heure le retour de Myriam, elle avait téléphoné au presbytère pour s’entendre dire que l’enfant était bien partie dès la fin du repas.

Mme Rose avait envoyé Catherine à la recherche de Myriam mais celle-ci, après avoir parcouru tout le village, était revenue bredouille. À l’arrivée de M. et Mme Stanhope, au lieu de leur présenter une petite fille en grande toilette, aux boucles irréprochables, comme elle en avait eu l’intention, elle avait dû leur confesser, à sa grande confusion, qu’elle ne savait absolument pas où l’enfant se trouvait.

M. Stanhope avait semblé plus ennuyé qu’inquiet, mais elle avait senti très vivement son mécontentement et elle demeurait convaincue qu’il l’avait rendue responsable de ce malheureux incident qui gâchait l’arrivée de sa femme dans son foyer. Quelle injustice ! Cela la mettait dès le début dans une position fausse vis-à-vis de sa nouvelle maîtresse.

Cela, ajouté à la crainte de perdre sa place, l’avait amenée à un tel degré de nervosité que son sang ne fit qu’un tour à la vue de la coupable essayant de se glisser dans la maison sans être vue.

Mme Stanhope avait eu l’air beaucoup plus inquiète que son mari. Elle avait tout de suite compris que l’absence de Myriam pouvait signifier quelque chose.

– Oh ! Henri, s’était-elle écriée, crois-tu qu’elle se cache quelque part ou qu’elle s’est enfuie parce qu’elle n’avait pas envie de me voir ?

– Mais bien sûr que non, chérie, lui avait-il affirmé. Mais son ton manquait de conviction et, se tournant vers Mme Rose, il lui avait demandé si la maison avait été fouillée à fond.

– Je redoutais ce genre de réaction…

Mme Rose avait saisi ces mots au vol alors que la jeune femme entrait avec son mari dans leur chambre. Elle en avait serré les lèvres de dépit.

Maintenant, Myriam se tenait devant elle, sans un mot. Elle la prit par les épaules et la secoua.

– Méchante petite ! Désobéissante ! Si tu ne me dis pas tout de suite où tu es allée, je te mène vers ton père… et ta mère, ajouta-t-elle d’un ton plein de sous-entendus. Ils sauront s’occuper de toi.

– J’ai oublié l’heure, balbutia Myriam.

C’était une si pauvre excuse que Mme Rose en renifla de mépris.

– Tu savais que tu devais rentrer tout de suite à la maison.

Elle tira la fillette après elle sans ménagement en haut des escaliers, jusqu’à sa chambre.

– Enlève ta robe, ordonna-t-elle. Je vais avertir ton père que tu es ici.

Myriam la saisit par le bras.

– Oh ! non, Rose, n’y va pas. Reste ici, je vais tout te dire.

– Il doit savoir que tu es rentrée saine et sauve, répliqua la gouvernante. Son ton, bien que ferme, s’était radouci. Enlève ta robe. Je reviens tout de suite.

Les frayeurs de l’enfant redoublèrent. Elle n’avait jamais pu supporter d’être grondée. Au bord des larmes à cause de la scène qu’elle venait de vivre, elle se débattait, les doigts tremblants, avec les boutons dans le dos de sa robe toute froissée.

Mme Rose revint très rapidement.

– Tu vas descendre au salon prendre le thé avec eux. C’est ta belle-mère qui l’a suggéré. Mais, si je ne me trompe, ton père aura quelque chose à te dire ensuite.

Elle boutonna la robe bien repassée et attacha avec un gros nœud les cheveux soigneusement brossés mais restés désespérément raides.

Prise de panique, Myriam ne bougeait pas.

– Viens avec moi, Rose, supplia-t-elle.

– Quelle idée ! Que vas-tu encore inventer ! s’exclama Mme Rose avec indignation. Descends vite, maintenant. Ne les fais plus attendre.

Saisie d’un sentiment poignant de solitude, Myriam descendit le grand escalier et, sur la pointe des pieds, s’approcha de la porte derrière laquelle elle entendit un murmure de voix.

Elle tourna la poignée presque sans bruit et s’immobilisa sur le seuil, n’osant pas lever les yeux.

– Approche, Myriam.

Son père parlait avec entrain mais l’enfant se rendit bien compte qu’il était loin d’être content d’elle.

– Voici la vagabonde, Audrey ! dit-il, s’adressant à sa femme. Raconte-nous ce que tu as fait, petite, ajouta-t-il, poussant légèrement l’enfant, maintenant à ses côtés, vers son épouse.

Sans lâcher le bras du fauteuil de son père, Myriam jeta un regard furtif dans la direction de celle-ci. Ce qu’elle vit l’étonna tellement qu’elle ne put réprimer un geste de surprise. Depuis si longtemps, elle s’était fait une image de la belle-mère classique !

Ce qu’elle découvrait n’y ressemblait pas, mais pas du tout ! Sa belle-mère était jeune et belle. De beaux cheveux bruns, ondulés, encadraient gracieusement un doux visage souriant, aux traits fins et aux grands yeux noisette pleins de gaieté.

Elle prit la main que l’enfant lui tendait gauchement, et l’attira vers elle.

– Ne pourrions-nous pas nous embrasser puisque nous allons vivre ensemble ? demanda-t-elle.

Voilà le moment venu de prendre position ! Myriam était sûre que Philippe aurait considéré un baiser comme une violation de leur pacte, mais elle ne pouvait contrarier davantage son père.

Elle se contenta donc de ne pas le lui rendre et détourna la tête de sorte que la caresse de la jeune femme ne fit qu’effleurer sa joue. Si elle était blessée, la nouvelle Mme Stanhope n’en fit rien paraître.

– Je suppose que tu as faim, dit-elle aimablement. Viens et assieds-toi bien à ton aise à cette petite table.

Elle plaça devant l’enfant une tasse et une assiette, et lui passa du pain et du beurre, puis se mit à parler avec son mari.

Reconnaissante d’être laissée tranquille, Myriam observa et écouta. Tout tourbillonnait dans sa tête. Il allait être très difficile de suivre le plan prévu ! Il était évident que cette jeune femme voulait obtenir son amitié.

C’était quand même trop injuste qu’elle soit toute seule pour tenir la promesse que Philippe leur avait extorquée ! Qu’aurait-il fait, lui, dans les circonstances présentes ? Le thé fini, son père se tourna vers elle.

– Maintenant, Myriam, dis-nous pourquoi tu étais en retard cet après-midi. Les gens du presbytère ont dit que tu les avais quittés à deux heures moins le quart.

La carte ! Myriam se leva d’un bond.

– J’ai une carte pour toi, Papa ! dit-elle.

Elle allait se précipiter avec impétuosité hors de la pièce mais son père la retint.

– Bien, je verrai cela tout à l’heure. Réponds d’abord à ma question.

La fillette rougit et jeta un coup d’œil inquiet à sa belle-mère.

– Je croyais que j’avais beaucoup de temps, murmura-t-elle. Je suis allée seulement jusqu’à la maison de la forêt, et il était là, dans le jardin. Son visage est épouvantable mais il est si gentil que je n’y ai plus fait attention.

Ce fut au tour de ses auditeurs de ne rien comprendre !

– Qui a un visage épouvantable ? Avec qui as-tu parlé ? demanda son père.

– Il m’a dit de te donner sa carte parce que tous les deux nous avions oublié quelle heure il était, expliqua Myriam.

– Alors va la chercher. J’espère qu’elle nous aidera à comprendre un peu mieux tes explications, rétorqua son père avec quelque impatience.

Heureuse de s’échapper, Myriam grimpa les escaliers.

Dès que la porte se fut refermée sur elle, Mme Stanhope s’adressa à son mari :

– C’est exactement ce que je craignais, Henri, elle a décidé de ne pas m’aimer. Les enfants auraient dû avoir l’occasion de me connaître avant notre mariage.

– Tout ira bien, ne te tourmente pas, Audrey, dit M. Stanhope d’un ton rassurant. Myriam est seulement timide et maladroite. Mais elle est comme un bébé et cela ne durera pas longtemps avant qu’elle ne t’accepte comme sa maman.

Sa femme secoua la tête.

– Non, mon cher, elle n’est pas un bébé. À son âge, les enfants peuvent avoir des idées très arrêtées. Je ferai tout pour gagner son affection, et aussi celle de ses frères. Je désire seulement qu’ils restent spontanés ! Je ne veux pas qu’ils ne soient pas naturels avec moi.

Elle n’eut pas le temps d’en dire davantage car Myriam revenait avec la carte qu’elle tendit à son père. Celui-ci émit un sifflement étouffé.

– Richard Harding ! C’était un aviateur célèbre. J’ai su qu’il avait été affreusement brûlé et je croyais que le pauvre type était mort à l’heure actuelle.

Il retourna la carte et lut le message écrit au verso.

– Tu ne dois pas ennuyer ce monsieur, recommanda-t-il. C’est un grand honneur pour une petite fille d’être invitée par un de nos héros nationaux. Cependant, s’il désire te revoir, c’est sûr que tu dois y aller.

Les yeux de l’enfant se mirent à briller. Un héros ! Qu’allaient dire les garçons ? C’était sûrement le secret qu’il avait promis de lui dire. Elle n’en souffla mot et se contenta de demander avec vivacité :

– Puis-je y aller demain ?

– Non, répondit son père d’un ton ferme. Tu as été trop sotte aujourd’hui. Tu dois apprendre à obéir. Tu n’iras pas avant quinze jours.

J’écrirai un mot à M. Harding, ajouta-t-il en s’adressant à sa femme, ou mieux encore nous pourrions nous promener par-là demain et lui rendre visite. Ce doit être terriblement mortel pour lui de vivre dans cet endroit !

Audrey Stanhope approuva d’un air absent. Elle venait de remarquer l’air abattu de l’enfant, qui serrait les lèvres pour en réprimer le tremblement.

Elle aurait aimé lui dire un mot pour la consoler, mais elle craignait que la fillette s’effondre. Aussi se contenta-t-elle de se lever et de dire qu’elle allait vider ses dernières valises.

Myriam, reconnaissante, en profita pour se glisser dans la salle d’étude. Écrire une lettre était pour elle une corvée ! Toutefois, elle rassembla tout le matériel nécessaire et entreprit de coucher sur le papier pour ses frères tous les événements de la journée. « N’oublie pas de tout nous raconter par le menu ». C’étaient là presque les dernières paroles de Philippe.

L’arrivée de leur belle-mère revêtait à leurs yeux une telle importance qu’elle passa sous silence son escapade à la maison de la forêt. Elle se creusa la tête pour traduire par écrit le plus fidèlement possible ce qu’elle venait de vivre.

Elle n’avait pas terminé sa lettre et était loin d’en être satisfaite lorsque Mme Rose entra avec du lait et des biscuits, lui annonçant qu’il était temps pour elle d’aller au lit.

Elle resta sourde aux supplications de l’enfant :

– Juste le temps de finir ! implora-t-elle.

– Tu as causé assez d’ennuis aujourd’hui pour espérer obtenir une faveur par-dessus le marché ! déclara Mme Rose. Bois ton lait et viens avec moi.

Une heure plus tard, au lit, Myriam eut la surprise d’entendre un léger coup frappé à la porte. Celle-ci s’ouvrit sans qu’elle ait répondu.

– Je passe juste pour te dire bonne nuit !

À sa grande consternation, sa belle-mère se tenait près de son lit. Qu’elle était belle, même dans la pénombre, dans sa robe de soirée toute noire, une rangée de perles brillant autour de son cou ! Mme Stanhope la regarda pendant un moment puis se pencha vers elle et, appuyant sa joue contre la sienne, murmura tendrement :

– Nous serons amies, n’est-ce pas ?

Elle sentit l’enfant se raidir dans un mouvement de recul et, n’obtenant pas de réponse, elle s’écarta, peinée et déçue.

– Bonne nuit, dit-elle tranquillement.

Un grognement sourd lui répondit. Remplie de tristesse, la jeune belle-mère sortit sans se douter de la tempête d’émotions qu’elle avait provoquée chez l’enfant.

La petite fille tira le drap au-dessus de sa tête pour étouffer le bruit des sanglots qu’elle ne pouvait réprimer. Cette caresse l’avait désarmée et elle avait presque succombé à la tentation de jeter les bras autour du cou de la nouvelle venue pour répondre de tout son cœur à cette offre d’affection.

Tenir cette terrible promesse s’avérait encore plus difficile qu’elle ne l’avait cru ! La pensée de la reprendre ne l’effleura même pas. Elle se contenta de pleurer. Le chagrin et la colère se disputaient dans son cœur et elle en voulut à ses frères de l’avoir laissée seule en face d’une situation pour laquelle elle ne trouvait aucune solution.

Tempêtes au Manoir

La quinzaine de jours qui suivit fut orageuse et éprouvante pour Mme Stanhope. Elle était arrivée remplie de projets pour le bien de sa famille adoptive.

À son grand chagrin, presque sur tous les points, elle se heurta à un échec. Elle avait tout juste vingt-cinq ans et le manque de coopération qu’elle rencontrait à tout moment la mit dans un état de trouble, de colère et même souvent de dépression.

Mme Rose la traitait ostensiblement avec respect mais ne la secondait en aucune manière. Elle soutenait délibérément Myriam qui désobéissait constamment à sa belle-mère, ce qui chagrinait et exaspérait à la fois la jeune femme.

Pour la gouvernante, il était clair qu’on ne pouvait attendre de la nouvelle venue qu’elle puisse être en aide à l’enfant ou la comprendre.

M. Stanhope, un avocat très occupé, partait chaque jour pour la ville voisine distante d’une quinzaine de kilomètres. Il ne se rendait pratiquement compte de rien.

– N’y fais pas attention, fut tout ce qu’il répondit à sa femme lorsqu’elle lui fit part avec tristesse de l’échec de ses tentatives pour gagner la confiance de l’enfant. Cela va s’arranger. Ne te tourmente pas, ma chérie, supplia-t-il à la vue de l’air abattu d’Audrey.

– C’est facile à dire : « Ne te tourmente pas », protesta-t-elle. Je m’attendais bien à un peu de parti pris à mon égard au début, mais je suis sûre qu’il y a plus que cela.

Je me demande si Mme Rose ne monte pas la tête à Myriam contre moi.

– Elle en est incapable.

Il fronça les sourcils l’air sombre.

– Elle est entièrement dévouée aux enfants et peut-être un peu jalouse, mais pas au point de la tourner contre toi. S’il en était ainsi, elle serait immédiatement renvoyée.

Si tu le désires, je le fais, mais je pense que comme elle comprend bien notre situation, elle pourrait être une aide pour toi.

– Non, je ne crois pas que ce serait bon qu’elle s’en aille en ce moment, répondit lentement Audrey. Son départ bouleverserait Myriam et la braquerait encore plus contre moi. Mais j’aimerais trouver la cause de ce malaise.

M. Stanhope se leva avec impatience.

– Je vais de ce pas voir Myriam et lui parler sérieusement, déclara-t-il. Je ne lui permettrai pas de te faire du mal. Si cela ne suffit pas, elle sera sévèrement punie.

Comment cette fillette de rien du tout peut-elle oser te tenir tête ! Cela ne tient pas debout ! Nous allons immédiatement mettre fin à cette absurdité !

– Non, non, Henri !

Mme Stanhope s’accrocha au bras de son mari.

– Surtout, ne fais pas cela ! Ne vois-tu pas que la gronder à cause de moi serait la pire chose à faire ? Elle aura alors une raison de ne pas m’aimer. Je jouerai le rôle classique de la belle-mère se mettant entre le père et les enfants. Ne dis rien. Je vais essayer encore de trouver le chemin de son cœur.

M. Stanhope s’arrêta et l’embrassa tendrement.

– Très bien, ma chérie. Qu’il en soit comme tu le désires. Mais seulement pour cette fois-ci. Je ne laisserai pas Myriam ni une autre personne te rendre malheureuse.

Si elle ne change pas, je l’enverrai en internat et nous nous passerons de Mme Rose, si tu la crois être la cause de tout cela. Ne les laissons pas aller trop loin.

Ainsi prit fin cette discussion et Audrey Stanhope se promit que, dans la mesure du possible, elle n’entamerait plus jamais ce sujet. Son échec pour gagner l’affection et la confiance de sa belle-fille blessait son orgueil et la faisait profondément souffrir.

D’un idéal élevé, la jeune femme avait la certitude de gagner la partie à force d’affection, de patience et de bonne volonté. Bien sûr, on n’en était qu’au tout début, mais il lui semblait qu’elle ne pouvait faire plus. L’enfant la regardait avec une hostilité à peine voilée, ou au mieux avec une tolérance distante qu’un tempérament comme celui d’Audrey avait beaucoup de peine à supporter.

La colère, l’impatience montaient en elle chaque fois que la petite voix froide et polie : « Non merci, je n’y tiens pas » rejetait ses tentatives de lui faire plaisir. Myriam entretenait avec soin cette façon de répondre à toute suggestion venant de sa belle-mère qui résistait alors à l’envie de fouetter cette petite ingrate, ce qui n’aurait fait qu’envenimer les choses.

Un mois presque entier s’écoula avant que la visite si ardemment souhaitée à la maison de la forêt puisse être envisagée.

À la fin des quinze jours fixés par son père, Myriam s’y était tout de suite rendue. Oncle Dick n’était pas au jardin dans son fauteuil roulant ! Il ne lui était pas venu à l’idée qu’il puisse être ailleurs que là !

Elle s’immobilisa, désemparée, devant le portail pendant quelques minutes puis, prenant son courage à deux mains, elle sonna. Une dame entre deux âges, à l’aspect agréable, vint quand la petite fille lui eut exposé sa requête.

– M. Harding ne va pas très bien, mon enfant. Il ne peut recevoir personne pour le moment.

Amèrement déçue, la fillette s’éloigna. Elle n’osa plus sonner de nouveau par crainte d’essuyer d’autres rebuffades, mais elle regardait avec envie à travers le portail chaque fois qu’elle trouvait le moyen de passer devant la maison.

Elle ne pouvait plus le faire aussi souvent que par le passé, car tante Audrey ne lui permettait pas de vagabonder dans le village.

Cependant, à la fin de la troisième semaine, elle sauta de joie : on venait de lui apporter une lettre adressée sans l’ombre d’un doute à Mlle Stanhope.

« Ma chère Myriam,

Comme nous avons dû attendre pour nous revoir ! Je le regrette tellement. Je t’écris aujourd’hui pour te demander de venir prendre le thé et me tenir compagnie un moment samedi prochain. Je choisis le samedi parce que je crois que c’est le jour qui te convient le mieux.

Au plaisir de te revoir ! J’espère que tu pourras venir !

Ton nouvel oncle, Richard Harding.

L’écriture était si claire que Myriam n’eut aucune peine à lire le billet.

Les yeux brillants, elle le montra à Mme Rose :

– Je peux y aller, n’est-ce pas Rose ? demanda-t-elle vivement.

– Ce n’est pas à moi de te répondre, rétorqua la gouvernante d’un air sombre. Désormais tu dois demander les permissions à ta mère, ma chère.

Le visage de l’enfant s’assombrit.

– Elle n’est pas ma mère. Tu ne dois pas l’appeler ainsi, dit-elle, fâchée. Pourquoi faut-il que je le lui demande ? Papa avait dit que je pouvais y aller après quinze jours. Il y a longtemps qu’ils sont passés !

– Il s’agit d’une invitation en bonne et due forme à laquelle tu dois envoyer une réponse. Bien sûr que tu dois en parler, appuya Mme Rose d’un ton ferme.

Myriam s’éloigna en faisant la moue. Tout son plaisir s’était envolé. Elle aurait bien résolu le problème en demandant la permission à son père, mais elle avait entendu dire qu’il ne rentrerait que très tard ce jour-là. Or elle ne pouvait attendre au lendemain.

Oncle Dick pourrait croire qu’elle n’avait pas envie d’aller le voir. Elle mit donc son orgueil sous ses pieds et partit à la recherche de sa belle-mère.

Mme Stanhope cueillait des pois de senteur. Quel charmant fouillis dans le jardin et qu’elle paraissait jeune et jolie dans sa robe de cotonnade fleurie, ses magnifiques cheveux bruns bouclés et les joues légèrement empourprées par le soleil de ce bel après-midi !

Myriam fut vaguement consciente du charmant tableau qu’elle offrait, mais, pour la centième fois, elle endurcit son cœur, afin de ne pas se laisser attendrir.

– Tante Audrey, M. Harding m’écrit un mot. Il m’invite pour l’heure du thé samedi.

Elle semblait énoncer un fait dans toute sa sécheresse plutôt qu’une requête.

– M. Harding ? s’interrogea Mme Stanhope, perplexe. Ah ! oui, le célèbre aviateur ! Puis-je voir sa lettre ?

Elle tendit la main et Myriam lui abandonna à contrecœur la précieuse missive. Sa belle-mère la parcourut puis la lui rendit avec un sourire.

– Oui, certainement, tu peux y aller. Mais tu sais qu’il est invalide et qu’il souffre beaucoup. Veille à ne pas le fatiguer.

– Rose dit que je dois lui répondre.

Myriam sembla poser une question.

– Oui, bien sûr, approuva Mme Stanhope. Veux-tu aller jusqu’à mon secrétaire dans le salon ? Tu trouveras du papier à lettres dans le tiroir de gauche.

– Merci.

La petite fille s’attarda.

Tout en lui jetant un coup d’œil empreint de curiosité, la jeune femme continua à cueillir les pois de senteur. Myriam attendit un moment, embarrassée, fit quelques pas, puis revint vers elle.

– Que dois-je lui dire ? finit-elle par murmurer.

C’était la première fois qu’elle demandait l’avis de sa nouvelle maman. La jeune Mme Stanhope ressentit un vif plaisir de ce semblant de rapprochement, si mince soit-il.

Elle s’appliqua toutefois à répondre sans avoir l’air d’y attacher de l’importance :

– Simplement : merci pour votre invitation pour samedi. Je serai très heureuse d’y répondre… ou quelque chose comme cela. Sois brève. Commence par : « Cher M. Harding » et signe, bien sûr.

Je rentre dans quelques minutes. Tu peux m’appeler si tu en as besoin.

Myriam remercia et courut vers la maison. Elle n’en voulait pas davantage. Elle n’allait pas écrire : « Cher M. Harding » ! Elle jouit de s’asseoir devant le beau secrétaire, de prendre le stylo en or et le beau papier de luxe trouvés dans le tiroir.

« Cher Oncle Dick, écrivit-elle. Merci de m’avoir invitée pour samedi. Je m’en réjouis ». Elle spécifia : « Et je vais venir. Affectueusement, Myriam ». L’enveloppe était déjà fermée lorsque Mme Stanhope parut.

Cette dernière l’aida à libeller correctement l’adresse et eut la délicatesse de ne rien demander de plus, bien qu’elle en ait eu très envie.

Le samedi fut long à venir. Myriam l’attendit avec une joyeuse impatience. Un secret important n’allait-il pas lui être confié ? Un secret qu’elle détiendrait probablement elle seule. Elle prouverait à Oncle Dick qu’elle était digne de sa confiance. Son père l’avait dite honorée d’avoir été remarquée par un tel homme, et maintenant qu’elle le savait être un héros en chair et en os, son imagination galopait. Qu’allait-il lui dire ?

Elle alla au lit toute heureuse le vendredi soir. Le jour tant attendu était à portée de la main. Toutefois, elle fut très contrariée que Mme Rose veuille la coiffer pour ce grand événement avec ces horribles boucles !

Elle protesta de toutes ses forces et des larmes de colère lui vinrent aux yeux. Elle ne voulait pas de boucles. De toute façon, elles ne tiendraient pas et tous ces bigoudis autour de sa tête allaient l’empêcher de dormir.

Au plus fort de l’altercation, à leur grande surprise, Mme Stanhope entra dans la pièce d’un pas tranquille et s’enquit de la raison de tout ce tapage. Un long silence lui répondit. Mme Rose, la brosse d’une main, les bigoudis de l’autre, se tenait, toute droite, vexée et quelque peu échauffée par la dispute. La petite fille lui faisait face d’un air de défi, toute rouge et le visage couvert de larmes.

N’obtenant pas de réponse, la jeune femme s’adressa à la gouvernante qui s’emporta :

– Myriam est exaspérante ! Elle est invitée pour demain et je voulais la coiffer convenablement pour qu’elle soit présentable !

La jeune femme sourit.

– Oh ! je suis sûre qu’elle le désire mais vous savez, ce n’est pas tellement indiqué de faire des anglaises avec des cheveux raides comme ceux de Myriam ! Pour moi, les laisser tomber naturellement convient mieux à son genre.

D’un petit coup de peigne, elle sépara les cheveux par une raie de côté, les fit bouffer légèrement sur le front et les attacha joliment sur le côté avec un ruban. L’effet fut surprenant. On était loin de la raie au milieu, des cheveux bien tirés sans qu’aucune mèche ne dépasse et serrés dans un nœud au sommet de la tête !

Myriam jeta un coup d’œil furtif dans la glace, puis baissa les yeux et ne daigna pas répondre à la question qui lui était posée avec vivacité :

– Préfères-tu cette coiffure, ma chérie ?

Stoïque, Mme Rose resta impassible. Poussant une légère exclamation de dépit, Mme Stanhope tourna les talons et quitta la pièce.

Il y eut un moment de silence. Puis Myriam articula d’une petite voix étrange :

– Tu peux me mettre des bigoudis, si tu le désires, Rose.

– Certainement pas. Nous avons reçu des ordres. Tu peux aller te faire coiffer par Mme Stanhope avant de partir demain, dit la gouvernante d’un ton de mauvais augure.

Myriam bondit sur ses pieds.

– Je n’irai pas ! Tu sais bien que je n’irai pas. Ne sois pas méchante. Ce n’est pas ma faute si elle est arrivée juste à ce moment-là !

Elle arracha le ruban, bien qu’au fond d’elle-même, elle ait eu envie d’admirer la plaisante image reflétée par la glace.

En silence, Mme Rose lui tressa les cheveux comme d’habitude pour la nuit. C’était la première fois que la nouvelle maîtresse la désavouait ouvertement, et elle se plaisait à se répéter que ce n’était là qu’une première tentative pour saper son autorité.

Myriam n’avait pas de cours le samedi matin. Elle prenait habituellement le repas de midi avec ses parents, M. Stanhope étant à la maison ce jour-là.

En se levant de table, Mme Stanhope lui recommanda :

– J’aimerais te voir avant ta visite chez M. Harding, ma chérie.

L’enfant serra les lèvres de dépit. Elle ne pouvait ignorer cette requête faite en présence de son père. Elle n’avait certes pas l’intention de risquer un renvoi de cette visite tant attendue ! Elle se précipita hors de la pièce quand la voix irritée de son père la rappela.

– On t’a demandé quelque chose, Myriam. Je n’ai pas entendu de réponse.

L’enfant tortilla ses doigts dans un silence embarrassé. Mme Stanhope intervint avec grâce.

– Je pense qu’elle ne croyait pas avoir à répondre. Tu as bien entendu ma question, n’est-ce pas, Myriam ?

– Oui, tante Audrey, murmura l’enfant.

– Pourquoi ne pas l’avoir dit tout de suite ? rétorqua son père d’un ton cassant.

– Qu’a-t-elle donc ? ajouta-t-il dès que la porte se fut refermée sur sa fille heureuse de s’échapper.

Sa femme sourit d’un air las.

– Elle ne veut pas faire la paix avec moi. Arrivera-t-elle à surmonter son parti pris à mon égard ? Je crains que non. Quelque chose la retient, je n’arrive pas à comprendre quoi. Si tu pouvais le savoir, Henri, en gagnant sa confiance, tu m’aiderais beaucoup.

Il haussa les épaules.

– Je crains bien de ne rien comprendre aux enfants. Tu es d’une patience d’ange avec elle. Mais je n’arrive pas à admettre qu’une stupide petite fille puisse te causer des ennuis par son obstination ! Si la situation ne s’améliore pas pendant les vacances d’été, elle ira en internat.

– Non, je ne le veux pas, protesta Mme Stanhope avec énergie. Ce serait admettre la défaite et la mettre contre moi plus que jamais. J’espère que les garçons seront un peu plus compréhensifs qu’elle !

– Certainement, répondit son mari sans hésiter, les garçons ont un sens du fair-play beaucoup plus que les filles.

Ce fut une petite fille toute douce qui surgit aux côtés de Mme Stanhope une heure plus tard. Des traces de larmes se voyaient sur son visage et elle tenait une brosse, un peigne et un ruban.

Sa belle-mère était en train de lire dans une chaise longue, sur la terrasse. Elle abaissa son livre et la regarda.

– Que désires-tu, Myriam ? questionna-t-elle avec gentillesse.

Myriam avala sa salive puis lui tendit la brosse, froidement déterminée.

– S’il te plaît, tante Audrey, veux-tu me coiffer ? répondit-elle.

Mme Stanhope rosit de plaisir.

– Il vaudrait mieux le faire devant un miroir dit-elle d’un ton enjoué.

Elles allèrent jusqu’à la grande glace du hall d’entrée. Elle aurait bien aimé interroger Myriam sur la crise de larmes qui, selon toute évidence, venait de se passer. Mais elle pensa qu’il était inutile de forcer des confidences. Elle était en effet loin de deviner quelle scène pénible venait de se dérouler entre Myriam et sa gouvernante.

Cette dernière avait décidé de ne pas « mettre les doigts », selon sa propre expression, dans la coiffure de l’enfant pour cet après-midi-là. Elle était lasse de toutes ces histoires. Il s’en était suivi une telle tempête de cris et de larmes que Mme Rose l’avait menacée de demander à son père de lui défendre cette sortie. Des paquets d’eau froide n’avaient pu enlever tout à fait les traces de larmes.

Maintenant, les yeux rougis et les paupières gonflées, Myriam se laissait docilement coiffer par les mains habiles de sa belle-mère. Dès qu’elle eut terminé, « Merci, tante Audrey, au revoir » lui dit-elle de sa petite voix polie, et elle s’échappa avec un soulagement visible.

Une fois sur la route, elle soupira d’aise. Elle pouvait oublier pour le moment tous ses soucis ainsi que l’étrange hostilité de Mme Rose, et jouir pleinement de son après-midi.

Pas de fauteuil roulant sous le hêtre comme elle s’y attendait ! Elle s’approcha de la porte d’entrée et tira la vieille sonnette avec quelque inquiétude. Si après tout ce qui venait de se passer, il était arrivé quelque chose à Oncle Dick, qui l’empêche de la recevoir ! Elle n’attendit pas longtemps. La même dame entre deux âges qu’elle avait déjà vue vint lui ouvrir et, avec un sourire de bienvenue, s’effaça pour la laisser passer.

– Entre, mon enfant. M. Harding t’attend, dit-elle.

Elle introduisit la fillette dans un étroit hall carrelé puis dans une pièce au plafond bas, toute en longueur, remplie d’objets très intéressants – mais bien que plus tard chaque recoin lui soit devenu familier, elle n’y prêta sur l’heure que peu d’attention.

Ses regards se portèrent vers le divan sous les fenêtres, au fond de la pièce, et elle s’y précipita, ne sachant plus que dire, mais les yeux brillants de plaisir.

– La bonne affaire, te voilà ! dit l’invalide.

Le ton de sa voix témoignait d’une telle sincérité que le cœur de sa visiteuse en fut tout réchauffé. Elle éprouva soudain un sentiment de paix et de sécurité.

– J’espère que nous allons avoir le temps nécessaire pour dire tout ce qui est resté en suspens, continua-t-il. Mais d’abord, assieds-toi et raconte-moi comment tu vas. Ou bien préfères-tu faire un petit tour et tout regarder ?

Myriam promena ses regards autour de la pièce. Certes, il y avait plein de choses qu’elle aurait aimé voir de près. Quelques-unes retinrent particulièrement son attention : un certain nombre de modèles réduits de beaux aéroplanes (comme ils plairaient aux garçons !), un jeu d’échecs en ivoire, une petite figurine représentant un homme revêtu d’une cuirasse et brandissant une épée.

Elle poussa un petit soupir de ravissement.

– Comme c’est beau ! Mais, s’il vous plaît, oncle Dick, vous m’avez promis de me dire votre secret. Je n’en parlerai à personne, c’est sûr.

– C’est plutôt long à raconter et une petite personne comme toi aura besoin de patience pour l’écouter jusqu’au bout, dit oncle Dick. J’avais pensé que nous pourrions commencer à jouer à un ou deux jeux et puis, après le thé, nous y mettre sérieusement.

Tout d’abord, j’aimerais savoir comment s’est passé le retour de ton père. Et avec ta belle-mère, comment cela va-t-il ? J’espère, beaucoup mieux que tu ne le craignais.

– Rien ne va bien à la maison.

Myriam hocha la tête avec tristesse. Il était si facile de causer dans cette pièce tranquille, imprégnée de paix !

Avant même de s’en être rendu compte, elle avait tout dit sur ce qui se passait en elle, sur l’attitude de Mme Rose, et même sur celle de sa belle-mère. Il n’y eut point de jeux ce jour-là car, une fois les barrières tombées, c’était un tel soulagement de pouvoir tout raconter !

Elle finit par avouer la promesse faite à Philippe, ceci à une question précise posée par oncle Dick : pourquoi se sentait-elle obligée de garder ses distances avec sa belle-mère ?

À l’ouïe de cette révélation, Richard Harding devint grave. Toutefois, il n’eut pas le temps d’entamer le sujet, car la gentille maîtresse de maison apparut, chargée d’un plateau, et commença à disposer sur la table le goûter le plus appétissant qui soit.

Il y avait des scones tout frais, des cakes faits maison, des fraises et de la glace ! Quel régal ! Les dernières miettes du festin emportées, Myriam poussa pourtant un profond soupir de contentement. Se blottissant près du sofa sur lequel reposait l’invalide, elle murmura :

– Maintenant, oncle Dick… Le secret.

– Quand j’étais petit, commença tout de suite oncle Dick, j’aimais beaucoup, comme tous les enfants, m’allonger par terre et regarder le ciel, surtout quand il était sans nuages, de ce bleu profond jusqu’à l’infini. Et je m’imaginais volant haut, toujours plus haut dans tout ce bleu.

Devenu grand, je décidai de devenir aviateur et j’entrai dans la Royal Air Force, (l’armée de l’air anglaise) dès la fin de mes études. Je commençais juste ma formation quand la guerre éclata. En as-tu entendu parler ? C’était il y a longtemps, en 1939.

Comme j’aspirais à pouvoir être au cœur de tout cela et, au moment de la grande mêlée que l’on a appelé la « Bataille de Bretagne », j’y étais ! C’était passionnant ! Mes copains m’appelèrent « Harding le veinard » car je sortis de nombreux combats sans une égratignure !

Myriam écoutait, les lèvres entrouvertes. Il lui sourit, puis continua :

– Je pourrais te raconter un tas d’histoires sur ce temps-là, et peut-être le ferai-je une fois. Elles t’intéresseront, toi et tes frères ; mais pour le moment, voyons la suite.

Je suivis alors un entraînement spécial pour les vols de nuit. C’était quelque chose de tout nouveau et de fascinant. Je ne peux te dire à quel point j’aimais voler ainsi, tout seul, au-dessus d’un monde plongé dans l’obscurité. Tu te sens, à certains moments, le seul être vivant dans tout l’univers. Cette immensité de silence, ces millions d’étoiles, l’impression d’être complètement coupé de tout…

J’ai commencé à penser à Dieu en cette période comme jamais auparavant. Je me suis demandé s’il était possible d’entrer en relation avec Lui. Une ou deux personnes me l’avaient affirmé. Je ne pouvais pas douter que Dieu était là ; vraiment je me sentais très proche de Lui dans cet immense espace de silence.

J’étais rempli d’un sentiment de révérence, d’une sorte de crainte en même temps que d’un grand désir de Le connaître. Parfois, j’avais même envie de Lui parler, mais une fois revenu sur terre, j’allais au mess (lieu où se réunissent les officiers et sous-officiers pour prendre leur repas), je riais et je plaisantais avec mes camarades.

Je ne voulais plus penser à Dieu et le chassais de mon esprit aussi vite que possible. J’espère que ce que je te raconte-là n’est pas trop difficile pour toi, mon enfant.

Richard Harding s’arrêta, en souriant au petit visage attentif qui le regardait d’un air grave. Myriam secoua la tête, et il poursuivit :

– Les combats de nuit sont terrifiants. J’en ai vu beaucoup, puis mon tour vint. Mon avion fut descendu. Criblé de balles, il prit feu et s’écrasa au sol. Je ne me souviens plus de rien. Les docteurs m’ont dit qu’il n’y avait aucune partie de mon corps qui n’ait été blessée, mais le pire de tout, c’étaient les brûlures.

Après avoir passé sept à huit mois à l’hôpital, je demandai dans combien de temps je marcherais de nouveau. On me répondit évasivement : je devais faire preuve de patience ; cela prendrait encore quelques mois….

Quand je vis mon visage dans un miroir pour la première fois, j’eus un choc ! J’essayais de ne pas me faire voir, mais ne pouvais m’empêcher de me contracter chaque fois que je voyais un regard posé sur moi. Être défiguré me remplissait d’amertume et me révoltait.

Je me rendais compte que les chirurgiens tentaient l’impossible et qu’ils utilisaient tout ce qu’ils savaient en matière de greffes de peau et de chirurgie plastique. Sans leur intervention, je serais pire encore. Tu ne pourrais même pas me regarder !

– Si, je le pourrais, interrompit Myriam avec force. Je vous aimerais tout autant !

Oncle Dick sourit.

– C’est très gentil à toi, ma chérie, mais tu ne peux pas t’imaginer comment j’étais ! Toutefois, le moment arriva où mes blessures furent cicatrisées, mes os brisés remis en place, et toutes les autres parties de mon corps rafistolées… et je ne pouvais toujours pas bouger mes jambes.

J’étais transféré d’un hôpital à l’autre et commençais à comprendre que les docteurs me cachaient quelque chose. Je les harcelais de questions ; leurs réponses ne me satisfaisaient pas. Dans le dernier hôpital, il y avait un jeune médecin à peu près de mon âge. Il était hautement qualifié et semblait différent des autres. J’avais l’impression que je pouvais lui faire confiance.

Il me dirait la vérité. Il était très occupé, mais un jour je le retins et le suppliai de me dire ce qui en était au sujet de mes jambes. Il refusa de me répondre. Je devais m’adresser au patron, le chirurgien qui s’occupait de mon cas. Je n’abandonnai pas la partie. Me mentirait-il pour me tranquilliser ? Assurément non, mais il n’avait pas le droit de me répondre.

Il revint dans la soirée, s’assit à côté de moi. Il avait obtenu du patron la permission de me parler franchement : je n’avais pratiquement aucune chance de marcher un jour à nouveau. Mais il n’en resta pas là.

Sans me laisser le temps de prendre conscience de ce qu’il venait de me dire, il se mit à parler de Celui qui avait porté mes souffrances et s’était chargé de mes maladies, le Tout-Puissant, qui pouvait et voulait me faire triompher si je le laissais faire, Celui qui dans tout ce que j’aurais à endurer ne m’abandonnerait jamais.

Tout cela était nouveau pour moi. Je n’avais jamais été très religieux. Pour la toute première fois, je commençais vaguement à réaliser que le Seigneur Jésus était une Personne vivante.

Voilà mon secret, Myriam. Je ne peux t’en dire plus. Je ne compris pas tout, tout de suite. D’abord, la pensée de passer ma vie cloué sur un lit ou un sofa me rendait fou. Mais quand, enfin, je remis ma vie entre ses mains pour que sa volonté soit faite, tout changea. Impossible de décrire ce qu’Il a fait. Personne ne le peut.

C’est une expérience qui ne vaut que pour soi-même. Il tient parole. Il est toujours à nos côtés. Cet amour est si merveilleux que pour Lui on est prêt à tout lâcher.

Richard Harding murmura ces derniers mots plus pour lui-même que pour l’enfant, se tut un instant, puis se tourna vers Myriam en souriant :

– Tu as été très patiente. C’était une longue histoire. Si je te l’ai racontée, c’est parce que j’aimerais tellement que tu connaisses aussi ce secret ! Le Seigneur Jésus veut être ton Sauveur aussi bien que le mien et Il désire que tu Lui appartiennes.

Il a le droit de te prendre de force mais Il ne le fera pas. Il attendra que tu Lui demandes de recevoir son merveilleux don de la vie éternelle, de venir en toi et d’y vivre. Veux-tu le lui demander maintenant, Myriam ?

La fillette le fixa de ses grands yeux gris.

– Pourrais-je le faire ? demanda-t-elle avec étonnement.

– Oui, si tu le désires vraiment. Tu le peux maintenant, tout de suite. Il viendra en toi, et tu lui appartiendras pour toujours.

Une lueur d’intérêt se fit jour sur le petit visage attentif. Elle marqua une hésitation.

– Je ne suis pas bonne du tout, oncle Dick, murmura-t-elle.

Une main réconfortante emprisonna immédiatement la sienne et la serra avec force.

– Non, chérie, tu ne l’es pas. Tu ne le seras jamais, malgré tous tes efforts. C’est une des choses que le Seigneur Jésus seul peut faire. Il a dit : « Je ne suis pas venu appeler des justes à la repentance, mais des pécheurs ». C’est donc toi qu’Il appelle puisque tu te sais méchante. Crois-tu cela ?

Avec solennité, Myriam inclina la tête affirmativement.

– Que vas-tu faire maintenant ? demanda-t-il d’un ton tranquille.

– Que dois-je faire ?

Oncle Dick se pencha en avant avec un regard plein de bonté.

– Le Seigneur Lui-même se tient près de toi en ce moment, Myriam, plus près que je ne le suis moi-même. Tu n’as qu’à Lui dire que tu désires Lui appartenir et qu’Il dispose de toi comme Il le veut.

– J’aimerais m’agenouiller, dit Myriam.

Elle glissa sur ses genoux contre le divan sans lâcher la main de M. Harding.

– Puis-je lui parler à haute voix ? s’enquit-elle encore.

– Oui, c’est ce que je ferais, répondit-il doucement.

– S’il te plaît, Seigneur Jésus, prends-moi maintenant à toi et pour toujours. Jusqu’à maintenant, je ne savais pas que c’était ce que tu voulais.

Telle fut la prière de Myriam.

Richard Harding ajouta de l’air le plus naturel du monde :

– Nous allons maintenant Le remercier.

Tandis qu’il exprimait, plein de joie, sa reconnaissance à l’Auditeur invisible avec quelques mots très simples, l’enfant, le cœur battant, éprouva tout à coup une nouvelle impression de paix et de sécurité.

Elle releva la tête, et bien que l’émotion lui ait fait monter les larmes aux yeux, elle s’écria avec un large sourire :

– Oh ! Oncle Dick, c’est vrai, Il m’a réellement prise !

– Mais oui, aucun doute là-dessus. Il tient toujours ses promesses. Or Il a dit : « Je ne mettrai point dehors celui qui vient à moi ! » (Jean 6. 37)

Maintenant tu es son enfant. Il nous faut voir comment faire pour que tu apprennes à Le connaître. Tout d’abord, possèdes-tu une Bible ?

Myriam secoua la tête.

– Nous apprenons le catéchisme au presbytère. Je ne crois pas que ce soit la Bible, dit-elle d’un air de doute.

Oncle Dick éclata de rire.

– Non, je ne le crois pas. Si tu regardes dans cette bibliothèque, tu trouveras trois ou quatre bibles sur la seconde étagère. Prends celle qui a les plus gros caractères. J’y inscrirai ton nom et la date d’aujourd’hui. Tu ne l’oublieras jamais.

Les yeux brillants, la petite fille apporta le livre. C’était un bel exemplaire, magnifiquement relié de cuir, mais elle ne pouvait deviner ce qu’il représentait pour son propriétaire.

– C’est la Bible que m’a offerte le docteur dont je t’ai parlé, dit-il en lui montrant son nom inscrit sur la page de garde. Au-dessous, elle lut : « Comme voyant celui qui est invisible » et une référence.

– Qu’est-ce que cela veut dire ? demanda Myriam, montrant du doigt la référence.

– C’est l’endroit où on peut trouver ces paroles dans le livre. Nous avions beaucoup parlé de ce sujet. C’est pourquoi il les a écrites tout spécialement pour moi. C’est à moi maintenant d’inscrire ton nom et aussi une parole pour toi.

Il prit un stylo, inscrivit le nom de la fillette, puis ajouta : « Je vous écris, enfants, parce que vos péchés vous sont pardonnés par son nom » (1 Jean 2. 12).

Myriam les lut lentement puis le questionna du regard.

– Oui, dit-il en souriant, c’est pour toi. La Bible, c’est la Parole de Dieu pour nous. Nous pouvons y trouver absolument tout ce que nous avons besoin de savoir. Dieu nous parle encore à travers elle et nous dit exactement ce que nous avons à faire, mais nous devons apprendre à l’utiliser. J’aimerais bien t’aider à le faire, du moins au début.

On frappa à la porte et la maîtresse de maison entra.

– Mme Rose vient chercher la jeune fille, monsieur, dit-elle. Myriam poussa un léger cri.

– Oh ! non, je ne veux pas m’en aller, pas encore ! Les deux adultes éclatèrent de rire et oncle Dick s’écria :

– Je vous en prie, mademoiselle Page, dites-lui de venir ici une minute.

Légèrement embarrassée, Mme Rose parut au bout d’un moment. Son hôte la salua avec une telle cordialité qu’elle se détendit un peu et exprima le souhait que sa petite invitée ne l’ait pas trop fatigué.

– Pas le moins du monde, répliqua-t-il. J’aimerais justement demander une autre faveur. Aurait-elle le temps de venir me voir pendant une heure chaque dimanche ?

Nous avons une affaire à mener à bien ensemble et qui nous intéresse beaucoup tous les deux. Que fais-tu d’habitude le dimanche après-midi ? demanda-t-il en s’adressant à l’enfant.

– Rien. Rose va dormir. Je m’amuse. Rien ne m’empêche de venir, n’est-ce pas Rose ?

L’allusion au sommeil de la gouvernante manquait de délicatesse et une fois de plus Mme Rose prit ses grands airs.

– Ce n’est pas à moi de le dire, répondit-elle, très droite. Fais tes adieux maintenant et remercie M. Harding d’être si gentil avec toi.

– Puis-je venir demain ? glissa Myriam au moment de la séparation.

– J’aimerais bien, répondit gaiement oncle Dick. Je t’attendrai de toute façon.

La fillette s’éloigna à regret.

– Bonsoir, madame Rose, dit-il à la gouvernante d’un ton courtois. À l’occasion, veuillez dire à M. et Mme Stanhope combien je jouis des visites de leur fille.

– C’est très aimable à vous, répliqua la gouvernante sans promettre de transmettre ce message.

Sur le chemin du retour, ses yeux tombèrent sur le livre que l’enfant tenait à la main.

– Qu’est-ce que tu vas faire avec ça ? demanda-t-elle toute surprise.

– Il est à moi, répondit la fillette d’un ton ravi, avec une pointe d’orgueil.

Elle ajouta presque timidement :

– Je vais le lire parce que j’appartiens au Seigneur Jésus.

– Ah ! M. Harding a donc de la religion ! Le ton de Mme Rose intrigua Myriam qui lui lança un regard de côté.

– Bien, si tu veux obtenir la permission d’aller le voir, n’en parle pas à ton père. Tu sais qu’il ne tient pas à ces choses.

Toute troublée, Myriam glissa sa main dans celle de la gouvernante.

– Pourquoi, Rose ? demanda-t-elle.

– Eh bien, ma chérie, c’est difficile à dire. Je ne suis pas religieuse, moi non plus, mais je ne suis pas d’accord qu’on interdise aux enfants de dire leurs prières ou d’aller à l’Église.

C’est pourtant ce qu’a fait ton père après la mort de sa femme et, bien qu’il t’envoie au presbytère pour tes cours, il est bien entendu que cela en reste là. Aussi je crains bien qu’il ne lui soit pas très agréable de t’entendre parler comme tu viens de le faire.

Myriam garda le silence jusqu’au Manoir. Sous le coup de tant d’impressions nouvelles et devant tant de questions qu’elle ne s’était jamais posées jusque-là, elle aurait aimé courir vers oncle Dick tout de suite. Elle n’avait pas eu le temps de tout dire.

– Va et dis bonne nuit, ordonna Mme Rose dès leur arrivée, puis viens te coucher.

Ce genre de séance était devenu une des épreuves quotidiennes de l’enfant. Elle n’embrassait jamais sa belle-mère. Par une sorte d’entente tacite, elle faisait semblant de le faire quand M. Stanhope était présent. Elle donnait alors un baiser à son père puis allait vers sa femme et lui tendait froidement la joue.

Quand Mme Stanhope était seule, ce qui arrivait assez souvent, elle se contentait d’ouvrir la porte, d’avancer de deux ou trois pas dans la pièce, puis avec un « Bonne nuit, tante Audrey », elle se retirait aussi vite que possible.

Ce soir-là, sans pouvoir l’analyser, elle se sentait différente. Quand, la porte du salon ouverte, elle trouva Mme Stanhope seule, elle n’eut aucune impression de gêne et courut à elle.

– Je viens de rentrer, tante Audrey. Puis-je aller chez M. Harding tous les dimanches après-midi ? S’il te plaît, dis oui. Il le désire tellement ! supplia Myriam.

La jeune femme la regarda, très étonnée.

– Tous les dimanches ? répéta-t-elle. D’accord, je n’y vois aucun inconvénient, si tu n’as rien d’autre à faire. Mais, dis-moi, comment cela s’est-il passé aujourd’hui ? T’es-tu bien amusée ?

– Oh ! C’était tellement bien, s’écria Myriam avec enthousiasme. Il y a des tas de choses très belles chez lui, mais aujourd’hui nous n’avons fait que causer, et il m’a dit son secret… et Mme Rose dit que je dois aller me coucher, termina-t-elle sans transition, soudain confuse.

– Très bien, va vite alors, lui dit sa belle-mère, un sourire amusé aux lèvres. Elle fut agréablement surprise de voir l’enfant lui tendre spontanément la joue et lui rendre son baiser.

Une fois couchée, Myriam se mit à réfléchir sérieusement. Elle ne connaissait pratiquement rien des enseignements du Nouveau Testament, à part le peu qu’elle avait appris ce jour-là. Cependant, on lui avait toujours recommandé de dire la vérité et de considérer une promesse comme sacrée. Or voici que celle faite à Philippe la troublait maintenant et la rendait perplexe.

Myriam sentait qu’un changement profond s’était opéré en elle. Elle n’aurait pu l’exprimer, si elle avait dû le faire autrement que par le cri de joie qu’elle avait poussé : « Il m’a réellement prise ! »

Sans pouvoir se l’expliquer, elle se rendait compte qu’il était hors de question de garder une attitude hostile envers sa belle-mère. Mais voilà, il y avait cette promesse ! Mal à l’aise, elle se tournait et se retournait dans son lit.

Soudain, elle se rappela un des derniers conseils d’oncle Dick : « Tu peux t’adresser au Seigneur Jésus pour n’importe quoi. Il sera toujours avec toi. Et fais toujours tout de suite ce qu’Il te dira ».

Myriam s’assit dans son lit et prononça à haute voix :

– S’il te plaît, Seigneur Jésus, dis-moi comment changer envers tante Audrey tout en tenant ma promesse ! Dis-moi ce que je dois faire.

Après une pause, elle s’écria :

– Je sais. Je vais écrire à Phil pour lui dire que je ne peux plus la tenir. Comment n’y ai-je pas pensé plus tôt ?

Elle se recoucha avec un soupir de soulagement.

– Il va se mettre en colère, mais je n’y peux rien.

Il serait difficile de dire lequel, de l’homme ou de l’enfant, jouissait le plus de ces après-midi de dimanche. Myriam ignorait tout. Elle n’avait eu jusque-là qu’une vague connaissance des histoires les plus connues de l’Ancien Testament.

Mais sa soif d’apprendre et la façon dont elle appliquait immédiatement ce qu’elle comprenait aurait encouragé et stimulé n’importe quel professeur. Et elle avait le privilège d’être en présence d’un homme qui non seulement aimait et pratiquait les enseignements bibliques mais encore savait les rendre vivants pour son élève si sensible.

– Myriam a changé, déclara Mme Stanhope à son mari. Je n’arrive pas à croire qu’il s’agisse de la même petite fille. Elle est aussi spontanée, douce, agréable que j’aurais pu le souhaiter ! Je me demande ce qui lui est arrivé.

M. Stanhope se mit à rire.

– C’est ta patience, ma chérie, qui en est venue à bout. Je te l’avais prédit. Elle a surmonté sa mauvaise humeur et est redevenue elle-même. Toutefois, n’attends pas qu’elle soit un petit ange ! Elle en est loin !

La lettre avait été dûment écrite à Philippe, un simple exposé des faits. Comme il s’agissait d’une affaire privée, Myriam s’était particulièrement appliquée :

« Cher Phil,

Je regrette, mais je ne peux plus tenir ma promesse. Tu dois m’en relever. Je l’ai tenue jusqu’à maintenant. Mais quelque chose est arrivé. Je te le dirai quand tu reviendras. S’il te plaît, ne te fâche pas.

Baisers de Myriam ».

Elle attendit la réponse avec anxiété mais celle-ci ne vint pas. Ses frères n’aimaient pas écrire, mais tout de même, vu l’importance de cette communication, elle avait espéré une lettre de Philippe.

Les vacances d’été approchaient et il n’y avait rien d’autre à faire que d’attendre le retour des garçons.

Ce qu’ignorait Myriam, c’est que justement ces vacances étaient une occasion de divergence d’opinion entre M. et Mme Stanhope. M. Stanhope avait prévu de faire un merveilleux voyage de cinq à six semaines en Suisse mais, quand il en fit la suggestion à sa femme, au lieu de l’explosion de joie qu’il attendait, elle s’écria, choquée :

– C’est impossible, voyons ! Juste au moment où les garçons reviennent de l’école !

Il eut un léger rire.

– Aucune importance. Les garçons sont très contents d’être livrés à eux-mêmes. Ils ont l’habitude de jouer entre eux et aucun d’eux ne s’attend ni même ne désire que tu t’occupes d’eux.

– Non, Henri, ce n’est pas bien, protesta Audrey. Tu dois être avec eux pendant les vacances, avec Myriam aussi. Ne vois-tu pas qu’elle a besoin d’un changement d’air ? Nous pourrions aller tous ensemble au bord de la mer.

– Oh ! non, répondit-il d’un ton catégorique. Ma chérie, tu dois admettre que je suis un bien mauvais père de famille et que je ne comprends pas les enfants.

Tu me vois, un mois durant, dans une chaise longue sur quelque plage surpeuplée pendant que les gosses construiront des châteaux de sable ? De toute manière, ils ont dépassé ce stade.

Audrey éclata de rire.

– En effet ! Mais les garçons pourraient jouer au golf avec toi, et puis faire du bateau, aller à la pêche ! Il y a des quantités de choses qu’ils pourraient faire !

Il hocha la tête.

– Je crois que je préfère ta compagnie à la leur, constata-t-il.

Il s’était attendu à la convaincre sans difficulté. Or elle restait troublée et, glissant sa main dans la sienne, dit :

– Tu sais, Henri, tu m’as parlé de tes enfants sans mère. Tu m’as priée de la remplacer auprès d’eux autant que possible. Comment croiront-ils que tel est mon désir si dès le début des vacances je m’en vais pour mon propre plaisir sans m’inquiéter d’eux ?

– Tu es vraiment trop consciencieuse, dit-il avec impatience. Je puis t’assurer que les gosses ne sont pas en mesure d’apprécier ton sacrifice. Cela n’a aucun sens.

Il fut contrarié par cet échec qu’il n’attendait pas, et légèrement troublé par ce désaccord, le premier, assez sérieux, survenu entre eux deux. Finalement, on trouva un compromis. Ils resteraient tout le premier mois des vacances, mais à la maison, stipula M. Stanhope. Pas question de voyage au bord de la mer !

Ensuite, ils iraient en Suisse. Audrey insista toutefois pour revenir à temps avant la rentrée afin de pouvoir s’occuper des affaires des garçons.

– Mme Rose l’a toujours fait, déclara son mari avec mauvaise humeur.

Sa femme se mit à rire.

– Tu parles toujours de renvoyer Mme Rose, dit-elle, et tu ne me laisses aucune occasion d’apprendre à la remplacer. Je crois que c’est à une mère de s’occuper de ce genre de choses.

– Tu as sûrement raison, concéda-t-il. Le fait est que je n’ai pas aussi envie que je le croyais de me priver de toi en faveur des enfants. J’espère qu’ils prendront conscience de l’immense privilège ils ont de t’avoir comme belle-mère !

Il en resta là et l’embrassa avec tendresse.

Le retour des garçons pour les vacances constituait toujours un des événements les plus importants dans la vie de Myriam. Tout ce qui lui arrivait tournait autour de leur départ et de leur retour mais, cette fois-ci, sa joie était tempérée par l’incertitude où elle se trouvait. Seraient-ils contents d’elle ?

Si Philippe était fâché et ne voulait pas lui pardonner, tout irait de travers. Elle aimait de façon égale ses deux frères, loyalement, de tout son cœur ; mais elle vouait une admiration particulière à son grand frère qui, à ses yeux, faisait figure de héros. Il ne pouvait avoir tort, et la pensée d’encourir tout au long de ces semaines son mépris et son déplaisir était plus qu’elle n’en pouvait supporter.

Et puis il y avait tante Audrey. Elle avait appris à l’aimer tendrement et craignait qu’elle ne soit intriguée et surtout blessée par la froideur et le manque de gentillesse des garçons, alors qu’elle était toujours en train de faire des projets pour qu’ils aient de merveilleuses vacances. Elle ne pouvait pas lui parler de cette terrible promesse, mais avait souvent envie de l’avertir que les choses n’iraient sûrement pas aussi facilement et aussi harmonieusement qu’elle semblait s’y attendre.

La veille des vacances, Mme Stanhope vint lui dire bonne nuit au lit comme elle le faisait assez souvent. Elle était habillée pour une soirée qu’elle et son mari devaient passer avec des amis dans le village voisin.

Elle trouva la petite fille assise dans le lit, la grande Bible donnée par oncle Dick ouverte sur les genoux. La fillette leva les yeux et l’inspecta des pieds à la tête d’un air approbateur.

– Comme tu es belle, tante ! Ta robe est magnifique, dit-elle en la caressant de la main avec un visible plaisir.

– Je suis contente qu’elle te plaise, répondit sa belle-mère avec sérieux. Tu as là un bien gros livre pour une si petite fille, ajouta-t-elle, tu ne crois pas ?

Myriam approuva.

– Les gros caractères sont plus faciles à lire, expliqua-t-elle.

– À ta place, je ne le lirais pas trop souvent tout de même, dit Mme Stanhope en l’embrassant. Je suis sûre que tu es trop jeune pour le comprendre.

– Oncle Dick m’explique tout, répondit l’enfant, légèrement troublée, puis comme Mme Stanhope se détournait pour partir, elle lui prit la main :

– Tante Audrey, si les garçons ne sont pas très gentils au début, tu ne te tourmenteras pas trop, n’est-ce pas ? On devinait une certaine anxiété dans sa voix et son air abattu frappa Audrey qui lui sourit avec gentillesse.

– Pourquoi penses-tu qu’ils ne seront pas gentils, Myriam ? répliqua-t-elle.

N’obtenant pas de réponse, elle s’assit sur le lit et poursuivit :

– Dis-moi, ma chérie, est-ce que, toi et les garçons, vous aviez décidé, avant même de m’avoir vue, que je devais être une horrible bonne femme ?

Le visage de l’enfant devint cramoisi.

– Comment le sais-tu ? balbutia-t-elle.

Sa belle-mère rit doucement.

– Ce n’est pas très difficile à deviner ! C’était tellement évident que c’était là ta pensée, et maintenant, tu crains que les garçons fassent de même…

Mais, dis-moi, ma chérie, qu’est-ce qui t’a tellement changée ?

Si Mme Stanhope avait espéré s’entendre répondre que sa bonté et sa patience avaient fait tomber les barrières, elle fut déçue.

Myriam la regarda les yeux brillants :

– C’est que maintenant j’appartiens au Seigneur Jésus, déclara-t-elle. Je L’aime et alors je t’aime aussi.

Ce fut dit très simplement mais avec une telle conviction et une telle assurance qu’un étrange sentiment qui ressemblait à du respect envahit la jeune femme. D’un geste rapide, elle se leva et embrassa une nouvelle fois l’enfant :

– C’est tout à fait merveilleux, ma chérie, dit-elle, pressée. Mais maintenant Papa m’attend et je dois le rejoindre.

Restée seule, Myriam suivit du doigt un verset dans la Bible ouverte. Ils en avaient beaucoup parlé, oncle Dick et elle, le dimanche précédent. C’était celui-ci : « Si vous demandez quelque chose en mon nom, moi, je le ferai ».

Elle inclina la tête sur le livre et prononça une prière qui, sous une forme ou une autre, lui était souvent montée aux lèvres au cours de ces dernières semaines : « S’il te plaît, Seigneur Jésus, montre aux garçons le chemin pour venir à toi sans tarder, et ne permets pas que jusque-là ils soient trop méchants avec tante Audrey ».

Le retour des garçons

Le grand jour était arrivé. Sur la véranda, Myriam et tante Audrey attendaient le bruit qui annoncerait l’arrivée de l’auto dans l’allée du jardin.

M. Stanhope avait convenu d’aller chercher les garçons à la gare en revenant du bureau. Il avait promis de rentrer le plus tôt possible afin de ne pas les faire trop attendre, mais il y avait déjà un bon moment que le thé était prêt et Myriam était allée au moins une douzaine de fois au portail pour scruter la route avec anxiété.

– Crois-tu que nous ferions mieux de commencer ? finit par demander tante Audrey.

Avec regret, elles jetèrent un coup d’œil d’envie sur la table garnie de façon si alléchante. On y trouvait des macarons à la noix de coco, les biscuits préférés de Philippe, et un certain gâteau au chocolat que Guy aimait plus que tout autre cake.

– Attendons encore cinq minutes.

Myriam n’avait pas terminé sa phrase qu’un coup de klaxon prolongé les fit se lever d’un bond. L’auto, enfin !

Le moment critique des salutations se déroula sans incident. Les garçons étaient bien élevés et Mme Stanhope n’attendait d’eux qu’une bonne poignée de mains.

Personne n’eut l’air de voir la froideur nettement marquée de Philippe envers sa sœur. Il la repoussa délibérément quand elle s’approcha pour l’embrasser, tandis que Guy se prêta de bonne grâce à ce genre de démonstration que semblent affectionner les femmes, de la « mollasserie » comme il le claironnait en privé.

Tout le monde s’assit pour le repas auquel, du moins les garçons, firent grand honneur. Myriam eut de la peine à avaler les premières bouchées. Très sensible, la rebuffade de son frère l’avait atteinte en plein cœur. Comment allait-elle pouvoir supporter ces longues vacances si Phil persistait dans cette attitude ?

Elle avait échafaudé tant de projets, plus merveilleux les uns que les autres ! Elle refoula avec énergie les larmes qui lui picotaient les yeux. Ce serait le comble d’être accusée de se conduire comme un bébé ! Cependant elle avait déjà appris qu’elle pouvait à tout moment s’adresser à un tout-puissant Ami pour n’importe quel besoin, grand ou petit.

Il la comprendrait toujours, dans son amour, et elle éleva son cœur vers Lui. « S’il te plaît, Seigneur Jésus, aide-moi ». Ce fut tout, mais suffisant pour la fortifier et la calmer, et elle se joignit bientôt à la conversation.

– Imaginez-vous que Dina, la chatte tant aimée de la salle d’étude, a eu une portée de chatons, les plus mignons qu’on ait jamais vus !

Tout en parlant, elle ne cessait d’observer à la dérobée les réactions de ses frères envers tante Audrey. Nul doute qu’ils interprétaient leur promesse comme elle l’avait fait elle-même. À ses questions sur l’école, ils se contentaient de répondre par monosyllabes.

Après le thé, elle ne put avoir ses frères pour elle seule. Philippe était assez grand pour dîner avec les grandes personnes et tante Audrey demanda d’étendre ce privilège aux deux autres pour cette première soirée.

Myriam eut l’impression que, bien qu’il ait immédiatement consenti, son père n’était pas très content de cet arrangement. Elle-même aurait préféré de beaucoup un souper entre eux trois dans la salle d’étude !

Après le repas, ils jouèrent tous ensemble au salon. Comme c’était amusant ! Quelques jeux étaient un peu trop difficiles pour Myriam, mais les garçons, pleins d’enthousiasme, entrèrent en compétition avec leur père et leur belle-mère dans un jeu plutôt compliqué, avec papier et crayon, lorsque, l’heure étant passée depuis longtemps, la petite fille fut envoyée au lit.

La soirée ne s’était pas déroulée comme elle l’avait prévu ; elle était contente que tout ce soit bien passé, mais elle éprouvait un étrange serrement de cœur.

Elle ne voulait pas reconnaître qu’il s’agissait de jalousie, le vilain mot ! Elle se sentit mal à l’aise et pas du tout disposée à lire, comme d’habitude, quelques versets de sa Bible.

Chaque dimanche, oncle Dick notait les lectures à faire pendant la semaine. Il lui avait donné un petit carnet pour y écrire ses remarques ou ses questions afin d’en parler ensemble le dimanche suivant. Ce soir-là, elle se déshabilla avec lenteur et, se mettant au lit, tourna presque à contrecœur les pages jusqu’au signet glissé dans les Éphésiens.

Elle pâlit un peu en lisant les sept premiers versets du chapitre quatre ; selon son habitude, elle souligna du doigt celui qui l’avait le plus frappée : « Je vous exhorte donc, moi, le prisonnier dans le Seigneur, à marcher d’une manière digne de l’appel dont vous avez été appelés, avec toute humilité et douceur, avec longanimité, vous supportant l’un l’autre dans l’amour » (Éph. 4. 1).

Aucun doute : elle avait bien été appelée ! Mais que voulaient dire les autres mots ? Elle pressentait que leur sens lui échappait pour le moment. Elle venait juste de prendre un crayon quand un grand boum retentit contre la porte qui s’ouvrit à toute volée devant Philippe. Ses yeux tombèrent sur le livre et, surpris, il émit un léger sifflement.

– Écoute, Myriam, commença-t-il, s’asseyant sans façon, selon sa vieille habitude, sur le bord du lit, pardonne-moi si je t’ai malmenée. Je comprends tout à fait qu’il a dû être pénible pour toi d’essayer de continuer à être détestable envers tante Audrey. Enfin, je n’avais pas vraiment dit que tu devais être détestable…

Quoiqu’il en soit, je ne crois pas qu’elle ait l’intention de tout commander, ajouta-t-il en baissant la voix, ou de prétendre prendre la place de notre mère. Si elle commençait à faire quelque chose dans ce sens, nous pourrions toujours revenir à notre promesse, mais je ne crois pas qu’elle le fera.

– Qu’est-ce que tu es en train de faire avec cette Bible ? acheva-t-il sans reprendre son souffle.

– Regarde, Phil, qu’est-ce que cela veut dire ? fut la seule réponse de sa sœur. Elle lui montra du doigt les mots qui occupaient ses pensées au le moment même.

– « Je vous exhorte donc, moi, le prisonnier dans le Seigneur, à marcher d’une manière digne de l’appel dont vous avez été appelés, avec toute humilité et douceur, avec longanimité, vous supportant l’un l’autre dans l’amour » lut son frère avec un étonnement grandissant.

Cela m’a tout l’air de vouloir dire : devenir une chiffe molle, dit-il avec mépris. Mais pourquoi as-tu besoin de savoir cela ? Tu ne deviendrais pas dévote par hasard ?

Il éclata de rire à une idée aussi absurde. Myriam se mit à rire, elle aussi.

– Non, je ne le crois pas, dit-elle gaiement, mais vois-tu, je t’avais dit que je te raconterais pourquoi je ne pouvais plus tenir ma promesse. Ce n’est pas ce que tu crois, simplement parce que tante Audrey est gentille. Cela n’aurait rien changé. C’est quelque chose de tout à fait différent qui m’est arrivé.

Elle se tut. Flattée par l’air attentif de Philippe, elle chercha les mots qui pourraient exprimer ce merveilleux « quelque chose ».

– Je me suis donnée au Seigneur Jésus, dit-elle enfin, et Il m’a acceptée. Et comme Il dit que si nous L’aimons, nous devons aimer aussi tout le monde, il fallait que je cesse d’être méchante. Tu ne peux pas savoir à quel point je l’ai été ! ajouta-t-elle en hochant la tête.

– Te voilà plongée jusqu’au cou dans la piété ! s’écria Philippe d’un ton accusateur. Mais, au monde, comment cela t’est-il arrivé ? Il n’y a personne ici pour te parler de ces choses !

Pleine d’enthousiasme, Myriam allait se lancer dans l’histoire qu’elle avait tellement envie de raconter lorsque Mme Rose ouvrit la porte brusquement.

– Eh bien ! Qu’est-ce que je vois ? s’écria-t-elle avec indignation. Philippe, tu n’as pas honte de faire veiller ta sœur si tard ? Je ne sais pas à quoi tu penses. Tu devrais être au lit et dormir à l’heure qu’il est.

– Oh ! Rose, ne sois pas assommante ! Je dois écouter cette histoire sensationnelle.

Philippe ne faisait pas mine de bouger, mais Mme Rose ne voulut rien entendre. Elle le chassa de la pièce sans cérémonie en grommelant.

Fermant la porte avec énergie, elle revint vers Myriam, secoua son oreiller et lui intima l’ordre de s’endormir immédiatement, sous peine de rester au lit le lendemain sans revoir du tout les garçons. Puis elle éteignit la lumière et sortit.

Myriam poussa un soupir. C’était une si bonne occasion de parler avec Philippe ! Bien sûr, il ne serait certainement pas d’accord, mais il était intéressé, c’était évident ! Il lui serait maintenant plus difficile d’obtenir à nouveau son attention.

Aussi fut-elle agréablement surprise le lendemain de voir ses deux frères s’emparer d’elle tout de suite après le petit déjeuner et l’escorter jusqu’au vieux pavillon d’été en la priant de leur raconter son histoire.

– J’ai dit à Guy que tu étais devenue dévote, expliqua Philippe, et il veut tout savoir au sujet de ce type que tu appelles oncle Dick. Bon, alors, raconte !

Sur le moment, Myriam trouva moins facile d’avoir à parler à ses deux frères ensemble, mais, une fois lancée, elle se laissa complètement emporter par son récit. Aussi, grande fut sa déception lorsque, ayant proposé à la fin de sa narration de faire sur-le-champ une visite à oncle Dick, Philippe et Guy refusèrent avec énergie.

– Je regrette beaucoup pour ce pauvre type, commenta Guy avec une certaine impartialité, ce doit être tout à fait épouvantable pour un pilote d’élite comme lui de se voir paralysé jusqu’à la fin de ses jours, mais tout de même je n’ai pas envie d’entendre ses sermons.

– Mais il n’en fera pas, protesta sa sœur. Tu n’y comprends rien ! Et il y a chez lui tant de choses intéressantes, ajouta-t-elle habilement.

Malgré leurs réticences, la description des modèles réduits d’avions et du jeu d’échecs en ivoire retint leur attention.

– Il ne nous laissera pas jouer avec. Cela ne se fait pas, grogna Philippe.

– Je suis sûre que si, répartit Myriam. Il ne dit jamais : « Ne touchez à rien ! » Il m’a dit qu’il aimerait jouer avec vous et il est en train de m’apprendre.

– À toi ! s’exclama Philippe, incrédule. Son ton était plein de mépris. S’il laisse une gamine comme toi jouer à ce jeu, c’est qu’il ne doit pas être aussi formidable.

La riposte indignée qu’il voulait provoquer ne vint pas. Myriam se maîtrisa. Pour le moment, rien d’autre ne lui importait que d’arriver à éveiller chez ses frères le désir de se rendre à la maison de la forêt !

Guy demanda sur les avions des détails qu’elle n’était pas en mesure de donner et il était clair qu’il désirait les voir de ses propres yeux.

– Je pense, conclut Philippe, que si nous devons vraiment aller le voir, nous pouvons lui dire très poliment, dès qu’il commencera à nous parler de religion, que papa ne veut rien avoir à faire avec ces choses-là. Au fait, le sais-tu, Myriam ? ajouta-t-il d’un air sévère en se tournant vers sa sœur.

– Non. Je sais qu’il ne va pas à l’église, mais ce n’est pas la même chose. Il ne peut pas vouloir m’empêcher d’avoir le Seigneur Jésus comme Ami, n’est-ce pas ? demanda-t-elle candidement.

Les deux garçons se regardèrent, embarrassés.

– C’est la même chose dite autrement. Quel bébé tu es, Myriam ! dit Philippe qui se hâta d’ajouter devant l’expression attristée de sa sœur :

– Peu importe comment tu appelles cela, pourvu que tu ne fasses pas la petite sainte ! Nous irons peut-être voir une fois ce type, mais qu’il ne s’attende pas à nous entortiller avec ses histoires comme il l’a fait avec toi. Du reste, il doit savoir que cela ne marchera pas avec nous !

– C’est parce qu’il est malade, intervint Guy. Je suppose qu’il sait qu’il va bientôt mourir.

– Ce n’est pas vrai du tout, déclara sa sœur. Il m’a dit qu’il peut vivre encore longtemps. Seulement, il ne pourra plus jamais marcher.

– C’est vraiment moche ! s’écria Philippe, et les deux garçons s’échappèrent.

Il fallut attendre une bonne semaine avant qu’ils consentent à se rendre à la maison de la forêt. Myriam surmonta son impatience et sa déception du mieux qu’elle put.

Lors de ses fréquentes visites à oncle Dick, elle était réconfortée par ses prières pour ses frères et sa tranquille assurance qu’ils finiraient par venir le voir.

– Et quand ils le feront, dit-il à l’enfant, ne précipitons rien. Puisqu’ils ont tellement peur d’un sermon, il vaut beaucoup mieux ne rien dire pour le moment et les laisser regarder tout ce qui les intéresse.

– Mais vous ne faites pas de sermons, dit Myriam d’un air étonné.

Oncle Dick se mit à rire.

– Non, j’en suis incapable, confessa-t-il, mais il semble que les garçons croient que je guette toutes les occasions pour en faire.

Si nous restons à son écoute, le Seigneur nous montrera le bon moment pour essayer de les amener à Lui et comment le leur dire.

– Oui, je vois, approuva la fillette. Elle posa alors la question qui lui brûlait les lèvres depuis quelque temps.

– Qu’est-ce que la religion ?

Un éclair passa dans le regard d’oncle Dick.

– Le dictionnaire la définit ainsi : « Connaître Dieu comme un objet d’adoration, d’amour et d’obéissance. Les relations de l’homme avec Dieu et ses devoirs envers Lui ».

La petite fille le regarda d’un air perplexe.

– Mais alors ce n’est pas quelque chose de mauvais, dit-elle avec hésitation.

– Bien sûr que non. Qu’est-ce qui te tracasse ? demanda-t-il.

– C’est ce que tout le monde dit, expliqua l’enfant, et Phil affirme que Papa ne veut rien avoir à faire avec elle. Ce n’est sûrement pas vrai si cela signifie seulement aimer Dieu.

Ce fut au tour d’oncle Dick d’avoir l’air troublé. Myriam attendait ses explications avec tant de confiance ! Comment lui donner une réponse juste ?

– C’est en effet difficile à comprendre, dit-il enfin, mais, tu vois, Myriam, quand les gens ne connaissent pas une personne, ils s’en font souvent une idée fausse et ne croient pas ce que les autres en disent.

Par exemple, tu t’étais fait une idée de tante Audrey avant même de l’avoir vue, et c’était tout à fait faux ! Tes frères ont décidé qu’ils ne m’aimeraient pas et probablement que, plus tu essaieras de changer cette décision, plus ils s’y accrocheront.

C’est ainsi que la plupart des gens font avec le Seigneur Jésus. Ils ne cherchent pas à Le connaître par eux-mêmes. Le plus triste, c’est qu’ils ont toutes ces fausses idées à cause de ceux qui disent Lui appartenir et qui, par leurs paroles et par leurs actes, donnent une image tout à fait déformée de ce qu’Il est réellement.

Il saisit la Bible qu’il avait toujours à portée de main et, l’ouvrant dans la 2nde épître aux Corinthiens, chapitre 5, verset 20, il lut : « Nous sommes donc ambassadeurs pour Christ, – Dieu, pour ainsi dire, exhortant par notre moyen ; nous supplions pour Christ : soyez réconciliés avec Dieu ! »

– Un ambassadeur va dans un pays étranger pour y représenter son gouvernement. Il en existe dans le monde entier. Ils doivent se montrer dignes de la confiance qui leur est faite en se conduisant avec sagesse et en veillant à l’honneur et aux intérêts de leur patrie.

C’est un peu difficile pour toi de comprendre cela, mais c’est ce que ce verset veut dire. Le Seigneur Jésus, notre Roi, nous envoie ici pour le représenter auprès des autres. Nous, nous sommes de son pays, de sa maison. Si ceux qui nous entourent ne Le voient pas, ils peuvent nous voir, nous, et jugent de Lui par ce que nous sommes.

Il nous confie ce rôle : être de vrais ambassadeurs qui ne cherchent plus leurs propres intérêts mais pensent uniquement à montrer aux autres combien c’est magnifique de l’avoir comme Sauveur et Seigneur !

Myriam rejoignit le Manoir plongée dans ses réflexions. Désormais, elle ne ferait plus mention à ses frères d’oncle Dick.

À la fin de la première semaine, un jour de pluie diluvienne devint le facteur décisif. Au repas de midi, les garçons en avaient assez des jeux d’intérieur. Quand tante Audrey annonça qu’elle allait se coucher pour l’après-midi à cause d’un fort mal de tête, ils se regardèrent d’un air plutôt sombre.

– Qu’allons-nous faire ? demanda Guy en entrant dans la salle d’étude.

Les deux garçons interrogèrent du regard Myriam, qui ne pipa mot. Philippe se mit à aller et venir dans la pièce puis, au bout de quelques minutes, suggéra :

– Et si nous allions voir ce héros invalide ? Pas besoin d’y rester longtemps.

Guy approuva avec empressement et tous les trois allèrent enfiler leurs imperméables.

– Crois-tu qu’il sera choqué de nous voir arriver sans nous être annoncés ? demanda Guy en chemin.

– Non, certainement pas. Il va se réjouir de nous voir, lui assura sa sœur.

– En tout cas, veille à nous présenter en bonne et due forme et dis bien que c’est toi qui veux que nous venions, intervint Philippe d’un ton de commandement.

Myriam se demanda si elle saurait faire ce genre de présentations, mais elle garda ses réflexions pour elle.

Depuis quelque temps, elle ne sonnait même plus en arrivant à la maison de la forêt. Aussi surprit-elle ses frères par l’assurance avec laquelle elle tourna la poignée de la porte et pénétra dans le hall.

– Enlevez vos imperméables, commanda-t-elle, tout en s’avançant vers l’intérieur pour frapper à la porte du salon.

Un vibrant « Entrez » lui répondit.

Elle s’élança vers le divan et glissa fébrilement dans l’oreille de l’invalide :

– Les garçons sont là !

– C’est formidable ! Amène-les, dit-il cordialement.

Philippe et Guy, embarrassés, s’avancèrent sur la pointe des pieds. Bien qu’ils aient été avertis que M. Harding était défiguré, Guy ne put s’empêcher de détourner rapidement les yeux.

Ils s’absorbèrent aussitôt dans la contemplation des modèles réduits et Guy, la permission obtenue, ne tarda pas à les tourner et retourner pour les examiner de près. Les questions fusèrent.

Pendant ce temps, Philippe et oncle Dick s’installèrent pour une partie d’échecs. Philippe y était très fort.

À plat ventre sur le tapis, Myriam, tout en feuilletant avec délices un grand album de belles photos, prêta l’oreille aux bribes de propos échangés entre les joueurs.

Au bout d’un moment, oncle Dick l’interpella :

– Myriam, voudrais-tu aller demander à Mme Cooper de préparer le thé pour nous tous ?

Myriam sauta sur ses pieds mais glissa un regard trahissant le doute vers Philippe qui ne manqua pas d’intervenir :

– Merci beaucoup, Monsieur, mais nous ne voulons pas vous importuner. De toute façon, nous sommes attendus à la maison pour le thé.

De quelle manière manœuvra oncle Dick, Myriam ne le comprit pas tout à fait. Toujours est-il que, trop content d’avoir enfin un partenaire à la hauteur, il réussit à retenir Philippe, tandis qu’elle et Guy rentrèrent à la maison pour expliquer son absence.

Après quelques pas, Guy rompit le silence.

– C’est certainement un type étonnant. Je ne peux pas comprendre comment il peut arriver à être comme il est avec cet horrible visage et sachant qu’il ne pourra plus jamais marcher !

Il frissonna. Très sensible à la beauté, la vue de toute laideur le faisait reculer.

– Il ne semble pas aussi religieux que je le pensais, ajouta-t-il d’un ton pensif.

– Je ne trouve pas son visage horrible ! s’écria sa sœur.

– Alors, tu dois être aveugle, rétorqua Guy.

Philippe ne revint que tard dans la soirée. Il était étrangement tranquille et pas du tout disposé à donner ses impressions sur M. Harding, ni à raconter comment la soirée s’était déroulée.

Tout en se préparant à aller au lit, Guy le questionna :

– Tu n’as quand même pas joué aux échecs tout le temps ?

Son frère se contenta de secouer la tête.

– Alors, qu’as-tu fait ? insista Guy.

– Oh ! seulement causé, répondit-il d’un ton sans réplique.

Après un moment de silence, Guy explosa :

– Bon, n’importe comment, j’espère que tu n’iras pas le voir souvent. Il a plein de choses intéressantes mais son visage fait peur.

– Comme si cela avait de l’importance ! Ne fais pas l’âne !

Philippe se mit au lit. Guy resta sur sa faim mais ne put rien faire d’autre que de laisser tomber la conversation.

Au cours des semaines suivantes, son frère lui faussa compagnie à plusieurs reprises. Il le soupçonna fortement de passer beaucoup plus de temps à la maison de la forêt qu’il ne voulait bien le dire.

Il s’y était rendu lui-même deux ou trois fois. Il aimait jouer avec les modèles réduits. Les histoires de M. Harding sur sa vie dans la Royal Air Force pendant les journées mouvementées de la guerre le fascinaient. Toutefois, sans pouvoir analyser un curieux recul, une certaine répulsion, il gardait ses distances envers son hôte.

M. et Mme Stanhope partirent en Suisse et les enfants furent beaucoup plus livrés à eux-mêmes. Myriam continua à passer ses après-midi de dimanche avec oncle Dick et ces instants d’intimité, les seuls qui lui restaient désormais, lui devinrent plus précieux que jamais.

Guy s’ennuyait ferme. Aucun garçon de son âge au village parmi les familles de sa connaissance ! Pendant les vacances, lui et Philippe avaient toujours tout fait ensemble. Or ce dernier passait le plus clair de son temps à la maison de la forêt !

Cet après-midi-là, il y partit de suite après le repas de midi. Il faisait très beau, pas très chaud cependant. Guy et Myriam errèrent sans but à travers champs. En revenant à la maison, ils arrivèrent au bord d’une petite rivière. Assez profonde – environ trois mètres – elle coulait entre des rives escarpées envahies de mauvaises herbes et de joncs.

Guy n’avait cessé de se lamenter pendant toute la promenade sur la désertion de Philippe et l’ennui mortel de toutes ces vacances. Myriam se sentait tout à fait incapable de le consoler. Après un ou deux essais infructueux, elle se tut et se réfugia dans ses pensées.

Une exclamation de Guy faite sur un ton tout différent l’en tira brusquement.

– Myriam, regarde, une barque avec les rames et tout ! Allons faire un tour !

Myriam scruta la rive du regard et aperçut, parmi les broussailles et à moitié échoué sur le bord, un très vieux bateau à fond plat.

– Sais-tu ramer ? demanda-t-elle d’un ton plein de doute.

– Bien sûr ! Ce n’est pas difficile ! Viens ! répondit Guy, sûr de lui.

Il dégringolait déjà la pente.

Il prit pied avec précaution sur la rive et tendit la main à sa sœur. Celle-ci, ignorant son offre, s’assit sur ses talons et par petites secousses se glissa jusqu’à lui. Il y avait à peine de la place pour deux dans la barque. Guy s’avança à pas mesurés vers le milieu puis aida sa sœur à y monter. Il l’avertit :

– Ne reste pas sur le bord. Assieds-toi-là, dit-il en lui désignant une place à l’avant. Comme c’est amusant ! Nous allons voir jusqu’où nous pouvons aller ! ajouta-t-il allégrement en se saisissant d’une rame.

Il fit un immense effort pour pousser la vieille embarcation toute délabrée dans l’eau et l’amener au milieu du courant. Sa joie fut de courte durée. Myriam poussa un cri qui le fit se lever en toute hâte.

– Aïe ! J’ai les pieds dans l’eau !

Ce n’était que trop vrai ! L’eau montait rapidement. Épouvanté, Guy regarda autour de lui, empoigna une rame et essaya désespérément de se rapprocher de la rive.

– Écope (Écoper : vider l’eau d’une embarcation), Myriam, ordonna-t-il.

Sa sœur, les jambes repliées sous elle, surveillait avec une terreur grandissante la montée rapide de l’eau. Elle n’avait aucune idée de ce qu’écoper voulait dire et, l’aurait-elle su, cela n’aurait rien changé car elle n’avait rien pour le faire ! Les violentes tentatives de Guy pour propulser le bateau ne faisaient que hâter la catastrophe.

La barque s’emplissait de plus en plus et commença bientôt à s’enfoncer dans la rivière. Tous deux maintenant étaient pris de panique. Myriam ne savait pas nager. Vint le moment où l’embarcation achevant de sombrer, Guy, avec une épouvante qu’il ne put jamais oublier, vit l’eau se refermer sur la tête de sa sœur.

Lui-même était un bon nageur. De toute la force de ses poumons, il lança un appel au secours et nagea vers Myriam. Au bout d’un temps qui lui sembla interminable, il la vit reparaître, se débattant et suffoquant. Il l’agrippa fermement.

– Ne te débats plus, Myriam. Tiens-moi bien, implora-t-il, essoufflé. Regarde, la rive est toute proche. C’est très facile. Je vais t’y amener, continua-t-il en claquant des dents.

Secouée de sanglots, Myriam s’étouffait. Elle fit un effort désespéré pour atteindre la rive éloignée d’un mètre à peine. Elle coula à nouveau. Cependant Guy n’avait pas lâché prise. Il lui semblait que sa poitrine allait exploser car il était souvent submergé ; il parvint néanmoins à tirer sa sœur après lui sur la pente glissante où il l’adossa, les jambes encore dans l’eau.

Myriam, les paupières closes, des ruisseaux de boue dégoulinant sur son visage, reposait, les lèvres bleues. Mais puisqu’elle toussotait et suffoquait, elle était encore vivante ! Guy serra les dents.

– Nous devons rentrer à la maison, immédiatement, dit-il fermement. Viens, ça ira mieux quand tu pourras te sécher.

Toutefois ce ne fut pas une mince affaire d’atteindre le haut de la rive escarpée. Myriam semblait vidée de toute force et Guy s’impatienta, alarmé par ses efforts infructueux.

Lui-même grimpa avec peine. Il n’était chaussé que de vieux tennis et l’un d’eux était resté enfoncé dans la boue au bord de la rivière. Les ronces déchirèrent son pied nu. Il s’en aperçut à peine, préoccupé qu’il était par l’étrange inertie de sa sœur.

Après tout, elle n’était qu’une petite fille, toute menue, à côté de lui, un garçon, et un garçon bien bâti ! Gêné par ses vêtements alourdis par l’eau, il concentra toute son énergie et parvint, après une lutte acharnée, à l’amener au sommet, saine et sauve.

– Dépêchons-nous maintenant ! Avance ! implora-t-il, en s’essuyant le visage avec la manche trempée de sa chemise.

Il la prit par la main. Ils essayèrent d’avancer aussi vite que possible mais ils trébuchaient à chaque pas. Le sentier paraissait interminable ! Myriam tombait à tout moment et il lui fallait la relever.

Il s’arrêta plus d’une fois pour la laisser vomir car elle avait avalé une quantité impressionnante d’eau boueuse. Guy commença à s’alarmer sérieusement. Aucune âme en vue ! Il n’y avait rien d’autre à faire que de continuer à marcher péniblement.

Quand ils atteignirent enfin le Manoir, ils étaient complètement épuisés. Ils entrèrent par la porte de derrière et ne trouvèrent personne à la cuisine.

Guy installa sa sœur sur une chaise basse, la cala avec un coussin et partit à la recherche de Mme Rose. Cette dernière resta bouche bée en le voyant mais il arrêta net le flot de questions qu’elle commençait à déverser sur lui.

– Descends et viens voir Myriam, ordonna-t-il. Elle est dans la cuisine.

Mme Rose le retint alors qu’il se préparait à l’accompagner.

– Va tout de suite prendre un bain bien chaud, commanda-t-elle. Misère ! Dans quel état tu t’es mis ! Dépêche-toi !

Elle n’était toutefois pas préparée au spectacle qu’offrait Myriam dans la cuisine. La fillette, tassée sur sa chaise, les lèvres bleues, les traits tirés, n’arrêtait pas de tousser.

Mme Rose ne posa pas de question. Elle appela Catherine à grands cris et la pria de préparer des bouillottes et des couvertures chaudes. Puis elle déshabilla l’enfant et l’enveloppa dans une couverture, la porta dans la salle de bain où elle ordonna à Guy de lui laisser la place tout de suite.

Ce ne fut qu’après avoir bordé les deux enfants dans leurs lits et que Myriam, la respiration encore sifflante, eut sombré dans un profond sommeil, qu’elle se fit raconter toute l’histoire. Guy avait déjà pris une boisson chaude mais il réclamait son goûter.

À part une grande fatigue, il se sentait tout à fait bien et il jouissait de se détendre au lit et d’être servi. La colère que piqua Mme Rose le tira très vite de son bien-être.

– Myriam a failli se noyer, gronda-t-elle, et alors tu aurais eu sa mort sur la conscience ! Même maintenant, nous ne savons pas encore comment elle va s’en tirer. Elle a avalé assez de cette eau immonde, un véritable poison, pour en mourir.

Tu avais perdu la tête pour faire une chose pareille ! Quel dommage que ton père ne soit pas là ! Si je ne me trompe, tu aurais reçu ce que tu mérites. De toute façon, il le saura…

Et elle continua sur ce ton. La contrition de Guy fit place à un sentiment de colère. Mécontent, il tourna délibérément le dos à la gouvernante et s’enfouit sous les couvertures. Il en fut tiré par le pas d’un homme montant les escaliers.

– Qui est-ce ? demanda-t-il.

– Ce doit être le docteur.

Mme Rose était déjà à la porte. Guy, cette fois-ci, prit peur.

– Rose, viens ici, appela-t-il. Dis, Myriam n’est pas vraiment malade ?

– Bien sûr que si ! Qu’est-ce que tu crois ? fut la réponse indignée et la porte claqua.

Toute l’assurance de Guy s’envola d’un coup. On ne voyait pas souvent le docteur au Manoir. Pour lui, sa présence ne pouvait signifier qu’un malheur. Il savait sa sœur délicate de santé, mais comme sa maladie datait d’avant la mort de sa mère, il n’y avait pas attaché une grande importance. Un sentiment de détresse l’envahit.

Et s’il arrivait vraiment quelque chose à sa sœur après cette escapade ? Il s’attendait au pire. Cela ressemblait bien à Mme Rose de le laisser dans l’huile bouillante ! Il sauta du lit, attrapa sa robe de chambre et alla se poster dans le couloir à la porte de la chambre de sa sœur.

Cette visite n’en finissait pas ! Cela devait être grave. Il avait de plus en plus peur. Enfin la porte s’ouvrit. Le docteur, un petit homme entre deux âges, paraissait sympathique.

Mme Rose, étonnée, retint une exclamation indignée.

– Qu’y a-t-il ? dit le docteur. J’allais te voir. Comment te sens-tu ?

Guy, ignorant cette question qu’il jugea sans importance, demanda d’une voix tremblante :

– Myriam est-elle très malade ?

– Retourne au lit, répondit le docteur avec bonté. Myriam ira bientôt très bien. C’est seulement toute cette eau boueuse qu’elle a avalée qui lui fait mal.

Quand, un peu plus tard, Mme Rose lui apporta un copieux goûter sur un plateau, elle ne le gronda plus. Il mangea de bon appétit et, à sa grande surprise, s’endormit presque de suite avec un soupir de soulagement.

La décision de Philippe

Quand Guy ouvrit les yeux, il vit son frère immobile à côté de lui. Poussant un soupir de soulagement, Philippe s’assit sur le bord du lit.

– Enfin, te voilà réveillé ! dit-il. J’ai eu peur que tu dormes jusqu’à demain matin. Tu as l’air de t’être bien amusé !

Guy bâilla et s’étira.

– Quelle heure est-il ? demanda-t-il.

– Environ neuf heures du soir, répondit Philippe et tu dors depuis cinq heures. Guy s’assit.

– Je pense que c’est à cause de cette chaleur, dit-il d’un air dégoûté. Je vais envoyer promener toutes ces couvertures.

Phil, cours me chercher quelque chose à manger, tu seras gentil, pendant que je refais mon lit. Comment va Myriam ? ajouta-t-il comme son frère s’en allait.

– Elle dort encore. J’ai été la voir deux fois. Une vraie marmotte !

Il revint chargé d’un plateau et escorté par Mme Rose qui ne s’attarda pas. Les deux frères s’installèrent pour parler de ce qui venait de se passer.

– Tu t’es conduit comme un imbécile, s’écria Philippe sans détour. Tu pouvais bien deviner qu’un bateau abandonné là où il était ne pouvait plus servir ! Mais, tu sais, Myriam parle de toi comme d’un héros !

Guy le regarda, incrédule. Son frère fit un signe affirmatif.

– Elle a raconté au docteur et à Rose comment tu l’avais sauvée, comme si tu avais nagé pendant des heures pour venir à son secours. Elle semble penser que tu es formidable de ne pas l’avoir laissée tranquillement se noyer.

Tous deux éclatèrent de rire à cette idée, tant elle leur paraissait absurde ! Puis Philippe ajouta plus gravement :

– Je crois que ce serait effectivement arrivé si tu n’étais intervenu aussi rapidement.

Guy eut un léger frisson.

– Elle coulait, c’est certain, avoua-t-il. Elle ne sait pas nager, et même pendant que je la tenais, sa tête était souvent sous l’eau.

Ils échangèrent leurs impressions encore pendant un moment, puis Philippe, faisant un effort évident, enchaîna :

– Quand j’ai trouvé tout ce branle-bas ce soir en rentrant, je venais te dire quelque chose mais je ne sais comment l’exprimer.

Guy ne dit mot et attendit, intrigué. Philippe se mit à aller et venir dans la chambre.

– Tu sais, je suis allé voir plusieurs fois Harding, reprit-il au bout d’une minute. Peut-être devines-tu que je n’ai pas joué tout le temps aux échecs !

Guy fit un signe de tête affirmatif et explosa :

– Tu ne vas pas me dire qu’il t’a convaincu !

Philippe rougit.

– Je ne crois pas que personne puisse convaincre quelqu’un d’autre de devenir chrétien, dit-il lentement. Ce n’est pas du tout comme tu le crois, Guy.

Vois-tu, c’est quelque chose que Dieu fait. Tu dois naître de nouveau. Tu ne peux pas le faire de toi-même et personne ne peut t’en persuader. Mais voilà, je le suis et c’est ce que je voulais te dire.

– Tu es quoi ? demanda Guy, complètement abasourdi.

– Né de nouveau, répéta Philippe à voix basse. C’était tout à fait nouveau pour lui de parler de ces choses et il en était beaucoup plus gêné que sa sœur.

– Je n’en crois rien ! s’écria Guy en colère. Ce type est très habile. Il arrive toujours à ses fins ! Avec Myriam, cela ne m’étonne pas, mais avec toi ! Je n’aurais jamais cru que tu te laisserais prendre par ses sermons !

Philippe, les mains enfoncées dans les poches, continuait à aller et venir. Il revint s’asseoir sur le lit.

– Écoute, Guy, commença-t-il gravement. Ce n’est pas juste, pour quelque chose de si important, de dire que c’est à cause de quelqu’un d’autre. Nous étions complètement ignorants. Cela n’a rien à voir avec ce que l’on nous enseigne à l’école sur la religion.

Ce que j’ai maintenant, c’est quelque chose de réel. Le Seigneur Jésus Christ est une Personne vivante et Il m’a sauvé. Je veux Le servir toute ma vie et j’aimerais bien te voir, toi aussi, te décider.

Philippe, tout rouge, parlait à mots précipités. Guy se renfrogna.

– Tu ne pourras pas continuer comme cela à l’école. Ce n’est pas la peine alors de commencer, grommela-t-il.

Philippe fit une grimace.

– Ce n’est pas pour faire de l’épate, ni une toquade, fit-il remarquer. Je ne pense pas, en effet, être capable de continuer, mais je compte sur sa puissance pour ne pas me dégonfler.

Il se leva et commença à se déshabiller. Guy le regardait faire, l’air dégoûté, et ne put réprimer un haut-le-cœur quand Philippe, les oreilles toutes rouges, s’agenouilla auprès de son lit.

Il tourna le dos à son frère lorsqu’il se releva et plus aucune parole ne fut échangée entre eux ce soir-là.

À son retour de la maison de la forêt, Philippe avait été très déçu de trouver son frère et sa sœur endormis. Il brûlait d’impatience de parler avec Myriam. Bien qu’elle soit très jeune, elle au moins comprendrait et se réjouirait d’apprendre qu’il venait de passer par cette merveilleuse expérience.

II ne s’attendait pas à une opposition trop forte de la part de Guy. En général, ce dernier finissait toujours, après quelques objections, par se ranger à l’avis de son frère aîné. Or Mme Rose lui avait seulement permis de rentrer sur la pointe des pieds dans la chambre de sa sœur qu’il avait trouvée profondément endormie.

Le lendemain matin, la gouvernante garda au lit la fillette, qui protesta vigoureusement en apprenant que Guy, lui, avait pu se lever.

Philippe demanda la permission de lui apporter le plateau du petit déjeuner. Il le posa sur la table de chevet et sans plus attendre lui fit part de sa conversion et de sa décision de suivre Christ. Les yeux de sa sœur brillèrent. La joie qu’elle manifesta dépassa l’attente de son frère et fit beaucoup pour effacer la déception de la veille.

Ils avaient tant de choses à se dire, bien plus importantes que le petit déjeuner, et il fallut les clameurs de Guy pour arrêter ce flot de joyeuses confidences.

– Dépêche-toi de descendre, cria ce dernier à son frère.

Le docteur revint dans la matinée et donna la permission tant attendue. Myriam pourrait se lever dans l’après-midi. Elle fut consternée en découvrant que les relations entre ses frères étaient plus que tendues.

En fait, Guy, se considérant incompris pour une raison qui leur était inconnue, s’était mis à bouder. Plein de mépris, il refusa d’accompagner Philippe et Myriam à la maison de la forêt et quand, après beaucoup d’insistance et de supplications, ces deux derniers partirent sans lui, il se sentit profondément lésé et misérablement abandonné.

Rien n’y fit pour alléger l’atmosphère les jours suivants. Bien sûr, souvent, ils oubliaient leur sujet de discorde et jouaient tous les trois ensembles comme ils l’avaient toujours fait. Mais il suffisait de faire mention du nom d’oncle Dick pour qu’immédiatement la discorde reparaisse.

Un autre sujet de souffrance pour Guy était les soirées que Philippe passait maintenant dans la chambre de sa sœur pour y lire un passage de la Bible et en parler avec elle. Guy refusait avec dédain toute invitation de se joindre à eux. La communion entre Philippe et Myriam grandit au fur et à mesure de ces lectures du soir où ils pouvaient, en dehors de la présence des grandes personnes, échanger librement leurs pensées.

Souvent Philippe avait à expliquer à sa petite sœur le sens de certains mots, de certaines phrases, mais il était surpris de constater à quel point, parfois, elle saisissait vite ce que voulait dire en réalité ce qu’ils lisaient, et la façon éminemment pratique qu’elle avait de l’appliquer à leur vie.

Ce fut ainsi que s’envolèrent les semaines de vacances. Philippe avait l’intention de faire part à son père de sa nouvelle façon de voir les choses, avant son départ pour l’internat.

Guy avait prédit un sérieux retour de flammes à l’annonce de ce qu’il considérait comme une occasion de chercher des bâtons pour se faire battre. Cette folie allait, selon lui, conduire tout droit à l’interdiction pour Myriam de retourner à la maison de la forêt, ce qui plongea la fillette dans un état d’appréhension et de véritable angoisse.

– Bien que, naturellement, ajouta-t-il d’un air sombre, ce serait une bonne chose si cela pouvait te faire oublier ce bourrage de crâne.

Horrifiée, sa sœur le regarda d’un air de reproche. Elle ne pouvait supporter la pensée de ne plus voir oncle Dick, mais elle répondit avec fermeté :

– Rien ne me fera oublier. Le Seigneur Jésus m’a prise, comme Il l’a promis.

Ce ton d’absolue confiance confondit Guy. Toutefois, il prit Philippe à part pour essayer de le détourner de son projet. Son aîné resta inébranlable. Il redoutait cet entretien mais il aurait lieu, sinon il serait un lâche.

En conséquence, dès le retour de son père, il lui demanda à le voir en tête-à-tête. La soirée s’était déroulée joyeusement. À la satisfaction de leur père, les trois enfants, sans exception, s’étaient manifestement réjouis de revoir leur belle-mère.

Heureux, détendu, M. Stanhope accueillit son fils aîné pour cet entretien en privé avec plus de bonne humeur que d’habitude.

Myriam monta se coucher mais son petit visage reflétait une telle inquiétude que lorsqu’elle posa la question : « Philippe a-t-il fini maintenant de parler avec Papa ? » il ne fut pas difficile à tante Audrey de deviner que quelque chose d’exceptionnel était en train de se tramer.

– Que se passe-t-il ? demanda-t-elle. Philippe aurait-il fait une bêtise pendant notre absence et serait-il allé l’avouer ?

Myriam secoua la tête énergiquement et serra la main de sa belle-mère.

– Il dit à Papa qu’il appartient maintenant au Seigneur Jésus et il a peur que Papa ne soit pas content. Mais, tante, pourquoi ne le serait-il pas ?

Mme Stanhope se trouva à court de réponse. Pourtant les yeux fixés sur elle, en attendaient une, et véridique.

– Je crois que je ne comprends pas tout à fait, dit-elle gentiment. Ce qui est arrivé pendant notre absence, est-ce quelque chose de tout à fait nouveau ?

– Oh ! Oui ! Phil n’en savait rien avant ces vacances. La petite fille était prête à donner des explications mais désirait plus encore avoir la réponse à ce qui la troublait.

– Pourquoi Papa se mettrait-il en colère ? Crois-tu qu’il va se fâcher ?

– Je ne le crois pas, si cela ne rend pas Philippe stupide.

Toutefois, la jeune femme semblait le penser.

Myriam la dévisagea. Elle ne pouvait comprendre qu’elle puisse faire une telle hypothèse. Mais déjà une autre question lui vint aux lèvres :

– Et toi, tante Audrey, est-ce que tu Lui appartiens ? Il me semble que ce n’est pas possible autrement. Tu es si gentille !

Audrey était une des femmes les plus droites et les plus franches qui soient. Elle ne se déroba pas au regard qui la fixait mais rougit fortement en répondant :

– Je pense que tous, nous appartenons à Dieu, ma chérie, et certainement je crois en lui, mais je pense ne pas Lui appartenir dans le sens que tu veux dire.

À ce moment-là, la porte s’ouvrit doucement et Philippe passa la tête. À la vue de sa belle-mère il allait se retirer quand cette dernière se leva vivement et avec un certain soulagement.

– Philippe, je t’en prie, ne t’en va pas. Myriam aimerait te voir.

Elle lui sourit, souhaita un bref « bonne nuit » et les laissa seuls.

– Qu’a dit Papa ? demanda la fillette, la porte à peine refermée.

Son frère haussa les épaules et fit une grimace attristée.

– Il a ri, avoua-t-il. Il a dit que nous avons tous des attaques de religiosité pendant notre jeunesse, au même titre que les oreillons ou la rougeole, et que ça passera en grandissant, que je n’ai pas besoin de prendre cela trop au sérieux.

Myriam parut extrêmement soulagée. Elle ne soupçonna pas à quel point son frère avait été blessé dans son orgueil.

– Alors, il ne nous interdit pas d’aller voir oncle Dick ?

– Non, de ce côté-là, tout va bien. Bonne nuit.

Le garçon s’en alla, porteur de son chagrin, et se sentant très solitaire. Guy n’aurait certainement aucune sympathie et celle de Myriam lui faisait défaut. Il était trop tard pour s’esquiver vers la maison de la forêt.

Seul un homme aurait pu comprendre comme cela avait été douloureux pour lui de voir sa foi nouvelle et sa confession de Christ traitées d’enfantillages dont il se lasserait bientôt.

– C’est l’occasion pour moi d’apprendre à ne m’appuyer sur personne, grommela-t-il en regagnant sa chambre.

Au commencement du nouveau trimestre, la routine reprit. M. Stanhope étant toujours très occupé, Myriam passait beaucoup de temps avec sa belle-mère.

De temps à autre, elles parlaient de ce que la fillette apprenait lors de ses fréquentes visites à la maison de la forêt et il arrivait que tante Audrey, songeuse, pose sur elle un regard interrogateur.

Une fois ou deux, elle emmena la fillette à l’église avec elle, mais M. Stanhope ne vit pas cette innovation d’un œil favorable.

– Mes enfants sont assez enclins à la piété sans les y encourager encore, dit-il en riant à demi.

À la mi-novembre, oncle Dick eut une de ses mauvaises attaques. Il fut très malade et, quelques jours durant, Myriam ne reçut que des réponses plutôt décourageantes à ses questions pleines d’anxiété.

– C’est une des pires attaques qu’il n’ait jamais eues, lui confia Mme Cooper le cinquième jour où elle dut lui refuser l’entrée.

– Oh ! Mme Cooper, le docteur peut-il faire quelque chose ?

Myriam leva des yeux noyés de larmes vers le visage bienveillant de la gouvernante.

– Oncle Dick ne va pas mourir, n’est-ce pas ?

– Nous espérons bien que non, ma chérie, bien que nous ne puissions pas le savoir. Il n’a devant lui qu’une vie de souffrances et il serait si heureux de s’en aller !

Une grosse larme vint s’écraser sur le nez de la fillette mais elle serra les lèvres d’un air résolu et hocha la tête.

– S’il vous plaît, dites-lui toute mon amitié, dit-elle en s’en allant.

Ce soir-là, Myriam resta si tranquillement assise devant le feu, au salon, qu’après lui avoir jeté un coup d’œil à deux ou trois reprises, Mme Stanhope lui demanda si elle se sentait tout à fait bien.

– Oui, merci, j’ai seulement beaucoup de chagrin, répondit-elle avec tristesse.

– Beaucoup de chagrin ? répéta en écho sa belle-mère. Et pourquoi, ma chérie ?

La petite fille avala sa salive.

– Oncle Dick va peut-être mourir, expliqua-t-elle. Je devrais m’en réjouir mais je n’y arrive pas.

Audrey Stanhope s’approcha et essuya avec son mouchoir les larmes de la fillette qui jaillissaient maintenant sans retenue.

– Ne pleure pas, ma chérie, supplia-t-elle. C’est normal que nous ne puissions pas nous réjouir de voir mourir ceux que nous aimons. Mais je suppose que tu penses devoir le faire parce qu’il est invalide.

Myriam fit un signe de tête affirmatif. Elle se frotta rageusement les yeux avec le mouchoir roulé en boule.

– Pourquoi ne pouvons-nous pas nous réjouir ? demanda-t-elle. Ce serait tellement mieux pour lui si le Seigneur Jésus le prenait dans le ciel ! Il serait tout à fait bien, il pourrait de nouveau marcher, et tout, et tout, et je suis sûre que le Seigneur Jésus lui dirait : « Bien, bon et fidèle serviteur ! »

– C’est parce que nous pensons à nous-mêmes, dit brièvement Mme Stanhope.

– Aimerais-tu faire une partie de jeu de chevaux ? ajouta-t-elle, désireuse de détourner la conversation.

– C’est être égoïste, n’est-ce pas ? enchaîna la fillette d’un air pensif en se levant pour aller chercher le jeu. Je ne veux pas l’être, tante, continua-t-elle en disposant les pions.

Tu sais, le dernier dimanche où je suis allée voir oncle Dick, nous avons parlé du verset : « Christ n’a point cherché à plaire à lui-même » (Rom. 15. 3).

J’aimerais bien te l’expliquer mais c’est difficile. Elle soupira.

À moitié amusée, sa belle-mère la regarda.

– Ne pas être égoïste ! Certainement que ce n’est pas facile, agréa-t-elle. Nous pouvons seulement faire de notre mieux.

– Oh ! non ! s’écria la petite fille en secouant énergiquement la tête. Oncle Dick m’a expliqué une fois, il y a longtemps, que nous n’y arriverons jamais parce que rien n’est bon en nous. Il faut que ce soit Lui qui le fasse, en vivant tout le temps en nous. Ne le savais-tu pas, tante ?

– Non, mon petit théologien, je regrette, je ne le savais pas, confessa Mme Stanhope. Et maintenant, jouons ! Sinon, ta tête va éclater par tant de sagesse !

Quelques minutes plus tard, M. Stanhope les trouva en train de rire joyeusement.

– Cela fait du bien d’être rosse ! remarqua la fillette en renvoyant triomphalement à l’écurie pour la troisième fois le pion de son adversaire.

Elles parvinrent à persuader M. Stanhope de se joindre à elles juste pour la dernière partie avant d’aller au lit, et la soirée se termina dans la gaieté.

Le lendemain, quand Myriam se présenta dans l’après-midi à la porte de la maison de la forêt, ce fut pour apprendre qu’une nette amélioration avait eu lieu.

– Demain, si tout va bien, M. Harding pourra te recevoir, mais juste une minute, lui dit Mme Cooper en souriant, et la fillette gambada jusqu’au Manoir. Comme tout avait changé depuis la veille !

Le lendemain, elle ne s’attarda pas au presbytère après le dîner. Les leçons terminées, elle emmena des devoirs que Mme Stanhope devait superviser.

Jusque-là, Myriam n’était jamais entrée dans la chambre d’oncle Dick. Mme Cooper l’y conduisit tout droit et, ne pouvant s’empêcher d’éprouver une certaine gêne, la fillette s’approcha sans bruit du lit.

Elle y fut saluée par un sourire plus accueillant que jamais et l’enfant remarqua à peine les traits durement accusés et les traces de souffrance laissées sur le visage d’oncle Dick, tant elle fut heureuse d’entendre la voix familière s’exclamer :

– Comme c’est bon de revoir ma nièce à moi !

– Oh ! oncle Dick, que je suis contente ! Vous m’avez tellement manqué !

Elle se pencha vers lui.

– Est-ce que cela vous fait beaucoup de peine de ne pas être parti vers le Seigneur Jésus ?

– Je suis un peu déçu, avoua Richard Harding, mais s’il désire que je reste ici encore un peu, c’est le meilleur et bien sûr je ne souhaite rien d’autre.

Il doit avoir encore quelque chose à me donner à faire, tu vois, et c’est merveilleux. J’aimerais tellement voir ton frère Guy se donner à lui !

Le visage de Myriam s’illumina.

– Oh ! oui ! J’espère que c’est cela qu’il va vous confier. Les garçons vont bientôt revenir. L’invalide sourit.

– Peut-être, dit-il, mais n’en sois pas si sûre ! C’est à toi et à Philippe d’amener Guy au Seigneur, plus qu’à moi.

– Il ne nous écoute pas, dit Myriam tristement.

– Peu importe. Ce qui compte, c’est qu’il voie le Seigneur Jésus vivre en vous, répondit oncle Dick. La fillette poussa un soupir après un moment de silence.

– Si tout le monde pouvait l’aimer ! Même tante Audrey ne comprend pas vraiment. À part vous, personne ne comprend.

Elle ajouta précipitamment :

– Pourtant, après un jour ou deux, je n’ai plus demandé à Dieu de vous laisser ici parce que je savais que vous désiriez tellement aller au ciel !

– C’est très gentil à toi, Myriam, dit oncle Dick avec bonté. Bien, puisque je suis encore là, nous allons profiter l’un de l’autre le plus possible !

Je souhaite de tout cœur que, lorsque je m’en irai, tu aies quelqu’un d’autre pour te comprendre. Nous allons prier pour Guy, pour tante Audrey et pour ton père.

Myriam approuva avec ferveur, mais à ce moment-là, Mme Cooper passa la tête à la porte et lui fit signe qu’il était temps de lui dire au revoir.

Je t’appellerai Maman

Les vacances de Noël se passèrent sans incident. Guy ne se laissa entraîner qu’une seule fois à la maison de la forêt.

Il s’agissait d’une invitation spéciale, un véritable gala, un repas particulièrement soigné pour fêter l’anniversaire de Myriam. La soirée devait ensuite se passer autour du feu, à rôtir des châtaignes et à raconter des histoires. Chacun devait apporter sa contribution.

Philippe commença par le résumé d’une aventure en mer qu’il venait de lire.

Comme ils avaient plus d’imagination, Guy et Myriam préférèrent, quant à eux, inventer un récit de toutes pièces.

Guy se lança dans une histoire de revenants, haute en couleurs, et à vous glacer le sang !

Myriam annonça :

– Le petit chat gris qui est allé au ciel…

Les huées de ses frères se moquant d’elle l’interrompirent.

– Les chats ne vont pas au ciel, protesta Guy. Trouve un autre sujet.

Mais oncle Dick exprima le désir d’entendre la narratrice jusqu’au bout. Grande fut la surprise des garçons d’être tenus eux-mêmes en haleine par le conte de leur sœur. Il s’agissait d’un malheureux petit chat qui désirait être aimé et qui ne trouvait aucun ami sur la terre.

Transporté au ciel par une mort prématurée, il y trouva tous les animaux qui étaient morts de faim ou avaient subi de mauvais traitements ici-bas, tous les chatons et tous les chiots qu’on avait noyés, les chevaux surmenés, les ânes épuisés.

Des anges prenaient soin de ces créatures et se faisaient un délice de leur prodiguer tout l’amour qui leur avait manqué sur la terre. Myriam devint éloquente pour décrire longuement la profusion de plaisirs déversés sur eux, et comme ils étaient aimés et choyés. L’histoire prit fin assez brusquement lorsque la fillette, à court d’imagination, se tut.

À peine le conte terminé, les deux garçons s’adressèrent à oncle Dick.

– Les animaux n’ont pas de vie dans l’au-delà, dit Philippe. Quand ils meurent, c’est fini, n’est-ce pas ? C’était plus une constatation qu’une question.

– Je crois en effet qu’il y a une différence fondamentale entre les hommes et les animaux, répondit Richard Harding d’un ton tranquille. L’homme a été créé à l’image de Dieu, au contraire des animaux.

Il est aussi écrit dans la Bible que Dieu a soufflé dans les narines de l’homme une respiration de vie, et l’homme est devenu une âme vivante. Mais nous devons respecter la créature de Dieu et donc tous les animaux. Notre Seigneur a dit que même un moineau ne peut tomber à terre sans qu’Il s’en préoccupe.

Guy commençait à s’agiter. Oncle Dick lui adressa un coup d’œil de connivence et changea de sujet en ajoutant :

– Si j’ai encore une chance d’apporter ma contribution, il ne faut plus m’attarder.

L’histoire sembla jaillir spontanément de ses lèvres. Aucun des trois enfants ne soupçonna les heures de réflexion et de prière qu’avait nécessitées sa préparation.

Curieux mélange de mystère et d’aventure présenté dans un contexte familier, c’était une allégorie dont Philippe saisit tout de suite le fil conducteur. Il n’apparut aux deux autres que plus lentement. Il était plus que temps de se quitter quand elle fut terminée, et sur le chemin du retour, Philippe, plein d’enthousiasme, expliqua à sa sœur ce qu’elle n’avait pas compris.

– As-tu vu cela ? demanda-t-il, se tournant vers son frère qui restait étrangement silencieux.

– Je ne sais pas, répondit-il avec mauvaise humeur. Il s’est arrangé pour nous faire un sermon, n’est-ce pas ?

– Oh ! Guy, c’était une merveilleuse histoire. Ne l’as-tu pas aimée ? s’écria sa sœur, déçue.

– Tu n’y comprends rien, répliqua Guy, méprisant. Je n’ai pas dit que l’histoire n’était pas bien, mais que c’était un sermon.

À la faveur de l’obscurité, Philippe pinça le bras de sa sœur alors qu’elle s’apprêtait à répliquer vivement. Elle se tut.

– Pourquoi Guy parle-t-il toujours de cette façon ? s’écria-t-elle avec pétulance, lorsque Philippe l’eut rejointe pour la lecture du soir, et, oh ! Phil, pourquoi oncle Dick ne lui parle-t-il pas directement ? Penses-tu qu’il viendra un jour au Seigneur Jésus ?

– Bientôt, j’en suis convaincu, répondit Philippe avec assurance. Il a tellement peur que cela lui arrive qu’il ne laisse personne lui en parler ; mais au fond, il le désire, j’en suis sûr.

Très peu de temps après, les garçons retournèrent à l’internat. Myriam s’ennuya moins que d’habitude car peu de temps auparavant, tante Audrey lui avait confié qu’elle allait avoir un petit frère ou une petite sœur. Quelle joie !

Elle prit beaucoup d’intérêt à tous les préparatifs faits pour accueillir ce nouveau venu et posa des questions sans fin. Elle réussit même à tricoter une très jolie petite brassière et n’en était pas peu fière !

Vers la fin du mois de février, un matin de grand vent, elle trouva son père seul au petit déjeuner. Il l’informa brièvement que tante Audrey ne s’était pas levée, puis se plongea dans la lecture du journal. Il quitta la pièce avant que la fillette ait fini de manger.

Saisie d’une soudaine appréhension, Myriam, toute triste, se dépêcha d’avaler son dernier toast et grimpa rapidement les escaliers. Elle pourrait au moins dire au revoir à sa belle-mère avant de partir au presbytère. Confiante, elle frappa à la porte de la chambre et, sans attendre de réponse, tourna la poignée.

La porte s’ouvrit en même temps de l’intérieur et Myriam se heurta à une jeune infirmière inconnue, vêtue d’un uniforme immaculé. Elle eut un léger recul de surprise. Avant qu’elle ait pu placer un mot, l’étrangère lui fit signe de s’en aller.

– Tu ne peux entrer maintenant, mon enfant. Ta mère ne va pas très bien. Elle sera très heureuse de te voir un peu plus tard.

Et la porte se referma. Atterrée, Myriam s’en fut, toute désorientée. Mme Rose grimpait les escaliers.

– Ah ! te voilà, s’exclama Mme Rose, soulagée. Tu devrais être déjà partie. Je viens de téléphoner au presbytère. Aujourd’hui tu mangeras là-bas.

– Oh ! non, Rose, je n’en ai pas du tout envie. Je suis tellement mieux à la maison. S’il te plaît, laisse-moi revenir, plaida la fillette.

Depuis qu’on attendait un bébé, Mme Rose avait complètement changé d’attitude envers Mme Stanhope. Elle avait participé de tout cœur aux préparatifs ; ce qui avait donné l’occasion à la future maman de lui demander maints conseils vu son expérience. La gouvernante aimait à évoquer les nombreux enfants qu’elle avait élevés.

Mme Rose resta inflexible.

– Tout est arrangé et on t’attend là-bas. La meilleure chose à faire est d’y aller tout de suite.

– Tu n’es pas gentille. Je ne gênerai personne. Je suis sûre que tante ne veut pas se débarrasser de moi. Mme Rose fronça les sourcils.

– Myriam, arrête de faire des histoires. Tu vois que tout le monde est occupé et se fait du souci. Je croyais que tu désirais aider et tu causes des ennuis.

À quoi sert alors de lire la Bible et de parler de ta religion si tu n’es pas capable d’être un peu utile au bon moment ?

Myriam se tut et, regardant pensivement la gouvernante, répondit d’un ton tout autre :

– D’accord, Rose. Au revoir.

Elle dégringola les escaliers avant que la gouvernante ait pu ouvrir la bouche.

– Ça, par exemple ! se dit cette dernière en s’éloignant. Cette enfant a vraiment changé. Cela ne fait aucun doute.

Ce jour-là parut interminable à la fillette. Il était entendu qu’elle resterait au presbytère jusqu’à quatre heures de l’après-midi, comme autrefois. Elle fit une promenade avec Mlle Granger et les enfants du pasteur ce qui lui parut absolument dénué d’intérêt.

L’institutrice insista pour qu’ils ne quittent pas la grande route. Le temps était humide et triste. Quand enfin on les libéra, elle courut jusqu’au Manoir où elle arriva, essoufflée, les joues toutes rouges, les cheveux ébouriffés et ayant perdu un ruban. Tout était tranquille.

Après avoir jeté un coup d’œil dans les pièces du rez-de-chaussée où elle ne trouva âme qui vive, elle partit à la recherche de Mme Rose. Elle ne put pas, toutefois, résister à la tentation de s’arrêter un moment à la porte de sa belle-mère pour tendre l’oreille mais, là aussi, tout était silencieux.

Elle trouva la gouvernante dans la salle d’étude, confortablement installée au coin du feu avec son raccommodage.

– Puis-je aller voir tante Audrey maintenant ? demanda-t-elle vivement.

Mme Rose secoua la tête.

– Je ne le pense pas, dit-elle, en tout cas pas dans cet état. Comme tu es étourdie !

Puis, voyant la déception de l’enfant, elle ajouta :

– Nous verrons ce que dira la nurse après le thé. Peut-être te laissera-t-elle entrer une minute. Tu as un petit frère.

Myriam poussa un cri de joie et se mit à gambader.

– Oh ! Rose, c’est merveilleux ! Il faut que je le voie. Je peux, n’est-ce pas ? Comment est-il ? L’as-tu vu ?

Mme Rose soupira.

– Seulement un petit moment. Il est très petit et assez faible, malheureusement.

Myriam, ne prenant pas garde à la note d’inquiétude qui perçait dans cette réponse, continua à sauter de joie et à faire des entrechats autour de la pièce, trop excitée pour penser à goûter.

Un peu plus tard, son père passa la tête à la porte.

– Viens, Myriam, dit-il tendrement. Tante désire te voir et te montrer celui qui vient d’arriver.

– N’est-ce pas merveilleux, Papa ? Comment va-t-on l’appeler ? Si je fais bien attention, est-ce que je pourrai le prendre dans mes bras ?

– La nurse ne permettra pas que tu le sortes de son lit bien chaud ce soir. Moi-même, j’ai seulement pu lui jeter un coup d’œil, répondit son Père en ouvrant la porte de la chambre.

Tante Audrey, adossée contre les oreillers, paraissait assez faible, mais extrêmement heureuse aux yeux de Myriam. Elle lui tendit les bras et la serra contre elle avec tendresse. Son mari contemplait cette scène d’un air heureux.

Un feu brillait dans la cheminée et, devant, trônait le berceau, joliment habillé. Myriam avait assisté à sa préparation avec le plus grand intérêt et son regard s’y porta tout de suite.

– Elle peut y jeter un coup d’œil, n’est-ce pas, nurse ? demanda Mme Stanhope.

L’infirmière s’approcha, un triangle d’étoffe blanche à la main.

– Il faut que j’attache ce masque sur ta bouche, dit-elle en souriant. Nous devons faire très attention pour que ce jeune homme n’attrape aucune infection.

Myriam faillit éclater de rire. Ce procédé lui parut vraiment étrange. L’infirmière mit aussi un masque.

– N’allons-nous pas lui faire peur ? Nous avons un si drôle d’air, murmura-t-elle en s’approchant du berceau. Elle tomba en extase devant la minuscule tête aux cheveux bruns qui reposait sur l’oreiller.

La nurse souleva légèrement la couverture. Myriam ne fit qu’entrevoir un petit visage tout plissé, un poing rose chiffonné sous le menton.

– Oh ! tante, s’écria-t-elle en revenant vers la jeune femme, comme il est mignon ! Je n’aurais jamais cru qu’il serait si petit. Oh ! comme je l’aime !

Mme Stanhope sourit de bonheur.

– J’en étais sûre, dit-elle, et lui aussi t’aimera bientôt.

– Bon, tu dois partir maintenant, intervint son père, et laisser ces deux-là dormir le plus possible.

Et il mit la petite fille à la porte. Myriam ne fit que parler du bébé toute la soirée et bombarda de questions Mme Rose qui n’y répondit que par monosyllabes.

– J’aimerais tellement le dire à oncle Dick ! Puis-je y aller juste dix petites minutes, Rose chérie ? supplia-t-elle.

– Sûrement pas, répliqua Mme Rose catégorique. Pour aller te perdre dans le noir… Quelle idée !

Myriam soupira, mais le jour suivant étant un samedi, rien ne pourrait l’empêcher d’aller annoncer la bonne nouvelle aussitôt après le petit déjeuner.

Peut-être même pourrait-elle revoir la petite merveille avant de partir ; et, avec un soupir de bonheur, elle s’endormit.

Lorsqu’elle se réveilla le lendemain matin, de violentes rafales de pluie cinglaient les vitres. Elle paressa un moment, bien au chaud au fond de son lit, en bâtissant des plans agréables pour l’avenir.

Au bout d’un moment, cependant, elle commença à s’étonner. Pourquoi Mme Rose ne venait-elle pas lui dire de se lever ? La lumière grise de l’aube en ce matin de février entrait dans la chambre malgré le temps sombre. Ce devait sûrement être l’heure du petit déjeuner.

Elle se souleva à demi. La grosse horloge du hall égrena huit coups mais elle n’entendit aucun gong annonçant le petit déjeuner.

– Peut-être tante est-elle en train de dormir et on ne veut pas la réveiller, elle ou le bébé, se dit-elle, et elle fit sa toilette en toute hâte.

Elle était en train d’attacher ses cheveux du mieux qu’elle pouvait avec un ruban lorsque Mme Rose entra sans bruit dans la pièce. Il lui suffit de la regarder pour savoir que quelque chose de grave venait d’arriver. Son visage reflétait une réelle détresse. Myriam courut à elle et se pendit à son cou.

– Es-tu malade, Rose ? Pourquoi n’es-tu pas montée ? Je me demandais pourquoi tu ne venais pas.

– Non, ma chérie, ce n’est pas moi qui ne vais pas bien. J’aimerais mieux qu’il en soit ainsi. J’ai une très triste nouvelle à t’annoncer, Myriam. Il te faut être très courageuse et bien penser à ta pauvre tante.

– Qu’y a-t-il, Rose ? Tante est-elle très malade ? Oh ! parle vite, supplia-t-elle, alarmée.

– Non, pas pour le moment, dit Mme Rose inquiète, mais je crains pour elle. Le bébé vient de mourir, il y a une heure. Quelle tristesse ! Quelle déception !

Mme Rose tamponna ses yeux rougis avec son mouchoir.

Myriam devint affreusement pâle. Paralysée de surprise, ses yeux s’agrandirent d’horreur.

Alarmée, Mme Rose la prit dans ses bras, lui administra de petites tapes et lui prodigua des caresses, essayant de la consoler. Myriam la repoussa sans réaliser ce qu’elle faisait.

– Pourquoi Rose, s’écria-t-elle au bout d’un moment, pourquoi le bébé est-il mort ?

– Il était très faible quand il est né, ma chérie, répondit tristement Mme Rose, et quelque chose n’allait pas en lui. Le docteur n’avait laissé aucun espoir mais, bien sûr, on espérait quand même.

Mme Stanhope n’était pas au courant et elle vient de recevoir un choc terrible, et cela pourrait devenir grave. Mais viens, ma chérie, il te faut manger quelque chose.

– Dans une minute, Rose, dit Myriam tristement. Laisse-moi seule un petit moment, s’il te plaît.

Elle paraissait si abattue que la gouvernante prit peur. Toutefois, malgré ses alarmes, elle céda à sa requête et quitta la pièce.

Myriam alla s’agenouiller près de son lit, cachant son visage dans ses mains. Elle tremblait de la tête aux pieds.

– Seigneur Jésus, aide-moi, je t’en prie, murmura-t-elle. C’est tellement épouvantable. Je ne vois vraiment pas comment cela peut être le mieux, mais toi, tu le sais. Oh ! nous avions tellement envie d’un joli petit bébé ! cria-t-elle. Ce cri délivra des torrents de larmes qui la soulagèrent.

Ce fut une petite fille très pâle, les yeux gonflés, qui rejoignit un peu plus tard Mme Rose dans la salle d’étude. Malgré tous ses efforts, Myriam ne put avaler une bouchée.

– Où est Papa ? demanda-t-elle au milieu de ce simulacre de repas. Mme Rose secoua la tête.

– Il vaut mieux ne pas aller le voir pour le moment, ma chérie. Il était dans la bibliothèque et ne voulait pas être dérangé. Peut-être maintenant est-il auprès de ta tante.

Myriam ne dit plus un mot. Sitôt après le petit déjeuner, elle se glissa dans le hall, enfila son imperméable et ses bottes. Ne voulant pas risquer une interdiction, elle ne demanda pas de permission à Mme Rose, se contentant de laisser un message à Catherine au cas où la gouvernante la demanderait. Elle était à la maison de la forêt et reviendrait très vite.

Tout en courant, elle se rappela combien elle s’était réjouie, la veille, de cette visite, et les larmes coulèrent sur ses joues, se mêlant aux gouttes de pluie. Mme Cooper fut toute surprise de la voir arriver si tôt. Oncle Dick n’était pas encore levé.

Myriam lui saisit la main d’un air suppliant.

– S’il vous plaît, laissez-moi entrer.

Elle paraissait avoir un tel chagrin que la gouvernante, pleine de bonté, alla immédiatement s’enquérir et dans l’espace d’une minute Myriam fut introduite dans la chambre.

Myriam vida son cœur. Au début, les mots se bousculèrent sans suite. Puis, peu à peu, comme toujours en présence de l’invalide, le calme revint en elle et son récit devint plus cohérent.

Apaisée, elle percevait tout au fond d’elle-même la sympathie pleine de tendresse et la compréhension de son interlocuteur. Aussi fut-il aisé d’entamer le sujet qui la préoccupait et l’emplissait de tristesse.

– Pourquoi Dieu a-t-il laissé mourir notre bébé ? demanda-t-elle, assise près du lit et appuyant sa joue brûlante et striée de larmes contre la main fraîche de l’invalide.

– Je ne le sais pas, Myriam, répondit-il doucement. Si nous aimons notre Père et si nous pensons qu’Il ne se trompe jamais, nous n’avons pas besoin de Lui demander pourquoi avant le temps où Il nous expliquera toutes choses.

Nous regretterons tellement alors d’avoir cru être plus sages que Lui ! Toutefois, je peux deviner quelques-unes de ses raisons. L’une d’elles est qu’il désire tellement que ta tante vive près de Lui et prenne la place qu’Il a préparée pour elle là-haut, qu’Il a pris son petit enfant afin qu’elle ait envie de le rejoindre.

Myriam le regarda, bouche bée. Un sourire se dessina lentement sur ses lèvres.

– Croyez-vous que je puisse lui dire cela ? murmura-t-elle.

Oncle Dick en était convaincu. Prenant la Bible qu’il était en train de lire à l’arrivée de sa petite visiteuse, il tourna les pages et lui montra du doigt le verset 11 d’Ésaïe 40 : « Comme un berger il paîtra son troupeau ; par son bras il rassemblera les agneaux et les portera dans son sein ; il conduira doucement celles qui allaitent ».

– Je pense que cela veut dire que s’il prend les bébés dans son sein, c’est qu’il désire faire connaître son amour aussi aux mamans.

Ils parlèrent encore un moment et relevèrent plusieurs passages de la Bible sur ce sujet.

Myriam retourna au Manoir le cœur rempli. Elle avait été consolée mais comprenait, comme jamais auparavant, combien il devait être douloureux de ne pas connaître un tel réconfort !

Obtiendrait-elle la permission d’aller voir Audrey ? Elle avait bien peur que non et elle fit monter une courte et ardente prière pour que la porte de la chambre lui soit ouverte.

Il était environ onze heures du matin quand elle arriva à la maison. Un lourd silence y régnait. Irait-elle trouver son père ? Mais s’il refusait de donner la permission, ne serait-ce pas alors plus difficile de voir la malade ? Elle se tint un moment, hésitante, au bout du couloir où donnait la chambre de Mme Stanhope, quand la nurse en sortit, portant un plateau.

Le léger repas qui y était disposé était intact. Comme Myriam s’apprêtait à la suivre, Mme Rose surgit à l’autre extrémité du couloir. L’enfant recula de quelques pas.

– Comment va-t-elle maintenant ? demanda la gouvernante.

– C’est toujours pareil, la pauvre ! répondit l’infirmière. Elle semble changée en pierre. Si seulement elle pouvait se laisser aller et pleurer un bon coup !

Elles avaient baissé la voix mais Myriam, l’oreille aux aguets, avait tout entendu. Les deux femmes s’éloignèrent tout en parlant. « Le choc a été trop fort pour elle », perçut-elle encore au moment où elles disparaissaient de sa vue.

L’enfant retint son souffle. Elle hésita encore un moment, mais n’était-ce pas une réponse directe à sa prière ? Elle s’avança d’un pas décidé, tourna tout doucement la poignée et entra dans la chambre. Le feu brillait toujours gaiement dans la cheminée mais le berceau avait disparu. Son cœur se serra.

Ses yeux se tournèrent ensuite vers le lit et ce qu’elle vit lui fit oublier tout le reste. Elle fut submergée par une vague d’amour et de compassion. À moitié assise contre les oreillers, tante Audrey gisait, toute pâle. Au bruit de la porte, elle n’avait même pas tourné la tête et ses yeux, hagards, fixaient la fenêtre sans la voir.

Myriam n’avait pas préparé ce qu’elle dirait. Poussant un faible cri, elle s’élança vers la malade, l’entourant de ses bras et pressant doucement sa joue contre la sienne, toute glacée :

– Aimerais-tu que moi je t’appelle Maman désormais ? murmura-t-elle.

Audrey Stanhope fit un mouvement et attira la petite fille contre elle.

– Myriam, dit-elle à voix basse, je crois que tu me comprends. Tu es la seule. Mais comment as-tu pu deviner ce que j’étais en train de penser ?

Ses yeux jusque-là vidés de toute expression se remplirent de larmes. Myriam se pendit à son cou et couvrit de baisers les lèvres maintenant tremblantes.

– Maman chérie, le Seigneur Jésus a pris notre bébé dans ses bras parce qu’Il t’aime. Il désire que tu viennes à Lui et peut-être ne l’aurais-tu jamais fait si tu avais gardé ton enfant.

Mais maintenant, tu le feras, n’est-ce pas ? Veux-tu que je te montre cela dans la Bible ?

La malade sanglotait convulsivement mais put acquiescer d’un léger signe de tête. Myriam courut chercher son plus précieux trésor. Elle était à peine de retour lorsque la nurse entra. Cette dernière resta un moment frappée d’étonnement, puis montra la porte d’un geste impératif à la fillette.

– S’il vous plaît, laissez-moi un tout petit peu, supplia l’enfant.

Mme Stanhope tourna la tête et fit un effort pour reprendre le contrôle de sa voix.

– J’ai besoin d’elle. Laissez-nous seules un moment, je vous prie.

– Vous devez vous reposer, objecta la nurse. Il ne vous faut aucune excitation et vous ne devez pas parler.

Les lèvres de la malade s’entrouvrirent.

– J’ai besoin de Myriam, répéta-t-elle. Le mieux que vous puissiez faire est de nous laisser seules.

– Très bien. Alors, seulement un petit moment, dit la nurse et elle se retira.

S’asseyant près du lit, Myriam ouvrit sa Bible. Tournant vivement les pages, elle montra du doigt, l’un après l’autre, les passages relevés le matin même. Elle ne fit aucun commentaire mais lut chaque verset lentement et avec révérence, appuyant sur les mots qui lui semblaient les plus importants.

La dernière référence se trouvait dans le chapitre 66 d’Ésaïe : « Comme quelqu’un que sa mère console, ainsi moi, je vous consolerai » (verset 13).

– Il va te consoler de cette manière maintenant, n’est-ce pas, maman ? dit-elle doucement en fermant le livre.

– Je l’espère, répondit tristement la malade, mais vois-tu, il faut que tu saches que je ne lui appartiens pas vraiment.

– Oui, je le sais, acquiesça l’enfant, mais tu peux te donner à lui à l’instant même. Tu n’as qu’à le Lui demander et Il te prendra et te gardera pour toujours. Jamais Il ne te laissera.

– Est-ce aussi simple que cela ?

Un timide sourire erra sur les lèvres d’Audrey Stanhope mais juste à ce moment-là, la nurse revint et Myriam, à contrecœur, se dirigea vers la porte.

– Laisse-moi ton livre, murmura sa mère en tendant la main vers la Bible que l’enfant emportait, et, après l’avoir encore embrassée, Myriam s’en alla.

– Je n’aurais pas attendu de toi une chose pareille ! s’écria Mme Rose avec indignation quelques instants plus tard. Attendre que je tourne le dos pour te glisser là à pas de loup ! L’infirmière a dit qu’on aurait pu la renverser d’une chiquenaude quand elle t’a trouvée dans la chambre !

Pour Myriam, entendre de tels reproches lui fit l’effet d’une douche et elle s’apprêtait à se justifier en termes plutôt vifs. Mais, ravalant sa riposte, elle leva des yeux pleins de reproches vers les sourcils froncés de la gouvernante.

– Maman avait besoin de moi, dit-elle d’un ton tranquille.

Ce mot de maman prononcé d’une façon si naturelle par l’enfant laissa la gouvernante stupéfaite et elle s’en alla sans un mot.

L’après-midi traîna en longueur. Myriam n’avait pas envie d’entreprendre quoi que ce soit. M. Stanhope ne se montra pas du tout. Juste avant l’heure du thé, on descendit un petit cercueil tout blanc.

Mme Rose et Myriam le regardèrent passer dans un silence rempli de tristesse puis se retirèrent dans la salle d’étude où, unies dans la peine, elles pleurèrent, la tête de la fillette reposant sur les genoux de la gouvernante.

– C’est un coup cruel et une amère déception, murmura Mme Rose en caressant les cheveux de l’enfant d’une main particulièrement tendre.

À ces mots, Myriam releva la tête et lui ferma la bouche avec son mouchoir.

– Il ne faut pas dire cela, Rose. Tu sais, Dieu ne peut pas être cruel. Il aime tellement notre bébé ! Il va le garder toujours près de Lui et le rendre heureux et après il le rendra à maman.

– C’est ce que tu as dit à ta mère ce matin ? demanda Mme Rose pleine de curiosité.

Myriam fit un signe affirmatif.

– Ça, par exemple ! Cela ne me serait jamais venu à l’idée.

Mme Rose se leva sans autre commentaire et quitta la pièce.

Plus tard dans la soirée, Myriam, assise au coin du feu, essayait en vain de fixer son attention sur les pages d’un livre lorsque son père entra en coup de vent.

– Maman désire te voir, Myriam, dit-il.

Sa voix trahissait une certaine tendresse et il s’était attardé sur le premier mot avec un plaisir évident. La petite fille se leva d’un bond et s’élança vers lui. Elle aurait aimé lui dire sa sympathie mais elle ne savait comment s’y prendre.

Il sembla le comprendre et s’inclina pour embrasser le petit visage levé vers lui.

– C’est un mauvais moment à passer, murmura-t-il, mais je crois que tu as fait du bon travail, petite servante.

Il la tint par la main jusqu’à la porte de la chambre puis la quitta.

Mme Stanhope tourna tout de suite la tête quand la porte s’ouvrit et elle l’accueillit d’un sourire timide. Sa main reposait sur une page ouverte de la Bible, qu’elle gardait à côté d’elle.

La petite s’approcha avec empressement.

– Est-ce que tu vas mieux, maman chérie ? demanda-t-elle.

– Oui, je vais mieux, répondit Audrey Stanhope. Tu sais, Myriam, je n’étais pas vraiment malade. Si… si… Sa voix s’étrangla. Puis, les couleurs lui revenant au visage, elle continua tranquillement, d’un ton ferme :

– Si mon bébé avait vécu, je n’aurais même pas été malade du tout. Seulement, voilà, quand il est mort, j’ai désiré mourir, moi aussi.

Ses lèvres tremblèrent. Elle appuya la main sur la page ouverte :

– Mais tout est changé si ce qui est dit là est la vérité ! Comment puis-je en être sûre ?

– C’est la vérité !

Dans la voix de l’enfant ne perçait aucun doute.

– Si vraiment mon bébé est auprès de Lui, alors il est vivant et je peux apprendre à attendre de le revoir. Regarde, Myriam, les paroles merveilleuses que j’ai trouvées : lis-les.

Elle lui montra le passage d’un doigt effilé et la fillette lut lentement à voix basse :

« Je suis la résurrection et la vie : celui qui croit en moi, encore qu’il soit mort, vivra ; et quiconque vit, et croit en moi, ne mourra point à jamais » (Jean 11. 25 et 26).

– Je voudrais croire, dit Mme Stanhope. J’ai trouvé une quantité d’autres passages. Ce ne sera pas facile, mais dis-moi, ma chérie, ce que je dois faire d’abord.

– Simplement demander au Seigneur Jésus de venir et de te prendre et puis de le laisser faire. Il le fera, dit Myriam.

– Très bien. Merci, ma petite consolatrice, murmura sa mère. Reprends ta Bible. Je sais qu’elle te manque, mais rapporte-la-moi demain matin.

Les vacances de Pâques revinrent une fois de plus. Un chaud soleil de printemps entrait à flots dans le grand salon de la maison de la forêt. Richard Harding se reposait sur le divan contre la fenêtre d’où il pouvait apercevoir les parterres fleuris de tulipes, de jonquilles et de jacinthes aux mille couleurs.

Mme Stanhope, Philippe et Myriam se tenaient auprès de lui. La conversation était animée, remplie de réminiscences, de « Souviens-toi », de « C’était cette fois-là, l’année dernière »…

– Tout a été très différent cette année à l’internat, n’est-ce pas, Phil ? dit oncle Dick.

– Oui, en tout cas pendant les deux derniers trimestres, acquiesça Philippe. Au début, j’ai cru que j’étais le seul chrétien de l’école, mais bientôt j’en ai découvert deux ou trois autres.

Tout est allé beaucoup mieux quand nous avons pu surmonter notre timidité. Je me demande pourquoi on éprouve cette crainte. C’est tellement bête !

– En effet, c’est étrange, enchaîna oncle Dick d’un air pensif. On a construit une telle muraille d’idées fausses et de réserves ! Vous pouvez la briser en vous entretenant de votre foi. En tout cas, cela vous aidera pour témoigner. Tout le monde dans l’école saura qui est chrétien.

– J’aimerais tellement que Guy vienne nous rejoindre, poursuivit Philippe. Je n’aurais jamais cru qu’il s’obstine à ce point.

Mme Stanhope lui jeta un rapide coup d’œil.

– Ne te décourage pas, Phil, dit-elle, il y arrivera, et Papa aussi. Dieu désire faire pour eux ce qu’Il a fait pour nous. Il faut seulement persévérer à le Lui demander.

Pensez qu’il y a un an seulement, j’étais vraiment une païenne ! Connaître le Seigneur Jésus comme son Sauveur et son Ami… je n’en avais aucune idée !

Je croyais en savoir beaucoup sur la religion mais à quoi cela me servait-il ? J’ai commencé à réfléchir en voyant à quel point Myriam avait changé après être venue à Lui, mais il a fallu beaucoup de chagrin et de souffrance pour que je reconnaisse que je n’y arriverais jamais sans Lui.

Je pense que Dieu conduit chacun par un chemin qui lui est propre.

– Oui, certainement, dit Richard Harding, et avec un regard de compréhension il ajouta :

– Il semble que pour certains d’entre nous, ce chemin de douleur soit indispensable.

– Vous vous souvenez, intervint Myriam au bout d’un moment de silence, le jour où nous avons appris l’arrivée de maman ? Vous aviez découvert ce jour-là le secret de la maison de la forêt. N’est-ce pas un secret bien plus merveilleux que nous avons trouvé ?

– Ce n’en est pas vraiment un, objecta Philippe. Tout le monde peut le connaître !

La petite fille eut l’air déçue. Oncle Dick lui adressa un sourire.

– C’est bien ce que nous aimerions, mais c’est un secret tout de même, dit-il prenant sa Bible.

Écoutez ce que dit Paul : « … le mystère qui avait été caché dès les siècles et dès les générations, mais qui a été maintenant manifesté à ses saints, auxquels Dieu a voulu donner à connaître quelles sont les richesses de la gloire de ce mystère… c’est-à-dire Christ en vous » (Col. 1. 26 et 27).

Vous voyez, cela reste un secret. Nous pouvons en parler un peu, mais jamais l’expliquer. Car ce mystère, c’est une présence en nous. Il faut l’avoir reçue pour pouvoir le comprendre et le faire connaître.

Myriam frappa des mains et s’écria avec un accent de triomphe :

– Voilà le vrai secret de la maison de la forêt ! N’est-il pas merveilleux ?

RELATIONS « ENTRE AMIS »

« Vous êtes mes amis » (Jean 15. 14).

Bonjour à tous. Continuons le sujet des mois précédents. En fin de compte, les relations les plus intimes et durables, ne les avons-nous pas entre amis ?

Un ami, on le choisit parce qu’on partage des sentiments, qu’on a des intérêts communs, une confiance réciproque, une relation d’entraide.

Je suis toujours frappé de lire, à propos d’Abraham, qu’il a été appelé « ami de Dieu » (Jac. 2. 23).

En Ésaïe 41. 8, c’est même Dieu en Personne qui parle d’Abraham « mon ami ». Cette relation était connue puisque, bien plus tard, le roi Josaphat, s’adressant à Dieu dans une prière évoque « Abraham, ton ami » (2 Chron. 20. 7). Quelles douces communications ils devaient avoir l’un avec l’autre !

En Genèse 18. 17, nous lisons même : « Et l’Éternel dit : Cacherai-je à Abraham ce que je vais faire… ? » Quel était le secret d’une telle relation ? Certainement, la confiance, la foi d’Abraham en Dieu, et son obéissance. Est-ce impossible pour nous ? « Ceux qui sont sur le principe de [la] foi sont bénis avec le croyant Abraham » (Gal. 3. 9).

Nous voyons donc l’importance de la foi et de l’obéissance dans notre relation avec Dieu. Qu’il nous donne cette foi vivante et le désir de lui plaire à tous égards ! (Col. 1. 10)

Un autre exemple parlant est celui de Moïse. « Et l’Éternel parlait à Moïse face à face, comme un homme parle avec son ami… Et [l’Éternel] dit : Ma face ira, et je te donnerai du repos… Et il dit : Je ferai passer toute ma bonté devant ta face… et je ferai grâce à qui je ferai grâce, et je ferai miséricorde à qui je ferai miséricorde ». Quel est le résultat de ces dialogues ? « … la peau de son visage rayonnait, parce qu’il avait parlé avec Lui » (Ex. 33. 11 à 19).

Est-ce que mon visage rayonne, est-ce que mon cœur frémit de joie pendant que je parle avec mon Ami, et après avoir parlé avec Lui, mon « Ami » céleste ? Cela devrait se reproduire à chaque moment de prières avec Lui et de lecture de sa Parole ! Ô Dieu, augmente en moi les flammes de mon cœur !

Plus de cent fois il nous est dit dans les Écritures que Dieu parlait avec Moïse. Le secret de l’intimité, de la paix, de la joie, c’est d’écouter Dieu nous parler, nous guider, nous consoler, nous encourager.

C’était aussi le cas de l’apôtre Paul, dont nous lisons : « Le Seigneur se tint près de lui et dit : aie bon courage » (Act. 23. 11). Il a dit lui-même : « Le Seigneur s’est tenu près de moi et m’a fortifié… et j’ai été délivré de la gueule du lion » (2 Tim. 4. 17).

Le prophète Daniel, qui, dans son intimité avec Dieu, s’agenouillait sur ses genoux trois fois le jour, et priait, et rendait grâce devant son Dieu (ch. 6. 10) dira : Dieu… a fermé la gueule des lions (v. 22). Foi et obéissance !

Le Seigneur s’adresse à ses disciples, et à travers eux à nous aussi en nous considérant comme « ses amis » : « Mais je vous le dis à vous, mes amis : ne craignez pas… pas un seul d’entre eux (les moineaux) n’est oublié devant Dieu. Bien plus, même les cheveux de votre tête sont tous comptés. Ne craignez donc pas… » (Luc 12. 4 à 7).

Dans son amour, Il veut nous rassurer dans nos circonstances et nous rappeler la valeur que nous avons pour Lui. Mais, ici aussi, il y a une condition pour pouvoir jouir de ce titre d’ami du Seigneur : « Vous êtes mes amis, si vous faites tout ce que moi je vous commande (Jean 15. 14). Sachons Lui obéir et faire sa volonté !

En Jean 11. 11 nous entendons Jésus dire à ses disciples : « Lazare, notre ami, s’est endormi ». Quelques versets plus haut (v. 5), nous lisons : « Jésus aimait Marthe, et sa sœur, et Lazare ».

En Jean 12. 2, il nous est dit : « On lui fit donc là un souper ; Marthe servait, et Lazare était un de ceux qui étaient à table avec lui ».

La table nous parle de communion, de familiarité, de repas convivial, de joie, de paix. C’est ce que nous voyons avec David (image de Christ) et Mephibosheth. Et David lui dit : « Ne crains point, car certainement j’userai de bonté envers toi… et tu mangeras continuellement le pain à ma table… comme un des fils du roi… il mangeait toujours à la table du roi ; et il était boiteux des deux pieds… tu as mis ton serviteur parmi ceux qui mangent à ta table »(2 Sam. 9).

À la fin de sa vie, David dira à son fils Salomon : « tu useras de bonté envers les fils de Barzillaï, le Galaadite, et ils seront de ceux qui mangent à ta table, car ils sont venus ainsi à ma rencontre, quand je m’enfuyais devant Absalom, ton frère » (1 Rois 2. 7).

Nous avons vu Lazare à table avec le Seigneur, à Béthanie où on lui avait fait un souper. Mais chacun de nous peut avoir ce privilège d’avoir le Seigneur à sa table. Rappelons-nous l’invitation personnelle du Seigneur en Apocalypse 3. 20 : « Voici, je me tiens à la porte et je frappe : si quelqu’un entend ma voix et qu’il ouvre la porte, j’entrerai chez lui et je souperai avec lui, et lui avec moi ».

À Zachée, qui était monté sur un sycomore pour Le voir, Jésus dit : « Zachée, descends vite, car il faut que je demeure aujourd’hui dans ta maison ». Sa réaction : « Vite, il descendit et le reçut avec joie » (Luc 19. 5 et 6).

Si Jésus est ton Sauveur, si Dieu est ton Père, L’invites-tu, chaque jour, avec joie, à ta table ? Est-il ton Seigneur, ton Maître, Celui qui règne dans ta maison, dans ta chambre, avec qui tu partages ton intimité ? « Quand tu pries, entre dans ta chambre, et, après avoir fermé ta porte, prie ton Père qui [demeure] dans le secret… » (Mat. 6. 6).

Il existe un cadre qu’on peut accrocher dans sa maison sur lequel il est écrit :

CHRIST EST LE CHEF DE CETTE MAISON,

L’HÔTE INVISIBLE DE CHAQUE REPAS,

L’AUDITEUR SILENCIEUX DE CHAQUE CONVERSATION.

Est-Il réellement le chef de ma maison ? Est-ce que je Lui demande conseil avant de prendre mes décisions ? Est-ce que je me soumets à Lui avec joie et confiance ?

Si nous étions réellement conscients de la présence du Seigneur à notre table ou dans notre lit, ou dans notre voiture, ne serions-nous pas plus sobres pour manger et boire, plus paisibles pour dormir, plus sages pour conduire ? Si nous étions conscients qu’Il entend chacune de nos conversations, ne tiendrions-nous pas un autre langage, n’aurions-nous pas des conversations sans mots déplacés, sans médisance, sans colère – mais au contraire, des paroles douces, gentilles, aimables, encourageantes, bénissantes ?

L’intimité avec le Modèle parfait devrait me changer radicalement et m’aider à marcher sans cesse en nouveauté de vie ! (Rom. 6. 4)

« Ta présence est le bien suprême » (Hymnes et Cantiques 161).

« Le soir venu, il se mit à table avec les douze » (Mat. 26. 20). « Or l’un de ses disciples, que Jésus aimait, était à table, tout contre le sein de Jésus » (Jean 13. 23). Tous les disciples étaient à table avec Jésus. Mais un seul s’était mis dans le sein du Seigneur, tout près de son cœur. Alors qu’ils sont tous perplexes, troublés, Jean – qui se nomme cinq fois le disciple que Jésus aimait (13. 23 ; 19. 26 ; 20. 2 ; 21. 7 et 20) – est calme et respire en paix la présence de son Maître.

Cette place, nous pouvons tous l’occuper, mais le désirons-nous ? Les deux disciples d’Emmaüs, après avoir invité leur « compagnon », rencontré sur le chemin, et qui leur avait ouvert les Saintes Écritures, n’ont qu’une envie, lorsque leurs chemins se séparent, c’est de Le retenir un peu plus longtemps avec eux. « Et ils approchèrent du village où ils allaient ; lui, il fit comme s’il allait plus loin. Mais ils le pressèrent, en disant : reste avec nous, car le soir approche et le jour a baissé. Et il entra pour rester avec eux… comme il était à table avec eux… leurs yeux furent ouverts et ils le reconnurent… Et ils dirent l’un à l’autre : notre cœur ne brûlait-il pas au-dedans de nous, lorsqu’il nous parlait en chemin, et qu’il nous ouvrait les Écritures ? » (Luc 24. 13 à 35)

La présence du Seigneur à leur côté, ses paroles bénies, les avaient transformés. Et malgré l’heure tardive, ils retournent à Jérusalem pour raconter aux autres disciples leur rencontre. C’est à ce moment que « Jésus vint, et se tint au milieu d’eux. Et il leur dit : « Paix à vous !… Les disciples furent remplis de joie quand ils virent le Seigneur ».

La proximité du Seigneur, la jouissance de son amour, apportent toujours la paix et la joie. Même au milieu des ennemis ! (« les portes [du lieu] où se trouvaient les disciple étaient fermées par crainte des Juifs » (Jean 20. 19). David dit dans son Psaume 23 : « Tu dresses devant moi une table, en la présence de mes ennemis ».

La bien-aimée dit : « Pendant que le roi est à table, mon nard exhale son odeur » (Cant. 1. 12). Lorsque nous sommes avec le Seigneur, dans une adoration sincère, alors se produit ce qui est dit à propos de la sœur de Lazare : « Alors Marie qui avait pris une livre de parfum de nard pur de grand prix, oignit les pieds de Jésus et les essuya avec ses cheveux : la maison fut remplie de l’odeur du parfum » (Jean 12. 3).

Et voici des promesses pour plus tard (adressées au peuple juif) : « En effet, qui est le plus grand, celui qui est à table ou celui qui sert ? N’est-ce pas celui qui est à table ? Or moi, je suis au milieu de vous comme celui qui sert. Mais vous, vous êtes ceux qui avez persévéré avec moi dans mes tentations (ou épreuves). Et moi, je vous confère un royaume comme mon Père m’en a conféré un, afin que vous mangiez et que vous buviez à ma table dans mon royaume ; et que vous soyez assis sur des trônes, jugeant les douze tribus d’Israël » (Luc 22. 27 à 30).

« Bienheureux sont ces esclaves, que le maître, quand il viendra, trouvera en train de veiller. En vérité, je vous dis qu’il se ceindra, les fera mettre à table et, s’avançant, il les servira » (Luc 12. 37).

Celui qui nous recevra au banquet céleste, c’est Jésus, qui s’est donné pour ses amis ; y a-t-il un acte d’amour plus élevé ? « Personne n’a un amour plus grand que celui-ci : que quelqu’un laisse sa vie pour ses amis. Vous êtes mes amis, si vous faites tout ce que moi je vous commande. Je ne vous appelle plus esclaves, car l’esclave ne sait pas ce que fait son maître ; mais je vous ai appelés amis, parce que je vous ai fait connaître tout ce que j’ai entendu de mon Père » (Jean 15. 12 à 15).

Et après avoir donné sa vie pour eux, Il s’occupe d’eux journellement et les protège : « Mais je vous le dis à vous, mes amis : ne craignez pas ceux qui tuent le corps et qui, après cela, ne peuvent rien faire de plus… Ne vend-on pas cinq moineaux pour deux sous ? Et pas un seul d’entre eux n’est oublié devant Dieu ! Bien plus, même les cheveux de votre tête sont tous comptés. Ne craignez donc pas : vous valez mieux que beaucoup de moineaux » (Luc 12. 4, 6 et 7).

Le Seigneur a appelé ses disciples « mes amis », comme nous l’avons vu, et plus tard Il parle de « mes frères » (Jean 20. 17 ; Mat. 28. 10).

Cela ne correspond-il pas parfaitement au verset de Proverbes 17. 17 « L‘ami aime en tout temps, et un frère est né pour la détresse » ? Ce verset ne parle-t-il pas, en tout premier lieu, du Seigneur ?

Et on peut aussi rajouter le v. 14 de Job 6 : « À celui qui est défaillant est due la miséricorde de la part de son ami, sinon il abandonnera la crainte du Tout-Puissant ».

Oui, le Seigneur Jésus est notre Sauveur, notre Seigneur, notre Berger, le Fils de Dieu dans toute sa gloire ; mais Il aime aussi se faire connaître à nous comme l’Ami fidèle, tendre et secourable, Celui qui nous encourage, qui nous donne les meilleurs conseils, qui nous guide, qui va à notre recherche quand nous nous égarons, qui nous écoute, qui nous supporte avec patience lorsque nous sommes fâchés, fatigués, qui s’inquiète de nous – bref, qui nous aime !

Puisque nous avons un tel ami, recherchons avec zèle sa présence et rejetons tout ce qui est un obstacle à sa communion : « rejetant tout fardeau et le péché qui [nous] enveloppe si aisément… vous êtes venus… à Jésus » (Héb. 12. 1, 18 à 24).

Si nous ne sommes pas attirés par notre « Ami céleste », c’est peut-être parce que nous sommes trop attachés à ce monde ! « Ne savez-vous pas que l’amitié du monde est inimitié contre Dieu ? Ainsi, quiconque voudra être ami du monde se constitue ennemi de Dieu » (Jac. 4. 4).

Nous entretenons peut-être des amitiés terrestres nuisibles ? « Ne sois pas l‘ami de l’homme colère, et n’entre pas chez l’homme violent » (Prov. 22. 24). « Aucun serviteur ne peut servir deux maîtres ; en effet, ou il haïra l’un et aimera l’autre, ou il s’attachera à l’un et méprisera l’autre : vous ne pouvez pas servir Dieu et les richesses » (Luc 16. 13).

À l’opposé, on peut dire, concernant le Seigneur, que « la douceur d’un ami est le fruit d’un conseil qui vient du cœur » (Prov. 27. 9), et qu’« un homme ranime le visage de son ami ».

Un ami, c’est aussi quelqu’un qui ne nous cache pas nos quatre vérités, mais qui est sincère et honnête avec nous, dans le but de nous épargner des problèmes, et pour notre bien : « Les blessures faites par un ami sont fidèles » (Prov. 27. 6). C’est aussi cela, la discipline de l’amour.

Que Proverbes 22. 11 soit notre part à chacun : « Celui qui aime la pureté de cœur a la grâce sur les lèvres, [et] le roi est son ami ».

Nous avons un « Ami » parfait qui nous dit à chacun : « Venez à moi, vous tous qui vous fatiguez et qui êtes chargés, et moi, je vous donnerai du repos » (Mat. 11. 28). Alors, allons à Lui et demeurons près de Lui. « Près de toi je veux vivre, cœur qui souffris pour moi ! » (Hymnes et Cantiques n°133).

Je vous laisse avec des cantiques sur notre meilleur Ami.

Salutations chaleureuses, Marco. Octobre 2024.

1. Quel ami fidèle et tendre

Nous avons en Jésus-Christ,

Toujours prêt à nous entendre,

À répondre à notre cri !

Il connaît nos défaillances,

Nos luttes de chaque jour.

Parfait dans ses exigences,

Il est riche en son amour.

2. Quel ami fidèle et tendre

Nous avons en Jésus-Christ,

Toujours prêt à nous comprendre

Quand nous sommes en souci !

Disons-lui toutes nos craintes,

Ouvrons-lui tout notre cœur.

Bientôt ses paroles saintes

Nous rendront le vrai bonheur.

3. Quel ami fidèle et tendre

Nous avons en Jésus-Christ,

Toujours prêt à nous défendre

Quand nous presse l’ennemi !

Il nous suit dans la mêlée,

Nous entoure de ses bras.

Et c’est lui qui tient l’épée

Qui décide des combats.

4. Quel ami fidèle et tendre

Nous avons en Jésus-Christ,

Toujours prêt à nous apprendre

À vaincre en comptant sur lui !

Il nous veut vrais et sincères

Pour marcher en sainteté,

Il écoute nos prières

Et nous met en liberté.

5. Quel Ami fidèle et tendre

Nous avons en Jésus-Christ !

Bientôt Il viendra nous prendre

Pour être au ciel avec lui.

Suivons donc l’étroite voie

En comptant sur son secours.

Bientôt nous aurons la joie

De vivre avec lui toujours !

Venez à Moi n°60

Si vous saviez quel Sauveur je possède !

Il est l’Ami le plus tendre de tous.

Il sympathise, il prie, il intercède.

Oh ! je voudrais qu’il fût aussi pour vous !

Refrain

Mon Sauveur vous aime,

Ah ! cherchez en lui

Votre Ami suprême,

Votre seul appui.

Hymnes et Cantiques n°261 (ancien)

1. Jésus est notre ami suprême.

Oh ! quel amour !

Mieux qu’un tendre frère il nous aime…

3. Il s’est offert en sacrifice…

Nous bénir est tout son délice…

Qu’à sa voix notre âme attentive,

Toujours en paix, jamais craintive,

Près de son cœur doucement vive

Dans son amour !

Hymnes et Cantiques n°50

Oh ! qu’il est doux de trouver à toute heure

Un tendre ami prêt à nous soulager,

D’avoir accès, Seigneur, en ta demeure,

D’avoir ton aide au plus fort du danger !

Hymnes et Cantiques n°126

T’aimer, Jésus, te connaître,

Se reposer sur ton sein ;

T’avoir pour Ami, pour Maître,

Pour modèle et pour Seigneur ;

Savoir que ta mort efface ;

Nos péchés, puissant Sauveur,

Savourer en paix ta grâce,

Quel repos, quelle douceur !

Hymnes et Cantiques n°49

Jésus est l’Ami suprême,

Le tendre Ami de mon cœur ;

Jésus est Celui qui m’aime,

Mon Refuge et mon Sauveur.

Hymnes et Cantiques n° 205

Ta gloire, ô notre Dieu, brille dans ta Parole ;

Elle est, pour tes enfants, un trésor précieux ;

C’est la voix d’un ami qui soutient et console ;

C’est la lettre d’amour écrite dans les cieux.

Hymnes et Cantiques n°152

Trésor incomparable,

Tendre et fidèle ami !

Toi qui seul fus capable

De vaincre l’ennemi !

Garde par ta puissance

Nos esprits et nos cœurs,

Toi qui, par ta présence,

Nous remplis de bonheur.

Hymnes et Cantiques n°66

Nous nous sentons devant ta face

Comme donnés à ton cher Fils,

Objets de ta divine grâce,

Près de ton cœur ayant tous place,

Comme Jésus et ses amis.

Hymnes et Cantiques n°130

Qu’il est bon de t’avoir, Jésus, pour sacrifice,

Pour berger, pour ami, pour salut, pour justice !

Qu’elle est douce, la paix dont tu remplis le cœur !

Quel bonheur d’être aimés, d’avoir un tel Sauveur !

Hymnes et Cantiques n°87

LES PETITS BERGERS NAVAJOS

(Prononcer Na-va-hos)

Quand les Navajos vaincus traitèrent avec les États-Unis en 1868, ils étaient environ neuf mille. Actuellement, ils sont au moins soixante et un mille ; c’est une tribu en pleine expansion.

Mais la plupart d’entre eux continuent à mener une vie simple, assez primitive, sur la terre qui leur a été assignée par leurs conquérants – une étendue semi-désertique comprenant une partie du Nouveau Mexique, de l’Arizona et du Colorado.

Les Navajos se donnent eux-mêmes le nom de « Dinch », ce qui signifie « le peuple ». Mais les Espagnols, arrivés dans le sud-ouest de l’Amérique bien longtemps avant les Anglais, leur avaient donné le nom de « Navajos » ; comme pour beaucoup d’autres mots d’origine espagnole, spécialement les noms de villes et de rivières dans les états du Sud-Ouest, et au Mexique, le « j » se prononce comme un « h ».

Le mot « Navajo » veut dire « couteau tranchant »: peut-être les Navajos se servaient-ils de couteaux tranchants lorsqu’ils combattirent contre les Espagnols ?

Les « Navajos » sont un peuple très religieux, mais le plus grand nombre d’entre eux continuent à prier des dieux qui n’entendent pas : la Mère terre, le Père ciel, le soleil, la lune et les étoiles, la lumière, la pluie et le vent, les montagnes, les ours et les aigles. Leur religion les tient dans la crainte.

Ils ne connaissent pas le Dieu d’amour qui a pourvu à notre salut et à notre bonheur en envoyant son Fils pour être notre Sauveur.

À ce peuple, et aux autres Indiens dont nous occupons la merveilleuse contrée, nous nous devons d’apporter le message d’amour, la bonne nouvelle du salut, afin qu’eux aussi apprennent à aimer Dieu, à s’agenouiller devant Lui et à chanter ses louanges.

Le rêve d’Hesbah.

Le chaud soleil de printemps du Nouveau Mexique inondait de sa lumière ardente le sable d’or, les buissons de sauge bleue et les rochers rouges. Sa chaleur tombait sur les moutons d’un blanc grisâtre, qui broutaient les touffes d’herbe croissant parmi les sauges.

Il brûlait Hesbah, assis sur l’un des grands rochers rouges ; il brûlait ses pieds nus qui dépassaient sous l’ourlet de la longue et ample jupe en coton imprimé dont elle était vêtue et qui lui descendait jusqu’aux chevilles.

Mais Hesbah ne se souciait pas de la chaleur du soleil. Elle n’avait pas un regard pour les moutons, les touffes de sauges ou le sable doré. Ses yeux noirs plongeaient bien plus loin que les collines et les vallées : Hesbah rêvait.

Elle était assise, ses coudes sur ses genoux, et son menton reposant dans le creux de ses petites mains brunes. Elle ne s’apercevait pas que les rayons brûlants du soleil tombaient sur sa chevelure noire aux longues tresses, et sur son corsage de velours bleu aux longues manches et au col montant.

Hesbah songeait. Et c’était toujours le même rêve qui la hantait lorsqu’elle gardait les moutons ; toujours le même rêve qui revenait quand elle se couchait, avant qu’elle ne s’endorme : elle rêvait d’aller à l’école.

Hesbah ne savait pas grand-chose au sujet de l’école. Elle en connaissait seulement ce que lui en avait dit tante Elsie. Elle savait qu’il y avait beaucoup de garçons et de filles ; qu’il y avait des images et des livres, et qu’on y lisait des histoires. Elle avait envie d’aller à l’école pour apprendre à lire et pour devenir comme tante Elsie.

Ce rêve deviendrait-il jamais une réalité ? Elle n’en avait soufflé mot à personne – pas même à maman. Grand-maman serait fâchée si elle le savait ; papa dirait qu’il avait besoin de sa petite bergère à la maison ; et Hoshkee – Hoshkee se moquerait d’elle.

Hoshkee l’appela juste à cet instant. Hesbah se leva d’un bond et se dressa, grande et mince, en le cherchant des yeux.

Il était là-bas, plus loin que le troupeau. Il courait, courait, s’éloignant toujours davantage des moutons, vers un amas de rochers situés tout près de la piste. Et, tout en courant, il ne cessait, de l’appeler.

– Hesbah ! Hesbah !

Elle ne comprenait pas pourquoi il courait ainsi, ni pourquoi il l’appelait. Elle voyait le vieux bélier noir et blanc campé au sommet des rochers. Et, quand Hoshkee arriva près des rochers, elle vit « Vieux Bélier » frapper le sol de ses sabots, faire un bond de côté, et s’élancer vers les moutons.

– Hesbah ! Attrape-le ! cria Hoshkee en lui courant après.

Au même moment, Hesbah vit que « Vieux Bélier » avait quelque chose entre les mâchoires ; quelque chose de rouge… d’un rouge éclatant : ses chaussettes ! Elle avait laissé ses souliers et ses chaussettes là-bas, près des rochers, et « Vieux Bélier » les avait trouvés !

C’est à cause de cela que Hoshkee l’avait appelée, et qu’il poursuivait le bélier.

– Arrête ! Arrête ! cria-t-elle à « Vieux Bélier »; et elle sauta du rocher pour aider à l’attraper. « Vieux Bélier » ne devait pas avoir les chaussettes, les jolies chaussettes rouges que tante Elsie lui avait données.

Mais « Vieux Bélier » avait envie de s’amuser. Il galopait et jouait, balançant la tête et secouant la chose rouge qu’il tenait dans sa bouche, effarouchant les moutons jusqu’à ce qu’ils commencent à trotter dans toutes les directions. Hoshkee et Hesbah n’arrivaient pas à l’attraper. Il tourna de nouveau, courant vers la piste, Hoshkee et Hesbah le suivant de près.

Courant plus vite encore, Hoshkee semblait gagner du terrain, quand soudain son pied se prit dans une racine qui le fit trébucher. Hesbah qui le suivait de près lui tomba dessus et ils roulèrent ensemble.

Ils se relevèrent en riant. « Vieux Bélier », loin devant, s’était arrêté pour les regarder.

– Il est en train de se moquer de nous ! dit Hoshkee.

Mais Hesbah répondit vivement.

– Mes chaussettes ! Il les a mangées ! Il n’y avait en effet, plus de chaussettes rouges dans la gueule de « Vieux Bélier » !

– Peut-être les a-t-il laissé tomber ? dit Hoshkee ; allons les chercher.

Ils commencèrent leurs recherches – sous les touffes de sauge, parmi les rochers, au milieu des buissons de genévriers rabougris… Mais nulle part ils ne trouvèrent de chaussettes rouges !

Tout à coup, Hoshkee, qui revenait en flânant parmi les rochers près de la piste, s’écria :

– En voilà une ! Et il la brandit pour la faire voir à Hesbah.

Cette dernière arriva en courant ; Hoshkee lui raconta qu’il avait trouvé la chaussette dans un soulier.

– Alors, il n’en a pris qu’une, dit Hesbah mais c’est un méchant « Vieux Bélier ». Maintenant, je n’ai plus qu’une seule chaussette, et comment mettre mes deux pieds dedans ? Et c’étaient les neuves, celles que tante Elsie m’avait données.

– Tante Elsie rira bien quand tu lui raconteras que « Vieux Bélier » en a mangé une ! dit Hoshkee.

Mais Hesbah, elle, ne riait pas. Elle était même très fâchée.

Tante Elsie était la chère « Shimah-yazhe » (ou : « petite maman ») d’Hesbah, mot Navajo employé pour « tante ». C’était la sœur de sa maman et il n’y avait pas au monde une tante plus chère, ressemblant autant à une petite maman.

Pendant plusieurs années tante Elsie avait suivi l’école. Elle avait appris à lire et elle était très savante. Quand elle venait faire une visite à maman, elle racontait des choses merveilleuses, qu’elle avait apprises de ses maîtres blancs.

Quelquefois, elle accompagnait les enfants pour aller chercher le troupeau, et elle leur racontait des histoires, des histoires navajos, des histoires des hommes blancs, et des histoires de la Bible. C’étaient ces dernières que préférait Hesbah.

Assise par terre pour enfiler son unique chaussette et ses deux souliers, Hesbah pensait à tante Elsie. Personne ne savait quand elle reviendrait, parce qu’elle était partie encore plus loin, dans une autre école.

Hoshkee s’assit à côté d’Hesbah, à l’ombre d’un genévrier.

– Nous allons faire une petite cabane de rondins, dit-il, et il commença à ramasser des morceaux de bois.

Mais Hesbah n’avait pas envie de jouer. Elle restait assise sans faire un mouvement, contemplant ses pieds, l’un ayant une chaussette rouge, l’autre sans chaussette.

Puis elle regarda « Vieux Bélier » qui paissait tranquillement, comme si de rien n’était. Le troupeau reposait ; le soleil devenait toujours plus ardent, et il faisait bon à l’ombre du genévrier. Pendant que Hoshkee empilait ses bûchettes pour construire sa cabane, Hesbah recommença à rêver.

Soudain, Hoshkee leva la tête et tendit l’oreille.

– Un moteur ! s’exclama-t-il.

Hesbah releva aussi la tête, prêtant l’oreille Oui, elle en entendait le ronronnement ; une voiture montait la piste.

Qui pouvait bien venir voir maman, aujourd’hui ? Tante Elsie peut-être ? Un de ses amis l’amenait quelquefois.

Ils écoutaient. Le bruit se rapprochait. Ils ne pouvaient pas voir la voiture parce que la piste montait en lacets au milieu des genévriers. Mais à la fin de la piste la voiture devrait passer tout près d’eux.

Hesbah et Hoshkee surveillaient la piste à travers le buisson de genévrier. Comme tous les enfants navajos, ils étaient timides : ils n’avaient pas envie qu’on les voie, mais ils voulaient voir qui venait.

– C’est une voiture grise, chuchota Hoshkee, quand enfin il put l’apercevoir.

La voiture traversa une petite clairière, et Hesbah se leva d’un bond. Ses yeux brillaient, et elle frappait doucement ses mains l’une contre l’autre.

– C’est la voiture du missionnaire ! murmura-t-elle. Le missionnaire est de retour ! Il était parti depuis si longtemps et si loin, mais maintenant il est revenu !

Hoshkee tira la jupe de sa sœur et la fit se rasseoir brutalement.

– Reste ici ! ordonna-t-il avec colère ; reste ici et tiens-toi tranquille. Il ne faut pas qu’il nous voie ; nous ne devons pas désirer qu’un homme blanc vienne à la maison. Pourquoi est-il revenu ?

– Laisse-moi ! dit Hesbah en tirant sur sa jupe pour la dégager des mains de son frère. Je suis contente qu’il soit revenu ! Je veux le voir ! Pourquoi as-tu une telle haine contre lui ?

Mais elle s’assit de nouveau. Hoshkee était son aîné, et elle faisait presque toujours ce qu’il lui commandait. Et puis, le missionnaire l’effrayait un peu.

Hoshkee ne répondit pas à la question d’Hesbab. C’était inutile. Elle savait pourquoi il haïssait le missionnaire et tous les hommes blancs. Grand maman leur avait appris à les haïr.

Il y avait bien des années, les hommes blanc étaient venus faire la guerre aux Indiens, pour prendre leur terre, leurs troupeaux, et brûler leurs cabanes. Grand-maman racontait quelquefois comment ils étaient arrivés avec des fusils, et comment les mamans navajos s’enfuyaient dans les cavernes et dans les bois avec leurs enfants, comment les guerriers navajos, pleins de bravoure, luttèrent pour sauver leur pays, leurs troupeaux et leurs maisons.

Beaucoup de Navajos furent tués. Les hommes blancs avec leurs fusils furent plus forts que les Navajos. Et ceux-ci, vaincus, durent se rendre.

– C’est pour cela que nous haïssons tous les hommes blancs, ajoutait grand-maman. Et nous devons continuer à les haïr. Ils volent, ils mentent, ils tuent. Nous ne devons pas en faire nos amis. Nous ne devons pas les recevoir dans nos maisons, ou écouter leurs histoires. Nous ne devons pas apprendre leurs coutumes, ou les écouter parler de leur Dieu.

Et elle crachait par terre, pour bien montrer ce qu’elle pensait des hommes blancs.

Pendant que la voiture passait sur la piste, Hesbah pensait aux paroles de grand-maman. Elle ne haïssait pas le missionnaire; elle pensait, parfois, qu’elle devrait le haïr ; mais elle ne le pouvait pas.

Et puis, tante Elsie, elle, ne le haïssait pas, puisqu’elle avait appris à lire dans l’école des hommes blancs. Maman non plus ne haïssait pas le missionnaire ; elle aimait même à l’écouter lorsqu’il venait la voir à la maison, et qu’il lui parlait de Dieu.

Grand-maman écoutait aussi, par politesse. Mais après son départ elle se moquait de lui parce qu’il essayait de parler navajo, et elle disait que ses histoires n’étaient pas intéressantes.

La voiture grise était tout près maintenant, et Hesbah regardait à travers les branches pour la voir disparaître. Mais elle ne disparut pas : elle s’arrêta ! Le missionnaire l’avait-il vue quand elle sautait de joie en tapant des mains ? Ou peut-être pensait-il qu’il y avait quelqu’un non loin de là, puisque les moutons y étaient.

Quoiqu’il en soit, la voiture s’arrêta tout près du genévrier, et le missionnaire passa la tête à la portière en regardant aux alentours et en souriant.

– « Yah-a-t’eh », enfants ! appela-t-il. Puis, continuant toujours en navajo : venez ici, j’aimerais vous voir.

Hoshkee poussa Hesbah du coude en riant sous cape.

– Il essaie de parler notre langue ! dit-il. Je ne comprends rien à ce qu’il dit.

Mais Hesbah était déjà debout, et avant qu’il puisse la retenir, elle courait vers la voiture du missionnaire.

Elle avait fait quelques pas seulement quand une invincible timidité la submergea ; alors, brusquement, elle s’arrêta. Le missionnaire avait beau lui tendre la main par la portière, elle restait là immobile.

Après être descendu de la voiture, le missionnaire vint vers elle en lui tendant toujours la main.

– « Yah-a-t’eh », dit-il de nouveau en souriant. En un murmure timide, elle prononça la salutation navajo :

– « Yah-a-t’eh », et elle mit sa petite main brune dans la grande main blanche.

– Où est Hoshkee ? demanda-t-il.

Hesbah se retourna, et pointa ses lèvres en direction du genévrier. Mais Hoshkee était invisible.

– Cela ne fait rien, dit le missionnaire. Mais explique-moi pourquoi vous n’êtes pas à l’école ? Hesbah fixait le sol. Elle était incapable de répondre.

– Tu es une grande fille… dix ans ! Il faut que tu ailles à l’école, que tu apprennes à lire. Aimerais-tu apprendre à lire ?

Un signe de tête et un regard brillant répondirent pour elle. Elle désirait apprendre à lire, bien que sa langue se refusât à le dire !

– Peut-être pourras-tu y aller l’année prochaine, dit gentiment le missionnaire. Et Hoshkee, le désire-t-il ? Aimerait-il apprendre à lire ?

Hesbah secoua énergiquement la tête. Hoshkee n’irait jamais à l’école, elle en était sûre.

– Peut-être, si tu y vas, Hoshkee voudra aussi y aller, dit le missionnaire.

Et il regarda encore autour de lui pour essayer d’apercevoir le petit garçon ; mais il ne put le découvrir.

– J’ai une image pour chacun-de vous, ajouta-t-il. C’est une image qui illustre l’histoire que je t’ai racontée il y a déjà longtemps, l’histoire du Bon Berger.

Il sortit deux petites cartes de sa poche. Hesbah s’en saisit avec vivacité, puis elle resta là à les regarder, pendant que le missionnaire retournait à sa voiture et se dirigeait vers la cabane de maman.

Les deux cartes étaient identiques. D’un côté il y avait une image aux couleurs vives : l’image d’un homme en longue robe blanche, tenant un long bâton dans sa main. Ce devait être le berger.

Des moutons paissaient autour de lui, et il tenait un petit agneau dans ses bras. De l’autre côté de la carte, il y avait des raies et des raies de marques noires… des mots ! Une histoire sans doute… Si tante Elsie était là, elle la lirait. Pour Hesbah, ces marques noires étaient un véritable puzzle. En les regardant elle se demandait si jamais elle pourrait apprendre à lire.

– Je vais garder ma carte ; tante Elsie me la lira, dit-elle à mi-voix.

Maintenant, la voiture était hors de vue ; alors Hoshkee sortit de derrière le buisson pour voir ce que tenait Hesbah.

– Il m’a donné deux images ; il y en a une pour toi, dit-elle.

Mais avant qu’elle eût pu lui en tendre une, il lui arracha les deux cartes, et, quand elle essaya de les lui reprendre, il s’enfuit en bondissant.

– J’ai entendu tout ce que le missionnaire a dit, cria-t-il avec colère. Tu n’iras jamais à l’école !

Et, sans un regard aux cartes qu’il tenait, il les déchira en plusieurs morceaux ; quand les morceaux tombèrent sur le sol, il les piétina, les écrasant de ses pieds nus sur le sable.

Dans un brusque accès de colère, Hesbah leva la main pour le frapper. Mais, faisant un saut de côté, Hoshkee s’éloigna en riant.

– Tu es méchant ! Méchant comme « Vieux Bélier » ! lui cria Hesbah ; et ses yeux se remplissaient de larmes.

Elle s’assit par terre et ramassa les débris des petites cartes. Elle les étendit sur le sable, essayant de reconstituer la jolie gravure ; mais elle ne pouvait pas les faire tenir ensemble. À la fin, elle les déposa dans un trou, sous le genévrier.

Pendant longtemps elle resta là, fixant sans les voir les collines lointaines. Elle resta là jusqu’à ce que son frère rassemble les moutons pour les conduire au corral. Alors, elle se leva et le suivit, mais son cœur était rempli d’une immense tristesse ; oh ! comme il était lourd !

Tante Elsie

L’énorme soleil rouge descendait dans un magnifique ciel turquoise, quand Hoshkee et Hesbah ramenèrent le troupeau dans le corral, près de la cabane.

Hoshkee et Hesbah aimaient leur maison. Elle n’avait qu’une seule pièce, mais ils trouvaient que c’était bien suffisant.

Papa l’avait construite avec des troncs d’arbres ; maman, Hoskhee et Hesbah avaient beaucoup travaillé pour colmater les fentes avec de la boue. Aussi y était-on à l’abri et au chaud, même le jour le plus froid de l’hiver, quand le feu pétillait dans le petit fourneau, juste au centre de la pièce ronde.

Mais en été, on vivait dehors la plus grande partie du temps. Au moment où les enfants arrivaient, maman était accroupie près d’un feu en plein air, et préparait le repas du soir. La vieille poêle noire était posée sur les cendres chaudes, un pot de café fumant à côté d’elle.

Hoshkee huma l’air en s’approchant du feu.

– Je sens le jambon, dit-il.

Hesbah imagina que Papa était allé à la ville et en avait rapporté. Mais elle n’avait pas envie de parler ; et il lui importait peu de manger une chose ou une autre. Son cœur était triste et lourd, si lourd.

– Voilà grand-maman, dit Hoshkee ; elle a senti le jambon, elle aussi.

Grand-maman et Hoshkee étaient de bons amis. Elle lui sourit en venant vers lui.

Grand-maman était âgée. Elle était petite, sa tête grise se courbait vers le sol, et elle marchait lentement. Elle eut un joli sourire pour Hoshkee en lui faisant signe de venir s’asseoir à côté d’elle, près du feu. Papa sortit de la cabane et s’assit aussi.

Maman donna une assiette à chacun, et retira de la poêle le jambon et le pain croustillant. Grand-maman fit claquer ses lèvres et Hesbah elle-même trouva cela très bon.

Ils parlèrent peu en mangeant, et, le repas terminé, ils restèrent assis, silencieux. Plus l’obscurité les serrait de près, plus le feu mourant rougeoyait.

Bientôt, le silence de la nuit les enveloppa comme un manteau ; il était rompu de temps à autre par le hurlement d’un coyote lointain, qui leur rappelait tout ce qui pouvait les menacer en dehors de leur petit cercle de lumière.

– Le missionnaire est venu ici aujourd’hui, dit enfin maman de sa voix douce et agréable.

Le cœur d’Hesbah battit plus vite, mais elle ne dit rien ; elle voulait entendre d’abord ce que maman allait dire du missionnaire.

– Il a été loin pendant longtemps, dit papa.

– Oui ; il est parti pour aller visiter ses frères et ses sœurs… très loin.

– Qu’il y reste ! dit grand-maman d’une voix ardente.

Le silence tomba de nouveau. Puis maman ajouta au bout d’un moment :

– Elsie viendra peut-être demain, a-t-il dit. Hesbah ne put retenir un « oh ! » joyeux ; mais elle se ressaisit et n’ajouta rien.

Grand-maman fit entendre un grognement de satisfaction. Papa approuva et sourit. Tous aimaient Elsie.

Soudain, la voix d’Hoshkee résonna :

– Hesbah aimerait aller à l’école ; elle voudrait être comme tante Elsie.

Tout de suite, grand-maman parla :

– Non ! Elsie, cela va ; mais une Elsie c’est assez. Hesbah ne doit pas aller à l’école ; elle doit rester Navajo ; elle ne doit pas devenir une étrangère.

Hoshkee se mit à rire :

– Hesbah aime les hommes blancs, dit-il en lui faisant une grimace.

Hesbah ouvrit la bouche pour expliquer qu’elle voulait seulement apprendre à lire ; qu’elle n’avait pas envie de devenir une étrangère. Mais elle eut peur de parler.

Maman l’entoura d’un bras protecteur.

– Ma petite fille désire-t-elle partir bien loin de la maison ? demanda-t-elle.

Hesbah leva les yeux vers elle, et vit son visage tendre et souriant éclairé par la lumière du feu. Papa prit la parole :

– Nous n’avons pas d’argent pour t’envoyer à l’école. Il te faudrait des vêtements comme ceux des petites filles blanches pour y aller, et nous n’avons pas d’argent pour en acheter.

Ce fut de nouveau le silence – le grand silence du désert, immense, profond, engloutissant chaque bruit. Hesbah, immobile, pensait que son rêve ne deviendrait jamais une réalité. Mais c’était bon de sentir la main de maman serrer si tendrement la sienne.

Enfin, grand-maman essaya de se lever. Papa se leva rapidement pour l’aider. Quand elle fut rentrée dans sa propre cabane de rondins, papa appela Hesbah : je te donnerai une petite chevrette demain. Ce sera plus agréable que d’aller à l’école.

Et il lui sourit de toute sa hauteur : comme il était grand, debout, de l’autre côté du feu !

Bientôt, tous rentrèrent pour aller dormir, chacun pelotonné sur une peau d’agneau étendue par terre, sur la dure couche de sable qui servait de plancher à la cabane. Mais Hesbah n’arrivait pas à s’endormir.

Étendue sur sa peau d’agneau laineuse, les yeux grand ouverts, elle regardait fixement le trou aménagé dans le toit pour laisser passer la fumée, et l’étoile brillante qui brillait au ciel au travers de cette fenêtre.

Quand elle était une toute petite fille, grand-maman lui avait dit qu’elle devait prier les étoiles. Mais tante Elsie lui avait parlé du Dieu qui avait fait les étoiles, et de son Fils, Jésus, qui était là-haut, plus haut même que les étoiles.

Tante Elsie avait dit qu’Il regardait sur la terre, que rien n’échappait à son regard, et qu’Il était bon et aimant. La voyait-t-il en cet instant, se demandait Hesbah ?

Puis, elle pensa à la chevrette que papa allait lui donner. Ce serait amusant d’avoir un chevreau favori. Mais elle aurait préféré aller à l’école.

Soudain, une pensée nouvelle lui traversa l’esprit, amenant un nouvel espoir. Tante Elsie lui avait raconté une fois comment elle avait eu une chevrette, il y avait longtemps, et comment elle avait vendu le lait pour gagner l’argent dont elle avait besoin pour aller à l’école.

« Je pourrai bien le faire, moi aussi », murmura Hesbah. Et elle s’endormit avec cette heureuse pensée.

Quand Hesbah ouvrit à nouveau les yeux, une tache de soleil, pénétrant par la porte ouverte, illuminait le sol de la cabane. Une bonne odeur de bois brûlé pénétra aussi. Et, quand Hesbah fit du regard le tour de la cabane, elle constata que tous les autres étaient sortis.

Puis elle se souvint que tante Elsie allait venir, et que papa allait lui donner un petit chevreau. L’instant d’après, elle était à la porte de la cabane. Maman, agenouillée à côté du feu, versait du café dans une tasse. Grand-maman était assise au soleil à côté de la porte de sa cabane. Hoshkee empilait du bois. Et papa ouvrait l’enclos des moutons.

– Lave-toi et sors ta peau de mouton, lui dit tranquillement maman. Papa est allé chercher le chevreau qu’il t’a promis.

Hesbah se lava rapidement la figure et les mains dans la cuvette placée sur l’étagère à côté de la porte. Puis elle saisit sa peau de mouton pour aller la suspendre au grand air, à côté des autres, sur un chevalet.

À ce moment-là, papa revenait portant la petite bête dans ses bras.

Il sourit en la mettant dans les bras d’Hesbah.

– Elle est à toi, dit-il ; tu dois en prendre bien soin.

Puis il se tourna vers Hoshkee qui s’était approché et portait une brassée de bois :

– Pour les garçons, il vaut mieux un poulain. Un jour…

– Formidable ! Formidable ! s’écria Hoshkee ; et il jeta le bois par terre, pour pouvoir manifester sa joie plus aisément, par des bonds et des culbutes.

Hesbah portait le petit animal noir et blanc, et pressa sa joue contre le cou si doux et si chaud. Quand les poils de l’oreille lui chatouillèrent le nez, elle rit doucement.

– Il s’appellera Pied-Noir, dit-elle ; regarde, il a un pied noir.

– C’est un joli nom, répondit papa en souriant. Mais grand-maman appelait de la porte de sa cabane :

– Écoutez ! J’entends un moteur.

Elle avait l’oreille fine ! Ils écoutèrent ; et tous entendirent le ronronnement de la voiture qui grimpait la piste. Peu à peu le bruit se rapprochait.

Pendant ce temps, papa s’en alla vers son cheval, maman entra dans la cabane, Hoshkee se dirigea vers les moutons, et Hesbah resta seule, sa chevrette dans les bras.

Enfin, la voiture parut et stoppa du côté le plus éloigné du terrain défriché. Une jeune fille en descendit : c’était tante Elsie ; mais Hesbah demeura immobile, attendant et surveillant.

Elle attendit jusqu’à ce que la voiture soit reparte et commença à descendre le long de la piste. Alors, elle courut vers tante Elsie en serrant Pied-Noir contre elle.

Mais elle n’avait pas atteint tante Elsie que, soudain, sa vieille timidité la submergea, et elle s’arrêta dans son élan.

Tante Elsie était si différente des autres femmes Navajo, différente de la maman d’Hesbah, différente de toutes les femmes qu’elle avait toujours vues. Toutes avaient de longs cheveux noirs tout droits, ramassés en un gros chignon sur la nuque ; elles portaient des jupes longues et amples qui touchaient presque le sol, et des corsages de velours avec des manches longues et un col haut, ornementés de rangées de boutons d’argent. Hesbah elle-même était vêtue ainsi.

Mais tante Elsie était habillée comme une femme blanche ; elle paraissait étrange avec sa jupe plus courte, son corsage de coton blanc, ses cheveux noirs tout bouclés.

Tante Elsie sourit en s’approchant d’Hesbah.

– Yah-a-t’eh ! dit-elle.

– Yah-a-t’eh ! répondit doucement Hesbah en pensant : « Comme tante Elsie est jolie ! »

– Vais-je te saluer à la façon dont une « petite maman » blanche salue sa petite fille ? demanda tante Elsie.

Mais elle n’attendit pas la réponse. Se penchant, elle prit le petit visage brun d’Hesbah entre ses mains et embrassa les joues rondes.

Cela remplit Hesbah d’un doux sentiment de bonheur, bien qu’elle n’en dît rien et continuât à regarder par terre. Elle pouvait difficilement se souvenir d’avoir été embrassée : les mamans Navajos embrassent rarement leurs enfants, sauf lorsqu’ils sont de tout petits bébés.

Tante Elsie caressa la tête du petit animal :

– Comment s’appelle-t-il ? demanda-t-elle.

– Pied-Noir, répondit Hesbah ; papa me l’a, donné, et….

Elle aurait aimé raconter son projet de vendre le lait quand la chevrette aurait grandi, mais tante Elsie faisait des signes d’amitié à maman qui l’attendait sur le seuil de la porte, un sourire heureux sur son visage.

Souriant timidement à tante Elsie, Hoshkee arrivait avec un nouveau chargement de bois.

– Vous êtes en retard pour aller garder les moutons. Hesbah, prends un morceau de pain et va avec Hoshkee, dit maman.

Hesbah regarda tante Elsie ; elle aurait tellement aimé rester à la maison avec elle ! Mais maman ajouta :

– Va tout de suite, Hesbah.

– J’irai vers vous un moment, et je vous raconterai une histoire, dit tante Elsie; et son sourire montrait qu’elle accomplirait sa promesse.

Pendant qu’ils suivaient le troupeau, les enfants gardèrent le silence. Hesbah pensait aux images que son frère avait mises en pièces, et à son expression ironique quand il racontait à grand-maman qu’Hesbah voulait aller à l’école.

Les moutons les emmenèrent loin de la maison – plus loin que la veille, car il fallait qu’ils trouvent de l’herbe fraîche.

Cela était bien égal à Hoshkee ; il s’amusait à lancer des pierres et jouait avec « Vieux Bélier ». Mais Hesbah restait en arrière, et se demandait comment tante Elsie les trouverait, si loin de la maison.

Enfin, ayant de l’herbe fraîche, les moutons se mirent à brouter. Hesbah s’assit à un endroit ombragé, et Hoshkee commença l’ascension d’une colline toute proche.

Le soleil montait de plus en plus haut dans le ciel, puis il descendit lentement vers l’ouest, et tante Elsie n’était toujours pas venue. Les enfants mangèrent leur pain en silence, et plusieurs fois Hesbah se retourna, espérant voir arriver tante Elsie.

Mais ce fut Hoshkee qui la vit du sommet d’un rocher.

– La voilà qui arrive, cria-t-il, et c’est une Navajo maintenant !

Tante Elsie est plus jolie que jamais ! pensa Hesbah. Elle était vêtue d’une longue et ample jupe de satin vert, et d’un corsage de velours brun rehaussé de rangées de boutons d’argent.

Elle marchait, comme toutes les femmes Navajo, faisant des enjambées longues et souples.

– Je vous trouve enfin, dit-elle en s’approchant.

Elle s’assit à côté d’Hesbah, et Hoshkee vint aussi s’asseoir près d’elles. Les moutons étaient couchés, et même « Vieux Bélier » était à moitié endormi. Petit Pied-Noir était couché tout près d’Hesbah.

– « Vieux Bélier » se fait vraiment vieux, pour dormir ainsi au milieu du jour, dit tante Elsie.

– Oh ! Tu aurais dû le voir ! dit Hoshkee.

Et il raconta l’histoire de la chaussette rouge, et comment tous deux avaient roulé l’un par-dessus l’autre quand il était tombé, ce qui amena bien des éclats de rire.

Hoshkee ne dit rien du missionnaire qui s’était arrêté pour leur parler, ni des images qu’il avait déchirées en mille morceaux. Hesbah n’en dit rien non plus.

Ils parlèrent de choses et d’autres, puis tante Elsie leur raconta enfin une histoire – l’histoire de petits lapins qui rendirent fou le méchant vieux coyote.

C’est une jolie histoire Navajo ; Hoshkee et Hesbah l’avaient déjà souvent entendue, mais ils ne s’en lassaient jamais.

– Les lapins étaient rudement intelligents, dit Hoshkee.

– Oui, dit tante Elsie. Et si je vous racontais maintenant l’histoire d’un homme qui était petit et qui grimpa à un arbre ?

– Oh! oui, répondit Hoshkee ; pourquoi grimpa-t-il à un arbre ?

– Eh bien, voilà ! commença tante Elsie. Cela est arrivé il y a bien, bien longtemps, dans une contrée très éloignée. Un jour, une foule descendait une rue, dans une ville appelée Jéricho. Au milieu de la foule on pouvait distinguer un homme : son nom était Jésus…

Hoshkee se leva brusquement :

– Je crois que je vois bouger quelque chose, près de ces rochers là-bas, dit-il en montrant l’endroit du doigt ; je vais aller voir ; peut-être est-ce un coyote ?

Il s’en alla en courant.

– Il s’en va parce qu’il ne veut pas entendre l’histoire de Jésus, dit Hesbah.

– Peut-être va-t-il revenir très vite, répondit tante Elsie ; attendons-le.

Mais Hoshkee ne revint pas. Il chercha le coyote parmi les rochers, commença à grimper sur la colline, mais aucun coyote ne sortit d’une cachette quelconque.

– Il ne veut pas entendre l’histoire, répéta Hesbah.

Alors, elle raconta ce qui avait eu lieu avec le missionnaire, et ce qui était advenu des images.

– Comme cela me fait de la peine, dit tante Elsie. Mais un jour peut-être, il voudra écouter. Il ne faut pas nous irriter contre lui ; être en colère n’est pas l’esprit de Jésus, tu sais.

Puis elle lui raconta l’histoire de Zachée qui grimpa dans un arbre pour voir Jésus :

– Il pensait que Jésus ne le verrait pas. Mais, quand Jésus arriva sous l’arbre, Il leva les yeux et appela le petit homme par son nom : « Zachée, descends vite ! dit-II, il faut que je demeure aujourd’hui dans ta maison ».

Quelle surprise pour le petit homme. Il descendit de l’arbre aussi vite qu’il le put, et Jésus entra avec lui dans sa maison. Ce fut un heureux jour pour Zachée, et son bonheur dura toujours : Jésus devint son Sauveur.

Quand tante Elsie eut terminé l’histoire, Hesbah resta silencieuse un long moment ; puis elle dit doucement.

– J’aimerais voir Jésus. S’il venait ici, il n’y aurait pas besoin de grimper à un arbre puisqu’il n’y aurait que Jésus, toi et moi.

– Et que ferais-tu s’Il venait ici ? demanda tante Elsie en souriant. Lui demanderais-tu de venir avec toi à la maison ?

– Oh ! oui ! Pour voir maman, et pour dîner avec nous, dit Hesbah, les yeux brillants. Penses-tu qu’il voudrait venir ?

Mais soudain, l’éclat de ses yeux s’éteignit :

– Je ne pourrais pas le Lui demander, ajouta-t-elle. Grand-maman ne L’aime pas.

– Grand-maman L’aimerait si elle Le connaissait, dit tante Elsie.

– Moi, je Le connais, parce que tu m’as parlé de Lui, répondit Hesbah.

– Il nous faut prier pour grand-maman et pour maman, pour papa, pour Hoshkee, pour qu’ils apprennent aussi à Le connaître, dit tante Elsie.

– Comment prie-t-on ? demanda Hesbah.

Grand-maman et maman lui avaient appris à prier la lumière, et la Mère Terre, et le serpent, et l’ours, le vent et la pluie. Mais elle ne savait pas comment prier Dieu. Tante Elsie resta pensive un instant.

– Je t’ai parlé du grand Dieu qui nous a faits. C’est Lui qui a fait la terre, le ciel et tout ce que nous voyons, dit-elle enfin, en étendant un bras en direction des collines couvertes de sauges, vers les genévriers, puis vers les rochers. Il a créé toutes choses, et Il est dans les cieux, au-dessus de nous.

Hesbah fit un signe d’approbation et leva les yeux vers le ciel bleu.

– Il nous voit, continua tante Elsie ; Il voit tout ce que nous faisons ; Il sait tout ce que nous pensons, et entend tout ce que nous disons.

Pourtant, Il aime que nous Lui parlions, que nous Lui disions tout ce qu’il y a dans notre cœur, que nous Lui demandions tout ce dont nous avons besoin : c’est cela, prier.

– Et, est-ce qu’Il nous donne tout ce que nous Lui demandons ? interrogea Hesbah d’une voix contenue.

– Oui, Il nous donne ce que nous Lui demandons, s’Il juge que cela est bon pour nous. Mais nous devons toujours demander au nom de Jésus, qui a été élevé pour nous sur la croix.

Immobile, Hesbah essayait de comprendre.

– Prierons-nous, maintenant ? demanda tante Elsie au bout d’un moment. Dirons-nous à Dieu comme nous sommes inquiètes pour Hoshkee, et Lui demanderons-nous d’ouvrir le cœur de grand-maman, et de maman, et de papa pour qu’ils apprennent à L’aimer ?

Hesbah acquiesça d’un mouvement de tête :

– Et puis, nous Lui demanderons que je puisse aller à l’école, ajouta-t-elle dans un souffle.

Tante Elsie prit les mains d’Hesbah dans les siennes :

– Maintenant, nous allons fermer les yeux, dit-elle, pour ne pas être distraites par ce qui nous entoure.

Hesbah ferma ses yeux très fort, et tante Elsie parla doucement : « Notre bon Père qui est dans les cieux, nous te remercions de nous avoir donné Jésus qui est descendu sur la terre pour y mourir pour nous, pour faire de nous tes enfants. Nous te remercions pour toutes les choses dont nous jouissons chaque jour.

Nous te prions pour Hoshkee, pour grand-maman, pour maman et papa, pour qu’ils désirent entendre parler de toi et apprendre à t’aimer. Et nous aimerions aussi qu’ils laissent Hesbah aller à l’école. Entends notre prière au nom du Seigneur Jésus. Amen ».

Elles restèrent silencieuses jusqu’à ce qu’Hesbah murmure :

– Quand nous répondra-t-Il ?

– Oh ! Il sait si bien ce qu’il nous faut, et Il ne se hâte pas. Peut-être nous faudra-t-il attendre beaucoup de jours….

Le soleil touchait presque à l’horizon, et Hoshkee rassemblait les moutons. Tante Elsie se leva vivement.

– Je dois me dépêcher, dit-elle ; il faut que je change de vêtements avant que mon ami ne s’arrête pour me prendre. La prochaine fois que je viendrai, je te parlerai davantage de Jésus. Et, veux-tu essayer de vivre pour Lui pendant que je suis loin ?

– Je ne sais pas comment, dit Hesbah.

– Parle chaque jour à Jésus. Efforce-toi de faire toujours ce qui est droit, répondit tante Elsie. Et sois gentille avec maman, grand-maman, et aussi avec Hoshkee.

– J’essayerai, promit Hesbah. Et elle ajouta, comme tante Elsie se baissait pour l’embrasser :

– Si je savais lire, je pourrais lire les histoires de la Bible à grand-maman. Elle aime les histoires – même les histoires de la Bible, quoiqu’elle se moque du missionnaire.

– Il te faut attendre encore un peu, ajouta tante Elsie.

Puis elle partit en courant ; mais, arrivée au sommet de la colline la plus proche, elle se retourna pour faire un signe d’adieu, avant de disparaître.

Hesbah resta là, debout, le regard fixé sur l’endroit où elle avait disparu, jusqu’à ce que Hoshkee, qui arrivait par derrière sans bruit, se mît à aboyer comme un chien, pour l’effrayer.

Hesbah sursauta violemment ce qui fit rire bruyamment son frère.

– Viens donc, dit-il, nous devons rentrer les moutons.

Jour après jour, Hoshkee et Hesbah emmenaient paître les moutons. Si Hesbah avait presque oublié son rêve d’aller à l’école, elle pensait souvent à Jésus, quand elle levait les yeux vers le ciel.

Pendant que les moutons paissaient et se reposaient, elle jouait avec Hoshkee et Pied-Noir.

Un soir d’été, en rentrant à la maison avec le troupeau, ils furent surpris de voir grand-maman près du feu, faisant frire le pain. On ne voyait maman nulle part.

Bien vite, grand-maman leur en donna l’explication : maman était partie à l’hôpital – à l’hôpital missionnaire – et, elle cracha sur le sol en disant cela.

Puis elle sourit quand elle ajouta que, quand maman reviendrait, elle apporterait un nouveau bébé.

– Elle sera loin six jours, probablement, dit-elle.

Et elle aligna six pierres à côté de la porte de la cabane : une pierre pour chaque jour.

Les deux enfants se réjouirent en pensant au bébé qui allait arriver, mais Hesbah se sentit bien seule cette nuit-là. Elle était allongée, regardant l’étoile qui brillait au travers du trou de fumée, se demandant si Jésus voyait aussi maman.

Le matin suivant grand-maman saisit une des pierres et la jeta bien loin : un jour était passé.

Le soir papa arriva à la maison en apportant des nouvelles : il y avait une petite fille ! La joie éclata sur le visage ridé de grand-maman ; Hesbah et Hoshkee battirent des mains et se poursuivirent à toute allure autour de la cabane pour montrer comme ils étaient heureux.

Et le matin suivant, grand-maman jeta une autre pierre.

Les jours s’écoulèrent lentement. Grand-maman jeta les pierres l’une après l’autre. Le matin du sixième jour, papa partit de bonne heure pour aller chercher maman et la petite Ahway.

Il avertit qu’il ne pensait pas être de retour avant que le soleil ne soit descendu près de sa porte de l’ouest : l’hôpital était loin, et en traînant le wagon, le cheval ne pouvait pas aller vite. Et puis, le chemin était si cahoteux, qu’il faudrait faire très attention puisqu’il y aurait maman et la petite Ahway dans la voiture.

Le jour parut interminable aux enfants. Ils surveillaient le soleil qui semblait immobile dans le ciel. À la fin, pourtant, il commença à glisser vers l’ouest, et, aussitôt qu’ils l’osèrent, ils rassemblèrent les moutons pour les ramener à la maison.

Alors qu’ils rentraient lentement au travers des buissons de sauge et des rochers rouges, ils aperçurent la cabane. Et… n’y avait-il pas le wagon à côté ? Mais si ! Il y était ! Maman était revenue !

Comme les moutons allaient lentement ! Le dernier ne voulait pas entrer dans le corral : Hesbah le chassait d’un côté, Hoshkee de l’autre… Enfin ! il est dedans ! Hoshkee ferma la porte.

Quand Hesbah arriva vers elle, Hoshkee sur ses talons, maman était assise à côté de la cabane ; un petit paquet enveloppé d’une couverture aux couleurs chatoyantes reposait sur ses genoux.

Elle leva les yeux et sourit à l’approche des enfants, et, quand ils furent assis à côté d’elle, elle souleva la couverture.

Petite Ahway ! Comme elle était petite ! Un petit visage rond avec un petit nez et une bouche minuscule. Ses yeux étaient fermés très fort, et de longues mèches de cheveux noirs pendaient sur ses joues brunes.

Tendrement, Hesbah toucha les joues si douces. Hoshkee rit doucement quand maman leur montra les petites mains et les petits pieds.

« Pied-Noir » arriva et se blottit contre Hesbah ; elle posa sa main sur la tête de la petite bête, mais elle comprit alors qu’elle aimerait Ahway bien plus qu’elle ne pourrait jamais aimer « Pied-Noir ».

Grand-maman appela :

– Venez manger !

Et toute la famille vint s’asseoir autour du feu. Après souper, alors qu’ils restaient là, autour du feu, dans le calme du soir, petite Ahway endormie sur les genoux de maman, maman leur parla de l’hôpital.

Elle parlait doucement, disant la bonté du docteur, la gentillesse des infirmières ; racontant des choses merveilleuses : l’eau qui arrive quand on tourne une petite chose brillante, et la voix qui sort d’une boîte !

Le missionnaire était venu à l’hôpital pour parler de Jésus, Celui qui est au-dessus de tous. Et puis, il lui avait expliqué comment des personnes parlaient ou chantaient pour la boîte ; et, quand ils étaient partis, une aiguille faisait sortir les voix. Ces voix parlaient de Jésus et chantaient pour Lui.

Péniblement, grand-maman commença à se lever :

– II n’est pas bon d’écouter ce que racontent les missionnaires, dit-elle. Laissez les hommes blancs parler de leur Dieu les uns aux autres ; nous avons nos dieux – beaucoup de dieux. Écouter les hommes blancs, cela apporte le malheur ! Certainement cela apportera le malheur !

Papa lui aida à se mettre debout, et elle partit en boitillant vers sa cabane. Après son départ, ils restèrent silencieux ; les paroles de grand-maman les faisaient frissonner; et aussi un peu les ténèbres qui, sournoisement, les enserraient de plus en plus… ténèbres qui cachaient les mauvais esprits qui apportent le malheur.

– Rentrons, il est l’heure d’aller se coucher, dit maman.

Chacun aimait petite Ahway : chaque soir, Hesbah et Hoshkee se précipitaient vers la maison pour jouer avec elle ; grand-maman aimait à s’asseoir pour la tenir ; papa voulait lui faire un nouveau berceau, mais maman lui dit que le vieux était bon. Papa l’avait fait pour Hoshkee, puis on l’avait utilisé pour Hesbah ; et leurs deux aînés étaient forts et en bonne santé : le berceau était bon.

Papa le sortit du grand coffre où on l’avait relégué, pour voir s’il n’était pas cassé. Puis il alla dans la vallée chercher de la mousse pour lui faire un revêtement très doux.

Petite Ahway était heureuse et en bonne santé, et très vite, elle fut assez grande pour suivre des yeux son frère et sa sœur qui jouaient autour de la cabane.

Un soir, comme les enfants faisaient rentrer les moutons dans le corral après tout un jour passé parmi les rochers, Hesbah entendit Ahway qui criait.

– Elle doit être seule, dit-elle ; elle a envie que nous nous dépêchions d’aller nous amuser avec elle.

Mais Ahway ne s’arrêta pas de crier quand Hesbah accourut. Maman lui dit qu’elle avait crié ainsi presque tout le jour.

– Elle est malade, ajouta-t-elle.

Grand-maman regardait et branlait la tête :

– Le malheur devait venir, je le savais, dit-elle ; les esprits sont en colère.

Hesbah se réveilla plusieurs fois cette nuit-là, et chaque fois qu’elle ouvrit les yeux, elle vit maman assise à côté du feu, berçant petite Ahway dans ses bras. La lumière du feu éclairait les cheveux noirs de maman et son corsage de velours bleu, ainsi que la petite figure d’Ahway, tourmentée par la souffrance. Le visage de maman, toujours penché vers petite Ahway, était fatigué et triste.

Quand le matin arriva, Ahway s’était enfin assoupie. Hesbah la vit, étendue sur la peau de mouton de maman, enveloppée dans une couverture.

Maman était dehors, en train de préparer le déjeuner, accroupie près du feu ; grand-maman se tenait debout à côté d’elle, et papa arrivait avec une brassée de bois. Hesbah allait les rejoindre, quand la voix coléreuse de grand-maman la cloua sur place.

– Il vous faut appeler l’homme-de-la-médecine, dit-elle ; vous devez l’appeler aujourd’hui !

Maman se redressa et regarda papa. Hesbah le regarda aussi : qu’allait-il dire ? Que grand-maman avait raison ? Ou allait-il parler de l’hôpital missionnaire et du docteur blanc ?

Les yeux de grand-maman lançaient des flammes, et elle pointa un doigt accusateur devant le visage de papa en disant :

– Mon fils, cette femme – elle tuera votre bébé ! Elle doit appeler l’homme-de-la-médecine ! Le bébé est Navajo ; il doit être soigné avec les moyens Navajos.

Papa baissait les yeux, puis il promena son regard tout au long de l’immense vallée.

– Peut-être aurais-je dû faire un nouveau berceau ? dit-il, car il ne pouvait pas oublier tout ce que sa mère lui avait appris concernant les mauvais esprits. Le vieux berceau était mauvais sans doute.

Puis, sans ajouter un mot, il s’en alla. Hesbah le vit se diriger vers le corral. Elle le vit attraper son cheval et le seller ; elle le vit partir ; et elle comprit qu’il était allé appeler l’homme-de-la-médecine.

Durant toute la journée, en gardant les moutons avec son frère, Hesbah voyait en pensée le visage si triste de maman, et il lui semblait entendre les cris de la petite Ahway. Penser à l’homme-de-la-médecine l’effrayait.

Elle savait que tante Elsie ne croyait pas aux mauvais esprits, et qu’elle n’aurait pas voulu qu’on appelle l’homme-de-la-médecine ; l’appeler, c’était comme si on disait « non » à Jésus, disait-elle.

Hesbah ne comprenait pas bien ce que cela voulait dire, mais elle savait que l’homme-de-la-médecine priait le ciel, et le soleil, et les mauvais esprits ; il ne priait pas le Dieu de tante Elsie.

– J’aimerais que tante Elsie soit ici, dit-elle à Hoshkee, alors qu’ils s’asseyaient tous deux à l’ombre d’un genévrier.

– Je suis content qu’elle n’y soit pas, répondu Hoshkee avec vivacité. Elle n’est pas une bonne Navajo. Elle a trop appris des hommes blancs ; et les hommes blancs sont méchants.

– Ils ne sont pas méchants !

La colère d’Hesbah augmentait car elle se souvenait des images réduites en morceaux par Hoshkee.

– Ils sont méchants ! dit Hoshkee. Souviens-toi de tout le mal qu’ils ont fait à notre peuple ! Tu as bien entendu grand-maman raconter comment ils venaient avec des fusils et tuaient notre peuple, et comment ils s’emparaient de nos moutons et prenaient notre pays…

Hesbah, regardant tristement les moutons, répondit à voix basse :

– Quelques-uns sont méchants. Mais il y a aussi des Navajos qui sont méchants. Et le missionnaire est bon ; le docteur à l’hôpital est bon ; maman l’a dit.

– Le missionnaire est méchant quand il veut que les Navajos deviennent comme les étrangers, quand il enseigne les Navajos à prier le Dieu des blancs, dit Hoshkee. Le Dieu des hommes blancs est pour les hommes blancs, pas pour nous. Papa le dit et grand-maman le dit aussi.

– Mais tante Elsie, elle, ne dit pas ainsi. Elle dit qu’il y a un seul Dieu qui a fait les Navajos et les étrangers, et tout le monde. Et tout le monde doit L’aimer.

Hoshkee cracha par terre exactement comme il l’avait vu faire à grand-maman.

– Grand-maman est plus âgée que tante Elsie ; elle en sait beaucoup plus, dit-il.

Puis, se levant, il s’en alla jouer avec « Vieux Bélier » ; mais Hesbah restait assise : Hoshkee avait-il peut-être raison ? Grand-maman avait-elle raison ? Grand-maman était âgée et sage.

Peut-être le Dieu des hommes blancs ne voulait-Il pas écouter un Navajo ? Peut-être les Navajos devaient-ils suivre les coutumes Navajo… Peut-être le chemin de Jésus n’était-il que pour les étrangers ?

Petit Pied-Noir qui gambadait autour d’elle, vint appuyer son museau humide contre sa joue ; mais Hesbah n’avait pas envie de jouer. Elle passa seulement son bras autour du petit animal et le serra contre elle.

Mais Pied-Noir se démena tellement, qu’il arriva à se dégager, et il se mit à gambader en s’éloignant de plus en plus, laissant Hesbah seule avec ses pensées.

Elle se rappelait ce que tante Elsie lui avait dit de Jésus : comment Il guérissait les malades quand Il était sur la terre ; puis elle se souvint que tante Elsie lui avait dit qu’Il entendait ses prières… Après avoir regardé autour d’elle pour s’assurer qu’Hoshkee ne pouvait pas la voir, elle joignit les mains et ferma les yeux : «Seigneur Jésus, fait que Ahway soit de nouveau bien, et ne laisse pas venir l’homme-de-la-médecine », murmura-t-elle.

Mais lorsqu’ils ramenèrent le troupeau, au coucher du soleil, il y avait un cheval étranger à côté de la cabane : l’homme-de-la-médecine était là !

Hoshkee et Hesbah se cachèrent derrière le corral. Ils pouvaient entendre la voix de l’homme qui chantait pour guérir Ahway. C’était une mélopée étrange, surnaturelle, qui les faisait frissonner. Ils attendirent longtemps, écoutant le chant, le cliquetis des calebasses, et les autres bruits qui leur arrivaient de la cabane de maman.

Quand enfin le chant cessa, une main poussa le rideau qui pendait à la porte, et un homme sortit. Hoshkee et Hesbah le surveillaient de la barrière du corral, se demandant ce qu’il allait faire. Mais il s’assit tout simplement à côté de la porte pour fumer une cigarette. Puis il entra de nouveau, et recommença à chanter. La musique sauvage enflait, et diminuait alternativement dans le calme du soir.

La couverture s’agita de nouveau. Cette fois, ce fut grand-maman qui sortit. Elle regarda à droite, à gauche, puis se dirigea vers le corral. Elle marchait rapidement, comme si, brusquement, elle avait rajeuni. Hesbah pensa qu’elle ne lui avait jamais vu un air aussi heureux.

– Venez ! dit-elle quand elle les aperçut. Venez dans ma cabane ; c’est là que vous dormirez cette nuit. Ahway est déjà mieux.

Hoshkee rit doucement et donna une bourrade dans le côté d’Hesbah :

– Tu vois ? La méthode Navajo est la meilleure, dit-il.

Grand-maman l’approuva en souriant :

– C’est la meilleure, dit-elle.

Hesbah suivit grand-maman et son frère. Avant d’entrer, elle vit que toutes les affaires de maman étaient entassées dehors, pour que l’homme-de-la-médecine ait toute la place nécessaire dans la cabane, pour son travail.

Toute la nuit, il resta dans la cabane de maman, chantant et usant de ses médecines » pour chasser la maladie dont souffrait le bébé. Hesbah resta longtemps éveillée : pourquoi Jésus n’avait-Il pas répondu à sa prière, se demandait-elle ? Puis elle s’endormit.

Lorsqu’elle se réveilla, c’était le matin. Les chants s’étaient arrêtés. Elle regarda autour d’elle mais elle était seule dans la cabane ; grand-maman et Hoshkee étaient sortis.

Hesbah se leva d’un bond et courut à la porte. Grand-maman était assise par terre, à côté de la cabane de maman, Ahway sur ses genoux. Maman faisait le feu pour le petit déjeuner. Hoshkee lui apportait des bûches, et papa se dirigeait vers le corral avec un étranger : ce devait être l’homme-de-la-médecine.

Hesbah abrita ses yeux du soleil levant et suivi papa du regard. Un pressentiment subit fit battre son cœur : cet homme devait être payé, et… si tout à coup il voulait Pied-Noir ? Il voulait sans doute beaucoup d’argent, et peut-être un chevreau par-dessus le marché ?

Les deux hommes avaient atteint la porte du corral et petit Pied-Noir galopa familièrement à leur rencontre. Hesbah vit son père prendre la chevrette et la tenir dans ses bras pendant que l’homme-de-la-médecine caressait sa tête. Elle ne pouvait pas entendre leurs paroles, mais elle vit papa faire un signe de tête ; puis l’homme prit petit Pied-Noir, et tous deux allèrent vers le cheval qui attendait.

– Hesbah ! appela grand-maman. Hesbah, viens ! Il y a du travail à faire.

Hesbah marcha vers la cabane de maman, mais ses yeux ne quittaient pas l’homme-de-la-médecine ; il bondit sur le cheval, tenant toujours Pied-Noir dans ses bras, dit encore quelques mots à papa, puis partit au galop.

– Viens donc ! appela encore grand-maman. Tu ne vas pas plus vite qu’une limace ! Sors ta peau de mouton, et viens aider maman à rentrer ses affaires dans la cabane.

Hesbah retourna en arrière pour aller sortir sa peau de mouton, et quand elle l’eut suspendue, l’homme-de-la-médecine avait disparu. Elle entendait encore le galop du cheval, mais il était hors de vue.

– Qu’est-ce que tu regardes ainsi, demanda grand-maman à Hesbah qui restait debout, immobile, à fixer la piste du regard. Puis soudain, elle comprit.

– Oh ! c’est au petit animal que tu penses L’homme doit être payé. Regarde Ahway si elle est bien et heureuse. Mais toi, tu ne penses qu’au petit chevreau !

Hesbah regarda Ahway. Grand-maman avait raison : Ahway était encore maigre et pâle, mais elle était contente, et ses yeux brillaient. Elle tendit ses petits bras à Hesbah.

Mais grand-maman souleva Ahway et la tourna de l’autre côté :

– Il vaut mieux qu’elle ne te voie pas, dit-elle à Hesbah, et ses vieux yeux flamboyaient.

Hesbah baissa la tête. Elle aimait sa petite sœur et était vraiment heureuse de la voir guérie. Elle l’aimait bien plus que sa chevrette. Mais elle ne pouvait pas s’empêcher d’être attristée par le départ de Pied-Noir.

Et ses yeux se remplirent de larmes quand grand-maman tourna Ahway de l’autre côté.

– Viens Hesbah, lui dit gentiment maman. Le petit déjeuner doit être prêt rapidement ; aide-moi.

L’orage

– Ce matin Hesbah gardera les moutons toute seule, dit papa pendant le petit déjeuner. Nous irons chercher du bois dans les collines, Hoshkee et moi, pour faire un berceau neuf.

Les yeux d’Hoshkee brillèrent : aller avec papa dans les collines… quelle chance ! Mais le regard qu’Hesbah jeta à son père était chargé d’anxiété.

– Une grande fille comme toi peut prendre soin du troupeau. Tu n’as pas besoin d’aller loin : il y a de l’herbe près d’ici ; et nous irons te retrouver dès que nous aurons pris le bois dont nous avons besoin.

Aussitôt le repas terminé, Hoshkee courut vers le corral pour faire sortir les moutons.

– Viens ! cria-t-il à l’intention d’Hesbah. Conduis-les d’abord au « trou d’eau », dit-il quand elle fut près de lui. Ne laisse pas « Vieux-Bélier » se moquer de toi ! Et veille sur « Grandes-Cornes » : ne le laisse pas courir loin !

« Grandes-Cornes » était le chef de file du troupeau, et s’il partait, tous les autres le suivraient.

Papa et Hoshkee partirent en direction des collines verdoyantes, Hoshkee devant papa, sur le cheval. Le cœur d’Hesbah se mit à battre follement en les voyant s’éloigner. Mais les moutons, pressés, étaient sortis du corral et elle devait les suivre sans plus tarder.

Au « trou d’eau », les moutons burent tout leur saoul. Debout à côté d’eux, Hesbah les fixait du regard, mais l’homme-de-la-médecine occupait ses pensées : comment avait-il guéri Ahway, et pourquoi avait-il pris Pied-Noir ? Elle se demandait aussi si grand-maman la laisserait de nouveau jouer avec sa petite sœur.

Elle était là, regardant fixement l’eau boueuse, ayant totalement oublié les moutons, quand un tintement de cloche qui allait en s’éloignant frappa brusquement ses oreilles : et c’était « Grandes-Cornes », le chef de file, qui portait la cloche !

Puis elle s’aperçut que seuls, quelques moutons étaient restés en arrière : loin devant, « Grandes-Cornes » avait emmené tous les autres.

Hesbah se mit à courir pour les rattraper et essayer de prendre la tête du troupeau ; mais ils étaient trop loin. Et puis, quand elle courait, ils couraient aussi. Elle appela « Grandes-Cornes » : cela ne servit qu’à le faire courir plus vite en faisant tinter joyeusement sa cloche !

Hesbah regarda en arrière vers la cabane, espérant que maman pourrait lui venir en aide. Mais les moutons étaient déjà loin devant, et elle n’osait pas les laisser partir seuls. « Je n’ai plus qu’à les suivre où qu’ils aillent » se dit-elle enfin, et elle se mit en marche.

« Grandes-Cornes » conduisait par monts et par vaux, au travers des touffes de sauges qui lui égratignaient les jambes, ou sur le sable chaud qui lui brûlait les pieds. Comme le chemin lui paraissait long ! tellement long !

Enfin, il s’arrêta : il avait trouvé l’herbe qui lui convenait. C’était dans une petite vallée ombreuse, avec quelques grands pins rouges et des arbres nains.

Hesbah était heureuse de trouver de l’ombre. Quand les moutons commencèrent à paître tranquillement, elle continua à surveiller consciencieusement le troupeau, car il ne fallait pas qu’elle laisse encore partir « Grandes-Cornes ».

Après avoir suffisamment brouté, les moutons se couchèrent pour se reposer. Hesbah en fit autant. Elle était lasse : elle avait peu dormi les deux nuits précédentes, et elle venait de faire un long parcours sous un soleil brûlant. Elle allait se reposer – mais sans s’endormir, se disait-elle.

Et pourtant, petit à petit ses yeux se fermèrent et elle s’endormit profondément.

Soudain elle s’assit, ouvrant les yeux tout grands : un bruit l’avait brutalement tirée de son sommeil ; mais quel était ce bruit ? Elle ne le savait pas. Puis, elle se souvint des moutons : d’un regard, elle se rendit compte qu’ils étaient tous là, mais serrés les uns contre les autres comme s’ils étaient inquiets.

Alors elle remarqua de gros nuages noirs du côté de l’ouest. À cet instant, les nuages cachèrent le soleil, et elle entendit un grondement sourd : c’était le tonnerre qui l’avait réveillée !

D’un bond Hesbah fut debout : les moutons voulaient rentrer à la maison, et elle devait essayer de les y conduire seule. Si seulement Hoshkee arrivait ! Mais elle était trop loin de la maison, il ne saurait pas où la chercher.

Le ciel s’assombrissait de plus en plus. Les nuages le couvraient rapidement, et le tonnerre était toujours plus fort. Il y eut un éclair, suivi immédiatement d’un craquement terrible. Puis la pluie commença à tomber.

Hesbah demeurait immobile, toute tremblante, affreusement effrayée par le tonnerre et les éclairs. Sûrement le dieu de la lumière était en colère contre elle !

Comme elle aurait aimé courir à la maison de toute la vitesse de ses jambes ! Mais elle ne pouvait pas laisser les moutons ; elle devait en prendre soin et les ramener avec elle.

Ils s’étaient tous rassemblés près d’elle, sous l’arbre, la serrant de tous côtés. Quand elle essaya de les pousser, ils ne bougèrent pas : ils étaient aussi effrayés qu’elle.

Maintenant, la pluie tombait à torrents, et l’arbre ne les abritait plus du tout. Il y eut un autre éclair fulgurant, suivi immédiatement d’un coup de tonnerre qui sembla ébranler la terre.

Hesbah, penchée en avant, ne faisait qu’un avec les moutons ; elle couvrit son visage de ses deux bras repliés, tandis que la pluie se déversait sur eux tous. Sûrement les mauvais esprits la punissaient parce qu’elle avait prié le Dieu des hommes blancs ! Sûrement ils étaient en colère, et ils avaient envoyé l’orage pour l’effrayer lorsqu’elle était seule I

Un autre éclair, puis le tonnerre fit trembler la terre une fois encore. Puis un autre son, tout différent : un galop, galop, galop… Qu’est-ce que cela pouvait bien être ? Hesbah n’osait pas regarder.

Mais…était-ce une voix qui l’appelait par son nom ?

 « Hesbah ! Hesbah ! »

Un instant après, elle se sentit soulevée de terre, déposée sur quelque chose pendant qu’un bras la tenait étroitement serrée.

Enfin, elle ôta ses bras de devant ses yeux pour se rendre compte de ce qui lui arrivait : Papa !

C’était papa qui la tenait ainsi. Il l’avait assise devant lui sur le cheval, et son bras si fort l’enlaçait. Et Hoshkee était là, conduisant les moutons.

– Tu étais si loin ! Nous n’arrivions pas à te trouver, dit papa à Hesbah qui se blottissait contre lui. Viens, Hoshkee, monte ici maintenant, nous allons les conduire à la maison.

Pendant ce temps l’orage s’était arrêté, et le soleil perçait les nuages. Hoshkee, les cheveux ruisselants de gouttes de pluie, s’était arrêté à côté du cheval, et pointait ses lèvres en direction d’un grand pin qui gisait non loin de là, sur le sol. Il avait été fendu en deux, et ses grosses branches s’étendaient de tous côtés. Dessous, un arbre nain avait été écrasé.

– C’est la foudre, dit papa, s’il était tombé…

Il ne termina pas sa phrase, mais Hesbah avait compris : si le grand pin était tombé sur l’arbre nain où elle s’abritait avec les moutons, il les aurait tous écrasés. Le dieu de la lumière avait voulu la frapper, et il l’avait manquée ! Mais il avait essayé de l’avoir ; il pourrait essayer encore.

Hesbah frissonna en regardant le grand pin, et se souvint du craquement qui avait fait trembler le sol. Et elle se pressa encore plus contre papa, pendant qu’ils poursuivaient leur route derrière les moutons.

Bien avant qu’ils aient atteint la maison, le soleil brillait de nouveau dans un ciel sans nuages. L’air, lavé de toute poussière, était doux et chargé du parfum des sauges. Hesbah en remplissait ses poumons, mais elle frissonnait dans ses vêtements mouillés.

Lorsqu’ils arrivèrent par la piste, maman les attendait, et elle aida Hesbah à mettre des vêtements secs. Bientôt ils furent tous réunis autour d’un ragoût de mouton bien chaud ; mais Hesbah était trop fatiguée pour manger, et elle fut contente d’entendre maman lui dire d’aller se coucher.

Allongée sur sa peau de mouton, une couverture étendue sur elle, Hesbah regardait travailler les autres autour du feu mourant. Papa fabriquait le nouveau berceau pour Ahway, aidé par Hoshkee ; maman travaillait la laine ; grand-maman était là aussi, avec petite Ahway qui jacassait sur ses genoux.

Le soleil, bas à l’horizon, teintait d’or rouge les collines lointaines. En sécurité à la maison, après ce terrible orage, Hesbah jouissait de ces moments. Le dieu de la lumière l’avait manquée… Peut-être bien, après tout, que Jésus avait pris soin d’elle ? Et, avec un petit sourire d’espérance, elle s’endormit.

Quand elle ouvrit les yeux, la cabane était tranquille et sombre. Elle entendait autour d’elle les respirations profondes, mais elle ne voyait rien, sauf le faible carré lumineux du trou de fumée. Elle se sentait lasse, et, quand elle tournait la tête, les épaules et la nuque lui faisaient mal. Comme elle frissonnait un peu, elle serra la couverture autour d’elle.

Alors elle entendit un pas léger ; maman était à côté d’elle, posant tendrement sa main fraîche sur son front brûlant.

– Comment es-tu ? murmura maman, tu as la tête chaude.

– J’ai chaud et je grelotte, répondit doucement Hesbah.

– Tu as besoin d’un bon sommeil, reprit maman, en ramenant la couverture sur les épaules d’Hesbah.

Il faisait bon dans la cabane, et elle s’endormit de nouveau. Mais elle était agitée et rêvait de vent d’orage, et d’éclairs.

Au matin, elle n’eut pas la force de se lever. Tout lui faisait mal : ses bras, ses jambes, son estomac, sa tête. Maman, à genoux à côté d’elle, la regardait tristement, et hocha la tête quand Hesbah ne put pas boire le café qu’elle lui apportait.

Au bout d’un moment, grand-maman arriva. Elle posa sa vieille main ridée sur le front d’Hesbah, pour sentir à quel point il était chaud.

– Quelle folle tu as été, dit-elle, d’écouter les mensonges des hommes blancs. Le dieu de la lumière est en colère.

Hesbah ne sut que répondre. Fermant les yeux, elle resta immobile. Toute sa vie, elle avait été effrayée par les mauvais esprits, et par les dieux qui pouvaient vous rendre malade s’ils étaient mécontents. Peut-être grand-maman avait-elle raison ; peut-être les avait-elle tous mis en colère en écoutant l’histoire de Jésus…

Grand-maman partit, et Hesbah comprit qu’elle allait parler à maman de l’homme-de-la-médecine. Elle allait lui dire de le faire appeler pour chanter sur Hesbah, pour chasser les mauvais esprits qui l’avaient rendue malade.

À cette pensée Hesbah trembla de peur. Quoiqu’elle ne sût pas au juste ce qu’il lui ferait, elle savait que ce serait quelque chose de solennel et d’effrayant. Peut-être voudrait-il peindre son corps ? Elle savait qu’il peignait d’étranges dessins sur le corps des malades. Et que ferait-il d’autre encore ?

Puis elle se souvint des histoires merveilleuses que le missionnaire racontait en parlant de Jésus, et elle se demanda si Jésus pourrait aussi la guérir. Mais le Dieu des blancs voudrait-Il écouter la prière d’une petite fille Navajo ? Tante Elsie disait « oui » ; mais Il n’avait pas empêché l’homme-de-la-médecine de venir pour Ahway quand on le lui avait demandé…

Peut-être grand-maman avait-elle raison ; peut-être le chemin de Jésus était-il seulement pour les étrangers ; peut-être l’homme-de-la-médecine valait-il mieux pour les Navajos…?

Mais au plus profond de son cœur, Hesbah désirait ardemment connaître le chemin de Jésus. Elle se souvint que tante Elsie lui avait dit qu’Il avait fait tous les peuples – pas seulement les hommes blancs ; et qu’Il est le Dieu de tous les peuples.

Alors, elle joignit les mains sous sa couverture et murmura : « Jésus, Toi qui es en haut dans le ciel, regarde-moi, et guéris moi vite, et ne les laisse pas appeler l’homme-de-la-médecine ».

À l’hôpital

Après avoir murmuré cette prière, Hesbah ferma les yeux et s’endormit. Elle n’entendit pas le ronronnement d’un moteur qui suivait la piste. Mais elle s’éveilla lorsque quelqu’un, entrant dans la cabane, s’arrêta à côté d’elle.

Quand elle ouvrit les yeux, elle trembla de peur : un homme se tenait à côté de son lit, et pendant un instant elle crut que c’était l’homme-de-la-médecine.

Mais quand elle regarda son visage, elle reconnut le missionnaire. Il lui sourit ; et quand elle répondit à son sourire, il mit un genou en terre pour poser sa main sur sa tête qui lui faisait si mal.

– Tu es malade, Hesbah, lui dit-il gentiment, dans son Navajo maladroit.

– Oe, dit Hesbah en secouant tristement la tête.

– As-tu bien mal à la tête ?

– 0e.

– Est-ce que cela te fait mal ici aussi ? Il tapotait sur sa poitrine.

– Oe, dit-elle encore ; et ses yeux se remplirent de larmes.

Il hocha la tête comme s’il comprenait à quel point elle était malade, puis il dit en se tournant vers maman qui était derrière lui :

– Il faut qu’elle entre à l’hôpital.

Les yeux d’Hesbah s’ouvrirent démesurément et son regard allait du missionnaire à maman. À l’hôpital ! Là où maman avait été ? Chez le docteur blanc qui avait pris soin de maman quand Ahway était arrivée ? Ce serait mieux, tellement mieux que d’avoir l’homme-de-la-médecine.

Maman approuvait d’un signe de tête en disant :

– Elle est bien malade ; le docteur blanc peut la guérir.

– Non ! non ! dit vivement le missionnaire, le docteur blanc ne peut pas la guérir, mais Dieu le peut. Et Il se sert du docteur blanc qui trouve la cause du mal et donne les remèdes appropriés.

Une ombre obscurcit la cabane. Papa était sur le seuil de la porte. Il entra, suivi de grand-maman qui s’appuyait sur sa canne. Le missionnaire se leva pour les saluer :

– Elle est très malade et il faut que nous la prenions à l’hôpital, dit-il.

Papa approuva, mais grand-maman s’avança, les yeux étincelants :

– Pourquoi venez-vous vers nous avec vos enseignements ? demanda-t-elle avec colère. Nous sommes Navajos, nous devons suivre les coutumes Navajos !

Le regard de papa allait de grand-maman au missionnaire, ne sachant quel parti prendre. Mais déjà, maman cherchait une robe propre pour Hesbah ; elle avait décidé ce qu’il fallait faire.

– Laissons-la aller, dit papa en haussant les épaules.

Depuis quelque temps, il commençait à se demander si la façon de faire des hommes blancs n’était pas préférable à celle des Navajos.

Furieuse, grand-maman fit volte-face et s’en alla en grommelant.

Hesbah roulait maintenant vers l’hôpital, installée sur le siège arrière de la voiture du missionnaire, sa tête reposant sur les genoux de maman.

Elle fut terriblement secouée sur la piste pendant les deux premiers kilomètres, et elle se sentit plus malade que jamais. Son estomac lui faisait mal ; un feu lui brûlait la poitrine et elle toussait.

Quand ils atteignirent la route, elle se sentit un peu mieux. Mais il lui sembla qu’un temps très, très long, s’était écoulé avant que le missionnaire n’arrête la voiture en disant :

– Nous voilà arrivés !

C’est entre maman et le missionnaire qu’elle monta les escaliers de la grande maison blanche qui était un hôpital. Si malade qu’elle fût, elle trouva étrange que les hommes blancs bâtissent au-dessus du sol, de telle sorte que l’on ait à grimper plusieurs marches pour y pénétrer : elle n’avait encore jamais vu d’escalier.

Mais, très vite, elle oublia tout cela. Dans une petite pièce toute blanche, une dame-en-blanc lui aida à monter sur une étroite table blanche. Un monsieur, vêtu d’une blouse blanche, se tenait à côté d’elle : ce devait être le docteur.

Il lui sourit et lui parla gentiment. Bien qu’elle ne pût comprendre les mots, elle ne fut pas effrayée. Seulement, elle se cramponnait des deux mains au rebord de la table parce qu’elle avait peur de tomber.

Le docteur essayait de parler Navajo. Il mit un petit bâton de verre dans sa bouche et lui enjoignit de le tenir avec ses lèvres fermées. Puis il chercha l’endroit où le feu lui brûlait la poitrine, et il écouta à travers quelque chose qu’il tenait contre elle.

Elle restait tranquillement allongée, un peu effrayée par les choses étranges qu’il faisait. Mais maman était là, tout près, tenant sa main, et chuchotant :

– N’aie pas peur.

Elle fut contente quand la dame-en-blanc lui ôta le petit bâton de la bouche ; elle respirait difficilement avec les lèvres fermées. La dame montra le petit bâton au docteur en disant : « quarante ! » Hesbah ne pouvait pas comprendre ce qu’elle disait, mais elle vit que le docteur avait un air grave et hochait la tête. Il dit quelque chose à la dame-en-blanc qui sortit aussitôt.

Une jeune fille ne tarda pas à entrer. Elle était vêtue de bleu et ce n’était pas une étrangère elle était Navajo ! Elle avait la peau brune et les cheveux noirs comme toutes les Navajos. Ses yeux noirs étaient pleins d’affection quand ils regardaient Hesbah.

Le docteur s’adressa à la jeune Navajo dans une langue étrangère, et elle paraissait bien le comprendre. Elle parla ensuite à maman, en Navajo, pour lui répéter ce qu’avait dit le docteur : Hesbah était très malade, elle avait une pneumonie. Il fallait qu’elle reste à l’hôpital où l’on prendrait bien soin d’elle.

– Oe, dit maman ; c’est bien ainsi.

Puis on aida Hesbah à descendre de la table et bientôt elle fut bordée dans un lit tout blanc.

Pendant plusieurs jours, elle ne se rendit pas compte de ce qui se passait autour d’elle. Elle était trop malade et si faible qu’elle ne pouvait même pas tourner la tête.

Toutefois, elle se rendait compte que la dame-en-blanc venait la voir, et que la jeune fille Navajo s’occupait d’elle. Parfois, le docteur venait et lui souriait.

À tous, Hesbah préférait la jeune Navajo, parce qu’elle parlait sa propre langue. Mais maman ne venait jamais : elle habitait trop loin.

Enfin, un matin, au réveil, Hesbah se sentit mieux et regarda autour d’elle. À sa droite, elle vit un autre lit pareil au sien occupé par une petite fille à peau, brune ; elle dormait. Et, derrière, il y avait un autre lit, avec une fillette plus âgée, qui était assise.

Après les avoir regardées un petit moment, Hesbah se retourna ; elle était devant une fenêtre : un grand rectangle de verre était entrouvert en haut pour laisser passer de l’air frais. À travers la vitre Hesbah voyait le ciel bleu.

Du bruit arrivait aussi par la fenêtre ; et quand Hesbah entendit un son de voix, elle se souleva sur son coude pour regarder ce qui se passait en bas. Là, elle vit des garçons et des filles, tous avaient des visages bruns et des cheveux noirs comme elle.

Ils marchaient et sautaient par groupes de deux ou trois et semblaient si heureux !

– Hesbah !

Au son de la voix de la jeune fille en bleu, Hesbah se recoucha et tourna la tête. Son amie Navajo lui sourit, et s’exclama :

– Alors, tu t’assieds maintenant ! Tu dois te sentir mieux ce matin !

Hesbah se contenta de sourire, et la jeune fille continua :

– Tu regardais les enfants qui allaient déjeuner ? À présent que tu es mieux, tu pourras les voir tous les jours.

– Qui sont-ils ? demanda Hesbah.

– Ce sont les garçons et les filles qui viennent ici à l’école ; à l’école de la mission, dit la jeune fille.

Les grands yeux d’Hesbah posaient bien d’autres questions, mais elle était trop timide pour les formuler à haute voix ; alors la jeune fille expliqua :

– L’école est de l’autre côté de la rue. Quand tu iras mieux, je te la montrerai ; il y a aussi des dortoirs où dorment les enfants.

Hesbah se souleva de nouveau pour regarder au-dehors, mais elle était trop faible.

– Attends, dit la jeune fille, je vais pousser ton lit tout contre la fenêtre ; ainsi, tu pourras regarder en étant couchée.

Depuis lors, des heures durant, Hesbah restait étendue et regardait tout ce qui se passait au-dehors. Elle vit courir, jouer et rire les garçons et les filles; elle les vit se hâter d’entrer à l’école, leurs livres sous le bras ; elle vit aussi des personnes plus âgées qui allaient et venaient. Tout était tellement différent de chez elle !

C’était peut-être l’école où était allée tante Elsie, pensa-t-elle. Maintenant, tante Elsie était bien, bien loin, dans une autre école. Chère « Petite-maman » !

Et, étendue sur son lit, entendant les bavardages et les rires des autres enfants, qui lui parvenaient au travers de la fenêtre, son vieux rêve la reprenait toute entière, et elle désirait être l’un d’entre eux. Mais, comment pourrait-elle jamais aller à l’école, sans le lait que « Pied-Noir » lui aurait donné pour acheter les vêtements ?

Le premier livre d’Hesbah

Hesbah resta bien, bien longtemps à l’hôpital. Mais chaque jour elle se sentait un peu plus forte ; et chaque jour aussi elle apprenait quelque chose de nouveau.

Gracie, l’infirmière navajo, était très bonne pour elle, et lui expliquait beaucoup de choses : elle lui montra la petite chapelle blanche, où garçons et filles se rendaient le dimanche pour adorer Dieu ; elle tourna le robinet devant elle, pour faire jaillir l’eau, captée profondément dans le sol.

Un jour, elle lui apporta un livre d’images ; comme Hesbah aurait aimé le garder ! Mais Gracie lui expliqua que les autres enfants devaient l’avoir aussi pour le regarder.

Bien qu’elle parlât peu, Hesbah jouissait de tout ce qu’elle voyait à l’hôpital. Le meilleur moment de la journée était l’heure réservée au chant des cantiques, pendant la soirée. Hesbah ne pouvait pas en comprendre la signification, mais elle en aimait la musique.

Même lorsqu’elle était très malade, cette musique l’avait soulagée. Puis, dès qu’elle s’était sentie mieux, elle avait découvert d’où venait la musique : elle sortait d’une grande boîte brune, et quatre jeunes filles navajos chantaient à côté de cette boîte.

Le premier soir elle ouvrit de grands yeux : elle vit une jeune fille s’asseoir devant la boîte, puis lui ouvrir le couvercle, découvrant ainsi une rangée de bâtons blancs ; et, quand elle touchait ces bâtons, la musique sortait de la boîte.

Gracie surprit le regard étonné d’Hesbah, et elle s’approcha d’elle pour lui dire comment s’appelait la boîte : c’était un piano.

– Violette va jouer du piano, et nous allons chanter pour vous.

Le chant était beau. Hesbah n’en comprenait pas tous les mots ; mais un nom revenait toujours : JÉSUS.

Les livres que l’on prenait pour chanter la remplissaient de curiosité : c’étaient de petits livres bruns ; à quoi pouvait bien ressembler la musique ? Était-ce comme les lignes noires de la carte que lui avait donnée le missionnaire, il y avait déjà longtemps ?

Chaque soir elle regardait les jeunes filles tourner ces pages ; elle aurait tant aimé regarder un de ces livres ! Mais dès qu’elles avaient fini de chanter, les jeunes filles les plaçaient dans un placard. Et elle n’osait pas le demander…

Mais un soir, une occasion inespérée se présenta : on avait amené une petite fille à l’hôpital, et on l’avait mise dans le lit à côté de celui d’Hesbah. Hesbah avait le cœur serré en la regardant, car elle semblait très malade.

Quand vint le soir, elle surveilla la fillette, espérant que la musique lui ferait du bien. Mais la pauvre enfant était trop malade pour y prêter attention, et, au beau milieu du chant elle fut prise de vomissements.

Gracie s’approcha rapidement d’elle pour la secourir. Quand les chanteuses furent parties, et la fillette endormie, Hesbah aperçut un petit livre brun sur le lit de la petite fille : Gracie avait posé son livre là, et l’avait oublié.

Longtemps, Hesbah resta étendue, regardant le livre. En se glissant hors de son lit, elle pourrait le prendre. Il était si près…

Du seuil de la porte, une infirmière jeta un dernier coup d’œil dans la salle, pour s’assurer que toutes les malades étaient prêtes pour la nuit. Le cœur d’Hesbah battait très vite : l’infirmière allait-elle apercevoir le livre et l’emporter ? Non ! Elle ne le vit pas.

Elle pressa sur le petit bouton à côté de la porte pour éteindre la lumière – ceci était une des merveilles de l’hôpital – puis elle s’en alla.

La salle était très tranquille et très sombre. Hesbah ferma les yeux. Mais il lui semblait toujours voir le livre. Et, quand elle les ouvrit, il était là, reposant dans une tache de lumière venant de la fenêtre : un rayon de lune l’éclairait.

Hesbah le regardait toujours. Il semblait lui dire : « Prends-moi, prends-moi ! » Elle s’assit pour mieux le voir. Elle était presque guérie, et s’était déjà levée quelquefois. Alors, lentement, elle mit un pied hors de sa couverture ; puis l’autre pied suivit. En se poussant avec les mains, elle se glissa au bord du lit, puis en dehors, jusqu’à ce que ses pieds touchent le plancher.

Que ce lit était donc haut ! Hesbah tremblait bien un peu, de faiblesse et de peur. Se cramponnant au bord du lit, elle se tint debout. Puis elle avança d’un pas, et puis d’un autre, jusqu’à ce que ses doigts pussent saisir le livre.

Soudain, des pas retentirent dans le hall, pas rapides et légers ! Hesbah se retourna vivement pour se glisser dans son lit avec son trésor. Elle lança le livre sous la couverture, et se coucha. Mais en ramenant la couverture autour de son cou ; son coude heurta quelque chose qui se trouvait sur la petite table à côté de son lit. Il y eut un choc, puis un craquement…

Hesbah resta étendue, sans un mouvement, la tête et le corps enfouis sous la couverture. Mais, bien qu’elle ait eu les yeux fermés, elle put distinguer la lumière de la petite lampe que les infirmières de nuit portaient toujours avec elles. Et elle entendait le bruit des pas qui se dirigeaient droit vers son lit.

– Hesbah ! murmura une voix, la voix de Gracie.

Mais Hesbah ne fit pas un mouvement.

Alors, une voix claire et forte se fit entendre :

– Elle a pris le livre, votre livre. Je l’ai vue. C’était la petite fille qui avait été malade, et elle parlait Navajo.

Une main tira la couverture et découvrit le visage d’Hesbah :

– Donne-le moi, Hesbah, dit la voix de Gracie.

Hesbah fermait ses yeux aussi fort qu’elle le pouvait, et serrait le livre comme si elle ne voulait pas le rendre. Mais Gracie avait toujours été bonne pour elle ; Gracie était son amie. Alors, lentement, elle sortit le livre de dessous la couverture, et, sans ouvrir les yeux, le tendit à Gracie.

– Tu ne dois pas prendre ce qui ne t’appartient pas, dit Gracie en le prenant ; ce livre appartient à l’hôpital.

Hesbah ne répondit pas. Elle entendit des pas qui s’éloignaient : quand elle ouvrit les yeux, elle vit la lumière qui dansait de bas en haut en avant de Gracie, puis elle disparut par la porte : le livre était parti !

Toujours étendue, Hesbah ne bougeait pas ; elle essayait de penser. Gracie était-elle fâchée ? Le dirait-elle à la dame-en-blanc et au docteur ? Seraient-ils fâchés, eux aussi ?

Une minute plus tard, elle entendit de nouveau les pas, et le petit rond de lumière dansa sur le plancher. C’était encore Gracie. Cette fois, elle portait un balai de genêt et une serpillière. S’arrêtant à côté du lit d’Hesbah, elle balaya les débris de verre, et essuya l’eau répandue.

Lorsqu’elle eût terminé, elle tapota les cheveux d’Hesbah et murmura :

– À présent, tu dois dormir.

Hesbah ne répondit pas, mais elle était contente d’avoir senti la main de Gracie sur sa tête : elle comprenait que Gracie n’était pas fâchée.

– Pourquoi as-tu pris le livre ? demanda Gracie dans un murmure ; sais-tu lire ?

Hesbah secoua la tête en réponse à la seconde question ; elle ne pouvait trouver des mots pour répondre à la première.

Quand Gracie fut partie, Hesbah resta tranquillement étendue dans l’obscurité. La lune était partie ; la fenêtre n’était qu’un carré faiblement éclairé. Hesbah, qui la regardait fixement, aperçut les lointaines étoiles ; alors, elle eut une terrible envie d’être à la maison, couchée sur sa peau de mouton, en train de regarder à travers le trou de fumée, avec Maman endormie tout près d’elle, et Hoshkee, et Papa, et petite Ahway.

Des larmes remplirent ses yeux : pour la première fois, elle avait « le mal du pays ».

Au matin, la salle était inondée d’un brillant soleil quand Hesbah s’éveilla. En se retournant, elle vit la dame-en-blanc qui venait vers elle. Alors, elle se souvint de la nuit écoulée, et se demanda si la dame-en-blanc était fâchée.

Mais elle souriait en s’arrêtant à côté du lit d’Hesbah pour lui parler. Dans un Navajo maladroit elle lui dit quelque chose au sujet de la maison. Gracie survint et expliqua clairement à Hesbah ce qu’elle n’avait pas bien compris : le docteur avait dit qu’elle pouvait rentrer aujourd’hui à la maison.

Le cœur d’Hesbah bondit de joie. Tandis qu’elle faisait sa toilette, puis tout au long du déjeuner, la joie chantait en elle : À la maison ! À la maison ! Avec Maman et Ahway !

Mais plus tard, quand, étendue sur son lit, elle regarda les enfants qui se hâtaient vers l’école, une tristesse l’envahit : irait-elle une fois à l’école ? Reverrait-elle un jour ces filles et ces garçons ? Apprendrait-elle jamais à lire, pour avoir un livre bien à elle ?

C’était après la sieste. Comme chaque jour, Gracie entra dans la salle. Sous son bras, elle portait un gros paquet qu’elle déposa sur le banc, à côté du piano. Puis elle resta là, souriant à toutes les petites filles qui reposaient dans leurs lits blancs. Elles devinèrent, à son attitude, qu’il devait y avoir quelque chose d’intéressant dans le paquet.

– Quelques-unes d’entre vous vont bientôt repartir à la maison, commença Gracie en Navajo, pour que toutes pussent comprendre.

Avant que vous nous quittiez, nous voulons vous donner quelque chose – quelque chose que vous emporterez avec vous à la maison. Tous les enfants navajos doivent apprendre à lire.

Les étrangers qui ont construit l’hôpital, la maison de la mission, et l’école, désirent par-dessus tout que tous les enfants navajos apprennent à connaître Jésus : c’est plus important que tout le reste. Quelques enfants étrangers, qui habitent très, très loin, ont envoyé ce paquet pour vous. Que pensez-vous qu’il contienne ?

Personne ne soufflait mot, mais tous les yeux brillaient en regardant Gracie qui dénouait la ficelle. Et, quand elle écarta le papier, quelqu’un, près du piano, murmura : « Des livres ! »

Gracie acquiesça :

– Oui, ce sont des livres ; et elle en leva un bien haut pour que toutes pussent le voir. La couverture avait des couleurs vives ; il était plus joli que le petit livre brun.

Alors, un petit tas de livres sur le bras, Gracie alla de lit en lit pour en donner un à chacune des fillettes. Quand elle arriva près d’Hesbah, elle sourit en lui disant :

– Celui-ci est mieux que le petit livre brun, Hesbah. Et il est à toi, tu l’emporteras à la maison. Est-ce que tu l’aimeras ?

Oe, dit Hesbah à voix basse, mais ses yeux brillaient quand elle prit le livre.

Dès ce moment-là, elle n’entendit plus rien de ce que disait Gracie, elle ne la vit pas donner le livre aux autres fillettes. Mais elle tournait et retournait les pages du sien, regardant chaque image sans se lasser. Il n’y avait pas beaucoup de-mots, mais les gravures étaient magnifiques.

Un jour, Tante Elsie lui lirait les mots. Elle trouvait une page plus belle que toutes : l’image était semblable à celle de la carte du missionnaire, la carte qu’Hoshkee avait mise en pièces.

Hesbah, en train de regarder cette gravure, réalisa tout à coup la présence de Gracie à son chevet.

– Aimerais-tu que je te raconte l’histoire de cette gravure ? lui demanda-t-elle ; tu la regardes depuis si longtemps.

– Oe, répondit Hesbah en souriant à Gracie.

Alors Gracie se mit à raconter l’histoire d’un berger. Toutes les fillettes l’écoutaient. Elle raconta comment il avait escaladé des rochers escarpés, grimpé des collines ; puis comment il était descendu dans des précipices profonds, tout cela pour chercher un petit agneau perdu. Comme il l’aimait !

L’orage avec la pluie, les éclairs et le tonnerre ne l’avaient pas arrêté. Il le chercha partout, jusqu’à ce qu’il l’ait trouvé, et il le porta dans ses bras jusqu’à la maison. Ensuite, elle leur expliqua que Jésus, le vrai Bon Berger, nous appelle, parce que nous sommes tous des brebis perdues.

Il envoie le missionnaire pour trouver les brebis navajos et les Lui amener ; il y a bien longtemps, Il a donné sa vie pour nous. Il nous aime.

Quand Gracie fut partie, Hesbah resta longtemps sans faire un mouvement, son livre toujours ouvert à l’image du Bon Berger. Cela lui donnait tant à penser ! Elle raconterait cette histoire à Maman, et à Papa, et à Hoshkee, quand elle serait à la maison. À grand-maman aussi, si elle voulait bien l’écouter.

Au bout d’un moment, Gracie revint, un des petits livres bruns à la main. Elle montra à Hesbah qu’il ne contenait aucune image ; mais seulement d’étranges points noirs et des signes auxquels Hesbah ne comprenait rien du tout.

– Ton livre est bien plus joli, n’est-ce pas ? demanda Gracie.

– Oe, répondit Hesbah en souriant.

La cueillette des pignons

C’était un matin d’octobre, lumineux et froid. Autour de la cabane, régnait une agitation inhabituelle : papa attelait le cheval au wagon ; maman emballait le pain et les biscuits ; Hesbah empilait les couvertures an fond du wagon ; et Hoshkee descendait déjà la piste avec les moutons.

– Combien de nuits resterons-nous, maman ? interrogea Hesbah.

– Pas beaucoup, répondit maman. Nous ne pouvons pas laisser grand-maman seule trop longtemps.

– Nous pourrons ramasser beaucoup d’amandes aujourd’hui et demain, dit Hesbah ; nous nous dépêcherons.

Hesbah était de nouveau en pleine santé ; et, depuis la visite de tante Elsie, elle était très heureuse. C’était le lendemain de son retour de l’hôpital que tante Elsie était venue la voir, et elle lui avait expliqué beaucoup de choses.

– Ne vois-tu pas, lui avait-elle dit, comment Dieu a pris soin de toi d’une façon merveilleuse ? Il a permis que tu sois malade, puis Il a envoyé le missionnaire juste au moment où il fallait que tu partes à l’hôpital. Et à l’hôpital, Il a même fait tourner ta méchanceté à ton bien puisque tu as un joli livre.

Hesbah écoutait, émerveillée. Penser que Dieu avait ainsi pris soin d’elle ! Elle Lui avait demandé de la guérir, et Il avait répondu, mais par ses propres voies, en l’envoyant à l’hôpital.

Et là, elle avait tellement entendu parler de Lui, et maintenant elle avait un livre qui parlait aussi de Lui. Tante Elsie lui en avait lu toutes les histoires.

– À présent, dit tante Elsie, tu essayeras jour après jour de faire les choses qui Lui plaisent.

– Oe, avait répondu Hesbah avec sérieux, car ce ne serait pas toujours facile.

Mais depuis, il y avait une chose qu’elle n’avait jamais manqué de faire : quand ils s’asseyaient autour du feu pour le repas, elle inclinait la tête en silence pour implorer la bénédiction de Dieu et Lui rendre grâces.

Quelquefois, Hoshkee la taquinait, lui parlant comme s’il ne savait pas ce qu’elle faisait, et plaisantait pour faire rire grand-maman. Souvent cette dernière la regardait avec des yeux pleins de colère.

Tout cela attristait Hesbah ; mais tout au fond d’elle-même, il y avait une joie qui résistait à tout. Même la joie provoquée par la perspective de la récolte des pignons en était augmentée.

– Venez, appela papa, déjà installé sur son siège ; êtes-vous prêtes ?

Il avait hâte de partir.

Hesbah grimpa dans le wagon. Maman lui tendait Ahway pour qu’elle la prenne quand la porte de la cabane de grand-maman s’ouvrit, et grand-maman regarda au-dehors.

– Attendez ! appela-t-elle ; attendez-moi !

Personne n’avait supposé que grand-maman viendrait. Elle était âgée et perdait ses forces peu à peu. Mais elle arriva vers eux en boitillant, sa couverture sur ses épaules et sa peau de mouton à la main.

Hesbah ne put s’empêcher de se sentir un peu déçue. Grand-maman allait gâcher son plaisir parce qu’elle se fâchait presque tout le temps contre elle.

– Pose Ahway, et aide grand-maman à grimper, ordonna maman à Hesbah.

Elle posa Ahway dans le wagon, et tendit les deux mains à grand-maman pour la tirer vers elle. Maman poussait par derrière, et grand-maman essayait de poser le pied sur l’essieu de la roue.

Hesbah tirait et tirait encore ; maman poussait et poussait encore ; grand-maman soufflait et s’essoufflait ! Papa qui regardait la scène, juché sur son siège, partit soudain d’un grand éclat de rire. Alors maman rit aussi, et Hesbah et même grand-maman se mirent à rire.

Mais après avoir tellement ri, grand-maman ne pouvait plus du tout grimper. Alors, papa sauta à terre et vint à la rescousse, et tous ensemble ils poussèrent et tirèrent grand-maman jusqu’à ce qu’elle fût enfin dans le wagon. Tout cela avait si bien mis grand-maman en joie, qu’elle en oublia tout le jour de gronder Hesbah.

Le trajet était rude sur la piste bosselée, mais personne ne s’en plaignit. On n’était pas pressé : c’était comme si l’on partait en pique-nique.

Après un temps assez long, ils rattrapèrent Hoshkee et les moutons. Hesbah sauta à terre pour rester avec lui, car les moutons s’étaient arrêtés pour paître, et elle pouvait faire le reste du chemin à pied jusqu’au bois de pins très facilement. Hoshkee savait où il se trouvait.

C’était un endroit ravissant. Des centaines de petits pins pignons (pins parasols) avaient poussé dans une vallée sablonneuse, et les épines, tombées sur le sol depuis des années, faisaient un épais tapis : c’était un lit très doux pour y dormir la nuit.

Papa prépara le corral pour les moutons en se servant d’un mur de rochers pour l’un des côtés. Quand Hoshkee et Hesbah arrivèrent avec le troupeau, l’abri était prêt. Pendant ce temps, maman avait allumé le feu, et, après le repas, tous partirent à la recherche des pignons.

Les pins pignons portent des cônes dans lesquels sont imbriquées des amandes. Les cônes étaient bien ouverts, les amandes étaient mûres, et, quand papa secouait un arbre, les amandes tombaient avec un bruit d’averse.

Hoshkee, qui ne pouvait secouer tout un arbre, y grimpait et secouait branche après branche. Pendant ce temps, maman et Hesbah ramassaient les amandes ; grand-maman aidait aussi ; et Ahway, son berceau appuyé contre un arbre, jacassait joyeusement en les regardant avec des yeux brillants.

Tous étaient heureux. Grand-maman en oubliait encore de gronder Hesbah et même de la regarder sévèrement. Papa remplit un gros sac d’amandes. Puis, après être restés assis autour du feu de camp jusqu’à la nuit, ils déroulèrent leurs peaux de moutons, et s’endormirent à la belle étoile à côté des braises rougeoyantes.

Le jour suivant, la récolte des pignons fut encore plus abondante, et maman déclara qu’elle en avait suffisamment, et qu’ils pourraient rentrer le lendemain à la maison.

Ce soir-là, pendant que maman faisait frire le pain dans la vieille poêle, sur le feu de bois, Hoshkee partit en exploration. Il resta loin quelque temps, et revint enfin en courant, hors d’haleine et très excité.

– Derrière le bois de pins, dit-il en haletant, il y a une grande cabane de rondins, et il y a du monde, beaucoup de monde, des Navajos et des étrangers !

Maman parut alarmée et papa se leva.

– Est-ce qu’ils se disputent ? demanda maman.

– Non ! Ils rient et parlent ensemble ; ils paraissent très bons amis, dit Hoshkee.

– Je vais aller voir, dit papa.

– Je vais aussi, ajouta maman.

– Et moi aussi, dit grand-maman.

Papa et Hoshkee partirent en avant. Maman, qui portait Ahway, et Hesbah devaient aller lentement à cause de grand-maman. Il faisait déjà sombre dans le bois, et Hesbah ne lâchait pas la main de maman ; l’obscurité l’effrayait un peu.

Mais papa vint à leur rencontre, en souriant joyeusement :

– Il y a beaucoup de monde, beaucoup de nos amis, dit-il. Ils sont venus pour voir des projections, et ils nous invitent à rester pour les regarder avec eux.

Maman était contente, et même grand-maman voulait bien y aller. Ils se trouvèrent entourés d’amis, tous heureux d’être là.

Hesbah et Hoshkee restaient tout près de maman, regardant et écoutant, quand tout à coup ils sursautèrent, effrayés par un « ding, ding, ding » retentissant.

À côté d’eux, un homme se mit à rire :

– Je vois que vous n’allez pas à l’école, dit-il. Cette cabane est une école, et chaque jour c’est cette cloche qui appelle les enfants.

L’intérieur de cette grande cabane était différent de tout ce qu’Hoshkee et Hesbah avaient vu jusqu’alors. Il n’y avait qu’une pièce, comme à leur propre cabane, mais elle était rectangulaire au lieu d’être circulaire, et des rangées de sièges en occupaient la plus grande partie ; entre eux, un petit chemin conduisait à une table située dans un angle.

Dans un autre angle, il y avait un poêle dans lequel pétillait un bon feu, mais il n’y avait pas de trou de fumée ; à la place, un tuyau traversait le mur. Tout un côté était vitré – leur cabane n’avait aucune fenêtre. Une cabane-école ne ressemble pas du tout à une cabane-maison, telle fut leur conclusion.

Maman s’assit par terre, près de la porte, avec grand-maman et plusieurs autres femmes. Hesbah se blottit contre elle, et Hoshkee s’assit à ses pieds. Mais papa s’assit avec les hommes, sur un banc.

Quand tout le monde fut assis, la porte s’ouvrit, et Hesbah faillit bondir sur ses pieds quand elle reconnut celui qui entrait : c’était le missionnaire ! Il s’avança dans la salle, souriant à chacun. Hesbah était sûre qu’il l’avait vue et qu’il lui avait souri.

Alors il parla, mais en un langage inconnu qu’Hesbah ne pouvait pas comprendre. Elle commença alors à regarder autour d’elle, et vit des choses étranges : des gravures contre le mur, des livres sur une étagère, des lignes blanches tortillées, sur le mur noir, opposé aux fenêtres.

Hoshkee et grand-maman regardaient aussi autour d’eux. Grand-maman voyait tellement de choses étranges et intéressantes, qu’elle en oubliait d’être en colère parce que le missionnaire était là !

Ensuite, un Navajo commença à parler en Navajo, répétant ce qu’avait dit le missionnaire. Il était heureux de voir que nombreux étaient ceux qui voulaient voir les projections, et il espérait que tous jouiraient de cette soirée.

Les premières images montraient le peuple Navajo et ses cabanes de rondins : des Navajos tondant leurs moutons, vannant leur blé ; des enfants Navajos gardant leurs troupeaux. Une voix expliquait chaque image, et disait comment les Navajos pourraient mieux faire, pour prendre soin de leurs moutons, et avoir de plus beaux jardins.

Puis, ce furent des images illustrant des histoires de la Bible, comme celles du livre d’Hesbah ; alors, une voix raconta comment Dieu, le seul Dieu, le Tout-Puissant, avait fait toutes choses, tous les peuples, et que tous les hommes doivent L’écouter.

Il fut dit que tous étaient des pécheurs, parce qu’ils se détournaient de Lui pour faire leur propre volonté, et parce qu’ils allaient même jusqu’à adorer d’autres dieux. Mais le Fils de Dieu était venu pour mourir, pour que le péché puisse être pardonné. Et seuls, ceux qui croient en Lui, Jésus, sont sauvés dès maintenant et pour l’éternité.

Hesbah aurait aimé que cela continue longtemps ; mais les images et la voix s’arrêtèrent.

Alors le missionnaire demanda que tous inclinent la tête pendant qu’il parlerait à Dieu et Lui demanderait sa bénédiction.

Durant tout le chemin du retour, alors qu’ils marchaient dans l’obscurité entre les pins parasols, Hesbah donna la main à maman. Maman disait qu’elle était contente d’avoir vu ces projections ; papa disait aussi qu’elles étaient très belles. Mais grand-maman se taisait, et Hoshkee grommelait entre ses dents que c’étaient des images des hommes blancs.

Quand ils arrivèrent près du wagon, grand-maman envoya Hoshkee lui chercher sa peau de mouton, et sans dire un mot, elle s’enroula dans sa couverture, et se coucha.

Maman sourit en disant à papa, à voix basse :

– Elle est fâchée parce qu’elle a aimé les images, et elle ne voudrait pas aimer quoi que ce soit qui vienne des étrangers.

Le jour suivant, ils ramassèrent encore des pignons durant la matinée, mais on n’entendait ni rires, ni paroles échangées. Hoshkee partit avec les moutons. Grand-maman était furieuse.

À midi, papa attela le cheval au wagon et ils y empilèrent tout leur bien. Grand-maman ne se dérida pas, quand ils lui aidèrent à monter dans le wagon ; elle ne rit pas non plus quand les sacs de pignons se balancèrent autour d’elle alors qu’ils allaient en cahotant sur la piste.

Enfin à l’école !

Grand-maman resta longtemps sombre et irritée après la récolte des pignons. Elle se plaignait sans cesse, disant que sa raideur allait en empirant et que ses os lui faisaient mal. Elle ne riait plus et ne plaisantait plus avec Hoshkee ; et, le soir, elle ne venait plus s’asseoir à côté du feu dans la cabane de maman, pour causer ou tisser.

Tous les matins, Hoshkee lui apportait du bois et le repas préparé par maman. Pendant longtemps elle ne sortit pas de chez elle.

Mais elle était dans la cabane de maman, le jour où la visite de tante Elsie les surprit tous, et où elle leur annonça qu’elle venait passer quelque temps avec eux. C’était le jour de Reconnaissance, et son école était fermée ; elle était en vacances.

À maman qui lui demandait ce que signifiait ce jour de Reconnaissance, tante Elsie expliqua que les étrangers avaient mis à part un jour pour remercier Dieu ensemble pour toutes ses bénédictions, c’est-à-dire pour toutes les bonnes choses qu’Il donnait, et tout spécialement pour son grand salut.

Pendant qu’elle parlait, le visage de grand-maman était défiguré par la colère. Elle ne voulut pas attendre la fin de l’explication de tante Elsie, et demanda à Hoshkee de l’aider.

Alors, appuyée sur sa canne, elle tendit un doigt maigre vers Elsie en disant : quelle folle tu es de servir le Dieu des hommes blancs ! Tu es Navajo ! Nous avons beaucoup de dieux et tu n’as pas besoin du Dieu des hommes blancs. Tu vas attirer sur nous tous du trouble et du mal !

Hesbah crut que grand-maman allait taper Elsie, mais elle s’en alla, s’arrêtant seulement à la porte pour murmurer en pointant un doigt menaçant « Du trouble ! Du trouble ! »

Ce soir-là, un vent d’orage mugissait autour de la cabane, pendant que la famille était assise autour du feu ; mais grand-maman n’était pas là. Et, à cause des hurlements du vent et de la colère de grand-maman, chacun était un peu anxieux.

Maman raconta comment ils avaient vu les projections dans la petite école.

– Cette école n’est pas loin d’ici, ajouta-t-elle.

– Hoshkee et Hesbah pourraient y aller à pied, répondit tante Elsie.

– 0e, dit maman.

Elle savait ce que voulait dire. Elsie, et son regard fixait pensivement le feu.

– C’est une école qui ne fonctionne que dans la journée, continua tante Elsie. Elle est différente de la grande école de la Mission, où garçons et filles mangent et dorment, et ne retournent que de temps en temps à la maison.

Mais la petite école n’a pas de place où l’on puisse manger et dormir ; les enfants rentrent à la maison tous les soirs.

Maman fit un signe-de tête pour montrer qu’elle avait compris, mais pendant un long moment personne ne dit mot. On entendait seulement le pétillement du feu et les hurlements du vent.

Puis, Elsie parla de nouveau :

– Hoshkee et Hesbah doivent apprendre à lire et à écrire, dit-elle calmement. Nous vivons dans le pays des hommes blancs, et nous devons connaître leurs coutumes.

Hoshkee, furieux, se tourna vers elle :

– Non ! dit-il, c’est notre pays ! Nous sommes Navajos et nous devons rester Navajos ! Pourquoi apprendrions-nous les coutumes des étrangers ? Ils sont méchants.

Personne ne lui répondit, seulement maman ajouta :

– Grand-maman est malade depuis que nous sommes allés à la petite école. Elle pense qu’elle a peut-être était ensorcelée.

– Grand-maman est âgée, et elle ne peut que s’attendre à s’affaiblir, répondit Elsie ; elle ne peut pas être de nouveau jeune et forte.

Maman secoua la tête

– Elle dit que c’est un mal tout autre qu’elle a maintenant.

– Peut-être a-t-elle pris froid en dormant à la belle étoile ; les nuits sont froides, dit tante Elsie.

Il y eut un nouveau silence. Les yeux noirs d’Hesbah allaient de l’un à l’autre. La lumière du feu jouait sur leurs visages, y faisant des ombres étranges. Mais elle n’aurait pu dire ce qu’ils pensaient.

Brusquement, Hoshkee se leva. Il alla vers son coin, se roula dans sa couverture, et s’allongea sur sa peau de mouton.

– Hesbah, va te coucher aussi, dit maman en lui souriant gentiment.

Roulée dans sa couverture bien chaude, Hesbah ferma les yeux. Pendant un moment elle écouta la conversation des trois grandes personnes restées près du feu, mais elle ne put comprendre ce qu’ils disaient ; ils parlaient à voix basse.

Quand elle ouvrit les yeux, elle vit le visage de tante Elsie ; ses yeux noirs brillaient à la lumière du feu, alors qu’elle fixait alternativement et intensément papa et maman. Chère « Petite maman » ! Après tout, peut-être allait-elle obtenir leur consentement ?

Le séjour de tante Elsie s’écoulait trop rapidement au gré d’Hesbah qui était heureuse de voir tomber la pluie et la neige : les moutons ne pouvant pas aller dehors, elle aussi restait à la maison.

Maman passait beaucoup de temps devant son métier, tissant sa belle couverture. Hesbah et tante Elsie travaillaient ensemble, cardant et filant la laine. Et elles causaient tout en travaillant.

Tante Elsie parla beaucoup de l’école et des merveilles du monde des hommes blancs. Puis, en parlant des coutumes Navajo, elle raconta qu’autrefois les hommes blancs avaient adoré, eux aussi, les esprits du mal, le soleil, la lune, et les étoiles.

– Mais maintenant, nous savons que c’est de la folie, disait-elle. Et c’est de la folie de croire que vous tomberez malades si vous tuez une araignée ou une limace ; c’est de la folie d’avoir peur d’utiliser le bois d’un arbre sur lequel est tombée la foudre ; c’est de la folie de rebrousser chemin quand un coyote traverse votre sentier.

Les esprits malins existent ; ils sont méchants ; mais nous ne devons ni les craindre, ni les adorer. C’est Dieu seul qu’il faut adorer.

Maman écoutait et secouait la tête. Ses parents avaient adoré suivant la, coutume Navajo ; ils lui avaient enseigné à adorer l’ours, l’aigle, le soleil et le feu. Ils lui avaient raconté beaucoup d’histoires au sujet de leurs dieux, persuadés qu’elles étaient vraies. Devait-elle croire, maintenant, que tout cela n’était que mensonge ? Comment croire cela ?

Tante Elsie ajoutait :

– Et ce n’est pas seulement de la folie de prier tous ces dieux : c’est péché. Le seul Dieu qui a créé toutes choses et qui nous a faits a commandé que nous L’adorions, Lui seul. Adorer une créature quelconque est un péché contre le vrai Dieu.

– Si tout cela est vrai, dit tristement maman, alors j’ai péché toute ma vie, et grand-maman aussi, et tout notre peuple.

– Oui, répondit tante Elsie. Mais maintenant, Dieu a envoyé l’homme blanc pour nous dire de ne plus continuer ainsi, et pour nous parler de sa part.

Le missionnaire est venu pour nous presser d’abandonner nos péchés et de n’adorer que Dieu seul ; car Dieu a donné son Fils, Jésus, et l’a laissé clouer à la croix, pour mourir pour nos péchés.

Hesbah écoutait, écoutait, et chaque jour son cœur s’ouvrait un peu plus, et s’attachait à ce seul Dieu. Mais Hoshkee, lui, sortait dès que la conversation s’engageait sur ces choses.

Les jours s’écoulaient rapidement, et on ne reparlait plus de l’école. Hesbah avait beau tendre l’oreille, il n’en était jamais question.

Tôt le matin, une voiture vint chercher tante Elsie le jour de son départ. Elle était prête, mais elle courut d’abord à la cabane de grand-maman pour lui dire au revoir ; puis elle dit adieu à chacun, serrant les mains en disant :

– Ha’-goo’-nee’ ; ha’-goo’-nee’ !

La dernière de tous, elle s’approcha d’Hesbah, et, comme elle se penchait pour l’embrasser, elle murmura :

– Je crois qu’Il enverra très vite la réponse. Sois une bonne petite fille. Aide grand-maman autant que tu le peux.

Hesbah ouvrait la bouche pour répondre que grand-maman ne désirait que l’aide d’Hoshkee, mais tante Elsie courait déjà vers la voiture.

Debout, maman, Hoshkee et Hesbah la regardaient partir. Quand elle fut hors de vue, maman posa une main sur l’épaule d’Hesbah, et l’autre sur l’épaule d’Hoshkee.

– Hesbah, dit-elle en la regardant en souriant, aimerais-tu aller à l’école, demain ?

De surprise, Hesbah en eut le souffle coupé ; mais ses yeux étincelaient lorsqu’elle leva la tête vers maman, en lui disant à voix basse :

– Oe !

– Et Hoshkee ? demanda maman en le regardant.

Alors brusquement, il dégagea son épaule de dessous sa main :

– Non ! dit-il ; et il s’enfuit vers le corral.

Toute la journée Hesbah crut rêver. Elle suivit les moutons avec Hoshkee, mais elle savait à peine où elle était ; elle s’assit, fixant du regard les rochers, les collines et les sauges, mais c’est à peine si elle les voyait. Hoshkee ne desserrait pas les dents, mais même cela ne lui ôtait pas sa joie.

Le jour suivant, papa l’emmena à cheval pour aller à l’école.

Mais, quand il fut parti, et qu’elle fut seule au milieu de ces garçons et de ces filles qu’elle ne connaissait pas, avec un instituteur inconnu, sa joie commença à s’évanouir. Tout était tellement étrange !

Elle s’assit à un banc, et le maître dit des mots qu’elle ne comprenait pas. Ce ne fut que lorsque tous fermèrent les yeux et joignirent les mains, qu’elle comprit qu’ils priaient Dieu.

Puis les enfants chantèrent avant de se mettre au travail. Alors, ils prirent du papier et un petit bâton cylindrique pour faire leurs devoirs. Le maître mit un petit bâton dans la main d’Hesbah, et lui montra comment il fallait s’y prendre pour faire des marques sur une feuille de papier. Tous les autres la regardaient avec curiosité, mais le maître lui souriait gentiment.

Quand ils sortirent pour jouer, Hesbah s’appuya contre le mur de rondins de l’école, et eut envie de partir à la maison. Comme elle aurait aimé être en train de s’occuper d’Ahway, ou d’aider Hoshkee à garder les moutons ! Les enfants jouaient tous ensemble, sans s’occuper d’elle.

Ce fut une longue, longue journée. Tous les autres semblaient heureux ; eux comprenaient ce que disait le maître ! Mais Hesbah se sentait de plus en plus isolée. Enfin, tout travail fut mis de côté, et une fois encore toutes les têtes s’inclinèrent pour la prière.

Puis tous les enfants quittèrent l’école pour courir vers leurs maisons.

Hesbah sortit lentement… Mais qui l’attendait ? Papa, sur son cheval ! Elle courut à lui ; il la souleva, l’assit devant lui, et ils partirent.

Quelques minutes après, ils franchissaient la dernière colline, et elle aperçut maman à la porte de la cabane. Jamais la maison n’avait paru si belle à Hesbah. Même lors de son retour de l’hôpital, elle n’avait pas été aussi heureuse qu’à présent.

Un peu plus tard, elle murmura en se cramponnant à la jupe de maman :

– Je ne veux pas y retourner, demain.

– Oh ! mais il le faut, dit maman. Cela ira déjà mieux demain, et tu t’y sentiras bien vite heureuse.

Maman avait raison. Quelques jours après, Hesbah commença à jouir de son temps passé à l’école. Elle pouvait comprendre déjà quelques mots étrangers, elle jouait et riait avec les autres enfants. Et puis, il y avait tant de choses nouvelles à apprendre !

Mais quand elle essayait de raconter à Hoshkee ce qu’elle faisait, ou à quoi elle jouait, il ne voulait rien entendre. Il allait jusqu’à se boucher les oreilles quand elle se mettait à chanter les mélodies apprises à l’école.

Le samedi, tous deux allaient ensemble garder le troupeau ; mais Hoshkee ne voulait pas jouer avec elle.

– Je n’ai pas besoin d’Hesbah pour m’aider, disait-il à maman, je peux prendre soin du troupeau tout seul.

Les tribulations d’Hoshkee

L’hiver avait passé. Au printemps, de petits agneaux étaient venus agrandir le troupeau ; aussi fallait-il prendre grand soin des brebis, et Hoshkee les gardait près de la maison pour que maman puisse l’aider si besoin était.

Par un samedi matin lumineux, papa était parti de bonne heure. Hoshkee était déjà levé, et il courut dehors, au soleil ; il avait emporté du pollen de céréales, et étendant les bras vers le soleil, il le répandit devant lui et pria.

Il y avait longtemps que grand-maman lui avait enseigné cette coutume, mais il ne l’avait presque jamais fait jusqu’à ce qu’Hesbah ait commencé à fréquenter l’école.

Depuis, il accomplissait ce rite tous les matins pour bien montrer à Hesbah que lui priait les dieux Navajo, alors qu’elle, elle priait le Dieu des blancs.

Maman, qui sortait de la cabane de grand-maman, l’aperçut : avait-il raison ? Hesbah avait-elle raison ? Elle se le demandait souvent.

À cet instant, papa revint et l’appela :

– Dis à Hesbah d’aider à Hoshkee, aujourd’hui. L’herbe tendre a été toute broutée près de la maison ; il faut qu’ils montent vers le sommet des collines.

Puis, faisant faire demi-tour à son cheval, il repartit sans écouter la réponse de maman, qui lui disait :

– Grand-maman aimerait qu’Hesbah reste près d’elle, aujourd’hui.

Mais Hoshkee l’entendit :

– Hesbah n’a qu’à rester avec grand-maman. Je peux bien prendre soin des brebis tout seul, dit-il.

Maman eut un hochement de tête anxieux : il y avait plusieurs tout petits agneaux, et ce soir, il y en aurait encore davantage. S’il était seul, Hoshkee pouvait avoir des ennuis.

– Je n’ai pas besoin d’Hesbah, répéta-t-il avec obstination. Je suis assez grand pour m’occuper tout seul du troupeau.

Alors, maman le laissa partir :

– Ne va pas plus loin que cela est nécessaire, lui recommanda-t-elle.

Hoshkee fit la sourde oreille. Il ouvrit la porte du corral, et « Grandes-Cornes » sortit en trottant, faisant carillonner la cloche qu’il portait. Les autres bêtes le suivirent, et Hoshkee se hâta de descendre après eux, vers le « trou d’eau », parmi les rochers rouges.

Quand le troupeau eut été abreuvé, Hoshkee était décidé : hier, il avait vagabondé loin du troupeau pendant que maman le surveillait, et, après avoir traversé le canyon, il avait trouvé un terrain herbeux, dans une anfractuosité où la neige avait fondu ; là, les brebis trouveraient un bon pâturage.

Parfois, quand il pleuvait en trombes, ou qu’il faisait un orage, la pluie formait un torrent fougueux au fond du canyon. Mais maintenant, tout était sec ; la pluie tombait rarement à cette époque de l’année.

Il pouvait facilement conduire les moutons à travers le canyon, le long du petit sentier, où la berge n’était pas escarpée. Il les avait souvent conduits par là avec Hesbah.

Le troupeau laineux descendait le long du sentier, et les petits agneaux folâtraient à côté de leurs mamans. Hoshkee n’eut aucune peine pour leur faire traverser le défilé, et les faire remonter vers le bon pâturage.

C’était un coin splendide. Un mur de rocher protégeait le troupeau du vent d’ouest, et quelques genévriers donnaient une ombre agréable. Hoshkee s’installa sur un rocher en saillie pour surveiller le troupeau qui paissait.

Puis, lorsque les brebis se couchèrent pour se reposer, il en fit autant, et regarda les nuages qui voguaient dans le ciel bleu. Les longues heures passaient lentement. Hoshkee était pleinement heureux.

Un « Bêêêê » anxieux le fit se dresser brusquement. Il écouta et l’entendit de nouveau. Cela semblait venir de quelque part, parmi les rochers ; un des agneaux s’était probablement égaré par là. Debout sur la saillie, Hoshkee regarda dans la direction d’où provenait le cri.

Au même moment, il remarqua que toutes les brebis se levaient : quelque chose les inquiétait !

« Bêêêê »

Là ! De nouveau ce cri ! Abritant ses yeux avec sa main, il regarda vers le sommet de rochers isolés, près du canyon. L’agneau restait invisible. Mais… qu’y avait-il donc au sommet du plus haut rocher…? Un coyote !

Hoshkee poussa un grand cri, en espérant l’effrayer ; et, en même temps il bondit de la saillie où il se trouvait et courut vers le sommet des rochers. Il devait faire vite, avant que le coyote ne saisisse l’agneau.

Sautant par dessus les buissons, s’élançant sur les rochers, redescendant, il aperçut enfin le petit agneau qui courait en longeant le bord du canyon. Et, de l’autre côté, le coyote détalait de toute la vitesse de ses quatre pattes, sans emporter sa proie.

– Ha ! Vieux coyote ! Je t’ai eu ! lui cria-t-il, en pensant à ce qu’il aurait à raconter ce soir à papa.

Courant pour passer derrière le petit agneau, il le guida jusqu’à ce que, enfin, il soit de nouveau avec le troupeau où il retrouva bien vite sa maman.

Pendant ce temps, le soleil avait baissé ; Hoshkee pensa qu’il valait mieux partir et rentrer à la maison. Il commença à rassembler les moutons vers le sentier.

Mais « Grandes-Cornes » avait d’autres idées en tête. Il avait trouvé un endroit où l’herbe était succulente, et n’avait aucune envie de la laisser. Quand Hoshkee l’en délogea, il fit un détour et revint à son herbe !

Puis soudain, « Vieux-Bélier » bondit à son tour vers le sommet du mur de rocher, d’où il sembla narguer Hoshkee.

Après bien des essais infructueux, Hoshkee réussit enfin à ramener « Grandes-Cornes » sur le sentier qui descendait dans le défilé, et les autres bêtes le suivirent. « J’y suis arrivé ! » se dit Hoshkee très fier de lui. Mais ce fut alors qu’il découvrit une brebis couchée sous un buisson, un agneau nouveau-né à côté d’elle !

Tout son orgueil s’effondra : il n’avait pas veillé assez soigneusement puisqu’il ne s’était pas aperçu de cette naissance ! Il n’y avait qu’une chose à faire, comme c’était le moment de rentrer, il irait lentement et porterait le nouveau-né.

Il le prit dans ses bras avec précaution, et la maman se leva pour le suivre. Ils descendirent dans le défilé profond, que les ténèbres envahissaient déjà ; mais ils seraient bien vite de l’autre côté ; là, le soleil brillait encore, et la maison n’était plus loin ; « Grandes-Cornes » avait déjà atteint l’autre côté.

Une partie du troupeau était donc en avant d’Hoshkee, et l’autre partie derrière lui. Avant de pénétrer dans le canyon, il se retourna pour voir si tous les moutons qui étaient derrière lui descendaient en sûreté.

Il s’aperçut alors qu’ils n’arrivaient pas : quelque chose allait de travers.

Hoshkee posa rapidement le nouveau-né par terre, à la garde de sa maman, et il remonta en hâte. Il trouva le petit agneau qui s’était égaré, étendu en travers du chemin, ce qui empêchait les autres de passer ; il était fatigué et ne voulait plus bouger, et sa maman ne voulait pas le quitter.

– En voilà un autre à porter, se dit Hoshkee, et il lança un regard lourd d’anxiété vers les rochers : probablement le coyote était-il tapi dans les ténèbres ! Une brebis était retournée paître, et la première chose à faire était de la ramener. Mais il devait se hâter : la nuit allait vite tomber, car le soleil était déjà à la porte de l’ouest.

Dans sa précipitation, il heurta contre une pierre et tomba. Quand il voulut se relever, une douleur aiguë lui traversa la cheville : impossible de se tenir debout !

Hoshkee s’assit pour se frictionner, tout en regardant anxieusement autour de lui ; maintenant, son troupeau était partagé en trois : « Grandes-Cornes » était au sommet du tertre, de l’autre côté du défilé ; Hoshkee pouvait voir dans les derniers rayons du soleil, le groupe de brebis rassemblées autour de lui.

Tout en bas, l’agneau nouveau-né était étendu près de sa maman ; là, il faisait déjà très sombre. Le reste du troupeau était rassemblé autour du petit agneau trop fatigué pour continuer la route. Qu’arriverait-il, si le coyote sortait au moment même de derrière les rochers ? Il ne pourrait pas le chasser.

Sa cheville commençait à enfler et elle lui faisait mal ! Alors, il souleva l’agneau fatigué et essaya de descendre en rampant vers le défilé. Mais là, l’obscurité profonde l’effraya ; et puis sa cheville le faisait souffrir ; et les moutons ne voulaient pas le suivre.

Aussi il s’arrêta et, s’appuyant contre un rocher, il prit l’agneau sur ses genoux. Les ténèbres s’étiraient maintenant hors du défilé, toujours plus près… effrayantes, horribles, lieu où se cachent les esprits malins… Hoshkee ferma les yeux en frissonnant.

Quand il les rouvrit les ténèbres étaient encore plus denses ; elles l’entouraient ; il ne voyait même plus « Grandes-Cornes » à l’autre bout du défilé. Et l’obscurité, épaisse, était remplie de bruits, de bruits étranges, hallucinants.

Les corps chauds des moutons blottis contre lui, le réconfortèrent, mais il ne put s’empêcher de pleurer. Papa le trouverait-il ? Si seulement il n’avait pas traversé le canyon !

Grand-maman avait souvent réclamé Hesbah pendant ces dernières semaines. Hesbah s’asseyait alors à côté d’elle pour lui raconter tout ce qu’elle faisait à l’école, ou chanter pour la distraire.

Quelquefois, grand-maman était morose, mais le chant lui faisait toujours du bien. Elle écoutait les histoires – même les histoires de la Bible – parce qu’elle ne pouvait plus rien faire d’autre.

Ce samedi matin, quand Hoshkee fut parti avec le troupeau, Hesbah amena Ahway pour jouer à côté du lit de grand-maman. Quand Ahway s’endormit, elle montra à grand-maman les images du petit livre qu’on lui avait donné à l’hôpital, et lui en raconta les histoires.

Le soleil était bas dans le ciel bleu turquoise quand grand-maman renvoya Hesbah. Hoshkee n’était pas encore rentré. La fillette se dirigea ver les rochers en tendant l’oreille, espérant entendre le tintement de la cloche de « Grandes-Cornes »…

Mais elle n’entendit aucun son, et ne vit rien. La nuit tomba, enveloppant peu à peu la cabane de rondins, et Hoshkee n’était toujours pas arrivé. Maman avait allumé le feu, cuit le souper, et maintenant le souper était froid, mais… Hoshkee n’était toujours pas arrivé.

Clopin-clopant, grand-maman vint rejoindre maman et Hesbah sur le seuil de la cabane, et elles restèrent là, debout, écoutant, et scrutant les ténèbres. Où pouvait bien être Hoshkee ? Il lui était certainement arrivé quelque chose.

– Écoutez ! Un moteur ! murmura enfin Hesbah.

Le bruit se rapprochait ; deux phares brillants illuminèrent la piste sombre, puis la clairière. La voiture stoppa, et un homme en descendit.

– « Ya-a-t’eh ! » lança une voix familière, celle du missionnaire.

Il vint vers elles en disant joyeusement :

– Je me suis arrêté pour vous inviter à une réunion d’évangélisation qui aura lieu demain soir, à l’école.

Mais lorsqu’il aperçut, à la lueur du feu, leurs visages anxieux, il s’arrêta brusquement.

– Que se passe-t-il donc ? leur demanda-t-il.

– Hoshkee est parti tout seul avec le troupeau, lui répondit maman, et il n’est pas rentré ; et papa n’est pas là pour aller à sa recherche.

– Je vais essayer de le trouver, dit le missionnaire. La lune se lève et va donner de la lumière.

Il se dirigea vers le défilé, trébuchant dans l’obscurité, appelant Hoshkee tout en avançant. Au bout d’un certain temps, il entendit la cloche de « Grandes-Cornes » et trouva un groupe de moutons, au bord du canyon. De nouveau, il appela Hoshkee, et cette fois, la réponse lui parvint au travers du canyon.

Quand le missionnaire l’eut franchit, il trouva Hoshkee debout sur un pied, et avec le clair de lune, il vit briller des larmes dans ses yeux. Mais ce qu’il ne pouvait voir, c’était la reconnaissance qui brillait au fond de ce regard. Il ne se doutait pas que, pour la première fois, Hoshkee était heureux de le voir.

Ayant Hoshkee sur son dos, et deux petits agneaux dans ses bras, le missionnaire pénétra dans la cabane. Puis il repartit avec Hesbah pour faire rentrer le troupeau qui fut bientôt en sécurité dans le corral.

Hoshkee était étendu sur sa peau de mouton, le pied bandé, quand enfin le missionnaire eut le temps de s’asseoir à côté de lui. Alors, il lui raconta l’histoire du Bon Berger qui donne sa vie pour sa brebis. Papa était rentré, et, s’étant assis auprès d’eux, il traduisit l’histoire en langage Navajo.

Hoshkee écoutait en souriant. Il comprenait si bien que le Bon Berger ne pouvait pas laisser, ne serait-ce qu’un seul petit agneau en arrière ; il le voyait aller parmi les rochers où se cachaient les coyotes, et il comprenait ce qu’il fallait endurer pour traverser les sombres vallées.

– Et toi, dit le missionnaire en terminant, tu es comme le petit agneau égaré loin du Berger. Cette nuit, Il m’a envoyé vers toi, pour te dire de venir à Lui.

Un don du cœur

C’était le dernier jour d’école. Hesbah avait mis son plus joli corsage de velours, et une jupe de coton toute neuve que maman lui avait faite. Elle portait son collier d’argent orné de turquoises, son bracelet et ses bagues.

Hoshkee la regardait descendre la piste en courant, et se demandait ce qui la rendait si heureuse. Elle était presque aussi jolie que tante Elsie avec ses yeux pleins de lumière.

Les moutons finissaient de boire, et « Grande Cornes » s’en allait déjà, quand Hoshkee entendit maman qui l’appelait, et levant les yeux, il la vit venir à lui en courant.

– Hoshkee, dit-elle, nous allons à l’école, cet après-midi. Il y aura des chants et .des causeries. C’est le dernier jour, tu sais.

Il fit un signe affirmatif.

– Si tu veux te joindre à nous, tu n’as qu’à revenir plus tôt à la maison ; quand le soleil sera juste au-dessus de cette colline, ajouta-t-elle en pointant ses lèvres en direction de la colline la plus haute et la plus lointaine.

Hoshkee ne savait que répondre. Certes, il désirait y aller, mais comment pouvait-il le dire à maman après avoir tellement taquiné Hesbah, et parlé contre tout ce que faisaient les étrangers ?

Maman le regarda et comprit.

– Grand-maman viendra aussi, dit-elle.

Hoshkee regardait obstinément par terre.

– Oe, dit-il, j’irai.

Et il ne laissa pas « Grandes-Cornes » s’éloigner, gardant le troupeau près de la piste, parmi les rochers rouges, là où, il y avait bien longtemps, le missionnaire s’était arrêté pour parler à Hesbah.

En se reposant, il se souvint des cartes que le missionnaire avait données à sa sœur, et il chercha parmi les buissons, pour voir si les morceaux, étaient encore là. Oui, il y avait encore quelques bouts de papier décolorés, chiffonnés, piqués dans des branches d’arbustes.

Quelques semaines auparavant, il les aurait piétinés et enterrés dans le sable. Mais à présent, il les prit et les regarda. Il ne restait plus rien de la gravure, mais il mit les petits morceaux de papier dans sa poche.

Quand Hoshkee ramena les brebis, papa attelait le cheval au wagon, et grand-maman sortait de sa cabane. Grand-maman allait mieux ; le missionnaire avait envoyé la dame-en-blanc de l’hôpital pour la voir, et depuis, elle ne souffrait presque plus ; aussi était-elle plus gaie qu’elle ne l’avait été depuis longtemps.

Hoshkee ne comprit pas tout à cette fête d’école parce que beaucoup de choses étaient dites en langue étrangère. Mais parfois une jeune fille Navajo se tenait à côté du maître pour changer les mots étrangers en mots navajos.

Et puis, il aimait les chants, surtout quand garçons et fillettes chantaient en chœur, en tapant des mains ou en faisant d’autres gestes.

Enfin, la jeune Navajo qui traduisait le maître se leva; elle tenait une boîte brillante à la main, leur dit :

– Cette boîte va passer devant vous pour recueillir vos dons. Aujourd’hui nous sommes heureux de voir beaucoup d’enfants et de savoir qu’ils ont fait des progrès à l’école : ils ont appris à lire et à écrire ; ils ont aussi appris à connaître Dieu et son Fils, Jésus, et cela, c’est ce qui importe par-dessus tout.

Mais il y a encore beaucoup de garçons et de filles qui ne vont pas à l’école. Nous avons pensé que vous aimeriez donner quelque chose pour aider d’autres enfants à aller dans d’autres écoles.

Les missionnaires blancs sont venus à nous pour nous dire la merveilleuse histoire de Celui qui est le seul grand Dieu, et pour nous enseigner beaucoup d’autres choses. Ils ont énormément dépensé pour construire des écoles et des hôpitaux.

Maintenant nous, nous voulons aussi donner de l’argent pour construire encore des écoles, et pour aider pour les hôpitaux, et pour envoyer des missionnaires encore en plus grand nombre.

Puis elle tendit la boîte à la personne qui se trouvait en face d’elle. Pendant que la boîte circulait de l’un à l’autre, Hoshkee entendait le tintement des pièces de nickel qui tombaient à l’intérieur. N’ayant rien à y mettre, il se contenta de regarder ce qu’elle contenait quand elle passa devant lui.

Grand-maman, Hoshkee et Hesbah étaient assis dans le wagon, sur le chemin du retour, quand Hoshkee dit soudain à sa sœur :

– Tu as perdu une bague ! et la plus belle encore !

Hesbah regarda sa main et secoua la tête en souriant.

– Je ne l’ai pas perdue, murmura-t-elle, je l’ai donnée. Je l’ai mise dans la boîte.

Grand-maman poussa un cri de colère, et Hesbah se mit à trembler. Mais sa colère s’évanouit brusquement.

– C’est bien, dit-elle, d’autres garçons et d’autres filles doivent aller aussi à l’école.

Hoshkee, muet de surprise la regarda fixement. Hesbah ne pouvait en croire ses oreilles.

– Le missionnaire dit que nous devons nous-mêmes nous donner à Jésus, dit-elle doucement.

J’aimerais continuer à aller à l’école pour pouvoir être un jour institutrice ; alors Jésus pourra se servir de moi pour raconter l’histoire à beaucoup d’autres.

– Oe, dit grand-maman.

Pendant un moment, ils continuèrent à rouler en silence, puis papa, se retourna pour les regarder :

– Hoshkee, appela-t-il, aimerais-tu aller à l’école quand elle reprendra ?

Hoshkee regarda grand-maman, puis Hesbah puis papa. Tous lui souriaient comme pour l’encourager.

– Oe, dit-il à voix basse.

– Et alors, qu’en sera-t-il du poney que je t’ai promis ? demanda papa en souriant ?

Un instant, le visage d’Hoshkee s’assombrit. Quel déception ! Il fallait choisir, et ce n’était pas facile. Il respira profondément et répondit très vite :

– Je crois que je dois d’abord aller à l’école.

Le visage de papa resta impassible ; regarda droit devant lui, il conduisait en silence, si bien qu’Hoshkee se demandait s’il était mécontent.

Ce ne fut que lorsqu’ils furent arrivés à la maison et qu’Hoshkee eut sauté à terre pour aider papa à dételer, que papa parla de nouveau :

– Hoshkee, dit-il d’une voix assez forte pour être entendue de tous, tu auras ton poney, ainsi vous irez ensemble à l’école, Hesbah et toi.

Enfin, Hoshkee et Hesbah pouvaient de nouveau être heureux ensemble, et ils firent une course effrénée autour de la cabane en poussant des cris de joie.

Ce soir-là, lorsqu’ils furent réunis autour du feu pour savourer le délicieux mouton cuit à l’étuvée et le pain frit préparés par maman, grand-maman était la seule à être triste. Elle secoua la tête quand maman lui demanda si elle était malade.

– Non, mais je suis triste. J’ai trop longtemps fermé mes oreilles aux paroles du missionnaire. Maintenant, je suis vieille. Je n’ai plus que peu de jours à vivre. Le Dieu des hommes blancs voudra-t-il d’une aussi vieille femme ?

Maman ne savait que dire. Ce fut Hesbah qui répondit :

– Mon maître dit que Dieu pardonne tous nos péchés, parce que son Fils unique a payé pour nous.

Alors, maman ajouta :

– Nous marcherons ensemble dans le chemin de Jésus et Il nous aidera. Le chemin de Jésus est sûrement aussi pour les Navajos.

Hesbah appuya sa tête contre l’épaule de maman, et ils restèrent assis, sans rien dire, enveloppés par le grand silence du désert sauvage rempli de ténèbres, et sous le regard des étoiles qui scintillaient au-dessus de leurs têtes.

Cousine Nanabah

C’était de nouveau l’été au Nouveau Mexique. Un chaud soleil inondait de sa lumière le sable, les buissons de sauge et les rochers rouges.

Hesbah se tenait sur le plus haut rocher, non loin de chez elle. Le vent soufflait sur son visage et enroulait sa longue robe flottante autour de ses chevilles. Hesbah aimait le vent, le soleil, et le ciel bleu. Elle aimait le parfum aromatique de la sauge. Elle aimait le vaste pays qui l’entourait, avec ses collines et ses vallées, son sable et ses rochers.

Son regard fit le tour de tout le paysage environnant, puis revint se poser au fond du vallon le plus proche, sur la nouvelle cabane de maman. Les rondins brillants et luisants dont elle était faite se détachaient sur le vert sombre des pins.

Cette nouvelle cabane de maman était plus grande et plus confortable que l’ancienne. Il y avait aussi plus d’herbe dans cette vallée que sur les collines autour de la vieille cabane.

Hesbah continua à grimper en contournant le rocher pour voir Hoshkee qui gardait les moutons un peu plus loin, en dessous d’elle. Pendant que les moutons broutaient paisiblement, il s’amusait dans le sable, au pied des rochers. Hesbah le voyait tracer des lignes avec un bâton. Il dessinait des lettres, de grandes lettres, et Hesbah déchiffra le mot ÉCOLE.

La pensée de l’école réjouissait et attristait à la fois Hesbah. Si seulement ils pouvaient retourner à la petite école missionnaire, près de leur ancienne cabane ! Mais c’était trop loin maintenant.

Il y avait bien une autre école missionnaire, mais le maître était venu, hier justement, dire qu’il n’avait pas de place pour eux. Il faudrait donc qu’ils aillent à l’école du Gouvernement. C’était, disait maman, une école beaucoup plus grande que celle de la Mission.

Hesbah ne se réjouissait pas d’aller dans la grande école du Gouvernement. Elle savait qu’elle et son frère devraient manger et dormir là-bas : ils seraient très loin de maman, et de papa, et de Ahway, et il leur faudrait y rester très longtemps, des semaines et des semaines.

Hesbah était tellement absorbée par ces réflexions qu’elle sursauta au son d’un puissant klaxon. Elle se tourna d’un bond, et vit une grosse voiture rouge sur la piste qui conduisait de la grande route à la cabane de maman.

Jetant un coup d’œil du côté de Hoshkee, elle se rendit compte qu’il n’avait pas entendu l’automobile. Aussi, elle mit ses mains en cornet autour de sa bouche et cria : « Hoshkee ! Une auto ! Une auto rouge ! »

Sans attendre de réponse, elle se laissa glisser au bas du rocher aussi vite qu’elle le put. Lorsqu’elle rejoignit Hoshkee, il avait aussi entendu la voiture. Mais il ne pouvait la voir.

– C’est une grosse auto rouge, lui dit Hesbah. Hoshkee parut intrigué.

– Qui a une grosse auto rouge ?

Hesbah ne savait pas.

– Je vais aller voir, dit Hoshkee. Toi, garde les moutons. Et il s’éloigna en courant.

La piste passait de l’autre côté du gros rocher rouge. Hoshkee le contourna. Puis il se cacha derrière les buissons pour ne pas être vu par les occupants de la voiture. Lorsqu’elle eut passé, il revint en courant vers Hesbah.

– C’est oncle Ed cria-t-il très excité. Tante Martha et Nanabah sont avec lui, et le bébé aussi.

– Oh ! j’aimerais que ce soit le moment de rentrer ! dit Hesbah.

Hoshkee leva les yeux vers le soleil et secoua la tête. Le soleil était très haut. C’était trop tôt pour ramener les moutons.

– Peut-être que Nanabah viendra ici, dit-il.

Hesbah fit quelques pas en direction de la cabane, pour pouvoir surveiller le sentier. Au bout d’un moment, elle cria à Hoshkee : « Elle vient ! »

Nanabah apparut bientôt au coin du grand rocher rouge. Elle ressemblait beaucoup à sa cousine Hesbah. Elle était un peu plus grande et avait une année de plus. Elle avait la même figure ronde et brune, et les mêmes yeux noirs et brillants.

Comme Hesbah aussi, elle était vêtue d’un corsage de velours garni de boutons d’argent et d’une longue jupe de coton qui s’enroulait autour de ses chevilles lorsqu’elle marchait. C’était le vêtement que portaient toutes les fillettes et femmes navajos, sauf celles qui vivaient avec les hommes blancs.

Les trois cousins s’assirent à l’ombre des rochers. Mais Hoshkee ne put pas rester très longtemps. Il dut aller à la poursuite d’un mouton qui s’éloignait un peu trop.

– L’école reprend bientôt, dit Nanabah à Hesbah.

– Oui. Mais maintenant nous ne pourrons plus aller à notre petite école missionnaire C’est trop loin. Nous irons dans une école du Gouvernement.

– Laquelle ? demanda Nanabah avec curiosité. Hesbah fronça les sourcils.

– Je ne me souviens pas.

– Moi, je vais à Crohn Point ! annonça Nanabah.

– C’est cela ! C’est cela ! s’écria Hesbah. C’est là que nous allons ! Oh ! comme je suis contente que tu y sois aussi ! Ce sera moins terrible d’être loin de la maison si tu es là.

Nanabah était contente aussi.

– Nous serons peut-être dans la même classe dit-elle.

– Mais tu es plus âgée que moi.

– Oui. Mais de toute façon, nous nous verrons chaque jour, dit gaiement Nanabah.

Hesbah continua :

– Et le maître a dit qu’un missionnaire habite près de l’école. Il vient souvent, et il est un bon ami pour les garçons et les filles. Le connais-tu ?

Nanabah ne répondit rien. Hesbah la regarda et vit qu’elle avait l’air fâché.

– Qu’y a-t-il, Nanabah ? demanda-t-elle.

Nanabah explosa :

– C’est le missionnaire Bee. Il parle toujours de Jésus. Je me cache ; je me bouche les oreilles. Maman dit que je ne dois pas écouter les histoires sur le Dieu des hommes blancs. Et je ne les écoute pas !

– Mais c’est le Dieu de tout le monde, dit Hesbah.

– Non ! répondit farouchement Nanabah. Ce n’est pas le Dieu des Navajos ! Maman dit que des malheurs nous arriveront si nous écoutons l’homme blanc, et faisons ce qu’il dit et oublions les dieux navajos. L’homme blanc apporte toujours le malheur aux Navajos !

Hesbah secoua la tête.

– Si nous appartenons à Jésus, Jésus prend soin de nous.

– Jésus ne peut pas chasser les mauvais esprits. Les mauvais esprits sont fâchés, et nous rendent malades. Je suis Navajo, et je veux rester Navajo !

– Je suis aussi Navajo, dit Hesbah, mais une Navajo chrétienne.

Nanabah eut un rire amer.

– À ce moment Hoshkee les appela, et Hesbah en fut bien contente.

– Venez ici, criait-il. Viens, Nanabah ; regarde la cabane que nous avons faite hier.

Les deux fillettes s’avancèrent sur la roche plate sur laquelle Hoshkee et Hesbah avaient construit une petite cabane en branchages.

Ils y avaient fait une porte et une ouverture pour la fumée, et avaient même rempli les interstices avec de la boue ramassée dans le trou d’eau où les moutons allaient boire.

– Elle est exactement comme la cabane de maman, expliqua Hoshkee, seulement beaucoup plus petite.

– Nous avons dû prendre des vieux bouts de bois, ajouta Hesbah. La nouvelle, cabane de maman est faite de beaux rondins brillants.

– Nous aussi, nous avons une nouvelle cabane dit Nanabah, et une nouvelle auto.

– Nous ne savions pas que vous aviez une auto, avant de vous voir arriver, remarqua Hoshkee J’aimerais que nous en ayons une.

– Peut-être qu’un jour tu pourras venir.

– Où est votre nouvelle cabane ? demanda Hesbah.

Nanabah, fit un signe de tête – non pas dans la direction de la piste qu’ils avaient empruntée pour venir, mais à l’opposé.

– C’est loin derrière la vallée et derrière les collines. Personne ne peut la trouver.

– Pourquoi êtes-vous allés si loin ? s’étonna Hesbah.

Nanabah regarda fixement sa cousine avant de lui répondre.

– Je vais te dire pourquoi. C’est parce que nous ne voulons pas que le missionnaire vienne. Maman ne veut pas qu’il vienne l’ennuyer. Chaque fois qu’il vient, elle est fâchée.

Elle dit qu’il ne viendra jamais aussi loin, derrière les collines et les vallées. Puis elle sourit comme pour dire : nous voilà débarrassés de votre missionnaire !

– Le missionnaire a une jeep, dit Hoshkee.

Nanabah rit :

– Il n’y a pas de route à auto.

– Il peut aller à cheval, remarqua Hesbah. Nanabah rit de nouveau, et secoua la tête.

– Il n’y a pas de piste pour le cheval !

– Alors comment arrivez-vous chez vous ?

– Nous marchons ! Papa laisse l’auto au bout de cette piste, et ensuite nous marchons. Il y a des kilomètres et des kilomètres !

Hesbah avait de la peine à la croire. Hoshkee questionna : « Quinze kilomètres ? »

– Six kilomètres, répondit Nanabah. Mais il y a des collines très raides, et une quantité de rochers à escalader.

– Vous aimez habiter si loin ? demanda Hoshkee.

– Bien sûr, dit Nanabah. Papa n’aime pas mais maman et moi, oui.

Hesbah se tut un moment, puis elle dit :

– Le missionnaire viendra chez vous si vous avez besoin de lui.

Nanabah rit de nouveau :

– Nous n’avons pas besoin de lui. Nous ne voulons pas de lui.

Puis ils restèrent tous silencieux, jusqu’à ce qu’Hoshkee, regardant le ciel et voyant le soleil descendre rapidement vers l’horizon, dit :

– Nous pouvons rentrer les moutons maintenant.

Nanabah leur aida, à ramener les moutons. Puis ils se dirigèrent tous les trois vers le feu qui brûlait devant la cabane de maman. Ils flairèrent la bonne odeur du café chaud, et le fumet appétissant de la viande de mouton.

Hélène, la petite sœur de Nanabah, se mit à sourire et à gazouiller dans son berceau, lorsqu’elle les vit arriver. Et Ahway courut aussi vite que le lui permettaient ses petites jambes à la rencontre de Hesbah.

Bientôt ils furent tous assis autour du feu pour prendre le repas. Papa et maman joignirent les mains et fermèrent les yeux pour remercier Dieu de la nourriture qu’Il leur donnait et pour Lui demander de les bénir. Hoshkee et Hesbah firent de même.

Papa et maman priaient silencieusement, dans leur cœur. Hesbah et Hoshkee laissaient entendre un murmure. Mais oncle Ed et tante Martha ne prièrent pas du tout.

À peine avaient-ils commencé à manger, qu’oncle Ed dit :

– Demain, il vous faut venir voir notre nouvelle cabane.

– Nous ne connaissons pas le chemin, répondit maman en souriant à son frère.

Oncle Ed lui rendit son sourire :

– Si vous nous permettez de dormir ici cette nuit, vous pourrez venir avec nous demain. Nous vous montrerons le chemin. Mais vous trouverez qu’il y a beaucoup à marcher !

– Marcher ? dit papa en jetant un coup d’œil sur la belle auto neuve.

Oncle Ed se tourna vers tante Martha :

– Elle a choisi un endroit isolé. Elle a ses raisons. La voiture ne peut faire qu’une petite partie du trajet.

Tante Martha déclara :

– C’est un bon endroit ! Il y a beaucoup d’herbe pour nos moutons. Et la marche nous fait du bien.

Maman approuva :

– Bon, nous marcherons.

Hesbah n’avait pas très faim. Elle était préoccupée par ce que Nanabah lui avait dit : qu’elle fermait ses oreilles et son cœur lorsque le missionnaire parlait de Jésus. Comme c’était triste. Nanabah ne pourrait jamais être vraiment heureuse, elle ne voulait pas de Jésus.

Et tante Martha disait ne pas Le recevoir !

Au bout d’un moment, tante Martha dit à maman :

– Vous avez une belle cabane neuve.

– Oe, répondit maman. Dieu a été très bon pour nous. Nous sommes très heureux depuis que nous sommes devenus chrétiens. Dieu nous a envoyé beaucoup de bénédictions. Nous avons des moutons en grand nombre et une nouvelle cabane.

Tante Martha avait l’air mécontente :

– Peuh ! dit-elle. Nous ne sommes pas des chrétiens, et nous avons une nouvelle cabane, beaucoup de moutons, beaucoup plus de moutons que vous. Et nous avons une nouvelle auto. Le malheur vous frappera sûrement, parce que vous vous détournez de nos dieux.

Maman secoua la tête. Mais cela ne servait à rien de poursuivre la discussion. L’obscurité tombait. Les étoiles brillaient dans le ciel. Maman alla chercher des peaux de moutons et des couvertures et tous s’étendirent pour dormir.

Le lendemain, le soleil se leva dans un ciel couleur turquoise de toute beauté. Tout de suite après le déjeuner, tante Martha commença ses préparatifs pour le départ. Oncle Ed portait un gros sac sur ses épaules. Il était rempli des provisions qu’ils étaient allés chercher à la ville.

Nanabah avait un sac plus petit. Tante Martha portait sur le dos bébé Hélène dans son berceau de bois. Il restait encore d’autres choses pour maman et papa.

– J’aiderai Nanabah à porter son sac, dit Hesbah.

– Et nous porterons à tour de rôle bébé Hélène, pour que maman ne se fatigue pas trop, ajouta Nanabah.

Hoshkee devait rester avec grand-maman, pour lui aider à surveiller les moutons.

Ce fut une longue, longue marche. Il y avait beaucoup de rochers escarpés à escalader. Le sentier était étroit et tortueux. À un endroit il était si raide qu’il fallut s’agripper aux buissons de sauge pour se hisser.

Un peu plus loin, Nanabah grimpa la première, puis elle se pencha pour prendre bébé Hélène, afin que sa maman puisse monter à son tour. Du sommet de cette colline rocheuse, la vue plongeait sur une vallée verte, dans laquelle paissaient les moutons d’oncle Ed. Leur voisin le plus proche, Vieux Joe, gardait le troupeau.

La nouvelle cabane de tante Martha était bâtie contre les rochers, tout au fond de la vallée. Elle était ombragée par une nouvelle « chaîne » de rochers, mais le bon soleil chaud brillait sur la vallée verte où étaient les moutons.

– C’est magnifique, dit maman. Mais c’est si loin de la route. Et si l’un de vous tombe malade ? Que ferez-vous ?

Tante Martha rit.

– L’homme-de-la-médecine n’habite pas trop loin. Il n’a pas peur d’escalader les rochers. Et Vieux Joe est de l’autre côté des rochers ; il passe tous les jours avec les moutons.

Maman secoua la tête :

– Peut-être qu’un jour vous aurez besoin du docteur blanc.

– Non, jamais ! répondit fermement tante Martha. Nous sommes Navajos !

Oncle Ed montra à papa son corral. Il était encerclé de rochers presque tout autour. Oncle Ed n’avait eu à construire qu’une courte barrière de bois, et les moutons étaient bien à l’abri.

Nanabah et Hesbah couraient partout, regardaient tout. Hesbah regrettait que Hoshkee soit resté à la maison. Il aurait aimé cela.

Tard dans l’après-midi, maman, papa et Hesbah refirent le long trajet, parmi les collines et vallées et les rochers, en sens inverse. Ils furent heureux de se reposer autour du feu cette nuit-là.

Avant de se coucher, Hesbah confia à maman :

– Nanabah ne veut pas écouter l’histoire de Jésus.

– Je sais, répondit maman. Et elle essayera de t’empêcher d’écouter. Nous devons chercher à leur montrer, à elle, et à tante Martha, que le chemin de Jésus est le meilleur chemin.

Enroulée dans sa couverture, sur sa peau mouton, Hesbah pria : « Cher Jésus, aide-moi, s’il te plaît à montrer à Nanabah que le chemin de Jésus est le bon chemin. Je t’en prie, fais qu’elle et tante Martha et oncle Ed deviennent des chrétiens ».

À l’école

– Va aider Hoshkee à garder les moutons ce matin, dit un jour maman à Hesbah. Mais reviens de bonne heure. Tante Elsie vient aujourd’hui.

C’était une bonne nouvelle. Aussi bien Hoshkee qu’Hesbah aimaient tante Elsie. La pensée qu’elle allait venir les comblait de joie. Ils conduisirent les moutons parmi les rochers rouges jusqu’à une petite vallée où il y avait un peu d’herbe.

Toute la journée, ils surveillèrent le soleil. Il descendait si lentement ! Mais enfin Hesbah estima que c’était le moment de rentrer, et Hoshkee était d’accord.

Tante Elsie était là, assise avec Maman et Grand-maman, à l’ombre devant la cabane de maman. Hesbah s’élança vers elle tandis que Hoshkee ramenait les moutons dans le corral.

Tante Elsie tendit la main à Hesbah et l’attira tout contre elle.

Je t’ai apporté quelques nouveaux vêtements que tu mettras à l’école, dit-elle. Et Hesbah aperçut une valise posée par terre à côté d’elle.

Tante Elsie ouvrit la valise et se mit à en sortir des objets. Il y avait des souliers, des chaussettes, des pyjamas et des sous-vêtements pour Hesbah et pour Hoshkee. Et encore deux robes neuves pour Hesbah, et deux paires de blue-jeans pour Hoshkee Il sembla à Hesbah que les robes étaient bien courtes.

Tante Elsie souleva un joli manteau rouge.

– Aimerais-tu l’essayer ? demanda-t-elle.

Hesbah n’avait encore jamais porté de vêtements de cette sorte – ceux que portent les enfants blancs. Tante Elsie entra avec elle dans la cabane. Hesbah laissa glisser la longue jupe ample et son corsage de velours, et tante Elsie lui enfila, par la tête, la nouvelle robe.

– Va te montrer à maman, maintenant, dit-elle.

Hesbah sortit au moment même où Hoshkee arrivait du corral. Le jeune garçon resta bouche bée. Puis il se mit à rire.

– Je crois que « Vieux Bélier » a brouté le bas de la robe ! s’exclama-t-il en riant. Je crois qu’il a aussi pris une partie des manches !

Hesbah s’était arrêtée et regardait sa courte robe. Ses yeux se remplirent de larmes.

– Ne t’inquiète pas de ce que dit Hoshkee, intervint tante Elsie, et elle poussa Hesbah vers maman et grand-maman. « Vieux Bélier » aurait laissé un bord tout déchiré, ajouta-t-elle, en riant. Quand tu seras à l’école, tu verras que toutes les fillettes ont des robes comme celle-ci.

Hesbah regarda maman et vit qu’elle souriait.

– Tu ressembles à une petite fille blanche, maintenant.

– Oh ! non, dit grand-maman. Hesbah sera toujours notre petite bergère navajo. La robe est très jolie, mais j’aimerais qu’elle soit juste un peu plus longue.

Maman approuva, et tante Elsie montra que c’était facile de l’allonger ; maman pouvait défaire l’ourlet.

Il fut décidé que maman allongerait les deux robes. Puis Hesbah demanda :

– Est-ce que je peux enlever celle-là, maintenant ?

Et Hesbah se précipita dans la cabane. Lorsqu’elle ressortit dans sa longue jupe ample et son corsage de velours, tante Elsie remarqua :

– Tu restes la même, ma chère Hesbah, quels que soient les vêtements que tu portes. Et Hesbah se sentit de nouveau toute heureuse.

Ils restèrent assis à parler jusqu’au moment où ils entendirent le bruit d’un moteur.

Tante Elsie se leva et dit :

– Ce sont sûrement mes amis ; ils viennent me chercher.

Tous étaient tristes de voir partir tante Elsie. Ils savaient tous qu’ils ne la reverraient pas avant longtemps. Elle partait dans une autre école, car maintenant elle était institutrice.

Hesbah suivit la voiture des yeux jusqu’au moment où elle disparut dans une courbe de la piste. Un jour, elle aussi serait institutrice, comme tante Elsie. Il faudrait qu’elle travaille beaucoup dans la nouvelle école.

Maman appela :

– Regardez comme le soleil est bas ! Hoshkee, prépare du bois pour le feu : et toi, Hesbah, cherche les allumettes, et va voir ce que fait Ahway.

Pendant que maman disposait le bois par terre pour pouvoir allumer le feu, Hesbah emmena Ahway voir les moutons.

Ahway aimait les moutons. Elle tendit ses petits bras entre les pieux de la barrière pour attraper leur laine entre ses doigts potelés. Une chèvre passa son museau sous la barrière pour flairer sa robe. Ahway leva la tête vers Hesbah, et rit.

Hesbah alors s’assit brusquement et enlaça Ahway de ses deux bras.

– Je ne veux pas aller à l’école si loin de toi, murmura-t-elle, et une fois encore ses yeux se remplirent de larmes. Mais il faut que j’aille.

Il faut que j’apprenne, parce que quand je serai grande, il y aura beaucoup de travail pour moi. Le missionnaire dit qu’il y a du travail à faire pour Jésus.

Ahway échappa à l’étreinte de Hesbah. Elle ne comprenait pas du tout.

Soudain Hesbah leva un doigt ; elle avait entendu quelque chose.

– Écoute !

La petite Ahway prêta l’oreille ; ses yeux sombres brillaient. C’était le bruit des sabots d’un cheval. Il s’approchait, galopant en direction du corral. Et papa était sur le cheval. Il s’arrêta près des fillettes et se pencha de sa selle, en souriant.

– Soulève Ahway, dit-il à Hesbah, et toi, grimpe derrière moi.

Hesbah assit Ahway devant papa, puis monta derrière lui. Et ils partirent. Les petites mains brunes d’Ahway étaient agrippées à la crinière du cheval, et la fillette riait de tout cœur. Hesbah, cramponnée à la ceinture de papa, riait aussi. C’était si drôle ! Plus que jamais, elle souhaitait ne pas avoir à partir.

Ils firent trois fois le tour de la cabane au galop, puis papa les déposa près du feu.

– Oncle Ed sera ici demain matin, dit-il, nous partirons tous ensemble pour l’école, dans la grande auto rouge. Ce sera bien plus amusant !

– Oh ! non, s’écria Hesbah.

Oncle Ed arriva de bonne heure le lendemain. Nanabah était avec lui. Il avait arrêté la voiture un peu avant la cabane. C’était le bout de la piste. Puis il vint chercher les bagages d’Hesbah et d’Hoshkee.

Tout le monde fut bientôt prêt à partir. Papa, oncle Ed étaient assis devant. Maman et les trois enfants s’installèrent sur des couvertures à l’arrière. Maman voulait voir l’école. Grand-maman restait à la maison avec Ahway.

Puis la voiture se mit en route. Hesbah se dressa et se pencha pour regarder en arrière, jusqu’à ce que la cabane disparaisse de la vue. À ce même moment, la voiture passa sur une bosse, et Hesbah se retrouva brusquement assise. Tous rirent.

Nanabah commença à parler de l’école.

– Les habitudes de l’homme blanc sont très drôles. Il faut dormir loin au-dessus du sol, sur un lit ; il faut s’asseoir sur des chaises devant une table pour manger. Et nous devons parler tout le temps la langue de l’homme blanc.

– Vous feriez alors mieux de commencer tout de suite, suggéra maman.

Ce n’était pas facile de parler le langage de l’homme blanc. À la maison, ils parlaient navajo et pendant les longues vacances d’été, Hesbah et Hoshkee avaient oublié beaucoup de ce qu’ils avaient appris à l’école.

– Essayons, dit Hesbah. À l’hôpital, j’ai dormi sur un lit, haut au-dessus du sol. Au début, j’avais peur. Hoshkee n’a jamais dormi sur un lit. Je crois bien qu’il aura peur !

— Non ! Je n’aurai pas peur. Le lit ne veut pas me faire de mal.

Hesbah et Nanabah rirent.

– Tu auras peur de tomber ! dit Nanabah. Mais Hoshkee riait et secouait la tête.

– Je n’aurai pas peur ! répétait-il.

La piste, avec ses bosses, était amusante, mais ils furent contents de voir la voiture s’engager sur la grande route lisse, couverte d’un tapis noir.

Pendant des kilomètres et des kilomètres ils franchirent des collines. Enfin Nanabah se dressa pour regarder devant elle.

Hesbah et Hoshkee se levèrent d’un bond pour voir aussi. Il y avait plusieurs grands bâtiments, beaucoup plus grands que tous ceux qu’Hoshkee ait jamais vus. Ils avaient des rangées et des rangées de fenêtres.

La pensée qu’il faudrait vivre là-dedans rendait le petit garçon un peu soucieux. Comment parviendrait-il jamais à retrouver son chemin dans une si grande maison ?

Nanabah expliquait, en montrant du doigt.

– Cette maison, c’est l’hôpital ; celle-ci, le dortoir des garçons ; et c’est dans celle-là que Hesbah et moi dormirons ; là, c’est l’école, où sont nos maîtres.

Hesbah commençait aussi à se sentir perdue et seule. La vue de tous ces immenses bâtiments la rendait si petite !

La voiture tourna dans l’allée principale et s’arrêta devant l’un des bâtiments. Papa et oncle Ed sortirent. Nanabah enjamba le rebord de la voiture, et demanda à Hoshkee de lui passer sa valise. Puis papa fit descendre Hesbah et Hoshkee, pendant que maman lui tendait les bagages.

Ils montèrent un large escalier de pierre, et entrèrent par une grande porte dans une pièce, autour de laquelle il y avait une rangée de chaises. Ils durent attendre jusqu’à ce que l’homme derrière sa petite fenêtre fût prêt à les recevoir.

Hesbah resta à côté de papa lorsqu’il s’approcha du guichet pour donner les noms de ses enfants. Elle observait et écoutait. Nanabah aussi se tenait près de son papa, observant et écoutant.

– Je la vois ! s’écria-t-elle.

L’homme parlait naturellement la langue de l’étranger. Hesbah ne comprit pas toutes les questions qu’il posa. Et elle vit que papa avait de la peine à suivre. Mais enfin papa signa : ils étaient élèves de la grande école.

Hesbah observa l’oncle Ed aussi. Il ne pouvait pas signer, car il ne savait pas écrire. Hesbah le vit poser son pouce sur un tampon encreur, puis faire une marque à l’endroit où il aurait dû mettre son nom. Cela réconforta un peu Hesbah, de penser que son papa savait écrire.

Mais c’était oncle Ed qui savait ce qu’il fallait faire ensuite. Il les conduisit d’abord au dortoir des garçons. Hoshkee avait une envie terrible de retourner à l’auto, de se cacher sous les couvertures et de rentrer à la maison. Mais papa le prit par la main, et ils suivirent oncle Ed jusqu’au dortoir.

Une dame aux cheveux blancs était à la porte pour les recevoir. Hesbah et Nanabah pouvaient la voir du bas de l’escalier où elles attendaient. Nanabah murmura :

– C’est mademoiselle Blanche ! Elle a un autre nom, mais nous l’appelons mademoiselle Blanche.

– Est-ce une maîtresse ? demanda Hesbah.

– Non. C’est la maman blanche des garçons. Notre maman blanche, c’est mademoiselle Sourire.

Hesbah rit.

– Elle a un joli nom. Vous l’aimez ?

– Elle est gentille avec nous, et nous sommes gentilles avec elle, dit Nanabah.

Papa et oncle Ed revinrent sans Hoshkee. Puis papa et maman conduisirent Hesbah et Nanabah au dortoir des filles. Une minute plus tard, Hesbah se trouvait perdue dans une chambre pleine de fillettes. Elle entendit à peine maman lui dire au revoir.

Mlle Sourire chargea Nanabah d’aider Hesbah à ranger ses vêtements dans une armoire et de lui montrer les autres chambres composant le dortoir. Hesbah suivit Nanabah sans dire un mot. Elle avait envie de pleurer et de rentrer à la maison.

Nanabah se moqua d’elle.

– Cela ira mieux demain, dit-elle.

Le rêve d’Hoshkee

Hoshkee se sentait tout aussi petit et perdu qu’Hesbah. Mademoiselle Blanche le présenta à un autre garçon, Sam Tall.

– Sam va te montrer où ranger tes vêtements dit-elle, et il te fera visiter la maison.

L’armoire de Hoshkee était tout près de celle de Sam. Hoshkee n’avait que peu de chose à mettre dedans. Sam l’emmena ensuite voir le grand dortoir. Hoshkee avait les yeux rivés sur les rangées de lits étroits.

– As-tu déjà dormi dans un lit ? demanda Sam.

Hoshkee secoua la tête.

– Tu t’y habitueras, dit gentiment Sam. Peut-être que tu auras peur d’abord.

– Je n’ai pas peur, répondit Hoshkee. Mais il ne pouvait s’empêcher de se demander comment on faisait pour ne pas tomber en dormant.

Une cloche sonna. Hoshkee sursauta.

– Sonnerie pour le repas, expliqua Sam. Viens ! J’ai faim !

Hoshkee n’avait pas faim du tout, mais il suivit Sam. Le réfectoire était aussi grand que le dortoir. Hoshkee se dit qu’il était assez grand pour contenir à la fois la cabane de maman, et celle de grand-maman, et tous les moutons, et le corral.

Il y avait des rangées de tables. Mademoiselle Blanche était près de la porte. Elle sourit à Hoshkee, puis dit à Sam :

– Il s’assiéra à ta table. Occupe-toi de lui.

Hoshkee regarda autour de lui, avec l’espoir de voir Hesbah. II y avait beaucoup de filles, mais il ne put repérer ni sa sœur, ni Nanabah.

– Assieds-toi là, dit Sam, en tirant une chaise.

Hoshkee ne s’était jamais assis sur une chaise. Il se hissa sur son siège et se tint immobile. C’est une drôle de façon d’être assis, pensait-il, si haut, et avec les jambes pendantes.

S’asseoir par terre, avec les jambes repliées sous soi, c’est beaucoup mieux. Et il n’y a pas de risque de tomber !

Hoshkee ne mangea pas beaucoup. La nourriture ne voulait pas descendre. Elle n’avait d’ailleurs pas le même goût que celle que préparait maman. Il n’arrivait pas à avaler.

Après le repas, il sortit dans la grande cour avec les autres garçons.

– Nous allons jouer à la balle, dit Sam Tall.

Hoshkee s’assit par terre. Il cherchait l’auto d’oncle Ed. Elle n’était plus à l’endroit où il l’avait vue en dernier. Hoshkee réfléchit un instant, puis se leva.

Je la trouverai, je me cacherai sous les couvertures, et je retournerai à la maison.

Il se promena partout, mais ne trouva pas la voiture. Il revint alors dans la cour. Sam le cherchait.

– Nous rentrons maintenant. La cloche sonne.

Hoshkee retourna avec Sam dans le dortoir. En ouvrant la porte, ils entendirent de la musique, et Hoshkee aperçut quelque chose qui ramena un peu de joie dans ses yeux : la musique sortait d’une grande boîte, qui avait une longue rangée de dents blanches.

Hoshkee se souvint qu’Hesbah lui avait parlé d’un piano, à l’hôpital. Ainsi, il y avait ici un piano, et l’homme qui faisait la musique était le missionnaire Bee !

Le missionnaire se retourna et vit Hoshkee. Il sourit et lui tendit la main.

Hoshkee fut tout heureux de voir son propre missionnaire ! Il s’assit par terre avec d’autres garçons pour écouter la musique. Les plus grands étaient debout autour du piano et chantaient. Hoshkee était si content qu’il en oublia un peu sa solitude.

Après un moment, M. Bee arrêta de jouer. Et tous les garçons s’assirent, certains sur des chaises, les autres par terre. M. Bee leur dit alors qu’il serait leur ami, et qu’il viendrait trois fois par semaine pour leur parler de Dieu et de son Livre.

Tous ceux qui avaient envie de venir l’écouter étaient les bienvenus. Il termina par la prière.

Et maintenant, c’était l’heure de se coucher. Avant d’aller au lit, Hoshkee dut prendre un bain.

Sam lui montra comment faire. Il tourna une petite roue, et de l’eau tomba d’un tuyau sur sa tête, comme de la pluie. Hoshkee eut d’abord un peu peur, mais après la première surprise, il trouva amusant. L’eau était chaude. Elle giclait sur sa tête et sur ses épaules. Cela lui donnait une sensation de bien-être.

Enfin, revêtu de son nouveau pyjama, il grimpa dans le lit que Sam lui avait désigné. Mlle Blanche vint et borda les couvertures.

– Cela t’empêchera de tomber, dit-elle. Dors bien, Hoshkee !

Elle sortit. Les lumières s’éteignirent. Hoshkee se tenait tout tranquille, dans l’obscurité, étendu sur le dos. Au bout d’un moment, il étendit les mains, pour s’agripper aux rebords de son lit. Il n’osait pas se mettre sur le côté de peur de rouler en bas. Et il n’osait pas s’endormir. Il sentait qu’au fond il avait peur !

Chaque fois que ses yeux allaient se fermer, il les rouvrait tout grands. Il essayait de les garder ouverts. Mais il avait beau faire, ils se refermaient.

Enfin, il s’endormit. Mais, en se retournant dans son sommeil, il lâcha le bord du lit, sa main battit dans le vide, il prit peur et se réveilla en sursaut. Il était de nouveau là, couché, les yeux grand ouverts.

La chambre était silencieuse. Hoshkee supposa que tous les autres garçons dormaient. Mais bientôt il entendit un petit bruit. Quelqu’un bougeait. Il vit une lumière – une tache de lumière ronde bouger à l’autre extrémité de la pièce. Cela l’effraya. Il pensa aux mauvais esprits. Il allait se cacher la tête sous les couvertures lorsqu’il se souvint de quelque chose.

Hesbah avait raconté qu’à l’hôpital, l’infirmière entrait dans la chambre avec un petit bâton qui avait une lumière ronde. Il regarda, et distingua bientôt quelqu’un, passant d’un lit à l’autre. C’était sûrement, Mlle Blanche ! Il ne fallait pas qu’elle le trouve réveillé !

Hoshkee ferma les yeux et resta immobile. Il entendit les pas se rapprocher tout doucement. Ils s’arrêtèrent près de son lit. Il pouvait voir la lumière, même avec les yeux fermés. Puis la lumière s’éloigna, et il entendit les pas se diriger vers le lit suivant. Il ouvrit les yeux et suivit du regard Mlle Blanche jusqu’à ce qu’elle ait passé à tous les lits et ait refermé la porte.

Hoshkee désirait que ce soit le matin. Il resta couché longtemps, très longtemps. Jamais aucune nuit ne lui avait semblé aussi longue. Il avait envie de dormir, et il n’osait pas.

Tout à coup il s’assit. Il venait d’avoir une idée lumineuse ! Il rejeta ses couvertures, passa une jambe sur le bord du lit, puis l’autre. Il se laissa glisser jusqu’à ce que ses pieds touchent le sol, en prenant bien garde de ne pas faire le moindre bruit.

Puis il prit une couverture de son lit, s’enveloppa dans la couverture et se faufila sous le lit. Et en moins d’une demi-minute il dormait profondément par terre.

Hoshkee dormait, dormait. Bientôt il se mit rêver. Il rêvait que des garçons l’entouraient, et se moquaient de lui. Ils riaient si fort qu’ils le réveillèrent.

Hoshkee ouvrit les yeux. Et le rêve était la réalité ! Il y avait des garçons autour de lui, et ils se moquaient de lui. Qui étaient-ils ? Pourquoi riaient-ils ? Comment étaient-ils entrés dans la cabane de maman ?

Il se redressa d’un bond, et se heurta violemment la tête. Alors il se souvint : il n’était pas dans la cabane de maman ! Il était dans le dortoir de l’école, par terre, sous son lit !

Les garçons se mirent à scander :

– Hoshkee a peur de dormir dans son lit ! Hoshkee a peur de dormir dans son lit ! Hoshkee a peur…

Hoshkee sortit de dessous le lit, jeta sa couverture de côté, et sauta sur ses pieds.

– Hoshkee n’a pas peur ! Vous voyez ? Et il grimpa sur son lit et se coucha, pour le leur montrer.

Ils riaient tous. Mlle Blanche arriva alors en courant, pour connaître la cause de tout ce bruit.

– Hoshkee a peur de dormir dans son lit ! lui racontèrent les garçons, en riant. Il dort par terre ! Mlle Blanche sourit à Hoshkee.

– Demain, il n’aura plus peur, dit-elle. Il y a beaucoup de choses nouvelles pour Hoshkee, et il veut essayer de toutes ses forces de bien les apprendre.

Hoshkee ne se sentit alors plus aussi honteux.

Au déjeuner, il essaya de se servir de sa fourchette, de son couteau et de sa cuillère comme Sam le faisait. Il avait faim, et la nourriture était bonne.

Après le repas, Hoshkee aperçut Hesbah, et courut pour lui parler. Il lui raconta l’histoire du lit.

Hesbah rit.

– Je ne roule pas de mon lit, dit-elle. Bientôt tu aimeras dormir dans un lit doux.

– À l’école je dormirai dans un lit, répondit Hoshkee. Mais à la maison je dormirai sur une peau de mouton par terre. C’est mieux de dormir par terre.

De nouvelles amies

Dès sa première semaine à l’école, Hesbah eut deux nouvelles amies.

Tout d’abord, il y avait la petite Jenny Tall, sœur de Sam. Jenny était vraiment petite. Mais elle avait de très grands yeux. Et elle était toujours souriante. Elle fut la première à adresser la parole à Hesbah, et Hesbah sut tout de suite qu’elle aimerait Jenny.

Puis, le premier soir déjà, Mme Bee, la femme du missionnaire, vint voir quelques-unes des écolières. C’était un peu avant l’heure du coucher Jenny courut à la rencontre de Mme Bee et dès qu’elle s’assit, Jenny resta debout tout près d’elle.

Mme Bee l’enlaça de son bras. Chacun pouvait voir qu’elles s’aimaient bien les deux.

Toutes les petites filles indiennes étaient groupées autour de Mme Bee. Elle leur parla de leurs maisons, et de l’école.

– Plusieurs d’entre vous gardent les moutons, chez vous. Vous savez que les moutons ne peuvent pas se garder eux-mêmes. Ils s’écarteraient et s’égareraient. Savez-vous que nous sommes comme des moutons ?

Hesbah fit un signe d’assentiment. Oui, elle savait.

Mme Bee sourit à Hesbah.

– Et nous avons un Berger, n’est-ce pas ? Hesbah acquiesça de nouveau.

– Oe, Jésus, murmura-t-elle.

Mme Bee eut un sourire si doux que Hesbah sut qu’elle pourrait l’aimer autant que Jenny.

Lorsque ce fut l’heure du coucher, Mlle Sourire indiqua son lit à Hesbah. Il était placé entre celui de Jenny et celui de Nanabah.

Les fillettes rirent et bavardèrent tout en se préparant. Lorsqu’elles furent toutes couchées, Mlle Sourire leur dit :

– C’est bien. Maintenant, restez tranquilles, et nous allons prier.

Hesbah vit Jenny s’asseoir sur son lit et joindre les mains. Elle l’imita. Mlle Sourire pria, et elles chantèrent un verset de cantique.

Hesbah remarqua que Nanabah s’était assise comme toutes les autres, mais elle n’entendit pas sa voix. La prière terminée, presque toutes les fillettes se couchèrent et s’enroulèrent dans leurs couvertures. Jenny pourtant ne s’étendit pas, elle resta assise, les mains jointes. Hesbah comprit qu’elle priait encore.

Hesbah réfléchit un instant. Puis elle aussi s’assit, joignit les mains et pria pour papa et maman, pour Ahway et pour grand-maman, demandant Dieu de veiller sur eux tous.

Les lumières s’éteignirent. Hesbah se coucha, s’endormit le cœur léger. Elle était contente parce qu’elle avait deux nouvelles amies.

L’école commença le jour suivant. Hesbah fut mise dans la classe de Jenny. Nanabah était dans un degré supérieur. Aux récréations, les trois fillettes jouaient ensemble. Elles faisaient de la balançoire, jouaient au toboggan, ou aux chevaux de bois.

Hesbah préférait de beaucoup la glissoire au toboggan. C’était si amusant de grimper sur la petite échelle, de se laisser filer à toute allure, et de remonter en courant. Mais bientôt elle remarqua que Jenny restait assise, à l’écart.

– N’aimes-tu pas te glisser, Jenny ? lui demanda-t-elle une fois.

– Oh ! oui. Mais je suis si fatiguée. Il faut que je reste assise, et que je me repose.

Cela se reproduisait tous les jours. Hesbah apprit que Jenny n’était pas forte de santé. Elle ne pouvait pas jouer comme les autres. Elle devait se reposer très souvent. Hesbah allait parfois s’asseoir auprès de Jenny pour lui tenir compagnie.

Un jour, à la fin de la première semaine, Mlle Bee arriva au moment de la récréation. Elle regarda les fillettes jouer dans la cour. Puis voyant Jenny assise toute seule sur un banc, elle alla s’asseoir à côté d’elle.

Hesbah et Nanabah étaient sur les chevaux bois. Lorsque le carrousel s’arrêta, Hesbah se tourna pour faire un petit signe à Jenny comme elle le faisait toujours, et elle vit Mme Bee.

– Oh Nanabah ! Mme Bee est là. Allons vers elle, veux-tu ?

– Non, répondit Nanabah. Je ne veux pas. Mais Hesbah alla malgré tout vers Mme Bee. Celle-ci l’accueillit avec un sourire.

– Jenny m’a dit que tu étais sa meilleure amie.

Hesbah hocha la tête.

– Et tu es une amie chrétienne. C’est mieux encore. Aimerais-tu venir avec Jenny me voir chez moi, un après-midi après l’école ?

Les yeux de Hesbah brillèrent.

– Oh oui !

– Amène aussi Nanabah, ajouta encore M Bee. Puis elle se leva et s’en alla.

– Nous lui demanderons, dit Hesbah. Mais elle était bien sûre que Nanabah dirait de nouveau non.

Les soirs où Mme Bee venait dans le dortoir, Hesbah et Jenny suivaient toujours ses enseignements. Nanabah restait en général dans une autre pièce avec celles qui ne voulaient pas entendre parler de Jésus.

Un jour, Mme Bee invita Hesbah et Jenny à venir la voir le mercredi après-midi après l’école. Elle avait obtenu la permission de Mlle Sourire.

Les fillettes étaient très excitées à la perspective d’aller chez Mme Bee. Celle-ci habitait dans une jolie petite maison blanche, un peu plus loin que les bâtiments du Gouvernement. Un sentier conduisait à travers champs jusqu’à la porte d’entrée.

– Il nous faut demander à Nanabah si elle veut venir, dit Jenny le mercredi matin.

– Cela ne sert à rien, répondit Hesbah. Elle dira non. Elle ne veut pas entendre parler de Jésus.

– Il faut quand même lui demander, insista Jenny. Nous avons promis à Mme Bee de le faire. Et peut-être qu’une fois Nanabah écoutera.

Elles allèrent donc chercher Nanabah. Et Nanabah ne dit pas non ! Elle resta un moment silencieuse. Elle regardait dans la direction de la petite maison blanche.

D’autres filles lui avaient raconté tout le plaisir qu’elles avaient eu là-bas. Mme Bee avait des jeux, et des livres, et des crayons de couleur.

Enfin, elle dit :

– Oe. J’irai.

Elles partirent tout de suite après l’école. Mme Bee les vit arriver et leur ouvrit la porte. Elle fut particulièrement affectueuse envers Nanabah, et lui dit comme elle était heureuse de la recevoir.

Elle les introduisit dans une grande pièce – la chambre indienne, comme elle l’appelait. Les missionnaires l’avaient aménagée pour que leurs visiteurs indiens s’y trouvent à l’aise.

Au lieu de chaises, il y avait des couvertures par terre. Il y avait un foyer avec un bon feu de bois ; et une bouilloire pour préparer le café. L’une des parois était garnie de rayonnages chargés de jouets et de livres. De l’autre côté, il y avait deux grands casiers remplis d’ouvrages et de petits travaux pour filles.

Mme Bee leur montra tout.

– Aimeriez-vous venir tous les samedis après midi, pour apprendre à faire de jolies choses ? leur demanda-t-elle. D’autres jeunes filles viennent. Vous pourrez apprendre à broder, ou à coudre, à faire de la dentelle.

Hesbah et Jenny se regardèrent, et acceptèrent. Ce serait amusant !

– Et naturellement, nous prendrions le café avec des gâteaux, ajouta Mme Bee en souriant.

Elle se tourna vers Nanabah. Nanabah regarda un tableau fixé au mur, un tableau représentant des rochers, des moutons, et le soleil couchant.

– Viendras-tu aussi, Nanabah ? demanda M. Bee. Aimerais-tu faire un tableau de ta maison au milieu des rochers ?

Nanabah leva sur Mme Bee des yeux brillants. Elle aimait dessiner et colorier. Mais là, c’était différent. Ce tableau n’était pas fait avec des crayons comme les dessins qu’elle faisait à l’école.

– J’ai des couleurs d’aquarelle, dit Mme Bee et je te les prêterai pour que tu puisses peindre. Nous serons contentes de te voir venir.

Mme Bee leur offrit du café. Puis elle leur parla de la classe du samedi après-midi.

– Pendant que vous travaillerez de vos mains nous apprendrons des portions de la Bible. J’aimerais particulièrement que vous appreniez le très beau chapitre de Jean 14.

Naturellement, je vous raconterai aussi des histoires de la Bible. Et ensuite, nous bavarderons.

Sur le chemin du retour, Jenny dit à Nanabah :

– Je suis heureuse que tu viennes avec nous à la classe du samedi.

Nanabah secoua la tête.

– Je garderai mes oreilles fermées lorsqu’elle parlera de Jésus et qu’elle racontera des histoires de la Bible. Je n’écouterai pas. Mais peindre, voilà ce que je veux.

Hesbah trouvait que cela n’était pas bien. Mais Nanabah répétait :

– Maman se moque du missionnaire blanc quand il parle navajo. La langue de l’homme blanc ne peut pas apprendre les mots navajos. Pourquoi l’homme blanc essaie-t-il de dire les mots navajos ? Pourquoi les Navajos veulent-ils parler comme l’homme blanc ? Nous sommes des Navajos.

Les maîtres veulent me faire apprendre la langue de l’homme blanc ; mais moi je n’en ai pas envie. Nous avons une langue navajo ; et nous avons aussi une religion navajo.

Hesbah regardait le visage courroucé de Nanabah. Elle ne savait que répondre. Jenny vint à son secours.

– Ce n’est pas vrai, Nanabah. Mme Bee dit que Jésus comprend toutes les langues – celle de l’homme blanc, celle des Navajos, et toutes les autres langues. Jésus est le Dieu de tout le monde.

Les yeux-de Nanabah lançaient des éclairs.

– Mme Bee se trompe ! Regarde ! Elle montrait l’hôpital du doigt. Une famille navajo se dirigeait vers la porte, avec un enfant en pleurs.

– Pourquoi y a-t-il tant de Navajos malades Je vais te le dire ! L’homme blanc est venu et a amené le malheur ; il a fâché les dieux navajos, les bébés navajos tombent malades !

– Les enfants de l’homme blanc tombent aussi malades, remarqua Jenny. Et les enfants navajos sont malades même en n’étant pas chrétiens.

Furieuse, Nanabah se détourna.

Chaque samedi après-midi pourtant, elle alla chez Mme Bee. Une fois que Mme Bee racontait une histoire sur Jésus, Hesbah avait jeté un coup d’œil à Nanabah, et avait remarqué qu’elle écoutait. Mais se sentant observée, Nanabah avait tourné la tête.

Un paquet de l’étranger

Jenny restait de plus en plus souvent assise à observer ses amies jouer, sans se mêler à elles. Mlle Sourire était très bonne pour Jenny. Elle lui apportait une tasse de lait au lit. Mais Jenny ne se fortifiait pas.

Un jour, Mlle Sourire conduisit Jenny chez le docteur. Celui-ci déclara que Jenny avait le cœur faible. Elle devait se reposer tous les jours après le déjeuner. Elle ne pouvait suivre les classes que le matin, et ne pouvait pas du tout jouer dehors.

Hesbah se sentait bien seule sans Jenny. Mlle Sourire lui permettait de venir auprès d’elle l’après-midi après l’école, pour lui raconter tout ce qu’elle avait appris, et lire avec elle. Mme Bee venait souvent tenir compagnie à la petite malade, et prier avec elle.

Une fois qu’Hesbah était auprès de Jenny, Mme Bee arriva avec un gros paquet, tout enveloppé de papier brun.

– Regarde ce que je t’apporte !

Jenny contemplait le colis, et les beaux timbres. Elle y lut son propre nom. Alors, levant les yeux sur Mme Bee, elle demanda :

– Est-ce vraiment pour moi ? D’où vient-il ?

Mme Bee souriait.

– C’est à toi. Et je vais te dire d’où cela vient. De jeunes garçons et filles blancs, qui vivent bien loin d’ici, te l’envoient. Leur monitrice m’a écrit une lettre pour m’annoncer l’arrivée du paquet.

Jenny était de plus en plus perplexe.

– Pourquoi me l’envoient-ils ?

– Leur monitrice est une de mes amies, expliqua Mme Bee. Je lui ai écrit, il n’y a pas très longtemps, et je lui ai parlé de toi. J’ai raconté que tu étais malade, et que tu ne pouvais plus jouer avec les autres. Elle l’a dit aux enfants de sa classe d’école du dimanche, et ceux-ci ont désiré t’envoyer quelque chose.

Hesbah était impatiente de voir Jenny ouvrir le paquet. Aussi courut-elle demander des ciseaux à Mlle Sourire. Mme Bee coupa la ficelle. Puis Hesbah aida à Jenny à retirer le papier brun, à ouvrir la grande boîte qu’il enveloppait.

Il y avait plusieurs petits paquets blancs dans le carton, et par-dessus, une enveloppe. Jenny sortit une jolie carte. « Guéris-toi bien vite », lut-elle Et dans un coin, en petits caractères d’imprimerie : « L’Éternel est mon berger ».

Derrière, des noms étaient écrits à l’encre. Paul, Jessie, Rena, Henri, Arthur, Lettie.

— Ce sont les garçons et les fillettes qui ont envoyé le colis, expliqua Mme Bée. Hesbah ne tenait plus en place.

– Oh, je ne peux plus attendre ! Tu es si longue, Jenny !

Les joues de Jenny s’étaient colorées. La petite fille prit un des paquets blancs, enleva le papier de soie, et en sortit une poupée – une belle poupée avec des cheveux bouclés noirs !

– Oh ! s’exclama Hesbah.

Jenny tenait la poupée dans ses bras ; elle effleurait de ses doigts ses yeux, ses cheveux, sa jolie robe. Puis elle remarqua :

– Maintenant, je ne serai plus seule, plus jamais.

Mme Bee sourit.

– Es-tu souvent seule, Jenny, lorsque tes compagnes sont en classe, ou jouent dehors ?

– Pas toute seule, dit Jenny, en secouant la tête. Jésus est toujours là.

Jenny ouvrit l’un après l’autre les petits paquets. Il y avait un livre d’images à colorier, un joli pullover rouge, et une auto en caoutchouc.

– Les autos, c’est -pour les garçons, remarqua Hesbah.

– Oui, mais je l’aime. Je la ferai monter et descendre les collines de mon lit, et ainsi, je croirai qu’elle m’emmène à la maison. C’est peut-être Arthur qui a envoyé l’auto.

Jenny était ravie de tous ses nouveaux trésors. Et Hesbah était aussi heureuse que Jenny. Elle courut chercher Nanabah, pensant qu’elle aussi serait contente.

Nanabah ne sourit même pas. Au contraire, elle paraissait fâchée.

– Je ne sais pas pourquoi les enfants blancs envoient des choses aux enfants navajos. Je ne voudrais pas qu’ils m’envoient un paquet.

– Pourquoi ? Je vais te dire pourquoi ils envoient des choses, Nanabah. Les enfants de l’école du dimanche appartiennent à Jésus, et ils aimeraient que les enfants navajos appartiennent à Jésus. Voilà la raison !

Mais Nanabah, mécontente, s’en alla. Et elle ne venait presque jamais voir Jenny.

Le dimanche, Jenny allait à l’église, et à l’école du dimanche avec Hesbah. Nanabah ne les accompagnait pas. Jenny aimait entendre les histoires de la Bible. Elle les connaissait presque toutes par cœur, mais elle aimait à les écouter de nouveau.

Un dimanche matin, on leur raconta l’histoire de Zachée, qui était monté sur un arbre pour voir Jésus : il avait entendu des choses si magnifiques sur Jésus qu’il voulait le voir.

Une des fillettes dit :

– Moi, j’irais à la ville pour voir Jésus s’il y était, même si c’était très très loin. Je me faufilerais dans la foule pour aller tout près de Lui. Je crois que je suis encore plus petite que Zachée.

– Un jour, nous le verrons tous, ajouta le moniteur. Si nous L’aimons, nous serons heureux de Le voir. Mais si maintenant nous ne L’aimons pas, nous aurons peur lorsque nous Le verrons.

Après le déjeuner, Jenny alla se reposer, comme tous les autres jours. Mlle Sourire permit à Hesbah d’aller la voir. Et Hesbah demanda à Nanabah de l’accompagner.

Elles s’approchèrent sur la pointe des pieds du lit de Jenny. La fillette avait les yeux fermés ; elles crurent qu’elle dormait. Les entendant arriver, Jenny ouvrit les yeux et leur sourit. Hesbah lui trouva les yeux très grands et brillants.

– As-tu fait un beau rêve, Jenny ? lui demanda-t-elle.

– Oui. J’ai rêvé que je faisais comme Zachée ; mais je grimpais sur de gros rochers rouges pour voir Jésus, pas sur un arbre. C’était dur de monter, et puis je ne l’ai pas vu. Je me suis réveillée, et j’étais triste. Mais maintenant je ne suis pas triste. Je sais…

Elle s’assit brusquement, et poursuivit :

– Sais-tu quoi ? Je crois que je vais voir peut être bientôt Jésus !

Hesbah et Nanabah avaient les yeux fixés sur elle.

– Où ? murmura Hesbah.

– Au ciel. Je crois qu’il va bientôt venir pour me prendre au ciel, parce que je ne deviens pas du tout plus forte.

Nanabah était sur le point de s’en aller, mais Jenny l’arrêta.

– Nanabah, n’aimes-tu pas Jésus ?

Nanabah ne répondit rien. Elle se dirigea vers la porte.

Jenny l’observait ; elle soupira et parut triste.

À ce moment-là, Mlle Sourire ouvrit la porte pour voir ce que devenaient les fillettes. Elle fut surprise de rencontrer Nanabah, sortant seule.

– Elles parlent trop longtemps, expliqua Nanabah avec humeur.

Jenny aperçut alors Mlle Sourire. Rejetant ses couvertures en arrière, elle sortit de son lit, et dit :

– Je viens.

Dès lors, Hesbah aima encore davantage Jenny, mais la pensée qu’elle s’en irait peut-être bientôt l’attristait.

Nanabah cherchait à éviter Jenny. Mais elle pensait et repensait à ce que Jenny avait dit. Est-ce que Jenny était vraiment très malade ? Verrait-elle vraiment Jésus si elle mourait ?

Nanabah essayait de chasser ces pensées, mais chaque fois qu’elle voyait Jenny, elle se souvenait de son heureux sourire lorsqu’elle avait dit qu’elle verrait peut-être bientôt Jésus.

Les vacances de Noël

Hesbah et Hoshkee ne se voyaient pas très souvent à l’école. Hesbah était dans le bâtiment réservé aux filles, et Hoshkee, dans celui réservé aux garçons. Mais parfois, ils se retrouvaient après déjeuner.

Un jour Hoshkee dit à Hesbah :

– Nous avons un calendrier dans notre chambre. Chaque jour, la maîtresse enlève un jour. Elle a marqué en rouge les jours de Noël. Nous regardons quand arrivent les jours rouges sur le calendrier.

Hesbah demanda à sa maîtresse de marquer les jours de vacances de Noël sur le calendrier de sa chambre. C’était amusant de voir ces jours se rapprocher de plus en plus. Hesbah ne pouvait plus attendre lorsqu’elle se mettait à penser à maman, à papa, à la petite Ahway, et naturellement aussi à grand-maman.

Avant les vacances et le retour à la maison, il devait y avoir une fête de Noël à l’église. La classe d’Hesbah avait appris un cantique chez Mme Bee.

Nanabah prétendait qu’elle ne pouvait pas chanter. Et Jenny n’était pas assez bien pour monter sur la scène avec ses compagnes.

La veille de la fête, oncle Ed arriva de bonne heure. Tante Martha l’avait envoyé chercher Nanabah. Et celle-ci était bien contente de ne pas avoir à rester pour la fête.

Oncle Ed invita Hesbah et Hoshkee à partir avec lui, mais ils voulaient rester. Papa avait promis de les ramener à la maison d’une façon ou d’une autre le lendemain. Ils pourraient peut-être rentrer avec Sam Tall.

Le jour suivant, à dix heures, la sonnerie de la cloche rassembla tout le monde à l’église pour la fête. De nombreux pères et mères étaient là.

Lorsque ce fut le tour de la classe de Hesbah de se produire, la fillette monta sur la scène avec les maîtres, mais elle oubliait de chanter ! Il y avait tant de monde, tant de regards dirigés sur elles. Hesbah regardait de tous côtés, cherchant maman et papa.

Enfin, Mme Bee appela doucement : « Hesbah ! » et alors elle commença à chanter.

Hoshkee chanta avec la classe des garçons, et lorsqu’il fut de retour à sa place, il se pencha sur l’épaule de Hesbah et murmura :

– Je les ai vus !

Ce n’était évidemment pas bien de parler, mais Hesbah était contente. La fête terminée, son frère et elle se précipitèrent vers la porte où papa et maman attendaient avec Ahway.

Ils se rendirent ensemble dans la grande pièce où les missionnaires et les maîtresses avaient préparé de bonnes choses à manger. Et il y avait des cadeaux pour chacun des petits. Ahway reçut une grosse balle aux belles couleurs vives.

Puis ce fut le moment du départ. Hoshkee marchait avec papa qui portait sa valise. Il demanda :

– On rentre avec Sam Tall ?

Papa souriait.

– Non !

Personne d’autre ne vivait près de la cabane de maman. Hoshkee ne comprenait pas comment papa et maman étaient venus, si ce n’était pas grâce à Sam Tall. C’était un beaucoup trop long trajet pour le cheval et le char.

– Avec qui allons-nous ? demanda-t-il enfin.

– Attends, et tu verras, répondit papa en souriant de nouveau.

Hoshkee regarda dans la direction du dortoir des filles. Hesbah arrivait, avec Ahway trottinant à ses côtés ; maman suivait.

Papa ouvrit la marche ; il dépassa les voitures les jeeps parquées le long de l’allée, et arriva à la grosse auto de Sam Tall. L’ami de Hoshkee, le petit Sam, était déjà installé avec sa petite sœur Mollie.

La maman de Sam était aussi là ; elle préparait un confortable lit de couvertures pour Jeanne. Hoshkee s’arrêta un instant pour parler au petit Sam.

Le grand Sam arriva, et lui donna une tape amicale sur l’épaule.

– Alors, dit-il en riant, tu ne viens pas avec moi ? Tu es trop fier ?

Hoshkee ne savait pas que répondre. Il tourna tête juste à temps pour voir papa placer sa valise dans le coffre d’une petite auto bleue. Il ouvrit d’immenses yeux et partit en courant.

Papa avait ouvert la porte de la voiture et restait là, souriant et heureux. Et alors Hoshkee comprit : c’était leur auto, la leur !

Papa monta dans la voiture.

– Viens ! dit-il à Hoshkee, et d’un bond Hoshkee le rejoignit ! Il allait voyager dans l’auto de son père ! Il sortit de nouveau, en fit le tour, pour l’admirer.

Hesbah arrivait ; elle était tout aussi fière et heureuse que Hoshkee. La petite voiture bleue était le plus beau véhicule qu’ils aient jamais vu. Elle n’était pas absolument neuve, mais la peinture était éclatante, et les coussins des sièges n’avaient que quelques marques d’usure. L’arrière était propre, et maman avait apporté des couvertures pour préparer des places confortables.

Maman installa Ahway, fit monter Hoshkee et Hesbah, puis se mit devant avec papa.

Et ils partirent. Hoshkee et Hesbah agitèrent la main à Sam, Jenny et Mollie.

– Nous sommes riches maintenant ! constata Hoshkee, alors qu’ils franchissaient la grille. Hesbah fit un signe d’assentiment.

– C’est parce que nous sommes des chrétiens. Jésus donne beaucoup à ceux qui Le servent.

Jamais ils n’avaient fait un si beau voyage. Le ciel était couvert de nuages noirs, et les flocons de neige tourbillonnaient autour d’eux. Ils devaient se blottir au fond de la voiture pour être à l’abri du vent glacial ; et même emmitouflés dans leurs couvertures, ils frissonnaient.

Mais ils étaient heureux là, serrés l’un contre l’autre ; et le petit visage brun de Ahway, émergeant d’une grosse couverture, était tout souriant. Le bonheur de leur cœur était comme un feu qui leur communiquait sa chaleur.

Les pneus sifflaient sur la route noire et lisse. Les grands bâtiments du Gouvernement disparurent bientôt derrière les collines. La voiture s’engagea sur la route pierreuse et bosselée, puis rejoignit enfin la piste sablonneuse conduisant directement à la cabane de maman.

Un brusque virage précipita Hesbah sur Hoshkee ; et Ahway sur Hesbah. Les enfants se mire à rire ; et l’auto s’arrêta. Ils étaient à la maison. Grand-maman les attendait. Son vieux visage, ridé, était rayonnant.

Hoshkee fut le premier dehors. À peine eut-il salué grand-maman, qu’il partait déjà en courant vers le corral.

– Viens voir les moutons et les agneaux, cria t-il à Hesbah.

Hesbah le rejoignit, et ensemble, ils coururent partout pour revoir les vieilles choses familières. Oh ! que c’était bon de se retrouver à la maison !

Lorsqu’ils rentrèrent, maman préparait des galettes frites sur le foyer. Il faisait trop froid et venteux pour manger dehors. L’intérieur de la petite cabane était chaud et confortable. Le feu crépitait.

La viande de mouton bouillie avait un fumet meilleur que jamais. Et c’était si bon d’être assis sur des couvertures autour du feu pour manger.

Tout de suite après le repas, Hoshkee prit sa couverture et se blottit sur sa vieille peau de mouton.

– C’est mieux qu’un lit, dit-il ; et il s’endormit aussitôt profondément.

Hesbah s’enroula aussi dans sa couverture, sur sa peau de mouton, mais avant de dormir, elle parla à maman de Jenny. Elle lui raconta le rêve de Jenny, et aussi que Jenny croyait que bientôt Jésus allait l’emmener.

Maman avait l’air triste.

– Elle est très pâle et maigre, remarqua-t-elle.

Le lendemain, le vent froid était tombé, et un chaud soleil entrait par la porte ouverte de la cabane. Lorsqu’Hesbah et Hoshkee sortirent, la neige devant leur demeure avait presque disparu.

– Prépare un bon feu, Hoshkee, dit maman, et nous mangerons dehors.

Le repas était prêt quand papa arriva. Il flaira avec satisfaction le bon café fumant. Ils s’assirent tous par terre sur des couvertures. Hesbah et Hoshkee joignirent les mains pour prier, comme ils le faisaient à l’école. La petite Ahway joignit aussi ses menottes potelées, et leva les yeux vers papa.

– Le missionnaire a appris à papa à prier à haute-voix, expliqua maman. Nous prions tous les jours ensemble.

Papa demanda à Dieu de bénir leur nourriture, et de bénir le missionnaire ; et il le remercia pour toutes les bonnes choses qu’Il leur avait données.

Pendant qu’ils mangeaient, maman dit :

– C’est bon d’être chrétien, parce que Dieu prend soin de nous. Depuis que nous avons entendu parler de Jésus, nous avons une nouvelle cabane. Personne n’a été malade. Les moutons ne sont pas malades. L’herbe est abondante, et les moutons ont de la belle laine. Papa vend la laine à un bon prix, et il vend aussi les agneaux.

– Et nous avons une voiture, ajouta papa.

Hoshkee acquiesça joyeusement :

– C’est très bon d’être chrétien.

Hesbah ne disait rien, et paraissait troublée.

Elle pensait à Jenny.

– Sam Tall, est-il aussi chrétien ? demanda t-elle soudain.

– Oe ! répondit papa. C’est un très bon chrétien. Sa femme aussi est une chrétienne. Puis il ajouta :

– Il y a déjà longtemps que Sam a une voiture.

– Mais la petite Jenny est toujours malade, objecta Hesbah.

Maman réfléchit un instant.

– La femme de Sam a perdu beaucoup de moutons par la maladie.

Une pensée traversa l’esprit de Hoshkee « Ils ne sont peut-être pas de bons chrétiens ! »

Ils mangèrent en silence pendant un petit moment. Enfin grand-maman dit :

– Le missionnaire a expliqué qu’il ne fallait pas regarder à l’extérieur pour savoir si quelqu’un était véritablement chrétien. Peut-être que Sam n’est pas un vrai chrétien. Peut-être que Jésus n’est pas réellement dans son cœur.

Mais maman observa :

– Même les missionnaires ont des malheurs. Leur petite fille a été très malade et est morte il y a bien longtemps. Et ils sont de bons chrétiens.

Aucun d’entre eux ne parvint à résoudre ce problème. Si Dieu bénit ses enfants, pourquoi leur arrive-t-il des malheurs ?

Après le repas, Hesbah et Hoshkee filèrent escalader les rochers, et se poursuivre autour des buissons de genévriers. Puis ils allèrent voir les moutons. Papa les surveillait.

– Il vous faut garder les moutons, maintenant leur dit-il.

Hoshkee et Hesbah redevinrent ainsi des petits bergers.

Les enfants étant là pour s’occuper des moutons, maman put terminer les couvertures qu’elle tissait, et papa, quelques bracelets en argent que lui avait commandés un marchand.

En été, maman installait son métier dehors sous un abri couvert. L’hiver, le métier était à l’intérieur de la cabane, suspendu au plafond. Maman était assise par terre, et travaillait avec agilité de ses doigts, tissant les laines aux couleurs vives dans la trame, et les pressant fermement vers le bas.

Ses couvertures étaient toujours magnifiques et très bien faites. Le marchand en prenait autant qu’elle pouvait en donner.

Tout en travaillant, maman pensait à ce qu’elle achèterait avec l’argent – de la farine et de la viande, des pommes de terre, et peut-être des oranges pour un dessert. Et s’il y avait assez, elle achèterait des souliers pour les enfants…

Les vacances étaient presque terminées lorsque papa partit à la ville pour vendre les couvertures et les bracelets au marchand. Hoshkee voulait l’accompagner, mais papa lui dit de rester à la maison et d’aider Hesbah à garder les moutons.

Le soleil se couchait lorsqu’Hoshkee et Hesbah ramenèrent les moutons. Dès qu’ils les eurent rentrés dans le corral, ils coururent à la cabane de maman ; ils avaient hâte de voir ce que papa avait rapporté de la ville.

L’auto n’était pas à sa place habituelle, mais ils avaient entendu le ronflement d’un moteur dans la prairie, à peu près une heure auparavant.

Hesbah poussa vigoureusement la porte de la cabane, et s’arrêta court. Ahway sanglotait. Grand-maman, assise sur une couverture auprès d’elle, paraissait très triste, et ne cherchait pas du tout à la consoler. Et maman, penchée sur le feu, avait des larmes dans les yeux.

Hesbah et Hoshkee se tenaient là, immobiles, regardaient ; ils ne savaient pas que penser ni que dire.

Maman mit encore un morceau de bois sur le feu, recueillit Ahway dans ses bras, puis vint s’asseoir à côté de grand-maman. Elle regarda tristement Hesbah et Hoshkee.

« Papa n’a rien ramené à la maison », dit-elle enfin. « Les couvertures sont loin, les bracelets sont loin, mais pas d’argent… rien ».

Et elle leur raconta la triste histoire. Papa était allé à la ville pour vendre les couvertures et les bracelets. Le marchand avait tout pris et avait payé papa. Mais Hache Redoutable était là. Il avait parlé à papa, lui avait demandé de venir boire avec lui.

Papa savait que ce ne serait pas bon, et il avait dit : « Non ». Hache Redoutable s’était alors fâché. Il était sorti du magasin derrière papa. Tout à coup il avait bousculé très fort papa, qui était presque tombé. Puis il s’était enfui en riant.

Papa était allé à l’épicerie chercher ce qu’il lui fallait. Il avait un gros sac, bien rempli. Mais lorsqu’il avait voulu prendre son porte-monnaie pour payer, il n’était plus dans sa poche ! Il avait alors compris pourquoi Hache Redoutable l’avait poussé. Il l’avait bousculé pour qu’il ne sente pas sa main lorsqu’il prendrait le porte-monnaie dans sa poche !

Papa avait laissé son sac, et était parti à la recherche de Hache Redoutable. Sam Tall avait rencontré papa et avait vu qu’il était très fâché.

Papa lui avait raconté la triste histoire. « Je ne rentrerai pas à la maison avant d’avoir mon argent », avait-il dit à Sam. Et Sam s’était arrêté pour le dire à maman.

Papa rentra très tard, ce soir-là ; Hesbah et Hoshkee dormaient déjà. Et le lendemain, il sortit les moutons de très bonne heure, avant que Hesbah et Hoshkee ne soient réveillés.

Lorsqu’ils furent rassemblés autour du feu pour essayer de manger quelque chose, Hesbah rappela : « Aujourd’hui, c’est Nouvel an. Il y a une réunion à l’église ».

Maman s’en souvenait. Mais ils ne pouvaient pas y aller. Il n’y avait personne pour conduire la voiture. Et ils étaient trop malheureux.

Ce fut une triste journée de Nouvel an.

« Le missionnaire aura peut-être remarqué notre absence », dit Hesbah. « Et il viendra voir pourquoi nous n’étions pas à la réunion ».

Le missionnaire vint en effet le lendemain. Maman lui raconta tout. Elle lui dit que papa était parti avec les moutons et qu’il n’était pas revenu. Le ciel était sombre, et un vent froid soufflait. « Je vais essayer de le retrouver », dit le missionnaire.

Et il s’en alla, le visage dressé contre la tempête. Maman le regarda s’éloigner.

« Comme il est bon pour nous ! » dit-elle à Hesbah. « Il est comme Jésus. Il part chercher la brebis perdue ».

Le missionnaire avait l’air triste lorsqu’il revint. « Il ne veut rien entendre. Mais, prions pour lui, afin que Jésus incline son cœur à écouter ».

Papa rentra peu après. Maman entendit le bêlement des moutons et envoya Hoshkee aider papa. Puis elle se dirigea vers la porte. Elle aperçut papa monter dans la petite auto bleue, et filer le long de la piste, laissant Hoshkee se débrouiller tout seul.

Hoshkee ramena les moutons dans le corral et entra en courant.

« Papa est très fâché ! » expliqua-t-il. « Il dit que ce n’est pas bon d’être chrétien ! »

Papa ne rentra pas à la maison pour la nuit.

Avant de se coucher, Hesbah et Hoshkee s’agenouillèrent avec maman, pour demander à Dieu de prendre soin de lui.

Mais Hoshkee avait de l’amertume dans le cœur. « Voilà les malheurs qui commencent », dit-il à Hesbah. « Jésus ne nous aime peut-être plus ».

Hesbah se souvint de ce que Nanabah lui avait dit que des malheurs les frapperaient parce qu’ils avaient suivi la religion de l’homme blanc.

Le lendemain, Ahway était malade, et maman très triste.

Peu après le repas, ils entendirent une voix d’homme appeler ; ils se précipitèrent tous dehors en pensant que c’était papa. Mais c’était oncle Ed. Il conduisait Nanabah à l’école, et il s’était arrêté pour saluer.

Maman lui raconta l’histoire ; il secoua la tête et dit : « les mauvais esprits vous ont trouvés ».

Maman ne répondit pas. Elle se tourna vers Hesbah et Hoshkee. « Vite, préparez-vous ! » leur dit-elle. « Vous pourrez retourner à l’école avec oncle Ed ».

Des surprises

La plupart des enfants étaient heureux de retourner à l’école. Mais Hesbah et Hoshkee étaient tristes. Et Hoshkee était aigri, et de mauvaise humeur.

– Hoshkee, c’est à ton tour d’aider à la cuisine, dit Mlle Blanche dès le premier matin.

Hoshkee n’avait pas la moindre envie de travailler ; il alla cependant à la cuisine. Tandis que les grands lavaient la vaisselle, les plus petits, dont Hoshkee, enlevaient, les yeux des pommes de terre qui seraient servies au repas.

Tous ces garçons bavardaient et plaisantaient en travaillant ; seul Hoshkee n’ouvrait pas la bouche. Il était de mauvaise humeur et en avait assez d’être sage.

Lorsqu’il apercevait Hesbah, il disparaissait. Il ne voulait pas lui parler. Mais un jour, Hesbah le coinça à la sortie du réfectoire ; il lui raconta alors ce qu’il ressentait.

– Jésus ne nous aime plus. Il a permis qu’un méchant homme prenne l’argent de papa. Pourquoi ne ramène-t-il pas papa à la maison ? Où est papa ? Et l’auto a disparu, aussi elle est peut-être démolie.

Hesbah ne savait pas que répondre. Il semblait bien que Jésus ne les aimait plus.

Ce jour-là Hoshkee était donc occupé à la cuisine. Il vit une grosse corbeille de pommes sur la table près de la porte. Hier aussi, il y avait un panier plein de pommes là, et en sortant, il en avait pris une. Cette fois, il avait suspendu son manteau tout près de la table. Il avait décidé d’en remplir les poches et la doublure de son manteau.

Ensuite, il s’échapperait, et il aurait des pommes à manger jusqu’à… jusqu’à ce que… Oui, il s’enfuirait, et peut-être qu’il trouverait papa. Il prendrait les pommes seulement pour montrer à Dieu qu’il ne se souciait plus du tout d’être bon.

Leur travail terminé, les garçons se hâtèrent de sortir. Hoshkee alla chercher son manteau sans se presser. Il s’arrêta près du panier de pommes. Personne ne vit ce qu’il faisait. Mais lorsqu’il franchit la porte, ses poches et son manteau étaient gonflés.

Il ferma la porte. Puis, tout à coup son cœur cessa de battre. Là, sur l’escalier, il y avait Mlle Blanche !

– Alors, Hoshkee, tu as bien travaillé ?

– Oui, M’zelle, et Hoshkee chercha à passer. Mais Mlle Blanche l’arrêta.

– Comme tu es gros, ce matin, Hoshkee ! dit elle. Qu’as-tu bien pu fourrer dans tes poches ?

Hoshkee baissa la tête. Elle le prit par l’épaule et ne le laissa pas aller, bien qu’il se débattit pour s’échapper.

– Montre-moi, Hoshkee.

Il sortit une pomme de son manteau.

– En as-tu encore ?

– Oui, M’zelle.

– Rapporte-les toutes à la cuisine, Hoshkee et viens avec moi.

Elle le suivit. La cuisinière regarda avec surprise Hoshkee sortir une dizaine de pommes de son manteau, et les mettre dans la corbeille.

– Hoshkee a été méchant, expliqua Mlle Blanche. Je l’emmène avec moi.

Personne ne sait ce qui se passa entre Mlle Blanche et Hoshkee lorsqu’il se trouva seul avec elle dans sa chambre. Elle lui dit probablement que Jésus était attristé lorsque nous étions méchants, et le pressa de demander à Jésus de lui pardonner.

Hoshkee ne répondait rien. Il était de plus en plus fâché. Il ne regrettait rien et ne demanderait pas pardon. Elle l’envoya alors se coucher pour réfléchir.

À l’heure du souper, Mlle Blanche le fit chercher par Sam. Hoshkee prit son repas sans dire un mot. Puis il alla avec Sam suivre la classe du missionnaire Bee. Il ne voulait pas y aller, mais Mlle Blanche lui en donna l’ordre. M. Bee parla de Dieu, mais Hoshkee ferma les oreilles et son cœur à tout ce qu’il disait. Et il fut heureux de retrouver son lit.

Le lendemain était un samedi. Dans le dortoir des filles, chacune avait sa tâche. Les unes enlevaient la poussière et balayaient. D’autres faisaient des raccommodages ou étaient occupées ailleurs.

Nanabah et Hesbah étaient dans la salle de couture. Une de leurs aînées leur montrait comment employer la machine à coudre.

– Vous placez votre ouvrage ainsi, expliquait-elle en faisant la démonstration. Puis vous descendez le petit pied. Vous appuyez sur la pédale…

Hesbah entendait à peine ce qui se disait. Elle était préoccupée par les malheurs, qui s’étaient abattus sur eux. D’abord l’argent avait disparu. Puis papa était parti. Et maintenant, Hoshkee avait été surpris en train de voler. Elle en éprouvait de la honte devant Nanabah.

– Eh bien, Hesbah, Assieds-toi ici, et essaie, dit la grande.

– Je ne peux pas, murmura Hesbah.

– Mais oui, tu peux, encouragea-t-elle. À ce moment une voix appela :

– Hesbah, Mlle Sourire t’attend dans le parloir !

Hesbah était heureuse de s’en aller. Mais que pouvait bien vouloir Mlle Sourire ? Y avait-il un nouveau malheur ?

– Quelqu’un aimerait te voir, dit la surveillante qui se tenait sur le pas de la porte. Elle se retira de côté, et papa était là !

Hesbah courut à lui. Il sourit et posa la main sur sa tête.

– Veux-tu venir passer le dimanche à la maison avec moi ? demanda-t-il en navajo.

Hesbah ne répondit pas, mais questionna :

– Est-ce que maman est là ?

– Non. Nous allons à la maison pour la voir. Nous lui ferons la surprise.

– Hoshkee aussi ?

– Oui, Hoshkee aussi. Mlle Blanche permet.

Hesbah se tourna alors vers Mlle Sourire. D’un signe de, tête, celle-ci lui accorda la permission qu’elle demandait.

À ce moment Nanabah jeta un coup d’œil par la porte pour voir ce qui arrivait à Hesbah. Papa l’aperçut.

– Aimerais-tu venir avec nous ? lui demanda-t-il.

Nanabah ne savait pas très bien que répondre. Mlle Sourire l’engagea à aller, et la question fut ainsi réglée.

Peu après, ils se retrouvaient tous dans la petite auto bleue. Hoshkee était assis à côté de papa. Il était heureux de constater que la petite voiture était entière. Hesbah et Nanabah étaient installées derrière.

Ils ne parlèrent pas beaucoup pendant le trajet. Hesbah se sentit heureuse lorsque, enfin, ils s’engagèrent sur la piste conduisant à la cabane de maman. Elle se redressa pour voir si maman les entendrait arriver.

Maman les entendit. Elle sortit de la cabane, avec la petite Ahway cachée derrière sa longue et ample jupe. Oh, comme elle fut heureuse de les voir tous !

Quand ils furent dans la cabane, assis autour du feu, papa raconta son histoire. Il avait d’abord été très, très fâché contre Hache Redoutable, parce qu’il lui avait pris son argent. Et puis, fâché contre Dieu, qui avait permis que Hache Redoutable s’enfuie avec l’argent.

Il avait cherché partout Hache Redoutable, mais il ne l’avait pas trouvé. Et puis ce matin, il s’était réveillé, couché par terre sur un sentier. Le missionnaire Bee était à genoux à côté de lui.

– Quelqu’un a averti le missionnaire Bee et il m’a trouvé. Il m’a montré que j’avais péché contre Dieu. Il a vu que j’avais faim, et il m’a emmené chez lui, et Mme Bee a préparé un repas pour moi. Il a prié avec moi ; il m’a amené à regretter…

Papa, continua :

– Il m’a dit que les malheurs arrivaient à tous les hommes, parce que tous sont pécheurs. Seulement, si nous avons Jésus dans notre cœur, nous pouvons être heureux même dans le malheur. Jésus permet que tout finisse bien.

– Le missionnaire Bee et aussi venu me voir ajouta maman. Il dit que tout ce que Dieu envoie est bon. Le malheur nous rapproche de Lui.

Pendant un instant tout fut silencieux dans la cabane. Puis Hoshkee dit doucement :

– Moi aussi, je suis mauvais. Et il raconta son histoire.

– Lundi, je dirai à Mlle Blanche que je regrette, dit-il en terminant.

– C’est bien, ajouta maman. Avant d’être chrétiens, nous avions peur des mauvais esprits, peur qu’ils nous apportent des malheurs. Maintenant nous savons que Dieu prend soin .de nous. Nous n’avons pas peur. L’argent a disparu, mais nous avons Jésus. C’est mieux que tout l’argent du monde !

Elle sourit à papa et papa lui sourit. Alors soudain, tout le monde se sentit heureux. Tous sauf Nanabah. Elle n’avait pas dit un mot. Elle ne pouvait pas comprendre.

L’argent n’était pas retrouvé, et pourtant ces gens étaient heureux. Et ils disaient que c’était Jésus qui les rendait heureux.

Le dimanche matin, elle les accompagna à la petite réunion de la chapelle locale. Un navajo lut dans le Livre de Dieu et parla de Jésus, le Sauveur.

Nanabah, essayait de ne pas écouter. Hesbah et Hoshkee chantèrent les cantiques de tout leur cœur, mais Nanabah gardait ses lèvres hermétiquement closes. Elle fut heureuse de voir la nuit arriver et de pouvoir se coucher.

L’adieu de Jenny

Depuis la reprise de l’école, après les vacances de Noël ; Jenny était malade. Lorsque les fillettes se rassemblaient le soir autour de Mme Bee pour lire la Bible et prier, Jenny n’était pas avec elles. Mais Hesbah lui racontait toujours tout ce qui s’était passé.

Un soir, Mme Bee dit à ses élèves :

– Jenny entre demain à l’hôpital. Le docteur va lui ôter les amygdales. Peut-être ira-t-elle mieux ensuite.

– Aura-t-elle très mal ? demanda Mollie.

– Le docteur l’endormira d’abord. Elle ne sentira rien lorsqu’il lui enlèvera les amygdales. À son réveil, elle aura mal à la gorge, mais le plus dur sera passé.

– Prions pour elle, et demandons à Jésus de la guérir, dit une petite fille.

– Oui. Et je suis sûre que chacune d’entre vous pensera à prier pour elle, ce soir lorsque vous serez couchées. Maintenant, mettons-nous à genoux toutes ensemble et demandons à Dieu de se tenir près d’elle.

Elles s’agenouillèrent. Mme Bee parla à Dieu de diverses choses, comme elle le faisait toujours. Elle Le remercia pour tous les bienfaits dont Il les comblait jour après jour, et particulièrement pour le don de Jésus, notre Sauveur.

Tout à la fin, elle dit : « Seigneur Jésus, prends soin de notre Jenny ; dirige le docteur dans son intervention. Et rétablis vite Jenny ».

Après la prière, Mme Bee prit Hesbah à part.

– Tu es la grande amie de Jenny. Jenny a demandé à vous voir, toi et Nanabah, avant que l’infirmière ne l’emmène à l’hôpital. Sais-tu où est Nanabah ?

Hesbah courut chercher Nanabah, et Mme Bee les conduisit dans la chambre où Jenny avait été mise, seule. Les voyant entrer, la fillette s’assit dans son lit, toute souriante.

– Je veux seulement vous dire au revoir. Je veux aussi vous dire que je n’ai pas peur. Et puis, Nanabah, je t’en prie, ne garde pas ton cœur fermé à Jésus. Lorsque tu auras reçu Jésus dans ton cœur tu seras toujours heureuse.

Hesbah saisit une des mains de Jenny. Jenny tendit l’autre à Nanabah.

– Je vais peut-être bientôt voir Jésus. Je lui parlerai alors de vous.

– Il nous faut aller maintenant, dit Mme Bee. Voilà l’infirmière qui vient chercher Jenny pour la conduire à l’hôpital.

Hesbah leva la tête et reconnut Gracie, l’infirmière qui l’avait si bien soignée à l’hôpital.

– Oh Gracie! s’écria-t-elle, tu soigneras bien Jenny, n’est-ce pas !

– Certainement, promit la jeune fille.

Jenny sortit de son lit, enfila une robe sur son pyjama, et s’en alla avec Gracie. Arrivée à la porte, elle se retourna encore pour faire signe à Hesbah et à Nanabah.

Hesbah se sentit bien seule cette nuit-là, avec ce lit vide à côté du sien. Le lendemain matin, la première chose qu’elle vit fut le lit vide. Et toute la matinée, Hesbah pensa à Jenny.

À midi, lorsque les fillettes entrèrent dans leur chambre pour se laver les mains avant le repas, elles y trouvèrent Mme Bee. Elle avait quelque chose à leur dire, et les fit asseoir. Elle avait un air triste et sévère.

– Je veux vous parler de Jenny. Elle a eu une bonne nuit, et ce matin, elle était tout heureuse, comme d’habitude. Son papa et sa maman étaient là. Nous étions auprès d’elle et nous avons parlé ensemble. Elle répétait : « J’aime Jésus, et Il m’aime ». Elle n’avait pas peur.

Puis le docteur est venu pour l’endormir. Avant de sombrer dans le sommeil, elle a encore une fois ouvert les yeux, et nous a souri à chacun. Elle a murmuré : « Cher Jésus, prends soin de moi ! »

Mme Bee avait les yeux pleins de larmes. Elle garda un instant le silence, passa le bras autour des épaules de Hesbah et l’attira contre elle. Puis elle continua.

– Jenny s’est endormie, et elle ne s’est pas réveillée – pas ici. Jésus l’a recueillie auprès de Lui.

Le plus profond silence régnait dans là pièce Mme Bee le rompit.

– Ne voulons-nous pas maintenant parler à Jésus, et lui dire que nous sommes heureux qu’Il ait repris Jenny ?

Les fillettes fermèrent toutes les yeux, même Nanabah. Mme Bee pria :

– Nous aurions tant aimé garder Jenny, cher Seigneur. Mais nous savons que c’est mieux ainsi. Apprends-nous à t’aimer comme Jenny le faisait, et permets que nous soyons toutes prêtes à te rencontrer, lorsque le moment en sera venu pour nous.

Mme Bee emmena Hesbah chez elle pour le reste de la journée, car Hesbah ne parvenait pas à étouffer ses sanglots.

Le lendemain, toutes les fillettes se rendirent à l’église pour l’ensevelissement. Il y avait beaucoup de monde. Le missionnaire parla de l’amour merveilleux de Jésus, venu mourir pour nous, afin que nous vivions avec Lui pour toujours.

Les élèves de l’école du-dimanche chantèrent : « À l’abri dans les bras de Jésus ».

Hesbah alla ensuite retrouver maman et papa.

– J’ai apporté un pique-nique, dit maman. Appelle Hoshkee, et nous mangerons ensemble.

Hesbah courut chercher Hoshkee. Papa trouva un endroit ensoleillé, derrière le grand réfectoire. Maman étendit des couvertures par terre, et ils s’installèrent.

C’était un repas simple. Hesbah et Hoshkee savaient qu’à l’intérieur, leurs camarades avaient des pommes de terre, de la viande, des légumes, et peut-être un pâté pour le dessert. Mais le pain et le fromage de maman leur parurent meilleurs qu’un grand festin, tant la joie de se retrouver était grande.

Le lait pour les enfants, et le café pour papa et maman, apportés par la cuisinière complétèrent admirablement leur déjeuner.

– Je vous ai vus par la fenêtre, dit-elle.

Ils mangèrent en silence. Chacun pensait à Jenny.

– Sam et sa femme sont très tristes, dit enfin maman. Ils aimaient beaucoup leur petite fille. Mais ils sont chrétiens. Imaginez comme ce serait triste s’ils n’étaient pas chrétiens !

Soudain, elle demanda :

– Où est Nanabah ?

Hesbah secoua la tête.

– Elle a disparu tout de suite après le service.

Maman se mit alors à parler du bébé de tante Martha : Hélène. La petite avait été très malade ; maintenant cela allait mieux. Tante Martha prétendait que l’homme de la médecine avait chassé les mauvais esprits.

Maman soupira.

– C’est parfois difficile d’arrêter de croire aux mauvais esprits. J’ai encore peur quelquefois. Hoshkee dit :

– Un mauvais esprit me souffle de temps en temps d’être méchant. Il me dit de ne pas croire en Jésus.

– Je crois que les mauvais esprits disent aussi à Nanabah de ne pas croire, ajouta Hesbah. Mais si nous pensons à Jésus, et si nous Lui parlons, les mauvais esprits s’en vont.

Ils parlèrent ensuite des moutons et des petits agneaux qui venaient de naître. Hoshkee était impatient de voir arriver l’été pour pouvoir de nouveau s’occuper d’eux, et rôder parmi les rochers, les escalader et jouer.

Hesbah demanda :

– Est-ce que cet été Nanabah pourra rester chez nous plusieurs jours ?

– Oui, si tante Martha le lui permet, répondit maman.

Puis maman et papa durent partir.

– Nous viendrons vous chercher au début des vacances, cria papa en s’en allant.

Chez tante Martha

C’était le dernier jour d’école. Hoshkee, Hesbah et Nanabah avaient préparé leurs bagages. Ils attendaient que quelqu’un vienne les chercher.

Hoshkee fut le premier à repérer la voiture de papa sur la route. D’un bond il se leva et courut à sa rencontre.

Les valises furent mises dans le coffre. Hesbah et Nanabah s’installèrent sur des couvertures à l’arrière. Hoshkee s’assit devant, à côté de papa.

– Dépêchons-nous, dit papa. La petite Hélène est très malade. Tante Martha attend Nanabah.

Papa conduisit vite. Hesbah et Nanabah roulaient sur les couvertures à chaque contour. Arrivés à la maison, papa et. Nanabah s’arrêtèrent pour prendre une tasse de café. Puis ils repartirent en hâte, laissant les bagages de Nanabah, pour pouvoir aller plus vite.

Papa rentra le lendemain. Il dit que la petite Hélène semblait mieux. Tante Martha et oncle Ed avaient fait venir l’homme-de-la-médecine, pensant qu’il pourrait chasser les mauvais esprits qui avaient rendu la petite Hélène malade.

Oncle Ed vint le jour suivant chercher la valise de Nanabah. Hélène allait beaucoup mieux. Il était heureux et plein d’entrain. Il s’assit, bavarda, et joua avec Ahway. Lorsque Hesbah et Hoshkee rentrèrent avec les moutons, il s’apprêtait à partir.

– Viens ! dit-il à Hesbah. Viens voir Nanabah. Nous avons une bonne peau de mouton sur laquelle tu pourras dormir !

Hesbah ne savait que répondre. Elle regarda maman.

– Tu peux aller, si tu en as envie.

Toutes sortes de pensées se bousculaient dans l’esprit de Hesbah. C’était facile d’être une chrétienne à la maison, parce que maman, et papa, et grand-maman étaient des chrétiens.

Mais comment pourrait-elle prier Dieu dans la maison de tante Martha ? Comment parviendrait-elle jamais à parler de Jésus à tante Martha ? Mme Bee avait dit : « Si vous aimez Jésus, vous parlerez de son amour à d’autres ». Et elle en avait le désir. Mais ce serait difficile.

Viens, viens ! pressait oncle Ed. Il riait ; il lui tira les cheveux. Tu as peur de tante Martha, la taquina-t-il. Viens ! Tu joueras avec Nanabah et avec la petite Hélène. Hoshkee est grand maintenant; il n’a pas besoin de ton aide pour les moutons.

Ainsi, Hesbah partit.

À peine loin, elle commença à se demander si Nanabah serait contente de la voir arriver. Nanabah était allée chaque semaine chez Mme Bee, parce qu’elle aimait peindre. Mais elle prétendait qu’elle fermait ses oreilles à tout ce que Mme Bee disait de Dieu.

Et, à l’école, elle jouait en général avec les filles qui nourrissaient les mêmes sentiments qu’elle à l’égard du Dieu de l’homme blanc. Elle ne désirait peut-être pas la visite d’Hesbah. Mais maintenant, c’était trop tard pour retourner.

Il faisait sombre lorsqu’ils parvinrent au sommet de la dernière colline, qui surplombait toute la vallée. Hesbah était fatiguée. Six kilomètres de marche, parmi les collines et les rochers, représentent un bien long trajet.

Mais la vallée s’ouvrait paisible et accueillante. Un feu brûlait à l’entrée de la cabane de tante Martha, et les premières étoiles scintillaient au-dessus des rochers, derrière la cabane.

Nanabah et tante Martha parurent contentes de voir Hesbah. Tante Martha prépara vite quelque chose à manger. Ils ne parlèrent qu’un petit moment après le repas, puis ils allèrent se coucher.

Hesbah s’assit sur sa peau de mouton pour prier, comme elle le faisait toujours à la maison. Nanabah rit. « Nous ne faisons pas cela, chez nous ! »

Quand Hesbah rouvrit les yeux, Nanabah était enroulée dans sa couverture, et lui tourna le dos. « Elle est fâchée », pensa Hesbah, qui souhaita être à la maison.

Mais le lendemain, Nanabah était de bonne humeur. Tante Martha aussi était gaie. Une seule chose était triste – lorsque Hesbah inclinait la tête pour rendre grâces avant les repas, tante Martha et Nanabah continuaient tout simplement à parler.

Elles semblaient même parler plus fort que de coutume. Hesbah pensait que jamais elle ne parviendrait à leur parler de Jésus.

Après le déjeuner, Hesbah alla avec Nanabah garder les moutons. Tante Martha leur recommanda : « Veillez sur les petits agneaux ! »

Elles n’eurent pas à aller loin, le chef de file du troupeau se dirigeant tout droit vers un trou d’eau entre les rochers. La clochette au cou du bélier sonnait gaiement. Après que tous les moutons se soient abreuvés, le bélier les conduisit là où il y avait de l’herbe verte, entre les rochers rouges.

Les moutons savent trouver l’herbe même où elle est rare, et ils la broutent avec satisfaction.

Nanabah et Hesbah s’amusèrent à escalader les rochers. Nanabah montra à Hesbah une petite grotte. Elles s’y assirent un instant, puis grimpèrent sur le plus haut des rochers. De ce sommet, la vue s’étendait par-delà les moutons jusqu’aux montagnes les plus reculées, encore recouvertes de neige.

Tout était si beau – les teintes vertes et grises de la vallée, les sables brun-rouge, les pentes des montagnes avec leurs arbres verts, les sommets blancs étincelant sous le soleil, et au-dessus de tout cela, le ciel bleu.

– J’en ferai un tableau à la maison, dit Nanabah. Tu sais, Mme Bee m’a donné des crayons et du papier.

Hesbah, les yeux écarquillés, contemplait ce paysage. Elle aimait la beauté sauvage du pays. Enfin, elle dit doucement : c’est Jésus qui a fait tout cela. Voilà pourquoi c’est si beau.

Nanabah secoua la tête.

– Non ! Le dieu navajo a fait tout cela ! Puis, tournant un regard courroucé vers Hesbah, elle ajouta :

– Ne parle pas de Jésus à maman. Elle est très fâchée quand on parle de Jésus.

– Elle aimerait peut-être entendre une histoire de la Bible, suggéra Hesbah.

Nanabah secoua la tête.

– Non, maman aime les histoires, mais pas les histoires de la Bible.

Elles ne s’amusèrent plus autant après cela. Hesbah fut soulagée lorsque ce fut enfin le moment de rentrer les moutons. Elle aurait aimé que papa vienne la rechercher ce soir.

Tante Martha, avait préparé du bon blé et de la viande de mouton pour le souper, mais Hesbah put à peine y toucher. Elle avait la nostalgie de la maison.

Après le repas, oncle Ed rajouta une bûche sur le feu. La petite Hélène s’était endormie sur les genoux de Nanabah. Les étoiles commençaient à briller au-dessus d’eux. Le feu pétillait, et ses flammes ressemblaient à de longues langues.

Tout, en dehors du cercle de lumière du feu, était dans l’obscurité. Les rochers rouges se dressaient tel d’immenses géants noirs contre le ciel étoilé. Tout à coup oncle Ed dit :

– C’est un bon moment pour entendre une histoire. Peux-tu nous en raconter une, Hesbah ?

Hesbah tressaillit de surprise. Avant qu’elle pu répondre, tante Martha intervint :

– Hesbah ne connaît que des histoires de la Bible.

Sa voix était dure et chargée de mépris.

– Les histoires de la Bible ne sont pas bonnes.

Oncle Ed rit.

– Certaines histoires de la Bible sont très bonnes. Hesbah, connais-tu celle du géant et du lion ?

Hesbah dut réfléchir un instant

– Samson ? demanda-t-elle.

– Oui, Samson. Il a tué un lion.

Hesbah raconta l’histoire. Elle racontait bien.

Même tante Martha écoutait.

– Encore une, réclama oncle Ed.

Hesbah commença alors la parabole du semeur qui sortit pour semer des graines sur quatre espèces de terrains différents.

Mais lorsqu’elle dit que les petits oiseaux, c’était le méchant venu pour ravir la bonne semence du cœur, tante Martha se leva : les histoires navajos sont meilleures. Allons-nous coucher.

Chaque jour Hesbah allait avec Nanabah surveiller les moutons. Et chaque soir, elles ramenaient les bêtes dans le corral. Lorsque les moutons passaient par le petit portillon, Nanabah les comptait : quarante-trois, plus Tiny la chèvre. Hesbah comptait les agneaux : il y en avait huit.

Maïs un certain vendredi soir, Hesbah n’en compta que sept. Nanabah se pencha sur la barrière et recompta : un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept… Elle ne put trouver le huitième. Elles recommencèrent maintes et maintes fois leur compte.

Nanabah tremblait de peur. Un des petits agneaux était resté en arrière ! Qu’allait dire maman ? Elle leva les yeux vers le ciel. Le soleil se couchait derrière les rochers rouges.

– Dépêchons-nous, dit-elle. Il faut le retrouver.

Elles parcoururent la vallée, firent le tour des rochers rouges près desquels les moutons avaient passé ; elles cherchèrent partout, scrutèrent les pierres, fouillèrent les buissons. Le soleil disparut, et Nanabah se mit à pleurer.

Soudain Hesbah s’arrêta et s’exclama :

– Je n’y ai pas pensé ! Jésus sait où est le petit agneau. Je vais le Lui demander. Et elle s’agenouilla.

– Jésus, aide-nous s’il te plaît à retrouver le petit agneau. Je t’en prie, ne permets pas qu’il soit emmené par un coyote.

Nanabah s’était arrêtée et écoutait la prière de Hesbah. Hesbah se releva, et elles poursuivirent leurs recherches. La lune brillait de tout son éclat maintenant.

Tout à coup Nanabah dit :

– Je sais ! De l’autre côté du gros rocher, il y un petit buisson de genévrier ! Les moutons essaient toujours de passer près de lui, lorsque nous les ramenons au corral. Le petit agneau est peut-être resté là.

Elles contournèrent rapidement le rocher. Les ombres étaient sombres et effrayantes à cet endroit. Nanabah hésitait. Hesbah hésitait aussi. Les ombres étaient semblables à un gros trou noir.

Hesbah leva la tête et vit les étoiles. Elle pensait à Jésus, là-haut, qui veillait sur elles.

– Je n’ai pas peur, dit-elle en s’enfonçant dans l’obscurité. Nanabah la suivit lentement.

– Le buisson est là-bas, montra-t-elle en indiquant l’ombre la plus noire.

Hesbah prit Nanabah par la main, et elles avancèrent, en tâtant le terrain du pied, afin de ne pas trébucher.

– Y a-t-il du blanc sous le buisson ? demanda Hesbah, dans un souffle, comme elles s’approchaient.

– Oui, murmura Nanabah.

Elle s’arrêta, et Hesbah dut l’entraîner derrière elle. N’aie pas peur ; dit Hesbah, qui savait que Nanabah prenait la tache blanche pour quelque chose de redoutable.

Hesbah se laissa tomber sur ses genoux et se glissa sous le buisson. Le petit agneau était là ! Elle le prit dans ses bras et le tendit à Nanabah. Oh ! comme Nanabah était heureuse ! Elles rentrèrent en hâte à la maison.

Le soir, au moment de se coucher, Hesbah dit :

– Il nous faut remercier Jésus de nous avoir aidées.

Elle s’assit sur sa peau de mouton, joignit les mains, et murmura :

– Seigneur Jésus, nous sommes si contentes d’avoir retrouvé le petit agneau, avant que le coyote ne le prenne. Merci de nous avoir montré où il était, et d’avoir pris soin de nous aussi.

Lorsqu’elle rouvrit les yeux, quelle ne fut pas sa surprise de voir Nanabah assise sur sa peau de mouton, les mains jointes ! Elle resta sans paroles.

Nanabah se coucha.

– J’ai eu peur du blanc sous le buisson, avoua t-elle doucement à Hesbah. Parfois les mauvais esprits…

– Non, non, interrompit Hesbah. Lorsque nous appartenons à. Jésus, nous n’avons plus peur des mauvais esprits.

– Mais les mauvais esprits sont dans mon cœur. Ils me disent de ne pas écouter les histoires de Jésus, et de ne pas les croire.

Hesbah tendit la main dans l’obscurité, et rencontra celle de Nanabah. Elle la serra très fort.

– Nanabah, Dieu envoie son bon Esprit. Il est plus fort que les mauvais esprits. Il te dit d’écouter.

Nanabah soupira.

– J’ai essayé de toutes mes forces de garder mes oreilles et mon cœur fermé lorsque Mme Bee parlait. Mais j’aime les histoires. J’aimerais recevoir Jésus dans mon cœur. Et alors les mauvais esprits viennent et emportent tout – comme dans l’histoire que tu as racontée.

Tante Martha entra à ce moment-là. Hesbah serra encore bien fort la main de Nanabah. Avant de s’endormir, Hesbah demanda à Jésus de venir vivre dans le cœur de Nanabah, et d’en chasser les mauvais esprits.

Papa vint chercher Hesbah le lendemain. Nanabah était triste de la voir s’en aller. Mais oncle Ed promit de la conduire bientôt en visite chez Hesbah.

La prière de Nanabah

La première fois qu’oncle Ed s’arrêta chez sa sœur, il annonça que Nanabah avait un mauvais refroidissement.

– Elle est malade et ne peut pas venir.

Deux semaines plus tard, cela n’allait pas mieux.

– Elle tousse, elle tousse.

Quelques semaines après, les nouvelles étaient encore plus mauvaises.

– Elle tousse, et tousse ; sa tête est brûlante. Et elle est fatiguée – si fatiguée qu’elle ne peut pas sortir avec les moutons.

Cette nuit, Hesbah pria avec ferveur pour Nanabah. Les vacances étaient presque terminées, et si Nanabah n’allait pas mieux, elle ne pourrait pas reprendre l’école.

Le lendemain, Sam Tall arriva. Il venait de rencontrer Vieux Joe, le berger qui vivait dans les collines, près de la cabane de tante Marthe. Vieux Joe lui avait dit que Nanabah était malade, et que Martha lui avait demandé d’aller chercher l’homme-de-la-médecine.

– Nanabah ne veut pas de l’homme-de-la-médecine, mais Martha dit qu’il faut qu’il vienne, avait rapporté le vieux Joe. Puis il avait ri.

– Ha ! ha ! Martha a dit que Nanabah priait. Nanabah a demandé au Dieu de l’homme blanc d’envoyer un missionnaire ! Vous croyez qu’un missionnaire voudra venir ! Ha ! ha !

Vous croyez qu’un missionnaire va marcher des kilomètres et des kilomètres parmi les collines et les rochers pour aller voir une petite fille navajo ! Nanabah est folle. Martha n’a pas demandé un missionnaire. Martha a demandé un homme-de-la-médecine. Elle ne veut pas payer un missionnaire.

Mais lorsque l’homme-de-la-médecine sera venu, Martha le payera avec des moutons et de l’argent !

Sam secoua tristement la tête.

– Est-ce que Nanabah est chrétienne ? demanda-t-il à Hesbah.

– Je ne sais pas, répondit la fillette.

Sam poursuivit son chemin. Il avait un long trajet devant lui. Il avait fait un détour pour donner les nouvelles de Nanabah.

Après son départ, Hesbah, les yeux brillants, confia à maman :

– Oh ! je suis si contente que Nanabah ait prié. Maman approuva, mais elle paraissait anxieuse.

– Le missionnaire est très loin. Comment pourra-t-il savoir que Nanabah est malade et qu’elle prie ? Et il ne connaît pas le chemin de la cabane de tante Martha.

– Jésus peut le lui dire.

– Oui, mais Vieux Joe doit revenir avec l’homme-de-la-médecine. Il le ramènera vite, demain peut-être.

Maman retourna à son métier, sous l’abri d’été. Hesbah alla l’aider. Et tout en tissant les belles laines de couleur elles prièrent pour Nanabah.

Dans la cabane de tante Martha, Nanabah ne dormait pas. Elle savait que Vieux Joe était allé chercher l’homme-de-la-médecine. Peut-être serait-il de retour demain matin. Nanabah avait peur de l’homme-de-la-médecine.

Et ce n’était pas tout. Pendant ces longues journées où elle était trop faible et trop fatiguée pour sortir avec les moutons, elle avait pensé à Mme Bee et aux histoires que la missionnaire avait racontées sur Jésus. Jésus était bon envers tous, et Il guérissait beaucoup de malades.

Elle pensait à Jenny, qui était toujours heureuse, même lorsqu’elle était malade. Elle se souvenait de sa visite à Hesbah, et comment ils étaient tous heureux malgré la perte de leur argent. Ils étaient heureux parce que Jésus était dans leur cœur.

En réfléchissant à tout cela, Nanabah se mit à prier.

Un jour, sa maman la surprit les mains jointes et les yeux fermés ; elle se fâcha.

– Que fais-tu ? Tu pries le Dieu de l’homme blanc ? Et tu crois qu’il t’entend ?

Nanabah ne répondit pas.

– C’est assez que tu sois malade. Ne fâche pas maintenant encore davantage les dieux.

Nanabah dit alors d’une toute petite voix :

– J’ai demandé à Jésus d’envoyer le missionnaire.

Tante Martha se mit à rire :

– Ha ! ha ! Tu crois que le missionnaire voudra marcher jusqu’ici pour voir une petite fille navajo ?

Nanabah n’osa rien ajouter. C’était certes trop demander. Et si même le missionnaire voulait venir, comment trouverait-il le chemin ? Il fallait marcher si longtemps ! Comment pourrait-il savoir qu’elle était malade ? Et, de toute façon, pourquoi viendrait-il ?

Elle n’avait jamais été une amie du missionnaire Bee, ou de sa femme. Elle n’avait suivi les classes du samedi que pour pouvoir se servir des couleurs de Mme Bee. Et elle n’avait jamais laissé celle-ci lui parler.

Nanabah repassait toutes ces choses dans son esprit durant les nuits d’insomnie. Ce soir, elle joignit les mains et pria encore : « Je regrette de ne pas avoir écouté Mme Bee. S’il te plaît, cher Jésus, envoie le missionnaire, et permets que l’homme-de-la-médecine ne vienne pas ».

Le lendemain, elle vit maman sortir au soleil et répandre du pollen de céréales. C’était sa prière au dieu soleil.

– Nous garderons les moutons à la maison aujourd’hui, annonça maman. L’homme-de la-médecine va sûrement venir.

Elle sortit la peau de mouton de Nanabah sous l’abri d’été, et installa confortablement la fillette.

De sa couche, Nanabah observa la course du soleil dans le ciel. Il était déjà au-dessus de sa tête, et l’homme-de-la-médecine n’était pas encore venu. Vieux Joe n’était pas non plus rentré. Lentement le soleil commençait à descendre du côté de l’occident.

Soudain Nanabah s’assit. Qu’entendait-elle ? N’était-ce pas des voix ? Quelqu’un n’avait-il pas appelé son nom ? Elle regarda dans la direction des collines ; quatre personnes descendaient le sentier. Était-ce l’homme-de-la-médecine et Vieux Joe ? Qui étaient alors les deux autres ?

Lorsqu’ils se furent un peu rapprochés, elle put distinguer un homme, une femme et deux enfants. Et bientôt elle reconnut Hesbah et Hoshkee. Mais qui étaient les deux autres ?

Hesbah prit les devants.

– Nanabah, appela-t-elle. Les missionnaires sont venus ! M. et Mme Bee !

Hesbah vit tante Martha se lever et disparaître rapidement du côté du corral. Cela signifiait que les visiteurs n’étaient pas bienvenus. Hesbah courut cependant auprès de Nanabah, comme si de rien n’était.

Et quelques minutes après, les deux missionnaires étaient assis sur une couverture à côté de Nanabah.

Des larmes coulaient le long des joues de la fillette,

– Jésus vous envoie ! répétait-elle. Je le lui ai demandé et Il vous a envoyés !

Mme Bee prit la petite main brûlante de Nanabah.

– Es-tu très malade, Nanabah chérie ? demanda-t-elle.

Nanabah sourit.

– Je ne me sens pas malade maintenant. Mais je tousse, je tousse. Et je suis fatiguée. Maman a envoyé chercher l’homme-de-la-médecine. Mais j’ai beaucoup pensé à Jésus. Je regrette d’avoir fermé mes oreilles et mon cœur aux histoires que le missionnaire racontait sur Jésus. Et j’ai prié.

– Il a entendu ta prière, dit M. Bee. C’est un Dieu merveilleux ! Même si nos péchés sont très grands, Il écoute lorsque nous nous repentons et Lui demandons pardon.

Ils parlèrent ensemble de Jésus et de son amour. Et Hesbah remarqua que tante Martha se rapprochait peu à peu pour écouter.

Nanabah la vit aussi.

– Maman ! s’écria-t-elle, avec un sourire à travers ses larmes. Le missionnaire est venu ! Jésus l’a envoyé ! Jésus a entendu la prière d’une petite fille navajo !

M. et Mme Bee se levèrent pour saluer tante Martha.

– Je crains que votre petite fille ne soit bien malade, dit Mme Bee.

Tante Martha allait répondre lorsqu’ils entendirent des voix. Deux hommes traversaient la vallée – oncle Ed et le Vieux Joe. Ils s’avancèrent vers eux et serrèrent la main des missionnaires.

Tante Martha s’empressa d’allumer un feu et de préparer du café. Et ils furent bientôt tous réunis autour du feu pour manger et pour boire.

Hesbah était assise auprès de Nanabah ; elles écoutaient ce que disaient les grandes personnes,

– La petite est très malade, remarqua M. Bee.

– Maladie des poumons ? demanda Vieux Joe.

– Je pense, dit le missionnaire. Il faut qu’elle aille chez le docteur. Elle devra probablement faire un long séjour à l’hôpital, pour y être bien nourrie, et se reposer.

Nanabah regarda sa maman. Elle s’attendait à la voir bondir et s’écrier : Non, non ! Mais tante Martha restait très calme, et observait le feu. Elle en oubliait même de manger le morceau de pain qu’elle tenait à la main.

– Si vous voulez qu’elle aille à l’hôpital, poursuivit M. Bee, il faudra que vous nous aidiez à la transporter jusque chez votre sœur. Ma voiture est là-bas. Ensuite, je l’emmènerai.

Oncle Ed regarda Nanabah avec tristesse:

– Elle est très maigre, maintenant. Je la porterai.

– Le chemin est long, remarqua le missionnaire. Nous vous aiderons.

– Vieux Joe aidera aussi, ajouta le vieux berger.

Tous se tournèrent alors vers tante Martha.

– Où est l’homme-de-la-médecine ? demanda-t-elle au Vieux Joe.

– Pas chez lui. Il est allé en ville et ne revient pas avant demain.

Tante Martha regarda alors M. Bee.

– Comment avez-vous su que Nanabah était malade ?

Le missionnaire raconta :

– Ce matin, nous sommes venus voir si Hoshkee et Hesbah étaient prêts à reprendre l’école demain. Lorsque nous sommes arrivés chez eux, ils nous ont dit que Nanabah était malade et qu’elle priait pour demander à Jésus d’envoyer le missionnaire. Alors nous sommes venus.

Hoshkee intervint :

– Hesbah et moi leur avons montré le chemin.

– Oui, dit M. Bee. Nous leur avons demandé comment nous pouvions arriver chez Nanabah. Ils nous ont expliqué que ce n’était pas possible en auto, ni à cheval ; qu’il faudrait marcher.

Ils nous ont dit que c’était loin, et que les rochers et les collines étaient abrupts. Et Hesbah et Hoshkee nous ont proposé de venir avec nous, pour nous montrer le chemin.

Tante Martha les regardait, les yeux remplis d’admiration :

– Vous saviez que le chemin était long et difficile ?

– Oui.

– Et la Dame missionnaire savait ?

– Oui. Je lui ai dit qu’elle n’avait pas besoin de venir, mais elle n’a pas voulu rester en arrière. Elle a dit qu’il fallait aller ; que nous devions apporter à Nanabah la réponse à sa prière.

– Pourquoi êtes-vous venus si loin pour voir une petite fille ? demanda tante Martha à Mme Bee.

– Parce que nous l’aimons, répondit gentiment Mme Bee. Nous aimons Jésus et Nanabah est une des petites brebis de Jésus.

Tante Martha se tourna alors vers Hesbah :

– Comment savais-tu que Nanabah était malade, et qu’elle priait ?

– Le grand Sam nous l’a dit. Grand Sam a rencontré Vieux Joe hier, et Vieux Joe lui a raconté. Puis Sam est venu nous le dire.

Tante Martha regarda Vieux Joe :

– Vous avez raconté à Sam ?

Vieux Joe fit signe que oui.

– Je trouvais que c’était tellement drôle qu’une petite fille navajo prie pour que le missionnaire vienne.

– Jésus répond de façon merveilleuse aux prières, remarqua doucement le missionnaire.

Tante Martha garda le silence. Elle se leva et alla préparer les bagages de Nanabah.

– C’est bon, dit-elle. Le missionnaire aime Nanabah : Il peut l’emmener à l’hôpital chez le docteur blanc.

Oncle Ed et M. Bee confectionnèrent un brancard : une couverture tendue sur deux longue perches. Ils installèrent Nanabah dessus.

Hoshkee et Hesbah porteraient tour à tour la valise. Ils traversèrent la vallée, gravirent la colline. Arrivés au sommet, ils se retournèrent tous pour faire un signe d’adieu, à tante Martha et à la petite Hélène.

Hoshkee et Hesbah marchaient à côté de Mme Bee. Celle-ci avançait de plus en plus lentement, car elle était fatiguée. Parfois ils devaient l’aider, et la tirer.

– Je suis triste que vous soyez si fatiguée, dit Hesbah.

– Cela ne fait rien, répondit la missionnaire. Je suis contente que nous soyons allés. Remercions Dieu d’avoir ouvert le cœur de Nanabah à Jésus, et remercions Jésus d’avoir répondu à sa prière.

Nanabah passa la première nuit chez le missionnaire. Le lendemain, il la conduisit à l’hôpital des tuberculeux. C’était encore beaucoup plus loin. Hesbah ne put pas les accompagner. Elle devait être à l’école.

Le docteur accueillit gentiment Nanabah.

– Je prendrai bien soin d’elle, dit-il.

– Je viendrai te voir aussi souvent que possible, promit le missionnaire à Nanabah. Et nous prierons pour toi tous les jours, et demanderons à Jésus de te guérir.

Après le départ de M. Bee, Nanabah resta très tranquille. Elle se sentait un peu solitaire, mais elle était heureuse.

Lorsque l’infirmière s’approcha de son lit, elle dit :

– Tu as l’air heureuse, Nanabah. A quoi penses-tu ?

Nanabah sourit à la gentille infirmière.

– Je pensais que les malheurs frappent tout le monde, dit-elle. Le grand Sam en a connu lorsque Jenny est morte ; Hesbah et Hoshkee, lorsque tout l’argent a disparu et que leur papa est parti.

Nous en avons eu à la maison quand la petite Hélène a été malade ; et puis maintenant, moi. Mais si nous aimons Jésus, les malheurs ne sont pas mauvais. Nous n’avons pas peur. Nous savons qu’Il prendra soin de nous, et tout est bien.

– Es-tu chrétienne, Nanabah ? demanda l’infirmière.

Les yeux de Nanabah s’illuminèrent :

– Oe. Seuls les chrétiens sont heureux lorsqu’ils sont malades. C’est bon d’être chrétien, pas parce que Dieu donne au chrétien une nouvelle cabane et une nouvelle auto et beaucoup de moutons, mais parce que Jésus pardonne les péchés, fait de nous ses brebis.

Il prend soin de nous et met le soleil dans notre cœur.

– Oui, dit l’infirmière avec un sourire heureux. Jésus apporte le soleil dans le pays Navajo.

ROSALIE LA PETITE ACTRICE AMBULANTE

Ch. 1er. Rosalie

Une pluie serrée tombait sans relâche sur la grande place du marché, à moitié déserte ce jour-là. Cependant on voyait encore bon nombre de flâneurs et d’oisifs qui circulaient, le nez en l’air, autour des échoppes et des baraques fermées, piétinaient dans une boue épaisse et gluante et s’éclaboussaient réciproquement en cherchant à éviter les flaques d’eau formées par la pluie.

Quel triste champ de foire ! La veille au soir, tout était encore frais et neuf, et de nombreux lampions éclairaient les baraques des saltimbanques, les ménageries, les loteries à deux sous toutes reluisantes de dorures, les exhibitions de géants et de nains, les cirques de chiens et de singes savants.

L’air retentissait du bruit des orchestres en plein vent et des éclats de voix de pitres vêtus de manière grotesque qui, debout à l’entrée de leurs baraques, débitaient, avec force gestes à l’appui et d’une voix enrouée, leur boniment à une foule de curieux et de badauds émerveillés de leur éloquence, et pétrifiés d’étonnement à la vue des toiles peintes, qui ne donnaient, suivant l’orateur, qu’une faible idée de ce qu’on voyait derrière.

Mais ce jour-là, il y avait relâche, c’était dimanche, et la fête ne devait reprendre que le lendemain. On pouvait donc espérer que le temps se remettrait au beau et que marchands, entrepreneurs de spectacles, saltimbanques, curieux ou acheteurs pourraient de nouveau s’en donner à cœur joie.

À l’intérieur des baraques en planches, des voitures et des chariots, recouverts de bâches en toile qui abritaient les brillants acteurs, les montreurs de bêtes et les faiseurs de tours du soir précédent, le spectacle n’était pas plus gai. Tous ces gens, dorés sur toutes les coutures il y avait quelques heures à peine, étaient maintenant, les uns couchés sur de misérables grabats, les autres accroupis, grelottant autour de leurs feux, murmurant contre les intempéries, qui leur enlevaient une bonne partie de leur recette, et faisant des vœux pour que la journée du lendemain leur fût plus propice.

Un petit vieillard, dont le visage frais et rosé exprimait la bonté et la bonne humeur, était en train de passer tant bien que mal le long de l’avenue formée par l’alignement, des baraques, et pataugeait sans se plaindre dans la boue liquide qui en formait le plancher. Ce n’était évidemment ni un oisif ni un curieux.

Un mobile plus sérieux que la simple curiosité devait l’amener en ces lieux, car il paraissait n’éprouver aucun intérêt à la vue des monstres peints et des enluminures éclatantes que l’on voyait sur la devanture des baraques en plein vent.

Au bout de quelques minutes de marche, il s’arrêta devant l’une de celles-ci, monta l’escalier en planches qui conduisait à l’entrée du chariot et heurta à la porte.

C’était une toute petite porte dont la partie supérieure était vitrée et masquée par un rideau retenu à l’intérieur par des attaches rouges. Personne ne répondant à son appel, le vieillard se disposait à se retirer, lorsque quelques petits garçons qui se trouvaient là l’engagèrent à frapper encore, assurant qu’ils venaient de voir une petite fille qui était entrée par cette même porte.

– N’aimerais-tu pas être à sa place ? disait l’un des petits à son camarade ; pour moi, je serais bien content si notre maison pouvait rouler comme celle-ci de ville en ville.

Cette réflexion naïve fit rire le vieillard, qui heurta de nouveau à la porte.

Cette fois, le rideau s’écarta timidement et une tête se montra à travers la vitre, une jolie petite tête aux cheveux bouclés et aux yeux bleus qui regardait le visiteur avec curiosité et méfiance.

La tête disparut presque immédiatement, et après quelques instants, pendant lesquels le vieillard crut deviner qu’une consultation à voix basse avait lieu dans l’intérieur du véhicule, la porte s’ouvrit et la propriétaire de la jolie tête se tint debout devant lui.

C’était une petite fille âgée d’environ douze ans, d’apparence frêle et délicate. Une magnifique chevelure, dont les boucles brunes tombaient en désordre, servait de cadre à la plus gentille figure que l’on pût voir, et le vieillard fit tout bas la réflexion qu’il n’avait encore jamais rencontré dans le cours de sa vie d’aussi beaux yeux que ceux qui éclairaient ce charmant visage.

L’accoutrement de l’enfant était en revanche des plus pauvres, et elle parut transie lorsque l’air froid du dehors pénétra par la porte ouverte.

– Bonjour, mon enfant, dit le vieillard.

À ce moment, on entendit un violent accès de toux à l’intérieur du logis et une voix sèche et faible comme celle d’une tuberculeuse cria à la petite :

– Ferme la porte, Rosalie, il fait si froid, et fais entrer ce visiteur quel qu’il soit.

Le vieillard n’attendit pas une seconde invitation : il pénétra dans le logement et l’enfant ferma la porte derrière lui.

L’espace n’était pas grand, et le plafond était si bas que le petit monsieur avait de la peine à se tenir debout. À l’extrémité opposée de la voiture était une espèce de lit étroit, dans le genre de ceux que l’on trouve à bord des vaisseaux d’émigrants, sur lequel était couchée une femme évidemment fort malade. À ses yeux et à la couleur de ses cheveux, le visiteur comprit qu’elle était la mère de l’enfant.

Il ne pouvait y avoir là, faute de place, un ameublement bien considérable ni bien luxueux ; un petit poêle, quelques ustensiles en métal pour les besoins du ménage, un rayon contenant quelques assiettes et quelques tasses, et deux caisses qui servaient de sièges formaient tout le mobilier.

Il y avait du feu dans le poêle et la chaleur parut au bout d’un instant fort incommode au vieillard ; mais il n’était guère possible pour lui de s’éloigner de l’instrument de son supplice, à moins de sortir de l’appartement.

Rosalie avait repris sa place, sur l’une des caisses, près du lit de sa mère.

– Excusez-moi, madame, dit le vieillard en entrant et en saluant la malade avec politesse, de pénétrer ainsi chez vous ; j’aime beaucoup les enfants et j’apporte à la vôtre une image, si elle veut bien l’accepter de ma part.

En disant ces mots, il sortit de sa poche une gravure représentant un berger qui portait entre ses bras un agneau. La toison de celui-ci paraissait déchirée et souillée en plusieurs endroits, et l’on y voyait des traces de sang, comme si le pauvre animal eût été en butte aux attaques d’une bête féroce.

Mais le berger paraissait avoir encore plus souffert que l’agneau, car il était couvert de nombreuses blessures saignantes ; cependant, sa belle figure rayonnait d’amour et de joie en regardant son fardeau ! Il paraissait oublier ses propres souffrances en songeant qu’il avait sauvé son petit agneau.

À l’arrière-plan, on voyait plusieurs amis du berger qui paraissaient venir à sa rencontre, et au pied du tableau se lisaient ces mots :

« Réjouissez-vous avec moi, car j’ai trouvé ma brebis perdue. Il y aura de la joie au ciel pour un seul pécheur qui se repent ».

La petite s’était avidement emparée de l’image, et sa mère, accoudée sur son oreiller, la contemplait avec elle, les larmes aux yeux.

– Ce sont là de douces paroles, n’est-il pas vrai ? dit le vieillard.

– Oh ! oui, dit la malade avec un soupir ; je les connais depuis longtemps.

– Le bon Berger ne vous les a-t-il jamais adressées en particulier, chère madame ? continua le vieillard. N’a-t-il jamais réuni ses anges dans le ciel pour leur dire en parlant de vous : « Réjouissez-vous avec moi, car j’ai trouvé ma brebis perdue ? »

La femme ne répondit pas ; un accès de toux survint à ce moment, et le vieillard resta un moment à la regarder en silence, d’un air de vive compassion.

– Vous paraissez assez gravement malade dit-il enfin.

– Oh ! oui, je suis bien malade, dit-elle ; tout le monde le remarque ; il n’y a qu’Auguste qui soit aveugle là-dessus.

– C’est le père, expliqua la petite.

– Il ne veut pas croire que je suis malade, continua la pauvre mère ; il veut que je me lève et que je joue mon rôle dans les représentations. J’ai voulu lui obéir dans la dernière ville où nous étions, et je me suis évanouie aussitôt après ; depuis lors, je n’ai plus quitté le lit.

– C’est une vie qui doit bien vous fatiguer, dit le visiteur, que celle que vous menez là ; vous devez en être dégoûtée maintenant.

– Oh ! oui, bien dégoûtée, bien fatiguée, soupira la pauvre femme. J’ai été élevée pour une vie bien différente, et celle-ci m’est à charge depuis longtemps.

– Et vous voyagez ainsi toute l’année de lieu en lieu ?

– Pendant tout l’été, du moins, dit la malade ; pendant les mois rigoureux de l’hiver, nous louons un petit logement dans une ville, et nous contractons un engagement dans un petit théâtre ; mais durant toute la belle saison, nous errons de fête en fête, de foire en foire. Jamais de repos, jamais de tranquillité ni de confort.

Ma pauvre dame ! dit le petit vieillard, d’un ton de pitié ; puis il voulut ajouter quelques paroles ; mais il semblait avoir quelque chose dans la gorge, car il ne put que tousser et se moucher avec bruit.

Pendant cet entretien; la petite avait pris deux grosses épingles dans l’une des boîtes et avait fixé l’image contre le mur dans un endroit où sa mère pouvait facilement porter les yeux.

– Vois, maman, dit-elle, comme mon tableau fait bien là et comme tu pourras bien le voir de ton lit !

– Oui, chère madame, dit le visiteur en se préparant à prendre congé, regardez-le souvent et dites-vous bien que ce bon Berger vous cherche. Il voudrait vous prendre dans ses bras comme ce pauvre agneau souffrant et perdu et vous emporter dans sa bergerie ; il ne fera attention ni aux blessures ni aux souffrances, si seulement vous voulez lui permettre de vous prendre dans ses bras. Adieu, chère madame ; il est possible que je ne vous revoie jamais, mais je suis convaincu que le bon Berger vous dira Lui-même ces paroles.

Il redescendit avec précaution les quelques marches de l’escalier, et Rosalie le suivit des yeux jusqu’à son entrée dans une autre baraque où il allait sans doute porter le même message de paix et d’amour.

Elle se retourna alors vers sa mère et lui dit :

– C’est un joli tableau, n’est-ce pas, maman ?

Mais aucune réponse ne se fit entendre, et Rosalie pensa que sa mère dormait ; mais en s’avançant vers le lit sur la pointe des pieds, elle vit que la malade avait le visage caché dans son oreiller qu’elle baignait de ses larmes.

L’enfant prit la main amaigrie de sa mère entre les siennes ; elle l’embrassa tendrement, cherchant à la consoler en lui disant d’une voix douce et câline :

– Maman, chère maman, ne pleure pas ; qu’as-tu donc ?

Mais la pauvre mère pleurait toujours plus fort. Enfin ses sanglots amenèrent un violent accès de toux, et Rosalie effrayée, s’empressa de lui préparer une boisson calmante qu’elle avait l’habitude de lui donner.

Peu à peu, la pauvre femme se calma et, à la satisfaction de la petite garde-malade, elle s’endormit. Rosalie resta sans bouger à côté du lit, de crainte de la réveiller, et pour s’occuper pendant ce temps, elle examina soigneusement l’image, qu’elle connut bientôt jusque dans ses moindres détails.

Lorsque la malade rouvrit les yeux, la première chose qu’elle entendit fut la voix de son enfant qui répétait doucement l’inscription de l’image comme si elle avait voulu l’apprendre par cœur : « Réjouissez-vous avec moi, car j’ai trouvé ma brebis, celle qui était perdue. Il y aura de la joie au ciel pour un seul pécheur qui se repent ».

Ch. 2. Le petit théâtre

Transportons-nous maintenant au soir suivant. La foire est de nouveau en pleine activité et une foule compacte circule entre les baraques brillamment illuminées. Le petit théâtre appartenant au père de Rosalie était décoré de trois étoiles dont les lueurs, d’un blanc éclatant, tranchaient avec les lueurs rougeâtres des quinquets fumeux dont il était environné.

Son propriétaire avait été absent tout le jour et n’était rentré à son logement roulant que juste à temps pour s’occuper des préparatifs de la soirée.

– Nora, dit-il en mettant la tête dans la voiture où reposait sa femme, j’espère bien que tu viendras jouer ton rôle, ce soir.

– Je ne le peux pas, Auguste ; en vérité, je ne le peux pas, dit la pauvre malade ; si tu étais resté avec moi aujourd’hui, tu aurais bien entendu comme j’ai toussé toute la journée.

– J’aimerais bien que tu te dépêches de guérir, répliqua son mari d’un ton bourru. Conrad ne peut remplir ton rôle convenablement, gauche et lourd comme il est, l’imbécile !

– Je le reprendrai aussitôt que je le pourrai, dit la femme avec un soupir.

– Eh bien ! tâchons que ce soit bientôt, reprit l’autre ; vous autres, femmes, vous vous figurez être parfois plus malades que vous ne l’êtes. Pour le moindre bobo, vous voilà au lit à vous dorloter. Tout cela, c’est pure paresse, pas autre chose, ajouta-t-il avec colère.

Puis, voyant Rosalie qui pleurait près du lit de sa mère en entendant ces reproches immérités, le comédien ambulant s’adressa à elle.

– Je te défends de pleurer, entends-tu ? dit-il durement à l’enfant ; essuie tes yeux immédiatement, petite sotte ; ce serait beau de te voir arriver sur la scène les yeux rouges et enflés ! Fais en sorte qu’il n’en soit rien, ou sans cela…

Il retira sa tête au même moment et le bruit de la porte qu’il fermait avec violence empêcha d’entendre le reste de ses paroles qu’il est du reste aisé de deviner.

– Rosalie, chère petite, dit sa mère, il ne faut pas que tu pleures ; ton père sera si fâché. Il est temps d’ailleurs que tu t’habilles. Quel bruit il y a déjà sur la place ! dit la pauvre femme en portant la main à son front, où les artères battaient avec violence, car elle souffrait d’un cruel mal de tête.

Rosalie essuya ses yeux et se lava le visage, puis elle retira de l’une des caisses le costume qu’elle devait mettre pour la représentation. Celui-ci se composait d’une robe de mousseline blanche, ornée de nœuds de rubans roses et d’une couronne de roses rouges en papier, qui devait orner sa tête.

Elle s’habilla en se regardant dans un petit miroir, puis s’approcha du lit de sa mère pour que celle-ci place la couronne dans ses cheveux. La pauvre mère se dressa sur son séant pour arranger les longues tresses de la petite.

Quel contraste entre cette jolie petite créature, parée et ornée comme pour un bal, et la pauvre femme couchée sur un misérable grabat, enveloppée dans de mauvais draps troués et rapiécés – entre ces vêtements de fête et le reste de l’appartement, les ustensiles rudimentaires, les parois de bois, auxquelles pendaient des pièces de harnachement et d’autres objets de différents usages.

À ce moment, la voix du père qui l’appelait se fit entendre, et Rosalie, après avoir donné un dernier baiser à sa mère et placé la boisson calmante à sa portée pour le cas d’une nouvelle quinte de toux, s’élança hors du véhicule. Elle descendit rapidement le petit escalier et franchit d’un bond, gracieuse apparition qui souleva un murmure d’admiration parmi les badauds, le court espace à l’air libre qui la séparait du théâtre où elle devait figurer.

La salle n’avait pas encore été ouverte au public, et Rosalie se rendit immédiatement dans un espace ménagé derrière la scène et qui servait de foyer. C’est là qu’étaient réunis les acteurs de la troupe dirigée par son père. Ils paraissaient tous fatigués et de mauvaise humeur, car c’était le dernier jour de la foire, et ils n’avaient guère dormi les nuits précédentes, ayant dû donner représentation sur représentation jusqu’à une heure avancée de la soirée.

Le chef annonça enfin qu’il était temps de commencer, et toute la troupe fit son apparition sur la plate-forme du théâtre où elle se mit à danser aux sons d’une musique bruyante dont la grosse caisse, le tambour et les cymbales constituaient les éléments principaux.

Ceci n’était qu’une mise en scène préparatoire dont le but était d’allécher le public et de l’engager, en lui donnant un aperçu des costumes et des acteurs, à se porter en foule à la représentation qui allait commencer.

Cette exhibition terminée et le dernier coup de tam-tam donné, la troupe rentra dans le foyer et le public envahit en foule le bureau où l’on vendait les billets, puis il se répandit dans la salle et bientôt tous les bancs étroits qui remplissaient celle-ci furent chargés de spectateurs.

Au bout d’un instant, le rideau fut levé et le spectacle commença. C’était une petite opérette à grand effet, dans laquelle se trouvaient force situations extraordinaires et des scènes tantôt burlesques, tantôt tragiques, le tout accentué d’expressions parfois très risquées, débitées dans un langage qui n’avait rien d’académique.

Quant à sa moralité, nous préférons dire, hélas, qu’il n’y en avait point, car nous craignons fort qu’en étudiant de très près cette pièce, un observateur éclairé et impartial n’y eût trouvé plutôt une tendance à flatter les vices de l’humanité qu’à les flétrir.

Quoi qu’il en soit, la pièce paraissait être du goût de la majorité des spectateurs, car elle fut vivement applaudie, plusieurs même des acteurs furent rappelés après telle ou telle tirade qu’ils avaient débitée avec plus ou moins de bonheur et d’emphase.

Il y avait là, sur les banquettes, bien des jeunes filles servantes dans de bonnes .familles ou employées dans les magasins de la ville, qui avaient chez elles le confort, une bonne nourriture et de bons vêtements, et qui pourtant regardaient avec envie la petite Rosalie dans son joli costume.

Bon nombre d’entre elles se disaient même tout bas qu’elles échangeraient volontiers leur position modeste contre celle de la petite actrice. Briller ainsi sur la scène dans un costume élégant et coquet, voir cent paires d’yeux attachés avec admiration sur sa personne et s’entendre rappeler après chaque scène par un tonnerre d’applaudissements et de bravos leur paraissait être le dernier degré du bonheur terrestre.

Débiter des phrases sentimentales, se mouvoir avec une grâce étudiée et nonchalante, recevoir les hommages de princes, de généraux et de grands hommes de toute nature – galonnés et pimpants, comme ceux qu’elles voyaient sur les tréteaux ce soir-là, au lieu de servir des chandelles de suif, des bobines de coton ou des gilets de flanelle à des clients qui ne faisaient même pas attention à la physionomie de la marchande, ou d’avoir à cirer des parquets ou des chaussures, à recevoir les ordres de madame ou à soigner des marmots indociles, quelle différence ! Hélas ! Pourquoi n’étaient-elles pas nées filles de comédiens ?

Ah ! jeunes étourdies, que n’aviez-vous assisté à la scène de famille que nous avons racontée tout à l’heure ! Que ne pouvez-vous voir cette mère malade sur son misérable lit, où elle ne pouvait même pas reposer en paix, car à tous moments son mari entrait brusquement pour chercher tel ou tel objet !

Que ne pouvez-vous lire dans le cœur de la belle petite actrice qui était obligée de sourire quand elle avait envie de pleurer, de faire des gentillesses à des vauriens vêtus de satin, et qui soupirait après la fin de la pièce pour pouvoir courir embrasser sa mère, quitte à recommencer une demi-heure après à débiter ses compliments et à prodiguer ses sourires et ses gracieusetés à une nouvelle fournée d’admirateurs.

Vos vêtements sont si simples, dites-vous, que, fussiez-vous belles comme des fées, il n’en paraîtrait rien. Peut-être ; mais allez donc jeter un coup d’œil sur la garde-robe de cette jeune beauté couronnée de roses de papier, à la place de laquelle vous voudriez être ; allez la voir pendant la journée, grelottant, en haillons, auprès du grabat de sa mère ou préparant un misérable repas, pendant que vous, proprement et chaudement vêtues, vous avez bon gîte et bonne table !

Et ce spectacle que vous admirez tant, pensez-vous qu’il soit un amusement pour celle que vous enviez ? Il y a bien longtemps qu’il a cessé de l’être. Ces chansons, ces danses, ces gestes gracieux, c’est pour la quarantième fois, pour la cinquantième peut-être, qu’elle les répète dans cette saison ; ces sourires, cet air enjoué et ces charmantes petites moues dont le public raffole, vous croyez sans doute qu’ils dénotent la gaieté, la joie, le plaisir ?

Profonde erreur ! tout cela est de convention, tout cela est de commande, tout cela n’est que mensonge. Derrière ces grimaces, dites-vous bien qu’il y a des larmes amères prêtes à couler, dites-vous bien que le pauvre petit cœur qui bat sous cette guirlande est agité par la crainte et tourmenté par l’angoisse et l’inquiétude.

Il était onze heures passées quand la dernière représentation fut terminée et que Rosalie, libre enfin, put s’en retourner, épuisée de fatigue et tombant de sommeil, vers sa mère.

Elle entra en faisant le moins de bruit possible et s’assit, en commençant à se déshabiller, sur l’un des coffres près du lit de la malade. Mais tous ses membres étaient endoloris ; une torpeur invincible l’envahissait. Elle plaça sa tête entre ses mains et s’endormit dans cette posture.

Pauvre enfant ! il y avait des heures qu’elle aurait dû se trouver dans son petit lit, au lieu de s’agiter dans une atmosphère empoisonnée par la respiration de la foule et la fumée des lampes à pétrole.

Au bout d’une heure environ, la mère se réveilla et trouva la petite endormie dans cette attitude peu confortable, sa robe blanche à moitié dégrafée et la couronne de roses gisant à terre.

– Rosalie, chère enfant, dit-elle en la secouant légèrement, réveille-toi.

La petite se leva machinalement et se frotta les yeux en répétant comme dans un rêve :

– « Réjouissez-vous avec moi, car j’ai trouvé ma brebis perdue ».

« Elle rêve de son tableau », se dit la mère.

Rosalie finit par s’éveiller complètement et frissonna en sentant ses épaules découvertes ; elle acheva de se déshabiller avec l’aide de sa mère, puis elle se blottit dans le lit de celle-ci en l’enlaçant de ses petits bras.

– Pauvre petite agneau fatigué ! dit la mère en la pressant sur son cœur.

– Suis-je l’agneau ? murmura la petite à moitié endormie.

La mère ne répondit pas ; mais elle embrassa tendrement son enfant, auprès de laquelle elle demeura sans faire de mouvement, mais aussi sans dormir, pleurant et toussant tour à tour jusqu’au matin.

Ch. 3. Le lendemain de la foire

Le matin, Rosalie fut éveillée par un coup frappé à la porte de la voiture. Elle se leva et écarta un coin du petit rideau de mousseline.

– C’est Toby, maman, dit-elle ; je vais lui demander ce qu’il veut.

Elle entrouvrit la porte et Toby appliqua sa bouche dans l’intervalle ainsi formé :

– Mamselle Rosalie, dit-il, nous allons partir dans une demi-heure. Le patron m’a dit d’aller chercher les chevaux ; nous avons été occupés toute la nuit à emballer ; trois des voitures sont prêtes et il ne reste plus qu’une partie des décors à charger.

– Où allons-nous, Toby ? demanda l’enfant.

– Dans une ville qui est passablement éloignée, répondit Toby ; le patron dit que nous n’y avons jamais été et qu’il faudra près d’une semaine pour y arriver.

– N’es-tu pas fatigué, Toby ? dit la petite avec compassion.

Toby leva les épaules en grimaçant un sourire.

– On est toujours fatigué dans notre métier, répondit-il.

Après ces paroles, il courut chercher les chevaux qui avaient été mis en pension dans une écurie de la ville, et Rosalie retourna auprès de sa mère. Il y avait passablement à faire avant le départ, car il fallait emballer la vaisselle et différents objets que les cahots du véhicule pouvaient endommager ; elle voulait d’ailleurs préparer le déjeuner de sa mère, afin que celle-ci pût le prendre pendant que la voiture était encore au repos.

Lorsque tout fut prêt, Rosalie regarda par la fenêtre ce qui se passait au dehors. Le champ de foire présentait un aspect bien différent du jour précédent. La plupart des baraques étaient en train de vider les lieux avec leurs habitants.

Quoiqu’il ne fut encore que neuf heures, plusieurs d’entre elles étaient même parties, et la place était déjà à moitié déserte, offrant un aspect triste et désolé ; car le gazon avait disparu presque partout et se trouvait remplacé, en maints endroits, par des tas d’immondices ; des débris de paille et de papier, des cartons, des morceaux de bois, des chiffons, des lambeaux de tôle jonchaient partout le sol dans les emplacements qu’avaient occupés les baraques, tandis que les écorces d’oranges, les coquilles d’œufs, les débris de noix de coco et d’huîtres indiquaient les places où la foule avait stationné de préférence.

Rosalie vit passer successivement un carrousel démonté, dont les chevaux en bois laissaient apercevoir leurs têtes sous leur couverture de cuir, puis une grande balançoire, suivie de l’établissement du géant et du nain et du théâtre des marionnettes.

Puis vint la baraque du cheval bleu et du phoque savant qui s’acheminaient vers le théâtre de leurs nouveaux exploits ; puis la femme sans bras, qui accomplissait avec ses doigts de pieds les choses les plus remarquables ; puis la femme à barbe, le grimacier incomparable et le roi des charlatans.

Toby revint bientôt avec les chevaux, qui furent attelés aux voitures du théâtre et à celle qui servait de logement à la famille du directeur. Les secousses sur le terrain inégal étaient fortes et la pauvre femme malade fut terriblement secouée sur son lit. Enfin on arriva au bord de la route, où il fallut attendre jusqu’à ce que toutes les voitures de la ménagerie aient passé.

Quelques éléphants étaient dans un champ, s’amusant à tourmenter avec leurs trompes les branches d’arbres et les buissons qui les environnaient et à attraper les friandises qu’une foule d’enfants, accourus pour les voir, s’amusaient à leur jeter.

Mais Auguste, le directeur du théâtre ambulant, finit par s’impatienter d’attendre, et, interpellant les gens de la ménagerie, il les apostropha avec tant de grossièreté et d’humeur que la police finit par lui imposer silence pour empêcher que des rixes ne se produisent.

Enfin, le long convoi des animaux sauvages se mit en branle, précédé d’une troupe d’éléphants et de chameaux qui ouvraient la marche, suivis d’une foule d’enfants qui les accompagnèrent jusqu’aux limites de la ville.

En faisant un détour par une autre rue, les voitures du théâtre purent en cet endroit prendre les devants et dépasser la caravane des animaux en cage. Rosalie était contente de quitter la ville et de sentir l’air frais de la campagne après l’atmosphère fumeuse et poudreuse du champ de foire. Elle ouvrit la fenêtre du véhicule et se mit à converser avec Toby qui conduisait le chariot.

Aux environs de midi, l’on fit halte auprès d’un petit village pour laisser reposer les chevaux et pour leur donner à manger. Les enfants, qui sortaient de l’école, s’attroupèrent en foule autour du convoi, contemplant avec étonnement les voitures, les chevaux et les quelques hommes de la troupe qui se montraient, en costumes plus ou moins débraillés, autour des voitures ou sur celles-ci, occupés à préparer leur repas ou à raccommoder leurs hardes.

Quand les enfants eurent satisfait leur curiosité, ils reprirent pour la plupart le chemin de leur domicile, car il était l’heure de dîner, et la grande rue du village redevint plus tranquille. La mère de Rosalie se sentant un peu mieux ce jour-là, et espérant que l’air de campagne lui ferait du bien, s’était levée et regardait le paysage avec sa fillette.

Auguste, Toby et les principaux acteurs de la troupe se rendirent à la petite auberge du village pour y prendre leur repas, et, au bout d’un instant, Toby revint au logis porteur de deux rations de pain et de fromage destinées au déjeuner des deux femmes. Rosalie mangea de bon appétit, mais sa mère ne put se résoudre à prendre sa part de ce repas qui lui plaisait si peu.

Les voitures étaient arrêtées auprès d’une maisonnette au toit de chaume, sur le devant de laquelle était un petit jardin rempli de belles fleurs ; les roses mousseuses, le romarin, les églantines et la lavande exhalaient des parfums odorants que la malade, assise sur l’escalier de la voiture, aspirait avec délices.

Elle jouissait de ce repos relatif après la vie agitée du champ de foire et prêtait une oreille attentive au chant des oiseaux dans les buissons, et au bourdonnement des abeilles et des insectes qui voltigeaient de fleur en fleur, en compagnie de beaux papillons aux couleurs éclatantes.

La porte de la chaumière s’ouvrit et un enfant d’environ trois ans sortit et se mit à jouer à la balle dans le sentier qui conduisait à la grille du jardin. Il était suivi par une jeune femme vêtue d’une robe de coton bien propre, et d’un tablier blanc, qui vint s’asseoir, son ouvrage à la main, sur un banc devant la maison.

Elle se mit à travailler, tout en surveillant les ébats de l’enfant avec la vigilance d’une mère ; de temps en temps elle jetait un coup d’œil sur la voiture des comédiens arrêtée près de là, et sur la pauvre femme assise sur l’escalier et dont la toux faisait mal à entendre. Peu à peu elle se mit à chanter d’une voix douce et claire :

Tel que je suis, sans rien à moi,

Sinon ton sang versé pour moi

Et ta voix qui m’appelle à toi,

Agneau de Dieu, je viens, je viens !

Tel que je suis, bien vacillant,

En proie au doute à chaque instant,

Lutte au dehors, crainte au dedans,

Agneau de Dieu, je viens, je viens !

Tel que je suis…Ton grand amour

À tout expié sans retour,

Je puis être à toi dès ce jour,

Agneau de Dieu, je viens, je viens !

Tout à coup, l’enfant se mit à pleurer et la jeune mère, posant son tricot, s’empressa d’aller voir ce qui lui était arrivé. Le petit avait maladroitement jeté sa balle de l’autre côté de la haie et celle-ci avait descendu en bondissant la pente gazonnée qui séparait le jardinet de la grande route.

Après avoir calmé le marmot, la jeune paysanne se mit en devoir d’aller ramasser le joujou vagabond ; mais Rosalie l’avait devancée et le lui rapporta. La jeune femme la remercia vivement.

En voyant de plus près la pauvre malade et la jeune fille qui se tenait devant elle, et dont les traits exprimaient la fatigue et les privations, elle ne put s’empêcher de comparer mentalement le sort de la petite comédienne à celui de son enfant à elle, rose et gras, vigoureux et bien portant. Émue de compassion, elle rentra dans la chaumière et en ressortit bientôt, portant un bol plein de lait chaud et une grande tartine de pain frais qu’elle offrit à Rosalie.

– Merci, madame, dit celle-ci ; me permettrez-vous de porter ceci à ma mère qui ne peut manger le fromage qu’on nous a envoyé de l’auberge ?

– Certainement, mon enfant, et je m’en vais en chercher encore pour toi, répondit la jeune paysanne touchée des égards que la petite avait pour sa mère.

C’est ainsi que la malade et Rosalie firent ce matin-là un bon repas, assises sur les marches de leur demeure, pendant que la jeune mère conversait avec elles sans perdre de vue l’enfant, que la restitution de sa balle avait remis de belle humeur.

– J’aime à vous entendre chanter, dit la mère de Rosalie à sa nouvelle connaissance.

– Vraiment, reprit celle-ci. J’ai l’habitude de chantonner en travaillant, cela fait plaisir au petit ; il connaît presque par cœur ce cantique, maintenant. Souvent je l’entends qui fredonne :

Agneau de Dieu, je viens, je viens.

– Le cher petit ! C’est si joli de l’entendre I

– J’aimerais bien savoir ce chant, dit Rosalie.

– Eh bien ! je vous donnerai une carte sur laquelle il est écrit. Notre pasteur l’a fait imprimer et m’en a donné deux exemplaires.

En disant ces mots, la jeune femme rentra en courant à son logement, et revint bientôt, portant à la main une carte dont le sommet était percé de deux trous pour laisser passer les extrémités d’un ruban bleu qui formaient un beau nœud au-dessus de la carte.

Rosalie la remercia vivement et se mit immédiatement à lire l’hymne qui était imprimée en gros caractères sur le carton blanc encadré d’une petite bande de papier doré.

Nous avons un si bon pasteur maintenant, dit la jeune paysanne ; il n’y a que quelques mois qu’il est établi ici et il a fait déjà beaucoup de bien dans sa paroisse. Mme Leslie, sa femme, fait une lecture chaque semaine dans l’une des maisons du village. Nous prenons notre ouvrage et nous allons l’entendre. Elle nous parle des choses qui sont dans la Bible ; c’est si intéressant de l’écouter !

Elle s’arrêta subitement en voyant que le visage de la mère de Rosalie s’était couvert d’une pâleur mortelle.

– Qu’avez-vous donc, chère Madame ? lui dit-elle, vous prenez mal. Comme vous tremblez ! Il faut retourner à votre lit ; permettez-moi de vous aider.

Elle lui donna le bras et avec l’aide, de Rosalie, elle la fit coucher. Mais elle fut bientôt obligée de les quitter pour aller vers l’enfant qui était grimpé sur la balustrade et était en danger de tomber.

Un grand bruit se faisait maintenant entendre à l’entrée du village et une foule d’enfants, entourant l’avant-garde du convoi des bêtes sauvages, ne tarda pas à se montrer. C’était la ménagerie qui passait.

La jeune femme leva son enfant dans ses bras pour lui faire voir les éléphants et les chameaux qui s’avançaient avec dignité en tête du cortège.

Lorsque celui-ci eut disparu au prochain détour de la route, Toby arriva avec le cheval, disant que le maître désirait que la voiture de la famille prenne les devants, qu’il ne tarderait du reste pas à la suivre avec le reste de la caravane.

Le cheval fut donc attelé et, au moment du départ, la jeune paysanne, qui venait de cueillir des fleurs dans son jardin, les réunit en un bouquet qu’elle remit à Rosalie en lui disant :

– Prenez ces fleurs, chère petite, mettez-les dans l’eau pour votre mère : cela lui fera plaisir de les voir et de les sentir. N’oubliez pas d’apprendre par cœur votre cantique, n’est-ce pas ? lui cria-t-elle encore de loin, comme la voiture se mettait en marche.

Au moment où l’on tournait le coin de la rue principale du village, la malade dit à sa fille d’une voix fiévreuse :

– Peux-tu voir l’église, Rosalie ?

– Oui, chère maman, répondit celle-ci ; la voilà justement : une jolie petite église entourée d’arbres.

– Y a-t-il des maisons autour ? demanda la mère.

– Seulement une, une grande maison entourée d’un jardin ; mais je ne puis la distinguer très bien, à cause des arbres.

– Dis à Toby de te laisser descendre : tu iras y jeter un coup d’œil, dit la malade.

Pendant que Rosalie courait jusqu’à la grille de la cure, sa mère se soulevait sur son oreiller pour tâcher de voir quelque chose, car elle était trop épuisée pour se lever ; mais elle ne put apercevoir que le clocher de l’église et les cheminées de la maison.

Peu après, la petite rattrapa en courant la voiture, qui s’arrêta pour la laisser remonter. Elle avait l’habitude de descendre ainsi fréquemment pendant le trajet pour cueillir des fleurs le long du chemin.

– Et bien, Rosalie, demanda sa mère, qu’as-tu vu ?

– Ah ! chère maman, comme c’est joli par-là ! un beau gazon vert, de belles roses et une large allée sablée bordée de grands arbres, qui conduit à la porte d’entrée. Dans le jardin, il y avait une dame, une belle dame qui avait l’air si bonne et si douce : elle était occupée à cueillir des fleurs avec sa petite fille.

– Est-ce qu’elles t’ont vue, Rosalie ?

– Oui ; la petite fille m’a aperçue regardant entre les barreaux de la grille, et elle a dit à sa mère : « Maman, qui est cette petite fille ? Je ne l’ai encore jamais vue ! » La dame a levé les yeux et m’a souri, et elle avait l’air de se disposer à venir vers moi pour me parler, lorsque je me suis aperçu que la voiture était hors de vue. Je me sentais d’ailleurs un peu intimidée ; ce qui fait que je me suis sauvée.

La malade avait écouté ce récit avec le plus vif intérêt, mais son visage était pâle et agité. Elle laissa retomber sa tête sur son oreiller et soupira profondément.

On entendit en ce moment un bruit de roues qui approchait et Toby dit alors : voilà les autres ; ils n’ont pas été longtemps avant de nous rejoindre.

– Rosalie, dit la femme alitée, ne dis jamais un mot à ton père au sujet de cette maison, ni que je t’ai envoyée pour l’examiner, ni ce que la jeune paysanne nous a raconté de son pasteur. Promets-le-moi.

– Pourquoi donc, chère maman ? dit Rosalie étonnée.

– Parce que je t’en prie, répondit la malade.

– Bien, maman, je te le promets, dit la petite.

– Je te dirai pourquoi une autre fois, dit sa mère au bout d’un instant ; mais pas aujourd’hui, oh ! non, pas aujourd’hui : je ne le pourrais pas.

Rosalie se perdait en conjectures sur ce qui se passait dans la tête de sa mère et sur la cause de son agitation ; elle contempla un moment le visage amaigri de la malade, qui avait fermé les yeux et avait l’air de chercher le sommeil ; puis elle prit la carte où était le cantique et l’épingla au-dessus du tableau du Bon Berger.

Elle plaça ensuite les fleurs, qui embaumaient la voiture, dans un verre d’eau qu’elle mit près du lit pour réjouir les yeux de la malade quand celle-ci s’éveillerait ; puis elle reprit son poste à la petite fenêtre, pour voir ce qui se passait le long du chemin.

La voiture traversa encore plusieurs villages, et passa à côté de bien des jolies maisons de campagne, de bien des fermes pittoresques et rustiques avant d’arriver dans les environs de la petite ville où l’on devait passer la nuit.

Ch. 4. L’histoire de l’actrice

Le lendemain matin, aussitôt qu’il fit jour, les chevaux furent attelés et la caravane se remit en marche. La mère de Rosalie paraissait beaucoup mieux portante ; l’air de la campagne et une tranquillité relative l’avaient évidemment remontée quelque peu.

Elle put, avec l’aide de sa fille, se lever et prendre place sur l’un des coffres, s’appuyant contre le lit et regardant le paysage à travers la porte ouverte.

Rosalie, dit-elle tout à coup, n’aimerais-tu pas entendre l’histoire de ta mère quand celle-ci n’était encore qu’une petite fille ?

– Oui, chère maman, dit l’enfant en l’entourant de ses bras ; tu ne m’en as jamais dit un mot jusqu’à présent.

– Non, répondit la malade ; c’est une triste histoire et je ne tenais pas beaucoup à ce que ma petite-fille l’apprenne si tôt ; mais maintenant je pense souvent que je ne serai peut-être plus bien longtemps avec toi, et j’aime mieux te la raconter moi-même que de penser que d’autres le feront à ma place.

D’ailleurs tu seras bientôt une grande fille, et tu peux déjà comprendre beaucoup de choses qui n’étaient pas à ta portée il y a quelque temps. Et puis, il s’est passé, ces jours derniers, des événements qui ont fait revivre mon passé et qui m’ont fait, comme tu as pu t’en apercevoir, rêver jour et nuit.

– Eh bien, chère maman, commence, je te prie, dit la jeune fille en s’installant près de la malade.

Celle-ci paraissait regretter l’engagement qu’elle venait de prendre ; elle fit promettre à Rosalie de ne jamais parler à son père de ce qu’elle allait entendre.

Puis il y eut un long silence où l’on n’entendait que la respiration oppressée de la pauvre femme et, au dehors, les claquements du fouet de Toby et le bruit des roues des voitures qui suivaient.

– Après tout, dit-elle enfin, comme se parlant à elle-même, elle l’apprendrait par d’autres, autant vaut-il que je le lui raconte moi-même.

– Rosalie, commença-t-elle, ma mère était une dame, et sa fille n’était pas, à l’origine, destinée à cette existence de misère et d’aventures. C’est moi-même qui ai choisi la vie que j’ai eue ; je n’ai fait que récolter depuis ce que j’avais semé.

La pauvre femme frissonna après cet aveu qui paraissait lui déchirer le cœur, et il y eut un moment de silence pendant lequel Rosalie lui prodigua ses caresses les plus tendres.

– Et maintenant, chère petite, continua la malade au bout d’un instant, je m’en vais tout te raconter, comme s’il s’agissait d’une autre personne.

« Je suis née dans un endroit bien éloigné des contrées que nous traversons : dans le sud de l’Angleterre. Mon père était le seigneur du village. Nous habitions une grande et belle maison située sur le versant d’une colline en partie couverte de forêts. Une large avenue plantée de grands arbres conduisait à la porte d’entrée du château.

À côté de celui-ci se trouvait une vaste serre remplie de plantes exotiques et de fleurs rares. Il y avait, à quelque distance, mais toujours sur nos terres, dans un endroit ombragé, une grotte où coulait un petit ruisseau et qui était tout entourée de bruyères. Cet endroit était la retraite favorite de ma mère.

Celle-ci était une femme mondaine, qui s’occupait peu de ses enfants, et qui passait ordinairement ses journées, quand elle était à la campagne, à lire des romans, couchée sur un canapé.

Quant à mon père, il était tout différent ; il aimait la tranquillité et était fort attaché à ses enfants ; malheureusement ses affaires l’obligeaient à s’absenter fréquemment et nous ne le voyions que bien rarement à la maison. J’avais un frère et une sœur. Mon frère était beaucoup plus âgé que ma sœur et moi ; il y avait eu entre nous deux plusieurs enfants qui étaient morts jeunes, de sorte qu’il se trouvait déjà sur les bancs de l’université lorsque nous n’étions encore que des fillettes.

Ma sœur Lucy avait un an de moins que moi ; c’était une charmante et douce enfant. Tant que nous étions petites filles, nous sommes demeurées toujours bonnes amies, partageant tous nos plaisirs et tous nos chagrins.

Mon père nous avait acheté un petit poney blanc, sur lequel nous montions à tour de rôle, dans le parc, sous la surveillance de notre vieille bonne. Celle-ci était une excellente personne qui nous apprenait à réciter soir et matin nos prières, et qui, le dimanche, s’asseyait avec nous sous un arbre, et nous montrait des gravures bibliques qu’elle nous expliquait.

Il y en avait entr’autres une qui représentait un berger ressemblant beaucoup à celui-ci. Seulement, dans l’image dont je parle, le berger était occupé à retirer l’agneau du fond d’un puits dans lequel il était tombé, et le texte au-dessous disait :

« Le Fils de l’homme est venu pour chercher et sauver ce qui était perdu ».

Nous avions l’habitude d’apprendre par cœur ces textes et de les réciter ensuite à la bonne en regardant les images. Puis, si nous les savions bien, elle nous récompensait en nous permettant de prendre le thé sous les arbres du parc.

Après cela, nous chantions un cantique et nous disions nos prières ; puis nous allions nous coucher. Combien de fois je me suis reportée à ces tranquilles et paisibles dimanches pendant le cours de ma vie agitée et tumultueuse !

Je me souviens qu’un dimanche notre vieille bonne nous avait fait une lecture au sujet du jour du jugement, nous disant que Dieu avait un grand livre où toutes nos fautes étaient inscrites et qu’Il nous le lirait ce jour-là. L’après-midi, il y eut un violent orage, les éclairs sillonnaient les nuages et le tonnerre faisait trembler les vitres du salon où nous étions, ma sœur et moi.

Je fus extrêmement effrayée et je pensais à ce que la bonne venait de nous dire. Je m’agenouillai derrière le grand sofa du salon et je suppliai Dieu de ne pas nous frapper de son tonnerre et de laisser pour quelque temps encore son livre fermé.

Un autre jour, j’avais dit un mensonge, mais je ne voulais pas le reconnaître. Pour me punir et me forcer à réfléchir à ma faute, la bonne ne voulut pas me permettre de coucher avec Lucy ; elle transporta mon petit lit dans sa chambre, où je dus coucher seule.

C’était une chambre qui me paraissait étrange, et je demeurai longtemps sans pouvoir fermer l’œil. Je voyais une belle étoile qui brillait à la fenêtre et qui me paraissait être l’œil de Dieu fixé sur moi. Je ne pouvais me distraire de cette pensée, ni me résoudre à fermer les yeux et à ne pas regarder l’étoile. Enfin la bonne revint et me trouva en pleurs : j’étais vaincue.

J’ai souvent revu cette étoile, Rosalie, par la fenêtre de notre voiture, et toujours elle m’a rappelé cette histoire de ma jeunesse.

J’étais très volontaire et très opiniâtre et je n’aimais pas à obéir. Lorsque je désirais quelque chose et que je ne pouvais l’obtenir, j’étais toujours prête à me fâcher. J’étais extrêmement attachée à notre bonne ; elle seule avait de l’influence sur moi. Malheureusement elle dut nous quitter lorsque j’avais à peine huit ans, et je devins alors presque ingouvernable.

Ma mère engagea une institutrice qui se trouva être une personne indolente et apathique ne s’intéressant que fort peu à nous, surtout lorsqu’elle vit que ma mère n’exerçait aucun contrôle sur elle et s’inquiétait peu de la manière dont elle élevait ses enfants. Nous apprîmes fort peu de chose en ce temps-là, car lorsque nous sortions, nos livres à la main, pour étudier nos leçons, notre gouvernante s’asseyait d’ordinaire sous un arbre et nous étions abandonnées à nous-mêmes.

Lorsque mon frère Gérald revenait à la maison, c’était une grande joie pour nous ; nous allions le chercher à la gare et le ramenions en triomphe. Nous avions alors des vacances.

Mlle Manders s’en allait et Gérald nous amusait en nous racontant des histoires de son école et en se promenant avec nous dans le parc. C’était un beau garçon dont ma mère était très fière. Elle l’aimait beaucoup plus que nous, d’abord parce que c’était son fils unique, et parce qu’il devait être l’héritier de la famille.

Elle avait l’habitude de le prendre avec elle en voiture quand elle allait en visite et aimait à l’entendre admirer partout où elle passait.

Quelquefois…

– Mais qu’arrive-t-il, Rosalie ? la voiture vient de s’arrêter ».

– C’est le père qui vient, dit Rosalie en regardant au dehors.

– Pas un mot alors ; ne l’oublie pas, dit la pauvre femme d’un air effrayé.

– Bonjour, mesdames, dit Auguste en entrant d’un air théâtral et ironique dans la voiture, Je faisais tout à l’heure la réflexion que je pouvais aussi bien aller profiter de l’agréable société de madame mon épouse et de mademoiselle ma fille que de rester en compagnie de mes grossiers camarades.

En disant ces mots, le comédien s’inclinait profondément devant les deux femmes.

– Je suis enchanté de vous trouver mieux, madame, dit-il à sa femme. Vous me permettrez cependant de remarquer qu’il est étrange de voir vos forces intellectuelles et physiques revenir aussitôt que nous quittons le théâtre de nos exploits publics, ou pour parler d’une manière plus simple, aussitôt qu’il n’y a plus rien à faire.

– C’est l’air frais de la campagne qui m’a remise un peu, Auguste, dit la malade avec douceur ; sur ce champ de foire, l’air était empesté par la fumée et par la poussière ; je me suis trouvée plus mal aussitôt que nous y sommes arrivés.

– Il est à espérer, dit le chef de la troupe avec un mauvais sourire, que cette résurrection de vos forces vitales durera jusqu’à notre arrivée à Lesborough mais il est probable qu’aussitôt arrivée, vous serez saisie de la plus triste des maladies, le dégoût du travail, et que vous vous sentirez de nouveau prise de l’envie irrésistible de jouer le rôle pathétique et intéressant d’une invalide.

– Auguste, ne me parle pas ainsi ! dit la pauvre femme, tu sais bien que je ne fais pas semblant d’être malade.

Il ne répondit rien ; mais, sortant un paquet de tabac de sa poche, il alluma sa pipe et se mit à fumer. La fumée âcre du tabac ne tarda pas à amener une violente crise de toux chez sa femme ; mais le méchant homme n’y fit aucune attention, se bornant à demander avec ironie si ce bruit mélodieux devait durer longtemps encore.

Son regard finit par tomber sur le tableau que Rosalie avait fixé à la paroi.

– D’où vient cela ? demanda-t-il.

Cette image est à moi, papa, dit Rosalie ; c’est un vieux monsieur qui me l’a donnée à la foire. N’est-ce pas qu’elle est belle ?

– C’est bon pour un enfant, dit-il d’un air de mépris. Toby, continua-t-il en s’adressant au petit conducteur, que diable fais-tu donc ? Tu marches comme un escargot.

– Le cheval est fatigué, maître, répondit le jeune garçon ; il a bien travaillé ces deux derniers jours.

– Fouette-le ferme, imbécile, dit le cruel personnage ; crois-tu donc que je puisse m’amuser à flâner comme cela le long des chemins ? La ménagerie a une avance d’au moins une demi-lieue sur nous, et les marionnettes doivent être déjà installées. Nous arriverons quand le public aura déjà dépensé la moitié de son argent.

Toby était un brave garçon, au cœur bon et sensible, et il ne pouvait souffrir de voir maltraiter les animaux. Il était toujours, à cause de cela, en désaccord avec son maître dont il encourait les reproches et la colère en voulant ménager les chevaux qui lui étaient confiés.

Auguste, au contraire, ne considérait ces derniers que comme des machines dont il fallait tirer toute la somme de travail qu’ils étaient capables de fournir en dépensant le moins possible pour leur entretien. Dur envers ses subordonnés, envers sa femme et son enfant, comment d’ailleurs le brutal aurait-il pu être tendre envers ses chevaux ?

Toby refusa résolument de battre son cheval fatigué. La charge que celui-ci avait à traîner était déjà presque au-dessus des forces d’une pauvre bête mal nourrie, et le poids additionnel du chef de la troupe se faisait sentir en plus depuis un bon moment déjà.

Lorsque Auguste vit que Toby ne lui obéissait pas, il sauta à terre et, arrachant le fouet des mains du jeune garçon, il se mit à battre sans pitié la pauvre bête dont les bonds de droite et de gauche risquaient fort de renverser la voiture avec les deux femmes épouvantées, qui se cramponnaient de leur mieux pour ne pas être précipitées contre les parois.

Enfin, après un dernier coup destiné cette fois à Toby, qui ne put l’éviter qu’à moitié, Auguste jeta le fouet à terre et retourna à sa pipe.

Ch. 5. Première prière de Rosalie

Le jour suivant, aussitôt qu’ils furent en marche, Rosalie pria sa mère de continuer son récit si désagréablement interrompu la veille, et la pauvre malade, s’étant assurée que son mari n’avait pas l’intention de leur imposer sa présence pour le moment, reprit sa narration à l’endroit où elle l’avait abandonnée.

« Ma vie s’écoulait ainsi heureuse et tranquille, et pendant plusieurs années, rien d’important ne vint en interrompre le cours.

Un après-midi, Lucy et moi avions été nous promener dans le parc sur deux nouveaux chevaux dont notre père nous avait fait cadeau quelque temps auparavant. Il me semble encore voir Lucy dans son costume de cheval, sa belle chevelure tombant sur son dos, le teint animé par l’exercice et le grand air ; elle était fort jolie, ma sœur, et tout le monde l’aimait, car elle était aussi douce et aussi bonne qu’elle était belle.

Nous sommes descendues de cheval devant le perron de la véranda, abandonnant nos montures aux soins du groom qui nous avait accompagnées. En entrant gaiement dans la maison, nous avons rencontré l’une des servantes, la figure bouleversée, qui nous pria de monter bien doucement parce que notre père était très malade et que le docteur lui avait prescrit un repos absolu.

Nous avons demandé immédiatement à la jeune fille ce qui était arrivé, et celle-ci nous apprit alors que notre père, en revenant de la gare voisine, avait été jeté à terre par son cheval, un animal jeune et très fougueux qu’il avait depuis peu dans ses écuries, et qu’il avait été rapporté à la maison sans connaissance.

Elle ne pouvait en dire davantage ; mais peu d’instants après, ma mère entra et nous dit, avec plus de sentiments que je ne la croyais capable d’en montrer, que notre père, selon toute apparence, ne vivrait pas vingt-quatre heures.

Je n’oublierai jamais cette nuit. C’était la première fois que j’étais auprès d’une personne mourante, et cette idée m’effrayait. Je restai éveillée, écoutant la pendule du vestibule sonner les heures. Je sortis du lit et mis la tête à la fenêtre. La nuit était calme, mais sombre, l’air était étouffant ; pas un souffle n’agitait les feuilles des arbres.

Je me demandais ce qui pouvait bien se passer dans la chambre voisine et si jamais je reverrais mon père. Je crus à ce moment-là entendre du bruit et me retournai : c’était Lucy qui sanglotait sur son oreiller.

– Lucy, dis-je, contente de savoir qu’elle ne dormait pas, que cette nuit me parait longue !

– À moi aussi, répondit-elle ; j’ai si peur, Nora ! Je cherchai les allumettes et j’allumai la bougie ; deux papillons de nuit volèrent dans la chambre et je fermai la fenêtre.

Nous restâmes ainsi chacune dans son lit, les yeux fixés sur la lumière autour de laquelle voltigeaient les deux papillons, écoutant tous les bruits du dehors et nous dressant brusquement chaque fois qu’une porte se fermait.

– N’aurais-tu pas peur de mourir, Nora ? me demanda tout à coup Lucy d’une voix basse.

– Oh ! oui, répondis-je, je crois que j’aurais bien peur !

Un assez long silence suivit ces paroles et je croyais que Lucy s’était rendormie, lorsque, s’asseyant sur son lit, elle me demanda :

– Nora, crois-tu que tu irais au ciel, si tu venais à mourir maintenant ?

– Mais certainement, répondis-je avec promptitude ; pourquoi me poses-tu cette question ?

– Je ne crois pas que moi j’irais, me répondit-elle ; je suis presque sûre que je n’irais pas.

Nous restâmes tranquilles pendant environ une heure, puis la porte s’ouvrit et ma mère entra. Elle pleurait beaucoup et tenait son mouchoir devant ses yeux.

– Votre père désire vous voir, dit-elle ; venez immédiatement.

Nous nous sommes glissées silencieusement dans la chambre du mourant et nous sommes allées nous placer à côté du lit de notre père. Sa figure était si changée que nous en fûmes épouvantées, ma sœur et moi ; nous tremblions des pieds à la tête. Cependant il nous tendit la main et nous nous sommes rapprochées de lui. Il murmura ces paroles :

– Adieu, petites, n’oubliez pas votre père et n’attendez pas d’être au moment de la mort pour vous préparer à une autre vie.

Nous l’avons embrassé, ma sœur et moi, et ma mère nous dit de retourner nous coucher. Je n’oubliai jamais les dernières paroles de mon père, et je me demandai souvent par la suite pourquoi il s’était exprimé en ces termes.

Le lendemain matin, nous avons appris qu’il était mort. Gérald arriva trop tard pour le voir ; il était à l’université et se préparait pour ses derniers examens.

Ma mère, au premier moment, parut vivement affectée de la mort de son mari ; elle s’enferma dans sa chambre et ne voulut recevoir personne. Les funérailles furent très imposantes ; tous les voisins y assistèrent, et Lucy et moi nous regardâmes le cortège défiler à travers les persiennes entrouvertes du premier étage.

Puis Gérald retourna à l’université, et ma mère à ses romans, pensant sans doute qu’elle pourrait encore longtemps mener son train de vie habituel ; mais elle se trompait. À peine Gérald eut-il passé ses examens qu’elle reçut une lettre de lui, disant qu’il allait se marier dans quelques mois et qu’il se proposait d’amener sa jeune femme au manoir immédiatement après la cérémonie.

La vérité se fit alors jour dans l’esprit de ma mère ; elle comprit qu’elle ne serait plus longtemps la maîtresse du domaine et qu’elle serait obligée d’aller se fixer ailleurs pour laisser à son fils la libre possession de son patrimoine. Cet événement, auquel elle n’avait, apparemment, pas encore songé, lui fut extrêmement pénible ; mais il n’y avait rien à faire qu’à se soumettre.

Elle se borna donc à exprimer ses regrets et ses appréhensions au sujet du mariage précoce de Gérald, qui lui paraissait encore beaucoup trop jeune pour prendre femme. Quant au choix qu’il avait fait, on ne pouvait rien y trouver à redire : la jeune fille qu’il avait épousée appartenait à la noblesse et était digne en tous points de sa haute position.

Ma mère se détermina à aller habiter dans une ville éloignée où elle avait des connaissances et où elle était sûre, une fois son deuil terminé, d’avoir assez de société et d’amusements de tous genres.

C’était un grand chagrin pour Lucy et pour moi que de quitter cette chère maison où nous avions vécu si heureuses pendant tant d’années. Nous avons fait une promenade d’adieu dans le domaine, nous arrêtant, les larmes aux yeux, dans tous nos endroits favoris.

Je n’y suis jamais retournée depuis et je n’y retournerai jamais de ma vie. Souvent, en passant le long des chemins, j’ai vu, par la vitre de la voiture, de beaux parcs, des pelouses, des pièces d’eau qui m’ont rappelé ces lieux chéris de mon enfance et m’ont fait venir les larmes aux yeux ».

– Mais quelle est cette musique ? dit tout à coup la pauvre femme, s’interrompant dans sa narration.

Au premier moment, Rosalie n’entendit rien que le bruit des roues, les sabots des chevaux sur le sol et le sifflet de Toby. Elle s’avança vers la porte et prêta l’oreille.

Le soleil se couchait, car le récit que nous venons de rapporter avait été fait à différentes reprises dans la journée, à cause des accès de toux de la narratrice et des nombreuses interruptions causées par l’arrivée d’Auguste, la préparation des repas ou autres motifs.

Des nuages roses s’amassaient vers l’est, illuminés par les derniers rayons du soleil, lorsque la jeune fille sortit la tête de la voiture pour prêter l’oreille aux bruits du dehors.

– C’est le son des cloches, maman ; ne les entends-tu pas ? dit-elle.

– Oh ! oui, je les entends à présent, dit sa mère. Notre vieille bonne prétendait qu’elles disaient « Allons prier, allons prier ». Oh ! ma Rosalie, quel plaisir de pouvoir parler de ces temps passés ! Combien de fois n’ai-je pas souhaité avoir quelqu’un avec qui je pusse m’entretenir de ces chers souvenirs !

– Je puis voir l’église, maintenant, maman, s’écria Rosalie, le corps penché en dehors de la porte, une jolie petite église avec une tour ; nous allons passer à travers le village, n’est-il pas vrai, Toby ?

– Oui, mademoiselle Rose, dit le jeune garçon, et nous y passerons même la nuit, car les chevaux sont épuisés, à tel point que le maître s’en est aperçu lui-même cette fois.

On ne tarda pas à atteindre le village. La nuit commençait à tomber, et les habitants de l’endroit allumaient leurs feux et rentraient leurs instruments de travail. Rosalie pouvait voir de son poste plus d’un petit intérieur confortable et joyeux, la mère préparant le repas du soir et le père assis près du feu et jouant avec ses enfants. Comme elle eût souhaité pour elle et pour sa mère un intérieur pareil !

Il y avait un service du soir, ce jour-là, et les fidèles se rendaient à la petite église, leur Bible à la main, au moment où les attelages du comédien ambulant s’arrêtaient sur la place. Les chevaux furent dételés et emmenés à l’auberge, et Auguste et la plupart des hommes de sa troupe se répandirent bientôt dans les cabarets du voisinage pour y passer leur soirée, en suivant leurs goûts.

– Maman, ne pourrais-je pas aller jusqu’à l’église pour la regarder un peu ? dit la petite aussitôt que les deux femmes furent seules.

– Sans doute, ma chérie, lui dit sa mère ; mais garde-toi de faire du bruit, afin de ne pas troubler le service.

La nuit était presque complète maintenant, et les monuments funéraires qui entouraient l’église avaient l’air bien solennel, pensa Rosalie, qui traversait le cimetière en courant. Arrivée près des fenêtres de l’église, elle s’approcha de l’une d’elles et regarda dans l’intérieur, protégée qu’elle était contre les regards par l’obscurité du dehors.

Elle vit, à la lueur des lampes, le pasteur ainsi que toute l’assemblée à genoux. Celle-ci n’était pas très nombreuse, car c’était un jour de semaine, et un assez grand nombre des fidèles habitués du dimanche ne pouvaient assister aux réunions du soir.

Troupeau et pasteur ne tardèrent pas à se lever, et l’assemblée entonna alors un hymne. Désireuse de mieux entendre, Rosalie se dirigea vers la porte, et trouvant celle-ci ouverte, elle se glissa dans l’église et se tint debout près du dernier banc.

La musique et le chant la ravirent.

Ensuite vint la prédication ; la petite comédienne, voyant que personne ne la remarquait, s’enhardit à s’asseoir et à écouter. Le pasteur parlait d’une voix claire et distincte, et elle pouvait comprendre chacune de ses paroles. Le texte de son sermon était « Le Fils de l’homme est venu pour chercher et sauver ce qui était perdu ».

Aussitôt que le prédicateur eut fini de parler, la petite sortit la première de l’église et s’empressa de retourner vers sa mère.

– Où as-tu été tout ce temps, mon enfant ? lui dit la malade.

Rosalie lui donna une description détaillée de l’emploi de sa soirée.

– Quelles paroles de l’Évangile a-t-on lues ? demanda sa mère.

– Ces mêmes paroles qui se trouvaient au bas de la gravure dont tu m’as parlée, maman : « Le Fils de l’homme est venu pour chercher et sauver ce qui était perdu ».

– Et qu’a dit le pasteur à ce sujet ? dit la malade frappée de cette coïncidence.

– Il a dit, répondit Rosalie, que Jésus cherchait partout pour trouver des brebis perdues, et que nous étions tous des brebis perdues, et que Jésus nous cherchait. Crois-tu qu’Il nous cherche aussi, toi et moi, chère maman ?

– Je n’en sais rien, répondit sa mère, je le suppose puisque le pasteur l’a dit ; Il aura bien de la peine à me trouver, je le crains, ajouta-t-elle en soupirant.

– Le pasteur a dit qu’Il nous trouverait facilement si seulement nous voulions lui permettre de le faire, et qu’alors aucune difficulté et aucun empêchement ne le rebuteraient dans ses recherches, dit la petite.

La malade ne répondit pas, et Rosalie demeura un moment près de la fenêtre à regarder les étoiles.

– Maman, dit-elle enfin, est-Il là-haut ?

– Qui donc, mon enfant ?

– Le Sauveur est-Il là-haut ?

– Oui, le ciel est quelque part là-haut, Rosalie !

– Faut-il lui dire ?… demanda l’enfant d’un air hésitant.

– Lui dire quoi, chérie ?

– Lui dire que toi et moi nous désirons qu’Il nous cherche et qu’Il nous trouve.

– Comme tu voudras, mon enfant, dit sa mère avec tristesse ; tu peux essayer si tu veux.

– Je t’en prie, bon Berger, dit Rosalie en levant les yeux vers les étoiles, viens nous chercher, maman et moi : nous aimerions tant que tu nous trouves et que tu nous emportes dans tes bras, comme le petit agneau de mon tableau.

– Cela peut-il aller comme cela, maman ? dit-elle ensuite en se tournant vers sa mère.

– Oui, chère petite, je pense que cela ira.

Rosalie, toujours occupée à regarder les étoiles, garda un moment le silence. Tout à coup, une nouvelle idée s’empara d’elle.

– N’aurais-je pas dû dire Amen, maman ? dit-elle. J’ai entendu que tout le monde à l’église disait Amen après chaque prière.

– Je ne crois pas que cela fasse de différence, dit sa mère, tu peux, du reste, le dire maintenant.

– Amen, amen, répéta l’enfant en regardant les étoiles.

Un bruit de voix se faisait entendre dans ce moment, et Rosalie ne tarda pas à voir arriver son père et les hommes de la troupe.

Ch. 6. Un secret de famille

Le lendemain matin, il fallut quitter de bonne heure ce joli village qui commençait à se réveiller sous les chaudes caresses du soleil levant. Point de repos pour les pauvres vagabonds : il fallait marcher, marcher toujours. Lorsque les voitures furent en mouvement et que les dernières maisons commencèrent à disparaître à l’horizon, la mère de Rosalie reprit le cours de son récit.

« Comme je te le disais hier, Rosalie, ma mère loua une maison en ville et nous sommes allées toutes trois l’habiter, afin de laisser notre frère Gérald en pleine possession de son château. Nous étions maintenant, ma sœur et moi, de grandes demoiselles et ma mère dut donner son congé à Mlle Manders.

Ma sœur Lucy était d’un caractère naturellement tranquille ; mais, depuis la mort de mon père, cette disposition s’accentua encore ; elle devint extrêmement silencieuse, et était presque toute la journée occupée à lire la Bible dans sa petite chambre.

Je lui demandai un jour quel plaisir elle trouvait ainsi à lire constamment.

– Oh ! Nora, cela me rend si heureuse, répondit-elle ; ne veux-tu pas venir lire avec moi ?

Mais je secouai la tête et répondis que j’avais trop à faire pour perdre ainsi mon temps ; puis je redescendis en courant et je tâchai de ne plus y penser ; car je sentais bien que j’avais tort et que ma sœur avait raison.

Ah ! ma chère Rosalie, si j’avais seulement écouté Lucy, ce jour-là, que ma vie eût été différente dans la suite ! J’arrive maintenant à la partie la plus triste de mon histoire.

En avançant en âge, je pris le goût des romans. La maison en était pleine ; car, comme je l’ai dit, notre mère faisait de leur lecture son occupation favorite. Mon imagination s’exaltait toujours plus par ces lectures malsaines ; je me figurais être une des héroïnes des ouvrages que je lisais ; tout travail, toute autre occupation me devint à charge.

Enfin, la vie que nous menions me parut monotone et triste ; il m’aurait fallu des événements, une carrière plus romanesque, plus en rapport avec les scènes que j’avais constamment devant les yeux.

Je fis à cette époque la connaissance d’une famille nommée Roehunter. C’étaient des gens riches qui menaient grand train et étaient grands amis de ma mère. Mlles Georgina et Laura Roehunter étaient très lancées dans le monde et très goûtées par la société mondaine, et nous ne tardâmes pas à nous lier d’amitié.

Elles m’engagèrent à aller au théâtre, pour lequel je pris bientôt une véritable passion ; c’était, à mes yeux, la vie de mes romans en action. Il me semblait que si j’étais sur la scène, je serais heureuse ; la vie d’actrice me paraissait belle, indépendante et glorieuse. Je me prenais à envier les artistes que le public courtisait.

J’aurais donné dix ans de ma vie pour être à la place d’une de ces gracieuses créatures que les spectateurs appelaient par leurs noms, que des tonnerres d’applaudissements forçaient de revenir deux, trois fois sur la scène, où elles étaient accueillies par une pluie de bouquets et les ovations d’un public en délire.

C’est à ce moment-là que les Roehunter me proposèrent d’organiser, dans leur maison, un petit théâtre de société. J’acceptai avec enthousiasme et fus bientôt plongée dans l’étude de mon rôle et dans les directions à donner pour la confection de mes costumes.

On engagea des acteurs du théâtre de la ville qui se chargèrent de notre instruction théâtrale et avec lesquels nous passâmes désormais une grande partie de nos journées. C’est ainsi, Rosalie, que je fis la connaissance de ton père ; il était l’un des artistes que nous avions appelés comme professeurs.

Il est aisé de s’imaginer ce qui suivit. Auguste ne tarda pas à remarquer mon goût pour la scène et le talent que j’étais capable d’y déployer. Il s’insinua toujours plus auprès de moi, flattant mes goûts et me vantant constamment les charmes d’une profession pour laquelle, hélas ! je n’avais déjà que trop de dispositions naturelles !

Il finit par me convaincre et nous décidâmes que le jour qui suivrait la représentation des Roehunter, nous quitterions ensemble la ville et que nous nous marierions.

Je n’oublierai jamais cette fatale journée. Je rentrai tard dans la nuit, le soir de la représentation. J’avais été vivement applaudie pour la manière dont j’avais rempli mon rôle, j’avais été adulée, fêtée, flattée, car j’étais belle alors ; chacun m’avait dit et répété que si mon étoile m’eût fait naître comédienne, j’aurais remporté sur la scène les plus brillants succès.

Hélas ! ils se doutaient bien peu que je venais d’échanger ma position honorable contre celle que je venais d’essayer un instant sur un théâtre de salon, et que, le lendemain, la demoiselle de haute naissance allait épouser un comédien et passer le reste de sa vie avec lui sur les tréteaux !

Lorsque la voiture me ramena à la maison, il était près de trois heures du matin. Ma mère était allée se coucher et je ne la revis plus jamais. Lucy était endormie, sa petite Bible encore ouverte à côté d’elle.

Cette vue me frappa comme la voix de ma conscience à ce moment déjà, j’aurais voulu échanger ma place contre la sienne ; mais je me disais qu’il était trop tard, que j’étais trop avancée pour reculer, et je m’efforçais de me figurer le bonheur qui m’attendait dans la carrière brillante que j’allais embrasser ! Hélas ! j’avais beau faire : un noir pressentiment m’agitait et je n’étais pas heureuse.

Il ne valait plus la peine de me coucher ; Auguste devait venir me chercher dans peu d’instants et nous devions nous marier de bonne heure le matin, dans une église de la ville, toutes les formalités indispensables ayant été remplies d’avance. Je me mis en devoir d’emballer les vêtements que je voulais emporter ; puis, de crainte que Lucy ne s’éveille, je les cachai sous mon lit. J’écrivis un billet à ma mère, lui disant qu’au moment où elle recevrait ces lignes, je serais mariée, et que je viendrais la voir dans quelques jours.

Ces préparatifs terminés, j’éteignis la lumière de peur que ma sœur ne finisse par s’éveiller, et j’attendis dans l’obscurité l’arrivée d’Auguste. En ce moment, Rosalie, je vis la même étoile que celle qui m’avait fait tant d’impression lorsque je n’étais encore qu’une petite fille, au point de me faire avouer mon mensonge et en demander pardon. Je cachai mon visage dans mes mains et un rude combat s’engagea en moi.

Mais, hélas ! ma résolution avait été prise longtemps d’avance ; je me croyais sûre d’atteindre la gloire et la célébrité, qui me paraissaient le seul vrai bonheur, et d’ailleurs je n’étais pas accoutumée à vaincre mes mauvais penchants ; bref, je cédai à l’esprit du mal qui me poussait en avant. Je me levai et je baissai le store afin de ne plus voir l’étoile ; puis, me sentant plus tranquille, je me rassis.

Les premières lueurs du jour commençaient à poindre lorsqu’il sonna cinq heures ; c’était l’heure du rendez-vous, et, saisissant mon paquet, je me préparai à descendre. Avant de sortir de la chambre, je jetai un regard d’adieu vers ma sœur endormie ; il me semblait que j’allais étouffer ; les sanglots me montaient dans la gorge.

Si Lucy s’était éveillée dans ce moment-là et m’eût appelée, je crois que j’étais sauvée. Mais il ne devait pas en être ainsi ; je descendis l’escalier silencieux et désert, tirai le verrou de la porte d’entrée et trouvai Auguste qui m’attendait dans la rue. Nous nous rendîmes ensemble à l’église voisine où nous reçûmes la bénédiction nuptiale.

Dès ce moment, une vie de malheur commença pour moi. La vie d’actrice était loin d’être agréable et joyeuse comme je me l’étais figurée. Hélas ! je ne savais rien encore de ce qui se passait derrière le rideau ; j’ignorais les fatigues et les ennuis de toute espèce qui m’étaient réservés.

J’en eus bientôt assez et j’aurais donné tout au monde pour redevenir ce que j’avais été, pour reprendre ma vie tranquille et sans souci d’autrefois. J’eus beaucoup de succès au théâtre ; mais bientôt les applaudissements me devinrent indifférents, et je pris en horreur le jeu de la scène. Je revenais parfois si fatiguée que je ne pouvais me déshabiller et m’endormais sur une chaise.

Comme je regrettais alors d’avoir jamais mis les pieds dans une salle de théâtre ! comme je maudissais la fatale influence que la vue du spectacle avait exercée sur moi !

Nous sommes restés quelque temps dans la ville qu’habitait ma mère et où mon mari avait un engagement au théâtre. Il ne tarda pas à en contracter un pour moi. Notre appartement était très pauvre et souvent nous étions à court d’argent. J’essayai de me présenter à la maison quelque temps après mon mariage ; mais la servante me ferma la porte au nez en disant que ma mère ne voulait plus me voir ni même entendre prononcer mon nom.

Je passai alors à différentes reprises devant les fenêtres, tâchant d’apercevoir ma sœur Lucy ; mais on ne lui permettait jamais de sortir sans être accompagnée et je ne pus trouver une seule occasion de lui parler. Tous mes anciens amis, tous ceux qui m’avaient flattée et complimentée, se détournèrent avec un sourire de mépris lorsqu’ils me rencontraient dans la rue ; les Roehunter eux-mêmes ne voulurent plus me reconnaître.

Enfin, mon mari perdit son engagement au théâtre, je ne te dirai pas pourquoi, et nous avons quitté la ville. C’est alors que je fis réellement connaissance avec la pauvreté. Nous avons commencé à voyager de ville en ville, obtenant par-ci par-là des emplois dans de petits théâtres de province, repoussés quelquefois, et nous trouvant souvent des semaines entières sans pouvoir nous procurer d’occupation.

C’est à cette époque que ton petit frère vint au monde. C’était un charmant enfant que je nommai Arthur en souvenir de mon père. J’étais si pauvre, au moment de sa naissance, que j’eus grand-peine à me procurer des hardes pour l’envelopper ; mais, ô ma Rosalie, comme je l’aimais, ce cher petit !

J’écrivis à ma mère pour lui faire part de la naissance de mon enfant, mais ma lettre me revint sans avoir été décachetée et je ne lui en adressai plus à l’avenir. Un jour, un journal m’étant par hasard tombé sous les yeux, j’y lus l’annonce de sa mort, et j’appris, longtemps après, qu’elle avait exprimé le désir, à ses derniers moments, que l’on ne m’annonce sa fin qu’après ses funérailles ; car j’avais, dit-elle, déshonoré la famille et fait sa honte et son malheur. Et ce fut là, dit-on, la seule occasion où elle parla de moi depuis mon mariage.

Ma sœur Lucy m’écrivit une bonne lettre après la mort de ma mère et m’envoya quelques secours ; mais je ne tardai pas à le regretter ; car ton père ne cessa de lui écrire, lui racontant de longues histoires au sujet de notre pauvreté et de mes besoins afin de l’engager à nous envoyer encore de l’argent.

Elle nous en envoya souvent, ma bonne sœur, et Dieu sait ce qu’il m’en coûtait de l’accepter ! Elle m’écrivait les lettres les plus touchantes et les plus tendres, me suppliant de venir à Jésus et de me rappeler les paroles de mon père sur son lit de mort. Elle me disait que Jésus l’avait rendue si heureuse et qu’il exercerait la même influence sur moi, si seulement je voulais aller à Lui.

Enfin nous avons appris le mariage de Lucy avec un jeune pasteur pieux et capable. Ton père, ayant voulu continuer à exploiter la bonté de ma sœur, reçut un jour une lettre de son mari lui disant que, à son grand regret, il devait nous informer que sa femme ne pouvait plus rien faire pour nous, et priant Auguste de ne plus lui adresser de lettres désormais.

Ton père écrivit encore, mais cette fois inutilement, car sa lettre lui revint, et le mit en grande colère ; puis ma sœur et son mari allèrent habiter une autre ville, et nous avons perdu complètement leurs traces. J’espère de tout mon cœur que nous ne les retrouverons jamais ; car je ne saurais te dire à quel point les indiscrétions de mon mari m’étaient à charge et comme il m’en coûterait de les voir recommencer.

Quant à Gérald, il n’a jamais voulu faire semblant de nous connaître. Auguste lui écrivit à différentes reprises, mais ses lettres lui ont chaque fois été retournées sans avoir été ouvertes.

Dès lors, nous sommes tombés dans une pauvreté de plus en plus affreuse. Ton père réussit une fois cependant à obtenir une place de maître de poste dans un village, et j’y fis la connaissance d’une dame qui fut bien bonne pour moi. Elle venait souvent me voir ainsi que mon petit Arthur.

Celui-ci était extrêmement délicat ; il prit un jour un violent catarrhe qui se porta sur la poitrine ; pendant quelques jours mon pauvre petit agneau fut bien malade, puis il mourut. Et alors, ma Rosalie, lorsque j’eus enterré mon bien-aimé petit sous un saule, dans le cimetière du village, je sentis que je n’avais plus aucune attache sur cette terre et je souhaitai ardemment de mourir.

Nous ne sommes pas restés longtemps au village ; nous n’étions ni l’un ni l’autre en état de tenir des comptes, et nous ne réussissions qu’à mettre les livres de poste dans un désordre complet. Il me fallut donc abandonner le petit tombeau et le seul foyer stable que je n’aie jamais possédé dans le cours de ma vie de femme mariée.

Ton père s’associa alors avec un acteur de théâtre en plein vent ; en vendant leurs meubles et presque tout ce qu’ils possédaient, ils réussirent à acheter à eux deux des décors et des voitures, et ils organisèrent un théâtre ambulant. Peu après, l’associé de ton père mourut, et celui-ci hérita de sa part dans l’entreprise.

C’est ainsi que pendant ces douze dernières années, chère Rosalie, nous n’avons fait que nous promener de place en place, et c’est dans cette voiture que tu vins au monde.

Je fus extrêmement malade, pendant bien longtemps après ta naissance, et ne pus plus remplir mes fonctions dans la troupe de mon mari. Voilà, mon enfant, tout ce que j’ai à t’apprendre de ma vie, pour le moment du moins. Tu en sais assez maintenant pour comprendre combien je suis malheureuse et misérable ».

– Pauvre chère maman ! dit Rosalie en passant tendrement ses bras autour du cou de sa mère.

– Tout cela est arrivé par ma faute, mon enfant : personne n’est à blâmer en cela que moi.

Rosalie soupira profondément.

– C’est par ma propre faute, répéta la pauvre femme avec peine, que je suis maintenant vouée, avec mon unique enfant, à une vie de misère sur cette terre, et que je suis sans espoir pour la vie à venir.

La malade parut épuisée après avoir prononcé ces paroles, et elle demeura pendant un moment sur son lit sans remuer et sans rien dire.

Rosalie se tenait près de la porte de la voiture, chantonnant à mi-voix :

Tel que je suis, sans rien à moi,

Sinon ton sang versé pour moi

Et ta voix qui m’appelle à toi,

Agneau de Dieu, je viens, je viens !

– Ah ! Rosalie, mon enfant, dit sa mère en se retournant sur son oreiller, si seulement j’avais écouté sa voix, si seulement j’étais allée à Lui de bonne heure comme ma sœur Lucy, quelle vie différente. Quel malheur !

Va donc à Lui sans tarder, chère petite ; c’est si facile, quand on est jeune comme toi. Si tu attends trop, tu deviendras vieille et mauvaise comme moi, et cela te sera bien plus difficile alors.

– C’est précisément là ce que signifie le second verset de mon cantique, dit Rosalie, là où il est dit :

Tel que je suis, bien vacillant,

En proie au doute à chaque instant,

Lutte au dehors, crainte au dedans,

Agneau de Dieu, je viens, je viens !

– Oui, dit sa mère, il faut aller à Lui quand on est jeune et heureux ; que ne l’ai-je écoutée, alors, cette voix que j’ai si souvent entendue ?

– Et pourquoi ne viendrais-tu pas à Lui maintenant, chère maman ?

– Je n’en sais rien. Je ne crois pas qu’Il voudrait de moi maintenant : je suis une si grande pécheresse ! Il y a bien des choses dont je ne t’ai pas parlé, chère enfant ; bien des mauvaises actions qui me reviennent maintenant à la mémoire. Je ne sais pourquoi j’y pense si souvent ces derniers jours.

– C’est peut-être que le bon Berger commence à te trouver, maman.

– Que je voudrais pouvoir le croire ! dit la malade avec un profond soupir.

En ce moment, la voix rude d’Auguste se fit entendre au dehors.

– Rosalie, dit-il, viens avec nous dans la seconde voiture ; nous aurons une nouvelle pièce à jouer prochainement, et il faut que tu apprennes ton rôle.

La petite dut donc quitter sa mère malade, et au lieu de répéter à celle-ci les belles et consolantes paroles de son cantique, il lui fallut apprendre par cœur de longues tirades vaines et légères, suffisantes pour corrompre toute autre jeune fille d’un caractère moins sérieux.

Ch. 7. La parade du cirque

C’est par une belle et fraîche matinée d’été que la troupe fit son entrée à Lesborough. Pas un nuage ne se montrait à l’horizon ; aussi Auguste était-il de fort bonne humeur, prévoyant de nombreux curieux à la foire et une bonne recette pour lui.

Plusieurs autres convois de spectacles forains furent successivement dépassés chemin faisant ; ils se rendaient tous à la même destination. Auguste connaissait la plupart de leurs propriétaires avec lesquels il échangeait quelques paroles en passant ; on se félicitait du beau temps et l’on se souhaitait réciproquement bonne chance.

À mesure qu’on approchait de la ville, on entendait un grand bruit, et en entrant dans la première rue, Auguste et ses gens virent à distance un nuage de poussière, puis une foule considérable qui entourait un immense char dont les dorures et les ornements étincelaient au soleil.

Qu’est-ce donc, Toby ? demanda Rosalie.

– C’est un grand cirque, mam’selle Rose, dît Toby, le maître, qui en avait entendu parler, redoutait bien de le trouver ici, car il pense que cela nous enlèvera bien du monde.

La troupe du théâtre d’Auguste dût se ranger sur le bord de la route pour laisser passer la cavalcade.

En tête de celle-ci venait un grand char doré et enguirlandé qui contenait une bande de musiciens jouant à tout rompre. Ce char était immédiatement suivi d’une douzaine d’hommes à cheval, les uns revêtus de la cuirasse étincelante des chevaliers du moyen âge qu’ils représentaient, les autres du costume des cavaliers du temps des Stuarts.

Puis venait un second char doré, sur le sommet duquel se voyait un dragon jaune qu’un vieillard en costume d’ancien Breton, qui avait la prétention de représenter saint Georges, tenait en laisse par de grandes lanières rouges.

Suivait une cavalcade de dames, vêtues de longues amazones chacune d’une couleur différente, l’une était en rouge, une autre en bleu, une troisième en vert, les autres en violet, en jaune, en blanc, et ainsi de suite. De belles plumes de la même couleur que la robe ornaient leur petit chapeau et flottaient avec de longs rubans derrière leurs têtes.

Outre le cheval richement caparaçonné qu’elle montait, chaque amazone conduisait devant elle, au moyen de longues rênes à sa couleur, un superbe cheval pie dont les gracieuses évolutions excitaient l’admiration générale.

Ensuite venait un écuyer qui se tenait debout sur deux poneys, un pied sur chaque animal. Après lui venaient deux petites filles et un petit garçon montés sur de véritables miniatures de chevaux, des poneys à peine aussi grands que des terre-neuve, puis une petite voiture traînée par quatre petits chevaux couleur café au lait, dont le cocher était vêtu comme celui du lord-maire de Londres.

On voyait ensuite une quantité de clowns, les uns dans des voitures, d’autres montés sur des ânes, tous en costumes plus burlesques les uns que les autres, tous grimaçant, pirouettant ou sautant, à la grande joie des badauds qui les environnaient. Ils étaient suivis de tous les autres chevaux de la troupe, que des grooms en livrée conduisaient par la bride.

Enfin venait un troisième char plus grand que les deux autres et encore plus richement décoré ; six chevaux pie, magnifiquement harnachés et la tête ornée d’un petit drapeau, le traînaient. Sur ce char était assise une belle jeune fille, représentant la déesse Britannia.

Elle était vêtue de blanc et portait une large ceinture violette, un casque sur la tête et un trident à la main. Elle était appuyée contre deux larges boucliers, et à ses pieds, un peu plus bas sur le devant du char, se tenaient ses deux suivantes, vêtues de tuniques d’argent qui étincelaient au soleil ; en arrière, sur la partie postérieure du véhicule, l’on remarquait ses gardes du corps, deux guerriers aux armures de fer, armés de lourdes épées à deux mains et de longues lances.

Serré contre la voiture de Rosalie et de sa mère, se tenait un groupe de jeunes filles tout émerveillées de ce qu’elles voyaient. Leur admiration fut portée à son comble en voyant le char de la déesse Britannia.

L’une d’elles dit à sa voisine qu’elle aimerait mieux, si on lui donnait le choix, être assise à la place de la jeune personne en blanc que d’être sur le trône de la reine Victoria.

– Ah ! lui dit la mère de Rosalie qui avait entendu ces paroles, vous en auriez bientôt assez.

– Oh ! pour ça, non, répondit la jeune fille avec un sourire d’incrédulité.

La mère de Rosalie soupira et dit à sa fille :

– Ces jeunes filles se doutent bien peu de ce qu’il en coûte pour briller aux yeux du monde ; je ne serais pas étonnée d’apprendre que cette écuyère est aussi malheureuse que moi.

Le défilé de la cavalcade terminé, la troupe d’Auguste se remit en marche et ne tarda pas à atteindre la grande place du marché, située au centre de la ville. Quoiqu’il ne fût encore que le samedi matin et que la foire ne dût commencer que le lundi, un grand nombre de baraques étaient déjà installées.

Le théâtre des marionnettes et la ménagerie étaient ouverts au public, et un carrousel chargé d’enfants, de bonnes et de soldats faisait entendre ses ritournelles entraînantes.

Aussitôt arrivés à la place qui leur avait été assignée, Auguste et ses hommes se mirent en devoir de monter le théâtre, et ils furent occupés jusqu’au soir à décharger les voitures et à assembler les pièces à grands coups de marteau.

Enfin tout paraissait à peu près en place, et Rosalie se réjouissait pour sa mère malade de ce que ce vacarme allait prendre fin, lorsqu’un bruit de voix courroucées se fit entendre. C’était Auguste qui, mécontent de l’ouvrage d’un de ses hommes, l’accablait d’injures grossières et de reproches.

Pendant un moment, les deux hommes se querellèrent avec violence, au grand amusement de la foule des badauds qui les entouraient, puis la police arriva pour faire cesser le scandale et les obligea de rentrer dans l’intérieur du théâtre.

Auguste vint ce soir-là fumer sa pipe auprès des deux femmes et il dit à la malade qu’il était fort heureux qu’elle fût mieux portante, attendu qu’il venait de renvoyer Conrad, et qu’ainsi elle aurait à prendre part à la représentation.

Aussitôt qu’elles furent seules, Rosalie dit à sa mère :

– Chère maman, jamais tu ne seras en état de supporter cette fatigue. Je suis sûre que cela te rendra plus malade.

– Cela ne fait rien, mon enfant : il est inutile d’en parler à ton père ; il ne le croirait pas, si on le lui disait.

Mais la petite était décidée à faire une tentative pour éviter cette fatigue à sa mère, et le lendemain matin elle alla trouver son père et lui dit que sa mère était beaucoup trop faible pour jouer et qu’elle ne croyait pas qu’elle pût le faire jusqu’au bout. Mais le brutal lui répondit qu’elle devait se mêler de ses affaires et ne voulut rien entendre.

Il n’y avait plus rien à faire, et la pauvre enfant ne put que soigner sa mère toute cette longue journée du dimanche, en pensant avec angoisse à la fatale soirée.

Les cloches des églises sonnaient joyeusement, appelant les fidèles à la prière, et ceux-ci se voyaient dans toutes les directions se hâtant de se rendre à cet appel, revêtus de leurs habits de fête. Mais il n’y avait ni joie ni plaisir en réserve ce jour-là pour la pauvre actrice et sa fille.

C’était une belle journée, et la plupart des gens des baraques se promenaient par la ville ; mais la mère de Rosalie était trop faible pour sortir, et les deux femmes durent rester tout le jour chez elles.

– Rosalie, dit la malade dans l’après-midi de ce dimanche, je veux te faire un cadeau.

– Un cadeau ! dit la petite, étonnée.

– Oui, chérie ; tire ce coffre qui se trouve sous le lit ; il est un peu lourd. Peux-tu le faire, ajouta-t-elle, sans trop de peine ?

Rosalie tira le coffre sur le plancher, puis sa mère s’assit à côté et se mit à sortir de vieux vêtements et d’autres objets qui en occupaient la partie supérieure.

Arrivée au fond, elle saisit un paquet enveloppé de chiffons, puis appelant Rosalie à côté d’elle, elle en enleva une à une les épingles et l’ouvrit. Il contenait différents paquets soigneusement enveloppés.

Dans le premier se trouvait une paire de petits souliers bleus avec des petits bas de laine rouge.

– Ils ont appartenu à mon petit Arthur, Rose, dit sa mère les larmes aux yeux ; je les mis de côté le jour de sa mort et ne les avais pas revus depuis.

Le second paquet contenait une petite boite carrée et, avant de l’ouvrir, la malade envoya sa fille s’assurer que personne ne pouvait venir les déranger. Rassurée à ce sujet, elle appuya sur le ressort ; la boite s’ouvrit et il en sortit un beau médaillon en or entouré d’un cercle de perles, sur le dehors duquel se voyait un monogramme admirablement gravé figurant les lettres N. E.

À l’intérieur, on voyait le portrait d’une jeune fille au visage doux et bon, aux grands et beaux yeux bruns. Rosalie, ma chère enfant, dit sa mère, voici le portrait de ma sœur Lucy.

L’enfant saisit le médaillon et le contempla attentivement.

– Oui, dit la pauvre femme, c’est bien elle, ce sont bien là les traits de ma bonne sœur. Il y a longtemps que je n’ai regardé ce portrait, et cela me fait presque mal de le voir, car je ne la reverrai jamais, cette sœur bien-aimée ! – Qui vient là ? dit-elle tout à coup fiévreusement en cachant le médaillon qu’elle tenait ; va voir, Rosalie.

– Ce n’est rien, chère maman ; deux paysans qui regardent la voiture.

– Je ne voudrais pour rien au monde que ton père voie cet objet ; il le vendrait immédiatement. Je l’ai tenu caché toutes ces dernières années ; ce serait ma mort, s’il me l’enlevait maintenant ; c’est un cadeau qu’elle me fit à mon jour de fête. J’étais irritable et querelleuse et ma bonne sœur eut souvent à souffrir de ma mauvaise humeur ; je sentais qu’elle agissait bien et ma conscience me reprochait constamment de ne pas suivre son exemple.

Elle, douce et bonne comme elle l’était, ne se fâchait jamais, et cela m’irritait encore davantage. Ce jour-là, j’avais été fort désagréable et méchante à son égard sans pouvoir la faire sortir de sa retenue.

Le matin, en m’éveillant, je trouvai ce médaillon près de mon oreiller, accompagné d’un billet dans lequel Lucy me priait d’accepter ce cadeau et de le garder toujours en souvenir d’elle. Je l’embrassai et la remerciai vivement, et dès lors je portai constamment ce médaillon autour de mon cou jusqu’au jour de ma fuite, où je le cachais dans mes effets.

Mon mari le vit une fois, mais il paraît qu’il l’a oublié, car tous mes autres bijoux ont été vendus et je m’attendais toujours à ce qu’il me demandât celui-là. Mais je ne m’en séparerai jamais, je l’ai promis à Lucy.

– Il est bien beau, chère maman, dit Rosalie.

– Il sera à toi après ma mort, Rosalie ; mais souviens-toi de ne jamais le laisser vendre ou engager, de ne jamais t’en dessaisir. Et maintenant, remettons-le dans le coffre, seul endroit où il soit en sûreté, car ton père peut arriver d’un instant à l’autre.

– Il y a encore un petit paquet, chère mère, dit l’enfant.

– Oui, chérie, c’est ton cadeau, dit sa mère ; laisse-le dehors, il est à toi à partir d’aujourd’hui.

Elle enleva le papier qui recouvrait ce paquet et elle en retira un petit Nouveau Testament relié en noir, qu’elle mit entre les mains de sa fille.

Celle-ci ouvrit le volume et lut sur la première page : « À Mme Auguste Joyce, de la part de son amie Mme Bernard, en souvenir de son petit Arthur et avec ses vœux sincères pour que la mère puisse rejoindre son enfant au ciel ».

– Je lui avais promis que je lirais ce volume, dit la pauvre femme, mais je ne l’ai pas fait. Je lus quelques versets la première semaine après que je l’eus reçu, mais jamais depuis.

Elle cachait sa figure entre ses mains en prononçant ces paroles.

– Je te le lirai, chère maman, dit Rosalie,

– C’est pour cela que je voulais te le donner ; je ne sais pas si cela pourra servir à quelque chose maintenant, je crains bien que ce ne soit trop tard.

– Je m’en vais commencer tout de suite, dit l’enfant.

– Oui, ma Rosalie ; laisse-moi d’abord écrire ton nom sur la première page : « À ma petite Rosalie, de la part de sa mère ».

– À présent, mon enfant, tu peux commencer.

– Où faut-il lire, maman ?

– Cherche l’endroit où l’on parle de la scène de ton tableau ; c’est probablement indiqué au bas de celui-ci.

En effet, Rosalie lut au bas de la gravure du bon Berger que le texte avait été pris dans l’Évangile selon Luc, ch. 15.

« Jésus leur dit cette parabole, disant : quel est l’homme d’entre vous qui, ayant cent brebis et en ayant perdu une, ne laisse les quatre-vingt-dix-neuf au désert et ne s’en aille après celle qui est perdue, jusqu’à ce qu’il l’ait trouvée ? et l’ayant trouvée, il la met sur ses propres épaules, bien joyeux ; et, étant de retour à la maison, appelle les amis et les voisins, leur disant : Réjouissez-vous avec moi, car j’ai trouvé ma brebis perdue.

Je vous dis qu’ainsi il y aura de la joie au ciel pour un seul pécheur qui se repent, plus que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n’ont pas besoin de repentance ».

– J’ai besoin de repentance, murmura la malade.

– Qu’est-ce que la repentance ? demanda la petite.

– Se repentir, c’est regretter le mal qu’on a fait et prendre la résolution de n’en plus faire à l’avenir.

– Alors, maman, si tu as besoin de repentance, tu es comme la brebis perdue, et non pas comme une des quatre-vingt-dix-neuf autres ?

– Oui, ma chérie, je suis en vérité une brebis perdue ; et je me suis égarée au point de ne plus pouvoir retrouver mon chemin et d’en être beaucoup trop éloignée pour qu’il me soit possible de le reprendre. Il est plus facile, ma Rose, de s’écarter du droit chemin que d’y rester ; et une fois qu’on l’a quitté il est bien, bien difficile d’y rentrer.

– C’est justement comme dans l’histoire du Bon Berger, murmura la petite d’un air pensif.

– À quoi penses-tu, chérie ? lui dit sa mère au bout d’un instant de silence.

– L’agneau ne pouvait pas non plus retrouver son chemin, maman, n’est-il pas vrai ? Jamais les brebis ne retrouvent leur chemin quand elles sont une fois perdues, et c’est alors que le bon Berger le prit et l’emporta dans ses bras. La distance ne devait plus lui paraître trop longue alors, puisqu’il était porté.

La malade ne répondit rien à ce raisonnement enfantin dans la forme, mais d’une incontestable valeur dans le fond. Cependant elle en eut l’air frappée et, s’asseyant auprès de la fenêtre, elle se mit à réfléchir tout en contemplant les petits nuages blancs qui fuyaient au loin.

Rosalie ferma le livre, puis, l’enveloppant avec soin, elle le remit dans le coffre qui servait d’armoire.

C’était le soir maintenant, et les cloches se faisaient entendre de nouveau pour le second service de la journée. Rosalie aurait bien voulu aller voir l’une des églises et peut-être assister au culte, mais elle avait à préparer le repas de son père, et des hommes de la troupe, et elle dut entendre, en les servant, leur conversation bruyante et les propos grossiers et malsains dont ils avaient l’habitude de l’assaisonner.

Ensuite il y eut répétition générale de la pièce que l’on allait jouer le lendemain, et la jeune fille dut y prendre part jusque vers neuf heures du soir. Elle finissait précisément de réciter son rôle comme les fidèles commençaient à sortir de l’église voisine.

Ch. 8. La petite naine

C’était le lundi soir ; la mère de Rosalie était en train de s’habiller pour la représentation, et la jeune fille, debout devant elle, l’aidait à arranger sa robe blanche et sa coiffure composée de lis blancs ; un grand collier de fausses perles, des bracelets de clinquant et d’autres pièces de bijouterie de peu de valeur étaient posées sur le lit, et la pauvre malade les prenait une à une pour s’en parer.

Elle était belle encore, bien belle, l’infortunée comédienne ; sa magnifique chevelure châtain avait conservé tout son lustre, et pas un fil blanc ne s’y voyait encore, en dépit de l’existence dure et malheureuse qu’elle menait depuis si longtemps. Mais que de tristesse dans ses beaux yeux !

Quelle amertume quand elle essayait de sourire ! Quel découragement ! Quelle fatigue dans son attitude ! Son teint, naturellement pâle, paraissait livide ce soir-là, et elle se sentait si faible qu’aussitôt sa toilette terminée, elle s’assit sur la caisse en cachant son visage dans ses mains.

– Oh ! maman, tu n’es pas en état de jouer ce soir, s’écria Rosalie.

– Silence, mon enfant, et viens auprès de moi pour que j’arrange tes cheveux, et puis avant de partir tu me chanteras ton petit cantique.

Rosalie essaya de chanter, mais sa voix tremblait ; il y avait sur le visage de sa mère une expression qui lui faisait peur. Elle fondit tout à coup en larmes et jeta ses bras autour du cou de celle-ci.

– Qu’as-tu donc, mignonne ? lui dit sa mère en la serrant sur son cœur ; pourquoi pleures-tu, ma Rosalie ?

– Chère maman, je ne puis souffrir de te voir aller sur la scène ce soir.

– Il le faut cependant, ma chérie ; ainsi il est inutile d’en parler. Écoute-moi bien ; je désire que tu me fasses une promesse aujourd’hui : c’est qu’aussitôt que l’occasion s’en présentera pour toi, tu feras tous tes efforts pour échapper à cette vie de misère.

Ces misérables singeries que nous sommes obligées de faire sur les tréteaux corrompent le cœur et l’âme, et la vie d’actrice ne peut que te perdre. Tu y renonceras aussitôt que possible, n’est-ce pas, ma petite Rose bien-aimée ?

– Oui, chère mère, si tu veux la quitter avec moi.

– Non, mon enfant, je ne puis abandonner cette vie maintenant ; je l’ai choisie de mon plein gré et j’y resterai jusqu’au bout ; ne suis-je pas obligée de suivre mon mari ? Mais toi, chère enfant, c’est indépendamment de ta volonté que tu y as été lancée, et je demande tous les jours à Dieu de t’en délivrer. Tu te souviens du petit village où tu as reçu ton cantique ?

– Oui, maman, et ou la bonne paysanne nous donna du pain et du lait.

– Tu te souviens aussi de la jolie maison que je te priai d’aller examiner de plus près ?

– Oh ! oui, maman ; la maison était entourée d’un beau jardin dans lequel étaient une dame et une petite fille qui cueillaient des roses.

– Cette dame était ma sœur Lucy, Rosalie.

– Que dis-tu là, maman ? C’était ma tante Lucy ! et cette petite fille était peut-être ma cousine ?

– Sans aucun doute, chérie. Aussitôt que la jeune paysanne eut prononcé le nom de Leslie, qui est celui du mari de ma sœur, je sus que le domicile de celle-ci était là, dans le village, et ce qu’elle raconta ensuite des lectures que celle-ci faisait dans les maisons du village ne fit que me confirmer la chose ; c’était Lucy, c’était elle !

– De sorte que j’ai vu ma tante et qu’elle a failli me parler ? dit Rosalie.

– Oui, mon enfant, et promets-moi maintenant qu’aussitôt qu’il te sera possible d’aller rejoindre ta tante sans que ton père le sache, tu le feras. Je lui ai écrit une lettre qui est là, dans cette boite, et que tu lui remettras quand tu pourras la retrouver.

Tu lui montreras aussi le médaillon, elle le reconnaîtra tout de suite ; tu lui diras qu’il ne m’a jamais quittée.

– Mais pourquoi ne viendrais-tu pas avec moi, chère mère ?

– Ne me le demande pas maintenant, ma chérie ; il est bientôt temps de nous montrer sur le théâtre. Mais avant d’y aller, relis-moi encore une fois les paroles du Nouveau Testament qui se rapportent à ton tableau.

– Rosalie, dit l’actrice lorsque celle-ci eut terminé cette lecture, il y a quelques mots dans cette parabole que j’ai eus dans l’esprit depuis la dernière fois que tu me les as lus.

– Lesquels, chère mère ?

– Ce sont les mots : « Jusqu’à ce qu’il l’ait trouvée », répondit sa mère. Je me disais, la nuit dernière, qu’il était inutile de demander au bon Berger de me chercher, que j’étais une trop grande pécheresse.

Tout à coup, ces mots me revinrent à la mémoire : il s’en va après celle qui est perdue jusqu’à ce qu’il l’ait trouvée. Cela ne semble-t-il pas vouloir dire qu’il continuera à la chercher pendant un certain temps, qu’il n’y renonce pas si facilement ?

Et en songeant à ces paroles, je me dis qu’alors peut-être il y avait encore de l’espoir pour moi.

– Êtes-vous prêtes ? cria en ce moment une voix du dehors : c’était celle d’Auguste. Allons, arrivez, on va commencer.

Les deux femmes se levèrent précipitamment et, remettant vite le livre dans le coffre, elles se rendirent à l’appel du chef.

Rosalie fit asseoir sa mère au foyer, afin qu’elle puisse se reposer jusqu’au dernier moment. Plusieurs des membres de la troupe, qui l’aimaient et la respectaient, vinrent lui souhaiter la bienvenue et s’informer de sa santé.

La plupart la plaignaient sincèrement, et Rosalie lut bien dans leurs yeux qu’ils ne la trouvaient pas en état de paraître sur les planches.

Jamais la pauvre actrice n’avait paru plus belle que dans le commencement de la représentation ; une teinte rosée qui se montrait sur ses joues faisait ressortir la blancheur de son teint et l’éclat de ses yeux. Elle fit son possible pour bien jouer et fut vivement applaudie ; mais Rosalie, qui l’observait attentivement, se rendait bien compte de ses efforts, et voyait bien que sa pauvre mère était presque à bout de forces.

Lorsque la première représentation fut terminée, elle s’empara de sa main pour la conduire sur la plate-forme respirer un peu d’air frais ; cette main était brûlante, cependant la pauvre femme grelottait : elle était évidemment en proie à une fièvre violente.

– Maman, maman, dit Rosalie alarmée, tu ne peux plus continuer ; retourne te coucher.

Mais la pauvre femme secoua la tête tristement.

Dans la scène suivante se trouvait le long monologue que Rosalie devait réciter seule et que son père lui avait fait répéter plusieurs fois devant lui les jours précédents.

La jeune comédienne en avait déjà déclamé la moitié environ, lorsque, jetant les yeux sur sa mère, que son rôle obligeait à se tenir dans une pose tragique sur la scène, il lui sembla que celle-ci devenait toujours plus pâle et qu’elle était sur le point de perdre connaissance. Rosalie, dans son émotion, faillit s’interrompre, mais le regard menaçant qui partait du trou du souffleur, où se trouvait son père, la força de continuer.

Tout à coup la malade s’évanouit et tomba à terre, et la petite actrice, oubliant tout dans son désespoir, s’élança à la suite du corps inanimé de sa mère que les hommes de la troupe s’empressaient d’emporter.

Un vacarme affreux s’éleva dans la salle ; le public, fort peu distingué, est-il nécessaire de le dire, qui garnissait les bancs, croyait à une mystification et réclamait la continuation de la pièce ou la restitution de son argent. Auguste, furieux, s’était élancé dans les coulisses, et saisissant sa fille au moment où celle-ci se disposait à suivre la malade dans sa voiture pour lui prodiguer ses soins, il l’arrêta brutalement et la renvoya avec de fortes secousses et les plus violentes imprécations sur la scène.

Le rôle de l’actrice manquante fut repris par une autre, et la pièce se termina tant bien que mal. On peut s’imaginer l’angoisse de la pauvre enfant. Qu’était-il arrivé à sa mère ? Était-elle morte ou vivante ? Qui la soignait ?

La seconde représentation terminée, Rosalie supplia son père de lui permettre d’aller revoir sa mère dans l’intervalle ; mais le misérable, irrité déjà par l’accident arrivé à sa femme et par les nombreuses distractions que sa fille avait eues en récitant son rôle, le lui refusa brutalement.

Il était près d’une heure du matin lorsque le théâtre se ferma et que Rosalie fut libre de retourner auprès de sa mère. Elle ouvrit, le cœur palpitant, la porte de la voiture et s’avança sur la pointe des pieds dans l’intérieur.

À la lueur d’une chandelle qui brûlait sur la table, elle vit que sa mère était au lit. La malade était extrêmement pâle ; mais Rosalie reconnut immédiatement qu’elle n’était pas morte. Ce fut un immense soulagement pour la pauvre enfant ; elle fondit en larmes et s’élança vers le lit. C’est alors seulement qu’elle s’aperçut de la présence d’un tiers dans l’appartement.

– N’ayez pas peur, ma chère, dit une voix sèche et aiguë qui semblait sortir de l’un des coins de la voiture, ce n’est que moi. Toby est venu me raconter ce qui était arrivé à votre mère, et alors je suis venue pour veiller sur elle jusqu’à votre arrivée.

La voix qui prononçait ces mots appartenait à une petite vieille, d’environ trois pieds de hauteur tout au plus, au visage ridé comme une pomme cuite, qui se tenait debout sur le coffre près du lit.

– Je fais partie de l’exposition des nains, continua-t-elle. Nous sommes au nombre de quatre, mais comme je suis vieille et laide, je jouis de plus de liberté ; on pouvait mieux se passer de moi que des autres, c’est pour cela que j’ai pu venir.

– Je vous suis bien obligée d’avoir pris soin de ma mère, dit Rosalie ; vous a-t-elle parlé depuis son évanouissement ?

– Elle a voulu parler une fois, mais je n’ai pu entendre ce qu’elle disait, quoique j’aie tenu mon oreille aussi près de sa bouche que possible ; il est vrai que je suis si petite que j’en étais encore assez éloignée. Il me semblait qu’elle parlait de brebis ; mais j’ai évidemment mal entendu : il n’y a point de moutons par ici.

– Oh ! non, vous ne vous êtes pas trompée, dit Rosalie ; nous avions justement lu quelque chose sur ce sujet, peu d’instants auparavant.

On entendit en ce moment un bruit de pas qui montaient : c’était Auguste. Il s’avança vers sa femme, et lui tâtant le pouls :

– Cela va bien à présent, dit-il à Rosalie ; laisse-la seulement dormir tranquillement cette nuit, et demain elle sera rétablie.

Il regarda la naine avec curiosité pendant un instant, puis s’en alla.

– Rosalie, dit celle-ci, je resterai avec vous le reste de la nuit, si vous le voulez ; mais à une condition c’est que vous irez en informer mes camarades, là-bas, à la tente des nains.

Rosalie accepta avec plaisir, et la petite vieille lui ayant indiqué l’emplacement de son logis, elle se hâta de dépouiller son costume pour revêtir sa robe ordinaire, jeta un châle sur sa tête et sortit.

Plusieurs des baraques étaient encore ouvertes, mais sur le point de se fermer ; cependant la jeune fille ne tarda pas à en apercevoir une dont la devanture était encore éclairée.

Une toile, sur laquelle étaient peints des nains et des naines de grandeur normale, se voyait à l’entrée, et un grand écriteau portant ces mots « Exposition royale de nains » était fixé au-dessus de la porte. Le logement de la troupe était une tente, située derrière la baraque.

Ne pouvant trouver l’entrée de cette maison de toile, dans laquelle un bruit de voix et des éclats de rire se faisaient entendre, Rosalie prit le parti de crier :

– Y a-t-il moyen d’entrer ? J’ai un message à remettre de la part d’une naine qui demeure ici.

Les voix s’abaissèrent immédiatement jusqu’au murmure, et la jeune messagère entendit comme un bruit de pièces d’argent qu’on remuait. Enfin une partie de la tente se souleva et l’on entendit une petite voix flûtée qui disait :

– Entrez donc et voyons ce que vous avez à dire.

En un clin d’œil, Rosalie se trouva au milieu de la tente. C’était un curieux spectacle que celui qui s’offrit à ses yeux. Trois petits nains, vêtus de costumes extraordinaires, se tenaient devant elle en compagnie d’un géant aussi mince et efflanqué que haut sur jambes.

Sur le sol de la tente, on voyait quantité de petits meubles et ustensiles, ainsi que des pièces d’accoutrement bizarres qui semblaient faits pour des poupées. Ces objets avaient évidemment servi aux petits habitants de la tente dans leur exposition de la soirée.

– Que désirez-vous, ma belle enfant ? dit le géant d’un air dégagé et avenant.

– J’apporte, dit Rosalie pleine de déférence envers un aussi haut personnage, un message de la part de la petite dame qui appartient à votre troupe.

– La mère Manin ! dit l’un des nains d’un ton assuré.

– Ma mère est très malade, continua la jeune fille ; Mme Manin a la bonté de la soigner, et elle m’envoie auprès de vous pour vous dire qu’elle ne reviendra pas de toute la nuit.

– C’est en règle, dit le géant d’un air majestueux.

– C’est en règle, c’est en règle, répétèrent les petits personnages au-dessus desquels planait la tête sèche et osseuse du géant.

Puis les deux dames naines de la troupe prirent Rosalie par la main et l’invitèrent à s’asseoir et à prendre le thé avec elles.

La petite actrice déclina cette offre en remerciant et en expliquant qu’elle ne pouvait laisser sa mère dans ce moment.

– L’enfant a raison, dit le géant d’un ton approbateur.

– L’enfant a raison ! L’enfant a raison ! répétèrent les trois nains en chœur.

Puis cette étrange société s’inclina avec beaucoup de politesse pour prendre congé de la visiteuse.

Au moment où celle-ci allait sortir de la tente, le géant la rappela :

– Dites à la mère Manin, lui dit-il, qu’elle se garde bien de revenir de jour.

– Non, non, pas de jour, répétèrent les nains.

– Pourquoi donc ? demanda Rosalie que cette recommandation intriguait.

– À cause de nos sous, dit le géant d’un air mystérieux et en faisant un effort pour rapprocher un peu sa tête des basses régions où se mouvaient celles de ses associés.

– Oui, à cause de nos sous, répétèrent les nains nous ne devons pas nous gaspiller en public, expliqua encore l’un d’eux à Rosalie : cela nuirait à nos recettes.

– Bonsoir, mon enfant, dit le géant une dernière fois.

– Bonsoir, mon enfant, répéta chacun des nains.

Triste comme elle l’était, Rosalie avait peine à ne pas rire des singularités de ses nouvelles connaissances, et de s’entendre appeler enfant par de si petites créatures.

Elle s’empressa de retourner auprès de sa mère et de reprendre sa place auprès du lit. Ce fut un grand soulagement pour elle que d’avoir la société de la petite vieille, cette nuit-là, car celle-ci paraissait être une fort bonne garde-malade et une personne d’expérience.

Pendant toute la nuit, la malade resta silencieuse ; parfois elle avait l’air de dormir, puis elle ouvrait doucement les yeux et essayait de sourire à Rosalie.

Vers le matin, la naine, voyant que cette dernière était épuisée de fatigue, la fit coucher au pied du lit de sa mère, enveloppée dans un châle. L’enfant ne tarda pas à s’endormir.

Lorsqu’elle s’éveilla, les premières lueurs de l’aube naissante commençaient à éclairer la petite fenêtre du logis. Elle se dressa sur son coude et promena son regard autour d’elle. Il lui sembla, au premier moment, qu’elle rêvait, mais la mémoire ne tarda pas à lui revenir.

Là était sa mère, reposant silencieuse sur sa couche ; là était la naine fidèle, au chevet du lit. Celle-ci avait veillé toute la nuit, de crainte que la malade n’eût besoin de quelque chose.

– Oh ! Madame Manin, que vous êtes bonne ! s’écria Rosalie à mi-voix en se levant et en jetant ses deux bras autour du cou de la petite vieille.

– Silence, mon enfant, dit celle-ci, n’éveillez pas votre mère, elle dort paisiblement depuis une heure environ.

– Que je suis contente ! dit Rosalie. Pensez-vous qu’elle sera bientôt mieux ?

– C’est ce que je ne saurais dire maintenant, ma chère petite. Dites-moi un peu ce que signifie ce tableau que je vois là. Toute la nuit je l’ai contemplé et y ai pensé.

– Ce tableau m’appartient, dit Rosalie. Le berger que vous voyez-là a cherché longtemps cet agneau, il l’a enfin trouvé et l’emporte chez lui dans ses bras. Il est tout joyeux de l’avoir retrouvé, quoiqu’il se soit blessé en le cherchant.

– Qu’y a-t-il d’écrit dessous ? dit la petite vieille. Je ne suis pas savante, moi, et je ne sais pas lire.

« Réjouissez-vous avec moi, car j’ai trouvé ma brebis perdue. Il y aura de la joie au ciel pour un seul pécheur qui se repent ».

– Qu’est-ce que cela veut dire ? dit la naine.

– Cela signifie que Jésus, qui est le bon Berger, nous cherche, Madame Manin, et qu’il est tout heureux quand il peut nous trouver.

La petite vieille secoua la tête d’un air approbateur.

– Nous lui demandons tous les jours de nous trouver, maman et moi, continua l’enfant, et l’histoire dit qu’Il continuera à nous chercher jusqu’à ce qu’Il nous trouve.

Voulez-vous que je vous la lise ? C’est justement cette histoire que nous avions lue ensemble, maman et moi, avant d’aller au spectacle.

Rosalie retira son précieux Nouveau Testament de la boîte où il était renfermé ; puis elle lut à voix basse, pour ne pas troubler le sommeil de la malade, la parabole du bon Berger.

Le bon Berger vous a-t-il trouvée, Madame Manin ? demanda-t-elle en fermant le volume, la lecture terminée.

La petite vieille fit un mouvement de tête, comme un oiseau qui entend un bruit étrange au-dessus de lui ; puis elle se mit à rajuster ses boucles grisonnantes et à lisser ses bandeaux, mais elle ne répondit rien.

Rosalie commençait à craindre que sa question n’eût blessé sa bonne petite garde-malade, lorsque, au bout d’un long intervalle de silence, si long que la petite actrice avait eu le temps de penser à une foule de choses, la naine lui répondit :

– Non, mon enfant, il ne m’a pas trouvée.

– Peut-être ne lui avez-vous jamais demandé de vous chercher ? répondit Rosalie.

– En effet, mon enfant ; mais je le ferai aujourd’hui même ; tout de suite, si vous voulez m’enseigner les paroles, dit la petite femme.

Rosalie se mit à genoux sur le plancher, et, joignant les mains, elle dit à haute voix :

– « Ô bon Berger qui nous cherches en ce moment, maman et moi, je te prie de tâcher de trouver aussi Mme Manin et de l’emporter dans tes bras. Amen ».

– Amen, répéta la naine.

Vers les six heures du matin, une femme enveloppée d’un grand manteau, se présenta à la porte de la voiture. Elle appartenait à la baraque des nains et était venue chercher la mère Manin. Il faisait maintenant complètement jour, et afin d’empêcher que la petite naine ne fût aperçue par les nombreux curieux qui stationnaient déjà sur le champ de foire, cette femme l’enveloppa complètement dans son manteau et l’emporta comme un petit enfant.

Rosalie remercia vivement sa nouvelle amie pour ses bons services, et la petite femme promit de revenir bientôt voir comment la malade se trouvait.

Ch. 9. La visite du docteur

Toby ne tarda pas à heurter à la porte pour demander à Rosalie des nouvelles de sa mère.

– Je crois qu’elle dort tranquillement dans ce moment, dit Rosalie.

– J’ai beaucoup pensé à elle et à vous cette nuit, dit le jeune garçon, et je serais venu plus tôt si je n’avais craint de vous déranger.

– Cher Toby, répondit l’enfant, est-ce vous qui avez été chercher cette petite femme ?

– Oui, mam’selle Rose ; j’appartenais à leur troupe avant d’entrer au service du maître, et un jour que j’avais la fièvre, Mme Manin me soigna si bien que je me considère comme lui devant la vie. Je la connaissais donc pour une excellente garde-malade.

– Comme elle est bonne et dévouée ! dit Rosalie.

– Oui, dit le jeune garçon ; elle a un bien petit corps, mais qui contient un grand cœur. Mais, mam’selle Rose, je voulais vous dire autre chose : c’est que je vais chercher un médecin.

– Oh ! Toby. Mais que dira mon père ?

– C’est lui qui m’envoie, mam’selle Rose ; je crois qu’il a un peu honte maintenant. Hier, après la fermeture du théâtre, tous les hommes de la troupe se sont réunis pour lui dire un peu ce qu’ils pensaient de sa conduite envers sa femme. Ils lui dirent que c’était une infamie que de la traiter comme il le faisait ; il n’avait pas l’air d’avoir plus de sentiment pour elle que pour un de ses vieux chevaux (et Dieu sait ce que cela veut dire) : bref, qu’il n’aurait jamais dû la laisser paraître sur le théâtre dans l’état où elle était.

Le maître, quoique furieux, avait l’air tout penaud, et il ne savait trop que leur répondre ; mais, ce matin, il m’a dit d’aller chercher un médecin.

Celui-ci ne tarda pas à arriver, et il fit son entrée dans la voiture en compagnie d’Auguste. Le docteur tâta le pouls de la malade et posa différentes questions à Rosalie au sujet de la toux, dont les accès étaient si pénibles à entendre. Puis les deux hommes sortirent ensemble et l’enfant resta seule, sans avoir osé demander au docteur, en présence de son père, ce qu’il pensait de l’état de sa mère.

Auguste revint bientôt après, et Rosalie lui demanda timidement ce que le docteur avait dit.

– Il a dit qu’elle est très malade, répondit celui-ci brièvement, sans vouloir entrer dans plus de détails.

Il s’assit ensuite auprès du lit de sa femme et resta là une demi-heure environ à la regarder en silence. Son visage avait une expression moins rude et plus sérieuse que d’ordinaire, ce qui frappa Rosalie ; elle fit tout bas la réflexion que le docteur devait avoir donné à son père de bien mauvaises nouvelles de sa femme pour le transformer à ce point-là.

Les réflexions du comédien n’étaient pas gaies ; le médecin venait de lui dire, en effet, que la malade ne se remettrait jamais et que, selon toute probabilité, elle n’en avait plus pour longtemps à vivre.

L’homme de l’art avait ajouté que cette pauvre femme devait avoir eu une triste existence, et qu’il craignait que l’état où elle était ne provienne en grande partie des fatigues et des mauvais traitements qu’elle avait eus à supporter. Il conseilla à son mari de faire tout son possible pour qu’elle ait désormais du repos, une meilleure nourriture et la tranquillité la plus complète.

Le souvenir de sa vie passée revint alors subitement à Auguste ; il se vit cherchant à séduire une jeune fille, en flattant ses mauvais instincts et ses goûts mondains ; puis l’enlevant à une haute position où elle possédait le bien-être, le confort et le luxe, pour lui faire partager une existence d’aventures, une vie de bohème où elle devait manquer de tout ; tous les mauvais traitements qu’il lui avait faits subir, les reproches immérités, les injures, les coups même, lui revinrent à la mémoire.

Se souvenant que la pauvre actrice ambulante qui reposait sur ce grabat et dépérissait, était autrefois une belle et fraîche jeune fille, née pour une vie agréable et facile, et que c’était lui qui l’avait transformée à ce point-là par sa dureté et son égoïsme, le remords le mordit au cœur, et pendant un moment, le misérable souffrit cruellement.

Mais la voix de la conscience était trop faible chez cet homme endurci pour le dominer longtemps. Comme les pensées qui l’assiégeaient en foule pendant qu’il contemplait le visage inanimé de sa femme n’étaient pas roses, il les secoua énergiquement et sortit de la voiture.

Sur la place, il fit la rencontre de quelques amis de cabaret qui le plaisantèrent sur son air « lugubre » et l’entraînèrent à la prochaine taverne pour dissiper, disaient-ils, les brouillards du matin. Lorsqu’il en sortit, il était plus joyeux en apparence que jamais ; son visage avait repris cette expression de dureté cynique qui lui était habituelle, et il s’assit à table pour le dîner, sans même demander des nouvelles de sa femme.

Vers le soir, Rosalie le supplia de lui permettre de rester auprès de sa mère et de ne pas la forcer à jouer ; mais il déclara qu’il était impossible de la remplacer dans son rôle, et il lui intima avec menaces l’ordre d’avoir à se tenir prête pour le moment de la représentation. Rosalie se rendit alors à la baraque des nains et demanda à voir Mme Manin.

Celle-ci fut indignée d’apprendre que Rosalie ne pouvait rester cette nuit-là auprès de sa mère mourante, et elle promit à la pauvre enfant de venir la remplacer.

Les autres nains grommelèrent bien un peu en apprenant cette nouvelle absence de leur camarade, un soir de représentation, mais la petite vieille leur montra le poing en les qualifiant de méchants égoïstes, et leur déclara qu’à son âge elle pouvait bien, pensait-elle, jouir d’un peu de liberté ; qu’elle avait, au reste, exposé sa petite personne pendant toute l’après-midi, et que le public aimait d’ailleurs bien mieux voire les « trois autres nains, qui étaient jeunes et beaux, qu’une petite vieille toute ridée ».

Les camarades n’insistèrent plus, et Mme Manin, appelant la vigoureuse fille qui lui servait de fiacre ou de chaise à porteur quand elle voulait sortir, grimpa sur un tabouret et se fit envelopper d’un grand châle dans les plis duquel elle disparaissait complètement, puis sa servante, l’ayant prise dans ses bras et emportée à travers la foule, la petite garde-malade ne tarda pas à atteindre la voiture des comédiens.

Elle commença par aider Rosalie à s’habiller pour le spectacle, lui peignant les cheveux et arrangeant les plis de sa robe avec un soin et une minutie toute maternelle. Sa toilette achevée, la petite actrice se tint devant le lit de sa mère, contemplant, le cœur serré, le visage pâle et amaigri de celle-ci.

Tout à coup la malade ouvrit les yeux, et après avoir regardé un instant avec tendresse son enfant, elle prononça quelques mots.

– Rose, ma chérie, murmura-t-elle, je me sens mieux aujourd’hui. Embrasse-moi, mignonne.

La petite se baissa tendrement vers sa mère en l’entourant de ses bras nus, pendant que sa longue chevelure et les rubans qui l’ornaient couvraient l’oreiller de la malade.

– Qui reste pour me soigner ? demanda la malade.

– C’est une petite dame que Toby connaît, chère maman ; elle restera auprès de toi jusqu’à mon retour. Elle est si bonne et si habile. J’aurais bien voulu ne pas te quitter ; mais papa dit qu’on ne peut se passer de moi.

– Ne te tourmente pas de cela, mon enfant. Je me sens mieux ce soir ; ne pourrai-je avoir une tasse de thé ?

La mère Manin, qui était une véritable fée, prépara une tasse de thé en un instant et, se hissant sur la boîte auprès du lit, elle la présenta d’un air triomphant à la malade.

– Que vous êtes bonne ! lui dit celle-ci.

– Il n’y a rien de tel que le thé, dit la petite vieille d’un air entendu, avec une tasse de thé on peut se passer de bien des choses. Vous êtes mieux ce soir, madame ?

– Oui, dit l’actrice, je puis parler un peu maintenant. J’ai entendu presque tout ce que vous avez dit jusqu’à présent, mais je ne pouvais parler moi-même. Je vous ai entendues causer au sujet du tableau de Rosalie.

En vérité, dit gaiement la petite vieille ; pensez donc, Rosalie, que votre mère nous a entendues parler. Après tout, elle n’est pas si mal, semble-t-il.

– Cela m’a fait tant de plaisir d’entendre Rosalie prier, dit la pauvre femme.

– Oui, dit la naine, cette prière était pour moi : je ne l’oublierai pas.

La malade paraissant fatiguée, sa petite garde ne voulut plus lui permettre de poursuivre, et au moment où Rosalie quittait la voiture pour aller au théâtre, sa mère dormait tranquillement, la petite mère Manin à son chevet.

Lorsque la jeune fille revint tard dans la soirée, épuisée de fatigue et de sommeil, elle retrouva la bonne créature fidèle à son poste et sa mère dormant toujours.

Le jour suivant, elle parut retrouver un peu de forces, et fut en état de prendre quelque nourriture et de parler à voix basse.

– Rosalie, dit-elle à l’enfant, dans l’après-midi, il y avait un verset de la Bible que notre bonne nous récitait souvent, à Lucy et à moi ; je l’avais complètement oublié ; eh bien ! figure-toi que je me suis réveillée la nuit dernière en le répétant.

– Quel est-il, chère maman ?

– « Nous avons tous été errants comme des brebis ; nous nous sommes tournés chacun vers son propre chemin et l’Éternel a fait tomber sur lui l’iniquité de nous tous ».

– Mme Manin m’a bien dit que tu avais parlé de brebis, chère maman.

– C’était cela, dit la malade. Quel beau verset ! Nous avons tous été errants comme des brebis. Oui, c’est bien là ce que j’ai fait. J’ai erré, j’ai erré bien loin, et je me suis perdue.

Nous nous sommes tournés chacun vers son propre chemin ; me voilà encore ; j’ai voulu suivre une autre voie, celle qui n’était pas la bonne, celle que j’avais choisie moi-même.

– Quelle est la dernière phrase du verset, maman ?

– « Et l’Éternel a fait tomber sur lui l’iniquité de nous tous ». C’est de Jésus qu’il est ici question, l’Éternel l’avait chargé de tous nos péchés lorsqu’Il mourut sur la croix.

– Et des tiens aussi, n’est-il pas vrai, maman ? dit l’enfant.

– Oui, ma chérie, je l’espère, des miens aussi, puisqu’il est dit l’iniquité de nous tous ; j’ai bien prié ces derniers jours pour qu’il en soit ainsi, et maintenant je commence à croire que ma prière a été exaucée et que je serai déchargée du terrible poids de mes péchés.

La pauvre malade paraissait épuisée après avoir prononcé ces paroles, et sa petite garde lui présenta une tasse de bouillon en la priant de ne plus parler pour le moment.

Le théâtre se ferma un peu plus tôt ce jour-là que les soirs précédents, car Auguste Joyce avait appris qu’une grande foire devait avoir lieu dans une ville voisine, et il importait de partir aussitôt que possible si l’on voulait arriver à temps.

Aussitôt que le dernier spectateur eut quitté la salle, Auguste et ses hommes enlevèrent leurs costumes et se mirent en devoir de démonter l’édifice. Ce travail dura tout le reste de la nuit et, dès le point du jour, la troupe était prête à partir. La plupart des autres baraques en avaient fait autant et les voitures commençaient à défiler les unes après les autres dans les rues de la ville.

– Mam’selle Rose, dit Toby à la jeune actrice, qui était debout près de la porte de la voiture, tout le monde s’en va, excepté nous. Le maître a dit que nous pouvions rester sur place encore tout le jour, et qu’il nous suffisait d’arriver là-bas pour le premier soir de la foire.

Il prend les devants avec le reste de la troupe pour monter le théâtre et tout préparer.

– J’en suis bien aise, dit Rosalie ; maman n’a pas beaucoup dormi cette nuit à cause du bruit, et le roulement de la voiture n’aurait pu que la fatiguer.

Avant de partir avec ses gens, Auguste vint prendre congé de sa femme, et dit à Rosalie qu’elle pouvait encore rester deux jours, mais qu’elle devait se mettre en marche le samedi de bonne heure, afin d’arriver le dimanche au soir dans la ville où ils se rendaient.

– Je ne voudrais pour rien au monde que tu manques aux représentations que nous allons donner là, dit-il à sa fille ; il paraît que c’est une ville de bains d’une certaine importance et j’espère bien y faire une bonne recette. Ainsi, faites en sorte d’arriver à temps.

– Auguste, dit la malade d’une voix tremblante, peux-tu me donner cinq minutes, avant de partir ?

– Cinq minutes, oui, dit le comédien, mais pas une de plus ; ainsi, dépêche-toi.

– Rosalie, mon enfant, laisse-nous seuls, lui dit sa mère.

Rosalie sortit un instant, laissant ses parents en tête-à-tête ; elle s’assit sur les marches de l’escalier et se mit à regarder les hommes qui attelaient les chevaux aux autres voitures.

La malade posa sa main, une belle main blanche et effilée qui trahissait son origine, sur le bras de son mari, assis à côté du lit, et lui dit :

– Auguste, j’ai deux choses à te demander avant de mourir.

– Voyons ces deux choses ? dit-il froidement en croisant ses jambes et en se renversant sur son siège.

– Je désire d’abord, mon ami, que tu places Rosalie dans une bonne famille, quand je serai morte. Je t’en supplie, ne continue pas à la promener ainsi de foire en foire ; je ne puis souffrir l’idée qu’elle mènera cette vie quand je ne serai plus avec elle.

– Elle sera avec moi, dit Auguste d’un ton d’humeur ; il ne pourra donc rien lui arriver de fâcheux. Je ne serai pas si sot que de me séparer de l’enfant quand elle commence à se rendre utile. D’ailleurs, où la mettrais-je ?

Sa femme se garda bien de lui dire chez qui elle aurait voulu l’envoyer.

– Je pensais, dit-elle, que tu pourrais trouver une bonne famille à la campagne où tu pourrais la mettre en pension et où elle serait bien élevée et pourrait suivre les écoles.

– Balivernes ! dit Auguste ; elle sera fort bien avec moi. Ce serait d’ailleurs dommage d’enlever une jolie fillette comme elle à la scène pour aller l’enterrer chez des villageois. On vient de dix lieues à la ronde pour voir la jolie petite actrice, comme on l’appelle déjà.

Sais-tu bien qu’elle commence à avoir une certaine réputation ? Autant vaudrait fermer le théâtre, que se passer d’elle, maintenant. Allons, ajouta-t-il d’un ton impatient et en tirant sa montre, les cinq minutes sont écoulées ; il faut que je parte.

– J’ai encore une chose à te demander, Auguste, dit sa femme.

– Et quoi donc ? Dépêche-toi un peu.

– Mon ami, la nuit dernière j’ai beaucoup réfléchi et j’ai senti vivement que, lorsqu’on est sur le point de mourir, il n’est plus guère qu’une chose dont on s’inquiète : c’est le salut de son âme.

J’ai mené une vie bien coupable, Auguste, et j’ai été souvent impatiente et irritable envers toi. Pardonne-moi. Mon seul désir est maintenant que le bon Berger veuille me prendre dans ses bras.

– Est-ce tout ? dit son mari en se disposant à partir.

– Non, Auguste, j’ai encore quelque chose à te dire. Es-tu prêt à mourir, mon ami ?

– J’ai tout le temps d’y penser, répondit-il avec un éclat de rire forcé ; mais en disant ces mots une expression de malaise se peignait sur les traits de cet homme endurci.

– Auguste, Auguste, tu ne sais pas combien de temps tu as encore à vivre, lui dit sa femme tristement.

– Eh bien si la vie est si courte, il faut en profiter autant que possible, répliqua le comédien.

– Mais l’autre vie, mon ami, cette autre vie qui doit durer éternellement ?

– On y pourvoira quand on y sera, répondit-il avec insouciance en allumant sa pipe au fourneau puis souhaitant à sa femme « un bon voyage », il quitta le logement.

La pauvre femme se tourna du côté de la paroi et pleura. Elle avait fait de grands efforts pour parler à son mari ; mais tout avait été inutile. Rosalie, qui venait de rentrer, s’empressa de lui faire prendre une tasse de bouillon, qui parut la remettre un peu.

En ce moment les autres voitures de la troupe s’ébranlaient, et les deux femmes ne tardèrent pas à se trouver seules avec Toby.

Ch. 10. Britannia

Pendant toute la journée, le champ de foire présenta l’aspect d’un camp d’émigrants en train de se lever.

Dans le cours de l’après-midi, Toby vint informer Rosalie que « l’Exposition royale des nains » était prête à partir et que la mère Manin désirait prendre congé.

– Remercie-la et salue-la de ma part, dit la malade, comme Rosalie se disposait à suivre Toby.

Celle-ci trouva les quatre nains assis dans une voiture couverte, de la même forme que celle qui servait de logement à elle et à sa mère, mais beaucoup plus petite. Rosalie fut admise à y pénétrer et la porte fut soigneusement refermée sur elle.

La petite mère Manin prit congé d’elle les larmes aux yeux ; elle se rendait avec ses compagnons à une autre foire que celle où allaient Auguste et sa troupe, et nul ne pouvait dire si on ne se reverrait jamais. Elle donna à la jeune fille des directions très précises pour la confection du bouillon et mit dans sa main un petit paquet qu’elle la pria de remettre à sa mère. Puis elle murmura à son oreille :

– Je n’ai pas oublié de demander au bon Berger de me chercher, et je vous prie de penser à moi dans vos prières.

– Mère Manin, dit en ce moment M. Puck, l’un de ses associés, je crois que c’est le moment de partir.

La petite vieille lui montra le poing : c’était, paraît-il, un geste dont elle avait l’habitude, mais qui n’avait rien de bien effrayant.

Puis passant ses deux bras autour du cou de Rosalie qui se tenait forcément assise dans la voiture, elle l’embrassa avec beaucoup d’effusion, caresse que les trois autres nains voulurent également lui faire et à laquelle la petite actrice dut se soumettre de bon cœur. Enfin elle descendit, et la petite voiture ne tarda pas à disparaître.

Rosalie rentra en courant chez elle et s’empressa de remettre à sa mère le cadeau de la naine. C’était une petite pièce d’or soigneusement enveloppée de papier. Bonne petite vieille ! Cet argent provenait sans doute de ses économies.

Tout le reste de la journée, la jeune actrice s’efforça de se rappeler les leçons de la mère Manin pour la préparation des tisanes, du bouillon et autres choses qui incombent à une garde-malade. Lorsque vint le soir, la voiture d’Auguste Joyce, le comédien, qui servait de logement à sa femme et à sa fille, était la seule qui restât encore sur la place.

Le jour suivant, Rosalie et sa mère restèrent complètement seules. Toby, qui avait couché à l’auberge, avait dû partir de grand matin pour acheter différentes choses dont son maître avait besoin et qu’il devait se procurer dans une vente au village voisin.

Personne n’aborda la voiture à l’exception d’un agent de police et d’un officier de santé qui vinrent s’informer de la cause du retard des deux femmes et s’assurer que la femme ne souffrait pas d’une affection contagieuse.

Celle-ci dormit presque tout le jour et ne prononça que quelques paroles ; mais plusieurs fois Rosalie l’entendit murmurer le dernier quatrain de son beau cantique :

Tel que je suis… Ton grand amour

À tout expié sans retour.

Je puis être à toi dès ce jour,

Agneau de Dieu, je viens, je viens !

La nuit vint, et Rosalie n’osant se coucher de peur que sa mère n’eût besoin de quelque chose (elle avait le sommeil profond et craignait de ne pouvoir se réveiller assez facilement), resta debout jusqu’au jour, assise auprès du petit poêle où elle préparait le bouillon et la tisane, prête à voler vers la malade au moindre mot, au moindre mouvement.

Le silence n’était troublé que par le bruit de la grande horloge de la ville frappant les heures, et Rosalie jeta souvent les yeux sur l’image du bon Berger, en faisant tout bas le vœu d’être à la place du petit agneau qui reposait dans ses bras, car elle se sentait fatiguée, bien fatiguée de corps et d’âme.

Le matin, de bonne heure, elle entendit la voix de Toby.

Elle s’empressa de lui ouvrir. Celui-ci fût frappé de voir combien Rosalie semblait avoir besoin de repos.

– Vous allez vous rendre malade, mam’selle, lui dit-il d’un ton de reproche ; il faut absolument vous soigner.

– Que faire, Toby ? dit-elle tristement ; je suis seule ici pour soigner ma mère ; mais j’espère que l’air de la campagne me fera du bien.

– Je crois que nous ferons bien de partir immédiatement, dit le jeune garçon ; je n’ai pas envie de marcher vite pour éviter de trop cahoter la voiture, et puis nous pourrons nous arrêter de temps en temps et passer la nuit dans un village.

Au bout d’une demi-heure tout fut prêt, et la voiture quittait le champ de foire. Toby conduisait avec mille précautions, au grand étonnement du vieux cheval, qui se retournait de temps en temps pour tâcher de deviner ce qui portait son jeune maître à adopter une allure aussi lente.

Cependant, le mouvement de la voiture, quelque léger qu’il fût, faisait souffrir la malade ; sa toux était incessante et elle paraissait avoir beaucoup de peine à respirer. Rosalie l’avait arrangée de son mieux, en empilant les coussins derrière elle ; la jeune fille allait de temps en temps à la porte échanger quelques paroles avec Toby, qui était assis sur le brancard et paraissait triste et soucieux.

Vers le soir, la malade s’endormit, la toux s’arrêta et la respiration devint plus régulière et moins oppressée, à la grande joie de ses deux jeunes compagnons de voyage.

– Si nous nous arrêtions ici, mam’selle Rose ? proposa Toby.

Ils étaient alors arrivés sur les limites d’un immense marécage, près d’une grande forêt de sapins qui borde la route, tandis que la plaine, couverte de bruyères et de roseaux, s’étendait à perte de vue de l’autre côté de celle-ci. Il y avait un pan de mur à l’entrée du bois qui offrait un endroit assez abrité. Toby résolut d’y conduire la voiturée.

Quant à lui, il se proposait de passer la nuit à la belle étoile, assurant à Rosalie qu’il se ferait un excellent lit dans la bruyère qui croissait non loin de là.

– Je serai tout près de vous, mam’selle Rose, dit-il, je dors assez bien ; mais vous n’avez qu’à m’appeler un peu fort si vous avez besoin de moi, et, en un clin d’œil je serai à vos côtés. Je pense que vous n’avez pas peur de dormir près de la forêt.

– Non, dit Rosalie, je ne le pense pas.

Mais en dépit de cette assertion, la petite actrice contemplait avec une secrète terreur les grands arbres noueux dont les ombres s’allongeaient sur le chemin et dont les branches s’entrechoquaient avec des bruits étranges au-dessus de leurs têtes.

Toby s’en aperçut.

– Eh bien, mam’selle Rose, dit-il ; je m’assiérai là sur l’escalier de la voiture ; après tout, une nuit blanche est bientôt passée.

Mais Rosalie ne voulut pas y consentir et insista pour que Toby allât se coucher dans les bruyères ; elle lui donna un grand châle pour s’envelopper, car les nuits étaient fraîches. Elle ferma soigneusement la porte et les fenêtres de la voiture, et se glissa à sa place accoutumée à côté de sa mère qui dormait toujours profondément.

Mais elle ne put s’endormir, le silence qui régnait au dehors, et auquel elle n’était pas accoutumée, avait quelque chose qui l’angoissait. Ses nerfs, déjà agités et affaiblis par les veilles et les fatigues, étaient tendus à l’excès ; elle dressait à tous moments la tête sur son oreiller et écoutait attentivement des bruits imaginaires espérant toujours que quelque chose viendrait rompre ce silence qui l’épouvantait.

Puis tout à coup le vent venant à se lever quelque peu, les branches vermoulues des vieux chênes faisaient entendre un grincement aigu et strident, pendant que les cimes des sapins, s’entrechoquant avec des claquements sourds, faisaient tomber sur la toiture du véhicule des pommes de pin ou des branches sèches. Ces bruits étranges faisaient alors tressaillir la jeune fille dans son lit.

Enfin, n’y tenant plus, elle se leva, alluma la chandelle et, tirant son Nouveau Testament du coffre où il était renfermé, elle se mit à lire.

Cette lecture la calma ; elle se sentit réellement rassurée par la présence de Dieu dans cette solitude de la nature qui lui était si peu familière, et qui la glaçait d’épouvante peu d’instants auparavant. Après un moment de lecture et de recueillement, elle se sentit comme l’agneau, à l’abri de tous les périls dans les bras du bon Berger.

C’est grâce à cette disposition d’esprit qu’il lui fut donné de pouvoir retenir un cri de terreur qui lui aurait certainement échappé une demi-heure auparavant, en entendant des pas qui montaient les degrés de la voiture, puis un coup frappé impatiemment à la porte.

Elle se leva précipitamment et jeta un coup d’œil à travers le rideau de mousseline. La silhouette d’une personne enveloppée d’un large vêtement était là devant la porte, prête à entrer.

– Est-ce vous, Toby ? demanda la jeune fille.

– Non, c’est moi, répondit une voix inconnue, qui paraissait être celle d’une jeune fille ; avez-vous du feu ici ?

– Qui êtes-vous ? demanda Rosalie en pâlissant de terreur.

– Je vous le dirai quand je serai dedans, répondit la voix ; laissez-moi entrer et me réchauffer un peu à votre feu.

Rosalie ne savait que faire ; elle n’aurait pas aimé ouvrir la porte et introduire cette inconnue qui venait d’une manière si étrange demander l’hospitalité. Elle était sur le point d’ouvrir l’autre fenêtre pour appeler Toby lorsqu’elle entendit que la jeune fille sanglotait.

– Qu’avez-vous donc ? demanda-t-elle.

– Je meurs de froid et de faim, dit la pauvre créature ; j’ai vu de la lumière dans votre voiture et j’ai pensé que vous auriez pitié de moi et que vous me permettriez d’entrer.

La petite actrice n’hésita plus, elle tira les verrous, ouvrit la porte et la personne inconnue entra. Elle jeta sur le plancher le grand manteau dans lequel elle était enveloppée des pieds à la tête et s’avança vers le feu.

Rosalie put voir alors que sa nouvelle connaissance était une jeune fille d’environ dix-sept ans et que ses yeux étaient rougis et enflés par les larmes. La pauvre enfant était glacée, ses mains paraissaient avoir perdu tout sentiment et ses dents claquaient avec violence lorsqu’elle s’assit, sur le petit banc près du poêle.

Rosalie s’empressa de réchauffer un peu de thé et de le lui faire boire. Lorsque la jeune fille eut bu, elle parut un peu mieux, et plus disposée à parler.

– C’est votre mère ? demanda-t-elle en jetant un coup d’œil sur le lit où la mère de Rosalie continuait à dormir tranquillement.

– Oui, dit celle-ci en baissant la voix ; elle est bien, bien malade. C’est pour cela que nous ne sommes pas partis avec les autres ; le docteur lui a donné quelque chose pour la faire reposer un peu mieux pendant le voyage.

– J’ai aussi une mère, dit la jeune fille.

– Où est-elle ? demanda Rosalie.

La nouvelle venue ne répondit pas ; mais, cachant son visage entre ses mains, elle se mit à pleurer. Rosalie la regardait avec pitié.

– Dites-moi donc qui vous êtes, que vous est-il arrivé ?

– Je suis Britannia, répondit tout à coup la jeune fille, en relevant la tête.

– Britannia ! répéta Rosalie étonnée, que voulez-vous dire ?

– N’étiez-vous pas à Lesborough dernièrement ? demanda la jeune fille.

– Oui, nous en venons précisément.

– Eh bien, vous devez avoir vu un cirque qui était là.

– Oh ! oui, dit Rosalie ; nous l’avons rencontré en ville.

– Eh bien ! Je suis Britannia ; ne m’avez-vous pas vue au sommet du char ? Je portais une tunique blanche et une écharpe violette.

– Ah ! oui, fit la petite actrice ; je m’en souviens maintenant. Vous aviez aussi une grande fourche à la main ?

– Oui, on appelle cela un trident ; eh bien, je portais le nom de Britannia.

– Et comment vous trouvez-vous ici ?

– Je me suis sauvée ; je ne puis supporter cette vie plus longtemps ; je retourne chez moi.

– Où demeurez-vous ? demanda Rosalie.

– Oh ! bien loin, répondit la jeune fille ; je désespère de jamais pouvoir arriver là-bas. Je n’ai pas un sou dans la poche et je suis épuisée de fatigue ; j’ai marché jour et nuit sans m’arrêter.

Elle se remit à pleurer, et sanglotait si fort que Rosalie avait peur qu’elle n’éveillât sa mère.

– Oh ! Britannia, dit-elle ; ne pleurez pas comme cela, je vous en prie.

– Appelez-moi par mon nom ; je ne suis plus Britannia maintenant je suis Jessie ! la petite Jess, comme ma mère m’appelait.

– Qu’est-ce qui vous fait tant pleurer ? dit Rosalie ; racontez-moi votre histoire.

– J’ai une si bonne mère, dit la jeune fille ; c’est pourquoi je pleure.

– Votre mère n’est donc pas au cirque avec vous ?

– Oh ! non, répondit Jessie, que cette question fit presque sourire à travers ses larmes. Vous ne connaissez pas ma mère, sans cela vous ne me feriez pas une pareille question ! Non ; elle demeure dans un village bien loin d’ici. Je voudrais retourner vers elle ; mais je ne sais si je l’oserai.

– Pourquoi pas ? demanda Rosalie ; avez-vous peur de votre mère ?

– Non, je n’en ai pas peur, répondit l’ex-Britannia ; mais je me suis si mal conduite à son égard que j’ai honte de retourner vers elle. Je suis sûre qu’elle n’a pas pu dormir depuis que je l’ai abandonnée.

– Et quand l’avez-vous quittée ?

– Il y a trois semaines maintenant, dit Jessie mais il me semble qu’il y a trois mois de cela. Je n’ai jamais été si misérable que pendant ces trois semaines.

– Qu’est-ce qui a pu vous porter à quitter votre mère ?

– C’est le cirque, qui était alors dans une ville voisine de la nôtre. Toutes les filles du village y allaient, et moi je voulais y aller avec elles ; mais ma mère ne voulut pas me le permettre.

– Pourquoi donc ?

– Elle disait que je n’y apprendrais rien de bon, qu’on y trouvait une quantité de mauvaises gens et que ce n’était pas là la place où l’on devait trouver des jeunes filles comme moi.

– Comment fîtes-vous donc pour le voir ? demanda Rosalie.

– Je ne le vis pas ce jour-là. Lorsque mes compagnes du village revinrent, elles me firent le récit le plus enthousiaste de ce qu’elles avaient vu : de magnifiques processions, des belles dames vêtues de velours, d’or et d’argent, et des cavaliers aux brillantes armures.

Je pleurais de dépit de n’avoir pas vu tout cela, et ayant appris que le cirque resterait encore un jour dans la ville, je résolus d’aller le voir coûte que coûte.

– Mais votre mère ne vous le permit pas ? dit Rosalie.

– Non ; je savais qu’il était inutile de lui en demander la permission, et j’étais résolue de m’en passer. Ma mère devait précisément aller cet après-midi-là chez ma tante, qui demeure à la campagne et qui se trouvait malade. Avant de partir, ma mère me dit « Ma petite Jess, tu prendras bien soin de Madeleine et du petit, pendant que je serai loin, n’est-ce pas ? »

Et je répondis « Oui, maman », quoique je fusse décidée à profiter de son absence pour m’esquiver et aller voir le cirque.

La jeune fille pleurait amèrement en disant ces paroles, et Rosalie fit de son mieux pour la consoler.

– En faisant cette réponse mensongère, continua-t-elle, je sentais le rouge me monter au visage, et il me semblait que ma bonne mère devait s’apercevoir de ma confusion ; mais il n’en fut rien : elle m’embrassa comme les deux autres enfants et sortit. Je mis alors mes vêtements du dimanche et je partis pour la ville.

– Et que fîtes-vous, de Madeleine et du petit ? demanda naïvement Rosalie ; les prîtes-vous avec vous ?

– Non ; c’est ce qu’il y a de terrible, dit la pauvre fille ; je les laissai à la maison. Je mis mon petit frère dans son berceau et j’ordonnai à Madeleine de prendre soin de lui ; je plaçai ensuite la table devant le feu, fermai la maison et mis la clef sur la fenêtre, je croyais n’être que peu de temps absente.

Lorsque j’arrivai en ville, la parade passait justement dans la rue, et je m’arrêtai pour la regarder. Lorsque je vis ces beaux messieurs et ces belles dames sur des chars, je crus que c’étaient des rois et des reines. Ensuite j’allai au cirque et j’assistai à la représentation.

Lorsque j’en sortis, tout émerveillée des belles choses que je venais de voir, il était cinq heures. Je savais que ma mère devait être à la maison, et je n’avais pas bien envie d’y retourner ; je ne savais que trop ce qu’elle me dirait d’avoir ainsi laissé les enfants seuls. Je me promenai donc autour du cirque en regardant les beaux chars dorés qui étaient remisés en dehors.

Un vieillard vint alors près de moi et me demanda ce que je pensais du cirque. Je lui dit que je le trouvais magnifique ; il me demanda alors ce qui m’avait plu le mieux. Je répondis que c’étaient les dames vêtues d’or et d’argent qui étaient assises sur le char.

– Aimeriez-vous être vêtue de cette façon ? me demanda-t-il.

– Ah ! Je le crois bien, fis-je en soupirant et en jetant un coup d’œil sur ma robe des dimanches, que je trouvais jadis si jolie.

– Eh bien ! me dit-il d’un air mystérieux, il n’est pas impossible que je puisse vous faire avoir un costume comme cela ; attendez-moi ici un moment. Je demeurai-là tremblante d’émotion, sans trop savoir que faire.

Enfin, il revint et me dit de le suivre. Il me conduisit dans une chambre du cirque où se trouvait une très grande dame, du moins à ce que je crus dans ce moment. Elle me demanda si je voulais rester avec eux et jouer le rôle de Britannia, et je répondis que oui.

J’étais dans une grande agitation ; il me semblait que c’était comme si l’on me demandait si je voulais être reine. Ce ne fut que lorsque je me trouvai au lit ce soir-là que je pensai à ma mère; mais il y avait six ou sept autres filles avec moi dans la chambre, et je cachai ma figure dans mon oreiller pour qu’elles ne m’entendissent pas pleurer.

Nous quittâmes la ville le lendemain et je me sentis fort malheureuse tout le temps du voyage. Enfin nous arrivâmes dans une autre ville ou nous devions nous arrêter, et je dus alors remplir mon rôle dans la procession.

– Cela vous parut-il bien amusant ? demanda Rosalie.

– Pas la moitié autant que je me l’étais figuré. Il faisait froid ce jour-là, et je grelottais dans mon costume ; je me sentais d’ailleurs fort peu solide sur mon trône, qui était très élevé et sur lequel je devais me tenir dans une pose très peu confortable. Du reste, les gens du cirque étaient très grossiers et désagréables avec moi. Je pleurais souvent et cela les mettait en colère.

Ils disaient que j’étais bien différente de l’autre fille qu’ils avaient eue auparavant. Elle les avait quittés pour se marier, et ils lui cherchaient justement une remplaçante quand ils me rencontrèrent. Ils me trouvèrent jolie et pensèrent que je remplirais très bien ce rôle.

Ces gens étaient constamment à se quereller et à s’insulter, et tous les soirs il y avait de nouvelles scènes. Je devenais chaque jour plus malheureuse et je regrettais amèrement ma faute. Enfin je me décidai à me sauver, et je m’échappai pendant la nuit. Depuis lors, j’ai toujours marché, j’avais emporté quelques provisions avec moi, mais j’ai tout mangé maintenant, et je ne sais comment je ferai pour arriver à la maison.

– Pauvre Jessie, dit Rosalie.

– Je ne sais ce que dira ma mère en me voyant revenir. Je sais qu’elle ne me grondera pas ; mais j’aimerais beaucoup mieux qu’elle le fît, car je ne puis souffrir de la voir pleurer.

– Elle sera bien contente de vous voir revenir, dit Rosalie.

– Je tremble qu’il ne soit arrivé quelque chose aux enfants pendant que j’étais loin ; ça été là mon grand souci tout le temps de mon absence, dit la jeune fille.

La pauvre créature était si fatiguée qu’elle finit par s’endormir appuyée contre la paroi, et Rosalie, qui avait également besoin de repos, retourna dans le lit de sa mère, où cette fois, elle ne tarda pas à trouver un sommeil réparateur.

Ch. 11. Le rêve de la malade

Lorsque Rosalie s’éveilla, les yeux de sa mère étaient fixés sur elle, et elle trouva celle-ci assise dans le lit. La respiration de la pauvre femme était extrêmement oppressée, et elle appuyait sa main sur le côté comme si elle souffrait beaucoup.

La chandelle avait brûlé jusqu’au bout et le jour commençait à luire. Jessie était toujours endormie dans son coin, sa tête appuyée contre la paroi.

– Rosalie, demanda la malade, où sommes-nous et qui est cette jeune fille ?

– Nous sommes à moitié chemin de la ville où nous devons nous arrêter, et cette jeune fille… c’est Britannia.

– Qui est Britannia ?

– C’est la jeune fille que nous avons vue l’autre jour sur le char doré à Lesborough ; elle s’est échappée de là parce qu’elle s’y trouvait trop malheureuse.

Et Rosalie raconta à sa mère l’histoire qu’elle venait d’entendre.

– Pauvre enfant ! dit la malade ; tu as bien fait de la faire entrer, ma Rosalie ; ne manque pas de la faire bien déjeuner. Elle fait très bien de retourner chez sa mère. Dort-elle ?

– Oui, chère maman ; elle s’est endormie avant moi.

– Crois-tu que cela l’éveillerait, si tu me chantais ton cantique ?

– Oh ! non ; je ne chanterai du reste pas trop haut.

Et Rosalie se mit à chanter. Elle avait une très jolie voix et chantait fort juste ; grâce à sa bonne mémoire, une fois qu’elle avait entendu un air, elle se le rappelait.

Au moment où elle finissait de chanter, Jessie fit un mouvement, puis ouvrit les yeux en souriant comme si elle était au milieu d’un rêve agréable ; puis, promenant son regard autour d’elle et voyant où elle se trouvait, la mémoire lui revint et elle fondit en larmes.

– Qu’y a-t-il ? dit la petite actrice en courant à elle et en l’embrassant, est-ce que vous pensez à votre mère ?

– Hélas, c’était un rêve !

– Et que rêviez-vous ? dit la malade.

– Je rêvais que j’étais dans mon village, que c’était dimanche et que nous étions à l’école, chantant le cantique que nous avons l’habitude de chanter. Je le chantai au moment où je m’éveillai, et je n’ai pu m’empêcher de pleurer en pensant que ce n’était qu’un rêve.

– C’est peut-être mon chant qui vous a fait rêver cela ? dit Rosalie.

– Oh ! peut-être, dit la jeune fille ; que chantiez-vous donc ? Répétez-le-moi, je vous en prie ?

Rosalie entonna de nouveau son cantique ; dès les premières mesures et à son grand étonnement, Jessie la saisit par la main :

– Mais c’est le nôtre ! c’est celui que nous chantons au village ! dit-elle. Où l’avez-vous appris ?

– Il est écrit sur cette carte, dit la petite en décrochant celle-ci de la paroi et en la présentant à Jessie.

– Cette carte est exactement comme la mienne, dit la jeune fille de plus en plus étonnée, la mienne a aussi un ruban bleu. D’où avez-vous celle-ci ?

– C’est un jour que nous passions dans un village qu’une bonne femme m’en fit cadeau. Nous avions dû nous arrêter une heure environ dans ce village, et cette bonne paysanne était assise devant sa porte chantant ce cantique.

– Ce devait être notre village, pour sûr. Nous avions toutes des cartes comme cela. Comment était cette femme ?

– C’était une jeune paysanne qui avait un petit garçon de deux ans environ jouant avec une balle devant la maison. La fermière fut très bonne pour nous et nous donna du lait, du pain et du beurre.

– Ce doit être Mme Barker ! dit la jeune fille ; c’est notre voisine ; nous demeurons un peu plus loin sur la route ; elle chante souvent en travaillant.

– Connaissez-vous Mme Leslie ? demanda la malade en se soulevant sur son coude.

– Certainement, c’est la femme de notre pasteur, une si bonne dame, si distinguée, et qui fait tant de bien ! Je fais partie de sa classe du dimanche, et nous allons toujours au presbytère après le culte. La connaissez-vous ? demanda Jessie en se tournant vers la mère de Rosalie.

– Je l’ai connue, il y a bien longtemps, répondit celle-ci, mais voilà maintenant nombre d’années que je ne l’ai vue.

Rosalie s’approcha de sa mère et prit sa main entre les siennes ; elle savait qu’en parlant de sa sœur, tous les pénibles souvenirs du passé allaient se réveiller et attrister la pauvre femme.

Mais celle-ci était très calme ce jour-là, et elle continuait à regarder Jessie comme si t’eût été un plaisir pour elle que de contempler quelqu’un qui avait vu Lucy.

À six heures, Toby se présenta à la porte du véhicule et fut fort surpris de voir que la société s’était augmentée d’une personne pendant son sommeil. Rosalie le mit, en peu de mots, au courant de ce qui s’était passé.

Le jeune garçon, qui connaissait bien la contrée, déclara que le chemin qu’avait à suivre la jeune fille pour retrouver son village était le même que le leur pour une distance d’environ dix kilomètres, et il fut convenu que celle-ci resterait dans la voiture pendant la durée de ce trajet.

Jessie était très reconnaissante envers ses nouveaux amis et s’efforçait de le leur prouver en se rendant utile. Elle s’assit auprès du lit de la malade et se tint prête à lui arranger ses coussins et à lui donner tous les petits soins que réclamait son état. L’effet de la potion calmante, ordonnée par le docteur avait maintenant cessé, et la pauvre femme était extrêmement agitée : une fièvre violente la tourmentait.

Elle ne dormait plus ; cependant, à tous moments, elle semblait tomber dans une espèce de divagation rêveuse, pendant laquelle elle parlait d’une foule de choses que Rosalie ne comprenait pas ; puis, la raison lui revenant avec un peu de calme, elle répétait les paroles du cantique ou priait Rosalie de lui relire la parabole de la brebis perdue.

Elle se tourna une fois vers Jessie en lui disant :

– Oh ! mon enfant, cherchez le bon Berger maintenant, sans tarder davantage : vous en serez si heureuse plus tard.

– C’est que j’ai été si méchante, répondit Jessie en pleurant. En dépit de tous les bons enseignements de ma mère et de Mme Leslie, je me suis sauvée en abandonnant mon frère et ma sœur ; je n’ose Lui demander de me chercher à présent.

– Pourquoi pas ? dit la malade.

– Il ne voudrait pas m’écouter, répondit la jeune fille. Oh ! si seulement j’avais été à Lui un certain dimanche !

– Quel dimanche ? demanda Rosalie.

– C’était le dimanche avant le jour où j’ai quitté la maison. Mme Leslie nous pressait de venir à Jésus ; que c’était beau de l’entendre. Elle nous demanda si nous étions déjà venues à Lui pour le pardon de nos péchés et nous supplia, si nous ne l’avions pas encore fait, d’aller à Lui dès le jour même. Elle nous engagea vivement, lorsque nous aurions quitté la salle et que nous serions rentrées chez nous, à nous agenouiller dans nos chambres et à demander à Jésus de nous pardonner nos péchés.

J’étais résolue à le faire ce jour-là, sentant fort bien que, jusqu’alors, je m’étais tenue à l’écart. Malheureusement, à peine fûmes-nous hors du presbytère que mes compagnes commencèrent à plaisanter et à rire au sujet d’un chapeau qu’elles avaient vu à l’église ce jour-là. J’oubliai toutes mes bonnes résolutions et quand je rentrai chez moi, je ne fis pas ce que Mme Leslie nous avait engagées à faire.

– Faites-le maintenant même, lui dit la malade.

– Cela ne servirait à rien maintenant, dit la jeune fille avec tristesse ; j’ai trop tardé. Si seulement je pouvais espérer qu’il me pardonnât ! Mais j’ai trop mal agi : il ne le voudrait pas.

– « Il s’en va après celle qui est perdue, jusqu’à ce qu’il l’ait trouvée », murmura la malade. Vous êtes la brebis perdue, Jessie, et Il vous cherche.

Jessie alla s’asseoir près de la porte et resta un moment pensive à regarder au dehors. Le soleil levant brillait à travers les touffes de bruyères et de genêts, illuminant la plaine tout entière et faisant ressortir, en les dorant, les fonds fauves et roux des roseaux et des plantes marécageuses.

Les voyageurs avaient quitté maintenant la forêt de pins, et la route serpentait à travers de grands espaces découverts dont l’uniformité n’était interrompue que de temps en temps par des rocs couverts de mousse et de ronces, par des flaques d’eau qui miroitaient au soleil comme autant de plaques d’acier poli.

Enfin, ils arrivèrent à un endroit où deux routes se croisaient ; un poteau indicateur, sur lequel étaient marqués les différents lieux auxquels ces routes allaient aboutir, servait de guide au voyageur embarrassé. C’est là que Jessie devait se séparer de ses amis.

Au moment de la séparation, la malade et sa fille eurent un instant de conversation à voix basse, à la suite de laquelle Rosalie mit, dans la main de la jeune vagabonde, la pièce d’or qui lui avait été donnée par la naine.

– Vous en aurez besoin le long de la route, mon enfant, lui dit la malade, comme Jessie la remerciait chaleureusement ; allez maintenant tout droit chez votre mère, sans vous arrêter.

Et quand vous verrez Mme Leslie, dites-lui que vous avez fait la rencontre d’une pauvre femme nommée Nora, qui l’a connue il y a bien longtemps.

– Je n’y manquerai pas, dit Jessie. Dites-lui aussi, dit la malade avec effort, que je n’ai plus longtemps à vivre, mais que le bon Berger m’a trouvée enfin et que je ne crains pas la mort.

Jessie embrassa à différentes reprises la mère et la fille auxquelles elle s’était vivement attachée, puis elle prit la route qui lui était indiquée, et, pendant un bon moment encore, Rosalie et elle agitèrent leurs mouchoirs en signe d’adieu.

– Te rappelles-tu, Rosalie, dit sa mère, lorsqu’elles furent seules, ces jeunes filles à Lesborough, qui se tenaient près de nous en regardant la cavalcade du cirque, et qui désiraient tant être à la place de Britannia ?

– Oh ! oui, dit Rosalie, elles pensaient que ce devait être si amusant d’être là-haut et d’exciter l’admiration de tout le monde.

– C’est précisément ce que je pensais, Rosalie, quand j’étais jeune fille, jusqu’à ce que j’aie vu ce qui se passait derrière le rideau. Il en est ainsi de la plupart des choses de ce monde, les plus belles ne donnent souvent que du désappointement et des déceptions une fois qu’on les possède.

La journée était près de finir et les derniers rayons du soleil près de s’éteindre, lorsque les voyageurs sortirent du marais pour entrer dans une forêt assez sombre, dont les arbres bordaient les deux côtés de la route.

La malade dormait pour la première fois de la journée, et Rosalie, assise près de la porte, contemplait le paysage. Le bois était épais, les arbres devenaient toujours plus serrés ; de temps en temps, un lapin, que le bruit des roues effarouchait, traversait, en bondissant, la route pour disparaître derrière les ronces qui masquaient l’entrée de sa demeure souterraine ; puis le cri du hibou qui se faisait entendre dans le feuillage faisait tressaillir la comédienne, plus habituée au tumulte et aux bruits des villes qu’aux voix mystérieuses de la nature.

Elle était contente d’entendre Toby qui avait l’habitude de siffler en cheminant à côté du vieux cheval.

Le bois qu’ils traversaient n’était pas grand ; les voyageurs ne tardèrent pas à en sortir et à voir, dans le lointain, les feux d’un village ou Toby comptait passer la nuit et qu’ils atteignirent dix minutes après.

Le lendemain était un dimanche, et, au moment où la voiture traversait la grande rue du village, Rosalie vit les enfants qui se rendaient à l’église, vêtus de leurs habits de fête, pendant que leurs mères, debout sur le seuil de leur porte, les regardaient s’éloigner.

La nuit avait été mauvaise pour la malade et pour la jeune fille qui avait dû veiller à ses côtés et n’avait eu que fort peu de sommeil. La pauvre femme s’agitait constamment et voulait toujours changer de place dans son lit, espérant être mieux dans une autre position ; les coussins se dérangeaient, et la petite garde-malade avait fort à faire pour les remettre en place et pour satisfaire aux fantaisies de la patiente.

Cependant, vers le matin, elle se calma un peu et s’endormit comme la voiture sortait du village.

Ce sommeil bienfaisant dura plusieurs heures et lui fit grand bien. Quand elle se réveilla, elle se sentit reposée de corps et d’âme.

– Rosalie, chère enfant, dit-elle, j’ai eu un si beau rêve !

– Qu’as-tu donc rêvé, chère maman ? lui demanda celle-ci.

– J’ai rêvé que je regardais à travers les barreaux d’un grand portique doré et que je voyais une foule de gens vêtus de blanc qui marchaient çà et là dans les rues de la cité éternelle. Il me sembla que quelqu’un venait de les appeler, car ils parurent tout à coup se diriger tous dans la même direction, puis retentit un magnifique chant de réjouissance, comme si tout ce monde chantait en chœur.

Un de ces bienheureux passa près de moi ; il paraissait heureux et content et s’empressait de rejoindre les autres. Je l’appelai et lui demandai ce qui se passait. Il me dit « C’est le bon Berger qui vient de nous réunir pour que nous nous réjouissions avec lui, car il vient de retrouver une des brebis perdues qu’il cherchait depuis si longtemps. N’avez-vous pas entendu sa voix tout à l’heure, lorsqu’il nous appelait ? Ne l’avez-vous pas entendu dire : « Réjouissez-vous avec moi, car j’ai retrouvé la brebis que j’avais perdue ? »

Puis ils recommencèrent tous à chanter ; et j’appris que c’était moi qui étais la brebis perdue que le bon Berger venait de retrouver, et je me sentis si heureuse, oh ! Si heureuse ! Je me suis alors éveillée, mais je sens que mon rêve est vrai, Rosalie, car j’ai tant prié Dieu ces derniers temps pour qu’Il me trouve, et je suis maintenant convaincue qu’Il me cherchait longtemps avant que je le lui eusse demandé.

– Oh ! Chère maman, dit Rosalie en mettant ses bras autour du cou de la malade, que je suis contente ! Cette dernière demeura un bon moment les yeux fermés et sa main dans celles de sa fille ; elle avait maintenant l’air heureux et paisible et souriait de temps en temps comme si elle entendait encore la musique céleste et comme si le bon Berger murmurait à son oreille : « Réjouissez-vous avec moi, car j’ai trouvé ma brebis perdue ».

Les voyageurs traversaient en ce moment un autre village et les cloches sonnaient pour le service de l’après-midi.

– Je n’irai plus jamais à l’église, ma chère Rosalie, dit la malade.

– Oh ! maman, dit la petite, ne parle pas ainsi ! Nous irons ensemble quand tu seras mieux.

– Non, mon enfant ; tu pourras y aller, mais moi je n’irai plus. Je vais te quitter, ma Rosalie ; ne vois-tu pas que je m’en vais et que tu n’auras bientôt plus de mère ?

La pauvre petite cacha son visage dans les draps et se mit à sangloter.

– Ne dis pas cela, maman, dit-elle, je ne puis l’entendre.

– C’est pourtant la vérité, ma chérie, et il faut que tu t’accoutumes à cette pensée ; ne pleure plus, mon enfant, car j’ai plusieurs choses à te dire pendant que je puis encore parler.

Mais la pauvre enfant continuait à sangloter comme si son cœur allait se briser.

La malade passa sa main avec tendresse sur la belle chevelure qui couvrait en désordre la petite tête à demi cachée dans la couverture, et attendit un moment.

Pendant longtemps encore, le silence solennel qui régnait près de ce lit de souffrance ne fut interrompu que par les sanglots convulsifs de la petite actrice ; puis, peu à peu, celle-ci se calma et leva ses yeux noyés de larmes vers le visage de sa mère.

– Ma mignonne, lui dit celle-ci, ma bien-aimée petite Rose, peux-tu m’écouter maintenant ?

L’enfant ne répondit qu’en pressant légèrement la main de la malade.

– Ne te chagrine pas à mon sujet, ma Rosalie, continua .sa mère ; le bon Berger est venu me prendre et je m’en vais avec Lui ; je suis heureuse.

Et maintenant, écoute bien : voici ce que je désire que tu fasses après ma mort. J’ai demandé à ton père de te laisser quitter la troupe et de te mettre en pension dans un village mais il ne veut pas y consentir. Tu devras donc demeurer ici ; mais tiens-toi autant que possible à l’écart des autres acteurs et ne cours pas dans les foires à droite et à gauche.

Reste ici et lis ton Nouveau Testament. J’ai demandé au bon Berger de prendre soin de toi ; je lui ai dit que tu serais bientôt un pauvre agneau sans mère et sans personne pour le garder, et je l’ai supplié de te prendre dans ses bras et de te protéger contre les dangers du chemin ; et il le fera, chérie ; il ne te laissera pas tomber dans le mal ; mais il te faut le lui demander encore chaque jour. Promets-moi de le faire.

– Oui, maman, dit la petite ; je te le promets.

– Et si jamais tu peux aller vers ta tante Lucy, tu le feras et tu lui remettras la lettre dont je t’ai parlé, tu sais où elle est ; et dis bien à ta tante que je compte la revoir un jour dans cette belle cité dont j’ai rêvé la nuit dernière. Grâce à l’amour du bon Berger qui m’a trouvée, je sais que je la reverrai là.

J’ai encore autre chose à te dire, mon enfant, quoique je sois bien fatiguée. Tu ne peux demander à ton père de te laisser aller chez ma bonne sœur, parce que, aussitôt qu’il aurait appris où elle demeure, il lui demanderait de l’argent ; il ne faut donc jamais lui en parler. Cependant, s’il arrivait un jour que vous passiez une seconde fois dans ce village, va au presbytère et remets-lui la lettre.

Je ne sais trop si cela réussira de cette manière, continua la pauvre femme, comme si elle se parlait à elle-même ; mais enfin Dieu y pourvoira ; il trouvera bien le moyen d’amener ce que je désire tant. Je suis convaincue qu’il réunira une fois ma bonne sœur Lucy et ma bien-aimée petite Rosalie. Embrasse-moi, ma chérie ; je ne puis plus parler : je suis si épuisée !

La pauvre petite embrassa sa mère dans une étreinte passionnée.

– Chante-moi encore une fois ton cantique, chère enfant, dit la mourante.

Rosalie fit de son mieux pour satisfaire le désir de sa mère ; mais sa gorge était serrée et elle pouvait à peine articuler les paroles de son cantique. Après avoir essayé en vain de vaincre son émotion, elle fondit de nouveau en larmes. La malade ne put que la caresser tendrement en murmurant à son oreille des paroles d’amour ; car elle était trop faible pour parler davantage.

Pauvre Rosalie ! Elle savait que sa mère était bien malade ; peut-être même l’idée qu’elle ne guérirait jamais lui avait-elle parfois traversé l’esprit ; mais jamais encore l’idée de la mort ne lui était venue d’une manière aussi précise ; les terribles paroles de sa mère « Ne vois-tu pas que je m’en vais et que tu n’auras bientôt plus de mère », se dressaient maintenant devant elle dans toute leur poignante réalité.

Pour la pauvre petite, sa mère était tout. Elle n’avait jamais eu d’autre affection ni d’autre intérêt ; son père n’avait jamais eu pour elle la moindre tendresse ; tandis que sa mère, dès sa naissance, avait entouré son unique enfant des soins les plus affectueux et les plus tendres. Elle ne pouvait se figurer la vie sans elle. Qu’allait-elle devenir seule dans cette voiture, seule dans le monde ? Quelle existence allait-elle mener sans personne à aimer et privée de tout appui maternel ?

Tout à coup, les paroles de son cantique s’imposèrent comme d’elles-mêmes à sa mémoire.

Tel que je suis… Ton grand amour

À tout expié sans retour.

Je puis être à toi dès ce jour,

Agneau de Dieu, je viens, je viens !

– Oui, bon Berger, s’écria la pauvre petite en levant ses yeux rougis vers le tableau au-dessus du lit ; je veux aller à toi ; viens me prendre dans tes bras.

Ch. 12. L’agneau privé de sa mère

Les voyageurs atteignirent, dans la soirée du dimanche, la ville où Auguste les attendait. En traversant celle-ci pour se rendre à la place où devait avoir lieu la foire, ils virent toutes les églises et les chapelles ouvertes, et les fidèles qui entraient pour assister au service du soir ; les rues étaient calmes et tranquilles, les magasins étant fermés pour le jour du repos.

Auguste, qui était venu à la rencontre de la voiture, la conduisit à l’emplacement qu’elle devait occuper sur le champ de foire. Celui-ci se trouvait au bord de la mer et Rosalie entendit, toute la nuit, en veillant auprès de la malade, le bruit des vagues qui venaient se briser sur les rochers. Dans la matinée, pendant que sa mère dormait encore et qu’il n’y avait que fort peu de monde sur la place, elle se rendit au bord de l’eau et se promena un peu sur la grève et parmi les rochers.

Une jetée formée de roches amoncelées s’étendait du rivage jusqu’assez avant dans la mer, et Rosalie la suivit en contemplant le spectacle, nouveau pour elle, des vagues qui venaient mourir en écume blanche sur les blocs de pierre à ses pieds. Le sentier rocailleux qu’elle suivait était tantôt couvert d’herbes marines et de petits coquillages qui craquaient sous ses pas, tantôt de flaques d’eau de mer que la marée avait formées en se retirant.

Elle ramassa même des anémones de mer et de petits crabes qu’elle examina avec curiosité ; mais son cœur était plein de tristesse et elle ne put s’en amuser longtemps. Arrivée au bout de la jetée, elle s’assit un moment, les yeux fixés vers l’est, où le soleil qui se levait commençait à faire étinceler les flots d’un gris argenté.

Plusieurs bateaux de pêcheurs rentraient en ce moment au port chargés du butin de la nuit ; l’un d’eux, sur lequel se trouvaient un vieillard et deux jeunes garçons, passa près de l’extrémité de la jetée où se trouvait Rosalie. Les jeunes gens chantaient gaiement en ramant et la jeune fille pouvait entendre chaque parole de leur chanson.

Nous avons tous, la nuit dernière, ramé longtemps ;

Mais ce matin, sur not’arrière souffle le vent.

Hardi ! rameurs, v’là le village, ramez gaiement

Ce bon vent nous porte au rivage. Ah ! le bon vent !

À la fatigue, nul ne songe, Oh ! non, vraiment !

Le port est sûr, l’ancre s’y plonge en un moment.

Il y avait quelque chose, dans les paroles de cette naïve chanson des mariniers, qui faisait plaisir à Rosalie, et la mélodie qui l’accompagnait fit, sur son pauvre petit cœur malade, l’effet d’un baume rafraichissant.

« Le port est sûr », répétait-elle en s’en allant ; « c’est vrai, ma bonne mère y sera à l’abri. Elle ne souffrira plus des fatigues, des dangers et des souffrances de ce monde. Comme ces mariniers, elle est en train d’arriver au port et elle y va avec joie ».

La malade était éveillée lorsque Rosalie rentra ; mais elle paraissait faible et fatiguée et ne prononça guère de mots de toute la journée, à peine quelques rares paroles. Sa fille voulut lui faire prendre quelque chose ; mais elle ne voulut accepter qu’un peu d’eau.

Dans l’après-midi, le bruit de la foire arriva à son apogée, les galeries de tirs, les cloches et les orgues de Barbarie des carrousels, les tambours, les bandes de musiciens et les coups de tam-tam faisaient un bruit affreux, et la pauvre malade, dont le logement roulant se trouvait au centre de tout ce vacarme, fit plusieurs fois entendre des gémissements douloureux qui fendaient le cœur de Rosalie.

Auguste était trop occupé des préparatifs de la représentation du soir pour avoir beaucoup de temps à consacrer à sa femme. Il ne vit pas, ou ne voulut pas voir, le changement qui s’était produit sur le visage de la malade ; et, une heure avant la représentation, il vint rappeler à Rosalie qu’il était temps pour elle de s’habiller.

Celle-ci le supplia de ne pas l’obliger d’abandonner sa mère malade ; elle chercha à lui faire comprendre que celle-ci se mourait, qu’elle rendrait peut-être le dernier soupir pendant qu’elle serait sur les planches, sans personne pour le recueillir. Vains efforts ! Le misérable ne voulut rien entendre et il menaça sa fille de toute sa colère si elle n’était pas à son poste à l’heure fixée.

Que faire ? Pouvait-elle abandonner ainsi cette pauvre mère dont la main froide serrait fortement la sienne, dont les yeux, quand ils s’ouvraient, se fixaient avec tant d’amour sur le visage de son enfant bien-aimée ? Comment l’abandonner, quand, quelques heures peut-être seulement la séparaient de l’instant solennel où son âme devait se séparer de son corps ?

Cependant, Rosalie n’osait pas rester. C’était la plus grande foire à laquelle on eut encore assisté cette année, et son père comptait y faire de beaux profits. La petite savait qu’il ne lui pardonnerait jamais d’avoir fait, par son absence, manquer la représentation. Il n’y avait rien à faire, qu’à obéir.

La petite actrice s’habilla donc rapidement, puis elle vint s’asseoir, en robe blanche et en couronne de roses, auprès du lit de mort de sa mère, afin de pouvoir demeurer jusqu’au dernier moment auprès d’elle.

– Tu vas me quitter, ma Rosalie ? dit la malade en ouvrant les yeux.

– Oh ! maman, maman, c’est si dur ! dit la pauvre enfant en cachant son visage entre les draps pour étouffer ses sanglots.

– Ne pleure pas, ma chérie, dit la malade ; va seulement, lève moi un peu sur le coussin, que je puisse mieux respirer ; c’est cela, j’entends le bruit des eaux, continua-t-elle d’une voix basse ; c’est la rivière de la mort, Rosalie ; mais je n’ai pas peur : le bon Berger m’a placée sur son épaule ; je suis si faible ! Je crois qu’il me portera jusqu’à l’autre bord.

La pauvre femme parlait avec la plus grande difficulté, et quand elle eut prononcé ces paroles, elle laissa retomber sa tête sur l’oreiller, épuisée.

Auguste vint appeler Rosalie à ce moment-là et celle-ci dut partir, mais non sans avoir pris congé de sa mère, peut-être pour toujours, dans un long et douloureux embrassement.

Pauvre enfant ! Elle récita son rôle, chanta, dansa sur la scène, l’image de sa mère mourante devant les yeux, sans voir le public, sans entendre les applaudissements : tout lui semblait un rêve, tout, excepté la mort de celle qu’elle aimait et dont elle sentait encore l’étreinte glacée.

Parmi ces nombreux spectateurs qui l’applaudissaient et l’admiraient, il en était peut-être qui portaient envie à la belle petite actrice, qui eussent désiré être à sa place.

Hélas ! que ne pouvaient-ils voir dans ce pauvre cœur déchiré par l’angoisse et la douleur ! que ne lisaient-ils sur ses traits la préoccupation, qu’une longue habitude seule pouvait déguiser un peu, de sentir qu’une mère bien-aimée se mourait peut-être, en appelant sa fille unique, pendant que celle-ci dansait sur les tréteaux.

La première représentation terminée, Rosalie sortit derrière le théâtre et s’élança du côté de la voiture où reposait sa mère.

Celle-ci n’était pas morte mais elle ne parut pas entendre ce que Rosalie lui disait, et sa respiration devenait évidemment de moment en moment plus difficile. Rosalie lui donna un long baiser, puis s’empressa de retourner au théâtre, car son père commençait déjà à l’appeler.

Lorsqu’elle revint après la dernière représentation vers la mourante, celle-ci lui parut dormir tranquillement ; le bruit rauque de la respiration avait cessé, et l’enfant crut qu’elle se trouvait mieux ; « les mains », se dit-elle, sont encore chaudes ; ainsi elle ne peut être morte ».

Pauvre enfant ! Elle ignorait que l’âme de sa mère venait à peine de prendre son vol, et qu’elle se trouvait orpheline !

Épuisée de fatigue par le jeu et par les veilles accumulées, Rosalie s’endormit sur la chaise à côté du lit ; et quand elle s’éveilla, quelques minutes après, grelottante de froid sous son léger costume, lorsqu’elle voulut prendre la main de sa mère entre les siennes, elle trouva celle-ci froide comme la glace et comprit alors que sa mère l’avait quittée !

Tremblante et trop frappée encore pour se rendre compte de son désespoir, elle ouvrit la porte de la voiture et sortit pour appeler son père ; mais celui-ci était profondément endormi avec ses compagnons sur le plancher du théâtre dont la porte était fermée.

La jeune fille meurtrit ses petites mains en frappant contre les planches dorées qui l’empêchaient d’entrer, mais en vain : ce faible bruit ne pouvait réveiller ces hommes habitués au vacarme des foires, et fatigués par une veille prolongée.

Elle retourna clans sa voiture et se jeta alors, avec un long cri de désespoir, qui retentit dans le silence de la nuit, sur le corps inanimé de sa mère. Ses sanglots ne pouvaient plus désormais troubler celle-ci, et elle pouvait à son aise donner libre cours à sa douleur. Sa bonne mère était partie pour toujours !

Elle devait se trouver maintenant dans ce pays inconnu si éloigné de nous que même le son des pleurs ne peut y arriver. Le bon Berger l’avait transportée doucement sur l’autre rive de la vie et il appelait sans doute dans ce moment les élus de la cité céleste à se réjouir avec lui de ce qu’il avait enfin retrouvé la brebis perdue.

Pauvre petite Rosalie ! Pauvre agneau privé de ta mère ! Le bon Berger t’a-t-il oubliée ? T’abandonnera-t-il ainsi dans la solitude et le désespoir ? N’aura-t-il aucune consolation à t’offrir ? Ne se soucie-t-il pas de toi ?

Non, l’enfant ne se sentait pas seule maintenant, Au milieu même de son chagrin, elle sentait que Quelqu’un d’autre était là.

Elle éprouvait comme le vague sentiment d’être bercée ; il lui semblait que le bon Berger la prenait dans ses bras et cherchait à la consoler, en lui promettant de lui faire traverser sans encombre le chemin rocailleux et semé de ronces de la vie et de la réunir ensuite à cette bonne mère qu’elle pleurait tant.

Le bon Berger n’avait-il pas une promesse à remplir ? N’était-ce pas Lui qui avait dit : « Il prendra les agneaux dans ses bras et il les portera sur son sein » ?

Le soleil était levé depuis un moment déjà, et le champ de foire commençait à s’animer un peu. On voyait, dans le port, les bateaux de pêche qui rentraient, et, sur le rivage, de petites vagues qui couraient en bruissant doucement sur les cailloux arrondis de la grève.

Auguste Joyce s’éveilla avec un sentiment de malaise qu’il ne pouvait s’expliquer. La représentation de la veille avait bien réussi ; Rosalie n’avait pas fait trop de fautes dans son rôle et la recette avait été bonne.

Et cependant, il ne se sentait pas content. Il avait eu un songe cette nuit-là, il avait rêvé de sa femme, non pas comme elle était maintenant, amaigrie, défaite et usée par la maladie et les privations, mais comme elle était le jour de son mariage, alors que, jeune et belle, il avait promis de l’aimer et de la protéger dans la maladie ou dans la santé, dans la richesse ou dans la pauvreté, jusqu’à ce que la mort les séparât.

Quand il s’éveilla, ce matin-là, ces paroles du pasteur qui les avait unis retentissaient à ses oreilles. Qu’avait-il fait pour elle dans la pauvreté ? Comment l’avait-il traitée dans la maladie ? Avait-il cherché à lui rendre plus léger le fardeau de la vie, à écarter d’elle les ronces du chemin, les épines d’une existence pénible et accidentée ?

L’avait-il aimée ? Lui avait-il du moins quelquefois témoigné quelque tendresse, quelques égards ? Avait-il quelquefois cherché à lui exprimer quelque reconnaissance pour la confiance qu’elle lui avait montrée en quittant une vie heureuse et calme pour partager sa bonne et sa mauvaise fortune ?

Jusqu’à ce que la mort les séparât ! Ce moment-là était proche, Auguste le savait. Toutes les questions que nous venons d’énumérer se pressaient à la fois dans son cerveau et produisirent enfin un certain effet sur cette conscience endormie.

Il ne pouvait chasser de sa mémoire la belle jeune femme de son rêve ; il ne pouvait oublier le triste regard de ces beaux yeux pleins de tristesse et de reproche. Il se leva et s’habilla précipitamment. Il voulait aller vers sa femme, lui adresser quelques bonnes paroles, lui montrer quelque intérêt, et cela, sans plus tarder, à l’instant même.

Il s’achemina vers la voiture qui servait de logement à sa femme et à sa fille, gravit le petit escalier de bois, ouvrit la porte et entra.

Les rayons du soleil, qui entraient par la petite fenêtre, tombaient en plein sur le lit où reposait le cadavre de sa femme, dont le visage pâle était tellement changé, qu’Auguste Joyce recula, épouvanté. À côté de ce lit, le visage caché dans les couvertures et les bras étendus autour de la tête de sa mère, était Rosalie, revêtue encore de son costume de théâtre, sa couronne de roses gisant à terre et profondément endormie.

Auguste s’approcha du lit et s’assit à côté de sa femme. Oui, elle était bien morte, il n’y avait pas de doute à ce sujet. Il ne pouvait plus lui parler maintenant. Paroles dures ou paroles affectueuses, elle ne pouvait plus rien entendre. La séparation dont le pasteur avait parlé était un fait accompli.

Le repentir était venu trop tard ; le passé ne pouvait plus se racheter. La conscience d’Auguste avait dormi trop longtemps.

Rosalie se réveilla en se sentant soulevée. C’était son père qui l’emportait dans une autre voiture. Il la déposa sur son propre lit et sortit en fermant la porte et sans prononcer une parole.

Les quelques jours qui suivirent parurent un long rêve à la pauvre orpheline. Elle n’entendit et ne demanda rien au sujet des funérailles de sa mère. Tout autour d’elle, retentissaient les bruits de la foire et ce n’est que bien tard, dans la nuit, lorsque toutes les lumières étaient éteintes et que l’on n’entendait plus que la voix monotone et lugubre de la mer, qu’elle parvenait à trouver un peu de repos.

Alors seulement elle se sentait un peu plus calme. Le bruit des vagues lui rappelait la barque des pêcheurs et leur joyeuse chanson ; et elle se prenait à répéter :

À la fatigue, nul ne songe, Oh ! non, vraiment !

Le port est sûr, l’ancre s’y plonge en un moment.

Il lui semblait que ces paroles lui faisaient du bien, que le sens de la chanson pouvait s’appliquer aussi à ce refuge céleste dans lequel sa mère venait d’entrer et où elle se réjouissait d’aller la rejoindre à son tour.

Ch. 13. La foire aux vanités

– Mam’selle Rose, puis-je vous parler ? dit Toby la veille des funérailles, en frappant à la porte de la voiture où se trouvait Rosalie.

– Oui, Toby ; entrez seulement.

– Mam’selle Rose, dit le jeune garçon d’un air mystérieux, je vous apporte quelque chose.

En disant ces mots, il sortait de sa poche un mouchoir rouge, noué aux quatre coins. Il l’ouvrit et en tira un petit paquet qu’il plaça sur les genoux de Rosalie.

– C’est seulement un morceau de ruban noir, chère mam’selle Rose ; j’ai pensé que vous seriez bien aise d’en avoir un peu pour demain.

Avant que Rosalie eût pris le temps de le remercier, le brave garçon avait disparu.

Il y avait, dans le paquet, un large ruban noir et un petit mouchoir de soie noire, le plus beau que Toby avait pu acheter. Les larmes de Rosalie recommencèrent à couler à la vue de ces objets de deuil, et elle plaça immédiatement le ruban autour de son chapeau, afin d’être prête pour le service funèbre du lendemain.

La foire était presque terminée lorsque le cortège passa, se rendant au cimetière de la ville ; cependant il y avait encore foule autour des tirs à la carabine et des carrousels, et les curieux se retournèrent avec étonnement en voyant un cercueil passer au milieu d’eux comme pour rappeler à tous ces gens, qui ne songeaient qu’à s’amuser, que la mort pouvait venir les prendre au milieu même de leurs plaisirs.

Auguste Joyce assista aux funérailles de sa femme, le visage impassible. La voix de Dieu avait adressé un dernier appel à cet homme pour l’amener à la repentance, mais il avait résisté ; il avait terrassé sa conscience ; il l’avait foulée aux pieds ; il l’avait étouffée et réduite à l’impuissance.

Toute la troupe du théâtre assista à la cérémonie et suivit le cercueil de Nora Joyce à sa dernière demeure. La plupart des acteurs et actrices l’avaient connue et aimée, et tous avaient les yeux humides en voyant la petite Rosalie marcher à côté de son père. La jeune fille fut très calme et ne pleura pas pendant toute la durée du service.

Mais, au retour du cimetière, étant restée un peu en arrière, ses yeux tombèrent sur l’honnête figure de Toby qui portait l’empreinte d’un réel et sincère chagrin. Le brave garçon avait décoré sa coiffure d’un crêpe, et lorsque Rosalie vit cette marque de sympathie, ses yeux se remplirent de larmes, les premières qu’elle eût versées dans cette journée de deuil.

C’est ainsi qu’il arrive souvent, lorsqu’une grande douleur nous oppresse, que le cœur ulcéré et gonflé semble vouloir se refuser à s’épancher du dehors, et qu’il suffît alors d’un rien, la vue d’une fleur favorite de l’être aimé, d’un objet qui lui a servi, ou comme ce fut le cas avec la jeune fille, d’une marque de sympathie où nous n’en attendions point, pour rompre les digues que l’indifférence, la froideur ou la curiosité du monde avaient élevées autour du cœur souffrant et malade.

C’est ainsi que la vue du morceau de crêpe autour du chapeau de Toby fit fondre la pauvre enfant en larmes, et que toute la douleur accumulée dans son pauvre petit cœur fit irruption au dehors. Après cette effusion de sentiment familial, elle se sentit plus calme ; il lui sembla que les chants d’allégresse qui avaient salué l’arrivée de sa mère dans la cité éternelle résonnaient encore et que le bon Berger répétait ces douces paroles :

« Réjouissez-vous avec moi, car j’ai trouvé ma brebis perdue ».

La troupe quitta ensuite cette ville pour une autre foire. Rosalie se sentit bien solitaire et abandonnée dans la voiture, qu’elle habitait maintenant seule. Son père venait de temps en temps la voir, mais ces visites ne lui étaient rien moins qu’agréables, et elle se sentait toujours soulagée quand il la quittait.

Ces longues heures de voyage lui paraissaient monotones et vides, maintenant qu’elle n’avait plus personne à soigner, à aimer, plus personne qui l’aimât, la comprît et éprouvât de la sympathie pour ses pensées et ses goûts. Elle s’asseyait souvent devant la porte et conversait avec Toby qui conduisait la voiture assis sur le brancard.

Mais c’était la nuit que sa solitude lui pesait le plus. Quelles longues nuits ! Quel silence ! Quel vide ! La pauvre petite se sentait, dans son étroit logement, comme dans une immense salle ; souvent, elle se levait et, allumant sa chandelle, elle suppliait le bon Berger de la prendre dans ses bras et de l’emporter vers sa mère.

On arriva enfin dans la nouvelle ville où la troupe devait donner ses représentations théâtrales, et Rosalie dut recommencer à y prendre part. Elle dut se parer de nouveau de cette robe blanche qu’elle n’avait pas touchée depuis la mort de sa mère. Elle dut s’habiller, se coiffer seule. Personne n’était plus là pour ajuster sa couronne et ses rubans, et pour donner le dernier coup de main à sa toilette.

Et le théâtre, qu’il lui parut misérable et mesquin ! Comment avait-elle jamais pu l’admirer ! Elle se souvenait d’un temps où elle le trouvait beau et où elle se réjouissait d’avoir un costume et de jouer avec sa mère. Pourquoi lui paraissait-il si changé, déchu ?

C’était pourtant le même ; on l’avait d’ailleurs repeint et redoré à neuf et les décors nouveaux qu’Auguste avait fait faire eussent dû lui donner à ses yeux une fraîcheur et un éclat nouveaux.

En se promenant sur la galerie, où elle attendait que son père l’appelât dans le foyer pour le lever du rideau, la petite actrice se reportait par le souvenir à la dernière représentation, celle pendant laquelle sa mère était morte. Elle se figurait celle-ci marchant maintenant dans des rues pavées d’or pur et non pas de cet or faux qui ornait le théâtre de son père.

Elle se disait que sa mère était vêtue d’une robe blanche non fanée comme la sienne par la poussière des coulisses et la fumée des lampes, mais d’une robe d’un blanc éclatant, d’un tissu fin et durable. Elle cherchait à se représenter le chant d’allégresse qu’elle chantait avec ses compagnons de bonheur, ce chant si différent des chansons vaines et futiles qu’elle-même allait chanter tout à l’heure ; elle pensait aux harpes dont les anges se servent pour leur divine mélodie, et les comparait aux bruyants instruments qui allaient accompagner ses paroles.

Pense-t-elle à moi ? se demandait la petite actrice en levant les yeux vers la voûte étoilée. Oh ! combien elle aurait voulu pouvoir s’envoler dans la cité éternelle et prendre place à côté de sa mère au lieu de rester sur ce misérable théâtre de planches dorées et de papier peint !

Les semaines se suivirent ainsi les unes les autres, sans changement, pendant quelque temps ; tantôt on voyageait le long des routes, tantôt on stationnait sur un nouveau champ de foire, agité, tumultueux et bruyant comme celui qu’on venait de quitter.

Auguste Joyce avait, comme nous l’avons dit, introduit une nouvelle pièce dans son répertoire, et cette opérette, qui était goûtée du public, fut jouée et rejouée à satiété.

Rosalie avait trouvé cependant le moyen d’occuper une partie de son temps d’une manière agréable et utile : elle apprenait à lire à Toby.

– Mam’selle Rose, avait dit un jour le jeune conducteur, j’aimerais bien pouvoir lire le Nouveau Testament.

– Ne savez-vous pas lire ? demanda la petite.

– Pas un traître mot, mam’selle ! Et je le regrette bien, allez ; je n’ai pas toujours été ce que j’aurais dû être et j’aimerais bien pouvoir me corriger.

À partir de cette conversation, on put voir souvent Rosalie assise sur la banquette à côté de Toby, qui profitait d’un ralentissement dans la marche du convoi pour s’exercer à épeler d’abord, puis à lire les mots que lui indiquait sa jeune compagne. Quand il ne pouvait avoir les yeux sur le volume, c’était la jeune fille qui lui lisait.

Celle-ci songeait souvent à la petite femme qui avait soigné sa mère avec tant de dévouement pendant les derniers jours de sa maladie, et elle désirait vivement la revoir. À chaque foire nouvelle que la troupe visitait, elle envoyait Toby faire un tour sur la place pour voir si l’« exposition royale des nains » ne s’y trouvait pas. Mais celle-ci paraissait avoir définitivement quitté la contrée, car on ne la voyait nulle part.

Une après-midi enfin, Toby accourut le visage tout radieux.

– Je les ai trouvés, Mam’selle Rose, ils sont ici. Aussitôt que j’ai vu leur enseigne, je me suis dit : Mam’selle Rose va être contente. Je me suis donc approché de la voiture des nains et j’ai parlé au conducteur ; celui-ci m’a dit qu’ils vont partir ce soir même ; il n’y a donc pas de temps à perdre, si vous voulez voir la mère Manin.

– Que je suis contente ! dit Rosalie ; mais comment se fait-il, Toby, que vous n’ayez pas vu leur baraque jusqu’à présent ?

– Je n’en sais rien, répondit-il ; ils sont, il est vrai, tout à l’autre bout de la place, et leur établissement est petit ; c’est peut-être pour cette raison que je ne les ai pas vus. Et maintenant, mam’selle Rose, si vous le permettez, je vais vous y conduire sans plus tarder, car, je le répète, ils ne sont pas pour longtemps ici.

– Mais je ne puis pas laisser la voiture seule, Toby ; mon père a la clé, et, je ne puis la fermer. Ce serait très dangereux de la laisser ouverte au milieu de cette foule.

– C’est vrai, dit Toby pensif ; il y a tant de voleurs dans ces foires. Eh bien, si vous ne craignez pas d’aller seule, je resterai ici pour garder la voiture.

Rosalie jeta un coup d’œil d’effroi sur cette foule bariolée qui s’agitait autour de son logement. Comme sa mère l’en avait priée, elle se gardait bien d’ordinaire de se promener sur les champs de foire. Cependant il y avait urgence en cette occasion et elle n’hésita pas.

– Où est l’exposition des nains ? demanda-t-elle à Toby.

– À l’autre bout de la place, mam’selle Rose ; entendez-vous ce vacarme qui semble être causé par la réunion de toutes les batteries de cuisine de la ville ? Eh bien ! il provient de la « baraque du géant », et celle des nains se trouve précisément à côté.

Rosalie prit son courage à deux mains et partit à la recherche de sa vieille petite amie.

C’était l’après-midi, au moment le plus animé de la fête, et la foule était si grande, que la jeune fille avait par moments une peine extrême à avancer.

La longue file des baraques s’alignait d’un bout de la place à l’autre, présentant une série de façades, toutes plus ou moins ornées et enguirlandées, toutes munies de grandes toiles sur lesquelles des artistes inconnus (hélas ! et bien dignes de l’être !) avaient représenté d’une main hardie, sinon légère, les merveilles qui se cachaient avec un soin jaloux derrière ces légères cloisons de bois et de carton aux couleurs voyantes.

Rosalie passait devant la « grande galerie des figures de cire » au moment où le pitre débitait son boniment :

– Entrez, entrez, Mesdames et Messieurs ; ici le plaisir est joint à l’instruction ; la science donne la main aux beaux-arts, la géographie s’appuie sur l’histoire et la littérature ; ici tout est moral sans être ennuyeux, tout est de bon goût, tout est naturel, tout est copié sur le vif.

Puis, baissant la voix comme s’il faisait une confidence aux badauds du premier rang, manœuvre habile, qui eut pour effet immédiat de réveiller la curiosité de tous, le malin personnage continua d’un air mystérieux et en sourdine :

– Vous y verrez, en grandeur nature et dans les costumes du temps, Henri 4 en prison, Guillaume le Conquérant chassant les Bretons de l’Angleterre, et Robinson Crusoé découvrant des empreintes de pieds de sauvages sur le sol vierge de son île.

Se redressant brusquement après ces mots, il asséna un vigoureux coup de coude sur son tambourin chargé de grelots, pour ranimer l’attention générale, et continua d’une voix éclatante :

– Oui, Mesdames et Messieurs, notre galerie de cire est la première du monde. Celui qui ne l’a pas vue, n’a rien vu. À Paris, à New-York, à Moscou, à Pékin et à Valparaiso, elle jouit d’une réputation sans égale.

Les têtes couronnées de tous les pays, les ministres, les mandarins, les généraux les plus célèbres l’ont honorée de leur présence avant d’y placer leur effigie en cire. Bismark, Tropmann, l’empereur Soulouque, les frères Siamois et le grand serpent de mer, voilà quelques échantillons de ce que vous y verrez.

Continuant à se frayer tant bien que mal un chemin à travers la foule, Rosalie ne tarda pas à arriver devant la baraque des « Géants frère et sœur », sur l’estrade de laquelle se voyait un orchestre étrange, qui se composait d’un homme battant du tambour avec la main droite et tournant la manivelle d’un orgue de Barbarie avec la gauche, pendant qu’un autre, placé à son côté, soufflait de toute la force de ses poumons dans une énorme trompette.

Un troisième personnage aux vêtements bigarrés, s’adressait à la foule en s’efforçant de mettre sa voix au diapason de l’orchestre qui l’accompagnait.

– Entrez, entrez, prenez vos billets, prenez vos places ; ici on n’a pas l’inconvénient d’attendre ; la représentation continue ; elle ne finit jamais. Quatre sous les premières, deux sous les secondes, moitié prix pour les enfants ; les personnes qui ne sont pas contentes ne paient rien du tout. C’est le moment, c’est le bon moment ; prenez vos billets, prenez vos places.

Dès qu’elle vit le moment de se dégager, la petite actrice continua à avancer aussi vite qu’elle le pouvait.

Elle passa encore devant le théâtre des marionnettes, dont les petites poupées avaient le don d’attirer une quantité énorme de curieux qui ne payaient point de billet d’entrée et qui étaient tout étonnés de se voir présenter une assiette de fer-blanc qu’on secouait bruyamment à leurs oreilles, pendant qu’ils contemplaient, le nez au vent, les farces de Polichinelle et de Pantalon.

Puis vint l’emplacement d’un colporteur ambulant.

– Voyez cette montre, criait celui-ci en levant d’une main une pièce d’horlogerie en étain doré qui pendait au bout d’une chaîne d’acier, enrichie par le même procédé ; voyez cette montre, cette montre en or avec sa chaîne et ses douze rubis ; combien vaut-elle ? Elle vaut quatre-vingts francs, ni plus ni moins, quatre-vingts francs en bon argent comptant.

Eh bien I Mesdames et Messieurs, cette montre en or, cette chaîne en or et ses douze rubis, savez-vous ce que je les vends ? Mais non, ce n’est pas vendre qu’il faut dire, c’est donner ; la bagatelle de cinq francs ! À cinq francs, à qui la montre ? À qui la chaîne ? Personne ne la veut ? Et bien ! mes amis, pour vous montrer ma bonne volonté et l’esprit de conciliation qui m’anime, nous ne la mettrons pas à cinq francs, ni à trois, ni à deux, nous la mettrons à un franc !

Puis, accompagnant ces paroles d’un coup retentissant frappé sur sa cuisse, le marchand de clinquant portait brusquement l’objet précieux sous le nez de ses spectateurs.

L’autre côté de l’avenue que parcourait Rosalie était occupé par les marchands de pains d’épice et de coco, les loteries, les marchands d’estampes, et tutti quanti.

Enfin, elle finit par arriver, en suivant toujours les directions de Toby, devant la baraque de l’« exposition royale des nains ». La représentation allait commencer, et le conducteur, qui remplissait les fonctions de pitre, se tenait à la porte en invitant les gens à entrer.

– Voyons, mademoiselle, dit-il à Rosalie avec le plus doux sourire, rien que deux sous, quatre petites créatures que vous mettriez dans votre poche, toutes belles et bien faites comme vous…

Rosalie paya son entrée et passa derrière le rideau. Les trois nains associés de Mme Manin étaient là avec le géant, exhibant leurs petites personnes dans de jolis costumes et minaudant avec les spectateurs, mais la petite vieille n’y était pas.

La représentation terminée, géant et nains congédiaient la société en serrant la main aux gens qui sortaient, lorsque Rosalie, qui était restée intentionnellement la dernière, leva les yeux vers la face du géant et lui dit timidement :

– Je vous en prie, monsieur, où est la Mère Manin ?

– Qui êtes-vous, mon enfant ? demanda le géant de son air affable et plein de condescendance.

– Je suis Rosalie, Rosalie Joyce ; ne vous souvenez-vous pas que la mère Manin veilla auprès de ma mère pendant la maladie de celle-ci ?

– Ah ! oui, sans doute, je m’en souviens, dit le géant après un instant de réflexion.

– Sans doute, sans doute, répétèrent les trois nains.

– Pourrais-je la voir, s’il vous plaît ? demanda Rosalie.

– Rien de plus facile, si elle était visible, répondit le géant ; malheureusement elle n’est pas ici.

– Non, elle n’est pas ici, répétèrent les trois associés du géant.

– Que je suis fâchée ! dit Rosalie ; j’aurais tant voulu la voir.

– Je pense qu’il est inutile de vous demander si je puis la remplacer ? demanda le géant un peu facétieusement sans doute, mais en tout cas avec beaucoup de courtoisie.

– Non, dit tristement Rosalie ; c’est elle que j’aurais voulu ; c’est elle qui connaissait ma mère. Mais où donc est-elle ?

– Le fait est, ma chère enfant, qu’elle s’est retirée des affaires ; elle a fait sa fortune et nous a dit un beau jour qu’elle en avait assez de faire rire à ses dépens et qu’elle voulait nous quitter.

– Et où est-elle allée ? demanda Rosalie.

– Elle a pris un appartement de deux pièces dans une petite ville non loin d’ici ; elle vit là tranquille et bien à son aise. Allez donc lui faire visite un jour, cela lui fera plaisir, ajouta le géant,

– Que je suis fâchée qu’elle ne soit plus ici ! répéta Rosalie.

– Pauvre enfant ! dit le géant avec bonté.

– Pauvre enfant ! répétèrent ses trois nains.

Rosalie sortit après avoir remercié ses hôtes grands et petits, car ceux-ci voulaient, la voyant si triste, lui faire prendre un verre de vin ou une tasse de thé.

Le cornac de la baraque des nains indiqua à Rosalie un passage moins encombré et plus tranquille pour retourner chez elle et où elle n’aurait, en, fait de spectacle à passer, que la « baraque du géant », sur la plate-forme de laquelle se trouvait un personnage qui assurait au public que chaque personne qui entrerait à l’instant était sûre de revenir le soir en amenant avec elle tout ce qu’elle possédait en fait de parents et d’amis.

Que Rosalie fut contente de rentrer dans son logement et de ne pas être obligée de rester dans cette foule turbulente où l’on était bousculé à chaque pas et où une poussière noire vous prenait la gorge I

« Comment », se demandait-elle, « se peut-il qu’il y ait des gens qui y vont, de leur plein gré ? Est-il possible qu’ils y trouvent du plaisir ? »

Toby commençait à être fort inquiet de la longue absence de sa jeune maîtresse.

– Hélas ! toute ma peine a été pour rien, Toby, dit-elle au jeune garçon en rentrant dans la voiture. Et elle lui raconta en détail sa visite aux nains et son trajet le long de l’allée aux baraques, en l’assurant que si cela dépendait d’elle, elle ne remettrait plus jamais les pieds dans une pareille cohue.

Ch. 14. Betsey Anne

Le moment où Rosalie devait songer à s’habiller pour la représentation était encore éloigné, et en attendant la petite actrice s’assit sur son lit en réfléchissant à tout ce qu’elle venait de voir et d’entendre. Quelle quantité de mensonges et d’impostures se débitaient dans cette foule avide de plaisirs, parmi tous ces gens cupides qui spéculaient sur la curiosité et les goûts frivoles des autres pour remplir leurs bourses.

Que de jeunes gens, que de jeunes filles, se laissant séduire par les discours trompeurs et par les affiches ronflantes, venaient dépenser sur ce champ de foire quelques sous laborieusement gagnés, dont peut-être des parents pauvres et infirmes eussent eu le plus grand besoin !

La jeune fille en était là de ses réflexions, lorsque tout à coup elle entendit un bruit bien différent de ceux qu’elle venait d’entendre : c’était comme un chant exécuté par un chœur d’hommes. Elle alla près de la porte et regarda au dehors. Le petit théâtre d’Auguste se trouvait sur la limite du champ de foire et la voiture de famille stationnait tout près de la rue.

Un groupe d’hommes était en effet-là, non loin de la voiture, en train de chanter un cantique ; l’un d’entre eux dirigeait le chant. À la fin de chaque couplet il y avait un refrain que Rosalie, à force de l’entendre répéter, apprit bientôt par cœur :

Sur toi je me repose,

Ô Jésus, mon Sauveur ;

Faut-il donc autre chose

Pour un pauvre pécheur ?

Dès les premiers couplets, les curieux commencèrent à se rapprocher, et quand le chant fut terminé, une foule considérable se trouvait réunie autour des chanteurs, écoutant en silence cette mélodie si simple et si douce qui faisait un contraste étrange et saisissant avec les bruits de la foire.

L’un de ces hommes se détacha alors des autres, et s’adressant à la foule :

« Amis », dit-il,  « vous êtes sur ce champ de foire assaillis d’invitations de tous les côtés, chacun de ces propriétaires de baraques voudrait vous avoir chez lui et vous montrer ses curiosités. Chaque fois que vous passez devant lui, il vous crie : « Venez, venez donc ; c’est le moment, entrez.

Eh bien ! mes amis, moi aussi j’ai une invitation à vous faire, une invitation pressante ; c’est Jésus Christ qui m’envoie vers vous, il vous dit, lui aussi : « Venez, venez donc, c’est le moment, venez à moi ». C’est lui qui a déjà dit une fois : « Venez à moi, vous tous qui vous fatiguez et qui êtes chargés, et moi je vous donnerai du repos », et « Si vos péchés sont comme le cramoisi, ils deviendront blancs comme la neige ».

Telle est cette invitation que je suis chargé de vous faire de la part de mon Maître. Mais remarquez bien, mes amis, en quoi elle diffère de celles que vous entendez sur ce champ de foire. Les maîtres de spectacles ambulants font tous suivre leur invitation de quelques autres paroles pour vous indiquer la condition à laquelle ils vous invitent : « Cela ne coûte que la bagatelle de deux sous, de quatre sous », vous disent-ils, et vous entrez.

Mais vous laisseront-ils entrer pour rien ? Diront-ils à ceux qui n’ont pas les moyens de payer : cela ne fait rien, entrez toujours ? Non, mes amis, ils s’en garderont bien.

Mais le Seigneur Jésus vous invite d’une manière toute différente. Il vous dit : Vous tous qui êtes altérés, venez ; venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et chargés. Il n’ajoute aucune condition, il ne demande rien en échange de son invitation.

Il y a encore une autre différence entre l’invitation du Seigneur Jésus et celles de ces marchands de foires, la voici :

On construisit une fois, en Russie, un grand palais de glace. Les murailles, la toiture, les meubles, les ornements, et jusqu’aux deux canons placés devant la porte, tout était en glace. On avait coloré l’eau avec des substances de nuances différentes avant de la laisser geler, et on avait ainsi obtenu de la glace de couleurs variées dont on avait fait toute espèce d’objets.

Lorsque ce palais fut illuminé le soir, le spectacle était féerique ; tout brillait, et partout on croyait voir des diamants étincelants et des pierres précieuses de toutes les couleurs. Mais cela ne dura pas ; le soleil vint bientôt fondre la glace, et le beau palais disparut sans laisser trace de son existence : il fondit comme un rêve.

Eh bien ! mes amis, là-bas sur le champ de foire se trouve le palais de glace de ce monde ; il brille, il étincelle, mais il ne dure pas. Demain il aura disparu, demain il n’existera plus ; il n’en restera que de la poussière, des débris de toute espèce et la misère pour un grand nombre.

Or, le Seigneur Jésus a mieux que cela à vous offrir : il vous appelle pour un spectacle durable et solide. Quand il vous dit : « Venez », c’est que ce qu’il veut vous donner est bon et ne fondra pas dans vos mains quand vous voudrez vous en servir ».

– Rosalie, dit en ce moment la voix d’Auguste Joyce ; dépêche-toi de te préparer : nous allons commencer dans une demi-heure.

La petite obéit, mais le chant et les paroles qu’elle venait d’entendre demeurèrent gravés dans sa mémoire et dans son cœur.

Cette foire fut la dernière que la troupe visita cette année. La saison froide arrivait ; déjà la gelée s’était fait sentir pendant la nuit, et la neige avait fait une courte apparition. Bref, Auguste songea que le moment de prendre ses quartiers d’hiver était venu, et il contracta un engagement pour lui et sa fille dans le petit théâtre d’une ville de province.

En arrivant en ville, Auguste conduisit ses voitures dans un établissement où elles devaient rester tout l’hiver, abritées dans une espèce de remise ou de hangar.

Il y laissa quelque temps Rosalie, pendant que lui et ses hommes transportaient dans le nouveau logement qu’ils devaient occuper les objets d’ameublement dont ils pouvaient avoir besoin.

Lorsque tout cela fut terminé, il vint prendre sa fille pour la conduire dans l’appartement qu’elle devait habiter avec lui pendant l’hiver. Après avoir parcouru une foule de rues et de ruelles en suivant son père, Rosalie vit enfin celui-ci s’arrêter devant une porte, dans une rue pauvre et sale, et frapper. Quelques enfants en haillons, assis sur le seuil, se rangèrent pour les laisser passer, et ils entrèrent dans la maison.

Le père et l’enfant furent reçus par une jeune fille âgée d’environ quinze ans, dont le visage maigre et pâle exprimait la souffrance et les privations ; elle portait une mauvaise robe déchirée et malpropre attachée avec des épingles.

– Où est votre maîtresse ? demanda Auguste.

La jeune fille conduisit ses hôtes dans la partie postérieure de la maison et ouvrit la porte d’un petit cabinet d’aspect sombre et triste qui exhalait une forte odeur de tabac.

Un papier noirci par le temps et par la fumée, déchiré en bien des places, recouvrait les murs ; une étoffe graisseuse, d’une couleur indéfinissable, couvrait les meubles, et le tapis laissait traîtreusement deviner par-ci par-là, par de fortes déchirures, l’état de propreté ou plutôt de malpropreté du plancher.

De mauvaises gravures, entourées de cadres en bois, avaient la prétention d’orner les murailles de ce triste logis qui ne recevait d’autre lumière que celle que fournissait avec parcimonie une fenêtre étroite dont les vitres opaques paraissaient n’avoir jamais connu les caresses de l’éponge.

La porte s’ouvrit et la maîtresse de la maison parut. Dès le premier pas qu’elle fit dans la chambre, en saluant de cet air dégagé et étudié tout à la fois dont on prend l’habitude sur la scène, Rosalie la reconnut pour une actrice ; elle était vêtue d’une robe de soie fanée, dont la queue balayait la poussière.

Cette dame pria Rosalie de la suivre, et elle la conduisit, en la faisant passer par bien des escaliers et des corridors, dans une petite mansarde. Cette chambre avait été quelque peu débarrassée des objets qui l’encombraient ; un petit lit y avait été placé, et dans un coin, sur une caisse servant de lavabo, se voyaient une cuvette et un essuie-mains.

C’était là la chambre que devait occuper la jeune fille pendant l’hiver. Sa petite malle, que son père avait apportée, était déjà là dans un coin, et l’enfant vit avec plaisir que les cordes qui la fermaient n’avaient pas été dérangées. Il y avait des trésors dans cette petite malle, dont personne d’autre qu’elle ne pouvait apprécier la valeur.

La dame pria Rosalie de ne pas tarder à redescendre parce qu’on allait servir le souper, puis elle la laissa seule. La jeune fille se hâta de mettre un peu d’ordre dans sa toilette et de se rendre à cet appel ; elle trouva à table une nombreuse compagnie : c’étaient les pensionnaires de la dame à la robe de soie. La conversation était commune et vulgaire, en rapport avec la société du lieu.

« Qui se ressemble s’assemble » est un dicton qui s’appliquait parfaitement aux compagnons qu’Auguste Joyce avait choisis pour lui et sa fille, sans s’inquiéter de savoir si leurs propos licencieux et leurs plaisanteries par trop douteuses pouvaient ou non exercer quelque influence sur la jeune âme dont il avait la charge.

Aussitôt qu’elle put quitter la table, Rosalie laissa la salle à manger et remonta dans sa chambrette. Il faisait froid dans cette petite mansarde ; mais la jeune fille ouvrit sa malle et en sortit le châle de sa mère dont elle s’enveloppa. Puis elle en retira tous ses petits trésors et commença à les arranger dans sa chambre, ceux du moins qu’elle ne voulait pas tenir enfermés. C’est alors qu’elle s’aperçut que ni sa chambre ni sa malle ne fermaient à clé.

Qui pouvait lui garantir que, pendant qu’elle serait au théâtre, on ne viendrait pas fouiller dans ses objets ? C’était surtout au sujet du médaillon et de la lettre que sa mère lui avait remis qu’elle était inquiète. Après avoir mûrement réfléchi, elle arriva à la conviction que la meilleure mesure à prendre était de faire des deux objets un petit paquet qu’elle porterait constamment sur elle, suspendu autour de son cou et caché sous sa robe.

Après avoir ainsi mis en sûreté les deux précieux objets, Rosalie se sentit plus tranquille, et, prenant, son petit Nouveau Testament, elle s’approcha de la fenêtre pour lire quelques versets pendant qu’il faisait encore assez de jour. Il n’y avait pas de temps à perdre, car la nuit commençait à tomber et l’allumeur de réverbères courait déjà dans la rue, sa lance à feu sur l’épaule.

Elle ouvrit donc le volume et commença à lire « Rejetant sur Lui tout votre souci, car Il a soin de vous ».

Elle répéta plusieurs fois de suite ces paroles, afin qu’elle pût s’en souvenir quand l’obscurité ne lui permettrait plus de les lire ; elle savait que c’étaient celles que le bon Berger dit à l’agneau fatigué pour le consoler.

Quand la chambre fut envahie par les ténèbres de la nuit, la pauvre enfant se trouva bien seule, bien triste et bien abandonnée dans ce lieu étranger et nouveau pour elle ; elle avait froid d’ailleurs et ne savait comment faire pour se réchauffer. Elle pensa un moment à aller rejoindre son père dans le salon, en bas, mais lorsqu’elle eut la main sur le bouton de la porte et qu’elle entendit la conversation de la bruyante et vulgaire société qui s’y trouvait, il lui sembla que sa mère aimerait mieux la sentir seule dans sa petite mansarde que dans un pareil lieu, et elle remonta.

Elle se décida à se coucher ; mais il était encore de bonne heure, et elle se sentait peu disposée à dormir ; la pauvre petite en était à se demander si ces longues heures ne prendraient jamais fin.

Puis elle réfléchit aux paroles de l’Écriture sainte qu’elle venait de lire : « Rejetant sur Lui tout votre souci, car a soin de vous ».

« Sur Lui », pensait Rosalie, « c’est du bon Berger qu’il est ici question ; je dois donc rejeter sur Lui tous mes soucis, c’est-à-dire mon chagrin d’avoir perdu maman, la frayeur que j’éprouve dans cette bruyante maison et ma crainte de perdre le médaillon de tante Lucy et la lettre. Rejeter tout cela sur Lui, cela veut dire, je pense, qu’il faut le prier, afin que ce que je crains n’arrive pas ».

Elle se mit alors à genoux sur son petit lit et dit : « Bon Berger, écoute ton petit agneau solitaire qui vient te demander de prendre soin du médaillon et de la lettre que sa maman mourante lui a confiés. Protège-moi et garde-moi de tout danger dans cette grande maison, et ne me laisse pas tomber dans le mal, quels que soient les mauvais exemples qui me frappent les yeux.

Je désire t’aimer, bon Berger, afin de pouvoir un jour rejoindre ma mère dans le ciel ; aide-moi à le faire et pardonne-moi mes péchés. Amen ».

L’influence tranquillisante de cette prière sortant d’un cœur pur et sincère ne se fit pas attendre. La petite oublia bientôt ses frayeurs, et elle s’efforçait de fermer les yeux pour s’endormir lorsqu’elle sentit quelque chose de froid qui touchait sa joue.

Ouvrant les yeux, elle vit que c’était un pauvre petit chat qui paraissait tout transi. Elle avait laissé la porte de sa chambre entr’ouverte, afin d’avoir un peu de lumière de la lampe de l’escalier, et le petit chat errant en avait probablement profité pour entrer.

Rosalie prit le petit animal qui paraissait aussi abandonné et aussi triste qu’elle-même, et le réchauffa entre ses bras ; il se blottit avec bonheur sur son sein et ne tarda pas à faire entendre un ronron de satisfaction.

Au bout d’un instant, elle entendit la voix de son père sur l’escalier.

– Rosalie, où es-tu ? criait-il.

– Je suis au lit, papa, dit la petite.

– Alors c’est bien, dit-il ; je ne savais pas ce que tu étais devenue.

Peu à peu, le bruit de la maison commença à diminuer ; il était évident que les gens allaient se coucher les uns après les autres. Enfin, la société où se trouvait Auguste se décida à suivre l’exemple général. Puis la lampe fut éteinte, et tout tomba dans l’obscurité et dans le silence.

Le petit chat s’était endormi, et Rosalie avait fini par faire comme lui, lorsque, tout à coup, elle ouvrit les yeux et vit une jeune fille qui se tenait à côté de son lit, une chandelle à la main, paraissant la contempler avec curiosité. La petite dormeuse reconnut immédiatement la jeune servante qui avait ouvert la porte lorsqu’elle était arrivée avec son père.

– Qu’y a-t-il ? s’écria Rosalie en s’asseyant sur son lit ; est-ce le moment de se lever ?

– Non, dit la jeune fille, je viens au contraire me coucher.

– Mais il est bien tard, dit Rosalie.

– C’est toujours bien tard quand je viens me coucher, dit la jeune servante avec humeur ; j’ai encore les pots, les tasses et les verres à laver, lorsque tout le monde est déjà monté se coucher. Ah ! que le dos me fait mal, tout le jour je n’ai fait que monter et descendre l’escalier.

– Qui êtes-vous ? demanda Rosalie.

– Je suis la fille de cuisine, dit la servante, et je dors dans la mansarde à côté. Pourquoi êtes-vous allée vous coucher de si bonne heure ?

– J’avais envie d’être seule, dit Rosalie ; on faisait tant de bruit en bas.

– Vous appelez cela du bruit ? Ce n’est pourtant rien en comparaison de ce qui se passe quelquefois par-là.

– Aimez-vous être ici ?

– Aimer être ici ! répéta l’autre avec un rire amer je pense bien que non. Je le déteste, et je voudrais être morte ; ici, il n’y a que du travail et des gronderies tout le long du jour.

– Pauvre fille ! dit Rosalie. Comment vous appelez-vous ?

– Betsey Anne ; c’est un beau nom, n’est-il pas vrai ? dit-elle ironiquement.

– En effet, je ne l’aime pas beaucoup, murmura la petite.

– On me l’a donné à l’Hospice ; c’est là que je suis née ; ma mère mourut le jour de ma naissance. Je n’ai jamais eu un moment de plaisir dans la vie. Que je voudrais être morte !

– Pensez-vous que vous iriez au ciel alors ? demanda Rosalie.

– Mais… je n’en sais rien ; je le pense pourtant, répondit la jeune servante d’un air étonné.

– Le bon Berger vous a-t-il déjà trouvée ? demanda l’enfant ; parce que, vous savez, si le bon Berger ne vous a pas trouvée, vous n’irez pas au ciel.

La fille de cuisine regarda Rosalie d’un air stupéfait.

– Ne savez-vous pas ce que c’est que le bon Berger ? demanda l’enfant.

– Je ne sais rien d’autre que mon A, B, C, et encore l’ai-je presque oublié.

– Voulez-vous que je vous lise ce qui est raconté de lui, ou bien êtes-vous trop fatiguée ?

– Si ce n’est pas trop long…

Alors Rosalie tira son précieux Nouveau Testament de dessous son oreiller et lut à haute voix la parabole de la brebis perdue.

– C’est très joli, dit la jeune servante ; mais je ne comprends pas ce que cela veut dire.

– Jésus Christ est le bon Berger, dit Rosalie ; vous savez bien qui est Jésus Christ ?

– Oui, c’est le Fils de Dieu, n’est-ce pas ?

– Et Il vous aime beaucoup, dit l’enfant.

– Il m’aime ? Je n’en crois rien, dit Betsey Anne ; je n’ai jamais été aimée par personne ; personne ne s’est jamais soucié de moi.

– Jésus vous aime et se soucie de vous, répéta Rosalie avec conviction.

– Quelle idée ! dit la jeune fille ; que vous êtes étrange ! Et où est-il donc, votre Jésus ? À qui ressemble-t-il ?

– Il est au ciel, répondit Rosalie, et cependant, Il est partout ; Il est dans cette chambre, dans ce moment même.

– Comment le savez-vous ? Vous l’a-t-il dit ?

– Oui, Il nous l’a dit dans son livre ; il est dit dans ce livre qu’Il nous aime tous et qu’Il est mort afin que chacun de nous pût aller au ciel. Vous ne pourriez pas aller au ciel s’Il n’était pas mort pour vous, Betsey Anne.

– J’aimerais bien savoir tout ce que vous savez ! balbutia la jeune servante.

– Si vous venez quelquefois ici, je pourrai vous apprendre ce que je sais moi-même ; cela ne sera pas long, dit Rosalie avec un soupir.

– Ah ! bien oui ! et la maîtresse qui ne me donne pas seulement le temps de manger un morceau ! Je n’ai jamais une minute à moi.

– Et le dimanche ?

– C’est le jour où il y a le plus à faire ; les pensionnaires sont tous à la maison.

– Alors que faire ? demanda Rosalie.

– Il y aurait un moyen, dit la pauvre fille ; je pourrais me lever dix minutes plus tôt et me coucher dix minutes plus tard, si vous voulez me lire un peu dans ce petit livre et m’apprendre quelque chose sur celui qui, à ce que vous dites, m’aime.

– Très volontiers, répliqua la petite.

– Seulement, je dois vous prévenir que je me lève de très grand matin ; cela vous sera peut-être désagréable d’être éveillée avant qu’il fasse jour.

– Pas du tout, dit Rosalie ; venez seulement, Betsey Anne.

Celle-ci se préparait à s’en aller, lorsqu’elle aperçut la queue du petit chat qui sortait de la couverture. Tiens ! fit-elle, vous avez le petit minet dans votre lit !

– Oui, répondit l’enfant, nous nous réchauffons l’un l’autre.

– Il doit être content, dit Betsey Anne ; le pauvre animal ne reçoit d’ordinaire que des coups toute la journée. Il a perdu sa mère il y a quelques jours et il a toujours miaulé depuis.

– Pauvre petit ! dit Rosalie en le serrant plus étroitement sur son cœur.

Elle sentait que c’était là un lien de sympathie de plus entre elle et le petit orphelin, et elle se promit de le caresser et de le traiter de manière à lui faire oublier les mauvais traitements.

Betsey Anne souhaita alors le bonsoir à l’enfant et quitta la chambre en traînant sa chaussure pour se rendre dans son modeste lieu de repos.

Ch. 15. Vie d’hôtel garni

Fidèle à sa promesse, Betsey Anne se leva le lendemain matin à cinq heures moins dix minutes et elle se rendit dans la mansarde de Rosalie en se frottant vigoureusement les yeux pour les empêcher de se refermer.

La pauvre fille de cuisine n’avait eu que quatre heures de sommeil, et elle tombait de fatigue ; mais elle désirait en entendre davantage sur ce que lui avait appris Rosalie le soir précédent, et le seul moyen de le faire était de prendre du temps sur son sommeil.

Ces paroles que la petite actrice lui avait dites : « Il vous aime beaucoup » exerçaient une étrange fascination sur cette pauvre créature, élevée par la charité publique, à l’existence de laquelle on avait, il est vrai, pourvu jusqu’à un certain point, mais dont jamais personne ne s’était soucié, et qui n’avait jamais connu les caresses et l’amour d’une mère.

Rosalie, reposait sur son petit lit, un bras sous sa joue et l’autre autour du cou du petit chat qui lui tenait compagnie.

Betsey Anne la toucha légèrement en l’appelant. L’enfant se retourna sur sa couche et dit en rêvant :

– Je viendrai dans un instant, papa ; avez-vous déjà commencé ?

– C’est moi, dit la fille de cuisine, c’est Betsey Anne ; ne vous rappelez-vous pas ce que vous m’avez promis de me lire au sujet du bon Berger ? Je regrette de vous avoir éveillée : vous dormiez si bien !

– Oh ! oui, je m’en souviens, fit la petite en se dressant sur son lit. Combien de temps avez-vous à donner ?

– Sept ou huit minutes tout au plus.

— Alors il n’y a pas un instant à perdre, dit Rosalie en prenant le petit volume qui ne la quittait jamais ; et, le feuilletant rapidement, elle arriva à ce passage qu’elle lut : « Car vous connaissez la grâce de notre Seigneur Jésus-Christ, comment étant riche, il a vécu dans la pauvreté pour vous, afin que par sa pauvreté vous fussiez enrichis ».

– N’est-ce pas un beau verset ? C’était un de ceux que préférait ma mère, et je le lui lisais souvent.

– Expliquez-le-moi, dit Betsey Anne ; je ne le comprends pas très bien.

– La grâce signifie l’amour, dit Rosalie, du moins je le crois ; maintenant que maman est morte, je n’ai plus personne à qui demander ces choses-là. Cela signifierait donc que c’est parce qu’Il nous aimait qu’Il s’est fait pauvre, afin de pouvoir plus facilement nous approcher.

Il était riche, cela veut dire qu’Il demeurait dans le ciel qui lui appartient et où il a une multitude d’anges qui le servent. Il a quitté tout cela consentant à devenir pauvre pour pouvoir être avec nous sur la terre ; c’est pour nous tous, Betsey Anne, qu’Il a fait cela, et même plutôt pour ceux qui sont malheureux et misérables que pour les heureux de ce monde.

– Pas possible ! dit la jeune servante.

– Il était même si pauvre quand Il était avec nous sur la terre, continua Rosalie, qu’Il n’avait pas de lieu où reposer sa tête et qu’Il dut travailler dans l’atelier d’un charpentier pour avoir de quoi manger, car Il avait faim comme nous.

Et puis enfin Il est mort douloureusement sur la croix à cause de nos péchés et parce que son sang devait être répandu pour les effacer. Voilà, Betsey Anne, ce que le bon Berger a fait pour que nous puissions, vous et moi et tout le monde, aller vivre un jour dans le ciel avec lui.

Betsey Anne ouvrait de grands yeux.

– Et dire que jamais personne ne m’en a parlé ! murmura-t-elle.

– Avez-vous encore un moment ? demanda la petite.

– Il est bientôt temps de descendre, répondit la pauvre fille avec un soupir ; il y a une foule de choses à faire avant que la maîtresse ne se lève ; les pièces à balayer, tous les feux à allumer, le déjeuner à préparer et les souliers à cirer.

Mais j’ôterai mes souliers et je courrai jusqu’au bas de l’escalier ; je gagnerai ainsi quelques minutes.

– Je voudrais que vous puissiez parler au bon Berger avant que nous ne nous séparions, dit Rosalie.

– Lui parler ! Quelle idée ! Je ne saurais pas comment.

– Agenouillons-nous, dit l’enfant. Il est dans la chambre, Betsey Anne, quoique nous ne puissions pas le voir, et il entend chaque mot de ce que nous disons.

« Ô Seigneur Jésus ! ajouta-t-elle en joignant les mains, nous venons te remercier ce matin de ce que tu as bien voulu quitter le beau ciel pour venir vers nous, pour te faire pauvre et misérable comme nous.

Nous te supplions, Seigneur Jésus, d’apprendre à Betsey Anne à t’aimer et de sauver son âme ; pardonne-lui tous ses péchés. Amen ».

– Je penserai à cela toute la journée, dit la jeune servante en ôtant ses chaussures pour pouvoir courir sans bruit dans l’escalier ; il est étrange que personne ne m’ait jamais dit un mot de toutes ces choses.

Quand Rosalie descendit plus tard dans la pièce qui servait de salon, elle y trouva son père et la dame de la maison assis au coin du feu et engagés en apparence dans une sérieuse conversation. Auguste répondit assez sèchement au bonjour de la petite, et la dame daigna lui octroyer un vrai baiser de théâtre.

La pauvre enfant n’avait personne dans cette vaste maison à qui témoigner quelque sympathie, personne d’autre à aimer que Betsey Anne, et cette pauvre fille était, du matin au soir, occupée à brosser, à cirer, à laver et à courir de droite et de gauche ; elle ne pouvait s’arrêter un instant sans entendre la voix perçante de sa maîtresse qui lui criait :

– Betsey Anne ! Betsey Anne ! Que fait-elle maintenant, cette paresseuse ? Toujours à bayer aux corneilles, sans doute !

L’après-midi, Rosalie était seule dans sa petite chambre, lorsque Betsey Anne vint lui dire qu’il y avait en bas un jeune garçon qui voulait lui parler.

Elle s’empressa de descendre et trouva Toby qui se tenait dans le corridor, le chapeau à la main.

– Mam’selle Rose, dit celui-ci, je m’en vais partir ; le maître n’a pas besoin de nous pour l’hiver, et il nous a congédiés. Je le regrette bien, car je vais sûrement oublier tout ce que vous m’avez appris.

– Que je suis fâchée s’écria la petite, et où allez-vous, Toby ?

– Je n’en sais rien, répondit celui-ci en haussant les épaules ; toutefois je compte bien revenir au printemps : le maître m’a promis qu’il m’engagerait de nouveau, et alors, mam’selle, vous m’apprendrez bien encore quelque chose, n’est-ce pas ?

– Certainement, mon cher Toby, dit l’enfant ; mais vous n’oublierez pas ce que vous savez déjà ?

– Oh non, pas tout, reprit le jeune garçon, cela me revient toujours à la mémoire ; je ne puis plus jurer comme je le faisais, cela semble s’arrêter dans mon gosier. La dernière fois que j’ai juré, j’étais très en colère contre un de mes camarades, et les mauvais mots me sortirent de la bouche presque sans que je m’en aperçusse.

Mais l’instant d’après, tout, ce que vous m’aviez dit au sujet du bon Berger, qui me cherchait pendant que j’étais là à dire de mauvaises paroles qui devaient lui faire bien de la peine, me revint à la mémoire. Je me sentis tout honteux alors et je lui demandai pardon. Depuis lors, II m’a aidé à ne plus jurer.

– Que je suis contente de vous entendre parler ainsi, Toby ! car si vous aimez le bon Berger et que vous cherchiez à ne pas lui faire de la peine, c’est qu’Il doit vous avoir trouvé.

Le jeune garçon prit alors congé de la petite fille en la remerciant vivement de tout ce qu’elle avait fait pour lui.

Après le départ de Toby, les journées se passèrent assez tristes et monotones pour Rosalie. Chaque matin, elle était éveillée par la pauvre Betsey Anne à qui elle lisait et expliquait un nouveau verset de la Bible. Elle choisissait le soir auparavant le passage qu’elle voulait lui lire, afin de ne pas perdre de temps le matin.

La jeune fille écoutait toujours avec le plus vif intérêt, et la Parole de Dieu, quoique expliquée par une enfant, ou peut-être pour cette raison même, commençait à faire luire la lumière divine dans cette pauvre âme, négligée et inculte, jusqu’alors plongée dans les ténèbres de l’ignorance.

Les consolantes et fortifiantes paroles du bon Berger commençaient à faire sentir leur douce influence sur ce pauvre cœur travaillé et chargé. L’idée que quelqu’un l’aimait et s’inquiétait d’elle répandait de la joie sur la triste et pénible existence de la jeune servante, et Rosalie put bientôt constater que son élève devenait plus patiente, plus douce, qu’elle semblait plus heureuse et n’exprimait plus comme auparavant le désir de mourir.

Les dix minutes d’entretien de bonne heure, le matin, étaient les moments de la journée que Rosalie préférait. Elle s’efforçait de se tenir autant que possible à l’écart de la société que son père fréquentait, sentant bien que sa mère ne l’aurait pas choisie pour elle.

Celle-ci se composait en majeure partie d’acteurs et d’actrices qui restaient au lit souvent jusqu’au moment du dîner. Rosalie en était fort contente, car elle avait ainsi la jouissance du salon pendant toute la matinée et elle ne manquait pas, après déjeuner, d’aller s’établir un livre à la main, à côté du feu, en compagnie de son petit chat.

Le petit animal était fort heureux maintenant. Rosalie lui donnait toujours quelque chose de ses repas. Une soucoupe de lait le matin, quelques bribes de viande à dîner, il n’en fallait pas davantage pour que son petit compagnon devint beau et gras.

Il était maintenant très attaché à sa jeune protectrice et la suivait partout, sautant sur ses genoux quand elle s’asseyait, et partageant son lit pendant la nuit. Et quand Rosalie allait au théâtre, le pauvre animal l’accompagnait jusqu’à la porte, la regardait monter en voiture, puis il errait dans les corridors jusqu’à son retour en miaulant d’un ton lamentable.

Le théâtre où elle devait jouer tous les soirs avec son père était une scène de second ordre, et Rosalie l’avait dès le commencement pris en horreur. La maîtresse de la pension était actrice dans ce même théâtre, et elle s’y rendait également tous les soirs en compagnie d’Auguste Joyce et de sa fille.

Cette femme ne portait aucun intérêt à la petite, elle n’était pas méchante envers elle, mais elle ne s’en inquiétait en aucune façon ; en revanche, elle était dans les meilleurs termes avec Auguste. Souvent Rosalie entrant subitement dans la chambre les trouvait en tête-à-tête, et la conversation qui avait lieu dans la voiture le soir, en allant au théâtre, se faisait toujours à voix basse comme si l’enfant ne devait pas entendre ce qui se disait.

L’hiver se passait ainsi et le temps approchait où, selon toute probabilité, Auguste Joyce allait remonter son théâtre ambulant et recommencer l’existence vagabonde qu’il menait pendant la belle saison. Rosalie se réjouissait de voir cette époque arriver ; il lui tardait d’avoir de nouveau pour elle seule cette vieille maison roulante où sa mère était morte, où elle pouvait prier et lire tranquillement.

Elle avait hâte de revoir la campagne, les vertes prairies et les ruisseaux murmurants et de cueillir des fleurs sur le bord des chemins. Elle pensait à Toby et espérait bien qu’il reviendrait à temps reprendre sa place de conducteur et ses leçons de lecture avec elle.

Mais la pauvre Betsey Anne, au contraire, redoutait de voir arriver ce moment. Que deviendrai-je, sans vous ? disait-elle à Rosalie ; qui me lira la Bible ? hélas ! je vais, tout oublier.

Ses yeux se remplissaient de larmes en disant ces mots, et elle s’en allait en traînant mélancoliquement ses chaussons sur le plancher.

Cependant elle savait maintenant que, même en l’absence de Rosalie, il y aurait toujours avec elle quelqu’un qui l’aimerait et la consolerait dans son isolement, et cette conviction était désormais assez sérieuse chez elle pour la fortifier et la soutenir.

Ch. 16. Tristes jours

Un matin que Rosalie était restée dans sa petite chambre et que, assise sur sa malle, elle lisait tranquillement, la porte s’ouvrit et Betsey Anne entra.

L’expression de son visage frappa Rosalie.

– Qu’y a-t-il, Betsey Anne ? demanda-t-elle, pendant que celle-ci s’asseyait sur une caisse vide.

La fille de cuisine secoua la tête d’un air sombre.

– Si c’était n’importe qui plutôt qu’elle, dit-elle enfin. Mais elle, qui est quelquefois si méchante ! c’est affreux d’y penser !

– De qui parlez-vous ? demanda Rosalie.

– Il y a longtemps que je m’en doutais, continua Betsey Anne comme si elle se parlait à elle-même, mais je n’en étais pas sûre et je le craignais trop pour le croire !

– Mais dites-moi donc de qui et de quoi il est question, je vous en prie ? dit la petite actrice qui commençait à s’impatienter.

– Autant le lui dire à présent, c’est vrai, continua la servante. Elle l’apprendrait d’ailleurs bientôt par d’autres. Votre père va se remarier, dit-elle enfin à Rosalie.

– Oh ! Betsey Anne, dit l’enfant, douloureusement frappée, est-ce bien vrai ce que vous me dites-là ?

– Hélas ! oui, soupira l’autre, et avec qui encore ! Avec la maîtresse ! Je viens de les voir monter en voiture ensemble et je gagerais bien que c’est pour aller à l’église se marier !

– Oh ! Betsey Anne, dit Rosalie en fondant en larmes, que me faut-il faire ?

– Jusqu’à présent, continua Betsey Anne, elle a été assez douce avec vous, mais aussitôt que l’affaire sera conclue elle changera de comportement, et vous la verrez alors telle qu’elle est réellement.

Mais il faut que je retourne à l’ouvrage : j’ai une quantité de besognes à terminer avant qu’elle revienne. Ma pauvre demoiselle, ajouta-t-elle en entendant les sanglots de celle-ci, que je suis désolée !

– Quel malheur ! continua-t-elle, en descendant l’escalier dont elle faisait craquer chaque marche sous la semelle de sa chaussure, cette pauvre enfant, si sensible et si délicate !

Quand elle fut partie, Rosalie resta seule, livrée à ses tristes méditations. C’en était fait des rêves de tranquillité et de paix qu’elle avait faits pour l’été, en se réjouissant de retourner dans la voiture habitée si longtemps par elle et sa mère.

Ou bien son père resterait dans la pension avec sa nouvelle femme pendant toute l’année, ou bien il reprendrait ses voyages. Mais alors Rosalie aurait sans doute à partager la voiture avec sa belle-mère, et comment pourrait-elle alors conserver intact le secret de la lettre et du médaillon ? Comment pourrait-elle lire sa Bible et prier en paix ? Plus elle y réfléchissait, plus l’existence avec la nouvelle femme de son père lui paraissait devoir être pénible et désagréable.

Hélas ! le bon Berger avait-il abandonné son petit agneau, l’avait-il posé à terre pour le laisser lutter tout seul contre les difficultés du chemin ? Pendant un moment, la pauvre petite eut cette pensée et elle se livra au plus profond désespoir.

Puis, après avoir pleuré bien longtemps, elle prit son petit Nouveau Testament, comme poussée par une voix secrète, pour voir si elle n’y trouverait pas de consolation. Elle était en train de le feuilleter sans trop savoir où s’arrêter, lorsque le mot de brebis fixa son attention.

Depuis le jour où le vieillard lui avait donné l’image du bon Berger, Rosalie avait eu une prédilection marquée pour les passages des saintes Écritures où il était question du bon Berger et de ses brebis. Elle arrêta de le feuilleter et lut :

« Mes brebis écoutent ma voix et moi je les connais, et elles me suivent, et moi je leur donne la vie éternelle et elles ne périront jamais ; et personne ne les ravira de ma main ».

Ces paroles firent du bien à la pauvre petite et elles lui parurent parfaitement appropriées à sa position. « Mes brebis écoutent ma voix » c’est le bon Berger qui parle, et je suis une de ses brebis ; ô bon Berger, dit Rosalie, ne t’éloigne pas de moi ; permets que j’entende ta voix.

Je les connais ; s’il me connaît, il doit savoir quels sont les chagrins qui m’arrivent, et il saura certainement aussi détourner de moi ceux qui sont trop gros pour que je puisse les supporter ; il est si bon !

« Et elles me suivent ». Les brebis suivent le berger, c’est vrai : là où il va, elles vont. Mais le bon Berger ne va pas dans les foires et sur les théâtres où je vais, moi. Il est vrai que je suis obligée d’y aller sans en avoir aucune envie. Jésus doit bien savoir que je n’éprouve aucun plaisir à paraître sur la scène, et que je compte abandonner le théâtre aussitôt que cela me sera possible : je puis donc être après tout une de ses brebis.

« Je leur donne la vie éternelle ». Rosalie savait ce que cela voulait dire. Sa mère le lui avait expliqué bien souvent : la vie éternelle, c’est la vie qui dure toujours : et quelle vie ! La vie dans la cité céleste auprès du Seigneur Jésus.

Qu’était-ce à côté de cela que la vie sur cette terre, avec toutes ses misères, ses soucis et ses privations ? Un moment, un mauvais moment à passer et rien de plus.

« Elles ne périront jamais ; et personne ne les ravira de ma main ». Voilà la plus belle partie du verset, se disait Rosalie ; si je suis une des brebis du bon Berger, je suis dans sa main et personne ne saurait m’en arracher. Quelle forte main il doit avoir pour tenir ainsi toutes ses brebis !

– Ô bon Berger, dit l’enfant en s’agenouillant dans sa petite chambre, tiens-moi bien dans ta main et ne laisse ni mon père, ni ma belle-mère, ni personne m’en arracher.

Tiens-moi bien, bon Berger, j’ai si peur et je n’ai personne ici pour m’aider que Toi : ainsi tiens-moi plus fortement que tes autres brebis, je t’en supplie. Amen.

Quel poids cette prière enleva de dessus son cœur oppressé ! Combien Rosalie se trouva fortifiée et soulagée après l’avoir faite ! Elle se sentait maintenant forte et courageuse et elle était décidée à attendre les événements avec calme et résignation.

En ce moment la voix de son père qui l’appelait retentit au bas de l’escalier. Elle se rendit à cet appel et trouva dans le salon Auguste Joyce assis à côté de la maîtresse de maison.

– Rosalie, lui dit son père d’un air théâtral, je te présente ta nouvelle mère.

Il s’attendait à voir l’enfant témoigner le plus vif étonnement à cette nouvelle. Elle s’efforça de sourire et tendit sa petite main à la nouvelle femme de son père. Pendant que celle-ci la prenait, assez froidement du reste, il semblait à la petite que le bon Berger la lui serrait fortement et ce sentiment lui fit du bien.

Après quelques banalités qu’Auguste se crut obligé d’adresser à sa fille au sujet de ses devoirs envers sa seconde mère, Rosalie prit congé de ses parents et remonta dans sa chambre.

Dès le jour suivant, la pauvre petite vit clairement que ce que Betsey Anne lui avait prédit au sujet de sa maîtresse allait s’accomplir sans plus tarder.

– Rosalie, lui dit celle-ci aussitôt qu’elle fut descendue le lendemain matin, j’entends désormais que tu te rendes utile dans la maison, je ne veux pas qu’il soit dit que la fille de mon mari passe son temps dans l’oisiveté comme tu l’as fait jusqu’à cette heure.

Va prendre de l’eau et mets-toi tout de suite à nettoyer le plancher du salon. Quand tu auras fini, il y aura encore bien du travail pour t’occuper.

Son père était là pendant que Mme Joyce prononçait ces paroles ; il se mit à rire et Rosalie lui entendit dire pendant qu’elle sortait :

– Cela lui fera du bien, elle a besoin de travailler ferme : cela la distraira.

Bientôt la pauvre petite fut tout aussi occupée que Betsey Anne et d’une manière analogue. Sa tâche était plus pénible encore puisqu’elle devait, après avoir travaillé tout le jour comme une servante, paraître sur le théâtre le soir pour y jouer son rôle ; et elle était tellement fatiguée lorsque le moment du repos était arrivé, qu’elle pouvait à peine monter jusqu’à sa chambre. Mais ce n’était pas son travail que la jeune fille redoutait, quelque rude et rebutant qu’il fût.

Quoiqu’il fût incessant et le plus souvent accompagné de reproches, d’injures et même de coups, elle avait pis que cela, car elle était obligée de servir à table ainsi que dans les chambres des pensionnaires, et la pauvre enfant eut souvent à essuyer les plaisanteries déplacées et à entendre les conversations démoralisantes et corrompues des hôtes grossiers de sa belle-mère et de son père.

Pauvre petit agneau ! lorsqu’elle rentrait dans sa chambre et qu’elle se mettait à genoux pour prier, il lui semblait que sa toison était horriblement déchirée et souillée, et elle se demandait parfois si le bon Berger la tenait toujours dans sa main et si elle pourrait, en restant dans cette mauvaise maison, demeurer toujours pure.

Cependant quelque chose lui rendait le courage et la confiance, même dans les moments les plus terribles. « Si je suis meurtrie et heurtée par les pierres du chemin », pensait-elle, « le bon Berger l’est encore plus que moi ; il ne me laisse supporter que la plus petite partie de ces fatigues, et il prend tout le reste à sa charge. Il sait ce que je puis supporter et il ne m’abandonnera pas à mes seules forces ».

Depuis le mariage de son père, elle ne voyait que fort rarement celui-ci. Elle le trouvait le soir au théâtre et jouait quelquefois dans la même pièce que lui, puis, la représentation terminée, Auguste laissait sa femme s’en retourner seule avec sa fille et s’en allait généralement d’un autre côté avec quelques amis. Où se rendaient-ils ainsi ? Rosalie n’en savait rien.

La jeune fille avait bien souvent pensé à son père et au moyen de le ramener au bien. Mais depuis la mort de sa première femme, ce pécheur endurci avait complètement étouffé sa conscience.

Le bon Berger avait appelé maintes fois cette brebis égarée, mais elle avait résisté à tous les appels. Auguste Joyce avait endurci son cœur ; il avait tourné le dos aux tendres exhortations du Seigneur.

Une nuit que Rosalie était profondément endormie, tenant son petit chat entre les bras, elle fut tout à coup réveillée par la main de Betsey Anne, qui se posait sur son épaule.

Elle se dressa sur son lit en demandant tout effrayée ce qu’il y avait.

– Rosalie, dit Betsey, n’avez-vous pas entendu ?

– Entendu quoi ?

– Sonner à la porte d’entrée. J’étais endormie, mais je suis trop habituée à répondre à cette cloche pour ne pas la reconnaître même dans mon sommeil.

En ce moment, la sonnette recommença à s’agiter bruyamment.

– Personne n’entend que nous, dit la servante ; il faut que j’aille répondre, mais j’ai peur d’aller seule ; venez avec moi, Rosalie, je vous en prie.

Les deux jeunes filles s’habillèrent à la hâte et descendirent.

Comme elles passaient devant la porte de la chambre où dormait Mme Joyce, celle-ci, qui venait de se réveiller, sortit et demanda ce qui se passait.

– On sonne, madame, répondit Betsey, et nous allons ouvrir.

– Ce sont probablement des gens qui viennent d’arriver par le dernier train, dit la belle-mère de Rosalie en refermant sa porte.

Lorsque les deux jeunes filles eurent ouvert, elles virent un homme qui se tenait sur le perron.

– Mme Joyce, demanda-t-il brièvement.

– C’est ici, dit Betsey.

– Eh bien ! dites-lui qu’elle s’habille vite et qu’on la demande.

– Qu’est-il arrivé ? demanda Rosalie.

– Un accident est arrivé à son mari ; il est à l’hôpital, blessé : une charrette lui a passé sur le corps. Je suis un ancien camarade de Joyce, et comme je passais par-là, je l’ai vu tomber.

Rosalie pâlit et resta sur place comme pétrifiée pendant que Betsey montait appeler Mme Joyce.

– C’est la boisson qui en est la cause, continua le messager de mort en parlant de l’accident ; c’est un mauvais défaut que celui d’aimer à boire ; il n’a pas vu la charrette et il est tombé droit devant les roues avant que personne n’ait pu le retenir.

Je passais à l’instant. C’est Joyce ! me suis-je dit en le voyant. J’ai ensuite aidé à le porter à l’hôpital, puis je suis venu vous en avertir.

Quelques minutes après, Mme Joyce parut, prête à sortir. Rosalie la pria de lui permettre de l’accompagner à l’hôpital ; mais sa belle-mère lui défendit de quitter la maison et la renvoya se coucher.

La nuit parut longue à Rosalie, qui écoutait fiévreusement si elle entendait la porte s’ouvrir et sa belle-mère rentrer.

Enfin, vers le matin, la sonnette se fit de nouveau entendre, et Betsey Anne alla ouvrir à sa maîtresse.

L’enfant n’osait descendre pour demander des nouvelles de son père ; elle avait comme un pressentiment que tout était fini.

– Eh bien ? demanda-t-elle quand Betsey Anne rentra.

– Il est mort, dit celle-ci d’un air solennel ; il l’était déjà quand la maîtresse est arrivée à l’hôpital. Il n’a pas repris un instant connaissance depuis le moment où les roues lui ont passé sur le corps. N’est-ce pas terrible ?

Rosalie resta muette, elle ne pouvait ni pleurer, ni parler.

Et son âme, pensait-elle, qu’est-elle devenue ?

C’était la une terrible fin pour l’existence déréglée d’Auguste Joyce. Enlevé brusquement au milieu même d’une vie criminelle, il n’avait plus eu le temps de se repentir, de porter son lourd fardeau de péchés au Seigneur Jésus. Il avait renié Christ ; il avait repoussé obstinément les avertissements et les appels qui lui avaient été adressés pendant le cours de sa vie, et maintenant il était trop tard.

Ch. 17. Seule au monde

Rosalie était occupée à balayer le grand escalier de la maison, le lendemain des funérailles de son père, lorsque sa belle-mère sortit du salon et lui dit de descendre parce qu’elle avait à lui parler.

Lorsqu’elle fut seule avec Mme Joyce, celle-ci ferma soigneusement la porte et demanda d’un ton sec à la jeune fille combien de temps elle comptait encore rester dans la maison.

– Je ne sais pas, répondit timidement la petite.

– Eh bien ! c’est le moment de le savoir, dit sa belle-mère, tu ne vas pas t’imaginer, je suppose, que je vais te garder et t’entretenir pour tes beaux yeux. Tu ne m’es rien, sais-tu ?

– Oui, dit l’enfant, je sais que je ne suis rien pour vous.

– J’ai pensé pourtant à ce que je pourrais faire pour toi, et voici à quoi je me suis arrêtée. J’irai parler aux directeurs de l’asile et demander qu’on veuille bien t’y recevoir : c’est bien là le meilleur endroit où tu puisses être ; tu y apprendras ce que c’est que le travail, je t’en réponds !

– Oh ! non, dit Rosalie vivement ; je vous en prie ! je n’ai aucune envie d’aller là.

– Tu n’en as pas envie ! répéta Mme Joyce, je n’en doute pas ; mais les mendiants n’ont pas à choisir. Si tu avais été active, forte et robuste, j’aurais pu, à la rigueur, te garder à la place de Betsey Anne ; mais chétive et faible comme tu l’es, ton travail ne paie pas même le sel que tu manges.

– Mais, madame, ma mère avait des parents…

– Balivernes ! interrompit sa belle-mère, je n’ai jamais entendu dire que ta mère eût des parents vivants ; et si même il en était ainsi, il est fort peu probable que ces personnes veuillent avoir quelque chose à faire avec toi.

Non, non, l’asile est la place qu’il te faut, et je ferai en sorte que tu y entres avant que tu sois plus vieille d’un jour ; va-t’en maintenant et achève de nettoyer cet escalier.

– Betsey Anne, dit Rosalie en montant se coucher ce soir-là, ma bonne Betsey, je m’en vais partir demain

– Que me dites-vous là ? demanda Betsey stupéfaite.

– Venez dans ma chambre et je vous expliquerai tout, dit Rosalie.

Les deux jeunes filles s’assirent sur le lit et Rosalie raconta à Betsey ce que sa belle-mère lui avait dit le matin ; elle ajouta que, comme elle ne voulait à aucun prix aller à l’asile, elle avait pris la résolution de partir de bon matin avant que personne ne fût levé et de quitter pour toujours la maison.

– Mais que deviendrez-vous, seule dans le monde ? s’écria Betsey ; vous ne pouvez pas vivre d’air.

– Betsey Anne, poursuivit Rosalie, je sais que je puis compter sur vous.

En disant ces mots elle tira de son sein le petit paquet qu’elle ouvrit et elle en sortit le médaillon.

– Que c’est beau ! dit Betsey Anne. Mais qui est donc cette belle dame ?

– C’est la sœur de ma mère, une si bonne dame surtout ! C’est son portrait tel qu’il a été fait quand elle était jeune ; maintenant elle est mariée et elle a une petite fille. Avant de mourir, maman m’a donné ce médaillon en me disant que, si jamais je pouvais le faire, je devais aller trouver ma tante Lucy.

Elle écrivit une lettre qu’elle me remit également et qu’elle adressa à sa sœur. La voici, regardez donc, Betsey, quelle belle écriture avait ma mère : « Madame Leslie, à la cure de Pendleton ».

– Certainement, dit son amie, mais, Rosalie…

– Eh bien, Betsey, je m’en vais aller vers tante Lucy pour lui remettre la lettre et le médaillon. Je veux partir demain de grand matin, sans en rien dire à ma belle-mère, parce que je sais qu’elle ne me le permettrait pas et m’empêcherait peut-être de partir.

Comme elle ne se lève qu’à onze heures du matin, quand elle apprendra mon départ, je serai déjà bien loin.

– Mais savez-vous le chemin, Rosalie ?

– Non, reprit l’enfant tristement : il faudra que je le demande. Quelle distance y a-t-il d’ici à Pendleton, savez-vous, Betsey ?

– Oui, dit Betsey Anne, je me rappelle avoir connu, à l’Hospice, une femme qui venait de cet endroit ; il y a environ vingt à vingt-cinq kilomètres.

– Eh bien ! Pendleton est la ville, et c’est dans le premier village que nous avons traversé après l’avoir quittée que demeure tante Lucy. Ce village doit être environ huit kilomètres plus loin.

– Cela fait près de trente kilomètres, s’écria Betsey ; ma pauvre Rosalie, jamais vous ne pourrez marcher jusque-là.

– Oh ! oh ! dit l’enfant, je finirai bien par y arriver ; et puis, pensez donc, Betsey, quel bonheur de voir ma tante ! cela vaut bien la peine d’essayer.

Betsey Anne cacha son visage entre ses mains et se mit à sangloter.

– Ce n’est rien, dit-elle comme Rosalie s’efforçait de la consoler ; vous serez bien heureuse, mais je ne puis me faire à l’idée de rester ici sans vous.

– Ma pauvre Betsey, que pourrais-je bien faire ?

– Ne vous inquiétez pas de moi, Rosalie, de toute manière vous êtes perdue pour moi, puisque, si vous restiez, vous iriez à l’asile. Savez-vous ce que vous pourriez faire pour moi ? Dites un mot au bon Berger pour qu’il s’occupe un peu de moi quand vous ne serez plus là.

– Oh ! oui, s’écria la petite, je m’en vais le faire immédiatement.

Elles s’agenouillèrent l’une à côté de l’autre, et Rosalie se mit à prier à haute voix :

– Ô bon Berger, dit-elle, je vais partir ; je t’en prie, prend soin de Betsey Anne, console-la, aide-lui à faire le bien, et empêche qu’elle se sente seule et abandonnée.

Veuille aussi, ô bon Berger, prendre soin de moi et me conduire saine et sauve chez tante Lucy, et fais encore que si Betsey Anne et moi nous ne devons plus nous rencontrer dans ce monde, nous nous rencontrions dans le ciel. Amen.

Cette prière terminée, les deux jeunes filles se levèrent et commencèrent les préparatifs pour le départ de Rosalie. Eu égard à la longue marche qu’elle avait à faire, Rosalie se décida à ne se charger que du strict nécessaire.

Elle fit un paquet de quelques vêtements au milieu duquel elle plaça son Nouveau Testament et les petits souliers bleus qui avaient appartenu à son petit frère. Elle n’oublia pas non plus de prendre l’image du bon Berger et le carton sur lequel était le cantique.

Ni l’une ni l’autre des deux jeunes filles ne dormit beaucoup cette nuit-là, et dès le point du jour, Rosalie était prête à partir. Elle s’enveloppa dans le châle de sa mère car l’air du matin était vif et frais, puis, son petit sac à la main, elle alla dans la chambre de Betsey Anne pour lui dire adieu.

– Que dirai-je à la maîtresse, quand elle demandera où vous êtes allée ? hasarda Betsey.

– Vous pouvez lui dire que je suis allée rejoindre les parents de ma mère et que je ne reviendrai plus, dit Rosalie.

Elle sera toute contente d’être débarrassée de moi ; mais je ne voudrais pas qu’elle sache où demeure tante Lucy ; ainsi ne le lui dites que si vous êtes obligée de le faire, Betsey, je vous en prie.

Celle-ci le promit ; puis les deux amies se dirent adieu, non sans verser bien des larmes.

Au moment où Betsey Anne ouvrait la porte pour laisser sortir Rosalie, elle vit quelque chose de noir qui semblait sortir de dessous le châle de l’enfant.

– Qu’est-ce que cela ? demanda-t-elle.

– C’est le petit chat, dit Rosalie. Je n’ai pu me résoudre à m’en séparer. Il a volé quelque chose l’autre jour, et ma belle-mère est tellement en colère à ce sujet qu’elle a dit qu’elle l’empoisonnerait aujourd’hui même.

– Mais comment ferez-vous, Rosalie ? il ne voudra pas se tenir tranquille tout le temps enveloppé comme cela ?

– Quand je serai hors de la ville, je le poserai à terre ; il marchera bien, car il est habitué à me suivre partout.

– Mais vous n’aurez rien à manger le long de la route, dit Betsey en se souvenant tout à coup que la petite partait sans rien prendre. Je vais vous chercher quelque chose à l’office.

– Non, non, répondit Rosalie, d’un ton décidé ; je ne veux rien prendre de ce qui ne m’appartient pas ; j’ai gardé un morceau de pain de mon dîner, et d’ailleurs j’ai là quelques sous que mon père m’avait donnés dernièrement.

Et la petite partit, après avoir échangé un dernier baiser avec Betsey Anne, qui se tint sur le pas de la porte aussi longtemps qu’elle put la suivre des yeux.

Lorsqu’elle eut tourné le coin de la rue et perdu de vue la bonne figure de Betsey, elle se sentit vraiment seule au monde. Les rues presque désertes lui paraissaient d’une longueur et d’une largeur démesurées.

Elle leva les yeux au ciel et demanda au bon Berger de la diriger et de la conduire saine et sauve vers le but de son voyage.

Il était environ six heures du matin quand Rosalie partit ; de tous côtés, on voyait passer des ouvriers qui se rendaient à leur travail en pressant le pas.

Rosalie n’osait pas les arrêter pour les questionner : ils paraissaient si pressés ; cependant elle essaya de demander son chemin à un jeune garçon qui marchait en sifflant, les mains dans ses poches, mais celui-ci se moqua d’elle et se borna à lui demander pourquoi elle voulait le savoir.

Ne sachant quelle direction prendre, l’enfant s’adressa quelques pas plus loin à une vieille femme qui ouvrait ses volets, mais celle-ci était sourde, et après plusieurs tentatives désespérées, la petite ne réussit qu’à s’enrouer et dut renoncer à se faire entendre.

Elle eut recours alors à quelques enfants qui jouaient devant une maison ; mais ceux-ci s’enfuirent sans lui répondre. Découragée par tous ces essais infructueux, la pauvre petite voyageuse n’eut plus le courage de les renouveler.

Elle partagea un petit morceau de son pain avec le chat, car elle commençait à avoir faim, et garda le reste pour plus tard, car elle prévoyait qu’elle aurait bien plus d’appétit vers la fin de la journée.

Elle se souvint alors d’une histoire qu’elle avait lue dans la Bible, où il était question du bon Berger quand il se trouvait sur la terre. Il avait envoyé deux de ses disciples dans la ville de Jérusalem, pour chercher une maison où ils pussent manger le repas de la Pâque.

Ces deux hommes, qui ne connaissaient personne dans cette ville, n’auraient su à qui s’adresser ; mais Jésus leur avait dit qu’aussitôt qu’ils auraient franchi les portes de la ville, ils verraient un homme marchant devant eux, une cruche d’eau à la main ; ils devaient alors suivre cet homme, et la maison dans laquelle il entrerait, leur avait dit le Sauveur, était celle où ils devraient préparer la Pâque.

Combien je voudrais, pensait Rosalie, qu’un homme avec une cruche marchât devant moi et me conduisit où je voudrais aller !

L’idée lui vint alors de demander au bon Berger de lui venir en aide et, ne pouvant s’agenouiller dans la rue, elle ferma les yeux pour s’isoler plus complètement :

– Ô bon Berger, dit-elle, envoie, je t’en prie, un homme avec une cruche, pour me montrer quel chemin je dois prendre, car je ne sais ce que je dois faire, et je me sens bien malheureuse. Amen.

Ch. 18. La petite cruche

Quand Rosalie ouvrit les yeux, elle vit une petite fille, vêtue d’une robe rose et d’un tablier blanc, qui se tenait debout devant elle, une petite cruche à la main.

Ce n’était pas un homme, il est vrai, et la cruche contenait du lait et non de l’eau comme celle de la Bible ; mais, en dépit de ces sérieuses divergences, il y avait dans le fait de la petite fille à la cruche une analogie avec l’histoire biblique qui frappa Rosalie.

La fillette semblait fort étonnée de voir Rosalie fermer les yeux ; mais aussitôt que celle-ci les eut rouverts, elle lui dit :

– Ayez la bonté de m’ouvrir la porte ; pour moi je ne puis le faire, de peur de renverser mon lait.

Rosalie se retourna et aperçut derrière elle un petit magasin devant la porte duquel elle se trouvait. Dans la vitrine, on voyait des ardoises, des cahiers d’école coloriés, des toupies en bois, des balles de laine et de cuir, des billes et autres jouets d’enfants.

Tous ces objets avaient l’air de reposer depuis bien des années derrière les petites vitres de la devanture, sans que personne n’eût jamais songé à venir les déranger.

Rosalie leva le loquet et poussa la porte pour laisser entrer la petite qui portait à deux mains sa cruche pleine de lait. Elle était convaincue que le bon Berger avait exaucé sa prière et que c’était Lui qui avait envoyé la petite fille à la cruche, qu’il avait chargée de lui indiquer où elle pourrait obtenir les renseignements désirés ; elle entra donc sans hésiter après la petite inconnue.

– Petite Topsy, est-ce toi ? demanda une voix de l’intérieur.

– Grand-maman, répondit la petite ; c’est moi, et je n’ai pas renversé une seule goutte de lait.

– Madame, dit Rosalie en s’avançant un peu dans l’arrière-magasin, auriez-vous la bonté de me dire quel chemin il faut prendre pour aller à Pendleton ?

– Certainement, fit avec un sourire la vieille dame qui venait de prendre la cruche de lait des mains de Topsy ; prenez la première rue à droite en sortant d’ici, et elle vous conduira sur la route de Pendleton.

– Est-ce bien loin, d’ici à Pendleton ? demanda encore Rosalie, enhardie par cet accueil bienveillant.

– À une bonne distance, mon enfant, répondit la grand’mère. Topsy, porte le lait à ton grand-papa qui attend son déjeuner… Il peut bien y avoir vingt ou vingt-cinq kilomètres.

– Que c’est loin ! dit Rosalie tristement.

– Et qui veut aller à Pendleton ? reprit l’aïeule.

– C’est moi.

– Vous, mon enfant ? Pas toute seule, cependant ? et de quelle manière ? Vous ne comptez pas aller à pied jusque-là ?

– Pardonnez-moi, madame, dit Rosalie ; j’y vais seule, et je n’ai pas les moyens d’y aller autrement qu’à pied.

– C’est une entreprise au-dessus de vos forces, ma chère petite, dit la vieille femme ; à quoi pense votre mère de vous envoyer seule à une pareille distance ?

– Je n’ai plus de mère, murmura Rosalie en fondant en larmes.

– Ne pleurez pas, mon enfant, poursuivit la grand’mère en cherchant à la consoler et en essuyant ses larmes avec son tablier. Topsy non plus n’a pas de mère ; mais elle demeure avec nous. Peut-être avez-vous une grand-maman à Pendleton ?

– Non, répondit Rosalie, je m’en vais chez la sœur de ma mère, qui demeure dans un village près de Pendleton. On voulait me placer aujourd’hui à l’asile, mais j’espère que ma tante me prendra chez elle.

– Ma pauvre petite, quelle distance vous avez à parcourir ! Avez-vous du moins déjeuné avant de partir ?

– Non, dit Rosalie ; j’ai bien un morceau de pain sur moi, mais je le garde pour plus tard.

– Jonathan, cria alors l’aïeule, viens ici.

Rosalie entendit le bruit d’une chaise que l’on remuait sur les dalles de la cuisine, et immédiatement après, un petit vieillard qui portait des lunettes, un mouchoir bleu autour du cou et un gilet de velours noir, fit son apparition.

– Regarde un peu cette enfant Jonathan, lui dit la bonne vieille dame ; figure-toi qu’elle s’en va seule, à pied, à Pendleton, et cela sans avoir rien mangé.

– Le déjeuner est prêt, dit le petit vieillard.

– Eh bien ! Allons nous mettre à table, s’écria la grand’mère ; et vous mon enfant, venez manger un morceau avec nous.

Une minute après, Rosalie se trouvait assise, une bonne tasse de café chaud devant elle et mordant à belles dents dans une épaisse tartine de pain frais.

Elle était dans une jolie petite cuisine bien propre, bien luisante, dans laquelle un bon feu brillait à travers la grille du foyer et faisait étinceler les ustensiles qui se trouvaient alignés dans le dressoir, vis-à-vis de la cheminée.

Topsy était assise sur une chaise haute, entre les deux vieillards, la cruche de lait devant elle ; elle venait de verser une partie de son contenu dans la tasse du grand-père.

Le vieillard fut plein d’attentions pour Rosalie et voulut lui faire manger de tout ce qu’il y avait sur la table ; il avait entendu ce qu’elle avait raconté à sa femme dans l’arrière-boutique, et il était touché de compassion envers la petite orpheline.

Le petit chat eut également sa portion de lait, et il fut comblé de caresses, surtout lorsqu’on sut qu’il était également privé de sa mère.

Après le déjeuner, Topsy alla prendre une vieille Bible de famille, un gros volume qu’elle pouvait à peine porter seule et dont la couverture usée témoignait d’un fréquent usage ; elle la posa sur la table, devant le vieillard. Avant de commencer à lire, celui-ci leva les yeux sur sa femme et lui demanda si elle était prête.

– Oui, Jonathan, répondit la vieille dame d’un air recueilli.

Puis elle recula sa chaise de quelques pas et joignit ses mains sur ses genoux, exemple que les deux enfants suivirent immédiatement.

Le vieillard mit alors une seconde paire de lunettes sur son nez, ouvrit la Bible et commença à lire un Psaume. Celui-ci paraissait avoir été choisi pour Rosalie, car il commençait par ces mots :

« L’Éternel est mon Berger : je ne manquerai de rien ».

Puis il montrait le bon Berger conduisant ses brebis dans de verts pâturages et les faisant reposer le long des eaux paisibles. Là, les brebis n’avaient aucune crainte, car Il était avec elles. Sa houlette et son bâton les rassuraient.

Le vieillard fit ensuite une courte prière dans laquelle les jeunes orphelines furent l’une et l’autre recommandées à la bonté de Dieu.

Rosalie songea alors à prendre congé de cette famille hospitalière pour commencer son voyage, et la vieille dame lui ayant préparé pour la route quelques provisions de bouche, qu’elle plaça dans son sac, elle la remercia les larmes aux yeux et sortit du petit magasin.

Il était huit heures du matin quand Rosalie arriva sur la route de Pendleton qu’elle trouva facilement, grâce aux indications du grand-père de Topsy. Cette route, lui avait-il dit, devait la conduire directement à Pendleton, et elle n’avait qu’à la suivre sans se détourner à droite ou à gauche, quoiqu’elle traversât plusieurs villages avant d’arriver à la ville.

Le soleil était maintenant assez haut et la chaleur commençait à se faire sentir. Les alouettes s’élevaient dans les airs en chantant leur hymne matinal ; les haies qui bordaient le chemin étaient couvertes de roses sauvages en plein épanouissement et les liserons commençaient à se montrer çà et là dans les prés verts qui bordaient la route.

Que tout paraissait beau à Rosalie, après ces longs mois d’hiver passés dans la maison de sa belle-mère ! Elle aspirait à pleins poumons la brise printanière et ne put s’empêcher de s’arrêter plusieurs fois pour cueillir des fleurs sauvages dont elle fit une couronne qu’elle plaça autour de son chapeau.

Elle mit le petit chat à terre, et celui-ci la suivit assez gaiement pendant quelque temps, puis il ne tarda pas à se sentir fatigué et se mit à miauler piteusement pour que sa maîtresse le reprît dans ses bras.

Mais des nuages qui s’amoncelaient depuis un moment à l’horizon finirent par couvrir le ciel. La pluie commença à tomber, clairsemée d’abord, puis toujours plus abondante et serrée, et la pauvre Rosalie, qui hâtait le pas en serrant son petit chat sous son châle, ne tarda pas à être complètement mouillée.

Épuisée de fatigue et grelottant de froid, la petite marchait péniblement et en glissant sur le sol détrempé. Elle eût voulu s’arrêter, mais, il n’y avait aucun abri, aucun arbre même dans cette partie de la route, et le clocher du village le plus rapproché se voyait à une grande distance.

Ch. 19. Robineau et Cie

Rosalie était sur le point de s’asseoir au bord du chemin et de s’abandonner au découragement, lorsqu’elle entendit un bruit de roues derrière elle.

C’étaient des voitures qui ressemblaient à s’y méprendre à celles dont son père se servait jadis pour transporter d’un lieu à un autre son théâtre ambulant. Comme ces véhicules qu’elle connaissait si bien, ceux-ci étaient peints en jaune, et leurs petites fenêtres étaient décorées de rideaux de mousseline retenus par des attaches de couleur.

À la porte de la première voiture, se tenait une femme qui paraissait parler au conducteur.

– Holà ! cria-t-elle en passant auprès de Rosalie, où vas-tu donc, mon enfant ?

– À Pendleton, répondit la petite, si je peux y arriver.

– Mets-la sur la charrette, Thomas, dit la femme en s’adressant au conducteur ; c’est un terrible temps pour être sur la route, surtout pour une enfant comme toi.

Le conducteur prit la petite fille sous les aisselles et la plaça sur la plate-forme, devant la porte de la voiture, avec son sac et son chat.

La femme la fit entrer et se mit en devoir de lui enlever son châle mouillé.

– Tiens ! dit-elle, un petit chat !

– Il est tout mouillé, dit Rosalie ; j’aimerais bien pouvoir le sécher un peu.

– Mes enfants vont te faire de la place, petite, dit la bonne femme ; et tu pourras te mettre au coin du feu avec ton minet.

Rosalie cherchait en vain des enfants dans la voiture, mais elle ne tarda pas à comprendre qu’il s’agissait de trois favoris qui étaient complaisamment étalés devant la petite cheminée : un grand chien noir, un pigeon et un matou, qui paraissaient vivre en très bonne intelligence les uns avec les autres.

– Viens ici, Robineau, dit la femme en s’adressant au chat ; et celui-ci vint immédiatement se percher sur l’épaule de sa maîtresse, en se servant d’une chaise et de la table comme d’un escalier et en faisant entendre un ronron amical.

Le chien reçut à son tour l’ordre d’aller se mettre un peu plus loin, et le pigeon, suivant son ami, se posa sur son dos dans un coin de la voiture.

Rosalie s’assit alors devant le feu et se réchauffa peu à peu en faisant sécher ses vêtements et la fourrure de son petit compagnon. Oh ! qu’elle était contente et reconnaissante envers le bon Berger qui lui envoyait toujours du secours au moment nécessaire !

La femme qui l’avait si bien accueillie resta encore un moment à parler avec son mari sur le devant de la voiture, et Rosalie en profita pour jeter un coup d’œil autour d’elle. L’intérieur de la maisonnette roulante était exactement pareil à celui qui lui était si familier.

Le petit fourneau se trouvait occuper la même place, dans le même coin se voyait la petite armoire où l’on serrait la vaisselle, et quel ne fut pas l’étonnement de Rosalie en voyant, accrochée au mur, la même image du bon Berger que celle qu’elle portait dans son sac.

Le petit tableau cartonné qu’elle avait devant les yeux semblait, il est vrai, un peu plus vieux que le sien, car il était noirci par la fumée et par la poussière ; mais c’était bien le même et le même verset de l’Évangile se lisait au bas de l’image :

« Réjouissez-vous avec moi, car j’ai trouvé ma brebis perdue… Il y aura de la joie au ciel pour un seul pécheur qui se repent ».

Lorsque la maîtresse de l’habitation rentra dans son logis, elle se mit à parler à Rosalie, lui demandant d’où elle venait et où elle allait. Elle paraissait bonne, quoique sa voix fût haute et rude.

Robineau, toujours perché sur l’épaule de sa maîtresse, conservait son équilibre pendant que celle-ci parlait, et le pigeon vint se percher sur sa tête.

Après un instant de conversation, Rosalie exprima à son hôtesse son étonnement à la vue du tableau, et lui dit qu’elle en possédait un exactement semblable.

– Vraiment ! dit la bonne femme ; j’ai reçu le mien à la foire de Pendleton, l’année dernière ; c’est un vieux monsieur qui me l’a donné.

– C’est aussi là que j’ai reçu le mien ! dit Rosalie ; ce doit être le même vieux monsieur qui m’en a fait cadeau. Je l’ai avec moi dans mon sac, et je ne m’en séparerais pour rien au monde,

– Je crois que Jim n’abandonnerait pas non plus volontiers le sien, dit la femme.

– Qui est Jim ? demanda Rosalie.

– C’est notre garçon ; du moins c’est un garçon qui, demeure avec nous. Nous n’avons pas d’enfants à nous, c’est pourquoi nous en adoptons quelques-uns.

Le premier de tous, c’est Jim, puis il y a Banco, Robineau, Tozer et Jérémie. Tu n’as pas encore vu Jérémie, il est au lit ; tu le verras quand Jim viendra.

– Où est Jim ? demanda Rosalie que le récit de la bonne femme amusait beaucoup.

– Il est dans l’autre voiture avec Lord Fatimore, il ne tardera pas à venir, car c’est le moment de donner à manger à tous nos enfants et de leur faire répéter leurs leçons. C’est un habile homme que Jim ! il réussit à leur faire faire tout ce qu’il veut.

Sans lui, nous serions obligés de fermer l’établissement ; il est d’ailleurs plus populaire que Lord Fatimore ; on dit qu’il n’y a rien au monde de plus curieux que de voir Jérémie danser la polka avec Robineau. Eh bien ! c’est lui qui leur a appris à le faire.

Au bout d’une demi-heure environ, les voitures s’arrêtèrent, et Jim, l’incomparable Jim, arriva. Il était excessivement petit et tellement bossu qu’il semblait ne point avoir de cou ; son visage était vieux et couvert d’innombrables rides et de replis tout parcheminés.

Rosalie se demandait qui pouvait être ce singulier personnage.

– Jim, dit la femme quand il entra, voici une demoiselle qui vient assister à vos représentations.

– Enchanté, mademoiselle, répondit Jim avec un profond salut.

Aussitôt que le nouveau venu fut dans la voiture, Robineau et le gros chien noir qui portait le nom dramatique de Banco se dressèrent sur leurs jambes de derrière comme mus par un ressort. Quant au pigeon, il quitta son poste d’observation sur le bonnet de la maîtresse du logis pour aller se percher sur la tête de Jim.

Aussitôt que le son de la voix du bossu se fit entendre, un gros panier couvert qui se trouvait là et auquel Rosalie n’avait jusqu’alors prêté aucune attention, parut animé de mouvements convulsifs, comme si quelque animal qui s’y trouvait enfermé eût fait les plus violents efforts pour en sortir.

– Je t’entends, Jérémie, dit Jim en s’adressant au panier, tu as envie de sortir ? Viens, mon ami, continua-t-il en mettant la main dans l’intérieur de la corbeille, fais un peu voir à l’honorable société si tu sais mettre convenablement ton bel habit neuf.

En disant ces mots, il sortit de sa prison un lièvre qui paraissait merveilleusement apprivoisé et auquel il fit endosser une veste écarlate.

Jim fit répéter à chaque animal les tours qu’il lui avait appris, puis il leur donna à tous à manger selon leur goût, après quoi, il congédia la troupe.

– Que pensez-vous de mes élèves ? dit-il à Rosalie quand les exercices des artistes furent terminés.

– Ils sont très bien dressés, répondit la petite, et remarquablement intelligents !

– Ce petit chat que vous avez là n’en ferait pas autant, ajouta le bossu en jetant un coup d’œil dédaigneux sur le compagnon de Rosalie.

– Non, dit celle-ci ; mais je l’aime beaucoup, quoi qu’il ne sache pas traverser des cerceaux ou danser la polka.

– Les goûts sont différents, répliqua Jim ; quant à moi, je préfère Robineau.

Le chat avait conservé son poste sur les larges épaules de son maître et paraissait écouter la conversation en clignant la paupière.

– Vous avez là un tableau comme le mien, dit Rosalie après un instant de silence, en indiquant du doigt l’image suspendue à la paroi.

– Vous en avez un aussi ? s’écria Jim, j’ai reçu le mien à la foire de Pendleton.

– Vous a-t-Il trouvé, monsieur Jim ? demanda l’enfant timidement.

– Est-ce que quelqu’un me cherche ? De qui voulez-vous parler ? dit Jim en riant.

– N’avez-vous pas lu l’histoire de ce tableau ? poursuivit-elle ; il y a une indication, au pied de l’image, qui dit où l’on peut la trouver.

– Ma foi non, dit Jim. Quand le vieux monsieur me donna cette image, je la trouvai jolie et je la suspendis au mur, mais je ne m’en suis plus inquiété depuis.

– C’est une si belle histoire ! Ma mère et moi nous la lisions presque tous les jours.

– Vous pourriez me la raconter, pour passer le temps, dit le bossu.

– J’aime mieux vous la lire, répliqua la petite ; je l’ai ici dans un petit livre.

– Vous êtes trop aimable, fit Jim galamment.

Rosalie sortit alors son petit Nouveau Testament du sac où il était renfermé ; mais avant qu’elle eût commencé à lire, Jim appela la femme qui parlait avec son mari près de la porte :

– Maîtresse ! lui cria-t-il, venez un peu écouter la petite demoiselle ; elle va nous lire l’histoire de mon tableau. Je gagerais bien que vous ne la connaissez pas.

Mais Jim se trompait, car lorsque Rosalie eut terminé sa lecture, la femme dit aussitôt :

– C’est une histoire de la Bible, je l’ai entendu lire quand j’étais petite fille. Je fréquentais, dans ce temps-là, une école du dimanche.

– Ne la lisez-vous plus jamais maintenant ? demanda Rosalie.

– Je ne suis pas si mauvaise que tu as l’air de le croire, répliqua la femme sans répondre à la question. Je connais bien ma Bible ; il y en a de bien plus mauvaise que moi ; va seulement.

– Si vous le désirez, dit Rosalie timidement, je chercherai la place dans votre Bible, afin que vous puissiez la relire quelquefois, comme vous le faisiez quand vous étiez petite.

La femme hésita un instant.

– Pour dire la vérité, dit-elle enfin, je n’ai pas de Bible avec moi en ce moment. Il y a environ une année que mon mari fit un paquet de toutes les choses dont nous n’avions pas besoin pour les envoyer à des parents en Écosse, et ma Bible glissa dans ce paquet sans que je m’en aperçusse. J’en ai été bien vexée après.

– Le bon Berger vous a-t-il trouvée, madame ? demanda Rosalie.

– Oh ! je n’en sais rien, ma petite ; je n’ai pas besoin de toutes ces choses-là : je suis une femme honorable, tout le monde qui me connaît peut le certifier. Qu’on demande seulement à Thomas.

– Alors, vous devez être une des quatre-vingt-dix-neuf, hasarda Rosalie d’un air perplexe.

– Que veux-tu dire, enfant ? dit la femme.

– Je veux dire une des quatre-vingt-dix-neuf brebis qui n’ont pas besoin de repentance, parce qu’elles n’ont jamais été perdues et que le bon Berger ne les a jamais trouvées et portées dans ses bras dans la cité éternelle, en disant : « Réjouissez-vous avec moi, car j’ai trouvé ma brebis perdue ».

– Et moi ? demanda Jim, que ce discours avait l’air d’amuser, que suis-je, si la mère est une des quatre- vingt-dix-neuf ?

– Je n’en sais rien, dit Rosalie d’un air sérieux ; c’est à vous de le savoir, Monsieur Jim.

– Comment faire pour m’en informer ? poursuivit-il.

– Parlez-vous sérieusement, monsieur Jim ? Parce que, si vous vous moquez, il vaudrait mieux parler d’autre chose.

– Vraiment, dit-il en changeant de ton ; je suis sérieux et je désire beaucoup le savoir.

– Ma mère, expliqua la petite, me dit un jour qu’elle pensait qu’il y a dans cette parabole, deux catégories de brebis. La première se compose des quatre-vingt-dix-neuf brebis qui n’ont pas besoin de repentance parce qu’elles se sont toujours bien conduites en apparence et se croient justes.

Puis il y a la brebis qui était perdue, mais qui a été retrouvée. Celle-ci aime le bon Berger et le suit ; elle regrette d’avoir été perdue et se promet bien de ne plus errer loin du troupeau.

– Eh bien ! fit le bossu d’un air soucieux, je sais maintenant à quelle catégorie de brebis je n’appartiens pas.

– À laquelle ? demanda Rosalie.

– Je ne suis pas la brebis retrouvée, car je n’aime pas le bon Berger puisque je ne pense jamais à lui. Il ne me reste donc plus qu’à me dire que je suis une brebis perdue. Ce n’est pas gai.

– C’est bien triste, en effet, reprit Rosalie, si vous restez toujours une brebis perdue, mais non pas si le bon Berger vous cherche et finit par vous trouver !

– N’a-t-il pas cherché la vieille mère ? demanda Jim.

– Non, répondit Rosalie, si elle est une des quatre-vingt-dix-neuf, Il n’a pas besoin de la chercher.

La bonne femme n’avait pas l’air de goûter beaucoup ce raisonnement ; elle n’aimait pas l’idée que Jésus ne fût pas venu la chercher comme les autres.

– Eh bien, dit Jim, une fois qu’une brebis a bien constaté qu’elle est perdue, que doit-elle faire ?

– Elle doit appeler le bon Berger, Lui dire qu’elle est perdue et Lui demander de venir la retrouver.

– Oui, mais avant d’appeler le bon Berger, ne faut-il pas se préparer un peu, renoncer à quelques mauvaises habitudes ?

– Non, non, répliqua Rosalie vivement ; il faut commencer par appeler le bon Berger qui cherche déjà sa brebis depuis longtemps ; le Berger la trouve et la prend dans ses bras, et après, Il lui aide à se débarrasser de ses défauts et de ses mauvaises habitudes.

– Eh bien ! on y réfléchira, conclut Jim ; merci, petite.

Le père Thomas avait fait halte sur ces entrefaites, et il déclara qu’il était temps de dîner ; on conduisit donc les voitures sur le bord de la route, et la mère Thomas ôta la marmite de dessus le feu.

Jim prit un plat sur lequel on avait placé le dîner de lord Fatimore, et il le porta à ce personnage, qui demeurait dans la seconde voiture du convoi. Rosalie ayant offert de se rendre utile, on lui mit entre les mains une pipe et du tabac, avec prière de porter ces objets au même individu.

Lord Fatimore était un homme ou plutôt un garçon d’un embonpoint extraordinaire, d’un air excessivement indolent et imbécile en apparence ; il passait son temps dans un grand fauteuil solidement établi, et comme son gagne-pain dépendait précisément de l’élargissement de ses tissus, son seul souci était de manger et de dormir.

Son œil éteint se ranima à la vue du dîner que Jim lui apporta, et il sourit gracieusement à Rosalie lorsque celle-ci lui présenta la pipe et le tabac.

Lorsque la jeune fille retourna à la première voiture, elle trouva Mme Thomas seule et occupée à caresser, d’un air distrait, le matou qui était couché sur ses genoux.

– Enfant, dit-elle à Rosalie, je ne suis pas une des quatre-vingt-dix-neuf brebis, car j’ai besoin de repentance ; je suis une de celles qui sont perdues.

– J’en suis bien contente, dit la petite, parce qu’alors le bon Berger vous cherche ; ne voulez-vous pas lui demander de vous trouver ?

Avant que la femme eût pu lui répondre, Thomas et Jim entrèrent pour le dîner. Les deux époux invitèrent très cordialement Rosalie à prendre part à leur repas, et celle-ci, qui avait faim, accepta avec plaisir cette invitation et prit place à table avec ses hôtes.

Après le dîner, Jim prit la place de Thomas auprès des chevaux, pendant que ce dernier restait dans la voiture, fumant sa pipe. Rosalie, qui était fatiguée, s’assit dans un coin où elle ne tarda pas à s’endormir.

Ch. 20. Les chaises de la mère Manin

Quand elle s’éveilla, il faisait presque nuit. Madame Thomas était en train d’allumer la petite lampe à huile et de mettre de l’eau dans la bouilloire.

– Où sommes-nous ? demanda l’enfant en se frottant les yeux.

– Tout près de Pendleton, ma petite, répondit Jim, levez-vous et vous verrez les lumières dans le lointain.

– Et il fait presque nuit ! dit-elle avec inquiétude.

– Cela ne fait rien, puisque nous arrivons, répondit Jim, qui ignorait que Rosalie ait encore deux lieues à faire dans la campagne.

Au bout d’un quart d’heure, les voitures atteignirent les premières rues de la ville dans lesquelles on venait d’allumer les lampes, car il faisait complètement nuit. Le père Thomas conduisit sa troupe sur le champ de foire de Pendleton, ce même champ de foire où Rosalie avait reçu l’image du bon Berger.

La jeune fille dut songer alors à prendre congé des braves gens qui l’avaient si bien accueillie ; mais avant de le faire, elle dit quelques mots à voix basse à la mère Thomas, qui répondit de sa voix éclatante : « Oui, mon enfant, je le ferai cette nuit même ». Puis elle l’embrassa avec effusion.

Celle-ci s’engagea alors dans les rues de la ville.

– Le bon Berger qui m’a si bien protégée et dirigée jusqu’ici ne m’abandonnera pas, pensait-elle. Cependant, elle se sentait bien seule et isolée à l’entrée de la nuit dans les rues de cette ville inconnue ; elle ne pouvait s’empêcher d’envier les familles qu’elle voyait à travers les fenêtres, réunies autour d’une table, dans de bonnes chambres confortables et bien chauffées, et elle se demandait avec effroi ce qu’elle allait devenir pendant cette nuit.

Rester dans les rues, elle ne l’osait – se mettre en route et marcher toute la nuit, voilà donc le seul parti qui lui restât à prendre. Mais les dangers de la grande route lui paraissaient tout aussi nombreux et la solitude tout aussi effrayante que sur le pavé de la ville.

D’ailleurs, elle ne connaissait pas le chemin ; il fallait d’abord s’en informer. Les rues devenaient de plus en plus désertes ; elle ne devait donc pas tarder davantage à s’adresser à quelqu’un.

Elle passait, tout en faisant ces réflexions, dans une jolie rue bordée, des deux côtés, de petites maisons neuves, lorsqu’elle vit tout à coup sortir de l’une d’elles une femme de très petite taille qui se mit en devoir de fermer les volets du rez-de-chaussée.

Le crochet de l’un de ceux-ci se trouvant trop élevé pour qu’elle puisse l’atteindre sans effort, Rosalie s’approcha pour lui venir en aide.

– Merci, mon enfant, dit la petite femme.

Avec un cri de joie, Rosalie, qui venait de reconnaître la mère Manin, s’élança au cou de sa vieille amie. Celle-ci recula au premier moment, effrayée, car il faisait très sombre et elle ne pouvait pas distinguer les traits de la personne qui venait de l’embrasser.

Mais quand la petite lui eut dit « Mère Manin, chère bonne petite mère Manin, ne me reconnaissez-vous pas ? Je suis Rosalie, Rosalie Joyce, dont vous avez si bien soigné la mère malade », la naine la reconnut médiatement et ne demeura pas longtemps sans lui rendre ses caresses.

Elle prit par la main la petite fille et l’entraîna dans une mignonne cuisine où la table était mise pour le repas du soir pendant que la bouilloire chantait sur le feu ; puis elle la fit asseoir et garda ses deux mains dans les siennes.

– Comment, mon enfant, avez-vous fait pour me découvrir ? lui demanda-t-elle.

– J’ignorais où vous demeuriez, dit Rosalie ; si je ne m’étais pas approchée pour vous aider, je ne vous aurais pas reconnue.

Elle lui raconta alors en détail son histoire, depuis le moment où la mère Manin avait dû la quitter en la laissant avec sa mère malade. La vieille dame fut vivement touchée de ce long et triste récit, car elle aimait la petite d’un amour tout maternel.

Et pour Rosalie, quelle joie de pouvoir épancher son cœur et raconter toutes ses souffrances à une personne dont la sympathie et l’intérêt lui étaient acquis, elle le savait bien.

Au milieu de son récit, la petite femme l’interrompit en disant :

– Un instant, ma chère ; voici un chat qui vient d’entrer dans la chambre.

Et elle se disposait à chasser l’intrus, qui n’était autre que le petit compagnon de Rosalie, lorsque celle-ci l’arrêta en lui disant :

– Chère petite mère Manin, ce petit chat est à moi ; il miaule parce qu’il n’a rien eu à manger depuis longtemps.

La bonne femme remplit immédiatement une soucoupe de lait qu’elle plaça devant le petit animal affamé.

Elle déclara ensuite à Rosalie qu’elle la considérait comme son hôte, pour cette nuit du moins, ajoutant que, si elle y tenait absolument et se sentait assez reposée pour le faire, elle pourrait repartir le lendemain matin après déjeuner.

Puis elle la conduisit dans toutes les chambres de sa petite maison, lui montrant tout avec un véritable orgueil de propriétaire, et attirant surtout son attention sur une pièce, un peu plus grande que les autres, située au rez-de-chaussée et exposée au midi et qui était pleine d’arbustes et de pots de fleurs ; c’était ce que la mère Manin appelait son jardin botanique.

Le salon était une assez grande pièce qui donnait sur la rue, celle-là précisément dont la petite dame fermait les volets quand Rosalie la reconnut. Une belle lampe pendait du plafond au milieu de cette chambre, dont le papier était tout frais, ainsi que les rideaux blancs qui ornaient les fenêtres.

Mais ce qui frappa le plus Rosalie fut de voir la multitude de chaises, toutes rangées dans le même sens, qui encombraient la pièce.

Elle demanda à son amie la raison d’une pareille profusion de sièges.

– Vous rappelez-vous, lui répondit celle-ci, cette nuit que nous avons passée ensemble à veiller auprès du lit de votre mère et tout ce que vous m’avez dit alors, chère enfant, au sujet du bon Berger dont l’image était suspendue dans votre voiture.

Vous m’avez demandé ce soir-là : « Vous a-t-Il trouvée, mère Manin ? » J’ai réfléchi un moment à cette question, puis la vérité m’a obligée à reconnaître qu’Il ne m’avait pas trouvée. Mais aujourd’hui, Rosalie, si vous me faisiez la même question, je répondrais cette fois : Oui, chère enfant, le bon Berger a trouvé sa brebis perdue et la porte dans ses bras.

Je me suis décidée alors à ne plus courir les foires et à les avoir en horreur, car il s’y fait tant de mal. Je me disais que c’était s’éloigner de Lui que de les fréquenter ; d’ailleurs, mes petites économies me permettaient de vivre tranquille. Bref, je suis venue me fixer ici et j’ai acheté cette petite maison.

Rosalie écoutait, les larmes aux yeux, le récit de la vieille dame.

– Mais tout ceci, continua la mère Manin, ne vous explique pas encore la présence de toutes ces chaises dans cette chambre. Voici la chose. Un soir, après avoir pris mon repas, je me tenais pensive dans mon fauteuil, réfléchissant au bon Berger et à tout ce qu’il avait fait pour moi. Mon cœur débordait de reconnaissance envers Lui et envers vous aussi, chère enfant, qui m’avez la première fait penser à Lui.

Je me dis alors : « Et toi, mère Manin, qu’as-tu fait pour témoigner ta reconnaissance au bon Berger ? Rien. Tu acceptes ses bienfaits, c’est très bien, tu en es tout heureuse, c’est encore mieux. Mais est-ce bien là tout ce que tu peux faire pour Lui ? »

Je me creusai en vain la tête pendant un moment en me demandant ce que je pourrais bien faire ; enfin, je me déterminai à Lui demander conseil. Je me mis à genoux et je priai le bon Berger de me donner les moyens de faire une œuvre qui Lui soit agréable, afin que je puisse, comme je le désirais si vivement, Lui donner quelque chose en échange de tout ce qu’il avait fait pour moi.

Eh bien ! Rosalie, à peine ma prière était-elle terminée que l’on sonnait à la porte. J’allai ouvrir, c’était M. Westerdale, le pasteur de notre paroisse, qui venait me demander si je connaissais quelqu’un qui soit disposé à prêter une grande pièce pour des réunions chrétiennes que lui et ses amis voulaient organiser en faveur des femmes pauvres du voisinage et des malades ou convalescents qui se trouvent trop éloignés de l’église pour pouvoir s’y rendre.

Je sautai de joie et je racontai à notre cher pasteur mon souhait et la manière dont le bon Berger paraissait vouloir le combler. Je lui offris cette chambre qu’il déclara être parfaitement appropriée au but.

J’achetai une partie des chaises ; des voisins charitables en fournirent d’autres, et depuis ce moment, les réunions ont lieu régulièrement chez moi. Il y en aura une ce soir même. M. Westerdale, je pense, ne va pas tarder à arriver car il a l’habitude de venir prendre une tasse de thé avec moi un moment avant la réunion.

En ce moment, on heurta à la porte, et la mère Manin s’empressa d’aller ouvrir. C’était précisément M. Westerdale, un bon petit vieillard à la figure ouverte et bienveillante.

– Eh bien ! madame Manin, dit-il en la saluant et en s’asseyant devant la tasse de thé qu’elle avait placée devant lui, comment cela va-t-il ? Toujours gaie et contente, j’espère ?

– Permettez-moi, monsieur le pasteur, dit la petite dame, de vous présenter ma jeune amie que voici…

Mais Rosalie n’avait pas besoin d’introduction ; elle s’élança dans le corridor où elle avait laissé son petit paquet, qu’elle ouvrit précipitamment et en sortit l’image du bon Berger qu’elle rapporta avec elle au salon.

– Oh ! Monsieur le pasteur, dit-elle en la présentant à M. Westerdale, ne reconnaissez-vous pas la petite fille à qui vous avez un jour fait cadeau de ce petit tableau et qui était dans une voiture de foire avec sa mère malade ?

M. Westerdale reconnut immédiatement le tableau, et après avoir rassemblé ses souvenirs, il déclara se rappeler en effet la pauvre actrice alitée et sa petite fille.

Le pieux vieillard fut ému jusqu’aux larmes lorsqu’il apprit tout le bien que son petit cadeau avait fait, et il en exprima toute sa satisfaction à Rosalie en la félicitant de l’avoir si bien compris.

L’assistance commençait à arriver. C’était un plaisir de voir comme la petite mère Manin recevait tous ces pauvres gens avec cordialité et bienveillance et comme ils paraissaient heureux et contents de la voir. Elle les connaissait tous par leurs noms et savait toutes leurs circonstances de famille.

La petite naine avait quelque chose de sympathique qui gagnait tous les cœurs et lui attirait la confiance. Les chaises furent bientôt toutes occupées, et un instant après, le service commença.

Ch. 21. En vue du bon pâturage

Après la réunion qui fut édifiante et bénie, les auditeurs se retirèrent, et M. Westerdale s’assit encore un moment au coin du feu, avec la mère Manin et Rosalie. Le vieillard était tout joyeux de penser que la bonne semence qu’il s’efforçait de répandre parmi les saltimbanques de la foire était tombée dans un terrain si bien disposé à la recevoir.

Il n’essuyait, hélas ! que trop souvent des railleries de la part de ces gens, et il s’était souvent demandé avec découragement s’il ne perdait pas son temps dans ces visites. Il déclara qu’il se proposait maintenant de continuer avec un nouveau courage et que, dès le dimanche suivant, il entreprendrait une nouvelle tournée d’évangélisation le long des baraques.

Rosalie le pria alors de parler à la bonne femme avec laquelle elle venait de voyager, ajoutant que le spectacle dirigé par M. Thomas devait porter l’enseigne de : « Lord Fatimore ». Elle lui recommanda également de demander à voir M. Jim et de l’entretenir aussi sur le même sujet.

Le lendemain matin, Rosalie, qui avait bien dormi dans un bon petit lit, venait de s’éveiller lorsque la mère Manin parut devant elle, une tasse de thé fumant à la main.

– Buvez cela, mon enfant, lui dit-elle.

– Chère petite mère Manin, que vous êtes bonne ! s’écria Rosalie en l’embrassant.

– Ma chère petite, reprit cette excellente créature, je n’ai qu’un regret, c’est que vous ne puissiez pas rester tout à fait avec moi.

En tout cas, souvenez-vous bien, quand vous serez à Melton, chez votre tante, si vous voyez que cela ne va pas tout à fait bien, que je serai toujours enchantée de vous recevoir chez moi. Ne l’oubliez pas. Rosalie le lui promit en la remerciant de tout son cœur.

Après ce petit déjeuner, elle plaça le chat sous son châle, reprit à la main son léger paquet et se disposa à se mettre en route. La mère Manin lui avait préparé un bon repas froid enveloppé dans du papier, et qui devait être mangé à midi précis, ajouta la vieille dame.

– N’oubliez pas, lui cria-t-elle encore en la suivant des yeux, du pas de sa porte, de revenir chez moi si vous n’êtes pas contente de la réception qui vous sera faite là-bas ; je vous attendrai ce soir.

Rosalie eut à passer le long du champ de foire pour sortir de la ville. Que de souvenirs cette vue et celle des quelques baraques qui étaient déjà arrivées excita en elle ! La foire ne devait s’ouvrir que dans trois jours ; il n’y avait donc pas encore beaucoup de monde et elle ne voulut pas s’en aller sans dire un mot à la mère Thomas.

Elle ne tarda pas découvrir la baraque de « Lord Fatimore » et à voir, en s’en approchant, Mme Thomas occupée à laver du linge devant la voiture pendant que Jim le suspendait sur des cordes non loin de là.

– Hé ! la petite, s’écria Jim à la vue de Rosalie ; d’où sortez-vous, mon enfant ?

Celle-ci lui dit qu’elle avait passé la nuit chez une amie et qu’elle allait continuer son voyage.

– Je n’ai pas oublié ce que vous m’avez dit au sujet de mon tableau, dit Jim à voix basse, et je l’aime beaucoup mieux depuis.

La mère Thomas ne vit Rosalie que lorsque celle-ci fut tout près d’elle. Elle paraissait très absorbée par son ouvrage. Robineau se trouvait à son poste sur ses épaules, et le pigeon battait de l’aile de temps en temps pour conserver l’équilibre sur la tête de sa maîtresse.

– Ah ! c’est vous, dit-elle en apercevant la jeune fille ; je suis bien contente de vous voir. Je pensais justement à vous dans ce moment.

– Vraiment ? fit Rosalie.

– Oui, je pensais à ce que vous m’avez dit au sujet de la brebis perdue.

– Avez-vous demandé au bon Berger de vous trouver ?

– Oui, répondit la mère Thomas en secouant la tête ; mais cela n’a servi qu’à me montrer à quelle grande distance je suis du troupeau : beaucoup plus loin que je ne le croyais.

– C’est une preuve que le bon Berger va vous trouver, répondit l’enfant. Il attend seulement que nous reconnaissions que nous sommes perdus, puis Il est prêt à venir vers nous.

– J’espère de tout mon cœur qu’il me trouvera, soupira la mère. Vous penserez bien quelquefois à moi, n’est-ce pas, ma chère enfant ?

– Je ne vous oublierai jamais, dit Rosalie ; soyez-en sûre.

– Ne voulez-vous pas entrer et vous reposer un moment ?

Mais Rosalie était pressée de partir, et après avoir de nouveau vivement remercié cette excellente femme pour l’hospitalité qu’elle avait reçue dans sa voiture, elle lui dit adieu.

Et maintenant qu’elle était sur le point d’arriver chez sa tante, dont deux lieues seulement la séparaient encore, le courage était près de lui manquer. Elle contemplait sa pauvre petite robe usée et rapiécée et son chapeau fané, et se demandait si jamais elle oserait se présenter ainsi devant Mme Leslie.

Celle-ci ne serait-elle pas irritée à la vue de la fille du comédien qui avait tant abusé de sa confiance, et ne serait-elle pas plutôt disposée à la repousser qu’à l’accueillir ?

Rosalie se sentait par moments sur le point de retourner en arrière et d’aller frapper à la porte hospitalière de la bonne Mme Manin. Mais les paroles de sa mère lui revinrent alors à la mémoire.

« Si jamais tu peux le faire », lui avait-elle dit, « va vers ta tante Lucy et remets-lui cette lettre ».

C’était donc un devoir à remplir, et Rosalie continuait à marcher, décidée à obéir à sa mère.

Le village de Melton commençait à se dessiner dans le lointain. C’était par une belle matinée de printemps que Rosalie avait entrepris son voyage, et le clocher et les toits du village, ainsi que les grands arbres qui l’entouraient„ paraissaient comme environnés d’une vapeur transparente qui les cachait à demi.

La jeune fille s’assit un moment au pied d’une palissade en bois et posa par terre son petit chat, qui était tout joyeux de pouvoir prendre ses ébats au soleil. La prairie, de l’autre côté de la route, était couverte de brebis que Rosalie s’amusa à regarder.

Le pâturage était semé de groupes d’arbres qui répandaient une ombre épaisse et un frais ruisseau le traversait, en murmurant, dans toute sa longueur. Quelques moutons étaient couchés à l’ombre, ruminant d’un air à moitié endormi, d’autres se désaltéraient au courant de l’eau, d’autres broutaient l’herbe fraîche, tandis que les agneaux sautaient joyeusement autour de leurs mères.

Cette vue rappela à Rosalie le Psaume que le grand-père de Topsy lisait la veille à la table du déjeuner :

« Il me fait reposer dans de verts pâturages, il me mène à des eaux paisibles ».

« Peut-être le bon Berger me conduit-il maintenant vers un bon pâturage », pensait Rosalie.

Elle fit alors une courte prière pour demander au bon Berger de ne pas tromper son attente, et reprit joyeusement son chemin.

Il était midi quand la petite atteignit Melton. La plupart des habitants du village étaient occupés à déjeuner, de sorte que les rues où Rosalie passait, le cœur ému, étaient presque désertes.

Elle ne tarda pas à reconnaître la petite maison au toit de chaume près de laquelle la voiture s’était arrêtée, il y avait juste une année maintenant, et où la bonne paysanne leur avait donné, à sa mère et à elle, du lait et le petit carton à ruban bleu, un peu fané aujourd’hui, qu’elle portait précieusement dans son sac.

La haie de roses sauvages, le romarin, la lavande, tout était encore là ; mais personne ne se trouvait dans le jardin, personne ne sortit quand la petite fille passa.

Enfin elle arriva à la grille devant laquelle elle s’était arrêtée une fois sans penser alors qu’elle n’y reviendrait jamais, et vers laquelle elle avait ensuite si souvent reporté ses souvenirs. Elle poussa la porte d’une main tremblante et s’achemina lentement le long de l’avenue sablée qui conduisait à la belle maison du pasteur.

Il y avait au milieu de la porte un marteau et à côté une sonnette, entre lesquels Rosalie resta un moment indécise ; puis elle leva les yeux vers les fenêtres du premier étage, dans l’espoir que quelqu’un la verrait et viendrait la tirer d’embarras.

Comme personne ne se montrait, elle se hasarda à soulever discrètement le lourd marteau de fer qui retomba avec un coup sec. Mais personne ne parut avoir entendu.

Enfin, au bout d’un bon moment d’attente, pendant lequel son cœur battait violemment, elle se décida à faire usage de la sonnette, dont la poignée pendait complaisamment à sa portée. Quoique mis en branle avec les plus grandes précautions, l’instrument fit entendre un carillon que Rosalie trouva formidable et qui fut immédiatement suivi d’un bruit de pas approchant rapidement.

La porte s’ouvrit, et une jeune servante, vêtue d’une robe quadrillée de couleur rose très fraîche, d’un petit tablier brodé fort propre et un petit bonnet blanc qui ne recouvrait guère que le tiers d’une abondante chevelure bouclée, se présenta à la vue de Rosalie, qui tremblait de tous ses membres.

– Que désirez-vous, ma chère enfant ? lui dit-elle avec douceur.

– J’ai une lettre à remettre à Mme Leslie, hasarda Rosalie les yeux baissés ; est-elle à la maison ?

– Non, madame n’est pas dans ce moment à la maison, répondit la jeune fille ; mais si vous voulez me donner la lettre, je la lui remettrai à son retour.

– J’aimerais beaucoup la lui remettre moi-même, dit Rosalie timidement, si vous voulez bien me permettre de l’attendre.

– Certainement, répondit la servante ; madame ne tardera d’ailleurs pas à rentrer. Voulez-vous aller l’attendre dans la serre, ma petite ? on y est très bien.

– Volontiers, dit Rosalie, j’en serai même très contente.

– Je vais vous montrer le chemin, poursuivit la servante ; c’est derrière ces arbres. Suivez-moi.

En marchant à côté de la jeune fille, dont la voix l’avait déjà frappée comme ne lui étant pas inconnue, Rosalie prit son courage à deux mains et leva les yeux sur son guide.

– Oh ! fit-elle en s’arrêtant tout à coup, ne seriez-vous pas Britannia ?

– Qui vous a parlé de Britannia ? demanda la jeune bonne avec précipitation et d’un air qui n’était rien moins que satisfait.

– Je voulais dire Jessie, dit Rosalie en se reprenant, pardon, vous n’aimiez pas, en effet, qu’on vous appelle de l’autre nom.

– Je m’appelle, en effet, Jessie ; mais comment me connaissez-vous ?

– Ne vous souvenez-vous pas de cette nuit où nous avons tant parlé ensemble dans la voiture, au bord de la route, maman, vous et moi ?

– Oh ! Rosalie, est-ce vous ? s’écria Jessie ; et moi qui ne vous reconnaissais pas ! Je ne vous ai certainement pas oubliée ni vous ni votre mère, car certes, sans vous je ne serais pas ici.

Que je suis contente de vous revoir ! Où allez-vous donc ? Votre troupe est sans doute à la foire de Pendleton ?

– Non, Jessie ; je ne fais plus partie d’une troupe de théâtre. J’ai une lettre de ma mère à remettre à Mme Leslie.

– Alors votre maman s’est donc remise ? elle était si malade lorsque je l’ai vue ; je suis bien contente.

– Oh ! non, dit Rosalie en fondant en larmes ; elle est morte, et il y a bien longtemps qu’elle a écrit cette lettre.

– Ma pauvre petite Rosalie, répondit l’ex-Britannia en l’embrassant ; que je suis triste !

Et la jeune servante sortit un petit mouchoir de poche de sa robe rose et se mit à pleurer aussi.

– Jessie, demanda l’enfant à travers ses larmes, avez-vous fait la commission de ma mère auprès de Mme Leslie ?

– Certainement, dit celle-ci, et cela dès le premier jour qu’elle est venue nous voir après mon retour à la maison. Je lui racontai à cette occasion toute mon équipée, puis je lui dis que j’avais rencontré une pauvre femme malade qui me dit l’avoir connue, il y avait bien des années.

J’ajoutai que cette femme m’avait chargée d’un message pour elle. Madame me demanda le nom de cette femme et ce qu’elle m’avait chargée de lui dire. Je répondis que la malade ne m’avait dit qu’un de ses noms, qui était Nora, qu’elle envoyait à Mme Leslie l’expression de ses plus tendres sentiments, et lui faisait dire qu’elle n’avait plus longtemps à vivre, mais que le bon Berger l’avait cherchée et trouvée enfin, et qu’elle ne craignait pas la mort.

Lorsque je dis cela à madame, Rosalie, elle se mit à pleurer et s’en alla ; mais elle revint au bout d’une demi-heure et me fit une foule de questions au sujet de votre mère, auxquelles je répondis de mon mieux.

Je lui racontai ensuite comment vous m’aviez toutes deux parlé du bon Berger en me pressant de lui demander de me trouver ; j’ajoutai que je l’avais fait et que j’avais maintenant l’assurance qu’Il me portait dans ses bras.

Je lui racontai en détail tout ce que vous aviez fait et comme vous aviez été bonne pour moi. Elle me demanda le nom de l’endroit où vous étiez lorsque je vous avais vue et le nom de la ville où vous comptiez vous rendre, mais je ne pus lui donner ce dernier renseignement.

Et maintenant, ma chère Rosalie, il faut que je rentre pour préparer le dîner. Dès que madame sera de retour, je viendrai vous appeler.

Rosalie s’assit dans la serre pour attendre, mais elle se sentait si agitée qu’elle pouvait à peine rester en place. Elle demanda alors au bon Berger, dans une courte mais fervente prière, de faire en sorte que sa tante la reçût avec affection, comme tout, du reste, le lui faisait espérer.

Ch. 22. L’agneau retrouvé

Le temps que Rosalie passa à attendre dans la serre lui parut bien long. Le moindre bruit la faisait tressaillir ; chaque pas qu’elle entendait dans le jardin lui semblait celui de Jessie ou de sa tante Lucy.

Mais enfin un pas rapide et léger se fit entendre dans le petit chemin qui conduisait à la serre : c’était sa tante, cette fois Rosalie en était sûre.

Elle se leva machinalement quand elle vit entrer une jeune dame, l’image vivante de son médaillon ; mais avant qu’elle eût pu dire une parole ou faire un pas en avant, elle se trouva serrée dans les bras de Mme Leslie.

– Ma chère petite Rosalie, dit celle-ci avec un cri de joie, t’ai-je donc enfin retrouvée ?

Jessie avait dit à sa maîtresse que la petite fille qui l’attendait dans la serre était l’enfant de cette femme malade qui lui avait envoyé un message par son entremise et avait dit s’appeler Nora.

Rosalie ne pouvait parler : la joie, l’émotion, le bonheur qu’elle éprouvait à recevoir des caresses qui lui rappelaient d’une manière si frappante la seule personne dont elle en eût reçu jusqu’alors, sa mère, tous ces sentiments réunis la suffoquaient.

Les paroles de sa tante, que celle-ci répétait plusieurs fois comme si elle non plus n’avait rien d’autre à dire : « Ma chère petite Rosalie, t’ai-je donc enfin retrouvée ? » lui semblait émaner du bon Berger Lui-même venant de retrouver sa brebis perdue.

– M’avez-vous donc cherchée, chère tante Lucy ? demanda-t-elle enfin.

– Certainement, ma chérie ! dit sa tante ; depuis que Jessie est venue à la maison et qu’elle m’a parlé de ta mère et de toi, j’ai fait tous mes efforts pour découvrir où vous étiez. Aussitôt que Jessie fut arrivée, je me fis conduire à la place où elle vous avait rencontrées, puis à la ville voisine où s’était tenue la foire ; mais j’appris que ma pauvre sœur y était morte, et je ne pus que me faire indiquer sa tombe.

Ton père et vous aviez déjà quitté la ville, et personne ne put me dire de quel côté vous vous étiez dirigés. Toutes mes recherches à ce sujet ont été vaines, et j’avais presque abandonné tout espoir de te revoir, quand voilà ma petite nièce qui m’arrive d’une manière aussi surprenante qu’inattendue.

Que je suis reconnaissante envers Dieu qui t’a dirigée et t’a conduite vers moi, pauvre petit agneau égaré !

Rosalie ouvrit alors son sac et en tira la précieuse lettre. Comme la main de la tante Lucy tremblait en l’ouvrant – ses yeux étaient si pleins de larmes qu’elle put à peine lire ce qui suit :

« Ma sœur bien-aimée,

Je t’écris cette lettre avec le faible espoir que Rosalie pourrait un jour te la remettre en personne. Je ne devrais pas dire un faible espoir, car j’ai souvent demandé à Dieu de vous réunir, toi et mon unique enfant.

Combien de fois, chère sœur, j’ai pensé à toi et rêvé de toi ! Combien de fois, dans mes rêves, ne m’es-tu pas apparue et ne m’as-tu pas parlé !

Je suis trop malade pour écrire longuement, mais je voudrais te dire encore, ma bien-aimée Lucy, que tes prières pour moi ont enfin été exaucées.

La brebis perdue a été retrouvée et ramenée au troupeau. Je suis une grande pécheresse, mais je crois pourtant que mes péchés sont maintenant lavés dans le sang de Jésus.

Je désire ardemment que ma petite Rosalie soit enlevée à l’existence qu’elle mène. C’est une bonne et chère enfant ; je sais que tu l’aimeras. Mon seul regret, en quittant cette terre, est de la laisser environnée ainsi de mauvais exemples et de tentations.

Je sais que je ne mérite rien de ta bonté, chère sœur, et tu ne peux imaginer le chagrin que j’éprouve en pensant que mon mari a profité de ta tendresse à mon égard pour te demander si souvent de l’argent.

Cependant si tu peux sauver mon enfant, si tu peux éviter qu’elle suive l’exemple de sa mère, oh ! fais-le, Lucy, non pas pour l’amour de moi – je ne mérite pas ce bonheur – mais pour l’amour de Celui qui a dit « Quiconque reçoit un de ces petits en mon nom me reçoit ».

Ta sœur bien affectionnée,

Nora ».

– Quand ta mère a-t-elle écrit ces lignes ? demanda Mme Leslie quand elle eut fini de lire.

Rosalie lui dit que c’était quelques jours seulement avant sa mort ; puis elle tira de son sein le médaillon qu’elle présenta à sa tante.

– Vous rappelez-vous ceci, tante Lucy ? dit-elle.

– Sans doute, chère enfant, dit celle-ci, en prenant le médaillon ; je l’ai donné à ta mère il y a déjà bien des années, avant qu’elle ne nous eût quittés. Je me rappelle que j’avais économisé sur mon argent de poche pendant plusieurs mois pour pouvoir faire faire ce médaillon.

– Ma mère y tenait beaucoup, dit Rosalie. Elle me dit un jour vous avoir promis de le garder aussi longtemps qu’elle vivrait, et elle me chargea peu de temps avant sa mort, de vous dire qu’il ne l’avait jamais quittée quoiqu’elle ait dû le tenir caché bien longtemps de crainte qu’on ne le lui prenne. Depuis que ma bonne mère est morte, c’est moi qui l’ai gardé.

– Où est ton père, maintenant ? demanda Mme Leslie avec une certaine inquiétude.

– Il est mort, dit Rosalie.

Puis elle raconta à sa tante l’accident qui était arrivé à Auguste Joyce.

– Tu es donc maintenant entièrement à moi, chère enfant ? dit la bonne dame ; personne ne pourra plus t’enlever à ma tendresse.

– Puis-je vraiment rester chez vous, chère tante ? demanda Rosalie.

– Certainement, mon enfant : te voilà désormais ma fille. Mais allons maintenant à la maison, que je te présente à ton oncle : il est très impatient de te voir.

Rosalie se sentit un peu effrayée quand sa tante prononça ces paroles ; cependant, elle se leva sans rien dire et se disposait à la suivre lorsqu’elle se souvint tout à coup du petit chat qu’elle avait laissé dans un coin de la serre et qui dormait profondément sur le châle.

– Ma tante, dit-elle timidement, il y a un oiseau…

– Où donc, chère petite ?

– Dans votre maison ?

– Non, nous n’avons pas d’oiseau en cage ; mais pourquoi me poses-tu cette question ?

– Que je suis contente ! dit Rosalie les larmes aux yeux ; alors je puis le garder ?

– Garder quoi, mon enfant ?

– Chère tante Lucy, j’ai apporté avec moi un petit chat ; c’est le plus gentil chat qu’on puisse voir, et nous nous aimons tant que je suis convaincue qu’il mourrait si nous nous séparions.

C’est le seul être animé qui m’aimât à la pension de ma belle-mère, excepté Betsey Anne ; je serais si heureuse, bonne tante, si vous vouliez bien me permettre de le garder.

En disant ces mots, Rosalie souleva son châle et découvrit son petit compagnon en regardant sa tante d’un air suppliant.

– Le joli petit chat ! dit Mme Leslie ; May sera toute contente de le voir ; l’autre jour encore, je lui ai promis qu’elle en aurait un. Prends-le avec toi, Rosalie ; nous lui donnerons du lait, il doit avoir faim.

Le pasteur Leslie reçut sa petite nièce avec beaucoup de bonté, en disant, avec un sourire bienveillant, qu’il était bien content qu’on eût enfin mis la main sur la petite fleur sauvage qui devait croître désormais dans son jardin.

La tante Lucy la mena ensuite dans sa chambre afin de l’habiller un peu pour le dîner. Rosalie n’avait jamais rien vu de si élégant et de si confortable que cette chambre dont les fenêtres donnaient sur les arbres et les bosquets du jardin.

Mme Leslie sortit alors d’une armoire une jolie petite robe noire toute neuve qui semblait faite à la taille de Rosalie.

– C’est la robe neuve de May, qu’on a apportée hier soir, dit-elle ; je crois qu’elle ira très bien pour toi, car vous paraissez être, ta cousine et toi, exactement de la même taille. May est absente dans ce moment ; elle est en visite chez son oncle Gérald, et d’ici son retour, nous aurons tout le temps de lui faire faire un nouveau costume.

Rosalie était enchantée ; elle se reconnaissait à peine, ainsi vêtue, et elle se demandait, en se regardant dans la grande glace de sa tante, si l’élégante petite fille qu’elle avait devant les yeux était bien la même que celle qui cheminait péniblement, quelques instants auparavant, le long de la route.

Le précieux médaillon, qu’il n’était plus nécessaire de cacher à la vue maintenant, fut attaché à un ruban noir et suspendu au cou de la petite.

Puis elles descendirent à la salle à manger. Rosalie eut sa place entre son oncle et sa tante, Jessie paraissant stupéfaite lorsqu’elle reçut l’ordre de mettre un nouveau couvert pour la petite actrice.

Mme Leslie prit alors sa jeune servante à l’écart et lui dit que Rosalie était la fille de sa sœur, puis elle lui fit comprendre qu’il était peu convenable de dire dans le village dans quelles circonstances elle l’avait rencontrée, ni quelle profession avait exercé sa pauvre mère.

Jessie le lui promit en disant qu’il n’y avait rien au monde qu’elle ne fût disposée à faire pour celle qui l’avait ramenée dans le bon chemin.

Pendant tout l’après-midi de ce beau jour, Rosalie se tint assise sur un petit tabouret aux pieds de sa tante et lui fit le récit détaillé de toute sa vie. Avec quel tendre intérêt Mme Leslie la questionna au sujet de la pauvre Nora ! que de larmes elle versa en entendant les détails de l’existence de son infortunée sœur !

Elle fut extrêmement heureuse d’apprendre que sa petite nièce connaissait le bon Berger, et de pouvoir constater la piété enfantine, mais réelle et sincère, de Rosalie.

Elle avait craint parfois que celle-ci, élevée dans un milieu si différent et avec un pareil père, ne fût un mauvais exemple pour sa petite May, si jamais elles se trouvaient réunies.

Grâces à Dieu, il n’en serait pas ainsi ; grâces à Dieu, Rosalie était un petit agneau que le bon Berger portait affectueusement dans ses bras. Du fond de son cœur, Mme Leslie adressa une prière de vive reconnaissance à son Père céleste.

– Jessie, dit Rosalie ce soir-là, comment se portent Madeleine et le petit ?

– Ils sont très bien, répondit-elle étonnée que la petite se souvienne d’eux ; vous viendrez les voir un de ces jours, n’est-ce pas ?

– Il ne leur est rien arrivé de fâcheux pendant que vous étiez au cirque ? Racontez-moi, un peu comment vous avez retrouvé votre mère, Jessie.

– Quand ma bonne mère rentra, dit Jessie, les deux enfants s’étaient endormis sur le plancher après avoir bien pleuré.

Lorsque je revins à la maison, après ma folle et coupable escapade, je trouvai ma pauvre mère si malade que je crus qu’elle en mourrait. Elle me croyait perdue, et le désespoir et l’inquiétude l’avaient mise dans le plus triste état.

Quelle joie quand elle me vit revenir ! Elle ne me fit aucun reproche, et sa bonté me rendit plus confuse que si elle m’avait maltraitée. Elle se rétablit en peu de temps.

– Et elle est bien maintenant ?

– Oh ! oui, très bien. Elle fut si heureuse lorsque Mme Leslie me proposa d’entrer chez elle comme femme de chambre, car elle connaissait bien ma maîtresse et savait que je serais heureuse sous tous les rapports dans sa maison.

Je lui ai parlé de votre mère et de vous, et tous les jours elle prie pour vous deux et demande à Dieu de vous récompenser pour ce que vous avez fait en faveur de sa fille.

Le lendemain matin, lorsque Rosalie ouvrit les yeux, elle eut quelque peine à se rendre compte de l’endroit où elle se trouvait. Elle venait de rêver qu’elle était dans sa pauvre mansarde, chez sa belle-mère, et que Betsey Anne venait de la réveiller pour qu’elle lui fasse sa lecture.

Le petit chat, qui avait passé la nuit avec sa jeune maîtresse, lui léchait la main, songeant sans doute qu’il était temps de se lever.

Rosalie avait passé la nuit dans la petite chambre de sa cousine May, en attendant qu’une autre pièce de l’appartement qui lui était destinée soit prête à la recevoir. Elle se trouvait dans un joli lit de fer garni de rideaux de mousseline blanche. L’ameublement de la chambre était élégant et de bon goût et, sur les murs recouverts de papier peint, étaient accrochés plusieurs tableaux bibliques entourés de cadres dorés.

Une petite étagère supportait les livres de May, et une armoire, dans laquelle Rosalie eut la curiosité toute féminine de regarder, contenait une foule de vêtements appartenant à sa jeune cousine. Comme elle se réjouissait de voir arriver la propriétaire de toutes ces choses !

Des fenêtres, on voyait le jardin que le soleil illuminait en plein et dans lequel on entendait gazouiller une foule d’oiseaux. Les primevères et les pâquerettes étaient, dans ce moment, en pleine fleur, et au pied des arbres le sol était émaillé de violettes perçant à travers la mousse.

Rosalie s’habilla et sortit de la maison ; elle fit le tour du jardin, puis elle s’achemina lentement le long de l’allée qu’elle remontait la veille en tremblant. Arrivée près de la grille, à travers laquelle elle avait vu sa tante et sa cousine, il y avait maintenant une année, elle s’arrêta un instant et jeta les yeux sur la route.

En ce moment, le bruit des roues de plusieurs voitures se fit entendre, et bientôt, elle vit paraître le matériel roulant d’un spectacle en plein vent qui se rendait à la foire de Pendleton.

Quel flot de pensées la vue de ces lourds véhicules fit naître dans l’esprit de la jeune fille ! Comme le bon Berger avait été bon pour elle ! Comme elle se sentait reconnaissante d’être maintenant à l’abri dans une maison respectable et tranquille, et de n’avoir plus à courir les foires et les théâtres pour se donner en spectacle ! Elle leva les yeux vers le ciel en disant, du plus profond de son cœur :

Ô bon Berger je te remercie de m’avoir amenée dans ce bon pâturage. Aide-moi désormais à t’aimer et apprends-moi à te connaître toujours mieux. Amen.

Ch. 23. Le vert pâturage

Après déjeuner, Mme Leslie fit atteler la voiture et dit à Rosalie de se préparer à l’accompagner à Pendleton, où elle voulait acheter quelques meubles pour la chambre qu’elle lui destinait.

Rosalie fut enchantée de cette promenade, et lorsque sa tante eut terminé ses emplettes, elle lui demanda d’aller voir la petite mère Manin, qui serait sans doute bien contente d’avoir de ses nouvelles.

Tante Lucy, que le récit de Rosalie avait déjà mise au courant de tout ce que cette bonne petite femme avait fait pour sa sœur et pour sa nièce, y consentit de bon cœur et fit immédiatement conduire la voiture devant le domicile de la mère Manin.

La petite dame était alitée. Elle souffrait d’une maladie de cœur et avait pris mal, disait-elle, pendant la nuit. Le docteur, qu’une voisine était allée appeler, avait déclaré qu’elle devait se soigner et qu’il n’était pas bon qu’elle reste seule dans la maison.

– Mais que faire ? dit-elle à Rosalie ; le docteur voudrait que je prenne une jeune fille, et je n’en connais pas une qui puisse me convenir. Je ne veux aucune de ces élégantes qu’on voit maintenant se donner des airs avec leurs volants et leurs rubans. Je les déteste, s’exclama la petite vieille en faisant un geste énergique avec son petit poing.

Connaîtriez-vous peut-être une jeune fille modeste qui puisse me convenir, madame ? ajouta-t-elle en se tournant vers Mme Leslie. Je ne pourrais lui donner des gages élevés, mais elle aurait une demeure tranquille et confortable.

– Oh ! tante Lucy, s’écria Rosalie en sautant de joie, que penseriez-vous de Betsey Anne ? ne conviendrait-elle pas ?

– Qui est Betsey Anne ? demanda la malade.

Rosalie lui raconta l’histoire de la pauvre fille de cuisine de sa belle-mère, et elle fut si éloquente dans son récit que la bonne petite vieille fut sur le point de pleurer.

– Elle viendra immédiatement ; c’est celle-là qu’il me faut, dit-elle d’un ton décidé. Donnez-moi son adresse et je lui écrirai sans retard.

– Elle ne sait pas lire, dit Rosalie avec tristesse, et sa maîtresse intercepterait la lettre ; comment faut-il faire ?

Mais Mme Manin trouva moyen d’arranger la chose ; elle prierait M. Westerdale d’écrire à son collègue de la paroisse où demeurait Betsey Anne, et celui-ci se chargerait sans doute volontiers de tirer la pauvre fille des mains de Mme Joyce et de l’envoyer à Pendleton.

Rosalie fut enchantée de cet arrangement et remercia vivement sa petite amie.

Ainsi se passèrent les premiers jours de la jeune fille dans sa nouvelle demeure. Elle se promenait ou lisait avec sa bonne tante, et allait avec elle visiter les pauvres et les malades du village, apprenant à aimer et à respecter sa tante tous les jours davantage, et à devenir toujours plus reconnaissante envers le bon Berger de ce qu’Il l’avait amenée dans ce gras pâturage au bord des eaux paisibles.

Au bout d’une semaine, May revint à la maison. C’était une charmante enfant, pleine de vie et d’entrain. Rosalie crut reconnaître immédiatement, en la voyant, la jeune Lucy du médaillon de sa mère, avec laquelle la petite Leslie avait une ressemblance frappante.

Les deux jeunes filles devinrent bien vite d’excellentes et inséparables amies. Les leçons, les promenades, les jeux se firent toujours en commun, et jamais on n’entendit entre elles de querelles ou de disputes.

Quelque temps après le retour de May, les deux cousines se rendirent un jour ensemble à la ville dans la petite voiture au poney. Elles avaient deux choses importantes à faire : acheter un cadeau pour la petite Topsy, la fillette à la cruche, et faire une visite à Mme Manin, afin de voir si Betsey Anne était arrivée.

Les deux enfants avaient chacune un peu d’argent que leur avait donné Mme Leslie, et Rosalie se demandait tout le long du chemin ce qu’elle allait acheter. May s’efforçait de lui suggérer des idées et lui proposa tour à tour un livre, une boite à ouvrage et un buvard. Mais rien de tout cela ne semblait convenir à Rosalie.

Topsy est encore trop jeune pour qu’aucun de ces objets puisse lui être utile, disait-elle, car elle ne sait encore ni lire, ni écrire, ni travailler.

Alors May proposa une poupée et Rosalie, trouvant enfin cette idée excellente, s’y arrêta définitivement.

Palmer, le vieux cocher, fut invité à conduire les deux amies devant un magasin de jouets, et après un interminable examen de centaines de poupées, après avoir comparé entre elles, pendant plus d’une demi-heure, des poupées de cire, de gutta-percha, de bois, de carton, des poupées toutes habillées et des poupées dont on pouvait changer les vêtements, des poupées aux yeux fixes et des poupées aux yeux mobiles, des poupées disant « papa et maman » et des poupées ne disant rien du tout, Rosalie et May demeurèrent enfin d’accord sur le choix d’une poupée dite « chinoise », et munie d’un trousseau splendide, comme si elle eût été sur le point d’épouser un prince de sang royal.

Quelque opulente que parût cette poupée, son acquisition n’avait pas épuisé la petite bourse de Rosalie, et elle trouva encore moyen d’acheter, avec ce qui lui restait de son argent, un étui à lunettes pour le grand-père de Topsy et un petit pot à lait pour sa grand-mère.

L’anse de ce pot représentait un chat qui avait l’air de grimper le long d’une branche recourbée et de mettre son menton dans le lait. Aussitôt que Rosalie le vit, elle s’en empara en pensant que le petit animal de porcelaine rappellerait à Topsy le petit chat qu’elle avait tant admiré.

Toutes ces belles choses furent soigneusement empaquetées et placées dans la voiture, puis les fillettes allèrent trouver la bonne petite dame Manin.

Ce fut Betsey Anne en personne qui ouvrit la porte, Betsey Anne transformée, Betsey Anne qui semblait maintenant l’emblème vivant de la félicité terrestre, Betsey Anne, vêtue d’une jolie robe de calicot, d’un petit bonnet et d’un tablier blanc.

Plus de haillons maintenant, plus de vieilles pantoufles dont le frottement mélancolique retentissait jadis sur le plancher comme une plainte perpétuelle.

– Rosalie !… Pas possible ! s’écria-t-elle ; que je suis contente de vous revoir !

Ces mots à peine prononcés, elle fut saisie d’un accès subit de timidité à la vue des deux jeunes demoiselles, porta un coin de son tablier à la bouche, et les conduisit sans rien dire au petit salon de sa maîtresse.

Celle-ci se déclara fort contente de sa servante et fit son éloge d’un ton modéré, vu la présence de la personne intéressée, qui rougissait de plaisir en regardant Rosalie.

– Betsey Anne, dit celle-ci, pendant que May parlait avec la mère Manin, êtes-vous heureuse ?

– Heureuse ! répéta la bonne fille ; je le crois bien que je le suis ! Cette petite dame est un ange ! Quand on pense que voilà huit jours que je suis ici et que je ne lui ai pas encore entendu dire une seule injure, qu’elle ne m’a pas donné le moindre coup !

– Que je suis contente de vous retrouver ici ! dit Rosalie.

– Oh ! oui, dit Betsey Anne, le bon Berger a été bien bon pour moi. Mais attendez donc, mademoiselle, dit-elle en voyant que les jeunes filles se disposaient à partir, j’ai une lettre pour vous.

– Une lettre pour moi ! de qui pourrait-elle bien venir ?

– Je ne saurais le dire, répondit Betsey Anne ; elle est arrivée le lendemain de votre départ, et je l’ai gardée dans l’espoir qu’un jour ou l’autre je pourrais vous la faire parvenir.

J’étais justement en train de laver le seuil de la porte lorsque le facteur l’apporta, et je la mis immédiatement dans ma poche, afin que Mme Joyce ne s’en empare pas.

L’écriture et l’orthographe de cette lettre étaient également défectueuses, et Rosalie ne savait trop qui pouvait la lui avoir écrite. Voici, du reste, ce qu’elle contenait :

« Mademoiselle,

J’espère que cette lettre vous trouvera en bonne santé, ce qui n’a pas été le cas dernièrement pour le pauvre Toby que vous avez connu autrefois. Il est mort samedi dernier.

Avant de mourir, il nous donna votre adresse, nous disant que nous devions vous informer de sa mort parce que vous étiez la fille de son maître. Il vous aimait beaucoup parce que vous lui aviez appris à connaître le bon Berger.

Je lui ai promis (j’étais un de ses camarades) de vous écrire à ce sujet. Il est mort heureux et content, sachant que ses péchés étaient pardonnés.

C’était un bien bon camarade que Toby ! Il nous faisait des lectures chaque soir et nous parlait d’une manière si étonnante, qu’il y en a maintenant plus d’un d’entre nous qui est un tout autre homme.

Il y avait surtout une histoire qu’il nous lisait admirablement bien, presque sans épeler un seul mot : c’était au sujet du bon Berger, qui avait trouvé sa brebis perdue et qui la rapportait tout joyeux sur ses épaules.

Il nous parlait des choses de la Bible aussi bien qu’un pasteur et nous disait toujours que c’était vous qui le lui aviez appris.

Avant de mourir, il me dit encore : Tom, n’oublie pas d’écrire à Mlle Rosalie : cela lui fera plaisir de savoir que je n’ai pas oublié ce qu’elle m’a enseigné.

Votre bien dévoué,

Thomas Carter ».

Rosalie fut vivement touchée de cette lettre et triste d’apprendre que le bon et serviable Toby n’était plus ; mais en même temps elle ne put s’empêcher de se réjouir de ce que son tableau du bon Berger et les bonnes leçons qu’elle avait su en tirer aient porté tant de fruits.

Elle se réjouit aussi de penser que le modeste Toby, son compagnon dans tant de courses et son ami chaque fois qu’elle s’était trouvée dans l’angoisse ou dans la peine, se trouvait maintenant avec sa mère dans le ciel.

La brebis retrouvée n’eut jamais un seul instant la moindre envie de quitter son parc herbeux. À mesure qu’elle avança en âge, elle comprit mieux tous les dangers auxquels elle avait échappé en quittant la vie aventureuse et vagabonde à laquelle son père la destinait.

La jeune fille avait trop longtemps vécu sur le théâtre pour se laisser tenter plus tard par les séductions de la société, et jamais il ne lui prit envie de briller sur la scène de ce monde.

Elle avait appris, pendant sa carrière d’actrice, qu’il faut se garder de juger sur l’apparence, et que ce qui est doré est souvent creux et vide. Elle avait appris que des cœurs souffrants et tourmentés se dissimulent souvent derrière un sourire trompeur, et qu’aucune des joies de ce monde n’est durable et réelle.

Elle savait que chacun de ceux qui boivent à cette source de jouissance a encore et toujours soif, et ne peut se désaltérer ; mais elle savait aussi que celui qui, au contraire, s’abreuve à la source vive que le Seigneur Jésus nous offre n’a jamais soif, mais qu’il est toujours heureux et content.

Elle avait appris enfin que le seul moyen de salut est de croire que le bon Berger a mis sa vie pour ses brebis et que, pour être heureux, il faut Le suivre fidèlement.

DIFFÉRENTS ASPECTS DE LA GRÂCE

« Il est bon que le cœur soit affermi par la grâce » Hébreux 13. 9.

– La grâce pour le chemin de la foi : « Grâce et paix à vous, de la part de Dieu notre Père et du Seigneur Jésus Christ ! » (1 Cor. 1. 1 ; Phil. 1. 1). L’apôtre Paul emploie exactement la même formulation dans ses salutations aux croyants de Corinthe et de Philippes. Il souhaite la grâce et la paix aux uns comme aux autres. Nous en déduisons qu’il est clair que nous dépendons de la grâce de Dieu – que nous soyons dans un mauvais état spirituel, comme les Corinthiens, ou dans un bon état, comme les Philippiens. Cela est valable pour nous dans chaque étape du chemin de la foi.

– La grâce pour ceux qui sont mariés comme pour ceux qui ne le sont pas. « Je voudrais que tous les hommes soient comme moi – toutefois, chacun a son propre don de grâce de la part de Dieu, l’un d’une manière, et l’autre d’une autre » (1 Cor. 7. 7). Paul avait reçu de la part de Dieu la grâce de rester célibataire ; il n’avait pas le besoin de se marier. Cependant Dieu conduit la plupart des chrétiens à se marier. Ils reçoivent aussi cette grâce de sa part.

– La grâce pour le service : « Puisque nous avons des dons de grâce différents, selon la grâce qui nous a été donnée – est-ce la prophétie ? prophétisons selon la proportion de la foi… » (Rom. 12. 6). Le Seigneur veut nous employer, vous et moi, pour le service. Dans sa grâce, Il nous donne les capacités spirituelles pour cela. Un don de grâce n’est donc jamais une raison pour s’attribuer quelque mérite personnel. Quand le don est exercé, c’est toujours dans le but de glorifier le Seigneur Jésus qui l’a donné dans sa grâce.

D’après « The Good Seed » mars 2024

LE CŒUR

1. LE CŒUR DE L’HOMME

« Et je vous donnerai un cœur nouveau… ; et j’ôterai de votre chair le cœur de pierre, et je vous donnerai un cœur de chair » Ézéchiel 36. 26.

Quand la Bible parle du cœur, il ne s’agit pas, en général, de l’organe qui pompe le sang de nos artères et de nos veines. Presque toujours, le « cœur » fait allusion au siège de nos affections, ou de nos prises de décisions.

Le jugement de Dieu sur le cœur humain ne correspond pas à l’opinion largement répandue, qui affirme que l’homme est fondamentalement bon. Au contraire ! En Jérémie 17. 9 et 10, Dieu dit : « Le cœur est trompeur par-dessus tout, et incurable ; qui le connaît ? Moi, l’Éternel, je sonde le cœur ». Il voit le mal, la jalousie, les pensées de cupidité et d’avarice qui montent dans le cœur, conduisant au péché et à l’injustice dans la vie.

Par bonheur, Dieu ne s’arrête pas à ce constat. Il a aussi un remède, par lequel Il donne à l’homme un cœur nouveau. Il est prêt à pardonner et à purifier. Qu’attend-Il de nous ? Dieu nous demande de nous repentir de notre vie de péché et de croire en son Fils, Jésus Christ, mort sur la croix pour notre salut. Alors le Saint Esprit de Dieu habitera en nous et nous donnera la vie éternelle.

En conséquence, nous possédons une nouvelle nature qui aime faire ce qui plaît à Dieu. Il est vrai que notre vieille nature est toujours présente en nous et qu’elle produit de mauvaises pensées, mais, par la puissance de son Esprit, nous sommes maintenant capables de rejeter ces pensées et d’être occupés de ce qui est bon et agréable à Dieu.

2. LE CŒUR DU CROYANT

« Les yeux de l’Éternel parcourent toute la terre afin qu’il se montre fort en faveur de ceux qui sont d’un cœur parfait envers lui » 2 Chroniques 16. 9.

Dieu a donc donné un cœur nouveau à toute personne qui se repent devant Lui et croit au Sauveur. C’est ainsi que commence une vie de foi avec le Seigneur Jésus. Mais cette vie de foi dépend de l’état de notre cœur devant Lui – tout dépend de cela. Dans la Bible, nous trouvons deux états intérieurs différents : nous pouvons avoir un cœur « partagé » ou un cœur « non divisé »

– Un cœur divisé se montre par le fait que nous ne donnons pas au Seigneur toute l’affection qui Lui revient. Il y a quelque chose ou quelqu’un qui Lui dispute cette place dans notre cœur. Cela peut être notre carrière professionnelle, ou bien la maison que nous venons d’acheter, ou peut-être encore une personne qui est plus importante pour nous que le Seigneur Jésus. La conséquence d’avoir un cœur partagé, c’est que l’on boîte des deux côtés. Nous effectuons quelques pas à la suite du Seigneur, puis quelques pas en fonction de nos propres intérêts. Dans ce cas, notre foi ne peut pas progresser.

– Le Seigneur veut que nous ayons pour Lui un cœur non partagé. C’est Lui qui nous a aimés le premier. C’est pourquoi tout notre amour, tout notre cœur Lui appartiennent. Quand nous Lui donnons la première place, tout le reste prend sa juste place dans nos priorités, et nous le suivons avec joie. C’est pourquoi Il nous exhorte : « Mon fils, donne-moi ton cœur » (Prov. 23. 26). Cela signifie que nous devons nous abandonner entièrement au Seigneur Jésus et nous soumettre à son autorité, afin qu’Il puisse régner sur notre vie et nous bénir.

D’après « The Good Seed » avril 2024

TRADUCTION DE FEUILLETS (85)

« Ils… donnèrent une bonne somme d’argent aux soldats, en ajoutant : – Dites : ses disciples sont venus de nuit et l’ont dérobé pendant que nous dormions » Matthieu 28. 12 et 13.

LE PRIX D’UN MENSONGE

Les dirigeants juifs ne voulaient pas croire que Jésus-Christ était ressuscité. Ils ont donc payé beaucoup d’argent pour que les soldats de garde mentent. On devait dire partout que les disciples avaient volé son corps dans le tombeau pendant la nuit (Mat. 28. 11 à 15).

Sous la direction de sa mère, Jacob a eu recours au mensonge et à la tromperie pour obtenir la bénédiction de son père (Gen. 27). Cela leur a coûté très cher à tous les deux. Jacob a dû fuir. La mère et le fils ne se sont plus jamais revus. Lorsque Jacob revint plusieurs années plus tard, sa mère, Rebecca, était déjà décédée.

Après que les frères eurent vendu Joseph comme esclave, ils mentirent à leur père. Ils ont fait croire à Jacob qu’un animal sauvage avait tué Joseph. Cela avait son prix. Jacob a pleuré Joseph pendant de nombreuses années et a perdu confiance en ses autres fils (Gen. 37. 23 à 35).

Ananias et Saphira vendirent un champ et se réservèrent une partie du prix de la vente. Ensuite, ils ont apporté le montant restant à l’apôtre Pierre, affirmant qu’il s’agissait de l’intégralité du produit de la vente. Ils ont payé ce mensonge de leur vie (Act. 5. 1 à 11).

De tels exemples tirés de la Bible montrent clairement que le mensonge a des coûts matériels, émotionnels et spirituels – non seulement pour nous-mêmes, mais aussi pour les autres qui en sont affectés. C’est pourquoi nous voulons éviter tout mensonge et toujours nous en tenir à la vérité.

D’après Näher zu Dir septembre 2024

« Nous avons ainsi la parole prophétique rendue plus ferme, et vous faites bien d’y être attentifs (comme à une lampe qui brille dans un lieu obscur), jusqu’à ce que le jour commence à luire » 2 Pierre 1. 19.

L’AVENIR

Nous vivons une époque mouvementée. Les crises stressantes changent nos vies. Cela peut nous causer de la peur et de l’anxiété. Mais nous ne voulons pas oublier que notre Dieu contrôle tout. Rien ne lui échappe. Aucun de nous qui sommes la propriété du Seigneur Jésus n’a besoin de craindre l’avenir.

Le monde continue son chemin sans Dieu. Le mal continuera de croître. Nous ne pouvons pas arrêter cette évolution. Mais nous savons, grâce à la Bible, ce qui va arriver au monde. Nous possédons la parole prophétique comme une lampe qui brille dans un lieu sombre. Cela calme notre cœur.

Dieu nous a décrit en détail dans la Bible ce qui se passera après l’enlèvement des croyants. De terribles jugements s’abattront sur la terre jusqu’à ce que Jésus-Christ apparaisse avec puissance et gloire pour apporter la justice et la paix. Mais avant que tout cela n’arrive, Il viendra prendre ses rachetés auprès de Lui au ciel.

Nous ne savons pas ce qui se passera d’ici l’enlèvement. Cela est entre les mains de Dieu et Il contrôle tout. Les événements prophétiques projettent leurs ombres devant nous. Mais nous ne voyons pas seulement les ombres, mais aussi la lumière qui projette ces ombres. Plus le monde devient sombre, plus nous voyons clairement que le Seigneur Jésus revient bientôt.

D’après Näher zu Dir septembre 2024

« Dieu est un, et le médiateur entre Dieu et les hommes est un, l’homme Christ Jésus, qui s’est donné lui-même en rançon pour tous » 1 Tim. 2. 5 et 6.

POURQUOI UN INTERMÉDIAIRE EST-IL NÉCESSAIRE ?

Lorsqu’une grande entreprise négocie avec le syndicat de ses salariés, il peut y avoir des points de friction qui rendent un accord impossible. Un médiateur extérieur est alors nécessaire. Il est capable d’évaluer de manière neutre les arguments des deux parties et de parvenir à une décision commune dans la négociation.

Job reconnaissait son état de péché et savait que Dieu est saint et juste. Il était également clair pour lui que sans un tel médiateur, il ne pouvait pas se tenir devant Dieu. C’est pourquoi il se plaignait : « Il n’y a pas entre nous un arbitre qui mettrait sa main sur nous deux » (Job 9. 33).

Nos péchés ont créé entre nous, les humains, et le Dieu saint, un fossé que nous ne pouvons pas combler nous-mêmes. Nous avons besoin d’un médiateur qui répondra à la fois aux exigences de Dieu et à nos besoins.

Ce médiateur est Jésus-Christ, le Fils de Dieu, qui s’est fait homme et a donné sa vie sur la croix. Dans sa mort, Il a pleinement répondu à l’exigence de Dieu quant à l’expiation de nos péchés et de notre besoin de salut. Ce faisant, Il a construit pour nous un pont vers Dieu.

Lorsque nous nous tournons vers Jésus-Christ et croyons en Lui comme la Bible nous Le présente, nous traversons ce pont et entrons dans une relation ordonnée avec Dieu.

D’après Näher zu Dir septembre 2024

« Tous lui rendaient témoignage ; ils s’étonnaient des paroles de grâce qui sortaient de sa bouche et disaient : Celui-ci n’est-il pas le fils de Joseph ? » Luc 4. 22

CROIRE

Lorsque Jésus-Christ vivait sur terre, beaucoup s’émerveillaient devant Lui. Comment pouvait-Il parler ainsi alors qu’Il n’était qu’un charpentier et n’avait jamais fréquenté l’école secondaire ou l’université ? C’est pourquoi ses auditeurs se demandaient : « Comment celui-ci connaît-il les Lettres sans avoir étudié ? » (Jean 7. 15)

Beaucoup étaient également émerveillés par les miracles accomplis par Jésus. Lorsqu’Il guérit un paralytique, les personnes présentes furent profondément émues. Ils rentrèrent chez eux impressionnés et disant : « Nous avons vu aujourd’hui des choses extraordinaires » (Luc 5. 26).

Mais ni l’intérêt ni l’émerveillement devant le Seigneur Jésus ne sauvent les gens. Il faut croire en Lui. Ce n’est que par la foi au Fils de Dieu, venu sur la terre comme être humain et qui a donné sa vie sur la croix, que l’on peut être sauvé. Il faut une foi personnelle au Sauveur et à sa mort en sacrifice pour recevoir le pardon des péchés et la vie éternelle.

Tous ceux qui ne voient Jésus-Christ que comme un simple personnage historique et n’admirent que sa vie et son œuvre seront perdus à jamais. La Parole de Dieu est très claire sur ce point : « Qui croit au Fils a la vie éternelle ; mais qui désobéit au Fils ne verra pas la vie, mais la colère de Dieu demeure sur lui » (Jean 3. 36). Nous vous disons donc : « Crois au Seigneur Jésus, et tu seras sauvé » (Act. 16. 31).

D’après Näher zu Dir septembre 2024

« Ordonne à ceux qui sont riches dans le présent siècle de ne pas être hautains et de ne pas mettre leur confiance dans l’incertitude des richesses, mais en Dieu, lui qui nous donne tout, richement, pour en jouir ; qu’ils fassent du bien ; qu’ils soient riches en bonnes œuvres… prompts à donner, généreux » 1 Timothée 6. 17 et 18.

UNE ASSURANCE FONDÉE SUR LE ROC

L’entrepreneur américain John Pierpont Morgan (1837-1913) est estimé avoir été le banquier le plus influent de son temps. Avec la banque qu’il fonda, il avait acquis une immense fortune, principalement en reprenant et réorganisant des lignes de chemins de fer en mauvais état. D’autre part il était connu pour être foncièrement opposé à des transactions de spéculation.

À la mort de Morgan, le 31 mars 1913, il laissa un testament de 37 articles, qui fut imprimé in extenso dans le quotidien New York Times trois semaines plus tard. Ce qui est le plus important se trouve dans l’article 1er :

– Je remets mon âme dans les mains de mon Sauveur, dans la pleine confiance que, m’ayant racheté et lavé dans son sang précieux, il me présentera sans défauts devant le trône de mon Père céleste ; et j’exhorte mes enfants à maintenir et à défendre, en toute occasion et à tout prix de sacrifice personnel, la doctrine bénie de la « propitiation complète » pour le péché par le sang de Jésus Christ qui a été offert, et par cela seul.

Morgan n’avait pas placé son espérance dans « l’incertitude des richesses », mais en Dieu et dans la mort expiatoire de son Fils. « Vous avez été rachetés de votre vaine conduite… non par des choses corruptibles, de l’argent ou de l’or, mais par le sang précieux de Christ, comme d’un agneau sans défaut et sans tache » (1 Pier. 1. 18 et 19).

D’après the good Seed septembre 2024

« Comme si un homme s’enfuyait de devant un lion, et qu’un ours le rencontrât ; ou qu’il entrât dans la maison et appuyât sa main contre le mur, et qu’un serpent le mordît » Amos 5. 19.

ÊTRE VIGILANT DANS LES PETITES CHOSES

Ce passage parle d’un homme qui échappe à un lion et à un ours. Mais ensuite, chez lui et, on le suppose, en sécurité, il est mordu par un serpent. La mort le guettait là où il ne s’y attendait sans doute pas.

En 1452, quand l’armée ottomane assiégea Constantinople, les soldats romains de l’Est, autour de l’empereur Constantin 11 (1404-1453), le dernier empereur byzantin, luttèrent avec le courage du désespoir. Mais ce fut en vain. Ils perdirent la bataille, et la ville, avec ses œuvres d’art d’une valeur inestimable. Des livres de sagesse centenaire furent détruits, brûlés ou pillés.

Pourquoi la ville tomba-t-elle ? Parce qu’ils avaient oublié la Kerkaporta, une petite porte de côté dans la muraille ! La porte n’avait pas d’importance stratégique militaire, et on l’oublia. Mais elle n’était pas verrouillée, pas fermée à clé ! L’ennemi, par là, entra dans la ville, d’abord avec précaution, suspectant une embuscade, puis avec incrédulité, ensuite avec audace, et finalement victorieux. Une action minime d’insouciance, d’indifférence – et la mort fut dans la ville.

Combien de relations sont détruites par un seul acte, un clic sur Internet, une soirée dehors… tout comme, au commencement, quand « par la désobéissance d’un seul homme » – celle d’Adam, « beaucoup ont été constitués pécheurs » (Rom. 5. 19). C’est alors que la mort est entrée dans le monde.

Mais il y a aussi l’opposé : le miracle de la grâce de Dieu. De même que par un seul homme est venue la corruption, c’est aussi par un seul homme que vint le salut, par Jésus Christ. Cette fois, ce n’était pas une porte ouverte vers la mort – mais vers la vie ! Car Jésus Lui-même a dit : « Moi, je suis la porte : si quelqu’un entre par moi, il sera sauvé » (Jean 10. 9).

D’après the good Seed septembre 2024

« Je ne parle pas en raison de privations, car j’ai appris à être content dans les situations où je me trouve » Philippiens 4. 11.

FAIRE ENTIÈREMENT CONFIANCE AU SEIGNEUR EN TOUTES CHOSES

Si Dieu vous a appelé à être comme Jésus, Il vous conduira dans une vie d’humilité et vous poussera à l’obéissance, sans vous permettre de vous mesurer à d’autres chrétiens. De plusieurs manière, il laissera d’autres personnes faire des choses qu’il ne vous laissera pas faire.

D’autres chrétiens qui semblent très utiles peuvent peut-être s’avancer, tirer les ficelles, et se donner les moyens de réaliser leurs plans, mais vous ne le pouvez pas. Si vous l’essayez, vous connaîtrez une grande désillusion et des reproches de la part du Seigneur, qui vous le ferait amèrement regretter.

D’autres peuvent se vanter de leurs œuvres, de leurs succès, mais le Saint Esprit ne vous permettra pas de faire de telles choses. Si vous commencez à le faire, Il fera que vous vous mépriserez, vous-même et vos bonnes œuvres.

À d’autres il peut être permis de réussir à gagner de l’argent, mais il est probable que Dieu vous gardera pauvre, parce qu’Il désire que vous ayez quelque chose bien meilleur que l’or, c’est-à-dire une dépendance entière de Lui, afin qu’Il ait le privilège de suppléer à tous vos besoins par son trésor invisible.

Le Seigneur peut permettre que d’autres soient honorés, en vous gardant cachés dans l’ombre, parce qu’Il désire produire, pour sa gloire à venir, quelque fruit de valeur qui ne peut mûrir que dans l’ombre. Il peut permettre que d’autres soient grands, et vous garder petit. Il peut vous demander de faire son œuvre, et de permettre que d’autres en aient le crédit.

Dieu est un Souverain infini et Il a le droit d’agir comme il Lui plaît avec les siens. Il se peut qu’Il ne vous explique pas un millier de choses qui défient votre raison, mais si vous vous donnez absolument à Lui, Il vous enveloppera d’un amour jaloux, et vous fera don de nombreuses bénédictions qui ne viennent qu’à ceux qui sont très près de Lui.

D’après The Lord is near juillet 1986

« Demeurez en moi, comme moi en vous. De même que le sarment ne peut pas de lui-même porter du fruit, à moins qu’il ne demeure dans le cep, de même vous non plus vous ne le pouvez pas, à moins que vous ne demeuriez en moi » Jean 15. 4.

DEMEURER DANS LE SEIGNEUR JÉSUS, SOURCE DE STABILITÉ

Le mot « demeurer », que nous trouvons souvent dans l’Évangile de Jean, est employé aussi à plusieurs reprises dans sa première épître. Il nous parle de stabilité, de permanence, et de paix. Il convient particulièrement bien à l’enseignement du disciple que Jésus aimait.

Ici-bas, tout passe. Les pensées, les sentiments, les joies, et les choses qui semblent les plus stables et solides aux yeux du monde s’évanouissent bientôt. Dans la crainte d’un avenir inconnu, les hommes aimeraient s’attacher à quelque chose, mais il est vain de chercher un support durable, en dehors de la Parole de Dieu, qui ne passera pas.

Ce n’est pas seulement notre privilège de dire que nous demeurons en Lui, mais d’en faire une réalité. Si nous demeurons en Lui, nous marcherons comme Il a marché, en pleine et entière dépendance, et vivrons une vie de sainteté pratique. C’est impossible à réaliser par nos forces naturelles, qui ne peuvent que nous séparer de Lui. Nous devons rester attachés à Lui et avoir les yeux fixés sur notre Modèle, un modèle de justice et d’amour. « Comme Lui » est une expression qu’on trouve souvent aussi dans les épîtres de Jean.

Demeurer en Lui implique la dépendance et la sainteté pratique dans notre vie. Nous devons montrer ce caractère. À l’exhortation de demeurer en Lui est ajoutée plusieurs fois que Lui-même demeurera en nous. Il ne peut pas demeurer en nous à moins que nous ayons une sainteté pratique. Comment le Seigneur pourrait-Il demeurer dans des vases impurs ?

Si nous demeurons en Lui, ce sera ses délices de répondre ainsi à notre fidélité. Le Seigneur Lui-même a donné cette assurance : « Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole, et mon Père l’aimera ; nous viendrons à lui et nous ferons notre demeure chez lui » (Jean 14. 23).

D’après The Lord is near juillet 1986

« Si du moins vous demeurez dans la foi, fondés et fermes, sans vous laisser détourner de l’espérance de l’évangile que vous avez entendu, évangile qui a été prêché dans toute la création sous le ciel, et dont moi, Paul, je suis devenu serviteur » Colossiens 1. 23.

TOUT S’APPUIE SUR L’ÉVANGILE

Quelle valeur cela a-t-il pour le croyant, d’entendre les bonnes nouvelles proclamées toujours à nouveau ? Alors qu’il est évident que le croyant n’a pas besoin de l’évangile de la même manière que l’incrédule, il a besoin d’entendre l’évangile. Et même plus, il devrait aussi désirer entendre l’évangile, parce que ce serait pour lui une musique à ses oreilles.

Quand le croyant entend l’évangile, il est assuré à nouveau du déploiement sans égal de la grâce de Dieu dans sa vie. Cette assurance est le fondement sur lequel la foi est édifiée, et en fait la force. Toutes les fois qu’il entend la bonne nouvelle, le croyant fait l’expérience d’apprécier à nouveau la grâce de Dieu – ce qui lui a été donné qu’il ne mérite pas – comme la miséricorde de Dieu – qui ne lui a pas donné ce qu’il méritait bien.

Dans le verset ci-dessus, l’apôtre Paul suggère que d’entendre l’évangile garde le croyant proche de l’espérance de l’évangile. Le croyant ne devrait donc pas s’appuyer sur sa délivrance du péché, mais plutôt sur sa position avec un Christ céleste qui, en mourant pour nous, nous donne la pleine assurance d’être avec Lui où Il est. Rien d’autre ne présente au croyant la justice de Dieu comme le fait l’évangile. Il se réjouit dans l’évangile parce que c’est l’affirmation de Dieu Lui-même. En fait, l’évangile déploie tout le caractère de Dieu glorifié, dans la mesure où le croyant est capable de le discerner.

Ainsi, quand vous irez à la prochaine réunion d’évangélisation, allez y chercher la bénédiction que Dieu a pour les siens dans les bonnes nouvelles. Vous ne serez pas déçu. Vous verrez la grandeur immense de la puissance de Dieu envers ceux qui croient en son fils. Le voyage jusqu’aux lieux célestes commence à la croix.

D’après The Lord is near juillet 1986

« Il n’y a pas de crainte de Dieu devant leurs yeux » Romains 3. 18.

LA CONDITION DE L’HOMME QUI NE CONNAÎT PAS DIEU

Qu’est-il arrivé à l’humanité ? Pourquoi l’homme est-il dans sa position présente ? La réponse est simple. Il s’est élevé et a méprisé l’autorité et la sagesse de Dieu. Cela est visible de bien des manières dans l’Écriture.

La description de la condamnation entière de l’humanité, en Romains 3. 10 à 17, est résumée dans le verset 18 : « Il n’y a pas de crainte (de révérence, de reconnaissance de l’autorité) de Dieu devant leurs yeux ». Le premier chapitre décrit comment l’homme, par sa propre sagesse, ne connaît pas Dieu. L’Écriture dépeint l’homme comme étant dans les ténèbres – et le croyant, comme en étant délivré : « le Seigneur… qui nous a délivrés du pouvoir des ténèbres » (Col. 1. 13). Dieu est lumière (1 Jean 1. 5), et quand l’homme a mis Dieu hors de ses pensées, il en est résulté les ténèbres.

Le chrétien doit être conscient du caractère véritable du monde. Dieu dit que l’homme irrégénéré est un ennemi, et que l’amitié du monde est inimitié contre Dieu. Ne soyez pas trompé par l’apparence extérieure et la conformité de l’humanité à certaines lois de Dieu : son cœur est en rébellion. Dans son cœur il a détrôné Dieu et s’est exalté lui-même. L’humanisme moderne n’est rien autre que de la désobéissance.

Nous ne poussons pas à la haine contre certaines personnes, individuellement, dans le monde. Notre cœur devrait nous porter vers eux. Nous devrions leur montrer les qualités de Christ ; toutefois nous ne devons pas nous joindre à eux. L’amour vrai ne fourvoie personne, mais mettrait en garde devant le danger imminent. Alors que l’homme du monde peut ne pas apprécier que le chrétien lui parle de ce danger, nous parlons dans une attitude d’amour, non pas comme étant plus saint que l’autre, puisque chacun de nous, qui connaissons Jésus Christ comme Seigneur et Sauveur, était, autrefois, dans la même condition. Seule la grâce de Dieu nous a faits ce que nous sommes.

D’après The Lord is near juillet 1986

« Bénis l’Éternel… qui pardonne toutes tes iniquités » Psaume 103. 2 et 3.

LE RÉVEIL DE LA CONSCIENCE

Le père de Charles avait été élevé dans un foyer pieux, mais lui-même n’était pas converti. Il voulait cependant que ses enfants soient élevés dans la foi chrétienne. Quand il rentra chez lui un jour, sa femme lui dit que le jeune Charles avait été très sot. Le père fit des remontrances au petit garçon et l’envoya se coucher.

Peu après, les sanglots bruyants de l’enfant poussèrent le père à aller voir dans la chambre à coucher. Bien soucieux il demanda à son fils : pourquoi pleures-tu ?

– Oh papa, Dieu a écrit tout ce que j’ai fait dans son livre. Comme le père ne répondait rien, le petit garçon a poursuivi : est-ce que cela ne peut pas être effacé ?

Pour le consoler, le père répondit : oh oui, mais tu dois d’abord le demander à Dieu.

Charles sortit de son lit et s’agenouilla. Puis il dit à son père : papa, si tu voulais t’agenouiller avec moi, il y aurait plus de chances que Dieu m’entende. Ce fut une épreuve difficile pour le père, qui n’avait jamais aimé s’agenouiller pour prier, mais pour faire plaisir à son fils, il le fit.

– Papa, prie pour moi. Tu peux le dire mieux que moi. Cela ne fit qu’augmenter l’embarras du père : il se rappelait comment sa mère avait prié avec lui.

– Comment Dieu peut-il ôter mes péchés ? demanda Charles.

– Par le sang de Jésus, fut la réponse brève.

– Est-ce qu’il y a quelque chose dans le livre de Dieu au sujet de toi et de maman ?

– Certainement, répondit le père.

– Mais tes péchés sont tous ôtés, n’est-ce-pas, papa ?

Repris dans sa conscience, le père ne put retenir ses larmes. Un coup d’œil vers sa femme lui montra qu’elle pleurait, elle aussi. Tout à coup ils s’agenouillèrent tous les trois pour demander à Dieu de pardonner leurs péchés. Dieu reçut à bras ouverts les brebis perdues retournant au bercail. Il les avait attendus si longtemps.

D’après The Lord is near juillet 1986

« À celui qui nous aime, et qui nous a lavés de nos péchés dans son sang… à lui la gloire et la force… ! » Apocalypse 1. 5 et 6.

LE FILS DE DIEU, SOURCE DE L’AMOUR

Être actif dans les choses de Dieu est certainement une occupation précieuse pour tous, jeunes ou plus avancés dans la foi. Il y a tellement d’autres attractions aujourd’hui et tellement d’autres voies devant nous, que de voir de jeunes chrétiens, en particulier, employant leur temps et leurs talents à de telles choses est bien heureux.

Mais il est de la plus haute importance – que nous possédions dix talents ou seulement un – que nous fassions ce que nous pouvons, et que nous le fassions comme pour le Seigneur.

Comme on le voit clairement dans ce beau chapitre 13 de 1 Corinthiens, le service impliquant le plus de sacrifice – même de donner tous mes biens aux pauvres, ou mon corps pour qu’il soit brûlé – ne profite de rien si ce n’est pas l’amour divin qui en est le ressort et le motif.

Or, nous aimons parce que Lui nous a aimés le premier, selon 1 Jean 4. 19. L’amour s’est déversé du cœur de Dieu envers nous, et a été manifesté en ce qu’Il a envoyé son Fils unique dans le monde pour qu’Il soit « la propitiation pour nos péchés » et que nous « puissions vivre par lui ».

Ce n’était pas que le Seigneur ait agi pour nous parce que nous L’aimions : loin de là, c’était quand nous étions ennemis que nous avons été réconciliés. Lorsque nous n’avions pas une seule pensée d’amour envers Lui, Lui, par amour pour nous, a enduré sur la croix du Calvaire le jugement d’un Dieu qui hait le mal, allant jusqu’à la mort afin que nous puissions partager avec Lui des gloires éternelles !

Cela est donc l’amour découlant de Dieu dans notre cœur, pour devenir le ressort et la source de tout service de notre part, acceptable pour Lui.

D’après The Lord is near juillet 1986

« Si quelqu’un est en Christ, c’est une nouvelle création : les choses vieilles sont passées ; voici, toutes choses sont faites nouvelles » 2 Corinthiens 5. 17.

UNE CONVERSION RADICALE

Lors de sa conversion, un homme change de maître. Celui qui, autrefois, servait le péché, Satan et le plaisir, devient un serviteur de Jésus Christ – pour aimer, suivre, servir, et obéir à Celui qui est mort pour lui sur la croix, qui vit pour lui au ciel, et qui va bientôt venir le prendre dans sa demeure de gloire éternelle.

Sur le pont d’un navire de guerre, il y a longtemps, se tenait un jeune homme, de famille noble dirait-on. Le monde lui souriait et lui offrait son meilleur côté. Son navire était en action, et les obus pleuvaient, précipitant leurs victimes en un instant dans l’éternité.

Les réalités de la vie et de la mort passaient rapidement devant son esprit. Rapides comme la pensée, les degrés de la conscience estimèrent la valeur respective du temps et de l’éternité, du monde et de Christ, et là, sur le pont du navire, son choix fut fait. Il passa hors du service de Satan, et se rangea sous la bannière du Roi des rois.

Je ne saurais pas dire ce qui l’amena à cette décision. Je ne sais pas si ce fut par la crainte d’une mort imminente, ou du jugement à venir, ou de la terreur d’un avenir inconnu. Le poids de ses péchés commençait-il à peser si lourdement sur sa conscience qu’il fut obligé de fuir pour se réfugier dans le Seigneur Jésus Christ ? – je ne saurais pas le dire. Mais je sais une chose, c’est que là, et en cet instant, il se confia en Christ pour son salut, et ressortit du bateau de guerre étant une créature nouvelle en Christ.

Il avait fait un nouveau départ dans la vie, et s’était engagé sous la bannière d’un nouveau Maître. Christ, dès lors, et non plus le monde, devint sa passion qui l’absorbait entièrement.

D’après The Lord is near juillet 1986

« Et Achab raconta à Jézabel tout ce qu’Élie avait fait, et, en détail, comment il avait tué par l’épée tous les prophètes. Et Jézabel envoya un messager à Élie, disant : ainsi me fassent les dieux, et ainsi ils y ajoutent, si demain, à cette heure, je ne mets ton âme comme l’âme de l’un d’eux ! » 1 Rois 19. 1 et 2.

L’ENSEIGNEMENT SANS ERREUR DE LA PAROLE DE DIEU

Pourquoi la Bible rapporte-t-elle des défaites aussi bien que des victoires ? C’est parce que la Bible est la Parole de Dieu et non pas de l’homme. Il nous est rapporté ici la raison de la crainte de Jézabel qu’avait Élie. Le résultat, ce fut une fuite dans le découragement et la dépression. L’homme ne rapporterait jamais les faiblesses des héros, mais seulement leurs forces. Mais Dieu rapporte les deux choses, afin que ces grands hommes de foi puissent être à la fois en exemple et en encouragement pour le serviteur.

Jacques nous dit que « Élie était un homme ayant les mêmes penchants que nous ». Si nous considérons les paroles de Jacques seulement à la lumière de l’opposition audacieuse d’Élisée au roi excessivement méchant Achab, il se peut que nous trouvions impossible de parler de sa force. Cependant, quand nous voyons aussi sa défaillance, nous comprenons ces « mêmes penchants », et nous sommes inévitablement rapprochés du Seigneur. Quand Jacques poursuit en disant qu’Élie « pria avec instance », nous voyons alors que la source de toute force et de toute bénédiction pour le service, c’est la communion intime avec Dieu.

L’apôtre Paul nous donne différentes raisons qui expliquent aussi bien les échecs que les succès. En Romains 15. 4, c’est « pour notre instruction, afin que, par la patience et par la consolation des Écritures, nous ayons espérance ». En 1 Corinthiens 10. 11 et 12, c’est « pour nous servir d’avertissement… Ainsi, que celui qui croit être debout prenne garde de ne pas tomber ». En 2 Timothée 3. 16 et 17, c’est « pour enseigner, pour convaincre, pour corriger, pour instruire dans la justice, afin que l’homme de Dieu soit accompli et parfaitement préparé pour toute bonne œuvre ».

D’après The Lord is near juillet 1986

« Étroite est la porte, et resserré le chemin qui mène à la vie, et peu nombreux sont ceux qui le trouvent » Matthieu 7. 14.

LES DEUX CHEMINS

Je suis assis près de la haute vallée de la Simme, en Suisse. En face de moi se dressent des rochers dominés par les pics majestueux du Wildhorn et du Wildstrubel, qui culminent au-dessus de trois mille mètres. Qui aurait pensé qu’il soit possible d’aller depuis ici de la vallée du Rhône à l’autre côté du massif ? Pourtant il y a un étroit sentier de montagne conduisant au-dessus du col Rawil, d’où le voyageur peut descendre vers la ville de Sion sur l’autre côté. Cela représente une montée épuisante, mais les hommes ont employé ce sentier depuis des siècles. C’est le seul moyen de franchir la crête. L’itinéraire est bien balisé.

On parle de construire une route avec un tunnel passant sous le Col de Rawil. Des milliers de personnes l’emprunteront entre les deux vallées.

Il y a un chemin, pour les humains, pour aller au ciel – mais un seul chemin. Il nous a été ouvert par la Personne du Fils de Dieu Lui-même. Il est mort sur la croix du Calvaire, comme substitut pour vous et pour moi, car nous sommes pécheurs, et notre sentence de mort, avec l’éloignement éternel de Dieu, est certaine, à moins que nous prenions le chemin prescrit par Dieu. Nous devons aller au Sauveur, déposer notre fardeau de péchés à la croix, où le sang de Jésus Christ a fait propitiation pour satisfaire Dieu. S’il en est peu qui trouvent le chemin, c’est parce qu’ils ne veulent pas reconnaître les injonctions de Dieu. La première, c’est de se reconnaître pécheur. La plupart des humains ne veulent pas accepter cela – c’est pourtant la vérité solennelle. Il faut ensuite accepter pour soi-même l’œuvre d’expiation de Christ, et répondre à son appel, en L’acceptant avec foi.

La Parole de Dieu nous rappelle qu’il y a aussi un chemin large de propre justice, que beaucoup empruntent… mais qui mène à la destruction éternelle.

D’après The Lord is near août 1986