Bienvenue ! Ce site a été réalisé spécialement pour les enfants, les adolescents et les jeunes. Il est là pour présenter l’évangile et vous aider à grandir dans votre vie avec le Seigneur. N’hésitez pas à poser des questions ou à nous suggérer des sujets qui vous intéressent, par l’intermédiaire de l’espace questions. Nous essayerons d’y répondre !
C’était en juin 1875, pendant la semaine des inondations, semaine de sinistre mémoire pour les riverains de la Garonne, de l’Adour et des autres cours d’eau de la région pyrénéenne.
Un train en retard de plusieurs heures arrivait en gare de la petite ville de B.
Le premier voyageur qui descendit, ou plutôt s’élança hors d’une voiture du train, fut un jeune garçon de treize à quatorze ans, échappé pour quelques jours de son lycée, grâce à une circonstance de famille.
– Enfin, vous voilà, monsieur Charles ! et vous n’êtes pas noyé, s’écria en s’avançant vivement, une femme chaussée de sabots, et enveloppée d’un capulet rouge, sorte de capuchon en usage dans le pays.
– Comme vous voyez, Marceline, répondit le lycéen. Et il lui serra amicalement la main, bien qu’une ombre de déception ait passé sur son visage à la vue de la seule personne qui l’ait attendu.
Charles tendit à la bonne sa petite valise et, lui disant rapidement quelques mots, il allait la quitter lorsqu’elle le retint par le bras. Alors une discussion s’engagea entre eux.
– Il le faut, Marceline, disait le jeune garçon en se dégageant, je vous dis qu’il le faut, puisque je l’ai promis à mon camarade.
– Promis d’aller courir à huit kilomètres d’ici, par ce temps effroyable, dans des chemins impossibles, si même il en existe encore par là-bas !…
– Eh bien, Marceline, attendez un instant ; vous remettrez ceci à ma mère.
Charles sortit de sa poche un crayon et un morceau de papier, et traça à la hâte les lignes suivantes :
« Arrivé sain et sauf, chère maman ; mais contraint, avant de t’embrasser, d’aller à un village voisin porter un message urgent de mon brave camarade Étienne.
J’ai promis que sa famille l’aurait aujourd’hui, et il est déjà tard.
Ne gronde pas Marceline, qui voulait me retenir à toutes forces, et ne sois pas fâchée contre moi, mère, je fais mon devoir… »
Le lycéen remit son billet à Marceline ; puis repoussant le parapluie qu’elle voulait lui faire accepter, il partit en courant dans la direction de la ville qu’il devait traverser avant d’atteindre la grande route. La pluie tombait avec une persistance inusitée.
Il est probable que, quand sa tunique commença à jouer le rôle d’éponge et qu’une impression désagréable d’humidité l’atteignit aux épaules, Charles regretta d’avoir refusé l’offre de Marceline.
Pourquoi donc les enfants confondent-ils si souvent l’imprévoyance et la témérité avec le vrai courage ?
Charles ne fut pas surpris de trouver presque désert l’intérieur de la ville : on se portait naturellement vers l’Adour dont parfois les mugissements furieux arrivaient jusqu’à lui.
La route suivait à diverses reprises la rive gauche de ce fleuve, qu’il n’avait jamais vu en cet endroit que sous la forme d’un modeste ruisseau roulant ses ondes limpides sur un lit caillouteux, protégé par d’épais rideaux de verdure.
Comme il s’attendait peu au spectacle qui frappa ses regards.
À quelques pas de la ville, la route avait disparu. Là où elle se déroulait naguère comme un large ruban, les eaux se précipitaient furieuses.
Déjà, sur leur passage, entraînant, comme pour se faire aider dans leur œuvre dévastatrice, d’énormes pierres et des quartiers de roche, elles avaient déraciné les arbres, emporté les ponts, détruit des granges et même des habitations humaines.
Pour poursuivre son chemin, Charles dut monter sur une éminence, où se pressait une foule consternée.
Notre lycéen commençait à se sentir inquiet. On lui dit que la route était coupée en d’autres endroits, que tous les cours d’eau des vallées secondaires avaient débordé, et que l’on ne pouvait parvenir aux villages et aux hameaux de la rive gauche qu’en suivant les coteaux, ce qui allongeait singulièrement la route, en admettant même qu’on ne se perde pas dans les bois et les landes.
– Enfin, on peut y arriver ; j’irai donc, dit Charles en reprenant résolument sa marche au pas de gymnastique, et en ajoutant à part soi : Si je remettais à demain, et que le vieux grand-père vienne à mourir cette nuit, je ne me le pardonnerais jamais.
On le suivit des yeux avec une certaine inquiétude.
La pluie avait enfin cessé ; mais l’après-midi s’avançait. Pendant trois quarts d’heure, Charles marcha aussi rapidement que le permettait le sol détrempé.
Les fermes habitées devenaient rares, et il ne rencontrait plus que quelques paysans ahuris qui venaient constater les dégâts faits à leurs granges, la nuit précédente, par les pluies torrentielles et la brusque fonte des neiges qui en était la conséquence.
Grâce à ces rencontres pourtant, mais non sans de fréquents détours, il se maintint dans la bonne direction, mais la marche devenait de plus en plus difficile.
Tantôt c’était un ruisseau débordé qu’il s’agissait de franchir, tantôt une vaste prairie transformée en marécage, ou bien une autre à pente rapide, devenue tellement glissante que le pauvre garçon tomba plusieurs fois.
Fort heureusement, il ne se fit point de mal ; mais représentez-vous l’état de sa veste et de son pantalon ! Quant à ses souliers, la boue dont ils étaient couverts les rendait d’une lourdeur insupportable. Mais ces inconvénients n’étaient rien à côté des difficultés qui l’attendaient encore.
Notre jeune voyageur, comptant sur un long crépuscule de juin, s’était flatté de franchir avant la nuit un ravin de l’autre côté duquel, lui avait-on dit, se trouvait le village, but de sa course : il oubliait que dans les régions montagneuses, le jour disparaît avec une rapidité à laquelle s’habituent difficilement les habitants de la plaine.
À peine atteignait-il le bord du ravin que déjà il ne distinguait plus les objets. Or, il s’agissait de descendre une pente abrupte et entièrement boisée.
Tout au fond de la gorge, on entendait gronder un torrent. La situation était critique, et notre héros ne se sentait pas rassuré.
Charles prêta l’oreille, espérant entendre le pas de quelque villageois que l’inondation aurait, comme lui, détourné des chemins battus ; il n’entendit rien. Il voulut appeler à l’aide ; mais l’impression que lui causa, au milieu de ces solitudes, l’écho de sa propre voix, l’empêcha de renouveler la tentative.
« Que je sorte seulement de cette forêt avant que l’obscurité soit complète, se dit-il, et il me semble que tout ira bien. L’autre côté sera rude à gravir ; mais j’ai aperçu un chemin passablement tracé. Le village est à mi-côte ».
Là-dessus, Charles saisit une forte branche de hêtre pour point d’appui, et descendit en droite ligne. S’accrochant ainsi d’arbre en arbre, il réussit à franchir en quelques secondes une distance assez considérable ; mais bientôt il ralentit son allure : le bruit du torrent devenait de plus en plus terrible.
La pensée qu’un faux pas suffirait pour le précipiter dans l’abîme l’effraya au point de le paralyser. Il demeura plusieurs minutes, cramponné à un tronc d’arbre, absolument incapable d’avancer ou de reculer…
Pendant ces minutes d’angoisse, qui lui parurent des siècles, que d’images, que de souvenirs envahirent son esprit !
Il pensa à sa famille, à sa mère surtout, qui l’attendait dans une mortelle anxiété, et qui ne le verrait plus, peut-être… Des fautes presque oubliées lui revinrent à la mémoire : conversations légères, manque de droiture, dimanches profanés…
Et le torrent mugissait, toujours plus fort, semblait-il, au-dessous de lui, et il sentait ses forces l’abandonner…
Alors Charles se demande s’il n’a point eu tort de tenter cette dangereuse aventure ?
Oh bonheur ! La réponse de sa conscience lui rend force et courage : « Tu fais ton devoir ; Étienne compte sur toi, et son dernier mot a été : Le temps presse ».
« Mon Dieu, protège-moi », murmure avec ferveur le jeune lycéen. Et il reprend sa périlleuse descente.
Autant qu’il peut s’en rendre compte dans les ténèbres, il approche du fond de la gorge ; mais que trouvera-t-il sous ses pieds ? Si le chemin qui certainement existe sur la lisière du bois était envahi par les eaux ?…
Le paysan qui, le dernier, a renseigné Charles, n’avait pas mentionné ce torrent. Sans doute, ce n’est en temps ordinaire qu’un mince filet d’eau facile à franchir ; mais maintenant ?
Enfin les pieds de Charles ne rencontrent plus ni arbres ni broussailles pour les soutenir. Il est donc sorti de la forêt ; ce dont il s’aperçoit d’ailleurs en découvrant au-dessus de sa tête un coin du ciel gris. Mais comment poursuivre sa marche ?
Assurément, il a déjà vaincu bien des obstacles ; mais celui-ci n’est-il pas insurmontable ?…
Un véritable désespoir envahit l’âme du pauvre enfant à mesure qu’il suit et remonte le lit du torrent sans découvrir trace de pont. Habituellement, sans doute, on le traverse sur quelques-unes de ces pierres qu’on entend maintenant s’entrechoquer sous le choc des eaux tumultueuses.
Si au moins il pouvait s’assurer de la profondeur de l’eau, étudier les endroits propices pour tenter le passage, mais tout est devenu impossible, même le retour en arrière. Il fait nuit ! c’est l’inaction forcée jusqu’à ce que le jour reparaisse ; dangereuse, fatale inaction dans l’état où se trouve le pauvre Charles : absolument trempé et n’ayant aucun moyen de se procurer ni feu, ni nourriture !
Ch. 2
Tandis que Charles se voyait ainsi contraint de renoncer à tenir la promesse qu’il avait faite le matin à son camarade Étienne, l’événement confirmait, hélas ! les paroles de ce dernier : « Le temps presse ».
Pour les habitants du village, comme pour le jeune voyageur seul au fond du ravin, la nuit venait d’étendre son voile sur les scènes de désolation qu’avait éclairées cette longue journée.
Entrons dans la chaumière qui se trouve un peu isolée, à l’entrée de la première ruelle. Une chandelle de résine jette un rayon blafard sur le visage d’une petite fille assise près de la table.
Cette enfant, qui peut avoir dix à onze ans, tient son regard anxieusement fixé sur le lit où un vieillard, les yeux fermés, les traits rigides, semble dormir de son dernier sommeil.
– Grand-père, dit-elle enfin d’une voix tremblante, comme vous dormez longtemps ! Réveillez-vous, j’ai peur…
Les paupières du vieillard se soulevèrent imperceptiblement. L’enfant se leva, et s’approcha du lit sur la pointe des pieds.
Le malade, semblant deviner sa présence, fit un effort pour secouer son engourdissement.
– Jenny, dit-il faiblement, es-tu seule ?
– Oui, grand-père, personne ne vient ce soir. Ils ont été si occupés dans les prairies où il y a tant d’eau.
– Tant… d’eau…, répéta le vieillard, comme s’il cherchait à rassembler ses idées.
– Ah !… l’inondation… Elle a emporté notre champ, Jenny.
– Et quand je serai mort, on vous prendra la maison.
– Pauvre Étienne, il n’a pas une bourse entière… il faudra qu’il quitte le lycée ».
Et dans un état de demi-divagation, toujours les yeux fermés, le vieillard, songeant à la fille qu’il avait perdue, poursuit : « Ma fille, mon Étiennette, ne sois pas fâchée contre ton vieux père… il a fait ce qu’il a pu pour tes enfants ».
La petite Jenny écoute, consternée. Son grand-père était malade depuis longtemps.
Les attaques successives le retenaient souvent alité ; mais jamais elle ne l’avait entendu parler d’une façon aussi étrange, jamais son visage ne lui avait paru aussi altéré.
Il est probable que, sous l’influence des sinistres nouvelles que lui avaient apportées les voisins, et en apprenant en particulier la perte de son champ, le vieillard, sans que personne s’en soit aperçu, avait eu une nouvelle attaque. La fin était proche.
Si inexpérimentée que ait été Jenny, elle en eut une sorte de pressentiment, et elle courut appeler la voisine qui d’ordinaire venait l’aider dans le ménage et donner quelques soins au vieillard.
Malheureusement le gendre de cette femme s’était blessé en s’efforçant, avec d’autres villageois, d’établir un barrage contre les eaux ; elle se trouvait donc retenue chez sa fille.
Une autre voisine répondit à l’appel de l’enfant ; mais, préoccupée de ses propres affaires, elle se borna à s’assurer que rien d’indispensable ne manquait dans la chaumière.
Le vieillard, qui ne parlait plus, lui parut dormir assez paisiblement ; aussi engagea-t-elle Jenny à aller se reposer.
Mais la petite fille restait inquiète, le cœur oppressé, l’esprit troublé de mille craintes qu’elle n’aurait pu définir.
En se couchant dans la pièce voisine dont la porte demeura ouverte, elle eut soin de laisser brûler une chandelle. Plusieurs fois, dans la nuit, elle s’éveilla en sursaut, et dirigea vers le lit de son grand-père un regard plein d’épouvante.
Une fois, rassemblant tout son courage, elle se leva et s’approcha du malade dont les yeux étaient toujours fermés. Jenny, en se penchant, l’entendit respirer : « Il dort encore, pensa la petite fille ; oh ! si demain il pouvait être mieux !… »
Peu à peu, son souhait devenant une sorte d’espoir, elle se rendormit plus calme.
Lorsque Jenny se réveilla, la chandelle était éteinte ; mais l’aube matinale laissait pénétrer un peu de lumière par les volets entrebâillés de la petite fenêtre.
Jenny sauta de son lit en entendant son grand-père parler de nouveau de cette voix étrange qui l’avait tant impressionnée le soir précédent.
– Que tout est sombre ! disait-il.
La petite s’empressa d’ouvrir la fenêtre ; mais il ne parut pas s’en apercevoir, et continua :
– C’est le passage de ce monde à l’autre, et il faut m’y engager seul… Seul ! répéta-t-il, seul !
Et dans ses yeux, maintenant grand ouverts, se lisait une indicible angoisse.
– Grand-père, dit Jenny, je suis là, moi, près de vous. La voisine viendra bientôt peut-être ; mais il doit être de bonne heure, il fait à peine jour.
Pour la première fois, le vieillard ne sembla pas reconnaître la voix de sa petite-fille, de cette enfant que, depuis l’âge de cinq ans, il entourait de son affection et de la plus touchante sollicitude.
Il était arrivé à ce moment suprême où tous les liens terrestres se détachent, où les préoccupations légitimes ou coupables qui ont absorbé la vie s’effacent devant cette question unique, solennelle, terrible : Que va devenir mon âme ?
Pauvre vieillard ! Comme tant d’autres, il avait vécu sans penser sérieusement à l’éternité. Et maintenant que cette éternité mystérieuse s’ouvre devant lui, il se demande avec effroi quelle y sera sa portion.
Jenny est trop jeune, surtout, hélas ! trop ignorante, pour comprendre la nature des pensées qui troublent ainsi son grand-père.
Impuissante à le calmer, elle s’éloigne du lit pour s’approcher de la fenêtre. Elle a entendu des pas au dehors.
Quelle n’est pas sa surprise – au lieu de l’un des visages familiers qu’elle s’attendait à rencontrer, de se trouver face à face avec un inconnu !
C’est un jeune garçon très pâle, nu-tête, les vêtements déchirés, et qui marche avec peine dans des chaussures ruisselantes d’eau.
– N’est-ce pas ici, lui demande-t-il, que demeure un Monsieur Baurat qui a son petit-fils Étienne au lycée de Toulouse ?
Au nom d’Étienne, les yeux de la fillette brillèrent.
– Étienne, c’est mon frère, dit-elle d’un ton tout glorieux.
– M’y voilà donc enfin ! s’exclama avec un soupir de soulagement le jeune étranger qui, on le comprend, n’était autre que Charles.
Oui, notre ami avait bravement supporté sa nuit solitaire au fond du ravin.
Agitant ses bras et ses jambes, se donnant du mouvement afin d’éviter, si possible, un refroidissement, il n’avait cédé au sommeil qu’une heure ou deux ; dès que les premières lueurs du crépuscule étaient arrivées jusqu’à lui, il s’était mis en quête d’un moyen de franchir le torrent.
Pendant la nuit, le niveau des eaux avait sensiblement baissé, et laissait presque à découvert le tronc d’un arbre tombé en travers du ruisseau.
Le premier mouvement de Charles fut de s’aventurer sur ce pont glissant ; mais la réflexion lui fit comprendre qu’il lui serait impossible d’arriver au bout sans tomber, et sans risquer, par conséquent, non de se noyer – il n’y avait plus assez d’eau – mais de se blesser contre les énormes pierres qui formaient le lit du torrent.
« Je passerai pourtant, se dit-il avec un redoublement d’énergie ! il y aura un retard de quelques heures, mais, avec l’aide de Dieu, je tiendrai ma promesse ! »
Alors il imagina de s’asseoir sur le tronc d’arbre, et laissant pendre ses jambes de chaque côté, d’avancer peu à peu à l’aide des mains et du corps. Le moyen réussit.
Une fois de l’autre côté du ravin, surmontant sa fatigue, oubliant la faim, il s’élança dans le sentier rocailleux tracé au flanc du mamelon sur lequel est situé le village.
Ch. 3
– Grand-père, dit la petite Jenny, grand-père, on vous demande ! C’est pour vous donner des nouvelles d’ Étienne.
Écoutez donc, grand-père : il ne sera pas obligé de quitter le lycée ; il vous fait dire qu’il a toujours été sur le tableau d’honneur cette année, et que ses professeurs lui ont annoncé qu’il aurait la bourse entière, Grand-père !…
Mais le grand-père ne répondit pas. Aucun sourire ne vint témoigner de sa satisfaction. Alors Jenny fondit en larmes, et Charles s’écria, désolé :
– J’arrive trop tard !
Il se laissa tomber sur une chaise, et fut sur le point de pleurer comme la petite fille. Penser que toutes ses peines étaient perdues, que son camarade Étienne n’aurait pas la douceur de savoir que sa bonne nouvelle avait réjoui les derniers moments de son grand-père, c’était dur…
Le découragement s’emparait de lui à mesure que sa lassitude se faisait plus vivement sentir ; un sentiment amer, qui ressemblait à une sourde révolte, remplaçait dans son cœur cette confiance dans le succès qui avait fait sa force au milieu des dangers réels qu’il avait courus.
Il songeait tristement aux difficultés du retour, lorsque la voix du mourant se fit entendre.
– Ma réponse ?… disait-il en s’agitant sous ses couvertures, je ne puis préparer ma réponse… ma tête s’y perd…
– À qui voulez-vous répondre ? demanda Charles.
Et le vieillard, avec un regard terriblement expressif dans son égarement, lui répondit : « A Dieu ! »
Charles tressaillit. Il avait été élevé dans une famille chrétienne. Quoique jeune encore, et bien peu avancé dans la piété, il connaissait l’Évangile.
Il lui sembla entendre une voix intérieure lui dire que si le message terrestre dont il s’était chargé arrivait trop tard, celui-là, le message céleste, était précisément ce qu’il fallait à cette âme angoissée, près de paraître devant Dieu.
Serait-ce donc pour le charger d’une mission bien autrement importante que celle qu’il avait à cœur d’accomplir, que le Seigneur l’avait conduit à travers tant d’obstacles ?…
Une émotion profonde s’empara de lui. La recommandation d’Étienne : « Hâte-toi, le temps presse », résonna de nouveau à son oreille avec une signification plus haute.
Charles se pencha vers le lit du mourant, et, s’efforçant d’affermir sa voix :
– Écoutez dit-il avec l’accent le plus sérieux et le plus ému : « Les gages du péché, c’est la mort ; mais le don de grâce de Dieu, c’est la vie éternelle dans le Christ Jésus, notre Seigneur » (Rom. 6. 23).
« Crois au Seigneur Jésus, et tu seras sauvé » (Act. 16. 31).
Le vieillard écoutait, haletant. Au mot sauvé, il y eut comme un rayonnement dans ses yeux, Charles reprit :
– Jésus a dit : « Moi, je suis le chemin, et la vérité, et la vie » (Jean 14. 6).
Dites-lui seulement : « Seigneur Jésus, reçois mon esprit » (Act. 7. 59), et c’est Lui-même qui répondra pour vous devant Dieu. Il a tout accompli en mourant sur la croix pour nos péchés.
Il est permis de croire que le vieillard comprit ; Dieu, dans ses grandes compassions, lui ouvrit le cœur pour recevoir la bonne nouvelle car, bien qu’on ne l’ait plus entendu parler, ses lèvres remuèrent à plusieurs reprises, et l’expression de poignante anxiété répandue sur son visage se dissipa peu à peu.
Quand son cœur cessa de battre, ses traits étaient calmes.
Alors seulement, quelques-uns des voisins qui étaient entrés dans la chaumière et s’étaient arrêtés, silencieux, saisis par la solennité de cette scène, se mirent à échanger des réflexions sur le sort de celui qui venait de mourir, ou à s’apitoyer sur les orphelins.
Tous savaient que la maisonnette était hypothéquée, et que la petite pension que touchait le père Baurat, comme ancien militaire, finissait avec lui.
– C’était un brave homme, commença un des villageois, et depuis la mort de sa fille, le dévouement du pauvre vieux pour ses petits-enfants a été admirable.
– Eh bien, fit un autre, croiriez-vous que quand ma femme qui était entrée la première est venue me chercher, on aurait juré qu’il avait un remords sur la conscience. La mort lui faisait une peur terrible.
– Cela ne prouve rien, déclara le premier. Je me souviens à ce propos d’une prédication que j’ai entendue à la ville, dans une salle où j’étais entré par hasard.
Le prédicateur disait qu’à l’article de la mort tous nos mérites d’honnêtes gens ne paraissent plus rien devant la justice du Tout-Puissant. C’est ce qu’a dû éprouver le père Baurat.
– Sans doute ; car sans les encouragements de ce jeune garçon, qui est venu ici par amitié pour Étienne, et qui a bien failli périr en route, le vieux aurait eu une triste fin.
– Dans le sermon dont je vous parle, reprit le premier interlocuteur d’un air pensif, on recommandait de ne pas attendre le dernier moment pour se préparer au grand voyage.
Personne ne répondit, et le groupe se dispersa lentement.
Une voisine avait emmené chez elle la petite Jenny ; une autre se chargea du pauvre Charles qui était littéralement à bout de forces, et plus impressionné peut-être que tous les autres assistants par ce lit de mort, le premier dont il se soit approché.
La brave femme, après lui avoir donné les premiers soins, l’engageait à se coucher pendant qu’elle ferait sécher et raccommoderait ses vêtements, lorsque arrivèrent au village deux guides de B., envoyés à la recherche du lycéen par sa mère, Mme Tuilier.
Prévoyant l’état dans lequel ils trouveraient le jeune imprudent, ces hommes avaient eu soin de se munir pour lui de chaussures et de vêtements de rechange.
Charles se laissa habiller comme dans un rêve ; et ce ne fut que soutenu par un bras vigoureux qu’il lui fut possible de marcher.
Heureusement les chemins étaient plus praticables et les guides en connaissaient parfaitement les détours. Avant midi Charles était dans les bras de sa mère qui avait passé une nuit d’angoisse terrible.
Ch. 4
Dix jours plus tard, nous retrouvons notre héros, pâle et affaibli par une bronchite assez bénigne, mais accompagnée d’une fièvre violente, quittant son lit pour la première fois depuis sa mémorable aventure.
Lorsque Étienne, mandé par dépêche, était arrivé à B., M. Tuilier l’avait accompagné au village et avait suivi avec lui le cercueil de son grand-père.
Puis il s’était occupé de la situation des orphelins.
– Je renoncerai à mes études, lui avait dit bravement Étienne, et vous prierai, monsieur, de me chercher une place qui me permette de subvenir aux besoins de ma petite sœur ; je désire ne pas recourir pour elle à la charité publique.
Mais M. Tuilier arrangea les choses de façon à rendre inutile ce généreux sacrifice.
Une fois la succession du père Baurat liquidée, il resterait, pensait-il, une petite somme qu’il conseilla d’employer à placer Jenny en pension jusqu’à ce qu’elle soit en âge de se suffire à elle-même par le travail.
Quant à Étienne, la bourse qu’il venait d’obtenir lui permettrait de poursuivre ses études sans frais. On décida également que le frère et la sœur se réuniraient aux époques de vacances chez les parents de Charles, à la grande satisfaction de ce dernier, est-il besoin de le dire ?
Quant au rôle qu’a joué Charles dans la scène suprême de la mort du vieillard, les voisins qui y assistaient l’ont raconté à Étienne ; il en remercia avec effusion son camarade, toujours vivement impressionné par ce souvenir.
– N’est-il pas vrai, mes enfants, dit Mme Tuilier, très émue elle-même, que vous reconnaissez en tout ceci la main bienfaisante de notre Père céleste, et que vos cœurs sont reconnaissants ?
– Il est pourtant une chose, dit Charles, dont il m’est difficile de prendre mon parti ; c’est de n’avoir pu, en arrivant le soir, tenir rigoureusement ma promesse.
– Cette promesse était téméraire, répondit Mme Tuilier, tu n’avais pas le droit de la faire ; nous ne pouvons pas plus disposer d’une manière absolue de notre temps et de nos personnes que des événements.
Mais le Seigneur, dans sa bonté, a fait tourner toutes choses à sa gloire, puisque tu es arrivé à temps pour faire entendre au vieillard mourant une parole qui l’a préparé à entrer dans l’éternité.
Je me demande si mes jeunes lecteurs auraient su comme Charles trouver dans leur mémoire les passages appropriés à la condition du moment ?
Enfants, pensez à cela en apprenant vos versets pour l’école du dimanche.
« Quand tu viendras, apporte le manteau que j’ai laissé à Troas chez Carpus, et les livres, spécialement les parchemins » 2 Timothée 4. 13.
VÊTEMENTS ET LIVRES
Il n’y a rien dans la vie, pour nous chrétiens, qui soit sans importance pour notre Dieu. Nous le voyons dans le verset ci-dessus. Là, Paul parle d’un manteau, de livres et de parchemins. À première vue, cette demande semble sans intérêt. Cependant, elle est dans la Parole éternelle de Dieu, donc significative.
Dieu se soucie de notre bien-être physique. Il nous donne à manger, mais aussi des vêtements pour que nous n’ayons pas froid en hiver. Nous voulons le remercier pour cela. En même temps, Dieu voit comment nous nous habillons. Nous sommes-nous déjà demandé quelle était sa volonté ? Ou suivons-nous sans réfléchir toutes les tendances de la mode ? En Romains 12. 2, il nous est dit : « Ne vous conformez pas à ce monde ». Cela inclut, entre autres choses, les vêtements que nous portons (1 Tim. 2. 9).
Notre bien-être spirituel est également important aux yeux de Dieu. Il nous a donné la Bible pour nourrir notre vie nouvelle. Nous Lui sommes reconnaissants pour sa Parole écrite, qui nous donne tout ce dont nous avons besoin pour notre foi ! Mais Dieu sait aussi ce que nous lisons, écoutons et regardons d’autre. La question se pose : les livres que je lis pendant mon temps libre sont-ils bénéfiques pour ma foi ? Ou est-ce que je m’occupe de beaucoup de choses inutiles, voire nuisibles ?
Le Seigneur Jésus veut nous aider dans ces deux domaines à nous comporter d’une manière qui plaise à Dieu.
D’après Näher zu Dir octobre 2024
« Que la parole du Christ habite en vous richement, vous enseignant et vous exhortant l’un l’autre en toute sagesse, par des psaumes, des hymnes, des cantiques spirituels, chantant de vos cœurs à Dieu » Colossiens 3. 16.
CHRÉTIENS HEUREUX
Les croyants sont souvent ridiculisés ou plaints parce que l’on pense que leur vie est monotone et sans joie. Cependant, le verset biblique d’aujourd’hui prouve exactement le contraire :
Jésus-Christ donne aux croyants une vie riche. En lisant la Parole de Dieu, ils découvrent combien leur Sauveur et Seigneur est grand et glorieux. Ils trouvent dans la Bible une richesse spirituelle qui les rend véritablement et durablement heureux.
Croire en Jésus-Christ ne signifie pas éteindre son esprit. Au contraire : grâce à la lecture régulière de la Bible, les chrétiens apprennent la sagesse divine, qui se reflète dans leur comportement quotidien (Jac. 3. 17).
Les gens qui croient au Seigneur Jésus ne mènent pas une vie dénuée de sens. Lorsqu’ils en ont l’occasion, ils font de bonnes œuvres. Certains proclament l’évangile de la grâce de Dieu, d’autres enseignent les croyants. Prier pour les autres est aussi une tâche importante pour les chrétiens.
La vie des rachetés n’est pas sombre. Ils ont de nombreuses raisons d’être heureux et reconnaissants. C’est pourquoi ils aiment chanter des cantiques de louange à la gloire de leur Seigneur. Ils peuvent se réjouir même dans la souffrance, car leur joie est ancrée au ciel.
La question se pose donc : Ne vaut-il pas la peine de devenir chrétien, même si cela nous coûte l’amitié du monde ?
D’après die gute Saat octobre 2024
« Jésus répondit : … je suis né pour ceci, et c’est pour ceci que je suis venu dans le monde, pour rendre témoignage à la vérité. Quiconque est de la vérité écoute ma voix » Jean 18. 37 et 38.
PEUR DE LA VÉRITÉ
Jésus a dit à ses disciples : « Je suis… la vérité » (ch. 14. 6). Maintenant, devant la justice romaine, Jésus déclare qu’Il est venu témoigner de la vérité. Alors le gouverneur Pilate lui pose la question : Qu’est-ce que la vérité ?
N’évite-t-il pas de découvrir la vérité ? Peut-être en a-t-il a peur ? Moi aussi, je ne suis pas étranger à la peur de la vérité :
– J’ai des douleurs depuis longtemps, mais je ne vais pas chez le médecin parce que j’ai peur du diagnostic.
– Je ne regarde plus mes relevés bancaires car je crains que les prélèvements aient été effectués, mais pas les virements.
– Je défends la théorie de l’évolution – non pas parce qu’elle est plus scientifique que le récit de la création, mais parce qu’elle prétend qu’il n’existe aucun Dieu créateur devant lequel je devrais rendre des comptes.
– J’évite les funérailles, ou les cimetières en général, parce que toute pensée de mort m’inquiète.
– Je refuse toute conversation ou toute pensée sur l’au-delà, sur le paradis et l’enfer.
Non, je ne vaux pas mieux que Pilate, moi aussi j’ai peur de la vérité. Mais suis-je plus intelligent que lui ? Suis-je prêt à affronter la vérité sur Dieu, Jésus-Christ et la vie après la mort ?
Je veux être courageux et faire face à la vérité. Jésus-Christ promet : « Vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous affranchira » (ch. 8. 32). Quelle perspective libératrice !
D’après die gute Saat octobre 2024
« Car les yeux de l’Éternel parcourent toute la terre, afin qu’il se montre fort, en faveur de ceux qui sont d’un cœur parfait envers lui. En cela, tu as agi follement ; car désormais tu auras des guerres » 2 Chroniques 16. 9.
DÉPENDRE CONTINUELLEMENT DE LA PAROLE DE DIEU
Ces paroles furent adressées au roi Asa par un prophète de Dieu, Hanani le voyant. Peu avant cela, Asa, par l’intervention remarquable de l’Éternel, avait vaincu une immense armée d’ennemis. Cette fois-ci, cependant, étant menacé de nouveau par l’ennemi, il fit une alliance impie avec le roi de Syrie, un pays païen. C’était de l’infidélité envers le Dieu d’Israël qui l’avait si merveilleusement aidé auparavant. Bien qu’Asa ait été en général un bon roi, son cœur n’était pas parfait envers Dieu.
Après cette défaillance, il rejeta la Parole de Dieu que lui donnait Hanani, emprisonna le voyant, puis fut impliqué dans de nouvelles guerres.
Oh, que nos cœurs puissent s’appuyer continuellement sur notre Dieu, et pas seulement de temps à autre ! L’alliance d’Asa avec une puissance du monde avait peut-être une bonne intention, et considérée par la majorité du peuple comme une bonne opération stratégique, et non pas comme un éloignement de Dieu ; cependant le regard de Dieu la voyait telle qu’elle était réellement.
Cela ne touche-t-il pas notre cœur de penser que Dieu, au ciel, cherche des personnes, sur la terre, qui montrent une confiance parfaite en Lui, Lui donnant par là l’occasion de montrer sa grande puissance en leur faveur ? Si nous manquons à montrer une telle confiance en Dieu, on ne peut pas savoir jusqu’où nous irons.
« Asa s’irrita contre le voyant, et le mit en prison ; car il était indigné contre lui à cause de cela. Et en ce temps-là, Asa opprima quelques-uns du peuple. » (ch. 16. 10). Ce qui peut paraître au début un peu de manque de confiance en Dieu peut bien avoir des conséquences désastreuses pour l’enfant de Dieu.
D’après the Lord is near août 1986
« Lui (Jésus), s’étant levé, reprit le vent et les flots agités : ils s’apaisèrent et le calme se fit. Il leur dit : Où est votre foi ? » Luc 8. 24 et 25.
LA TEMPÊTE APAISÉE
Puisque le Seigneur Jésus avait dit aux disciples de passer de l’autre côté du lac, il n’était pas possible qu’ils ne puissent pas atteindre l’autre rive. Une foi simple dans le Seigneur aurait calmé l’appréhension terrible des disciples. Mais nous aussi, nous sommes trop souvent coupables d’une telle incrédulité, bien que nous ayons sa Parole écrite qui nous montre que nos craintes et nos doutes n’ont pas de fondement.
Le Seigneur dort calmement alors que l’orage se lève et cause aux disciples tellement d’anxiété que, finalement, affolés, ils réveillent le Seigneur. Du moins ils avaient attendu que la barque se remplisse tellement d’eau que la situation apparaissait désespérée. Il y a là, évidemment, une allusion aux terribles troubles du résidu d’Israël quand il sera dans les angoisses de la grande tribulation ; cependant Luc n’insiste pas sur le tableau des dispensations, mais plutôt sur le principe moral de la pleine suffisance du Seigneur Jésus pour toutes les exigences de la foi, et aussi faible soit-elle.
Se relevant après le sommeil, le Seigneur Jésus ne prononce que quelques paroles, qui calment les éléments. C’est seulement de cette voix que nous avons besoin, quelque perturbées que soient nos circonstances, que ce soit le vent violent, les forces invisibles qui gonflent les vagues, ou les passages alarmants de trouble et de détresse.
C’est une question sérieuse que Jésus leur pose : « Où est votre foi ? ». Car la foi en Lui n’aurait pas de doute quant à son autorité sur la tempête, même quand Il était endormi. Ils s’étonnent de la grandeur de cet Homme qui commande aux vents et aux vagues. Si nous aussi sommes impressionnés par Lui, que ce soit au moins avec une foi entière dans sa Personne et sa parole.
D’après the Lord is near août 1986
« Et vous, vous avez l’onction de la part du Saint, et vous connaissez tout. Je ne vous ai pas écrit parce que vous ne connaissez pas la vérité, mais parce que vous la connaissez et qu’aucun mensonge ne vient de la vérité » 1 Jean 2. 20 et 21
LA VRAIE PIÉTÉ NE SE VANTE PAS
Une simple connaissance de l’Écriture ne confère pas en elle-même du discernement spirituel. Le jeune converti d’il y a six mois peut avoir plus de discernement spirituel que le croyant âgé qui connaît par cœur toutes les dispensations. En fait il n’est pas rare de rencontrer un jeune croyant qui, poussé par un certain instinct spirituel, cherche à se séparer de certaines formes de mondanité – alors qu’un croyant expérimenté lui conseille de ne pas être aussi pointilleux. Autrement dit, le sacrificateur âgé Éli envoie le jeune Samuel se recoucher.
Un frère a pu vivre au ciel depuis quinze ans, et avoir cependant très peu d’expérience chrétienne pendant tout ce temps ; car nous devons nous souvenir que l’expérience d’un chrétien n’est pas toujours l’expérience chrétienne. Dans certains cas, une longue expérience comme chrétien, au lieu de donner une vision claire, a eu pour effet de changer la lumière en ténèbres. Certaines formes de mondanité, qui étaient autrefois rejetées, sont maintenant tolérées.
Nous en arrivons alors à cette conclusion : l’âge et l’expérience n’ont de valeur que s’ils ont contribué à ce qu’on soit enseigné par Dieu. Si quelqu’un a acquis de l’expérience dans cette Présence sainte, où ne brille pas la lumière de la gloire terrestre, il sera envoyé du ciel vers les croyants, et sera une lumière pour ceux qui sont assis dans les ténèbres et dans la région de l’ombre de la mort. Mais si l’expérience est autre, elle ne vaudra rien pour donner la direction céleste à d’autres au mauvais jour.
D’après the Lord is near août 1986
« Que les femmes âgées soient, dans toute leur manière d’être, comme il convient à de saintes femmes : ni médisantes, ni asservies à beaucoup de vin, enseignant ce qui est bon » Tite 2. 3.
CONSEILS AUX SŒURS ÂGÉES
Notre merveilleux Sauveur et Seigneur nous a donné dans sa Parole de nombreux enseignements, simples mais riches. Obéir fidèlement et avec amour pour Lui à ses directives apportera de l’honneur à son nom précieux et de la bénédiction pour nous. Il y a un rôle spécifique pour chacun dans le service chrétien. Nous avons, chacun de nous, notre place précise où nous pouvons faire briller notre lumière.
Ici nous regardons aux sœurs âgées dans les assemblées. L’apôtre Paul exhortait Tite à insister sur leur conduite, en particulier en relation avec les choses saintes. Les questions concernant le Seigneur et les siens doivent être traitées selon sa sainteté et sa grâce. Il est insisté sur le fait d’être droit, de ne pas donner une mauvaise impression par la conduite ou dans la conversation. Qu’il est beau d’observer des sœurs ayant un esprit paisible et doux ! Elles sont des piliers dans la maison de Dieu.
Les attaques de Satan se concentrent souvent sur le témoignage et la conduite de nos sœurs. Être asservies à beaucoup de vin peut ne pas être un problème pour beaucoup de nos sœurs. Cependant, le danger d’être asservies à d’autres choses qui nous dominent, des choses autres que l’Esprit de Dieu, est bien réel. L’apôtre met en garde : Tenons-nous devant le Seigneur, et voyons quel est le problème particulier.
La dernière exhortation, c’est que les sœurs âgées « enseignent ce qui est bon ». Quelle belle occupation pour elles – être occupées avec des sœurs plus jeunes, les enseigner à partir de leur propre expérience et de leur marche avec le Seigneur. C’est seulement quand nous avons nous-mêmes été enseignés par le Seigneur que nous pouvons enseigner les autres à appliquer les principes divins dans notre vie, dans nos foyers, et dans l’assemblée – ces sphères tellement liées entre elles. Nous ne devons pas séparer nos foyers de nos assemblées. Quel rôle vital ont nos sœurs âgées pour appliquer cette vérité bénie !
D’après the Lord is near août 1986
« Qui est l’homme qui prenne plaisir à la vie et qui aime les jours pour voir du bien ? Garde ta langue du mal, et tes lèvres de proférer la tromperie » Psaume 34. 12 et 13.
GARDER SA LANGUE, DÉBUT DE LA SAGESSE PRATIQUE
Cette question interroge chacun de nous. Aimez-vous la vie ? Voulez-vous vivre beaucoup de jours, et voir le bien ? Est-ce le bien que vous cherchez ? Voici les directives pour vous assurer ces bénédictions « Garde ta langue du mal, et tes lèvres de proférer la tromperie ». Cela ne commence pas ici par mon cœur, mais par ma langue : « Garde ta langue ». Et cela, c’est difficile. Qu’en pensez-vous ? Nous savons tous comme il est difficile de garder sa langue. Mais cela est dit ici. Désirez-vous voir du bien ? Je reconnais les gens qui désirent le bien, par la manière dont ils gardent leur langue.
Et maintenant, pourquoi faut-il garder sa langue ? Eh bien, je crois que le chapitre 6 de l’évangile de Luc répond à cette question : « L’homme bon, du bon trésor de son cœur, produit ce qui est bon, et l’homme mauvais, du mauvais trésor, produit ce qui est mauvais : car de l’abondance du cœur, la bouche parle » (v. 45). Ce qui remplit réellement mon cœur viendra sur ma langue. Et vous pouvez donc toujours dire de quoi mon cœur est occupé, parce que j’ai une langue. Je ne peux pas vous tromper longtemps. Si un homme ne manque pas en paroles, c’est un homme parfait. Je suis tout à fait certain que je ne suis pas cet homme. Mais je pense que c’est magnifique de trouver un tel homme. Le connaissez-vous ? Moi-même je ne m’attends pas à le rencontrer. Qu’on puisse le trouver en vous.
Un fils se plaignait une fois à son père du mal dans le monde. Le vieillard lui dit : Améliore le monde par un homme, John, c’est-à-dire : Commence à te corriger toi-même. Quel homme sage !
D’après The Lord is near août 1986
« Certes, je redemanderai le sang de vos vies… de la main de l’homme ; de la main de chacun, de son frère, je redemanderai la vie de l’homme. Qui aura versé le sang de l’homme, par l’homme son sang sera versé ; car à l’image de Dieu, il a fait l’homme » Genèse 9. 5 et 6.
LE DÉCLIN DES GOUVERNEMENTS
Dans les jours précédant le déluge, Dieu n’avait pas établi un gouvernement. L’homme, ayant écouté l’ennemi et s’étant rebellé contre Dieu, fut chassé hors du jardin et laissé à lui-même, pour ainsi dire, pour faire l’expérience des résultats du péché, sans loi ou punition pour la transgression – même le meurtrier n’était pas puni. L’homme est-il retourné à Dieu, d’où découlent toutes les bénédictions ? Hélas, au lieu de cela, nous lisons que « toute l’imagination des pensées de son cœur n’était que méchanceté en tout temps » et que « la terre était corrompue devant Dieu, et la terre était pleine de violence » (Gen. 6. 5 et 11). Quel commentaire sur l’illusion de quelques jaseurs modernes qui parlent de la bonté naturelle de l’homme, et disent que si l’homme était laissé à lui-même au lieu d’être puni, il serait bon !
Mais Dieu, qui connaît le cœur de tous les hommes, lorsqu’Il amène Noé et sa famille sur la terre nettoyée, dit, en relation avec le sacrifice de bonne odeur de Noé : « Je ne maudirai plus de nouveau le sol à cause de l’homme, car l’imagination du cœur de l’homme est mauvaise dès sa jeunesse » (Gen. 8. 21). Aussi, en vue de repeupler la terre sur laquelle la famille de Noé devait se multiplier, et à cause de la nature inchangée de l’homme, Dieu établit un gouvernement avec le droit de discipliner, même jusqu’à la mort. L’abolissement de la peine capitale est donc un mépris de ce que Dieu a établi pour le bien de l’homme dans sa condition irrégénérée. Il affaiblit le gouvernement ordonné ; c’est le prélude des conditions terribles qui arriveront bientôt sur la terre, quand le soleil et la lune (les gouvernements suprêmes et délégués) et les étoiles (les hommes en vue dans le pouvoir) seront écrasés dans un renversement terrible.
D’après The Lord is near septembre 1986
« Le vent leur était contraire » Marc 6. 48.
LE RISQUE DE DOUTER
Douze hommes étaient acharnés sur leurs rames, vers 3 heures du matin, frappant désespérément l’eau dans l’obscurité, essayant d’amener leur barque au rivage malgré le vent contraire et les hautes vagues. Ils avaient la journée de la veille avait été bien remplie ; et maintenant, en plus de tout, ils luttaient au cours de cette nuit d’orage après les longues heures de travail, essayant d’avancer contre le grand vent qui les fouettait sans merci et sans cesse, soulevant furieusement la mer.
Pourquoi le Seigneur avait-Il permis que tout cela leur arrive, alors que c’était Lui qui les avait envoyés à l’autre rive du lac contre leurs souhaits ? Ils n’avaient d’abord pas voulu aller, mais Il les avait contraints de monter dans la barque et de partir (v. 45). Ne savait-Il pas qu’ils étaient déjà fatigués et chargés après une longue journée ? Ne savait-Il pas que l’orage arrivait ? N’aurait-Il pas pu empêcher ce grand vent de souffler ? Alors, pourquoi permet-Il à ce vent terrible de les harasser continuellement quand ils sont là dehors sans autre raison que d’accomplir la mission qu’Il leur a assignée ? Pourquoi continuer à se battre plus longtemps ? Ils sont en tout cas à bout de forces ; pourquoi ne pas renoncer et retourner à l’endroit d’où ils viennent ? Il serait facile d’aller à la dérive avec le vent. Il ne nous voit pas ici, de toutes manières, et ne cherche pas à faire quoi que ce soit pour nous aider.
Ces pensées, et beaucoup d’autre semblables, nous traversent l’esprit quand les vents sont contraires. Le diable est toujours occupé dans ces moments-là à inonder notre esprit avec toutes sortes de pensées, de crainte que nous nous souvenions des très grandes et précieuses promesses, que nous appuyions notre cœur sur Lui, et prenions refuge sous l’ombre de ses ailes jusqu’à ce que les calamités soient passées (cf. Ps. 57. 1). Car Lui-même a dit : « Voici, je suis avec vous tous les jours ».
D’après The Lord is near septembre 1986
« Ce ne sont pas les gens en bonne santé qui ont besoin de médecin, mais ceux qui se portent mal. Je ne suis pas venu appeler des justes, mais des pécheurs à la repentance » Luc 5. 31 et 32.
LE SALUT N’EST PAS POUR LES PROPRES JUSTES
De nombreuses personnes sont perdues pour l’éternité parce qu’elles sont trop bonnes. Trop bonnes ? Oui, trop bonnes, trop bien élevées, trop droites, trop respectables, trop honorables pour avoir besoin d’un Sauveur !
Vous demanderez peut-être : N’est-ce pas juste, pour tous les hommes, d’être honorables, et respectables, et amicaux ? Certainement ! Mais quand vous avez toutes ces qualités sans Dieu, quand elles ne sont que le résultat de vos propres forces et de votre caractère aimable, alors vous êtes encore morts aux yeux de Dieu, morts spirituellement, et malgré toute votre intégrité, perdus pour l’éternité. Les choses mentionnées ne sont pas mauvaises en elles-mêmes – au contraire ; mais se confier en elles sans être né de nouveau, sans amener Dieu en elles, c’est de l’indépendance et de la propre volonté. Un homme propre-juste peut faire de très bonnes choses, mais il ressemble à un ramoneur s’occupant de linge propre.
C’est seulement celui qui sait qu’il a quelque chose de faux en lui, ou qui est malade, qui va chez le médecin. Si quelqu’un croit qu’il est en bonne santé, cela ne prouve pas qu’il n’ait pas en lui quelque maladie cachée. Ne savez-vous pas encore que votre âme est malade ? Vous avez besoin du salut pour votre âme si vous ne voulez pas être perdu pour l’éternité. Le Seigneur Jésus n’est pas venu appeler des justes, mais des pécheurs, à la repentance. C’est là le chemin du salut pour toute âme malade.
Allez à Lui aujourd’hui, avec toute votre justice décrite par Dieu comme des vêtements souillés (És. 64. 6), et confessez-Lui vos péchés. Le Seigneur Jésus vous appelle aujourd’hui à la repentance. Ne répondrez-vous pas à son appel ? Ou êtes-vous de ceux qui n’ont jamais besoin d’un médecin ? Venez, nous sommes en souci pour les gens qui se croient bons !
D’après The Lord is near septembre 1986
« Ne rendez pas mal pour mal, ni outrage pour outrage, mais au contraire bénissez, parce que vous avez été appelés à ceci, c’est que vous héritiez de la bénédiction » 1 Pierre 3. 9.
GARDER FERMEMENT SA LANGUE DE FAIRE DU MAL
Nous devons apporter de la bénédiction aux autres. Si ma langue n’apporte pas de la bénédiction à d’autres, c’est bien dommage, parce qu’un chrétien a été infiniment béni par Dieu, et qu’il est laissé par Dieu dans ce monde pour être une bénédiction pour d’autres. Certains me disent : Tous ces psaumes sont pour les Juifs. L’apôtre Pierre ne les laisse pas tous aux Juifs. Il était plus sage que cela. Je suis certain que ce sera une chose très utile pour notre âme si nous tenons compte de ce qu’il dit. L’homme qui permet à sa langue d’agir à tort sera retranché dans le jour où le Seigneur Christ régnera comme le roi de justice, et où la justice jugera tout mal sans délai.
Mais même maintenant, dans le gouvernement de Dieu, si je ne suis pas soigneux en ce qui concerne ma langue, je peux être amené sous sa discipline. La semence que je sème produira certainement une moisson correspondante plus tard, et il en sera de même de ce que vous semez. Je parle très franchement, car je me déplace beaucoup parmi les croyants, et je ne pourrais pas vous dire le mal qui est fait par un langage sans retenue et des paroles proférées qui ne sont pas profitables. Que Dieu nous donne à tous d’être plus soigneux !
Comme croyant, je ne dois pas me permettre de dire ce qui n’est pas profitable. « Qu’aucune parole inconvenante ne sorte de votre bouche, mais celle qui est bonne, propre à l’édification selon le besoin, afin qu’elle communique la grâce à ceux qui l’entendent » (Éph. 4. 29). Toute conversation, soit vous apporte de la grâce, ou vous corrompt. Je ne crois pas que nous devions repousser le tranchant acéré de la Parole de Dieu à cet égard.
Pensez à Jésus. Il allait et venait, faisant du bien. Ce que le psalmiste, par l’Esprit, nous dit avec insistance, c’est ce que notre Seigneur béni Lui-même a illustré dans tout son chemin terrestre généreux.
D’après The Lord is near septembre 1986
« Car je suis assuré que ni mort, ni vie, ni anges, ni pouvoirs, ni choses présentes, ni choses à venir, ni puissances, ni hauteur, ni profondeur, ni aucune autre créature ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu, qui est dans le Christ Jésus notre Seigneur » Romains 8. 38 et 39.
SÉCURITÉ : LE CHEMIN DU SALUT
Le Seigneur Jésus est allé à la croix du Calvaire « amené comme un agneau à la boucherie » (És. 53. 7). Là Il « a souffert une fois pour les péchés, le juste pour les injustes, afin de nous amener à Dieu » (1 Pier. 3. 18). Il « a été livré pour nos fautes et a été ressuscité pour notre justification » (Rom. 4. 25). Ainsi Dieu ne néglige pas les revendications de sa justice contre le péché quand Il justifie le pécheur qui croit en Jésus (cf. Rom. 3. 26), parce que Jésus en a payé toute la juste peine.
– Croyez-vous au Fils de Dieu ? S’il en est ainsi, alors Dieu vous fait bénéficier de la pleine valeur du sacrifice de Jésus.
Cela n’est-il pas une voie extraordinaire de salut, digne de Dieu Lui-même ? Son amour, la gloire de son Fils précieux, et le salut du pécheur sont liés. Quelle abondance de grâce et de gloire, que le Fils même de Dieu ait accompli toute l’œuvre, et reçoive toute la louange, et que vous et moi, croyant en Lui, nous recevions toute la bénédiction !
Mais vous demanderez peut-être : Pourquoi est-ce que je n’ai pas l’assurance de mon salut ? Si mes sentiments me permettent de dire, un jour, que je suis sauvé, ils vont probablement anéantir tout espoir le lendemain. Je suis comme un bateau battu par la tempête, qui ne sait plus où jeter l’ancre. C’est là qu’est votre erreur. Avez-vous jamais entendu parler d’un capitaine qui essaie de jeter l’ancre de son bateau en la fixant à l’intérieur du navire ? L’ancre doit être accrochée à quelque chose de ferme en dehors du bateau. Il se peut que vous compreniez que seule la mort de Christ vous donne la sécurité, mais que vous pensiez que c’est ce que vous ressentez intérieurement qui vous donne l’assurance. Mettez votre confiance en Jésus Christ et en ce qu’Il a fait, et non pas sur vous-même et sur vos sentiments.
On était en décembre. Quelques semaines encore et les examens, toujours si redoutés, allaient avoir lieu au collège de St-Winifred, lorsqu’un jour Walter Evson, élève de treize ans, s’élança à midi tout joyeux hors de la salle d’études pour annoncer qu’on avait congé le lendemain.
– Hourra ! s’écria son ami Kenrick, mais pour quelle raison ?
– Le docteur Lane vient de recevoir un télégramme de Somers qui est admis à Cambridge, et il a été si content qu’il nous a donné congé.
– Brave Somers ! Eh bien ! que ferons-nous de notre congé ?
– Oh ! j’ai depuis longtemps un plan en tête, Ken ; j’aimerais que tu viennes avec moi au sommet de l’Appenfell.
– Oh ! oh ! mais c’est horriblement loin, et personne n’y va en hiver.
– Raison de plus, ce sera d’autant plus glorieux. Il y a si longtemps que j’ai envie de battre ce vieil Appenfell.
Je suis sûr que nous y parviendrons, nous avons toute une journée devant nous.
– Mais penses-tu que nous puissions aller nous deux seulement ?
– Oh! non, nous demanderons à Power.
– Si tu veux, dit froidement Kenrick, un peu jaloux de l’amitié qui s’était établie entre Walter et Power.
Power consentit joyeusement à se joindre aux deux amis.
– J’aimerais bien emmener Eden.
– Eden ? répéta ironiquement Kenrick.
– Pauvre petit ! dit Walter en souriant tristement, pas étonnant qu’il n’avance pas, si chacun le méprise.
– Oh ! dis-lui seulement de venir.
– Merci, Ken, mais j’y réfléchis, c’est trop loin pour lui. Maintenant, allons commander quelques sandwiches et faisons nos provisions.
Walter, Power et Kenrick durent employer toutes leurs forces pour atteindre la cime de l’Appenfell : la montagne semblait étaler devant eux une succession de collines, et à mesure qu’ils en gravissaient une ils en découvraient de nouvelles.
Enfin ils atteignirent les rochers brillamment colorés par la mousse d’émeraude ou le lichen doré qui témoignaient de la proximité du sommet, et Walter, arrivé le premier, après s’être reposé quelques minutes, redescendit pour aider ses deux camarades, moins accoutumés que lui aux excursions dans les montagnes.
Une fois sur la cime, ils s’assirent pour prendre leur frugal repas, causant gaiement et jouissant de la splendeur du paysage qui les environnait.
– Power, dit Walter quand il y eut un silence dans la conversation, il y a bien longtemps que je voudrais te demander un service.
– Il est accordé d’avance, Walter, puisque c’est toi qui le demandes.
– Ce n’est pas sûr, c’est une faveur très sérieuse et qui n’est pas pour moi ; en outre tu la trouveras ennuyeuse.
– Plus tu me demanderas, plus je verrai que tu as confiance en mon amitié, Walter, et si cette faveur est désagréable, voici le moment et le lieu d’en parler.
– Je parie cependant que tu hésiteras.
– Mais qu’est-ce donc ? tu m’intrigues.
– Veux-tu permettre au petit Eden d’aller travailler dans ta chambre ?
– Mais oui ! si tu le désires, répondit Power.
C’était en effet une bien grande faveur.
La chambre de Power était un véritable sanctuaire ; il l’avait si bien meublée que, lorsqu’on y entrait, on y voyait toujours quelque jolie gravure ou quelque objet de bon goût ; c’était son orgueil et son plaisir de venir s’y asseoir avec quelques-uns de ses meilleurs amis ; aussi la proposition qui venait de lui être faite, de permettre à un petit gamin comme Eden d’y venir librement, était-elle en quelque sorte une surprise.
Cependant c’était en grande partie dans l’intérêt de Power que Walter s’était aventuré à le faire.
Le défaut principal de Power était une extrême recherche du bon goût et une espèce de dédain qui le rendait impopulaire dans le collège ; l’habitude de penser aux autres avait fait deviner à Walter qu’il serait bon de tourner vers les intérêts généraux de l’école cette indifférence épicurienne et cet égoïsme qui ternissaient le caractère de ce jeune homme, d’ailleurs si attrayant et affectueux, malgré sa réserve habituelle.
– Ah ! dit tristement Walter, tu es comme Kenrick ; vous autres prêtres et lévites vous ne voulez pas toucher à mon pauvre petit voyageur blessé.
– Mais je ne sais pas ce que je pourrais faire pour lui, dit Power, je ne saurais pas de quoi lui parler.
– Oh ! oui, tu pourrais bien lui parler si tu voulais ; tu ne sais pas quelle reconnaissance il te témoignerait pour la moindre marque d’intérêt. Il a été honteusement tourmenté, le pauvre enfant, j’ose à peine vous dire toutes les choses que ce grand brutal de Harpour lui a faites.
Il est venu ici brillant et enjoué, gracieux et innocent, et maintenant… Il ne put finir la phrase, la voix lui manqua, mais il se remit et ajouta avec plus de calme :
– Tout cela, rappelez-vous en bien, a été fait ici, à St-Winifred, et quand je pense à tout ce que je serais moi-même devenu sans… sans un ou deux amis, mon cœur saigne pour lui.
Si je pouvais avoir une chambre à moi, il ne serait pas le seul qui la partagerait. Je me suis si bien trouvé d’apprendre mes leçons dans celle de M. Percival que je donnerais je ne sais quoi pour rendre le même service à quelqu’un d’autre.
– Walter, dit Power, je le lui demanderai dès que nous rentrerons à St-Winifred.
– Vraiment ! Oh ! merci, tu es bien aimable. Je suis sûr que plus tard tu ne t’en repentiras pas.
Power et Kenrick trouvèrent tous les deux que leur nouvel ami, quoiqu’il eût passé bien peu de temps à St-Winifred, leur enseignait d’importantes leçons.
Ils n’avaient, ni l’un ni l’autre, reconnu auparavant la vérité de ce que Walter paraissait si bien comprendre, c’est-à-dire qu’ils étaient en quelque mesure responsables des occasions qu’ils laissaient échapper, d’aider et d’encourager leurs plus jeunes camarades.
Ils n’avaient jamais cherché à alléger le fardeau qui pesait sur quelques-uns des petits garçons de St-Winifred, aussi étaient-ils vivement surpris d’entendre Walter parler, avec du remords dans le cœur, d’un enfant qui n’avait aucun droit spécial à sa protection, mais qu’il aurait pu peut-être arracher à la mauvaise voie et aux chagrins qui en résultent.
Le sentiment d’un devoir négligé commençait à naître en eux.
Ils restèrent quelques moments silencieux ; puis Kenrick, secouant sa rêverie, leur montra les collines inférieures en disant :
– Regardez ces magnifiques nuages ; comme ils s’élèvent sur la colline en énormes masses arrondies !
– Oui, dit Power, ne dirait-on pas à les voir l’attaque d’une cavalerie géante ?… Walter, mon cher, qu’as-tu donc, tu as l’air si effrayé ?
– Non, répondit Walter, je ne suis pas effrayé. Mais, dites-moi, supposez que ces nuages que nous voyons s’amonceler ne s’éclaircissent pas, croyez-vous que nous pourrons retrouver notre chemin ?
– Je ne sais pas, je pense que oui, dit Kenrick d’un ton indécis.
– Ah ! Ken, tu n’as pas autant d’expérience que moi des brouillards de montagne. Nous pouvons retrouver notre route, mais…
– Tu veux dire, reprit Power avec un calme étrange, qu’il y a autour de nous de nombreux précipices et que plusieurs fois des bergers se sont perdus sur ces collines.
– Espérons que le brouillard s’éclaircira ; mais levons-nous et secouons ces mauvais présages.
– Certainement, remarqua Kenrick, des attaques de cavalerie géante sont très intéressantes en leur temps, mais…
Ch. 2. Dans les nuages
Les jeunes gens quittèrent à la hâte le vaste plateau aux couleurs variées qui forme le sommet de l’Appenfell et se trouvèrent bientôt sur l’herbe rase que de récentes gelées avaient rendue glissante.
Pendant ce temps, les épaisses masses de nuages blancs s’amoncelaient au-dessous d’eux, semblables à des bastions gigantesques.
En les voyant si pressés les uns contre les autres, on avait peine à croire qu’un éclair pût les traverser ou que les coups du plus violent orage pussent les dissiper.
Cependant les pics eux-mêmes n’étaient pas enveloppés, le soleil les éclairait encore, et quand les trois amis s’arrêtèrent pour reprendre haleine, la cime se trouvait dans l’atmosphère brillante et pure et se dressait comme une île au-dessus des vagues blanches et silencieuses.
Peu à peu et presque insensiblement, les nuages montèrent, atteignirent les cimes, les environnèrent dans les plis d’un épais brouillard, s’étendirent au-dessus de leurs têtes et autour de leurs bases, les enveloppèrent d’un linceul funéraire.
Ils ne virent plus rien alors que des masses humides de vapeur ; la direction de leur marche était devenue tout à fait incertaine.
Kenrick s’était contenté de dire au maître qui leur avait donné la permission de s’absenter qu’ils comptaient faire une grande promenade ; il n’avait pas parlé de l’Appenfell, non pas par manque de franchise, mais parce qu’il désirait que leur essai ne soit pas connu dans le cas où il échouerait.
S’il avait fait connaître le but de leur excursion, aucun maître ne leur aurait permis d’aller de ce côté-là sans prendre un guide.
Car l’ascension de l’Appenfell, dangereuse en été même pour ceux qui en connaissaient les sentiers et devenait en hiver une entreprise presque insensée.
En se mettant en route, les jeunes gens n’avaient eu aucune idée du danger qu’ils pouvaient courir. Voyant que le matin promettait un jour clair et pur, ils n’avaient pas songé à la possibilité des brouillards ou des orages.
La position dans laquelle ils se trouvaient était de nature à ébranler le cœur le plus ferme : entourés de tous côtés de nuages impalpables, ils ne pouvaient distinguer à trois pas devant eux, même les plus grands objets.
Pour se voir l’un l’autre, ils étaient obligés de se rapprocher, et Kenrick, s’étant éloigné de quelques pas, ils ne purent le retrouver qu’au son de la voix.
Ils descendaient en silence, essayant de se cacher mutuellement la terreur qu’ils éprouvaient, mais le tremblement que les rapides battements de leurs cœurs imprimaient à leur respiration témoignait suffisamment que tous les trois comprenaient l’imminence du danger.
L’Appenfell était une de ces montagnes, assez communes en Angleterre, qui se termine d’un côté par un précipice sans fond et de l’autre descend en pente douce vers la plaine.
Elle offrait cependant une particularité assez frappante : au point où le large mur de rochers s’élève à pic des profondeurs d’un précipice, se trouve une chaîne latérale qui court à travers la vallée et relie Appenfell à Bardlyn, colline beaucoup moins élevée, vers laquelle cette chaîne conduit par une pente graduelle.
Cette route portait le nom significatif du Rasoir et elle était si étroite qu’à peine y pouvait-on passer.
Quelques bergers accoutumés aux montagnes dès leur enfance la traversaient de temps à autre, mais nul voyageur aurait jamais songé à en braver les dangers, car la profondeur était suffisante pour faire tourner la tête la plus solide, et un seul faux pas, eût infailliblement conduit à une mort effroyable.
Les parois de ce passage singulier étaient si perpendiculaires que l’étroite vallée située au-dessous n’avait, de mémoire d’homme, pas été foulée par un pied humain.
Pour ajouter à l’effroi qu’inspirait le Rasoir, on racontait qu’un berger y étant tombé par un orage d’été, son corps était devenu la proie des aigles et des chats sauvages.
On distinguait encore un point d’une blancheur incertaine sur l’herbe rase, et le plus brave montagnard frissonnait lorsque, en plongeant ses regards dans le sombre abîme, il reconnaissait les restes mortels d’un de ses semblables.
– Es-tu certain que nous sommes sur le bon chemin, Walter ? demanda Power en affectant un ton d’indifférence.
– J’en suis sûr, répondit Walter en sortant de sa poche une petite boussole de cuivre, compagne inséparable de ses courses. La baie est à l’ouest et je suis sûr de la direction générale.
– Mais je crois que nous tirons beaucoup trop sur la droite, Walter, dit Kenrick.
– Écoutez, dit Walter en s’arrêtant subitement, nous sommes entre deux dangers : à droite nous avons les précipices de Bardlyn, à gauche les pentes de l’Appenfell, pas de précipices, mais…
– Je sais à quoi tu penses… aux anciennes mines ?
– Oui, C’est pourquoi j’ai été plutôt à droite ; je crois que nous ne courons guère le risque de tomber dans le précipice, car j’imagine que nous le découvrirons quand nous en serons très rapprochés, mais il y a trois ou quatre vieilles mines dont nous ne connaissons pas exactement la situation.
– Au nom du ciel, que faire ! s’écria Power, en s’arrêtant comme pour rendre plus évidente l’intensité du péril. En ce moment nous ne pouvons distinguer notre route, et la nuit va venir. En plus, il fait terriblement froid maintenant.
– Avant de continuer, décidons ce qu’il y aurait de mieux à faire, dit Kenrick. Toi, Walter, quel est ton avis ?
– Nous n’avons guère que deux choses à faire, marcher, en nous confiant en Dieu qui peut nous sauver, ou bien rester ici jusqu’à ce que le brouillard s’éclaircisse.
– Impossible, dit Kenrick. J’ai vu le brouillard rester sur l’Appenfell plusieurs jours de suite.
– De plus, dit Power, si nous restons ici, la nuit arrivera. Une nuit sur l’Appenfell, sans nourriture et sans abri, avec la chance d’y rester indéfiniment… la phrase se termina par un frisson.
– Oui, c’est vrai, je ne sais trop ce que nous serions demain matin, dit Kenrick ; en avant malgré tout ! mieux vaut marcher que courir le risque d’être gelés et de mourir de faim.
Ils avancèrent à pas tremblants, au milieu des nuages, quand soudain Walter s’écria d’une voix agitée :
– Halte ! Dieu seul sait où nous sommes ! L’abîme est près de nous ! Halte ! Que Dieu nous garde !
– Mais il est presque quatre heures, dit Kenrick avec impatience en tirant sa montre et la rapprochant de ses yeux pour distinguer l’heure ; bientôt il ne fera plus jour et toute chance sera perdue. Mieux vaut nous hâter. Si nous nous arrêtons ce sera évidemment…
– La mort ! acheva Power.
– Un instant ! silence ! dit Walter et, soulevant un large quartier de roche, il le roula devant lui de toute sa force.
La pierre bondit ; on entendit le bruit des cailloux et de la terre qu’elle entraînait dans sa chute, le son sourd d’un corps pesant qui tombait, et pendant plusieurs minutes une succession de craquements éloignés, qui faisaient résonner les monts environnants ; enfin le fragment de rocher tourbillonna dans l’abîme et se brisa contre les parois du précipice.
– Que Dieu nous garde ! s’écria Walter en éloignant précipitamment ses deux camarades, nous sommes sur le bord de l’abîme ! Nous ne pouvons avancer : chaque pas nous conduirait à la mort !
Une pause d’indescriptible terreur suivit ces paroles ; tous les trois se sentaient paralysés ; Power et Kenrick, pâles comme la mort, s’assirent désespérés.
– Ne vous laissez pas abattre, amis, leur dit Walter, qu’ils regardaient avec anxiété ; notre seule chance de salut, c’est de garder notre sang-froid.
Je crois que nous ferions mieux de rester ici jusqu’à ce que le brouillard se soit éclairci. N’aie pas peur, Ken, continua-t-il en pressant la main du jeune garçon, il ne nous arrivera que ce que Dieu voudra.
– Mais la nuit, murmura Kenrick de plus en plus épouvanté, pensez à une nuit ici ! Le brouillard et le froid, la faim et l’obscurité ! Oh! quelle horrible situation ! Oh ! si nous pouvions avoir de la lumière ! cria-t-il avec désespoir, je mourrai si nous n’avons pas de lumière !
– Mon Dieu, donne nous de la lumière ! s’exclama Walter, dont l’écho répéta la voix.
Alors tous les trois tombèrent à genoux et cachèrent leurs figures dans leurs mains en élevant leurs cœurs vers Celui qu’ils savaient près d’eux, quoiqu’ils fussent seuls au milieu du brouillard qui montait, montait toujours plus !
Soudain, comme si un ange leur avait été envoyé pour déchirer le brouillard, le vent soufflant du ravin se fraya un étroit passage et un rayon de lumière tremblante, jaillissant sur eux à travers les replis blancs de ce rideau de mort, leur permit d’apercevoir la crête de l’immense précipice et les sombres abords de la colline de Bardlyn.
En d’autres circonstances, ils auraient salué d’un cri d’enthousiasme le panorama de la vallée et de la montagne que leur offrait celle large déchirure, mais en ce moment de terreur ils n’avaient d’autre pensée que celle de sauver leur vie.
– De la lumière ! s’écria Walter en se relevant vivement. Dieu soit béni ! Peut-être le brouillard va-t-il se dissiper !
Mais son espoir était trompeur ; dans la direction qu’ils devaient suivre tout était sombre et le brouillard vint lentement combler la déchirure que le vent avait faite.
– Savez-vous que nous sommes tout près du Rasoir ? dit Walter, qui seul conservait son courage, l’habitude l’ayant familiarisé avec les dangers des montagnes.
Si vous le voulez, nous essaierons de traverser le Rasoir, nous ne pouvons nous tromper de chemin, et quand une fois nous serons à Bardlyn, il sera tout aussi facile de retrouver la route de St-Winifred que de traverser la cour du collège.
– Traverser le Rasoir ! dit Kenrick, mais il n’y a que les bergers qui osent le faire ?
– C’est vrai, mais ce que l’homme a fait, l’homme peut le faire : c’est là notre seul espoir.
– Pas pour moi ! pas pour moi ! dirent-ils ensemble.
– Alors, écoutez ! Ce serait dangereux sans doute, mais tandis que nous causons, la nuit arrive.
Vous deux, restez ici, je traverserai le Rasoir, et si je le passe sain et sauf je serai tout de suite au village où je pourrai trouver quelques hommes pour venir vous chercher. Comprenez-vous ? Si vous ne voulez pas, je resterai avec vous.
– Oh! Walter, Walter, n’essaie pas, s’écria Power, il y a trop de danger !
– Il fait plus clair que de ce côté-ci, dit Walter, et je n’ai pas peur ; nous mourrons de froid et de faim si nous passons la nuit ici ; rappelez-vous qu’il ne nous reste que quelques sandwiches.
– Oh ! mon cher Walter, tu ne peux pas aller ! Tu ne sais pas comme le Rasoir est effrayant ! J’ai entendu des gens dire qu’ils n’y passeraient pas pour tout l’or du monde.
– Power, ne me retiens pas, j’y suis résolu. Adieu Power, adieu Ken ! et il serra leurs mains. Si je traverse le Rasoir, dans une heure et demie au plus je serai vers vous.
Adieu encore, que Dieu vous garde ! Priez pour moi, mais ne craignez rien !
Walter s’arracha d’auprès d’eux, ils le virent traverser la place où le brouillard était le moins épais et poser un pied ferme sur l’étroit sentier du Rasoir.
Ch. 3. Sur le Rasoir
Le brave enfant savait bien que le sort de ses deux amis, aussi bien que le sien, dépendait de son calme et de sa prudence ; s’arrêtant un instant pour voir s’il aurait assez de lumière, il se retourna, cria à ses camarades quelques paroles d’encouragement et s’avança hardiment.
Il était accoutumé aux hauteurs vertigineuses, sa tête n’avait jamais tourné en regardant au fond des précipices de St-Winifred ou de Semlyn, mais son cœur battit violemment lorsqu’il sentit que chaque pas pouvait le conduire à la mort, et que la force qui l’avait soutenu pendant quelques instants devait se prolonger encore vingt longues minutes, le moins de temps qu’il pût mettre à effectuer ce trajet.
La solitude était effrayante ; au bout de trois minutes il eut perdu de vue ses amis, il était seul au milieu des montagnes immenses sur ce terrible passage ; pas un œil pour le voir s’il glissait et tombait en se fracassant sur les rochers muets : cette pensée s’empara de lui, il la combattit vainement, elle s’attachait irrésistiblement à lui ; une sueur froide mouillait son front.
Enfin il arriva près d’un saule rabougri qui avait planté ses racines dans le sol pierreux ; entourant le tronc de ses deux bras, il s’arrêta, ferma les yeux, adressa à Dieu une fervente prière et chassa l’hôte horrible qui s’était emparé de son imagination.
En rouvrant les yeux il regarda tranquillement tout autour de lui quand, tout à coup, aux dernières lueurs du soleil couchant, un point blanc se fit voir dans le précipice, à ses pieds.
Au même instant il se rappela que c’était là le squelette abandonné dont la vue remplissait d’une terreur superstitieuse les bergers appelés à passer sur le Rasoir ; quelques lambeaux de vêtements déchirés par la longue chute flottaient encore à trente pieds au-dessous de lui, accrochés à des buissons d’épines.
Le cœur du pauvre Walter se remplit d’une crainte insurmontable ; il chancela, ses nerfs se détendirent, ses jambes fléchirent et, tombant à genoux, il se colla des deux mains à la terre.
C’était un de ces spasmes d’où dépendait l’issue de la crise. Si la volonté de Walter avait été indécise, si sa conscience avait été coupable ou son corps affaibli, il aurait succombé à cette terreur soudaine et aurait roulé au fond du précipice…
Au bout de quelques minutes, qui lui parurent un siècle, il recouvra sa présence d’esprit et, détournant ses regards du spectacle de mort étalé sous ses yeux, il continua courageusement son chemin.
Il ne lui restait qu’une difficulté à vaincre : l’étroit sentier du Rasoir se trouvait en un certain espace interrompu et le terrain brisé.
Le cœur de Walter s’affaissa ; revenir sur ses pas était hors de question ; il s’agenouilla et se mit à ramper le long de la déchirure en s’aidant des pieds et des mains pendant quelques minutes jusqu’à ce que le chemin fût de nouveau bien déterminé.
Il touchait au terme du voyage ! cinq minutes encore et il s’élançait sur le large versant de la colline de Bardlyn !
Il atteignit rapidement la route et courut à un groupe de chaumières qui tiraient leur nom de la montagne même ; frappant à la première, il demanda un guide qui connaisse parfaitement tous les sentiers de la montagne.
On lui indiqua la cabane d’un vieux berger nommé Giles. Celui-ci écouta son histoire les yeux grand ouverts :
– Tu es venu le long du Rasoir, lui dit-il stupéfait, alors tu es le plus brave garçon que je n’ai jamais connu !
– Maintenant nous allons retourner chercher mes deux camarades, dit Walter.
– Oui, quant à moi je n’ai pas peur du Rasoir ; je l’ai traversé plus d’une fois et je prendrai un bout de corde pour aider ces garçons-là. Nous prendrons aussi une lanterne. N’aie pas peur, nous les ramènerons sains et saufs, dit-il, en voyant l’excitation de Walter.
– Alors venez vite. J’ai promis de revenir tout de suite. Vous serez bien payé…
– Chut ! chut ! dit le vieux berger, je n’ai pas besoin d’argent. J’irais bien s’il y avait une brebis en danger, et bien plus volontiers pour deux jeunes garçons comme toi !
Ils prirent une lanterne, une corde et un peu de nourriture ; Giles fut enchanté du pas rapide et élastique de son jeune compagnon.
Ils éteignirent bientôt leur lanterne ; elle était devenue inutile, car la pleine lune commençait à projeter son large disque d’or sur les sombres collines.
– Il n’y a pas d’utilité à ce que tu traverses encore une fois le Rasoir, dit le berger lorsqu’ils eurent atteint le passage ; je saurai bien aller tout seul chercher tes camarades.
– Oh ! je veux aller, je dois aller ! s’écria Walter, le brouillard est dissipé maintenant, et il est aussi facile de marcher à la clarté de la lune que lorsque je suis venu. Prenez un bout de la corde dans votre main, je prendrai l’autre.
– Eh bien ! dit le guide, il paraît que tu es d’une bonne trempe. Dieu te bénisse pour ton bon cœur !
Et, à vrai dire, je serai bien aise de t’avoir avec moi, car on dit que le spectre du vieux Waul se promène par ici.
Je sais bien qu’il y a Quelqu’un qui vous protège quand on a une bonne conscience, mais c’est égal, j’aime autant ne pas être tout seul.
La clarté de la lune faisait ressortir de tous côtés les ombres gigantesques des rochers et des collines, qui semblaient grandir encore quand la lumière venait plonger dans les noires profondeurs des abîmes, mais le montagnard, familiarisé avec les dangers de la route, communiquait à Walter, qui avait enroulé la corde autour de son poignet, plus d’assurance et plus d’aplomb, tandis que, de son côté, Walter le protégeait contre les terreurs des revenants.
Quand ils atteignirent le point où le passage était interrompu il se contenta de marcher de côté avec précaution en enfonçant profondément ses pieds dans le terrain, et en recommandant à Walter de suivre exactement ses traces.
Ils firent la route en beaucoup moins de temps que Walter n’en avait mis pour venir, et aperçurent bientôt au loin les deux jeunes garçons debout dans le brouillard éclairé, tandis qu’au-dessous d’eux l’Appenfell restait encore enveloppé dans les replis brumeux du nuage.
– Ciel ! qu’est-ce que c’est ? s’écria Walter en montrant deux ombres gigantesques qui leur faisaient face.
Oh ! qu’est-ce que c’est ? répéta-t-il avec une angoisse telle qu’il serait infailliblement tombé si le berger ne l’eût fermement retenu.
– Voyons ! voyons ! n’aie pas peur, dit Giles, ce ne sont pas des fantômes, ce sont nos propres ombres sur le brouillard.
C’est une chose bien extraordinaire, n’est-ce pas ? mais je l’ai souvent observée, et des savants m’ont dit que dans les montagnes ces apparitions ne sont pas rares.
– Que je suis nigaud d’avoir eu si peur ! dit Walter, mais je ne savais pas qu’il y avait de tels spectres sur l’Appenfell. C’est bien, Giles, en avant !
Ce ne fut qu’au moment où Walter et le berger eurent quitté le sentier du Rasoir pour arriver sur le penchant de l’Appenfell que Power et Kenrick, qui les avaient observés avec anxiété, coururent à Walter, l’accablèrent de remerciements et lui serrèrent les mains dans toute la ferveur de leur reconnaissance.
Ils souffraient de la faim et grelottaient ; leurs membres étaient engourdis et leurs figures toutes bleues ; ils dévorèrent avec avidité le pain noir et le gâteau de pommes de terre qu’on leur apportait, puis le berger se mit à les secouer vigoureusement pour rétablir la circulation dans leurs corps frissonnants.
Pendant ce temps leur crainte s’était suffisamment dissipée pour leur permettre d’apprécier les charmes d’une expédition aussi aventureuse, et la magnificence de la scène qui les entourait.
Redescendre l’Appenfell était chose impraticable. Dans un tel brouillard le berger lui-même n’aurait pu trouver son chemin ; enhardis par le courage de Walter, ils se laissèrent attacher par Giles, qui passa la corde autour de son corps, puis autour de Kenrick et de Power, et enfin le reste autour du bras de Walter.
Ainsi réunis, le danger diminuait considérablement. Il y eut un moment solennel que les trois amis n’oublièrent jamais, quand ils s’avancèrent pas à pas, à la clarté de la lune, le long du vertigineux sentier, n’osant regarder ni à droite ni à gauche, ni admirer la hauteur colossale de leurs ombres qui se projetaient parfois sur quelque rocher avancé.
Quand ils atteignirent l’endroit où brillait le point blanc et où les débris de vêtements flottaient au vent, Walter, en dépit de lui-même, ne put s’empêcher de dire tout bas à Power : Regarde !
La même terreur, qui s’était emparée la première fois de Walter, saisit Power ; il vacilla, glissa, et la secousse soudaine de la corde fit tressaillir Giles ; ce dernier, sans perdre sa présence d’esprit, saisit aussitôt le jeune garçon d’un bras ferme pendant que Walter, comprenant son imprudence, aidait Power à se relever.
Pas une parole ne fut prononcée, mais les deux jeunes gens se rapprochèrent de leurs guides qui les soulevaient parfois au-dessus des passages trop étroits. Le temps leur parut bien long ; cependant ils atteignirent heureusement l’extrémité du dangereux passage et se trouvèrent sur la colline de Bardlyn.
Ils se reposèrent un instant afin de contempler l’Appenfell s’élevant jusqu’au ciel dans sa couronne de nuages blancs, le précipice de Bardlyn s’étendant en noirs abîmes, et la ligne étroite et brisée du Rasoir.
Ils restèrent silencieux, jusqu’à ce que Power s’écrie avec élan :
– Oh ! Walter, Dieu soit béni ! Puis il répéta, en leur montrant les abîmes à leurs pieds : Dieu soit béni ! paroles auxquelles Walter et Kenrick firent écho.
Ces seuls mots ainsi prononcés suffisaient.
Le guide, qui se sentait largement payé par le service même qu’il leur avait rendu, refusa obstinément d’accepter aucun salaire.
– Non, non, leur dit-il, nous autres pauvres gens nous sommes fiers aussi, et je ne veux pas de votre argent, mes jeunes messieurs.
Mais laissez-moi vous avouer que vous avez couru ce soir le plus grand danger et que je ne doute pas que vous remerciez Dieu de tout votre cœur.
Eh bien ! si vous voulez prier pour le vieux Giles, il en sera plus content que de tout votre argent.
Maintenant, bonne nuit, mes jeunes amis, vous pouvez bien facilement trouver votre chemin, et si jamais vous revenez sur cette route, venez causer avec moi un moment en souvenir d’aujourd’hui.
– Certainement, Giles, répondirent-ils ensemble.
– Et puisque vous ne voulez pas d’argent, permettez-moi de vous offrir ceci, dit Walter.
Il faut que vous l’acceptiez, ça n’a guère de valeur, mais ça sera suffisant pour vous prouver que Walter Evson n’oublie pas le service que vous venez de lui rendre.
Et il força le vieux berger à accepter un beau couteau à fortes lames qu’il avait dans sa poche, tandis que Power et Kenrick se promettaient de leur côté de venir lui offrir au bout de peu de jours un plaid de première qualité.
Ils échangèrent une poignée de mains en le remerciant encore, et les trois jeunes gens, désireux de recevoir des témoignages bien légitimes de sympathie pour leurs périls et leur délivrance, se hâtèrent d’arriver à St-Winifred, où leur absence commençait à causer de sérieuses inquiétudes.
Au moment où ils passèrent sous la grande arcade, les élèves sortaient précisément de la chapelle, et chacun d’eux se demandait si quelque accident leur était arrivé.
Le récit de la bravoure de Walter se répandit en un instant dans tout le collège, et chacun fut dès lors convaincu qu’il n’y avait pas à St-Winifred de jeune garçon plus noble et plus courageux que Walter, et que si quelqu’un l’égalait en mérite, ce devait être un de ceux qui selon toute probabilité lui devaient la vie.
Walter, quelque reconnaissant qu’il fût de cette ovation générale, n’en était cependant pas enivré.
C’était bien, il est vrai, une belle chose que d’être accueilli avec tant d’affection par ses quatre cents condisciples, et félicité par des camarades qu’il connaissait à peine, mais la reconnaissance de Walter montait vers Dieu qui avait répondu à ses ardentes prières.
C’était l’heure de l’école du dimanche. La classe de Mlle Keller écoutait attentivement l’histoire du Samaritain. Puis le moment des questions arriva, car Mlle Keller désirait que tous comprennent bien.
– Peux-tu me dire, Claire, qui est ton prochain ? Claire était la plus jeune élève du groupe.
– Oui, mademoiselle, dit-elle sans réfléchir longtemps, c’est Mme Simon.
Un éclat de rire de tous les enfants accueillit cette réponse, et Hélène, la sœur aînée de Claire, la poussa du coude en murmurant : « Que c’est bête ! »
– Claire n’a pas si mal répondu, remarqua Mlle Keller. Sa réponse est très juste d’un côté, car nous avons l’habitude de nommer nos voisins, les personnes qui demeurent le plus près de nous.
Mais la Parole que nous avons lue nous apprend que d’autres personnes encore sont nos voisins ou nos prochains. Lorsque le Seigneur Jésus eut terminé sa parabole, Il demanda au docteur de la loi : « Lequel te semble avoir été le prochain de celui qui était tombé entre les mains des voleurs ? » (Luc 10. 36)
Eh bien, Claire, peux-tu maintenant me dire qui est ton prochain ?
– Je le sais, cria Hélène.
– Moi aussi, moi aussi, crièrent plusieurs voix.
– Non, enfants ; je désire que Claire cherche à me donner une bonne réponse.
– Quelqu’un qui nous aide lorsque nous sommes dans le malheur, répondit lentement l’enfant.
– Vois-tu, je savais que tu me le dirais en réfléchissant un peu.
Puis Mlle Keller montra aux enfants que tous les hommes sont nos prochains et que de toutes nos forces nous devons chercher à leur faire du bien et à les aider dans leurs difficultés.
Les enfants écoutaient de toutes leurs oreilles, et quand Mlle Keller leur posait des questions, ils étaient tout heureux d’y répondre correctement. Hélène, la sœur de Claire, se distinguait souvent par ses bonnes réponses, tandis que Claire ne répondait jamais, ou si elle était interrogée, paraissait toute interdite et répondait mal.
« Que ces deux sœurs sont donc différentes », pensait Mlle Keller, lorsque les enfants l’eurent quittée ; Hélène n’a que deux ans de plus que sa petite sœur, mais elle est beaucoup plus intelligente. Que je voudrais que tous les enfants soient comme elle !
Qu’il est vrai que Dieu voit autrement que nous ! Nous, nous jugeons d’après l’apparence, d’après ce que nous voyons ou entendons, Dieu regarde au cœur. Nous nous trompons souvent dans notre jugement sur les autres – Dieu, jamais.
Comme Hélène et Claire rentraient à la maison, elles rencontrèrent à un coin de rue une petite fille qui s’approcha d’elles tout effrayée, avec de grands yeux tristes.
Elle devait être très pauvre ; à en juger d’après ses habits. Les souliers étaient tout déchirés et son bonnet si petit qu’il ne protégeait qu’à moitié une petite figure pâle, mais très propre.
Des larmes coulaient le long de ses joues, quoiqu’elle cherchât à les cacher, et elle regardait anxieusement autour d’elle comme si elle ne savait où elle se trouvait. De plus, la pauvre petite était à demi paralysée, et son dos était si voûté qu’elle faisait peine à voir.
– Qu’as-tu donc ? demanda Claire en s’arrêtant sans en avoir demandé la permission à sa sœur.
– Je me suis perdue ; je ne peux plus retrouver la cour où nous habitons, et je suis si fatiguée !
– Où demeures-tu ? demanda Hélène, qui s’était aussi arrêtée.
– Dans la cour du Moulin, à droite de la rue Thomas.
– Rue Thomas, répéta Hélène ; tu es loin d’y être. Descends cette rue jusqu’au réverbère, là tu prendras le chemin à gauche, puis tu demanderas à quelqu’un de te montrer la rue Thomas. C’est très facile à trouver, si tu regardes attentivement.
Au reste, tu aurais dû savoir où tu allais ! Tu ne te serais pas perdue ; et tu n’as pas besoin de pleurer, ne te conduis donc pas comme un bébé !
Quelques larmes qu’elle cherchait en vain à retenir coulèrent le long des joues de l’enfant. Était-ce le long chemin qu’elle devait faire encore, ou la manière brusque d’Hélène qui la rendirent plus triste ?
Elle ne répondit rien, mais son air était si désappointé que Claire en eut pitié.
– Attends, je t’accompagnerai, si tu veux. Je te montrerai où tu dois tourner à gauche pour arriver dans la bonne rue, et de là tu te retrouveras facilement.
– Quelle bêtise ! s’écria Hélène. Pourquoi tant de complications ? Tu arriveras trop tard à la maison !
Mais Claire voulait en faire à sa tête et répondit :
– Je ne resterai pas longtemps ; je me dépêcherai et maman ne sera pas fâchée pourvu que je sois à la maison à cinq heures.
Tu lui expliqueras mon retard ; mais ce serait plus gentil si tu venais avec nous jusqu’au coin de la rue.
– Qu’est-ce que tu penses ! répartit Hélène en détournant la tête. Je n’aime pas faire des détours inutiles, et toi tu devrais aussi venir ; cette enfant trouvera son chemin sans toi.
Mais Claire persista dans son idée, et les sœurs se séparèrent, l’une se dirigeant vers la maison paternelle, l’autre accompagnant une enfant estropiée.
Cette dernière se montrait très reconnaissante pour la peine dont se donnait Claire. Elle lui raconta que, jusqu’à peu de temps auparavant, elle avait vécu à la campagne avec ses parents, et c’était pour cela que le bruit de la ville l’effrayait et qu’elle craignait de sortir seule, se sentant étrangère encore.
Cet après-midi elle avait suivie une mauvaise rue et n’avait absolument plus retrouvé son chemin.
– Et parce que je suis boiteuse, estropiée, continua-t-elle, je n’aime pas m’arrêter, car les enfants courent après moi et se moquent de moi.
– As-tu toujours été estropiée ? demanda Claire.
– Non, pas toujours, lorsque j’étais toute petite je suis tombée et me suis blessée à la colonne vertébrale et mon dos n’est plus jamais redevenu droit. Le docteur a dit que cela resterait toujours ainsi.
– Que ce doit être terrible, soupira Claire.
– Non, ce n’est pas terrible, répondit la fillette un peu rassérénée par le ton sympathique de sa compagne. Je n’en ferais aucun cas si je pouvais travailler comme les autres, mais ma mère dit que je ne pourrai jamais devenir une aide.
– Tu pourrais devenir couturière, suggéra Claire ; ma mère en est une, et je le deviendrai aussi quand je serai grande. Est-ce que ta mère sait faire des habits ?
– Je ne crois pas, dit l’enfant ; mais elle travaille beaucoup ; elle part de bon matin pour faire des ménages, et le soir lorsqu’elle rentre, elle est toujours très fatiguée.
Nous n’aurions rien pour vivre, si elle ne gagnait pas un peu d’argent.
– Est-ce que ton père est mort ?
– Non, mais il ne peut pas travailler. Il a eu un accident et a été malade très longtemps. Nous étions beaucoup mieux lorsqu’il était en bonne santé.
Nous avions une petite maison et un jardin pour nous, mais maintenant nous n’avons que deux chambres très petites et très sombres.
– As-tu des frères et des sœurs ? questionna Claire.
– J’ai deux sœurs, mais elles sont plus petites que moi et je dois les surveiller lorsque maman n’est pas là.
– Où as-tu été cet après-midi ?
Claire croyait probablement avoir le droit de tout savoir de l’enfant qu’elle avait prise sous sa protection.
– J’ai fait une promenade ; ma mère pensait que cela me ferait du bien parce que j’avais tellement mal à la tête.
– Ne vas-tu pas dans une école du dimanche ?
– Non.
– Où va ta mère le dimanche ?
– Nulle part ; elle reste à la maison ; quelquefois elle repasse notre linge, d’autres fois elle nettoie les chambres, et lorsqu’elle a assez d’argent elle nous fait cuire un peu de viande pour le dîner.
– Ne lisez-vous pas la Bible, surtout le dimanche qui est le jour du Seigneur ? demanda Claire étonnée et très sérieuse.
– Je pense que les gens riches seulement peuvent faire cela, ceux qui n’ont rien à faire le dimanche, mais nous, nous sommes de pauvres gens, répondit l’enfant avec hésitation.
– Pourquoi les pauvres gens ne pourraient-ils pas le faire aussi ? demanda Claire. Est-ce que les pauvres gens n’ont pas d’âme ?
– Je crois que oui, répondit la petite d’un ton qui prouvait qu’elle n’y avait jamais pensé.
– Oui, certainement, continua Claire, les pauvres gens ont aussi une âme, une âme immortelle. Notre monitrice nous a dit que l’âme était la chose la plus précieuse que nous possédions, et que nous devions nous en occuper davantage que de notre corps.
– Mais personne ne fait cela ! tenta de répliquer la pauvre petite.
– Si ; beaucoup de personnes le font, assura Claire, et celui qui ne le fait pas a grand tort. Comment pouvons-nous aller au ciel sans lire la Bible qui nous indique comment nous pouvons y arriver ?
Du reste, continua Claire avec sérieux, notre monitrice nous a dit que seul le Seigneur Jésus pouvait nous y faire entrer. Il est mort pour les pécheurs, et qui croit en Lui à la vie éternelle. Est-ce que tu aimes le Seigneur Jésus ?
– Non, répondit l’enfant ; je ne sais pas grand chose de Jésus.
– Pourquoi ne viens-tu donc pas à l’école du dimanche? Là tu entendrais de belles histoires de Jésus.
Tu entendrais ce qu’Il fit lorsqu’Il était sur la terre, comment Il rendit la vue aux aveugles, et l’audition aux sourds, et guérit des paralytiques et des infirmes comme toi.
– Oh! que je voudrais qu’Il me guérisse, s’écria la petite fille avec des yeux brillants.
– Il l’aurait certainement fait si tu avais vécu dans ce temps-là, et Il le ferait assurément maintenant, si c’était bon pour toi ; c’est ainsi que notre monitrice l’a dit.
Mais elle a aussi dit que Jésus a fait bien davantage pour nous : Il est mort sur la croix. Et si nous croyons en Lui, qui nous aime, Il veut avoir soin de nous et devenir notre meilleur Ami. N’aimerais-tu pas venir une fois à l’école du dimanche ?
– Oh oui, j’aimerais beaucoup, si…
– Si quoi ?
– Si j’avais de meilleurs habits et si je n’étais pas boiteuse, car les autres enfants se moqueraient de moi, dit la petite en hésitant.
– Non, ils ne se moqueront certainement pas de toi ; si seulement tes habits sont propres, cela ne fait rien qu’ils soient vieux. Si tu veux, je viendrai te chercher dimanche prochain.
– Est-ce que ce n’est pas très loin ? demanda la petite.
– Non, ce ne sera pas loin depuis chez vous ; nous prendrons un raccourci.
– Alors, je demanderai à ma mère, dit la petite fille, et si elle le permet, je viendrai volontiers. Voici la rue Thomas. Je te remercie beaucoup de m’avoir accompagnée.
Là-bas je vois ma mère qui a l’air de me chercher ; elle se sera inquiétée de ma longue absence. Ne veux-tu pas lui dire bonjour ?
– Non, je dois vite rentrer à la maison, et Claire se sauva en saluant aimablement la petite fille.
Claire était une brave et modeste enfant, et elle ne voulait pas qu’on la remercie. C’est pour cela qu’elle quitta si brusquement sa compagne, sans même lui avoir demandé son nom.
Si Louise Pauli, tel était le nom de la fillette, avait été à l’école du dimanche ce jour-là, et qu’on lui ait demandé qui était son prochain, que pensez-vous qu’aurait été sa réponse ?
En arrivant à la maison, Hélène eut la surprise d’y trouver son grand-père. Il demeurait à quelques heures de la ville, et était venu voir sa fille, Mme Schneider, qui était veuve. Hélène l’embrassa joyeusement.
Lorsque les premières salutations eurent été échangées, Mme Schneider demanda où était Claire.
– Elle va arriver, maman. Elle a accompagné une pauvre enfant que nous avons rencontrée et qui avait perdu son chemin. Je suis sûre qu’elle l’aurait retrouvé elle-même, mais Claire est si naïve qu’elle croit devoir répondre à la requête de chacun.
– Ne trouves-tu pas que c’était gentil à Claire de l’avoir accompagnée ? demanda le grand-père, auquel le ton et les manières d’Hélène déplaisaient.
– Oui, bien sûr, répondit Hélène d’un ton léger. Mais la petite fille avait l’air si misérable que je n’aurais pas voulu qu’on me voie marcher avec elle.
Mais Claire ne s’inquiète pas de cela, elle peut se lier avec les gens les plus vulgaires.
– Hélène, Hélène, ta langue va trop vite. Pose ton chapeau et ton manteau, et prépare la table du goûter.
Hélène est grande pour son âge, n’est-ce pas ? ajouta Mme Schneider quand la fillette eut quitté la chambre.
– Oui, elle est grande, répondit le grand-père ; mais je crains qu’elle n’ait une fort bonne opinion d’elle-même, et cela n’est pas bon.
– Certainement, dit la mère, elle met un peu trop d’importance à ses vêtements, mais c’est une enfant bien douée, très intelligente.
Apprendre ne lui donne aucune peine, et avant que Claire commence seulement à réfléchir à ce qu’elle vient d’entendre, Hélène peut déjà vous en expliquer le sens.
– Oui, mais précisément cette facilité la rend orgueilleuse, et l’intelligence n’est pas la chose essentielle chez une fillette, remarqua le vieillard.
– En effet ; Claire n’est pas la moitié aussi intelligente qu’Hélène, mais elle est très aimable et très bonne, et toujours prête à aider quiconque est dans la peine.
C’est seulement dommage qu’elle ait tant de peine à apprendre.
En disant cela, Mme Schneider se rendit à la cuisine pour chercher le café, et Hélène revint auprès de son grand-père. Il lui demanda ce qu’elle avait entendu à l’école du dimanche.
Sa réponse prouva qu’elle avait été très attentive. Elle ne se contenta pas de raconter la parabole, mais y ajouta les explications, et même le fit si bien que son grand-père ne put que se réjouir de la bonne mémoire et de l’esprit réfléchi de sa petite-fille.
Mais lorsqu’il lui demanda si elle cherchait à faire comme le bon Samaritain, cela mit l’enfant mal à l’aise, car sa conscience lui disait qu’elle s’inquiétait fort peu du bien des autres, et qu’elle ressemblait plutôt au lévite et au sacrificateur qui passèrent auprès du malheureux avec un cœur froid.
Mais au lieu d’écouter sa conscience, elle répondit rapidement :
– Je ne crois pas, grand-père, qu’il y ait quelque chose à faire pour moi ; si j’étais plus âgée et plus riche, je tâcherais de me rendre utile.
– Mais une enfant peut être utile à d’autres enfants, répliqua le grand-père. Elle peut être en bon exemple à ses camarades, ou rendre un service à un enfant pauvre.
Je pense que tu connais le verset : « Celui qui est fidèle dans ce qui est très petit, est aussi fidèle dans ce qui est très grand » (Luc 16. 10).
Ce que tu es maintenant, chère enfant, tu le seras aussi quand tu seras grande, et c’est pour cela qu’il est nécessaire que tu demandes au Seigneur, non seulement d’écouter sa Parole, mais aussi de la mettre en pratique.
Je suis très heureux que tu saches tant de choses, mais je me réjouirais encore plus, si tu étais prête à mettre en pratique ce que tu apprends à l’école du dimanche.
Ce fut un soulagement pour Hélène lorsque sa petite sœur entra dans la chambre.
Claire avait très chaud, car elle s’était fort dépêchée sur le chemin du retour.
Son grand-père la prit dans ses bras et lui dit avec bonté :
– Qu’est-ce que j’entends ! Tu es allée accompagner une petite fille étrangère au lieu de rentrer à la maison pour m’embrasser ?
Claire rougit, mais tout de suite elle répondit en souriant :
– Comment pouvais-je savoir que tu étais ici, grand-papa ? J’ai accompagné une petite fille était tellement en peine que je ne pouvais faire autrement que d’aller avec elle. Elle est plus petite que moi, et pourtant nous avons le même âge. Elle était si craintive qu’elle n’aurait sûrement pas retrouvé son chemin ; vraiment je ne pouvais faire autrement.
– Tu as très bien agi, dit le grand-père ; nous devons être utiles partout où nous pouvons, et cela aussi dans les petites choses. L’enfant était-elle très pauvre ?
– Oh ! oui, répondit Claire. La petite fille portait une toute vieille robe et des souliers déchirés ; mais elle était très propre et elle me dit qu’autrefois tout allait mieux pour eux.
Claire raconta tout ce qu’elle savait de la petite Louise et de ses parents.
– Elle m’a promis de venir avec nous à l’école du dimanche la semaine prochaine, ajouta Claire avec un heureux sourire.
« Avec nous ! » murmura Hélène, mais si bas que personne ne l’entendit. « Je n’irai pas avec cette enfant aux habits rapiécés. Jeanny Martin et Sophie Duvoisin pourraient encore croire qu’elle est notre cousine ! »
– Eh bien ! Claire, dit le grand-père, Hélène m’a raconté la parabole que vous avez entendue à l’école du dimanche. L’as-tu comprise ?
– Oui, Mlle Keller nous l’a si bien expliquée que j’ai tout compris, répondit joyeusement la petite.
– N’as-tu pas pensé que tu pourrais être le prochain de la petite fille ?
Mais à ce moment-là Mme Schneider entra, apportant le goûter, et la fillette ne put répondre, mais un sourire heureux illuminait son visage et le vieillard en conclut que sa supposition était juste.
Durant toute la semaine, Claire pensa à la petite Louise, se demandant si elle viendrait à l’école du dimanche. Et lorsque le matin tant désiré arriva enfin, elle se prépara plus tôt que de coutume, car elle devait faire un grand détour pour arriver jusqu’à la cour du Moulin où demeurait Louise.
Hélène n’accompagna pas sa sœur ; elle ne voulait pas marcher à côté d’une pauvresse. Qu’aurait donc pensé son amie Sophie ? Claire se dirigea rapidement vers la rue Thomas et arriva bientôt à la cour du Moulin.
Les maisons y étaient hautes et sombres, et Claire poussa un soupir de soulagement en pensant qu’elle ne devait pas vivre dans ce quartier. Elle frappa à une porte du n°3. On ouvrit immédiatement.
Louise attendait Claire et l’avait vue venir ; elle était toute prête pour sortir ; elle portait le même petit bonnet, la même robe grossière, mais ses souliers étaient raccommodés. Elle avait jeté sur ses épaules un vieux châle de sa mère qui était beaucoup trop grand pour elle, mais qui cachait d’autant mieux son pauvre petit dos estropié.
Les deux enfants se regardèrent avec bonheur.
– Alors tu viens ! dit Claire. Ah ! comme je suis contente !
La mère de Louise vint remercier notre petite amie d’avoir invité son enfant et de lui être venue en aide la semaine précédente, et elle raconta que toute la semaine Louise avait parlé de son aventure, et qu’elle avait craint qu’il ne pleuve dimanche et qu’elle ne doive rester à la maison.
La femme avait une figure sympathique, mais son expression était triste et soucieuse.
Deux enfants, plus petits, très pauvrement vêtus, se cachaient derrière elle, et regardaient Claire avec curiosité.
Claire ne s’attarda pas longtemps à causer, car elle ne voulait pas arriver trop tard à l’école. Mais comme Louise boitait, elles n’avançaient que lentement, et la leçon avait déjà commencé, quand les petites filles arrivèrent à destination.
Claire ne put donc présenter la nouvelle petite élève à Mlle Keller, et elle dit à Louise de rester à côté d’elle. La pauvre petite rougit en voyant tous les regards fixés sur elle : l’expression des uns était aimable, celle des autres, curieuse seulement.
On n’osait pas parler pendant le chant des cantiques, mais Sophie, l’amie d’Hélène, ne put s’empêcher de demander à celle-ci si la fillette qui accompagnait Claire était une de ses parentes.
Hélène fit signe que non, et se redressa un peu, indignée qu’on pût supposer une chose pareille ; elle oubliait que la pauvreté n’est pas une honte.
« Que c’est stupide à Claire d’avoir amené cette enfant, se dit-elle. Pourquoi n’est-elle pas arrivée à temps pour que la maîtresse la mette à une autre place ?
J’espère que, quand la lecture commencera, cela changera, et qu’on la mettra avec les petits. J’aurais terriblement honte si elle restait dans notre groupe ».
Il fut néanmoins décidé que Louise resterait auprès de Claire, et les enfants suivirent ensemble sur le même Nouveau Testament. La fillette ne savait pas très bien lire, mais elle put tout de même apprendre avec les autres le verset qui clôturait l’enseignement.
Il était clair que Louise ne savait pas grand-chose de la Bible, mais il était évident aussi qu’elle désirait en apprendre davantage. Son pâle visage s’éclaira plus d’une fois en écoutant l’histoire que racontait Mlle Keller.
La pauvre enfant n’était pas habituée à entendre de telles choses, ses parents n’avaient jamais rassemblé leurs enfants autour d’eux pour leur parler de Jésus.
La petite Louise n’était pas heureuse chez elle. Ses parents étaient bons pour elle, mais ils étaient écrasés par les soucis, et leurs pensées ne s’élevaient pas au-dessus des préoccupations et des besoins de la vie journalière.
Maintes fois les petites filles étaient allées au lit en ayant faim, et que de fois leur seul dîner n’avait-il pas consisté en quelques pommes de terre et du pain sec.
Lorsqu’ils habitaient la campagne, le père passait la plus grande partie de son temps au cabaret, entraîné par de mauvais compagnons. Il se proposait toujours de changer de vie, mais les résolutions prises par ses propres forces ne tenaient pas longtemps, et il vit bientôt que ce genre de vie ne pouvait plus continuer.
Il décida alors à changer de domicile en allant en ville avec sa petite famille. Sa femme fut heureuse de cette idée, espérant qu’en abandonnant ses camarades, son mari abandonnerait aussi son ancienne vie.
En effet, Pauli rapportait maintenant à la maison tout ce qu’il gagnait. Sans doute c’était peu de chose, juste de quoi les préserver de la faim, lui et sa famille. Les choses en étaient là, lorsqu’un grand malheur frappa ces pauvres gens.
Un matin, l’ouvrier tomba si malencontreusement d’une échelle qu’on le transporta gravement blessé à l’hôpital. Il y resta pendant des semaines entre la vie et la mort, et lorsqu’il put enfin rentrer à la maison, il était devenu si faible qu’il ne pouvait songer à travailler.
Au lieu de se fortifier, le pauvre homme déclinait chaque jour, et bientôt il fut trop faible pour quitter la chambre. S’il avait pu respirer le bon air de la campagne et avoir une nourriture fortifiante, il se serait certainement remis, mais sa pauvreté le retenait dans son logis sombre et malsain.
Par bonheur, la mère de Louise trouva du travail chez des voisins. Comme elle était consciencieuse et active, Mme Pauli fut bientôt occupée toute la semaine. Mais son gain était bien maigre pour entretenir toute la famille, et il n’était pas étonnant, alors, que Louise portât de vieilles robes et des souliers déchirés.
À la sortie de la classe, Claire accompagna sa petite amie une partie du chemin, et Louise mit toute son attention à observer le parcours qu’elles faisaient, afin de pouvoir venir seule le dimanche suivant.
La pauvre petite boiteuse rentra chez elle avec un bon sourire. Les soins affectueux de Claire l’avaient rendue heureuse, et le local clair et gai de l’école, la douce voix de la monitrice contrastaient étrangement avec la cour sombre et la voix irritée de Pauli, que la maladie avait rendu mécontent et irritable : la pensée qu’il ne pouvait rien faire pour sa femme et ses enfants l’aigrissait de plus en plus.
Il n’avait pas encore appris à prendre son épreuve de la main de Dieu, et il murmurait contre son destin. Louise raconta à sa mère et à ses petites sœurs ce qu’elle avait entendu à l’école du dimanche.
– Et tu sais, maman, dit-elle, j’ai appris un verset toute seule ! Il est si court et si facile que j’ai pu le retenir tout entier : « La bénédiction de l’Éternel est ce qui enrichit ». N’est-il pas beau, maman ?
– Très beau, Louise, répondit la mère avec un soupir.
Pourquoi soupirait-elle ? Ah, elle se rappelait des jours depuis longtemps écoulés, où elle aussi allait à l’école du dimanche, où elle aussi apprenait des versets.
Mais avec le temps elle avait négligé la Parole de Dieu et le jour du Seigneur, et maintenant qu’elle était dans l’épreuve elle ne connaissait pas le Seigneur qui seul peut consoler et soulager.
Mme Schneider avait fait cadeau à Claire d’un nouveau livre de cantiques, et la fillette eut aussitôt l’idée de donner son ancien recueil à sa petite amie.
Comme elle avait congé le mercredi après-midi, elle demanda à sa mère la permission d’aller chez Louise. Cela lui fut accordé de grand cœur, et pour comble de bonheur, Mme Schneider remplit le tablier de la petite fille de magnifiques pommes rouges.
L’enfant sautait de joie à la pensée d’apporter ces beaux fruits aux petites sœurs de Louise. Claire trouva ses petites amies seules. Leur maman était partie au travail comme d’habitude, et leur père était allé chercher des médicaments à l’hôpital.
Louise était assise sur une vieille chaise cassée, et, par terre, la figure et les mains sales, les petites sœurs s’amusaient toutes contentes. Elle sentit que Claire, avec ses habits si propres, ne pouvait être à l’aise dans ce milieu.
Notre petite amie avait le cœur serré en voyant la misère de cette pièce, et Louise s’excusa un peu en disant :
– Maman a dû partir de si bonne heure ce matin qu’elle n’a pas eu le temps d’arranger la chambre, et le soir en rentrant elle est si fatiguée, qu’elle n’a plus le courage de rien y faire.
Malgré cette excuse, Claire trouva que Mme Pauli aurait pu mieux entretenir son ménage. Mais elle eut tout à coup une bonne idée.
Franche, comme le sont les enfants entre eux, elle dit à Louise :
– Mais, dis-moi, ne pourrais-tu pas aider ta mère, et mettre un peu d’ordre dans cette chambre, à sa place ?
– Je ne sais pas, dit Louise avec hésitation, je n’ai jamais essayé.
– Je suis sûre que tu pourrais, dit Claire, car je le peux aussi. Je sais nettoyer le plancher et sortir les cendres du fourneau presque aussi bien que maman. Avec le temps tu y arriverais aussi.
– Oui, mais votre chambre est meilleure que la nôtre, objecta Louise en regardant d’un air maussade autour d’elle.
– C’est vrai, répondit Claire, mais elle ne reste pas non plus propre toute seule.
Maman dit qu’on peut toujours rendre une chambre agréable, lorsqu’on s’en donne la peine. Je sais ce que je ferais, si j’étais à ta place, Louise.
Et alors elle se mit à développer son idée. Claire était une petite femme de ménage très experte pour son âge, et sa mère répétait souvent qu’elle ne saurait que devenir sans son aide.
Et maintenant, elle aurait aimé se mettre elle-même à l’ouvrage, nettoyer le fourneau, la table, le plancher, épousseter la commode, mais elle eut peur que Mme Pauli ne soit mécontente, qu’elle, une petite fille étrangère, se mêle de ses affaires.
C’est pourquoi elle y renonça, mais elle encouragea beaucoup Louise à agir elle-même.
Pourquoi ne serait-elle pas une aide pour sa pauvre mère surchargée de travail ?
Claire avait encore autre chose à cœur : elle voulait parler à Louise de ce qu’elles avaient entendu ensemble à l’école du dimanche, lui donner le petit recueil de cantiques et partager les pommes entre les fillettes.
Une heure se passa ainsi joyeusement. Pour finir, Claire lut encore les versets du cantique qu’elles devaient apprendre pour le dimanche suivant, puis chanta la mélodie que Louise accompagna bientôt de sa voix faible, mais limpide.
Comme elles chantaient les dernières paroles, Pauli entra. Il n’aperçut pas les enfants ; il avait l’air harassé.
Claire prit rapidement congé des petites, elle craignait que sa présence ne soit désagréable à cet homme malade.
La mère de Claire écouta avec grand intérêt tout ce que l’enfant lui raconta de sa visite et le lendemain elle dit à la fillette :
– Tu inviteras Louise à goûter avec nous demain. Puis nous verrons si ta robe bleue pourrait lui aller ; tu as tellement grandi que tu ne peux plus la porter, et comme elle est à peine usée, elle fera une bonne robe pour le dimanche, puisqu’elle est plus petite que toi.
Quel plaisir pour Claire de penser que Louise ne devrait plus porter sa vieille robe rapiécée, et quelle joie pour Louise elle-même, le lendemain après-midi !
La robe lui allait à ravir ; Mme Schneider lui donna encore un manteau noir d’Hélène et un chapeau de paille grise de Claire.
Comme ses yeux brillaient en déballant ses trésors à la maison ! Elle était certainement l’enfant la plus heureuse du monde !
Hélène ne s’occupait pas de Louise, car celle-ci avait le grand tort d’être pauvre et de demeurer dans une maison misérable. Hélène en avait honte, et ses visites lui étaient insupportables.
Mais pour la pauvre enfant, cela la remplissait de joie. La chambre si confortable, dont les fenêtres s’ouvraient sur un jardin ravissant, l’affection dont l’entouraient Claire et sa mère, effacèrent peu à peu sur son petit visage l’expression de tristesse et de fatigue, et lui aidèrent à mieux supporter sa vie difficile.
Il semblait qu’un clair rayon de soleil avait dissipé un nuage.
Elle se donnait maintenant toutes les peines du monde pour tenir les pauvres petites chambres qu’elle habitait propres et en ordre.
Au commencement cela lui avait coûté bien de la fatigue, mais elle s’y était habituée peu à peu, et était elle-même étonnée du changement.
Depuis quelque temps déjà, Claire n’était plus retournée chez sa petite amie.
Un mercredi après-midi, jour de congé, sa mère lui donna un beau morceau de mousseline pour faire une robe à sa poupée, mais, au moment de la couper, il lui vint une excellente idée.
Elle se souvint de la fenêtre des Pauli, et elle se représenta comme il serait agréable d’y voir un rideau qui cacherait la sombre façade d’une maison vis-à-vis.
Elle courut à sa mère pour lui faire part de son idée, et celle-ci lui aida à coudre le rideau, qui fut ensuite soigneusement enveloppé dans du beau papier blanc, et Claire y ajouta sa propre poupée pour les petites sœurs.
Quelle surprise lorsqu’elle entra dans la pauvre demeure ! Les bancs, la table, le plancher reluisaient de propreté, le poêle brillait.
Les murs aussi étaient un peu plus propres, et à certains endroits on avait cherché à remédier aux crevasses en collant du papier. Même quelques petites images encadrées de carton égayaient un peu la chambre. C’était presque du luxe.
Cela était la contribution du père de Louise, heureux des efforts qu’avait faits sa fillette.
Lorsque Claire entra, Pauli était assis sur une chaise, la tête appuyée sur un coussin. Il se leva en voyant la fillette, et parut même heureux en entendant l’exclamation de joie de Claire à la vue de tous ces changements.
Comme les yeux de Louise brillaient de plaisir ! Le rideau fut déballé et admiré par chacun et tout de suite mis à la fenêtre.
Pauli enfonça lui-même les clous, mais Claire eut le cœur serré en voyant combien ce petit travail avait épuisé le pauvre homme, qu’un terrible accès de toux força à se rasseoir bien vite.
Plusieurs semaines s’écoulèrent et l’état du malade empirait journellement. Un dimanche, Louise vint tout en pleurs à l’école du dimanche.
– Qu’as-tu ? demanda Claire tout étonnée.
– Père est si malade. Le docteur a dit hier qu’il ne vivrait plus longtemps !
– Doit-il rester maintenant toute la journée au lit ? demanda Claire avec sympathie.
– Non, il est assis dans le vieux fauteuil ; mais il maigrit tellement, ne mange presque plus rien, et tousse terriblement.
– Mais souvent les malades vont mieux, fit Claire, et peut-être qu’il guérira quand même.
Louise secoua tristement la tête et toutes deux entrèrent dans la salle.
Mme Schneider était une femme de cœur, et lorsqu’elle entendit ce que Claire lui raconta de Pauli, elle répondit :
– Tu iras demain, Claire, et tu lui apporteras quelque chose de léger à manger, car sa femme qui est au travail toute la journée ne peut guère lui préparer de petits plats.
C’est avec joie que Claire prit le lendemain le chemin de la pauvre demeure. Elle trouva le malade seul. Louise avait été à la pharmacie avec ses petites sœurs.
Claire surmonta sa timidité et montra au pauvre homme la soupe appétissante qu’elle avait apportée, et pendant que le malade regardait presque avec plaisir ce mets savoureux, Claire alla chercher une cuiller et une assiette, et le supplia d’en manger un peu.
Mais comme il allait commencer, un terrible accès de toux l’en empêcha.
– Ah ! cette toux, cette toux, si seulement je pouvais m’en débarrasser, gémit-il.
Claire le regarda avec sympathie et lui dit affectueusement :
– Vous ne l’aurez plus quand vous serez au ciel.
Il parut étonné de cette réflexion et resta silencieux un long moment, puis il murmura :
– Au ciel ? Ah, mon enfant, tout le monde ne peut pas aller au ciel.
– Oh ! oui, celui qui veut peut y aller, assura la fillette.
– D’où sais-tu cela ? demanda le malade.
– C’est écrit dans la Bible : « Que celui qui a soif vienne », s’écria la petite. Et j’ai appris encore un autre passage : « Venez à moi, vous tous qui vous fatiguez et qui êtes chargés, et moi, je vous donnerai du repos » (Mat. 11. 28).
Notre monitrice nous a dit que le Seigneur Jésus demande aux hommes de venir à Lui, et qu’Il a dit aussi qu’Il ne repousse jamais celui qui vient à Lui ; oh ! vous ne savez pas combien le Seigneur Jésus est bon !
Quiconque veut aller près de Lui au ciel, le peut. C’est la Bible qui le dit, et la Bible est la Parole de Dieu.
– Mais, Claire, je suis un grand pécheur, soupira le malade. Je ne me suis jamais occupé ni de Jésus, ni de la Bible, et maintenant…
– Il est encore temps, interrompit Claire avec vivacité. Le plus grand des pécheurs peut encore venir à la dernière heure avec tous ses péchés, et le Seigneur Jésus le purifiera dans son sang et lui donnera une place dans le ciel.
Il est venu sur la terre pour chercher ceux qui étaient perdus et pour rendre les pécheurs heureux. N’avez-vous jamais lu la belle histoire du brigand sur la croix ? J’ai dû pleurer en pensant que le Seigneur Jésus était si bon !
C’est ainsi que la fillette causa longtemps encore. Quelle surprise cela aurait été pour Mlle Keller, d’entendre sa modeste petite élève répéter si bien les paroles qu’elle avait entendues d’elle !
Et quelle bénédiction ces paroles n’étaient-elles pas pour le pauvre malade ! Depuis quelques jours, en voyant ses forces décliner, il était devenu inquiet. La pensée de la mort et de l’éternité lui était terrible !
Il se rendait compte maintenant qu’il ne s’était jamais réellement occupé de l’état de son âme, et à présent il se sentait tellement pécheur, si ignorant, si incapable de faire quoi que ce soit, qu’à certains moments, il était presque au désespoir.
Il n’avait jamais appris à lire dans sa jeunesse, et dans cette grande ville il ne connaissait personne qui aurait pu lui dire un mot à propos.
C’est alors que Dieu lui envoya la petite Claire pour lui apporter la Parole de vie. Ses remarques enfantines étaient juste ce qui répondait à son état ; il lui fallait un Sauveur, et elle lui avait montré Celui qui est le chemin, la vérité et la vie.
Il est vrai qu’au commencement, plus l’Esprit de Dieu agissait dans son cœur, plus il était tourmenté. Mais cependant les paroles de l’enfant lui donnaient quelque consolation : s’il était vrai que Jésus était venu sur la terre pour sauver les pécheurs, il y avait encore un peu d’espoir pour lui.
Claire était loin depuis longtemps que ses paroles retentissaient encore dans le cœur du pauvre homme.
Elle revint le lendemain avec sa mère. Celle-ci était une femme sensée, et ayant eu son mari malade pendant longtemps, elle avait acquis beaucoup d’expérience. Elle recommanda au malade un excellent médecin qui soignait gratuitement les pauvres, et lui laissa de l’argent pour louer une voiture qui le mènerait chez lui.
Lorsque Mme Schneider voulut partir, Pauli la pria de lui laisser Claire encore un moment, afin qu’elle puisse lui lire quelques passages de la Bible qu’elle avait apportée avec elle.
Claire le fit avec une grande joie : elle éprouvait comme il est doux de parler de Jésus à une âme qui Le cherche ; et il devenait de plus en plus évident que la semence qu’elle semait tombait dans de la bonne terre, et commençait à porter des fruits.
Le lendemain Pauli alla trouver le docteur que Mme Schneider lui avait recommandé. Il le fit surtout pour ne pas la blesser, car pour lui-même, il n’avait plus d’espoir.
Mais comme il fut heureux d’avoir suivi ses bons conseils, car peu de temps après déjà les remèdes lui apportèrent beaucoup de soulagement ; sa toux disparut peu à peu et ses forces revinrent lentement.
– Mère, s’écria Claire un jour qu’elle revenait d’une visite à la cour du Moulin, le père de Louise va réellement mieux. Le docteur dit que s’il fait très attention, il pourra se remettre entièrement ; oh, comme j’en suis heureuse !
Mme Schneider partageait aussi la joie de son enfant.
– Écoute encore une chose, maman, continua la petite avec vivacité, le père de Louise apprend à lire. Il n’a été dans aucune école quand il était jeune, et plus tard il avait trop à faire pour s’instruire.
Mais tu devrais voir comme il se donne de la peine maintenant pour pouvoir lire quelque chose dans la Bible. La petite Louise aide, et M. Brun, qui demeure dans la même maison, vient de temps en temps voir les progrès qu’il fait.
C’est si drôle de voir un homme épeler. Mais il est très heureux, car il croit maintenant au Seigneur Jésus et sait que tous ses péchés lui sont pardonnés ; et Louise m’a dit qu’il est beaucoup plus aimable et plus doux qu’autrefois, et qu’aucune méchante parole ne sort plus de sa bouche.
– Tu n’as que de bonnes nouvelles à m’apprendre aujourd’hui, ma chérie, dit Mme Schneider en essuyant une larme.
Je pensais justement combien de bonnes choses peuvent sortir d’une petite circonstance. Si tu n’avais pas ce certain dimanche montré le chemin à Louise, il est plus que probable que tu ne l’aurais jamais connue.
– Oui, continua Claire, elle ne serait jamais venue à l’école du dimanche, nous n’aurions pas pu lui donner de nos habits, tu n’aurais pas pu envoyer son père chez le docteur, et il ne se serait jamais guéri, et n’aurait jamais lu la Bible. Maman, comme tout cela est beau quand on y pense !
La mère de Claire fut appelée à cet instant et la fillette continua ses réflexions pour elle-même : « et le commencement de tout cela c’est que j’avais entendu un certain dimanche la parabole du samaritain et la question : « Qui est mon prochain ? », et que j’avais découvert que Louise était mon prochain ! »
Elle pensait avec bonheur au dimanche suivant et à sa chère école. Mais que de changements peuvent apporter un jour, une semaine !
Le dimanche arriva, mais ni Claire ni sa sœur Hélène ne purent aller à la classe biblique. Elles étaient toutes deux malades de la scarlatine.
L’épidémie régnait depuis quelque temps dans la ville et avait déjà fait de nombreuses victimes. Claire était gravement malade, et sa mère était très inquiète à son sujet. La pauvre femme était à bout de forces ; les soins qu’elle devait donner jour et nuit et l’angoisse l’avaient tellement fatiguée qu’elle se demandait comment elle tiendrait jusqu’au bout.
Elle ne pouvait demander de l’aide à ses voisines car, ou bien elles avaient elles-mêmes des enfants malades, ou bien elles craignaient la contagion.
Mais il lui vint du secours d’un côté tout à fait inattendu, cela lui rappela ces paroles : « Celui qui donne au pauvre, prête à l’Éternel ».
La petite Louise était allée pleine de joie à l’école du dimanche, se réjouissant de raconter à Claire combien son père allait mieux. Là elle apprit par Sophie Duvoisin que les deux sœurs étaient malades.
Ce fut un coup pour l’enfant et elle n’eut point de repos avant que sa mère l’accompagne chez Mme Schneider. Comme elle pleura à la pensée qu’elle pourrait perdre sa chère petite amie !
Mme Pauli, qui se réjouissait à la pensée de pouvoir rendre quelque service à cette famille qui lui avait fait tant de bien, s’offrit pour veiller la nuit, pendant que Louise serait là de jour pour donner les médicaments et aider au ménage, et comme elle avait déjà eu la fièvre, il n’y avait pas à craindre la contagion pour elle.
Mme Schneider accepta aussitôt. Louise remplit si bien son rôle de petite garde-malade, elle était si douce et si gentille qu’elle amassa des charbons ardents sur la tête d’Hélène qui était souvent très impatiente.
Sa bonté fit désirer à Hélène de connaître le Sauveur et son amour, car elle avait vu aussi comme Claire était heureuse, même en face de la mort.
Il plut au Seigneur de rétablir les deux fillettes. Elles eurent une longue convalescence, mais la maladie avait porté des fruits chez Hélène.
L’Esprit de Dieu avait commencé son œuvre dans ce jeune cœur, et elle confessa à sa petite sœur que ce n’était que maintenant qu’elle comprenait cette question : Qui est mon prochain ?
Dans un petit volume au papier jauni, imprimé à Vevey en 1852, j’ai retrouvé des récits dû à la plume d’un vieil ami des enfants.
Puissent ces exemples de foi, chez de jeunes chrétiens, vous servir de leçon à vous aussi, enfants d’un autre siècle, mais qui avez à faire au même Sauveur et au même Seigneur.
Voici les histoires en question :
La pièce d’or
Ce fait s’est passé en 1830, dans les environs de Vevey. Un jeune chrétien d’alors avait été empêché par ses convictions d’obéir aux prescriptions d’une loi qui blessait sa conscience.
Il avait, en conséquence, été condamné à une amende qu’il ne pouvait payer, car il était pauvre.
Ses parents, qui alors lui étaient très opposés, blâmaient beaucoup ses convictions et sa fidélité et, trouvant qu’il avait mérité le châtiment que la loi du pays lui infligeait par ce qu’ils appelaient son entêtement, ils ne voulaient rien faire pour lui venir en aide.
Dans ces circonstances, ce pauvre jeune homme se rendait à la vigne où il allait travailler ; il était bien triste : abandonné des hommes, il cherchait son secours en Dieu et Le suppliait de le délivrer.
Et Dieu répondit à sa prière, comme Il répond toujours, d’une manière ou d’une autre, aux prières de la foi.
Arrivé à la vigne, il se met à creuser et voilà que, au premier coup qu’il donne avec sa pioche, il retourne une motte de terre au fond de laquelle était une brillante pièce d’or !
Alors, enlevant son bonnet, il rendit grâces au Seigneur. Il était plus que délivré.
Car, me disait-il en me racontant ce fait, après avoir changé cette pièce étrangère, j’eus non seulement de quoi payer mon amende, mais je pus encore acheter un Recueil de cantiques, que je désirais depuis longtemps.
Le grand parapluie
Le centre de l’Angleterre souffrait d’une sécheresse prolongée.
Quelques fermiers pieux demandèrent à leur pasteur une heure de prière spéciale par semaine, en vue d’obtenir la pluie.
La réunion de prières fut fixée et, à l’heure dite, le pasteur, qui se trouvait le premier au rendez-vous, eut l’occasion de saluer plusieurs personnes à leur entrée. Il fut surpris de voir une des petites élèves de l’école du dimanche portant avec peine un immense parapluie de ménage.
– Mais, Marie, dit-il, pourquoi as-tu apporté ce gros parapluie par un si beau temps ?
L’enfant, le regardant avec étonnement, lui répondit :
– Je pensais que, puisque nous allions prier pour qu’Il nous donne la pluie, j’aurais certainement besoin du parapluie.
Le pasteur sourit et bientôt la réunion commença.
Pendant qu’ils priaient, le vent s’éleva, le ciel, tout à l’heure si clair et si brillant, se couvrit de nuages et bientôt des torrents de pluie inondèrent le pays, accompagnés d’éclairs et de coups de tonnerre.
Ceux qui étaient venus à la réunion sans s’attendre à une si prompte réponse à leurs prières, s’en retournèrent chez eux complètement mouillés, tandis que la petite Marie et le pasteur revenaient ensemble à l’abri du grand parapluie de famille.
Quelques souvenirs de la vie de Moffat
Robert Moffat, le grand missionnaire dont le sud de l’Afrique bénira longtemps la mémoire, naquit sur les frontières de l’Écosse.
Converti de bonne heure, il se consacra tout jeune au service du Seigneur.
Ce fut la Société des Missions de Londres qui lui assigna pour champ d’activité la terre des Namaquois, qu’infestaient alors des bêtes féroces et des hommes non moins redoutables. Dans ce pays, la rencontre des lions était plus fréquente que celle des chiens enragés en d’autres lieux.
Lorsque Moffat fut prêt à partir, les prédictions les plus sinistres l’accueillirent dans le petit monde de Boers ou colons hollandais auprès desquels il s’était arrêté quelque temps.
Mais, brave, entreprenant et plein de confiance en Dieu, il ne se laissa pas décourager et arriva chez un chef chrétien, appelé Africaner.
Très satisfait de posséder enfin le missionnaire qui lui avait été promis, Africaner lui fit l’accueil le plus chaleureux, et fit aussitôt prévenir les femmes de la tribu de se rendre en toute hâte auprès de lui pour construire une hutte à l’étranger.
M. Moffat ne sut trop que penser de cette réquisition et, non sans curiosité, attendit leur arrivée. Elles parurent enfin et le mystère fut vite éclairci.
Chacune d’elles portait une perche de la longueur d’une canne et un paquet de nattes grossières. Africaner indiqua l’emplacement en disant :
– C’est là qu’il faut élever la hutte du missionnaire.
Un cercle fut immédiatement tracé puis, avec une célérité merveilleuse, les femmes paraissant enchantées de montrer leur savoir-faire, plantèrent leurs perches, en réunirent et attachèrent les extrémités, puis entrelacèrent leurs nattes dans des roseaux.
Une heure après, l’habitation était prête à recevoir l’étranger.
M. Moffat ne put longtemps se faire illusion sur le confort de sa nouvelle demeure.
Si elle avait été vite bâtie, elle était aussi très vite endommagée. Après chaque coup de vent ou chaque orage, elle exigeait des réparations, et quand le soleil y dardait d’aplomb ses rayons, elle devenait inhabitable, sans compter les visites nocturnes qu’on y recevait : chiens affamés qui dévoraient les provisions du lendemain, ou taureaux furieux qui prétendaient vider leurs différends à l’endroit même où sommeillait le missionnaire.
Moffat et Africaner se lièrent bientôt d’une étroite amitié. Le chef sentit que l’emplacement de son kraal ou village n’était point favorable. Les deux amis partirent à la recherche d’un lieu plus sain.
Souvent, durant ces voyages d’exploration, les provisions leur manquaient et ils n’avaient d’autre ressource, pour échapper aux tortures de la faim, que la ceinture des jeûneurs, une large bande de cuir, très serrée, pour comprimer l’estomac et imposer silence à ses réclamations.
Que diriez-vous, mes enfants, de l’application de cette ceinture, à l’heure du déjeuner ou du dîner ?
Mais ce qui était plus terrible encore, c’était la soif. Il était très difficile de se procurer de l’eau. Le plus souvent, on restait des jours entiers sans en rencontrer, et quand on en trouvait, elle était bourbeuse, saumâtre, recouverte d’immondices verdâtres qui inspiraient le dégoût. Ce n’était pas tout, il fallait encore la disputer aux lions.
Nous empruntons la page suivante au journal même du célèbre missionnaire
« Une nuit, nous bivouaquons tranquillement près d’un petit étang non loin de la rivière Oup, où nous croyons n’avoir rien à redouter de la visite de cette majesté redoutable du désert, le lion.
Nous allions terminer notre culte du soir. Les dernières notes de notre hymne d’actions de grâces flottaient encore dans l’air autour de nous, je n’avais pas déposé le livre, qu’un rugissement formidable se fit entendre.
Nos bœufs qui, une minute auparavant, ruminaient auprès de nous avec une paisible bonhommie, s’élancèrent de notre côté, affolés, et nous renversèrent, beuglant, culbutant les feux dans leur fuite, et nous laissant dans un nuage de cendre et de poussière.
Les chapeaux, et les recueils d’hymnes, les Bibles, les fusils et les ustensiles, tout se trouva dans un affreux pêle-mêle.
Par bonheur, nul accident grave ne fut à déplorer. En un clin d’œil, les bœufs furent poursuivis, rattrapés et attachés aux wagons pour prévenir une nouvelle désertion, car nous n’aurions pu faire le sacrifice d’aucun.
Africaner, voyant la mauvaise volonté de nos compagnons à se mettre en chasse, dans un ravin sombre et accidenté, avait pris une torche et s’était élancé en criant : « Suivez-moi ! »
Sans cette promptitude et cette intrépidité, nous n’aurions jamais revu nos fuyards, car rien n’égale la terreur des bœufs en présence du lion ».
Autre histoire de lion plus saisissante encore :
Toujours à la recherche d’un emplacement convenable pour fonder un établissement définitif qui permette à ses gens de se grouper autour du missionnaire, Africaner résolut de visiter la terre des Griquois, située à l’est des Namaquois.
Moffat l’accompagnait, ainsi que deux des frères du chef, son fils et un guide excellent, nommé Vanderbyle.
La petite caravane, montée sur huit chevaux, se mit en route, n’ayant pour tous bagages que le caross, ou couverture de peau d’agneau, et les fusils pour subvenir par la chasse à ses besoins quotidiens.
La route était escarpée et fatigante ; souvent la faim et la soif mettaient à rude épreuve la constance des voyageurs.
Ils étaient forcés de se maintenir dans la direction du fleuve Orange, et chaque soir, ils devaient choisir avec précaution le lieu de leur campement, pour éviter d’être surpris par les lions qui venaient se désaltérer dans la plaine.
Souvent ils les entendaient rugir, et n’avaient que le temps de se réfugier sur une hauteur pour éviter leur rencontre.
Quelquefois, la petite troupe arrivait chez une tribu hospitalière ; elle y reprenait des forces et s’y procurait des vivres, mais il n’était pas rare que le contraire se produise et qu’on lui refuse de lui vendre quoi que ce soit.
Un jour, M. Moffat fut près de mourir pour avoir bu de l’eau d’un étang que les indigènes avaient empoisonné afin de se débarrasser des lions.
Enfin, le moment arriva où ils durent s’éloigner du fleuve et traverser une région déserte. Les chevaux étaient trop fatigués pour qu’on songe même à les charger d’une provision d’eau, si minime, soit-elle.
Un soir, Moffat et le guide étaient en avant. La chaleur avait été accablante et tous étaient épuisés. Ils ne s’aperçurent pas d’abord qu’ils étaient à une grande distance de leurs compagnons ; lorsqu’ils s’arrêtèrent et ne les aperçurent plus derrière eux, ils crièrent de toutes leurs forces, puis déchargèrent leurs fusils sans qu’aucune réponse ne leur parvienne.
À peine pouvaient-ils parler, tant la soif les dévorait. Ils se consultèrent. Revenir sur leurs pas était impossible, passer la nuit dans cette affreuse solitude n’eût fait qu’augmenter leurs souffrances, et s’éloigner de leurs amis était terrible. Ils résolurent d’attendre et de tirer encore quelques coups de fusil. Mais, à la première détonation, un sourd rugissement retentit.
C’était la voix d’un lion qui n’était pas à plus de cinq cents mètres. Ils se remirent lestement en selle sur les chevaux, si exténués qu’ils aient été, connaissant trop bien le danger pour ne pas se hâter.
Mais les montagnes qu’il s’agissait d’atteindre étaient encore bien loin. La nuit tombait rapidement. Dès qu’ils s’arrêtaient pour reprendre haleine, les cavaliers entendaient le bruit des pas de la bête féroce.
Enfin, ils avisèrent un monticule d’où ils espéraient pouvoir lancer au lion quelques quartiers de roche avant de tirer leurs deux dernières balles. Parvenus au sommet, ils virent que non seulement l’escarpement ne leur offrait pas d’abri, mais en outre, qu’aucune pierre ne pouvait se détacher.
Il leur fallut redescendre. Vanderbyle tira son briquet pour tâcher d’allumer une torche. La terreur croissante des malheureux chevaux leur révéla plus sûrement que tout autre indice l’approche, et son guide forcèrent les pauvres bêtes à un suprême effort.
Soudain un rugissement formidable, répercuté par les échos de la montagne, retentit à leurs oreilles et fit monter une sueur froide à leurs fronts.
Mais Dieu leur fut secourable. En quelques minutes, la gorge dangereuse fut franchie et au-delà, comme un gage d’espérance et de paix, ils virent briller un splendide clair de lune.
Le lion, fatigué, cessa de les poursuivre, et ils purent prendre un peu de repos. Moffat s’endormit d’un profond sommeil, et rêva d’ombrages splendides et de sources jaillissantes.
Mais quand il s’éveilla, le lendemain, il ne pouvait plus parler : un feu dévorant embrasait sa gorge et tout son corps. Il fallut cependant repartir et souffrir de nouveau toutes les horreurs d’un décevant mirage qui promettait sans cesse l’oasis, et ne conduisait qu’à des rocs brûlants.
Le guide semblait avoir perdu la raison, et la main de Moffat tremblait chaque fois qu’il étreignait son fusil.
Quels souvenirs ineffaçables doivent laisser de pareilles journées !
Qu’on se figure la surprise de M. et Mme Anderson, missionnaires chez les Griquois, lorsque, tard dans la soirée, ils virent entrer un compatriote, pâle, hagard, qui ne pouvait parler, mais dont les gestes et les lèvres noircies indiquaient suffisamment les souffrances.
Il fallut lui mesurer avec précaution l’eau et la nourriture car, depuis trois jours, il n’avait rien pris, et une imprudence pouvait lui coûter la vie.
Moffat se remit assez vite toutefois et attendit dans cette maison amie l’arrivée de ses compagnons de voyage qui, plus heureux que lui avaient trouvé de l’eau et n’avaient point couru le danger de mourir de soif.
Moffat était non seulement très dévoué à l’œuvre qu’il avait entreprise, mais il savait mettre la main à tout.
Il raconte avec une verve amusante comment il dut employer pour l’entretien de sa garde-robe les talents que sa mère, brave paysanne écossaise, lui avait communiqués dans son enfance, à savoir la couture et le tricot. Combien de garçons que je connais se croiraient déshonorés si une maman prévoyante voulait leur enseigner ces humbles travaux, si utiles en temps et lieu !
Mais Moffat ne s’était pas rebellé, et bien lui en avait pris. En prévision du cas où il ne pourrait se procurer de fer à repasser, sa mère lui avait montré comment lisser ses chemises en les pliant avec soin, encore humides, et en frappant dessus avec une pièce de bois.
Naturellement, la vieille blanchisseuse hottentote du missionnaire n’avait pas la moindre idée de tous ces raffinements, et pourtant Moffat se mit un jour en tête de se procurer le luxe d’une chemise bien lissée pour le dimanche qui approchait.
Il rabota donc une pièce de bois, plia soigneusement sa meilleure chemise, la déposa délicatement sur une pierre, puis commença à la marteler. Mais, hélas ! il avait songé à tout, sauf au choix de sa pierre. Il avait pris, au hasard, le premier bloc de granit qui lui offrait une surface plane. Aussi la pauvre chemise fut-elle percée à jour comme une écumoire par les rugosités de la pierre.
Le résultat des voyages de Moffat avec Africaner ne fut pas ce qu’il avait espéré : il dut quitter cette tribu où il était déjà aimé, et se rendre parmi les Béchuanas. Là, pendant des années, il put croire que sa vie se consumait en vains efforts.
Lui-même se comparait à un enfant qui perd un temps précieux à saisir son image dans l’eau, ou à un fermier qui userait sa charrue à convertir un sol de granit en terre labourable.
La tribu à laquelle son devoir l’attachait n’avait ni idoles, ni fétiches, ni lieu de culte ; nulle idée d’une autre vie ne semblait avoir abordé l’esprit de ces hommes grossiers. Aussi, leur parler de péché, de pardon, de justice, de jugement, de résurrection, de salut, c’était prononcer des mots pour eux vides de sens. Ils en riaient ouvertement.
Au point de vue matériel, la situation du missionnaire et de sa jeune compagne (il s’était marié au Cap) n’était guère plus encourageante. À eux tout le travail ; mais quand l’époque de la moisson approchait, des mains avides faisaient disparaître la récolte.
Souvent, dans une plaine où le thermomètre Fahrenheit marquait 120 degrés à l’ombre, les provisions du missionnaire lui étaient enlevées, et il restait sans une goutte d’eau sous un ciel de feu, obligé d’aller à plusieurs lieues renouveler ses approvisionnements. Il fallait tout supporter sans se plaindre.
Comment réclamer contre une injustice auprès de gens qui n’ont aucune notion de justice ?
Un jour, Mme Moffat, son enfant nouveau-né dans les bras, demandait doucement à une femme indigène, qui s’était introduite dans l’abri qui lui servait de cuisine, d’en sortir afin de pouvoir fermer la porte avant de se rendre au culte.
Pour toute réponse, la mégère s’empara d’une pièce de bois qu’elle fit tournoyer en l’air pour la jeter avec plus de violence à la tête de la jeune mère. Celle-ci n’échappa à une mort à peu près certaine qu’en se réfugiant en hâte auprès de son mari.
Là, comme ailleurs, c’était aux femmes que revenaient tous les travaux pénibles ; les hommes, paresseusement couchés à l’ombre, regardaient si l’ouvrage avançait.
Les huttes de ces régions atteignent une hauteur de seize à dix-huit pieds (5 à 6 mètres), et les échelles étant complètement inconnues, à cette époque, dans le pays, on se figure quelles difficultés les malheureuses créatures avaient à surmonter.
Après plusieurs années pénibles, passées à travailler sans voir de résultat, sans oser même se flatter que la bonne Semence fût tombée dans quelque cœur bien préparé ; M. Moffat et sa compagne virent se produire un changement qui les réjouit beaucoup.
Vous ne vous douteriez guère, à quel signe ils reconnurent que Dieu récompensait leurs efforts C’est quand les hommes et les femmes commencèrent à désirer des vêtements.
Aux premiers baptêmes qui eurent lieu, il fallut que Mme Moffat donne deux de ses robes aux femmes converties. C’est alors qu’elle ouvrit son école de couture.
Mais les mains de ses pauvres apprenties étaient devenues si calleuses à force de faire de gros ouvrages que, pendant longtemps, elles ne sentaient même pas l’aiguille entre leurs doigts et rivalisaient de maladresse.
De plus, la station étant à six cents kilomètres de tout marché, il était difficile de se procurer des étoffes. On avait alors à préparer des peaux d’animaux, qui finissaient par devenir assez souples pour l’usage auquel elles étaient destinées.
On juge si le passage de quelque trafiquant égaré dans ces solitudes était un événement et une fête !
« Pendant longtemps, écrivait à ce moment M. Moffat, notre congrégation a présenté un aspect bien fait pour dérider l’homme le plus grave.
Un des membres influents de l’Église se carrait à sa place avec une jaquette qui n’avait qu’une manche, l’autre n’ayant pas été finie à temps, ou les matériaux ayant été insuffisants. Un vêtement de peau se voyait adapter des manches de calicot ou de cotonnade rouge, jaune et bleue.
Par leurs bigarrures, toutes les robes ressemblaient à celle de Joseph, et quant à la mode régnante, il n’en fallait point parler, les formes étant plus fantasques et bizarres les unes que les autres ».
Dans les premiers temps, les hommes s’attendaient à participer, aussi bien que les femmes, aux leçons de couture.
Mme Moffat était sans cesse occupée à rajuster des peaux pour satisfaire aux innombrables demandes qui lui parvenaient et aussi à réparer les erreurs des ouvriers inexpérimentés.
Tantôt un grand gaillard, après avoir cousu toutes les ouvertures de son habillement, venait s’informer pourquoi il ne lui allait pas aussi bien que celui de son voisin.
Tantôt un autre, s’était imaginé que la jaquette pouvait au besoin servir de pantalon et vice versa, s’en retournait chez lui très désappointé par la démonstration du contraire. Mais ce qui consolait les missionnaires de ces mésaventures, c’était la certitude que tout homme qui s’occupait de sa toilette était un cœur ouvert à l’évangile.
Le second pas des indigènes vers la civilisation fut la fabrication de chandelles. Longtemps ils s’étaient moqués du missionnaire qui, au lieu de s’oindre comme eux de la bonne graisse ou de la manger, la brûlait sans profit.
Mais lorsque avec la connaissance de l’Évangile naquit le désir de s’instruire et d’employer les longues soirées, ils furent très heureux qu’on leur apprît à remplacer la lueur fumeuse des torches par des chandelles, de fabrication grossière sans doute, mais qui étaient du luxe.
Vers la fin de 1829, deux intéressants visiteurs arrivèrent à la station. C’était des envoyés de Mossélékatsi, chef des Matébélés, que Moffat appelait le Napoléon africain.
C’était évidemment de grands personnages, et tout le monde s’empressa, de leur faire honneur. Ils se montrèrent étonnés et charmés de tout ce qu’ils voyaient de nouveau chez leurs voisins, et ils invitèrent le missionnaire à venir voir leur roi.
M. Moffat y consentit et partit, accompagné de quelques chrétiens. Ce voyage aurait été charmant, tant le pays était accidenté, pittoresque, splendide, mais, hélas, on y voyait partout les traces de la dévastation.
Des guerres récentes avaient désolé ces régions naguère riches, populeuses, maintenant abandonnées aux bêtes fauves ou à des tribus errantes non moins sauvages.
Un peu avant d’arriver sur le territoire de Mossélékatsi, M. Moffat remarqua un grand arbre chargé d’énormes nids ayant tout à fait la forme de huttes. Ne pouvant imaginer quelles sortes d’oiseaux peuplaient ces solitudes, M. Moffat grimpa sur l’un d’eux pour se rendre compte de ce que c’était.
Grande fut sa surprise de trouver, à l’entrée du premier nid, une femme occupée à soigner son nourrisson : c’était un village !
M. Moffat ne compta pas moins de soixante-dix huttes, remplies de femmes et d’enfants. Les hommes étaient à la chasse. Le missionnaire demanda ce qui leur faisait préférer ce séjour à la terre, qu’ils auraient la ressource de cultiver, qui fournirait à tous leurs besoins, et où leurs enfants pourraient jouer en liberté, sans craindre à chaque instant de se rompre le cou.
Alors revint la triste histoire des conquérants. Mossélékatsi avait fondu sur cette tribu, dévasté ses possessions et massacré tout ce qui s’était présenté devant lui. Les bêtes féroces avaient festoyé sur les cadavres des guerriers, et maintenant, si les survivants s’établissaient dans la plaine, ils couraient le risque de devenir la proie des fauves.
Ils aimaient mieux vivre misérablement de racines et de sauterelles que de courir les chances terribles que leur offrait le sol.
M. Moffat fut reçu avec les plus grands honneurs par Mossélékatsi. Mais le chef eut un mouvement d’effroi lorsqu’il vit approcher les « maisons roulantes ». N’ayant jamais vu de roulottes, il s’imaginait que c’étaient des êtres vivants.
Il lui fallut un certain temps pour se rassurer et se décider à examiner de près les merveilleuses machines. Les roues surtout le plongeaient dans l’étonnement et quand on lui eut expliqué que c’était le missionnaire lui-même qui avait tout fait, il demanda quelle médecine il faisait prendre au fer pour le rendre docile.
Des danses solennelles eurent lieu en l’honneur de Moffat – ce dont il se serait bien passé, car c’était peu récréatif pour lui.
Il remarqua avec une surprise mélangée d’une profonde tristesse, qu’on le traitait comme un dieu. Toutes les fois qu’il se levait ou qu’il s’asseyait, il était salué par des acclamations, et les noms les plus ordinaires qu’on employât à son égard étaient ceux de Grand Chef, Roi du ciel.
Nous ne voulons pas retracer ici tous les travaux de M. Moffat. Le Seigneur les bénit abondamment.
Grâce à l’activité déployée par son cher serviteur, l’Évangile pénétra dans de nombreuses contrées plongées jusque-là dans les ténèbres les plus profondes de l’ignorance et du péché, et il y produisit une riche moisson à la gloire de Dieu.
Que puis-je faire pour le Seigneur Jésus ?
– Maman, dit Anna en revenant de l’école du dimanche, Mlle Martin, est de retour ; nous avons été bien contentes de la revoir aujourd’hui.
Anna Morin faisait partie de la première classe de l’école du dimanche du village de C… Elle avait quatorze ans et aimait beaucoup son école, la seule du reste qu’elle fréquentait, car mon histoire se passait il y a quatre-vingts ans, alors que l’instruction n’était pas obligatoire comme aujourd’hui.
La leçon du jour avait tourné sur la fin du chapitre 24 de l’évangile selon Luc, et la maîtresse avait raconté en détail l’ascension au ciel de notre Seigneur Jésus Christ.
Au cours de l’explication, cette question fut posée : comment se fait-il que, après avoir perdu la présence de leur Seigneur sur la terre, les disciples retournèrent à Jérusalem pleins d’une grande joie ?
Les réponses furent nombreuses et variées :
– Parce que le Seigneur Jésus leur avait promis d’être avec eux jusqu’à la consommation du siècle, répondit Jeanne.
– Parce qu’Il allait intercéder pour eux à la droite de Dieu, dit Fanny.
– Parce qu’Il avait promis de leur envoyer le Saint Esprit, ajouta Hélène.
– Parce que les disciples ont dû être bien heureux à la pensée de pouvoir faire quelque chose pour le Seigneur Jésus, suggéra timidement la petite Suzanne.
– Toutes ces raisons sont bonnes, dit la maîtresse, mais celle de Suzanne me pousse à vous faire une proposition.
Et Mlle Martin ajouta qu’elle désirait voir ses élèves réfléchir durant la semaine à la tâche que le Seigneur avait donnée à ses disciples avant de monter au ciel, et chacune des jeunes filles fut engagée à dire le dimanche suivant ce que le Seigneur Jésus lui demandait de faire personnellement pour l’amour de Lui.
Anna retourna toute pensive chez sa mère. Celle-ci était veuve, pauvre, et devait subvenir aux besoins de sa famille en travaillant chez des étrangers.
Il lui restait deux enfants, Anna, que nous connaissons déjà, et Jean, petit garçon de trois ans, d’une santé fort délicate et, par suite de sa constitution chétive, trop porté aux caprices et aux fantaisies.
Le modeste repas terminé, Mme Morin laissa Jean à la garde de la fillette et, prenant sa grande Bible sous le bras, se rendit à la réunion du soir.
Anna avait l’habitude de mettre le petit Jean dans son berceau tous les dimanches, dès que sa mère était partie, et d’apprendre ses versets pour la semaine suivante, à côté de son frère, jusqu’à ce qu’il se soit endormi.
Ce soir-là, elle désirait tout particulièrement que l’enfant s’endorme au plus vite, afin de pouvoir mieux réfléchir à la question posée par Mlle Martin. Elle déshabilla le petit avec beaucoup de douceur, puis l’ayant couché, elle se mit à lui chanter un de ses cantiques favoris.
Mais Jean se montra rebelle ; il voulait rester éveillé jusqu’au retour de sa mère et, malgré tous les efforts d’Anna, ce ne fut qu’une heure plus tard que, fatigué lui-même de ses caprices, le petit garçon se laissa enfin prendre par le sommeil.
Mais hélas ! pour Anna, le temps qu’elle aurait pu donner à la réflexion était passé. Sa mère revint. Il fallut lui faire la lecture, les yeux de la brave femme étant trop faibles pour lire à la lumière de la lampe.
Et lorsque Anna se coucha ce soir-là, elle ne put s’empêcher de se dire que si son petit frère avait été moins difficile, elle aurait pu s’accorder, sous le pommier du jardin, une de ces bonnes heures de réflexion comme elle les aimait tant.
Lorsqu’elle se réveilla le lendemain, sa première pensée fut pour la question adressée la veille : qu’est-ce que le Seigneur Jésus m’a donné à faire pour lui ?
– Je voudrais tant trouver quelque chose, se disait Anna.
Aller voir cette pauvre femme qui s’est brûlé la jambe la semaine passée, ou bien lire aux aveugles de l’asile, ou bien encore… Mais à quoi bon penser ?
Maman doit sortir et moi je dois rester à la maison pour surveiller le petit. Oh ! pour sûr, je n’aurai rien à dire à Mlle Martin dimanche prochain !
Anna possédait un calendrier biblique et ce matin-là, en enlevant le feuillet de la veille, elle put lire le passage suivant : « Quelque chose que vous fassiez, en parole ou en œuvre, faites tout au nom du Seigneur Jésus » (Col. 3. 17).
Anna lut rapidement ces paroles qui auraient dû la frapper et lui donner la réponse qu’elle cherchait, puis elle descendit en courant pour aider sa mère à préparer le déjeuner.
Après le départ de sa mère, Anna s’occupa du ménage, puis son petit frère lui prit tout son temps ; l’enfant était maussade, malade, difficile à amuser, et la patience de la grande sœur fut mise à rude épreuve.
Lorsque, le soir venu, Anna se mit au lit, elle était tellement fatiguée qu’elle s’endormit dès que sa tête tomba sur l’oreiller ; le lendemain, le surlendemain et tous les jours de la semaine furent semblables à ce lundi.
Le samedi matin, Mlle Martin, passant devant la porte de la chaumière, dit amicalement :
– Eh bien ! Anna, as-tu songé à ma question ? J’espère que tu m’apporteras une réponse demain.
Anna fût bien contente que sa maîtresse ne s’arrête pas pour lui donner le temps de répondre, et elle se dit en elle-même : si seulement mademoiselle savait combien j’ai d’ouvrage ! elle verrait comme il m’est difficile de faire autre chose !
Peut-être le jeune lecteur qui jette les yeux sur ces pages pense-t-il que, à la place d’Anna, il aurait déjà trouvé la tâche que lui donnait le Seigneur.
C’est très possible, mais rappelons-nous qu’Anna, bien que désirant vivement faire la volonté de Dieu, avait encore beaucoup à apprendre. Elle faisait ses tout premiers pas dans la carrière chrétienne, car depuis quelques mois seulement elle connaissait le Seigneur Jésus comme son Sauveur personnel.
Elle ne comprenait pas encore le grand privilège que possède le chrétien de faire toutes choses pour la gloire de Dieu.
Ce samedi-là, Mme Morin rentra de son ouvrage plus tôt que d’habitude et, remarquant les joues pâles et les traits tirés de sa fille, elle lui dit avec bonté :
– Une promenade te fera du bien ; mets ton chapeau, ma fillette, je m’occuperai de Jean.
– Maman, fit Anna avec entrain, puis-je aller jusqu’à la ferme voir l’oncle Étienne ? Je pourrais lui faire la lecture maintenant qu’il voit si peu.
– Certainement, répondit la mère, et tu pourras revenir par les prairies.
Anna partit donc toute joyeuse.
L’oncle Étienne, un vieux jardinier retraité, reçut affectueusement sa petite nièce et Anna se trouva bientôt assise aux pieds du vieillard sur un tertre de gazon.
– Oncle Étienne, fit Anna, maman m’a permis de rester un bon moment auprès de toi. J’ai donc tout le temps de te lire un chapitre et d’en causer ensuite.
– Eh bien ! répondit vivement le vieillard, c’est sûrement le Seigneur qui t’as mis cette bonne pensée au cœur. Tiens, voici le Nouveau Testament.
J’essayais justement de lire quand tu es arrivée, mais mes yeux sont en si mauvais état que, même avec ces gros caractères, je ne pourrais lire si ma mémoire ne m’aidait à retrouver par-ci par-là quelques mots des versets que je cherche à déchiffrer.
– Dois-je lire à l’endroit où le livre est ouvert ?
– Oui mon enfant, répondit le vieillard, et il appela en quelques mots la bénédiction de Dieu sur leur lecture.
Anna lut lentement le chapitre 22 des Actes où l’apôtre Paul raconte sa conversion ; histoire merveilleuse que celle-là, que ce miracle qui fit de Saul de Tarse, le persécuteur, Paul, l’esclave de Jésus Christ !
Anna posa le livre sur ses genoux et resta silencieuse pendant quelques minutes.
– Quelle merveilleuse histoire ! répéta l’oncle Étienne. Et comme nous pouvons comprendre le premier cri de cette âme qui avait rencontré Jésus sur son chemin : Que dois-je faire, Seigneur ?
– Mais la réponse a-t-elle toujours lieu ? dit Anna toute pensive. Je me suis posé cette question toute la semaine, oncle, et je n’ai pas encore trouvé ce que Jésus veut que je fasse.
Le vieillard posa tendrement sa main tremblante sur la tête de sa petite nièce.
– Es-tu sûre d’avoir pris le bon chemin pour trouver la réponse, mon enfant ? Dieu écrit parfois bien clairement cette réponse, mais nous ne savons pas toujours la lire.
– Je ne puis comprendre ce que je dois faire pour plaire à Dieu, reprit la petite fille, et elle raconta tout au long la question posée à l’école du dimanche et ses efforts infructueux de toute la semaine pour en trouver la solution.
Le vieil Étienne sourit affectueusement à la conclusion du récit d’Anna.
– La réponse est écrite aussi lisiblement que possible, mon enfant, reprit-il, seulement tu ne sais pas encore la lire.
Vois-tu, Anna, quand nous demandions au Seigneur : mon Dieu, que veux-tu de moi ? nous devons être complètement décidés à accepter sa volonté, quelle qu’elle soit. Je veux dire que nous ne devons rien choisir pour nous-mêmes, ni tâcher de nous persuader que le Seigneur nous a donné telle ou telle tâche choisie par nous.
Il faut chercher la force d’en-haut, afin de pouvoir nous conformer à ce que veut le Seigneur et accomplir loyalement ce qui nous est prescrit, que cela nous plaise ou non, que nous nous en croyions capables ou non ! Il faut l’accomplir pour l’amour de Celui qui nous l’a confié.
– Eh, bien ! oncle, que penses-tu que le Seigneur Jésus m’ait donné à faire ? demanda Anna.
– Écoute une petite histoire de ma jeunesse, fut la réponse d’Étienne ; tu y trouveras toi-même la solution que tu cherches.
Quand je commençai mes travaux de jardinage, j’étais employé comme aide du jardinier en chef dans une grande propriété seigneuriale.
Il y avait là beaucoup d’ouvrage. Le jardinier sous les ordres duquel je me trouvais, était un brave homme et un bon travailleur ; en deux ans, il m’en apprit plus que n’eût fait aucun autre.
Il y avait dans le jardin une pièce d’eau, une sorte de lac, si tu veux, dont je me trouvais particulièrement chargé. Je devais m’occuper des plantes aquatiques et aussi soigner les bordures et les parterres de ce côté-là.
De plus, le jardinier en chef m’emmenait souvent dans les serres et m’enseignait les parties les plus intéressantes du métier.
Il arriva que, dans les premiers jours de mai, il fut appelé à faire un petit voyage pour notre maître. Il partit à la hâte et ne put me donner aucune instruction détaillée sur ce que j’aurais à faire durant son absence. Il me dit seulement en me quittant :
– Étienne, je vous conseille de ne pas vous endormir quand je ne serai pas là !
Là-dessus il partit. J’avais une haute estime pour mon chef, ce brave M. Robin. J’avais trouvé en lui non seulement un maître consciencieux, mais encore un ami chrétien qui se préoccupait de mon âme et m’exhortait à lire et à méditer la Parole de Dieu.
Aussi, dès qu’il fut parti, je me dis que je n’oublierais pas sa recommandation et je me mis en tête de faire quelque chose de particulier pour lui, qui lui prouve ma bonne volonté et mon désir de lui être agréable.
Je cherchais, je cherchais, jusqu’à ce qu’il me vint à l’idée de m’occuper des serres, et je me rappelai que M. Robin avait l’intention de planter très prochainement les géraniums dans les parterres.
C’était un très long travail chaque année, mais je me dis que, si je travaillais assidûment, j’aurais le temps de tout finir avant le retour de Robin. À peine pris-je quelques minutes pour dîner durant les trois jours que dura l’absence de mon chef et, comme la pièce d’eau se trouvait du côté diamétralement opposé aux serres chaudes, il ne me resta pas un instant pour m’en occuper.
Les autres jardiniers avaient beaucoup à faire dans le reste du parc, et lorsqu’ils me virent à l’ouvrage dans les plates-bandes de Robin, ils pensèrent que j’avais reçu ses ordres et ils ne se mêlèrent en rien de mon ouvrage. Le travail que je m’étais imposé se trouva terminé le vendredi soir, et je tombais de fatigue lorsque j’allai me coucher.
Le lendemain matin il faisait froid, et je commençai à craindre qu’il n’eût gelé pendant la nuit. Je courus au jardin et le cœur me manqua lorsque l’un de mes camarades m’accueillit par ces mots :
– Je suis bien étonné que Robin vous ait donné l’ordre de sortir les géraniums cette semaine, car il a gelé cette nuit.
Ce n’était que trop vrai ! la moitié des plantes, si florissantes la veille, pendaient flétries sur leurs tiges et le mal ne pouvait plus se réparer. Je n’eus le cœur à rien ce jour-là.
M. Robin, revint .de bonne heure et, pour la première fois de ma vie, j’aurais voulu le voir bien loin. Pourtant j’allai le recevoir à la grille, car je sentais que je lui devais immédiatement une pleine confession de ma faute.
– Ô Étienne, s’écria-t-il en m’apercevant, vous voilà ! Il faut que vous m’expliquiez votre conduite pendant mon absence. Je suis venu par le côté de la pièce d’eau ; elle ne vous fait pas honneur.
Les parterres sont dans le plus grand désordre et les sentiers pleins de mauvaises herbes. Je croyais pouvoir répondre de vous comme d’un travailleur consciencieux.
– Tu comprends, Anna, si j’étais consterné, d’autant plus que j’avais voulu plaire à mon chef en travaillant avec zèle. Je le priai de me suivre, je lui montrai les plantes flétries et le suppliai de me pardonner mon erreur.
Je me sentis le cœur plus léger après cet aveu, et lorsque je regardai M. Robin, je lui trouvais l’air triste mais pas en colère.
Triste, il devait l’être, car les deux serres chaudes faisaient son orgueil : mais il ne m’adressa pas les reproches auxquels je m’attendais ; il me dit seulement :
– Étienne, je suis vivement peiné. Je suis certain que vous avez voulu faire pour le mieux, mais j’aurais de beaucoup préféré que vous vous soyez occupé exactement de ce qui vous regardait.
La douceur de mon vieil ami me fendait le cœur. J’aurais préféré des paroles d’amers reproches à ces mots si pleins de bienveillance.
Nous avons eu énormément à faire cet après-midi-là pour réparer ma maladresse, et je dus subir les railleries des aides-jardiniers, sur les gens qui négligent leurs propres affaires pour se mêler de celles des autres.
Mais je savais que ces moqueries n’étaient que trop méritées et je cherchai l’aide du Seigneur pour les supporter avec patience.
Le lendemain était un dimanche. Pour nous rendre au culte nous sommes passés devant la pièce d’eau ; je fus honteux de la voir en si piteux état. Les herbages flottaient à la surface et ma négligence allait devenir l’objet des remarques de tous.
Après le culte, M. Robin m’engagea à me promener avec lui. Jamais je n’oublierai ce qu’il me dit ce jour-là ; ses paroles furent pour moi comme un message de Dieu. Il me montra un verset de la Bible en disant que c’était un des passages les plus tristes qu’il connaisse : « Ils m’ont mise à garder les vignes ; ma vigne qui est à moi, je ne l’ai point gardée » (Cant. 1. 6).
Il ajouta que ce devait être une leçon pour moi, afin qu’à l’avenir je sache accepter le devoir que Dieu m’envoyait pour l’accomplir, de tout mon cœur, si humble fût-il, par amour pour le Seigneur Jésus qui est mort pour nous et qui maintenant donne à chacun sa tâche selon nos capacités qu’il connaît bien mieux que nous ne les connaissons nous-mêmes.
Si nous voulons entreprendre ce qui nous semble plus utile ou moins important, nous allons au-devant d’un échec.
– Je vous remercie de votre désir de m’être agréable, Étienne, c’était là une bonne intention, le mieux est de remplir les devoirs que Dieu a mis à notre portée et, si nous cherchons bien, nous verrons clairement quels sont ces devoirs.
Avant de nous occuper de l’âme des autres, assurons-nous d’abord que notre propre âme est bien en règle avec le Seigneur. Avant de chercher notre tâche audehors, demandons à Dieu de nous faire bien comprendre quel est le devoir le plus près de nous.
Et n’oubliez jamais, Étienne, que le privilège du chrétien consiste à remplir les desseins les plus simples et les plus terre-à-terre pour l’amour de Celui qui nous donne notre fardeau à porter pour sa gloire.
– Tu vois, Anna, je t’ai conté cette histoire pour te prouver que, si nous désirons connaître la tâche que le Seigneur tient en réserve pour nous, nous ne devons pas la chercher au loin, mais très près de nous.
Et lorsque Dieu nous l’a montrée, cherchons auprès de lui la force nécessaire pour la remplir fidèlement sous ses yeux.
Anna avait écouté très attentivement.
– Oncle Étienne, dit-elle, je crois que je te comprends. Dieu m’a placée à la maison, c’est donc à la maison qu’est mon devoir.
– Sans aucun doute. Et qu’est-ce donc qui t’empêchait de réfléchir tranquillement sur la tâche particulière que le Seigneur a préparée pour toi ?
– C’était mon petit frère Jean. Mais peut-être la tâche que me donne le Seigneur est-elle précisément de soigner Jean ?
– Non pas peut-être, mon enfant, mais précisément. C’est aussi clair que si le Seigneur avait mis Lui-même ton petit frère entre tes bras, en te recommandant d’en avoir soin pour l’amour de Lui.
J’ai lu autrefois l’histoire d’une dame française qui avait été fort riche et qui, se trouvant ruinée par des revers subits, se vit obligée de servir les autres. Rien ne semblait l’abattre ni l’humilier, bien qu’elle ait dû souvent faire les ouvrages les plus vils dont les autres serviteurs refusaient de se charger.
Quelqu’un lui demandait un jour comment, au milieu d’occupations aussi désagréables, elle pouvait paraître si heureuse, si gaie même souvent.
– C’est tout simplement, répondit-elle, qu’il me semble entendre le Seigneur Jésus me dire : balaye cette maison pour l’amour de moi, fais cet ouvrage comme si tu le faisais pour moi ; et lorsque je me rappelle tout ce qu’Il a fait pour moi, je ne puis que me réjouir.
– Que je suis contente d’être venue te trouver, oncle Étienne, dit Anna toute pensive.
Avec l’aide de Dieu, je veux essayer de remplir ma tâche en disant toujours au Seigneur : que dois-je faire encore pour toi ? Et sûrement Il me répondra.
Il était six heures du soir quand Anna rentra chez sa mère. Celle-ci-lui demanda si elle avait passé une bonne journée.
– Oh ! une journée délicieuse ! répondit-elle en montant rapidement l’escalier pour aller ôter son chapeau.
Jean était à moitié endormi dans son petit berceau. Avant de descendre pour retrouver sa mère, Anna s’agenouilla auprès de lui. Lorsqu’elle se releva, la fillette avait accepté, sous le regard de Dieu, la tâche que le Seigneur lui avait réservée.
Le bébé sommeillait doucement, sa joue rose presque cachée par ses boucles brunes. Il ne savait pas avec quel amour sa sœur le regardait, maintenant qu’elle se sentait plus étroitement liée à lui que jamais. La petite Anna le contemplait, les yeux remplis de larmes.
Un verset de la Bible, auquel elle n’avait pas songé depuis longtemps, lui revint à la mémoire. Il semblait qu’elle entendait la voix du Sauveur Lui-même lui dire : « Prends cet enfant et soigne-le pour moi ; je te donnerai ton salaire ! »
Quand Mlle Martin demanda le lendemain matin à la petite fille si elle avait trouvé la tâche que Jésus lui donnait à faire, Anna répondit à voix basse : je crois, mademoiselle, que ma tâche est de rester à la maison, et de soigner mon petit frère.
Et Mlle Martin le croyait aussi.
Maintenant, jeunes lecteurs, permettez-moi de vous demander si vous avez essayé de trouver la tâche que le Seigneur vous a donnée.
Si vous ne la connaissez pas encore et que vous désirez vraiment glorifier votre Sauveur bien-aimé, il faut suivre la règle prescrite par l’oncle Étienne. Demandez à Dieu de vous montrer le devoir qui est le plus proche de vous et cherchez à le remplir en glorifiant le Seigneur.
Par vous-mêmes, vous ne le pourrez pas ; le cœur naturel recherche toujours de grandes choses, mais Dieu « donne la grâce aux humbles ». Que votre prière constante soit : Seigneur, que puis-je faire pour toi ? et vous pouvez être sûrs que la promesse qui nous a été faite s’accomplira : « Je t’instruirai, et je t’enseignerai le chemin où tu dois marcher ; je te conseillerai, ayant mon œil sur toi » (Ps. 32. 8).
Oh ! qu’il est doux de se dire le matin en regardant devant soi la journée qui commence : « Quoi que nous fassions, nous devons le faire à la gloire de Dieu ! »
La porte ouverte
Dans un village des Pays-Bas vivait une pauvre veuve qui souvent se trouvait dans le dénuement le plus complet.
Elle vivait seule avec ses trois enfants dont l’aînée n’avait pas dix ans. Un soir, les petits vinrent réclamer leur soupe, mais l’armoire de la cuisine était vide. Plus même une miette de pain.
La mère se mit à genoux avec ses enfants et, du fond de sa détresse, adressa une ardente prière au Seigneur.
Elle prononça entre autres la phrase suivante : « Ô Dieu ! autrefois tu te servis des corbeaux pour nourrir le prophète. Je t’en supplie, au nom de Jésus, envoie du pain à mes enfants ! »
Lorsqu’ils se relevèrent de leur prière, le petit Dirk, âgé de huit ans, courut pour ouvrir toute grande la porte d’entrée de la maison.
– Dirk, que fais-tu donc là ? fit la mère étonnée.
– Mais, maman, quand les corbeaux viendront, il faut bien qu’ils trouvent la porte ouverte, répondit l’enfant avec conviction.
– Mon pauvre petit ! à quoi penses-tu ? Il y a très, très longtemps que ces choses se sont passées.
– Cela ne fait rien, maman. Dieu n’oublie jamais et ce qu’Il a fait une fois. Il peut toujours le refaire.
Laissons la porte ouverte, je t’en prie, et nous verrons s’Il n’envoie pas les corbeaux.
Puis, joignant les mains, Dirk pria encore : « S’il te plaît, Seigneur, envoie-nous du pain ».
En ce moment le maire de la localité passait dans la rue. Il remarqua la porte ouverte. Il s’arrêta, jeta un coup d’œil à l’intérieur puis, poussé par une impulsion étrange, il pénétra dans la maison.
– Pourquoi laisser votre porte ouverte à pareille heure ? demanda-t-il avec bonté. Ce n’est guère prudent.
La veuve souriant à travers ses larmes, expliqua qu’elle venait de prier pour que Dieu lui envoie du pain. Elle ajouta que parce qu’elle avait rappelé l’histoire d’Élie, le petit Dirk avait voulu que les corbeaux trouvent un libre passage.
– Alors, sûrement, il ne faut pas que votre petit homme soit déçu, fit le visiteur. Ne fermez pas la porte avant que les corbeaux ne soient arrivés.
Le maire s’éloigna rapidement et bientôt après apparut une de ses servantes portant un grand panier de provisions : du pain, des pommes de terre, des légumes, du beurre et de la viande – bref, de quoi nourrir la petite famille pendant bien des jours.
Lorsque la messagère, accompagnée des bénédictions de la maman, se fut éloignée en refermant la porte derrière elle, le petit Dirk l’ouvrit une fois de plus.
Joignant les mains, il leva les yeux vers le ciel étoilé et dit : « Seigneur, nous te remercions pour ce que tu nous as envoyé ».
Puis il ferma la porte et tira le verrou. II savait que le secours était venu de la part de Dieu, même si son Père céleste ne s’était pas servi des corbeaux pour apporter la nourriture nécessaire à ceux qui avaient imploré son aide.
Dites la vérité
Personne ne pensera que c’est moi qui ai cassé la vitre, se disait Freddy tout en contemplant avec quelque effroi le dégât que venait de causer sa nouvelle balle de tennis.
J’en suis vraiment bien fâché. Maman rentrera ce soir de son séjour chez oncle Georges, et je voulais lui montrer comme j’avais été soigneux pendant son absence.
La vieille Marie est occupée en haut, et d’ailleurs elle est si sourde qu’elle n’a sûrement pas entendu le bruit qu’a fait la vitre en tombant. Si on me demande si c’est moi qui l’ai cassée, naturellement je ne dirai pas de mensonge.
Mais si on ne me le demande pas, et je ne pense pas qu’on le fasse, il n’est pas nécessaire que j’en parle. Papa sera fâché, continua-t-il à mi-voix. Peut-être même qu’il me fera payer la vitre, et j’ai besoin de tout mon argent pour acheter un cadeau pour la fête de maman.
Il n’y a pas de raison pour que j’en parle à moins qu’on ne me questionne directement.
Soudain, quelques paroles qu’il avait entendues à l’école du dimanche se présentèrent avec force à sa mémoire :
« Garçons, avait dit son moniteur le dimanche précédent, et Freddy n’oubliait pas de quel ton profondément sérieux il s’était adressé à eux, garçons, la vérité est une chose que nous n’estimerons jamais assez haut, et dont l’importance est infiniment plus grande que vous ne vous l’imaginez.
Nous avons lu aujourd’hui l’histoire d’Ananias et de Sapphira. Elle nous apprend comment Dieu jugea leur péché. Oui, mes garçons, un mensonge est une terrible chose, et souvent ce n’est que le commencement d’une série de péchés.
Souvenez-vous aussi qu’un mensonge en action est aussi mauvais qu’un mensonge en paroles. Peut-être l’un de vous sera-t-il tenté un jour de cette manière. La crainte des conséquences peut vous conduire à essayer de cacher une faute en gardant le silence, sinon en prononçant un mensonge en paroles.
Mais souvenez-vous qu’aux yeux de Dieu, le péché est le même. Lorsque vous serez tentés de tromper de cette manière, demandez à Dieu qu’Il vous aide à dire la vérité, et à confesser vos fautes avec courage.
Il vous aidera et vous donnera la force de faire ce qui est droit et ce qui lui plaît, si seulement vous le lui demandez ».
D’un pas rapide Freddy s’élança à la rencontre de son père qui venait d’apparaître à quelque distance et, tout en courant, il demandait silencieusement à Dieu le courage de raconter l’accident exactement comme il s’était passé.
– Tu es tout à fait hors d’haleine, mon garçon, dit M. Brun lorsque son fils l’eut rejoint. On dirait que tu as quelque chose de très important à me dire, ajouta-t-il en regardant avec étonnement l’expression sérieuse du petit garçon.
– Oui, papa, je suis pressé de te dire quelque chose, répondit Freddy, et sa voix tremblait un peu. Je suis très fâché, mais j’ai cassé une vitre de la salle à manger.
Je jouais à la balle sans penser à aucun danger, et tout à coup elle a frappé la fenêtre. J’en suis très fâché, papa.
– C’est bien, mon garçon, dit amicalement le père en prenant la main de son fils pour revenir à la maison. Viens toujours immédiatement me dire tout ce que tu as fait de mal.
J’aimerais mieux avoir toutes les fenêtres de ma maison cassées que de savoir que mon fils dit un mensonge pour cacher son manque de soin, ou agit avec fausseté pour éviter un blâme.
Alors, tout en marchant à côté de son père, Freddy lui raconta comment il avait été tenté de garder le silence au sujet de son méfait, et comment les paroles de son moniteur lui étaient revenus à la mémoire.
– Mon cher garçon, lui dit son père comme Freddy s’élançait joyeusement en avant pour ouvrir la porte, je suis si reconnaissant que tu aies appris à voir combien facilement nous pouvons être coupables de mensonge, même sans prononcer un seul mot.
Je pense que ce petit incident t’aura aussi enseigné une autre leçon. Ne te confie jamais en tes propres forces mais, lorsque tu es tenté de mal faire, demande à Dieu qu’Il te fasse la grâce de résister à la tentation.
« Éternel ! délivre mon âme de la lèvre menteuse, de la langue qui trompe » (Ps. 120. 2).
« Les lèvres menteuses sont en abomination à l’Éternel, mais ceux qui pratiquent la fidélité lui sont agréables » (Prov. 12. 22).
« Achète la vérité, et ne la vends point » (Prov. 23. 23).
Ce petit récit a été traduit de l’anglais. Il traite d’une époque lointaine et peu connue et nous met en relation avec les précurseurs de la Réforme comme aussi avec les pionniers employés par Dieu dans ce merveilleux travail.
Nous avons aujourd’hui beaucoup de connaissance. Dieu a bien voulu nous confier une grande somme de vérités bénies.
Mais ces chrétiens d’autrefois, très ignorants souvent, n’ont-ils pas des choses toutes simples à nous dire quant à la vie de chaque jour ?
Puissions-nous, avec l’aide du Seigneur, imiter leur foi, leur patience dans l’épreuve, leur amour fraternel et surtout leur dévouement inlassable à la cause de leur Maître !
C’est avec ce désir que nous présentons ces pages à la jeunesse de langue française.
M. R.
En l’an de grâce 1480, le dernier samedi de Carême, une agitation inaccoutumée régnait dans la petite ville de Kaiserberg, en Alsace.
Jean Geiler, le « Docteur de Kaiserberg », le prédicateur le plus populaire de la cathédrale de la cité libre de Strasbourg, devait venir, après plusieurs années d’absence, visiter son lieu de naissance.
On disait que Geiler serait accompagné de son ami, Sébastien Brandt, le juriste de Bâle, connu surtout comme auteur du « Vaisseau des Fous », poème burlesque qui passait en revue toutes les extravagances de l’époque.
Geiler revenait avec son ami dans sa maison paternelle, cette maison où lui-même, laissé orphelin à l’âge de trois ans, avait été élevé dans la crainte du Seigneur par une pieuse aïeule.
Le lendemain, le Docteur devait prêcher dans l’église de Kaiserberg, et petits et grands, parents et amis, se faisaient une fête d’entendre le savant prédicateur, celui que la grande ville de Strasbourg était fière de revendiquer comme un de ses fils (Jean Geiler, né à Schaffhouse en 1445, vint habiter, très jeune encore, en Alsace.
Son père s’établit à Ammerswihr en qualité de notaire. C’est là aussi qu’il mourut en 1448, et l’enfant fut élevé à Kaiserberg par ses grands-parents).
Dans la maison où Jean avait habité autrefois vivait maintenant la nièce de sa mère, Dame Madeleine, la digne épouse de l’honorable Anselme, notaire impérial à Kaiserberg. L’excellente dame, qui avait l’honneur inattendu de recevoir chez elle l’hôte vénéré, était extrêmement affairée.
La chambre des visites avait été aérée et chauffée ; le lit à grands rideaux cramoisis avait été garni de draps fleurant la lavande. En face du lit, contre la paroi, les portraits des grands-parents du Docteur semblaient sourire placidement et souhaiter la bienvenue à l’homme qui avait réalisé toutes les espérances accumulées sur la tête de l’enfant.
Dans la vaste salle à manger sombre et voûtée, Dame Madeleine étendait sa plus belle nappe damassée sur la grande table de chêne polie par les générations.
À la place d’honneur, elle posa le gobelet d’argent ciselé aux armes de la famille. Pendant ce temps, son mari descendait à la cave où, d’un recoin caché, il tira quelques bouteilles d’un vin presque aussi vieux que lui, dont il transvasa le contenu avec mille précautions dans des channes d’étain polies comme autant de miroirs.
Devant le foyer de la cuisine, Marthe, la vieille cuisinière, surveillait gravement la cuisson des gâteaux de Carême qu’elle avait préparés avec amour pour le cher Docteur qui les aimait tant autrefois.
Car Marthe était déjà dans la maison lorsque le jeune étudiant partit pour l’université de Fribourg, et elle avait l’intime satisfaction d’avoir prédit les hautes destinées de l’enfant qu’elle avait soigné et chéri comme s’il était sien.
Le temps était superbe ; le soleil souriait ; une brise fraîche soufflait dans la vallée et les chemins étaient poussiéreux comme en plein été. Les principaux citoyens de la petite ville étaient groupés devant la porte de l’honorable Anselme ; ils se préparaient à offrir au Docteur, lorsqu’il descendrait de voiture, le vin d’honneur pétillant dans une coupe d’or.
Les jeunes gens étaient partis à cheval à la rencontre de l’hôte illustre, tandis que quelques retardataires se plaçaient à la porte de la ville, au-delà du pont-levis, d’où ils pouvaient guetter l’arrivée du cortège.
Au milieu de ce groupe s’était trouvé Friedli, le pauvre musicien aveugle, avec son chien noir, son fidèle compagnon qui ne le quittait jamais. Friedli était maigre et décharné, et son visage étiré avait été défiguré par la petite vérole. C’était cette terrible maladie qui l’avait privé de la vue et l’avait laissé sans autres ressources que son luth et le chien qui le guidait d’une ville à l’autre.
Doué d’une voix harmonieuse, Friedli cherchait à attendrir les passants en chantant des ballades populaires qu’il accompagnait des sons un peu grêles de son instrument.
Il espérait profiter de la venue du Docteur pour recueillir des aumônes plus nombreuses que d’habitude.
Mais le pauvre Friedli ne recueillit ce jour-là qu’amertume et déceptions. Son visage ravagé ne lui attira que de grossiers quolibets.
Pas un liard ne tombait dans sa sébile bien que le pauvre musicien ait cherché dans son répertoire ses chansons les plus gaies, et c’était en vain aussi que son chien fidèle, la casquette de son maître entre les dents, implorait la charité des passants avec un regard suppliant qui aurait dû amollir même un cœur de pierre !
Soudain une acclamation générale annonça l’approche du cortège attendu. La foule se porta en avant, sans se soucier du pauvre aveugle qui, lui aussi, aurait voulu suivre les autres et faire appel au bon docteur si compatissant pour les malheureux.
Friedli chercha à se mettre en route, mais découvrit à sa consternation que quelque mauvais garnement avait, à son insu, coupé la corde au moyen de laquelle son chien le conduisait.
Cependant le brave animal, au lieu de profiter de sa liberté, saisit entre ses dents le vêtement de son maître, cherchant à le diriger sur la route. Mais Friedli n’en trébucha pas moins au bout de quelques pas et s’en alla rouler dans le fossé, se blessant grièvement une jambe dans sa chute.
Il poussa un cri de douleur puis, conscient qu’il n’avait rien à attendre de personne, il resta couché à l’endroit même où il était tombé.
Mais, Dieu merci, l’unique appel du pauvre Friedli parvint aux oreilles du fils de Dame Madeleine, le petit Mathis, que les grands événements du jour avaient attiré sur les lieux.
Il s’approcha en courant du fossé où gisait l’aveugle et lui tendit la main pour chercher à le remettre sur ses pieds. Friedli, grâce au secours de l’enfant, parvint à s’asseoir, mais il s’aperçut bien vite qu’il ne pouvait être question de marcher ; sa jambe meurtrie s’y refusait absolument. Que faire ?
La rue, encombrée de monde quelques instants auparavant, était vide maintenant. Mathis chercha pendant quelques secondes dans sa cervelle d’enfant, puis une idée lumineuse en jaillit. Marraine Ursule demeurait tout près. C’était bien ce qu’il fallait.
– Attendez deux minutes, dit-il à l’aveugle, je vais chercher du secours. Et il partit de toute la vitesse de ses petites jambes. Dame Ursule possédait un filleul dans presque chaque rue de la ville, aussi jeunes et vieux avaient-ils l’habitude de l’appeler « marraine » comme si la brave dame n’avait eu d’autre mission dans la vie que de porter les enfants sur les fonts baptismaux.
Dame Ursule était la tante du Docteur et l’avait aimé de toute la tendresse de la mère qu’il avait perdue.
La brave femme partageait ses revenus entre l’église et les pauvres, auxquels elle distribuait du pain et de la soupe deux fois par semaine. En vieillissant, l’amour de l’ordre et de la propreté qui avait été une vertu chez la jeune Ursule devint la passion dominante de la femme âgée.
Tout ce qui venait troubler la routine quotidienne de sa paisible existence la rendait malheureuse. Seul le petit Mathis possédait le secret de l’amener quelquefois à enfreindre les règles établies.
Mais aujourd’hui, chose extraordinaire, Ursule et sa maison étaient en fête. La dame remontait précisément de la cave où elle était allée quérir une bouteille de ce cidre dont elle avait la spécialité et qu’elle réservait depuis longtemps pour l’arrivée de son neveu.
Le petit Mathis se précipita dans la chambre comme un ouragan.
– Eh bien ! fit la bonne Ursule en écartant les boucles humides de sueur qui tombaient en désordre sur les yeux du petit garçon, quelle nouvelle aventure viens-tu me raconter, Mathis ? Un de ces jours, il t’arrivera malheur, je le crains fort, mon enfant !
– Marraine, répliqua le petit, figure-toi que ces méchantes gens ont coupé la corde qu’un pauvre aveugle avait attachée au collier de son chien ; le malheureux est tombé dans le fossé et s’est fait très mal à la jambe.
– Pauvre homme ! que le monde est donc mauvais ! Conrad ira porter une corde et quelques liards à ton aveugle, fit dame Ursule.
– Mais, marraine, cela ne lui ferait aucun bien. Il souffre trop. Conrad devrait le mettre sur la charrette et le ramener ici pour que vous puissiez le soigner et le guérir.
– Es-tu fou, Mathis ? Veux-tu transformer cette maison en hôpital ?
– Marraine, supplia l’enfant, il fait très froid, la nuit approche et le pauvre Friedli ne peut rester dans ce fossé. Je vous en prie, faites-le chercher !
– Et quand il sera ici et que j’aurai pansé son pied, qu’en ferons-nous ?
– Nous mettrons de la paille dans le grenier, marraine, et il pourra y rester jusqu’à ce qu’il soit guéri.
– Enfant ! tu sais très bien que ce que tu proposes est impossible. Tu ne voudrais pourtant pas que je transforme ma maison en un hôpital pour les vagabonds aveugles !
– Je vous en prie, marraine, insista Mathis de sa voix la plus persuasive. Je sais que vous le recevrez. Vous êtes si bonne et si affectueuse, et si vous le prenez pour l’amour de Dieu, Il vous récompensera.
Sans attendre de réponse, Mathis sortit en courant à la recherche de son vieil ami Conrad. L’enfant et le vieux domestique disparurent en traînant la charrette avant que Dame Ursule eût trouvé les mots qu’il fallait pour protester.
Toute déconcertée, la digne femme allait et venait dans la cour, bougonnant à mi-voix, plus fâchée contre elle-même que contre son petit favori.
– Ce garçon-là fait de moi ce qu’il veut, répétait-elle sans cesse.
Ursule avait vraiment bon cœur, mais de là à recevoir dans son grenier un mendiant plein de vermine et à panser son pied d’une propreté plus que douteuse, il y avait un abîme que la bonne dame ne se souciait pas de franchir malgré les admonestations de sa conscience.
Elle décida donc de donner un florin aux Sœurs de Charité ou aux Frères Hospitaliers (Les Frères Hospitaliers ou Lollards étaient nommés par les gens d’Alsace « les Frères de la petite vérole », parce que c’étaient eux qui soignaient les personnes atteintes de cette maladie si redoutée au Moyen Age. Les Sœurs de Charité, sans prononcer les mêmes vœux que les nonnes, vivaient cependant en communautés et s’occupaient aussi des malades) – et de se décharger sur eux de la responsabilité qu’il lui répugnait tant d’accepter.
Sur ces entrefaites la charrette portant le pauvre Friedli pénétrait dans la cour, traînée par les bras vigoureux de Conrad et escortée par Mathis et par l’épagneul.
Au même instant arrivait un messager dépêché par Dame Madeleine et sollicitant de la part du Révérend Docteur la présence immédiate de la tante Ursule.
La pauvre marraine, tiraillée entre les émotions contradictoires de la détresse et de la joie, ne savait à quel saint se vouer. Mais le blessé était là qui la réclamait. Le bon cœur de Dame Ursule triompha de ses scrupules : le Docteur attendrait.
Étendu enfin sur une paillasse, brûlant de fièvre et le visage inondé de larmes, le pauvre Friedli gémissait : « Mère ! mère ! pourquoi n’es-tu pas là ! »
Des larmes de sympathie remplissaient les yeux de Dame Ursule. Elle oublia toutes ses doléances en se penchant sur l’aveugle et en lui adressant des paroles de consolation.
Puis elle appliqua sur la jambe meurtrie une compresse de vin et d’herbages aromatiques. Un manteau douillet mit le malade à l’abri du froid.
Conrad promit de le soigner de son mieux et ainsi, déchargée de tout souci, Dame Ursule, prenant la main de Mathis, se dirigea rapidement vers la maison où l’attendait le Docteur.
Chemin faisant, elle se demandait anxieusement sur quel ton elle devrait parler à son illustre neveu. Le petit nom d’enfant qu’elle avait toujours employé vis-à-vis de lui, lui revenait sans cesse à la pensée, mais qu’il serait donc déplacé de sa part d’interpeller ainsi l’homme illustre, l’oint du Seigneur, qui faisait un si grand honneur à son humble famille !
Et pourtant, pour elle, n’était-il pas toujours le petit Hans qu’elle avait ramené d’Ammerswihr, où son père avait perdu la vie dans une chasse à l’ours ? Elle avait promis à sa mère mourante de l’aimer comme son propre enfant et Dieu sait si elle avait tenu parole.
Au seuil de la maison, Dame Ursule rencontra la vieille Marthe tout excitée par l’accueil que lui avait fait Monsieur le Docteur.
– C’est toujours le même Hans que jadis, expliqua-t-elle, bien qu’il soit devenu sans aucun doute un homme très pieux et très sage.
Il m’a reconnue tout de suite et, en me prenant la main, m’a demandé si je savais encore faire d’aussi bons gâteaux que du temps de sa grand-mère !
La bonne Ursule, quelque peu rassurée, pénétra dans la salle à manger en faisant une profonde révérence. Le Docteur se précipita à sa rencontre et l’embrassant avec effusion, s’écria :
– Soyez la bienvenue, ma bonne tante ! Je languissais de vous revoir. Mais, à l’heure qu’il est, le monde est sens-dessus-dessous : j’aurais désiré aller chez vous, pour vous présenter mes hommages comme il convient, et c’est vous qui vous dérangez pour venir me trouver ici !
– Vraiment, Révérend Docteur, l’honneur eût été trop grand pour moi et pour ma pauvre demeure, répondit Ursule, que l’émotion avait complètement désarçonnée.
– Allons, ma bonne tante, ne suis-je donc plus votre neveu Hans comme dans le beau temps d’autrefois ? vous savez bien, le petit garçon que vous aimiez si tendrement.
Laissez donc, je vous prie, votre « Révérend Docteur » et abandonnons toute cérémonie en ce jour de joie où Dieu nous accorde le bonheur de nous retrouver après tant d’années de séparation !
Et en parlant ainsi, le grand homme conduisait la vieille dame à la place d’honneur qui lui avait été réservée au haut bout de table.
« Cette place est la vôtre, ajouta-t-il, puisque ce serait celle qu’occuperait ma mère, si elle était avec nous ».
Il lui présenta alors son compagnon de voyage, Sébastien Brandt, ajoutant avec un sourire malicieux :
– Maintenant, bonne tante, ne me grondez pas si j’ai offert à mon ami un lit pour cette nuit sous votre toit, ce refuge de l’ordre parfait.
La pauvre marraine resta frappée de mutisme ! Un mendiant aveugle dans son grenier et maintenant, un illustre Docteur dans sa chambre d’apparat ! et tout cela sans avertissement ni préparation d’aucune sorte !
Mais Dame Madeleine qui vit sa consternation fut prise de pitié pour la vieille dame. Elle lui glissa à l’oreille de lui remettre ses clefs et qu’elle enverrait une servante apprêter ce qu’il fallait pour l’hôte inattendu.
C’était maintenant au tour du petit Mathis d’être présenté au grand homme du jour. Le Docteur prit l’enfant dans ses bras et le baisa au front.
Puis, selon la coutume du temps, il enjoignit à Mathis de manger son pain trempé de lait et de s’en aller coucher, bien qu’il ne fût encore que six heures du soir.
Quant au Docteur, il ne pouvait assez dire la joie qu’il éprouvait de se retrouver parmi ses chers vieux amis.
Rien n’avait changé, pas même l’antique fauteuil au dossier bien raide où la grand-mère avait eu coutume de s’asseoir, tandis que lui, debout à ses côtés, écoutait les belles histoires qui captivaient son imagination d’enfant tranquille et réfléchi.
– Vous rappelez-vous, chère tante, fit subitement Geiler, qu’un jour, pendant le carnaval, alors que j’avais quinze ans, je brûlais d’envie de me joindre à la mascarade.
Vous-même, vous auriez été fort aise de m’y accompagner, mais alors grand-mère nous a raconté son fameux rêve…
– Ah ! oui, répondit Ursule, ce moissonneur muni d’une faux qui lui était apparu pendant la nuit…
– En effet, continua le Docteur, et l’homme de son rêve était la Mort, le grand moissonneur de Dieu.
Grand-mère le reçut fort mal en lui disant : « Passez outre, je vous en prie. En ce moment, le temps nous manque pour penser à vous. Notre époque est semblable à celle de Noé : nous mangeons, nous buvons, nous nous réjouissons ; c’est le moment du carnaval et nous ne rêvons que folies et mascarades. Revenez plutôt le mercredi des Cendres, le premier jour du Carême ».
Mais le moissonneur répondit : « Tous les temps sont propices à mon travail et je dois moissonner sans m’arrêter tant que le monde existe. Malheur à celui ou à celle que je surprends au milieu des plaisirs et des vanités de la terre !
Prends garde et pense à ta fin qui n’est plus bien éloignée. Sais-tu si tu vivras jusqu’au mercredi des Cendres ? »
« Enfants, nous avait dit grand-mère, n’oubliez pas mon rêve et ne vous rendez en aucun lieu où vous ne voudriez pas que le moissonneur vous surprenne à l’improviste.
Nous, les vieux, nous devons mourir ; mais vous, bien que vous soyez jeunes, vous pouvez être appelés à nous suivre, et la mort peut vous frapper quand vous vous y attendez le moins ».
Et cette nuit-là nous restâmes à la maison. Vous en souvenez-vous, ma bonne tante ? Nous ne sortîmes pas par crainte de la mort.
Plus tard, lorsque j’eus à rencontrer les tentations et les luttes, lorsque mes camarades cherchaient à m’entraîner dans le mal, le souvenir du rêve de grand-mère m’a retenu au seuil de maintes folies !
– Hélas ! fit Ursule en soupirant. C’est bien vrai ! Tôt ou tard nous devrons tous mourir. Mais lorsque, comme moi, on a dépassé la soixantaine, il semble que l’on voie se dresser devant vous un spectre horrible qui vous fait signe. Mon cœur est oppressé chaque fois que j’y pense.
– Chère tante, un jour quelqu’un demanda à un bon chrétien de quel pays il était. Montrant le ciel du doigt il répondit : « C’est là-haut qu’est ma patrie ! »
Et nous sommes bien insensés de penser que nous allons rester dans ce monde qui passe et oublier notre demeure éternelle.
– Pour moi, fit la marraine, j’ai acheté une indulgence plénière pour tous mes péchés, passés, présents et futurs. Cela m’a coûté un florin d’or.
– Vous auriez dû acheter une large provision de repentance car, sans elle, ma pauvre tante, votre indulgence ne vaut pas un florin, non pas même un rouge liard !
Un léger sourire éclairait la figure de Brandt pendant cet entretien ; Anselme et sa femme paraissaient fort surpris de ce qu’ils entendaient et Ursule levait vers le Docteur des yeux épouvantés.
Son neveu lui prit la main et lui demanda plein de bienveillance :
– Dites-moi, ma chère tante, votre lettre d’indulgence vous a-t-elle délivrée de la crainte de la mort ?
– Hélas ! non, Révérend Docteur – mon bien-aimé Hans, devrais-je dire – absolument pas.
Celui qui pourra me dire comment je pourrais être débarrassée de cette frayeur, ôterait un grand poids de dessus mon cœur, répondit la marraine très humblement, tandis que ses yeux se remplissaient de larmes.
– Ma bien chère tante, vous m’avez apporté un flacon d’excellent cidre qui me fortifiera et me rafraîchira pendant les rigueurs du Carême. Mais supposez que vous m’ayez offert un flacon vide, en aurais-je éprouvé quelque bien-être ?
– Sûrement non, neveu Hans. Si j’avais agi de la sorte, je me serais moquée de vous.
– Et cependant vous traitez notre Seigneur Dieu comme vous ne songeriez pas à traiter un pauvre, misérable pécheur.
Vous agissez avec votre lettre d’indulgence comme si vous m’offriez un flacon vide qui ne me servirait pas pour votre âme malade. Vous ne pouvez y trouver l’élixir de la vie éternelle.
– Que dois-je donc faire, neveu Hans ?
– Ce que vous devez faire ? Vous approcher de Dieu dans un esprit de repentance et de confession et croire que le Seigneur Jésus Christ est mort pour vous sauver.
Si vous regardez à Lui par la foi, Dieu mettra dans votre cœur l’assurance de son pardon et Il vous délivrera à tout jamais de la terreur de la mort.
Que dit le prophète Ésaïe ? « Ho ! quiconque a soif, venez aux eaux, et vous qui n’avez pas d’argent, venez, achetez et mangez ; oui, venez, achetez sans argent et sans prix du vin et du lait ».
Sans argent, entendez-vous bien, Ursule ? C’est un pur don de grâce. Le Seigneur n’a que faire de votre florin d’or. Il ne demande de vous qu’un cœur pénitent qui soupire après le pardon. Et cette offrande-là, Dieu soit loué, le plus pauvre peut la lui apporter.
– Pourquoi personne ne m’a-t-il jamais dit ces choses auparavant ? soupira la pauvre marraine.
– Permettez-moi de vous serrer la main, sire Docteur, s’exclama l’honorable Anselme. Mon cœur est tout réjoui en vous entendant condamner ce trafic honteux ; vous savez bien comme moi que ce n’est pas l’argent qui peut ôter les péchés.
Le Docteur serra chaleureusement la main qui lui était tendue.
– Ce qu’il est nécessaire de réaliser par-dessus tout, cher cousin, dit-il gravement, c’est qu’il n’y a que le sang de Jésus Christ qui puisse nous purifier de nos péchés.
C’est en perdant de vue cette vérité que l’Église de Christ est allée à sa ruine et que son service divin a dégénéré en vaine comédie.
Savez-vous bien ce qui se passait en ma cathédrale de Strasbourg lorsque j’y allai prêcher pour la première fois ? Les nobles venaient à l’église avec leurs chiens et leurs faucons ; ils allaient et venaient à travers l’édifice et s’amusaient comme s’ils avaient été à la foire. Les gens de la ville discutaient de leurs affaires pendant la célébration de la messe.
On menait les cochons au marché à travers la cathédrale ; par leurs grognements, les animaux interrompaient le service. Le jour des Saints Innocents, un enfant costumé en évêque officia devant le maître-autel. Il y eut dans la cathédrale des mascarades et des processions ; on y joua des comédies et on y chanta des refrains profanes. L’édifice sacré fut livré aux pires scandales.
Des hommes et des femmes s’y enivrèrent et passèrent la nuit en orgies et en débauches. Lorsque je vis cet affreux spectacle, il me sembla entendre la voix du Seigneur qui me criait : « Ma maison sera appelée une maison de prière pour toutes les nations, mais vous, vous en avez fait une caverne de voleurs » (Marc 11. 17).
Brandt, de son côté, appuyait énergiquement le discours de son ami…
– Je sais que le grand Pasteur des brebis, notre Seigneur Jésus Christ, aura pitié de notre faiblesse et qu’Il suscitera Lui-même un réformateur qui fera ce travail mieux que je ne saurais le faire ; pour moi, je m’estime heureux si j’ai pu en quelque faible mesure lui préparer le chemin.
Quelque chose me dit que je ne verrai pas ce beau jour, mais si vous, mes amis, avez le bonheur d’en saluer l’aurore, souvenez-vous que j’en ai annoncé la venue, me tenant comme Moïse sur le seuil de la terre promise !
– Hélas, répliqua Brandt, la barque de saint Pierre est battue par les flots et le naufrage la menace. Elle est chassée contre les brisants, car elle n’a plus Jésus Christ comme son pilote.
Soyons vigilants, cher Docteur, afin qu’au grand jour de la moisson nous ne soyons pas trouvés comme des esclaves inutiles qui auraient caché leur talent dans la terre. L’un doit semer et planter ; l’autre doit arroser et le Seigneur donnera l’accroissement.
La conversation continua ainsi entre les trois hommes ; les femmes écoutaient, approuvant du regard et du geste. Enfin, ils se séparèrent ; Brandt escorta son hôtesse jusque chez elle et gagna ses bonnes grâces par sa verve et sa bonne humeur.
Le petit Mathis, après avoir dormi toute la nuit du paisible sommeil de l’enfance, se réveilla gai et dispos. Il devait passer la journée chez sa marraine, ce qui le réjouissait énormément.
Du reste n’avait-il pas promis à Friedli de venir le trouver et de lui apporter le petit pain beurré qu’il recevait chaque dimanche matin ? Aussi notre jeune ami se mit-il en route le cœur léger et le visage rayonnant de plaisir.
Mais pendant ce temps le malheureux Friedli, étendu sur son lit de paille, avait l’âme remplie d’amertume et de révolte ; les ténèbres morales qui l’enveloppaient devenaient toujours plus profondes.
Personne ne lui avait jamais dit que Dieu n’afflige pas volontiers les enfants des hommes, mais qu’Il les châtie pour leur bien comme un père le fait d’un fils qu’il agrée.
Autrefois Friedli était berger ; intelligent et travailleur, il gagnait largement de quoi vivre et il avait fort bonne opinion de lui-même.
Aussi, lorsque le frère hospitalier qui l’avait soigné pendant sa maladie lui avait annoncé sans beaucoup de ménagements qu’il serait aveugle pour la vie, le pauvre Friedli s’était rebellé contre cette dispensation de Dieu qu’il regardait comme un châtiment injuste et immérité.
Un peu plus tard, en traversant un pont, il entendit le bruit du torrent qui écumait dans la gorge sauvage, la tentation l’envahit, forte, irrésistible ; il voulait mettre fin à une existence qu’il jugeait intenable.
Mais à ce moment-là, l’image de sa bonne mère se présenta à son imagination, il lui sembla entendre sa douce voix lui disant comme jadis : « Friedli, ne t’écarte pas de la foi et n’oublie pas de prier Dieu de te garder ».
Et maintenant, le cœur du blessé s’en allait tout entier vers cette tendre mère qui l’aimait tant, et qui était si loin de lui dans sa chaumière de la Forêt-Noire. Mais il ne voulait pas retourner auprès d’elle les mains vides.
Son père était mort ; lui, Friedli, était l’aîné de six frères et la mère n’avait pas toujours de quoi les nourrir. Voilà pourquoi Friedli cherchait à gagner ce qu’il pouvait, ne vivant que de pain noir et ne buvant que de l’eau, pour rapporter enfin à sa mère ses maigres économies.
Il avait tant espéré du Docteur Geiler dont on vantait partout la charitable bonté !
Et maintenant Friedli était couché, aveugle, impotent, incapable de faire un mouvement. Plus d’aumônes à espérer à la porte de l’église, plus d’entrevues avec le charitable Docteur ; et surtout plus d’espoir de retourner auprès de sa mère chérie !
– Oh ! si je pouvais mourir ! avait répété bien des fois le malheureux durant les heures interminables de cette longue nuit.
Lorsqu’enfin les premières lueurs du matin vinrent éclairer le triste réduit dans lequel il était couché, le pauvre aveugle, révolté contre Dieu et désespéré quant à lui-même, continuait à se lamenter.
En vain son chien fidèle venait-il lui lécher le visage et les mains en signe d’affection ; il le repoussait durement, et lorsque le bon Conrad arriva lui apportant un bol de lait chaud pour son déjeuner, Friedli lui répondit avec amertume qu’il ne voulait ni boire ni manger et qu’il n’avait d’autre désir que d’en finir avec sa misérable existence.
– Non, Friedli, ne parle pas ainsi, c’est un péché de le faire, dit la voix claire du petit Mathis qui venait d’entrer dans le grenier. Il prit des mains de Conrad le bol de lait fumant et le porta à l’aveugle avec son petit pain beurré.
– Mange, Friedli, cela te fera du bien ! et l’enfant caressait la main calleuse du mendiant tout en donnant encore une bonne parole au pauvre chien.
Friedli, le cœur réchauffé par la sympathie de l’enfant, accepta ce qu’il lui offrait. La bonté de Mathis agissait comme un rayon de soleil sur ce cœur endurci et comme gelé par le malheur.
Friedli se mit à parler, de sa tendre mère d’abord, de la terrible maladie qui l’avait laissé aveugle, de son désir intense de retourner à la maison, de l’amère déception qu’il éprouvait d’être venu à Kaiserberg sans avoir pu parler au bon Docteur Geiler et sans avoir recueilli des aumônes à la porte de l’église.
En racontant cette longue histoire, interrompue quelquefois par les naïves questions de l’enfant, il semblait à Friedli que son cœur était soulagé d’un poids bien lourd.
Sans se l’expliquer à lui-même, il se sentait moins malheureux ; n’avait-il pas trouvé des oreilles prêtes à l’écouter et un cœur prêt à le comprendre ?
Les yeux du petit Mathis étaient humides de larmes.
– Ne te tracasse pas, Friedli, fit-il, je parlerai de toi à mon bon cousin ce soir même ; il viendra te voir et te fera reconduire auprès de ta mère.
Avec cette promesse il sortit en courant, suivi du chien, et se dirigea vers la maison où sa marraine et son illustre visiteur étaient assis devant la table du déjeuner.
Habituellement, le chien n’aimait pas les enfants ; il avait de bonnes raisons pour cela ; mais, chose étrange, il répondit sans hésiter à l’appel de Mathis et le petit garçon et l’épagneul se précipitèrent ensemble dans la salle à manger toute reluisante de propreté.
– En bas ! en bas ! cria la marraine épouvantée ; Mathis, chasse donc cet horrible animal ! Puis, se tournant vers Brandt :
– Messire, je vous prie de bien vouloir excuser cet enfant gâté !
En parlant ainsi, la vieille dame se leva vivement et, ouvrant la porte extérieure, chercha à faire sortir le chien qui se cachait derrière Mathis.
– Marraine, je vous en supplie, ne le renvoyez pas, supplia l’enfant de sa voix la plus câline. J’ai besoin de lui car, aujourd’hui, je dois aller mendier à la porte de l’église pour notre pauvre aveugle. Dites, marraine, vous êtes d’accord ? et sa petite main flattait doucement le chien qui tremblait.
La pauvre Ursule, bouleversée déjà par la subite irruption d’un chien couvert de boue dans sa chambre si bien tenue, sembla perdre complètement la tête en entendant l’étrange proposition de son filleul.
Elle fixa sur le petit garçon des yeux épouvantés, se demandant évidemment si elle rêvait encore.
La situation, d’un comique achevé, amena un sourire involontaire sur les lèvres de Brandt qui en était le témoin silencieux.
Mathis s’en aperçut aussitôt et ce vague encouragement lui rendit son aplomb. Il prit sa marraine par la main et la reconduisit au siège qu’elle avait abandonné. Puis, avec une douce insistance, il renouvela sa requête.
– Sûrement tu ne diras pas non, chère marraine. Le chien du pauvre aveugle sait très bien ce que nous avons à faire.
L’intelligent animal, voyant qu’on le regardait, se dressa sur son séant et prit entre ses dents le bonnet de velours de Mathis comme pour quêter quelque chose.
Ursule se mit à rire malgré elle. Alors l’enfant raconta le désespoir de Friedli, son ardent désir de retourner auprès de sa mère et comment l’idée lui était venue à lui, Mathis, de prendre la place du mendiant à la porte de l’église et de procurer ainsi au pauvre homme les ressources dont il avait besoin.
Le petit garçon parlait simplement, mais avec tant de cœur que plus d’une fois, Brandt et Ursule sentirent leurs yeux se mouiller de larmes en l’écoutant.
– Voyez, chuchota Ursule à Brandt, quel enfant que mon Mathis I Il ne peut voir un malheur sans que son cœur en soit ému ; il donnerait la dernière goutte de son sang pour secourir un malheureux.
– Oh I Madame, repartit Brandt, cultivez soigneusement le trésor d’un cœur compatissant, car c’est là un bien plus précieux que tout ce que le monde peut offrir.
Et quant à toi petit homme, continua-t-il en se tournant vers Mathis, ce n’est pas ton affaire d’aller mendier à la porte de l’église ; tu ne dois pas non plus t’y faire accompagner par le chien de ce mendiant. Vous troubleriez tous deux le service divin.
Je te promets de m’entendre aujourd’hui avec le Docteur pour porter secours au pauvre Friedli.
Tout au fond de son cœur le petit garçon regrettait de devoir renoncer à son beau projet, mais il était habitué à obéir. Il ramena donc tout tranquillement le chien à son maître, et réjouit celui-ci en lui racontant ce que le Docteur Brandt s’engageait à faire pour lui.
Pendant ce temps, toutes les cloches de la ville s’étaient mises à carillonner, rappelant aux fidèles l’heure du service.
Ursule prit son favori par la main et, accompagnés par Sébastien Brandt, ils se rendirent à l’église paroissiale.
Le vaste édifice était rempli jusque dans ses recoins les plus reculés. Moines et nonnes avaient déserté leurs cloîtres pour venir écouter le Docteur ; les seigneurs de tous les châteaux voisins étaient présents aussi.
Les nobles dames arrivaient modestement vêtues. Ne racontait-on pas que le Docteur admonestait du haut de la chaire les femmes trop luxueusement parées ?
Ce jour-là Geiler prêcha sur le verset 40 du chapitre 25 de l’évangile selon Matthieu : « En tant que vous l’aurez fait au plus petit de ceux qui sont mes frères, vous me l’avez fait à moi-même ».
Il rappela à son auditoire ce qu’étaient les chrétiens d’autrefois ; comment ils jeûnaient fréquemment, donnant aux pauvres la moitié de l’argent destiné à leur nourriture quotidienne et se contentant eux-mêmes de la nourriture la plus simple.
Il invita son auditoire, composé surtout de gens riches et influents, à pratiquer le jeûne de la même manière, non pour acquérir quelque mérite aux yeux de Dieu, mais en le sanctifiant par des actes de charité et de dévouement.
Il les exhorta à servir Jésus Christ dans la personne des pauvres et des déshérités, leur rappelant cette parole du Sauveur : « Bienheureux les miséricordieux, car c’est à eux que miséricorde sera faite ».
– Le Seigneur, ajouta-t-il, ne nous a pas ordonné de bâtir de vastes couvents, et d’élever de riches églises. Vous qui le faites et pensez ainsi gagner le ciel, ne voyez-vous pas que vous négligez les pauvres et les petits de ce monde, ceux qu’Il n’a pas honte d’appeler ses frères ?
Le jour viendra où Il dira à ceux qui sont à sa droite : « Venez, vous les bénis de mon Père, héritez du royaume qui vous a été préparé dès la fondation du monde ». Et Il n’ajoutera pas : « Parce que vous avez fondé des couvents et construit des cathédrales » mais : « J’ai eu faim, et vous m’avez donné à manger ; j’ai eu soif, et vous m’avez donné à boire ; j’étais étranger, et vous m’avez recueilli ; j’étais nu, et vous m’avez vêtu ; j’étais infirme, et vous m’avez visité ; j’étais en prison, et vous m’avez secouru ».
Je ne veux pas dire par là que ce soit une chose mauvaise que de construire des monastères et des églises ; ces bâtiments sont nécessaires peut-être ; mais vous vous attachez à ce qui a de l’apparence et vous oubliez le premier et le plus grand des commandements qui est l’amour ».
Le sermon terminé, la bonne marraine, tenant toujours Mathis par la main, rentra chez elle. Son cœur était ulcéré et elle portait bas la tête, car il lui semblait que le Docteur ne s’était adressé qu’à elle dans son discours.
Son premier acte fut donc de se rendre auprès de Friedli. Elle pansa le pied blessé et adressa au pauvre garçon de douces paroles de consolation et d’encouragement.
À midi, elle lui envoya de sa propre table les mets les plus choisis en y joignant un gobelet de vin généreux.
Conrad qui, en toute autre occasion, eût trouvé cette manière de faire fort déplacée, consentit avec plaisir à porter toutes ces bonnes choses à l’aveugle : son cœur avait aussi été touché par le sermon de Geiler.
À Kaiserberg, il n’y avait qu’une voix pour dire que jamais personne n’avait prêché comme l’avait fait le Docteur. Ses paroles émues et solennelles à la fois trouvèrent le chemin de bien des cœurs.
Beaucoup de riches parmi ses auditeurs résolurent de mettre à l’avenir leur opulence au service de Dieu et, parmi les moins fortunés, il s’en trouva plus d’un qui sut se passer du nécessaire pour en secourir de plus pauvres que lui.
Ce soir-là, le Docteur se rendit chez sa tante Ursule.
Chemin faisant, Brandt lui raconta l’histoire de Friedli et comment le petit Mathis avait eu à cœur de secourir le pauvre mendiant.
Le Docteur fut enchanté de ce récit « combien plus vivant que tout ce que j’ai pu dire du haut de la chaire » ajouta-t-il. Aussi, en arrivant chez Ursule sa première question fut : où est l’enfant ? et la seconde : comment se porte le pauvre Friedli ?
– Il va beaucoup mieux, répondit Ursule. Son pied ne le fait presque plus souffrir et j’ai décidé qu’il resterait chez moi jusqu’à sa complète guérison. Je panserai moi-même sa blessure et le soignerai de mon mieux. Quant à Mathis, il s’en est allé jouer avec ses camarades.
– Qu’est-ce donc que cette procession d’enfants ? demanda Brandt qui se tenait debout près de la croisée.
– Miséricorde ! c’est notre Mathis ! s’écria Ursule qui venait de reconnaître son filleul au milieu d’une foule de gamins qu’il semblait diriger.
En effet, il n’y avait pas à s’y tromper ! Tous les garçons de la localité s’avançaient deux à deux, dans un ordre parfait ; à leur tête marchait Mathis ; il avait revêtu une tunique blanche par-dessus ses autres vêtements et portait à la main une petite sonnette. Il se dirigeait vers le grenier où Friedli était couché.
– Voilà quelque chose qui vaut la peine d’être vu de près, dirent en même temps Geiler et Brandt et, suivis d’Ursule, ils sortirent de la maison et allèrent sans bruit se glisser derrière la porte d’où ils pouvaient tout observer sans être aperçus.
Mathis n’avait pas pu renoncer complètement à son projet de venir en aide à l’aveugle ; aussi, n’osant plus mendier pour lui, s’était-il rendu de maison en maison pour rassembler ses camarades de jeu et les amener auprès du mendiant blessé.
Pour le petit garçon, Friedli personnifiait pleinement ces pauvres dont le Docteur avait parlé à l’église et que le Seigneur Jésus aime. Il avait donc engagé chacun de ses amis à apporter au pauvre musicien, soit de la nourriture, soit l’argent mis de côté pour le carnaval.
Entraînés par la nouveauté de l’aventure, tous ces garçons excités et turbulents, chargés de leurs diverses offrandes, avaient avec enthousiasme suivi le petit missionnaire.
C’était certainement un spectacle fort touchant que présentaient ces enfants, conduits par Mathis et s’approchant du lit de paille de Friedli.
À côté de l’aveugle, le chien était assis tenant le bonnet de son maître entre ses dents ; ses yeux adressaient aux nouveaux arrivants un appel muet mais combien éloquent !
Chaque garçon s’avança à son tour et déposa devant Friedli, qui une pomme, qui des noisettes ou un gâteau ; d’autres laissèrent tomber dans la casquette quelques liards et même des pièces blanches.
Le brave Conrad, pétrifié d’étonnement, assistait à cette scène avec une émotion qu’il ne cherchait pas à contenir.
Lorsque le dernier des enfants eut apporté son offrande, ils firent tous cercle autour de Mathis qui, déposant sa cloche à terre, joignit les mains et pria à haute voix :
– Seigneur Jésus, disait le petit garçon, je t’en prie, fais que Friedli ne soit plus aveugle ; guéris son pied et ramène-le auprès de sa bonne mère.
Et quand nous te verrons dans le ciel, Seigneur Jésus, tu nous diras comme mon cousin le docteur nous l’a rappelé aujourd’hui : tout ce que vous avez donné à Friedli, vous me l’avez donné à moi. Amen.
Le docteur Geiler, profondément ému, s’avança alors au milieu des enfants qui reculèrent tout effrayés à son approche. Il prit Mathis dans ses bras et dit gravement :
– Aie foi en Dieu, mon enfant bien-aimé, et un jour tu feras de grandes choses pour sa gloire.
(Ce sont les paroles même adressées par Jean Geiler au petit Mathis Zell, qui devait plus tard être employé par Dieu pour répandre en Alsace les vérités prêchées par les Réformateurs).
– Comme vous, Révérend Docteur ? demanda l’enfant en fixant ses yeux limpides sur l’imposant visage du prédicateur.
– Ah ! fit le Docteur, serrant Mathis sur son cœur, il est bien vrai que le royaume des cieux est pour ceux qui lui ressemblent.
Puis, voyant que tous les yeux étaient fixés sur lui, il parla aux enfants du Seigneur Jésus qui, en traversant ce monde, avait tant aimé les petits enfants ; comment Il les appelait à Lui pour les bénir et que même les plus jeunes parmi eux pouvaient faire quelque chose pour ce bon Sauveur.
Ici le discours fut interrompu par un gros sanglot ; c’était le petit Samson Hiller qui s’était caché derrière la porte du grenier et pleurait amèrement.
– Oh ! sanglota Samson, notre Seigneur Jésus Christ ne peut pas m’aimer ; je suis tellement mauvais ; sûrement je dois aller en enfer.
– Qu’as-tu donc fait, pauvre petit ?
Samson était pâle comme la mort et tout bas il murmura :
– Mathis vous le dira.
Mais Mathis restait muet, ne voulant pas dénoncer un camarade. Cependant Samson insistait :
– Dis tout ce que tu sais ; ils me puniront mais alors je serai tranquille.
Alors Mathis, encerclant de ses bras le cou du Docteur, lui souffla tout bas à l’oreille :
– C’est lui qui a coupé la corde du chien de l’aveugle et c’est sa faute si Friedli est tombé dans le fossé.
– Certainement, ce fut-là une très mauvaise action, dit Geiler. Mais, n’est-il pas vrai, Samson, au moment où tu la commettais, tu n’en as pas mesuré les conséquences ?
Si tu avais su ce qui arriverait au pauvre homme, tu n’aurais sans doute pas coupé la corde.
L’enfant secoua la tête tristement puis, cachant son visage dans ses mains, il déclara :
– Je l’ai fait exprès pour le faire tomber ; et quand je l’ai vu rouler dans le fossé, j’ai bien ri. Je mérite d’être sévèrement puni.
– En vérité, ces enfants nous enseignent bien des choses, fit le Docteur en se tournant vers Brandt.
Jamais, dans toute mon expérience, je n’ai rencontré un repentir aussi sincère.
Puis, revenant à Samson qui pleurait amèrement, il lui parla avec tendresse :
– Prends courage, mon enfant. Ton péché est pardonné pour l’amour de Jésus qui l’a porté sur la croix.
– Oui, mon fils, la Parole de Dieu le dit et tu peux le croire. Et dans ce moment il y a de la joie devant les anges de Dieu pour un pécheur qui se repent.
Mais il te reste une chose à faire ; tu dois demander pardon à Friedli. Sûrement notre Dieu qui sait faire sortir le bien du mal a permis que cet accident devienne une cause de bénédictions pour lui aussi.
Que penses-tu de tout ceci, bon Friedli ? Je suis bien persuadé que tu ne regrettes plus d’être tombé dans le fossé.
Le pauvre Friedli, très confus de se trouver entouré par tant de visiteurs et d’être l’objet de tant de sollicitude, ne sut que murmurer quelques phrases indistinctes en réponse à la demande de Geiler.
Cependant Samson, s’agenouillant près de la paillasse, prit sa main dans la sienne et supplia :
– Friedli, je t’en prie, pardonne-moi. Je suis si triste de t’avoir fait du mal. Jamais je ne l’oublierai, même si je vivais cent ans.
– Friedli, dit le docteur, entonne pour nous le Te Deum laudamus, Grand Dieu ! nous te bénissons.
Enchanté de l’honneur qui lui était fait, Friedli chanta de sa voix mélodieuse ; la bonne Ursule et les deux doctes amis unissaient leurs accents aux notes claires des enfants qui répétaient de tout leur cœur le cantique d’actions de grâces.
Pendant le chant, Mathis tenait la main de l’aveugle, ses beaux yeux fixés sur sa pâle figure avec une expression de tendre sympathie.
Samson, lui, regardait à terre, trop triste encore pour oser prendre part à la joie générale.
Brandt observait les deux petits garçons avec intérêt et, le chant du cantique achevé, il demanda au Docteur :
– Qu’en sera-t-il dans l’avenir, de ces deux enfants ?
– Dieu seul le sait, répondit Geiler, mais ce que nous pouvons dire, c’est qu’Il s’occupe et de l’un et de l’autre.
La troupe joyeuse des garçons se dispersa, mais le Docteur resta auprès de l’aveugle. Il écouta sa longue histoire, il le consola et lui promit aide et protection.
Friedli n’était plus le même homme ; ce jour mémorable avait marqué un changement dans sa vie. Il n’était plus seul, abandonné, repoussé de tous ; une profonde reconnaissance remplissait son cœur. Pourtant une douleur morale le rongeait encore. Aveugle ! il était aveugle et il le serait toujours.
C’était là une épreuve qu’il ne pouvait accepter et lorsque le Docteur eut cessé de lui parler, son angoisse trouva son expression en une interrogation désespérée :
– Mais pourquoi dois-je être aveugle ? Dites-le moi, je vous en supplie.
– Écoute, Friedli. À ton pourquoi, je ne puis donner qu’une seule réponse : c’est Dieu qui le veut ainsi.Accepter sa volonté, quelle qu’elle soit, dans toutes les circonstances de notre vie, c’est le secret du bonheur ici-bas.
La lumière divine vint-elle illuminer l’âme de Friedli ? Nous ne saurions le dire ; mais en tous cas, la visite du Docteur le laissa plus paisible et plus heureux.
Le pauvre garçon resta dans la maison d’Ursule jusqu’après la fête de Pâques ; bien souvent sa solitude fut égayée par la visite de Mathis et de son ami Samson Hiller.
Puis, lorsque revint la belle saison, Brandt repassa par Kaiserberg, prit Friedli avec lui et le raccompagna chez sa mère dans la Forêt-Noire.
Le Docteur Geiler continua à travailler et à prêcher à Strasbourg pendant une trentaine d’années encore. Il refusa tous les postes qui lui furent offerts à Augsbourg, à Bâle et à Fribourg, et resta fidèle à sa bien-aimée Alsace.
Geiler jouissait de la faveur du bon empereur Maximilien 1er ; celui-ci venait souvent à Strasbourg et le Docteur lui présenta ouvertement le salut par le sang de Jésus. Le reçut-il ? C’est ce que le jour de Christ manifestera.
Le Docteur supplia l’empereur d’abolir la torture ; il réussit à obtenir l’adoucissement du sort des prisonniers ; de plus, il demanda qu’ils reçoivent les consolations de l’Évangile, lesquelles, selon l’usage barbare du temps, étaient refusées aux criminels.
Geiler mourut en 1510, à l’âge de 64 ans. Les pauvres le pleurèrent comme leur père.
Ceux de ses discours qui nous ont été conservés témoignent abondamment qu’il fut un fidèle serviteur de Dieu et un vaillant témoin de Christ en des jours où les vérités dont nous jouissons maintenant étaient encore ensevelies dans l’oubli.
C’est au moment où se termina la carrière de Jean Geiler que la lumière de la Parole de Dieu pénétrait dans le cœur de Luther, dans le couvent où il avait en vain cherché la paix.
Quelques années plus tard, cette lumière devait jaillir comme une flamme brillante…
Il y avait une idole dans la maison du père de Gédéon. Elle avait une influence sur tout le village. La victoire remportée sur l’idolâtrie, Gédéon est placé devant de nouvelles responsabilités. Il doit faire face à une imposante armée : « Et tout Madian, et Amalek, et les fils de l’orient, se réunirent ensemble et passèrent le Jourdain, et campèrent dans la vallée de Jizreël » (Jug. 6. 33). Le déroulement qui suit est d’une haute instruction. « Et l’Esprit de l’Éternel revêtit Gédéon, et il sonna de la trompette, et les Abiézerites furent assemblés à sa suite. Et il envoya des messagers par tout Manassé, et eux aussi furent assemblés à sa suite ; et il envoya des messagers à Aser, et à Zabulon, et à Nephthali ; et ils montèrent à leur rencontre » (v. 34 et 35).
Prendre conscience de la manière dont Dieu agit nous réjouit : 1) l’Éternel choisit l’instrument ; 2) Il se révèle à lui en le libérant de la peur de Dieu ; 3) Il lui donne la force pour détrôner l’idole ; 4) Il le revêt de Son Esprit qui est un esprit de puissance (2 Tim. 1. 7). Sous l’action de l’Esprit de l’Éternel, Gédéon rassemble un peuple nombreux. Malgré cet élan, un combat intérieur intense l’habite : « Et Gédéon dit à Dieu : si tu veux sauver Israël par ma main, comme tu l’as dit, voici, je mets une toison de laine dans l’aire » (Jug. 6. 36 et 37).
Dans le cheminement de son âme, Gédéon demande trois signes, à savoir : 1) que son offrande soit acceptée (v. 19 à 21) ; 2) que la rosée soit sur la toison seule, et la sécheresse sur toute la terre ; 3) que la sécheresse soit sur la toison, et que sur toute la terre il y ait de la rosée. Nous pouvons voir dans ces deux derniers signes comme une anticipation de l’œuvre de la croix. La rosée sur la toison nous fait penser à « … Christ, qui est sur toutes choses Dieu béni éternellement » (Rom. 9. 5) ; la sécheresse sur la terre, à la création sous la servitude, à cause du péché (Gen. 3. 17 ; Rom. 8. 20 à 22).
Pour que nous soyons bénis, pour que cette terre connaisse un jour « la liberté de la gloire des enfants de Dieu » (Rom. 8. 21), il a fallu que notre Seigneur connaisse la sécheresse sur Son âme sainte : « Ma vigueur est desséchée comme de la terre cuite, et ma langue est attachée à mon palais ; et tu m’as mis dans la poussière de la mort » (Ps. 22. 15) ; notre Seigneur Jésus abandonné de Dieu, sur la croix, c’est la sécheresse sur la toison.
La rosée sur la terre, ce sont les résultats de Son œuvre à la croix, c’est-à-dire, un accès direct à Dieu pour quiconque croit, le don du Saint Esprit pour former l’Église qui sera vue dans la gloire comme l’épouse, la femme de l’Agneau. À cela s’ajoute, pour un jour encore à venir, la connaissance de l’Éternel, « car la terre sera pleine de la connaissance de l’Éternel, comme les eaux couvrent le fond de la mer » (És. 11. 9). Le glorieux règne à venir sera inauguré par Christ. Il est annoncé par les prophètes : « … les cieux donneront leur rosée, et je ferai hériter au reste de ce peuple toutes ces choses » (Zach. 8. 12).
Revenons à Gédéon qui, à la suite de la réception des deux signes, fut assuré que l’Éternel sauverait Israël par sa main. Il « se leva de bonne heure, et tout le peuple qui était avec lui » (Jug. 7. 1). Trente-deux mille hommes pouvaient entrer en guerre ! Une telle armée faisait une forte impression mais l’Éternel va démontrer que c’est Lui qui donnera la victoire. Il ordonne à Gédéon d’épurer le peuple, « de peur qu’Israël ne se glorifie contre moi, disant : ma main m’a sauvé » (v. 2). Un premier test est effectué : « Quiconque est peureux et tremble, qu’il s’en retourne » ; le chiffre tombe à dix mille. Concernant la guerre que les autres nations allaient faire à Israël, l’Éternel avait dit : « Qui est l’homme qui a peur et dont le cœur faiblit ? qu’il s’en aille et retourne en sa maison, de peur que le cœur de ses frères ne se fonde comme le sien » (Deut. 20. 8). Pour le combat ou en face de l’épreuve, sommes-nous prêts à faire confiance au Seigneur ? C’est Lui qui dit à l’assemblée qui est à Smyrne : « Ne crains en aucune manière ce que tu vas souffrir » (Apoc. 2. 10). Aujourd’hui, notre combat est « contre les puissances spirituelles de méchanceté qui sont dans les lieux célestes » (Éph. 6. 10). L’ennemi de nos âmes cherche à nous empêcher de connaître nos bénédictions en Christ et Sa glorieuse Personne. Il veut que nous abandonnions la lecture de la Parole, dans le but de nous ravir la paix et la joie de la communion avec Celui qui l’a vaincu.
Pour l’Éternel, le peuple étant encore trop nombreux, un second test est nécessaire. Alors il dit à Gédéon : « Quiconque lapera l’eau avec sa langue, comme lape le chien, tu le mettras à part, et aussi tous ceux qui se courberont sur leurs genoux pour boire » (Jug. 7. 5). Trois cents hommes seulement burent de l’eau, en passant à la hâte, sans prendre de l’aise. « Et l’Éternel dit à Gédéon : par les trois cents hommes qui ont lapé l’eau je vous sauverai, et je livrerai Madian en ta main » (Jug. 7. 7). Quel réconfort, de savoir que le Seigneur connaît toutes choses à l’avance ! Le résultat de ce test nous dit que neuf mille sept cents hommes n’étaient pas prêts pour le combat : ils n’avaient pas renoncé à leurs aises.
Pour entrer dans l’œuvre du Seigneur, il faut résister à l’attrait des biens de ce monde. Un auteur chrétien a écrit : « Les uns cherchent leur aise pour jouir abondamment des bénédictions que la Providence a placées sur leur chemin, les autres, n’ayant d’autre but que de remporter la victoire, ne s’en laissent pas détourner mais, goûtant l’eau en passant, n’y trouvent qu’un encouragement pour leur service. Il est dit du Seigneur : « Il boira du torrent dans le chemin » (Ps. 110. 7). Quand Il buvait ainsi, Sa face était résolument tournée vers Jérusalem, lieu de Son agonie et de Sa mort (Luc 9. 51) » (H.R.). Soyons de ceux qui, comme Gédéon, se lèvent de bonne heure – de ceux qui usent du monde « comme s’il n’en usaient pas à leur gré » (1 Cor. 7. 31). Faisons nôtres les paroles du Seigneur à Asa, en un temps d’idolâtrie « Fortifiez-vous, et que vos mains ne soient point lâches ; car il y a une récompense pour ce que vous ferez » (2 Chron. 15. 7).
C’était par une brillante et chaude journée de juin. L’ardeur du soleil n’était tempérée par aucune brise.
Dans la profonde embrasure d’une fenêtre du manoir de Maupertuis était assise une jeune fille, dont les yeux brun exprimaient toute la gaieté de son âge ; sa boîte à ouvrage était posée sur une table auprès d’elle, et sur ses genoux s’entassaient des flots de rubans de satin blanc.
À côté d’elle, une autre jeune fille, qui semblait heureuse et pensive, disposait des fleurs dans des vases. Elle écoutait en souriant le gai babil de sa cousine Hélène, dont la langue était aussi active que les doigts.
Dans un coin du salon, le propriétaire du château, M. Malrec, écrivait la liste des libéralités qu’il voulait distribuer parmi les pauvres et les malades, à l’occasion du prochain mariage de Ruth, sa fille unique.
M. Malrec était le bienfaiteur de tous les alentours, et dans bien des chaumières on avait eu maintes fois lieu de bénir le jour où, par suite du testament du dernier propriétaire de Maupertuis, il était entré en possession du manoir et du riche domaine qui en dépendait.
– Mais que peut donc être devenu Alfred ? s’écria Hélène en regardant impatiemment par la fenêtre. Je ne puis achever mon travail sans les fleurs qu’il doit apporter. Ton frère n’a pourtant pas l’habitude d’être lambin.
– Mais tu oublies qu’il y a plus de quatre kilomètres d’ici à la ville, et que la chaleur est excessive. J’ai été contrariée quand j’ai su que tu l’avais envoyé faire cette course !
– Tu sais que tous sont très occupés par les préparatifs de ton mariage, et d’ailleurs, ajouta Hélène en riant, j’ai pensé que c’était rendre service à la famille que d’éloigner ce malin garçon pendant quelques heures ! Je crains que tu ne l’aies terriblement gâté, Ruth !
– Oh ! comment peux-tu dire cela ? répondit en souriant la jeune fiancée.
– Oui, comment Hélène peut-elle parler ainsi ! s’écria gaiement une voix du dehors, et l’on vit entrer, non par la porte, mais bien par la fenêtre, un garçon de quatorze ans, le teint animé, la chevelure humide, dont les yeux bleus avaient un regard si franc, qu’il semblait qu’on puisse lire jusqu’au fond de son âme.
– Eh bien, chevalier vagabond, s’écria Hélène, affectant un air de reproche, qu’est-ce donc qui a pu te retenir si longtemps ? Que t’est-il arrivé ? Tes habits sont déchirés et tu as la figure égratignée.
– As-tu eu un accident, Alfred ? s’écria sa sœur.
– Oh ! je me moque pas mal de quelques égratignures à la figure ou d’un accroc à mon habit, répondit Alfred, mais voici ce qui me désole ; tiens, regarde, j’ai aplati comme une galette ton carton de fleurs ; et, vexé, le jeune garçon jeta, plutôt qu’il ne posa sur la table, une boîte en carton léger, réduite à un état déplorable.
– Oh ! comment as-tu pu arranger cela de la sorte ? s’écria sa cousine en regardant, l’air déçu, les pauvres fleurs froissées.
– Qu’importe, mon cher Alfred, dit Ruth affectueusement, tu as été bien gentil d’aller toi-même à Rouen pour chercher ces fleurs.
– Et même les écraser, n’est-ce pas ? répondit son frère.
– Mais je ne crois pas qu’elles soient bien endommagées, dit Ruth en prenant une fleur. Un petit coup par-ci, par-là, vois-tu comme elles redeviennent charmantes !
– Qu’elles le soient ou non, je sais bien ce qui est charmant, s’écria Alfred en regardant sa sœur et en se disant qu’Édouard Liel devait s’estimer bien heureux d’avoir une pareille fiancée.
Enfin, j’espère qu’il n’y aura pas trop de mal, après tout. J’ai bien cru que tout serait perdu quand je suis tombé, le pied sur la boîte !
– Comment donc est-ce arrivé, petit maladroit ? demanda Hélène.
– L’histoire n’est pas longue, dit Alfred en s’asseyant et en faisant de son chapeau de paille un éventail. Comme il faisait une chaleur épouvantable, j’ai pensé que je serais rôti si j’allais tout droit à travers la plaine.
– Tu es allé par le bois ? dit Ruth.
– J’ai cru que je pourrais me frayer un passage dans le fourré, j’ai quitté le sentier et me suis aventuré parmi les buissons. Tantôt c’était une ronce qui s’accrochait à ma veste, tantôt je me trouvais aux prises avec les longues guirlandes d’un églantier sauvage ! et enfin je me suis tout à coup senti piquer au cou en dedans de mon col, et Alfred porta la main à l’endroit sensible.
Enfin, ne sachant plus que devenir entre les églantiers, les ronces et les guêpes, j’ai laissé échapper la boîte et je suis tombé le pied dessus.
– Eh bien ! il aurait pu arriver quelque chose de pire ! dit Ruth.
– Et cela t’a appris, j’espère, dit Hélène, que la route la plus droite est la plus courte et la plus sûre.
– Oui, la droiture est une des choses importantes que Dieu demande de ses enfants, dit alors M. Malrec qui s’était rapproché des jeunes gens.
– N’est-ce pas la droiture qui a porté Édouard Liel à renoncer à cet emploi qu’il aurait obtenu en laissant croire qu’il était de quelques semaines plus âgé ?
Au nom de son fiancé, Ruth leva les yeux sur son père et ses joues se colorèrent en écoutant la réponse.
– Je pense, répondit M. Malrec, qu’en cette occasion, Édouard s’est laissé guider par la crainte et l’amour de Dieu.
Alfred jeta un coup d’œil sur sa sœur et put voir comme elle était heureuse d’entendre l’éloge de son fiancé sortir de la bouche de son père.
– Eh bien, Édouard n’a pas tardé à en recevoir la récompense, dit le jeune garçon; comme c’est heureux que, moins d’un mois après, le poste qu’il va remplir soit devenu vacant d’une manière si inattendue, et que tu aies pu l’obtenir pour lui !
Ah ! quelle différence, si le domaine avait été légué à notre cousin Berçon au lieu de t’être donné !
– Je serais encore à travailler dans l’étude de mon notaire, dit M. Malrec en souriant.
– Et moi, j’aurais été élevé pour être commis toute ma vie, et Ruth, la pauvre Ruth, aurait ressemblé à l’une de ces fleurs pâles et étiolées par l’air enfumé d’une ville malsaine.
Ah ! si notre grand-oncle n’a fait que cela de bien, il a en tout cas fait une bonne chose le jour où il t’a légué le manoir et le domaine.
– Le cousin Berçon ne pense pas ainsi, je crois bien, dit Hélène en riant.
– Oh non ! s’écria Alfred ; c’est un misérable avare qui tondrait un œuf, qui…
– Ne jugeons pas les absents, mon ami, dit M. Malrec.
– Il vaut mieux parler d’autre chose, dit Alfred.
– J’ai reçu un billet de Sophie, dit Ruth.
– Sophie ! mais comment n’est-elle pas encore ici ? Je croyais qu’elle devait arriver aujourd’hui. Je t’avais entendue donner l’ordre de préparer la chambre de chêne.
– Elle va arriver, mais elle désire ne pas occuper cette chambre.
– Que veux-tu dire ? demanda Alfred.
– Elle le dit dans son billet ; le voici.
– Prétends-tu, continua Alfred d’un air amusé, que Sophie ait peur de coucher dans cette chambre, parce qu’elle se figure qu’elle est hantée ?
– Non, pas exactement, dit Ruth en présentant la lettre à son frère, mais elle parle de souvenirs pénibles.
– Ah ! voici ! Et le jeune homme lut des passages de la lettre que sa sœur venait de recevoir de son amie.
« Ne te moque pas de moi en m’appelant absurde, mais la pensée d’occuper une chambre dans laquelle votre pauvre oncle est mort brûlé, m’ébranlerait trop les nerfs ».
– Oh ! les nerfs, s’écria Alfred, qu’elle était sage, la vieille dame qui se réjouissait d’être née avant que les nerfs aient été inventés !
– Cela ne te fera rien de changer de chambre, Alfred ?
– Mais je crois bien ! répondit le jeune garçon ; je ne pourrai que gagner au change. Des panneaux de chêne au lieu d’un vulgaire papier ; un plafond sculpté au lieu d’un plafond en plâtre ; des vitraux coloriés au lieu de carreaux tout ordinaires !
Je voudrais que tout le monde se figure que cette belle chambre si sévère est hantée, afin de la garder pour moi, même avec ses revenants.
2. La chambre aux lambris de chêne
Cette soirée du mardi se passa très gaiement au manoir ; on reçut la visite de quelques voisins, Sophie arriva de Paris avec un bagage considérablement augmenté par des caisses et des cartons qu’elle avait été chargée d’apporter à la fiancée.
Les chants, les plaisanteries, les causeries alternaient avec les préparatifs d’un mariage à la campagne, aux fêtes et aux réjouissances duquel devaient prendre part même les pauvres des environs.
Alfred était le plus gai, le plus bruyant des maîtres de cérémonies. Il ne voyait que joies en perspective dans ce mariage ; il n’avait pas même à redouter la séparation, la résidence de sa sœur n’étant éloignée que de quelques kilomètres.
Il était tard lorsque la joyeuse compagnie se sépara.
Ce fut d’un pas léger que notre jeune garçon, sifflant un gai refrain, se retira dans la chambre aux vieux lambris ; mais il y avait quelque chose de si solennel dans l’aspect de cette pièce que, dès qu’il y fut entré, s’il ne devint pas triste, du moins ses refrains cessèrent de se faire entendre ; sa bougie solitaire jetait une lueur si lugubre sur les panneaux sculptés, sur les meubles massifs, sur le lit aux lourdes draperies, qu’elle ne paraissait servir qu’à rendre l’obscurité plus sensible.
Un des piliers du lit, noirci et en partie calciné, rappelait encore la mort dramatique du dernier propriétaire.
Alfred l’examina en tressaillant et se sentit moins disposé que dans la journée à rire aux dépens de Sophie. Ses pensées se reportaient sans cesse sur ce malheureux vieillard qui, un soir, était entré dans cette chambre pour y chercher le repos et avait pris place dans ce lit, loin de prévoir qu’il ne s’en relèverait pas.
C’était là même qu’il s’était couché, sa bougie sur la table auprès de lui. Là, il s’était endormi, hélas ! et son réveil affreux avait à peine précédé sa mort !
Alfred trouva ces pensées bien sombres après la gaieté de la soirée. Il se hâta de se déshabiller, éteignit sa lumière, et se mit au lit ; il chercha le sommeil, mais sans le trouver. Il voulut penser à Ruth, à son mariage, à son bonheur, mais toujours son esprit se reportait sur ce pauvre vieil oncle qui, sans prémonition, sans préparation, était mort… brûlé !
– Je crois vraiment que cette chambre est restée pleine de cette chaleur suffocante ! s’écria enfin Alfred en proie à une agitation fiévreuse. Je puis à peine respirer ! Que j’ai donc été sot de ne pas laisser la fenêtre grande ouverte !
Il se leva et chercha à tâtons, en suivant le mur, sa voie vers la fenêtre. En passant ainsi la main sur les panneaux, il en sentit un céder sous la pression. Il eut bien un peu de honte du soubresaut que la surprise lui avait causé ; mais, sa curiosité étant éveillée, il appuya plus fortement et acquit la conviction que le panneau était mobile.
« J’ai peut-être fait une grande découverte, se dit-il à mi-voix ; c’est sans doute une cachette où sont enfermés des trésors de famille ou des bijoux.
Si, au moins, la chambre n’était pas si obscure. Il faut que je rallume ma bougie. Mais où vais-je trouver la boîte d’allumettes ? »
En tâtonnant pour la trouver, il renversa le bougeoir et frissonna à ce bruit soudain au milieu du silence. Il se passa quelques minutes avant que sa bougie fût allumée.
Alfred retourna devant le lambris. Il remarqua une ligne noire, y introduisit son couteau, puis ses doigts, et enfin sa main ; quand la planche fut assez déplacée, il en retira un rouleau de parchemin et, pressé par une vive curiosité, il s’assit près de la table où il avait disposé sa lumière pour examiner sa trouvaille.
« Qu’est-ce que ce document si long, écrit en gothique et avec un gros cachet rouge au bas ? Je crois vraiment que je n’y pourrai rien comprendre. Ah! voici une date ; elle va sans doute m’apprendre que cet acte est vieux de plusieurs siècles.
Mais, non : dix-huit cent trente-huit, ce n’est que dix ans avant ma naissance. Voilà des signatures au bas. Quelle écriture ! c’est presque illisible ! Joseph Malrec ; mais c’est le nom de mon grand-oncle.
Cela doit être quelque acte relatif au domaine. Tâchons de déchiffrer le commencement ».
Et Alfred roula le long parchemin depuis le bas. En tête, il lut : « Dernières volontés et testament de Joseph Malrec ».
Alfred eut froid en lisant ce titre. Comme il n’avait l’habitude, ni de cette sorte d’écriture, ni des formules et des répétitions usitées par les hommes de loi, ce fut avec quelque peine qu’il continua son examen et parvint à découvrir un sens à toutes ces expressions nouvelles pour lui.
C’était une description longue et minutieuse du domaine, qui remplissait une centaine de lignes, dont la dernière fit trembler sa main et battre son cœur :
À mon neveu Thomas Berçon et à ses héritiers », avait-il lu !
Alfred ne put pas, ne voulut d’abord pas en croire ses sens ; il se frotta les yeux comme si sa vue avait été trouble. Il se secoua dans l’espoir de se réveiller de ce qu’il souhaitait n’être qu’un rêve, et regarda encore ce parchemin jauni, où le nom qu’il détestait lui apparut plus distinct que jamais.
Alfred lut et relut ce testament, espérant toujours découvrir qu’il s’était mépris sur sa signification. À force de l’étudier, il fut enfin convaincu que, quoique par sa naissance son père fût le parent le plus proche du testateur, il n’était fait aucune mention de lui dans ce testament, et que le vieillard avait légué le manoir de Maupertuis, avec les terres environnantes, les champs et les bois, à son neveu Thomas Berçon et à ses héritiers !
Dans un violent accès de rage, Alfred lança le malencontreux parchemin sur le plancher, et s’abandonna à un profond désespoir.
3. Le feu
« Que dois-je faire ? que faut-il que je fasse ? répétait avec angoisse le malheureux Alfred. Ah ! que je voudrais n’avoir jamais vu ce détestable testament ! Que dois-je faire? le porter à mon père dès qu’il fera jour ?
Oui, c’est certainement là ce que dictent le devoir et l’honneur ; mais il est si noble, si intègre, qu’il voudra sur-le-champ proclamer l’existence d’un acte qui le dépouille entièrement, le réduit presque à l’indigence, le contraint de recommencer sa vie et de travailler pour gagner son pain de chaque jour.
Je ne puis faire cela, non, je ne le veux pas ! » s’écria Alfred en quittant brusquement le grand fauteuil et en se mettant à marcher en long et en large dans la pièce.
Édouard n’a pas assez de fortune pour que ma sœur puisse l’épouser, si elle ne lui apporte pas de dot ; je verrais donc briser toutes les espérances de bonheur de Ruth, et c’est moi qui lui porterais ce coup ! »
Et puis, comme s’il eût voulu entasser les uns sur les autres des arguments qui puissent étouffer la voix de sa conscience :
« Ce n’est pas comme si Berçon avait droit à quelques égards, ou s’il était capable de faire un bon usage de sa fortune. La construction de l’école serait aussitôt arrêtée, toutes les pauvres veuves que mon père soutient n’auraient d’autre refuge que l’hospice.
Ce serait de la cruauté, de la méchanceté de sacrifier tout d’un coup tant d’intérêts à celui d’un misérable qui ne se soucie que de lui-même sur la terre ».
– Ah ! Alfred, tu te trompes toi-même. Ce n’est pas à Thomas ni à aucun mortel que ce sacrifice est à faire. C’est à la simple obéissance au Seigneur.
Notre ennemi est toujours prêt à nous persuader que ce qui nous convient doit être juste ; qu’en ne nous détournant qu’un peu, seulement un peu, du sentier étroit et direct du devoir, nous pouvons encore marcher paisibles et heureux.
Nous entendons une voix qui répète à notre cœur : on peut faire un peu de mal pour produire un grand bien ; mais cette voix, c’est celle du diable.
Sous l’heureux toit paternel, Alfred avait été préservé de beaucoup de tentations. Il était généreux, affectueux, sincère, bienveillant, et quant à l’obéissance extérieure aux commandements, Alfred aurait presque pu dire comme le jeune homme riche de l’Évangile : j’ai observé toutes ces choses dès ma jeunesse.
De la droiture de ses intentions et de la conviction intime que sa conduite était irréprochable était née une confiance en sa propre force, en son propre honneur, en son pouvoir de résister à la tentation qui avait sa racine secrète dans l’orgueil. Et voici que, comme celle du jeune Israélite, l’obéissance d’Alfred était mise à l’épreuve.
Il était appelé à renoncer à tout ce qu’il possédait pour être fidèle à son Sauveur ! Sa résolution fléchissait, son orgueil cédait, son honneur ne pouvait résister à l’épreuve ! Comme celui auquel nous l’avons comparé, c’est le cœur triste et la conscience troublée qu’Alfred se détournait du devoir qui lui semblait trop dur à accomplir.
Il raisonna, il discuta en lui-même jusqu’à ce qu’il fût à moitié convaincu que Dieu ne pouvait lui demander de ruiner sa famille.
« Je vais brûler ce parchemin et j’oublierai qu’il ait jamais existé ! » s’écria Alfred en prenant tout à coup une résolution, et il ramassa le testament qu’il avait jeté sur le plancher. Il le tint au-dessus de sa bougie ; la fumée le noircit, la chaleur commença à le racornir.
Mais il se dit qu’il faudrait bien longtemps pour le brûler ainsi, et qu’il ne pourrait supporter la torture d’accomplir lentement et de sang-froid ce qu’au fond de son âme il sentait bien devoir être un crime.
– Je le brûlerai dans la cheminée » ; mais on était en été, l’âtre était vide, il n’avait sous la main aucun combustible. Il chercha en vain quelque lettre dans ses poches et autour de lui, il n’y avait aucun livre, si ce n’est sa Bible !
Il mit son mouchoir dans la cheminée, après y avoir réuni quelques petits chiffons de papier qu’il avait trouvés dans un tiroir, il plaça le parchemin sur le tout, mit le feu avec sa bougie, puis tourna le dos à la cheminée, n’ayant pas la force de voir s’accomplir son œuvre de destruction.
Mais la cheminée avait été bouchée pendant l’été, et la fumée, au lieu de s’élever, vint remplir la chambre dont l’atmosphère devint étouffante. Alfred revint vers la cheminée : le mouchoir avait brûlé sans flammes, le parchemin avait été noirci mais non consumé !
– C’est ici, dans cette chambre même où il est mort brûlé, que je tente de détruire par le feu l’expression de ses dernières volontés ! Ne puis-je pas choisir un autre lieu, un autre moyen ? »
Alfred retira le parchemin de la cheminée.
– Mon Dieu, aie pitié de moi, dit-il en se sentant défaillir. Qui aurait jamais pu prévoir que je me rendrais coupable d’une pareille faute ? Ces traces de fumée parlent pour m’accuser. Si le feu lui-même perd son pouvoir destructeur, je dois voir là un signe que taire la vérité est un crime devant Dieu.
– Je ne vais plus différer, je vais sur-le-champ porter le testament à mon père. Tout souffrir est préférable à l’affreux remords qui me torturerait ».
Il fit quelques pas vers la porte, puis s’arrêta…
– Qu’est-ce que j’allais faire ? N’est-ce pas mettre le feu à une traînée de poudre dont l’explosion doit détruire tout ce que j’ai de plus cher ?
Ruth, ma sœur chérie, comment pourrais-je contempler ta douleur, entendre tes reproches ; non, tu garderais le silence, mais au fond de ton cœur ne diras-tu pas : Alfred ne pouvait-il pas m’éviter cette affliction !
– Non, Ruth ne dira, ne pensera jamais cela ! et Alfred s’éloigna de la porte.
Je n’ose pas le brûler, eh bien je l’enterrerai, ou bien je le remettrai dans ce coin d’où je voudrais ne l’avoir jamais ôté. Non, quelque autre l’y découvrirait comme je l’ai fait aujourd’hui. Je vais l’enterrer assez profondément pour que personne ne puisse jamais le retrouver ».
Au moment d’ouvrir la porte, il s’arrêta encore.
« Toute la maison est fermée, on entendrait mes pas dans l’escalier ; je ne pourrais ôter les verrous et les chaînes sans faire de bruit, tout le monde serait en émoi, on me questionnerait et j’en deviendrais fou. Il faut donc attendre jusqu’au matin…
Quoi ! rester encore plusieurs heures en face de cet horrible parchemin ! Je ne puis attendre pendant cette longue nuit dans une indécision aussi cruelle. Mais je puis ouvrir la fenêtre, me laisser glisser ou sauter sur le gazon, et alors enterrer cet objet maudit dans quelque coin caché du jardin ».
Et, d’une main tremblante, il ouvrit un côté de la fenêtre. Comme cet air frais et parfumé de la nuit lui sembla bienfaisant sur son front brûlant !
Il s’habilla à la hâte, mit le rouleau dans son vêtement, monta sur l’appui de la fenêtre puis, sans se préoccuper du danger, il entreprit de descendre en s’aidant du treillage qui soutenait un rosier grimpant ; il arriva à terre non sans avoir jonché le sol de feuilles et de pétales de roses.
4. La terre
La nature avait, pendant cette calme nuit d’été, un aspect enchanteur. Le silence n’était troublé que par les accents du rossignol qui chantait dans le bocage voisin. La lune se levait, brillante dans le ciel bleu, et frangeait d’argent les nuages floconneux qui passaient sur son disque.
Alfred considéra le manoir dont les nombreuses croisées étincelaient au clair de lune.
Tout était si serein, si calme ; la nature semblait revêtue, sous le regard de Dieu, d’une beauté si pleine de sainteté, qu’il en éprouva d’abord une influence salutaire ; mais bientôt il sentit que sa présence devait troubler l’harmonie dont il était entouré.
Pourquoi était-il dehors, quand tous les habitants du manoir étaient plongés dans un paisible sommeil ?
N’était-ce pas dans un but coupable, pour frustrer un parent de son droit, pour offenser la justice, pour réduire au silence la voix de la vérité ?
N’était-ce pas, en un mot, pour commettre un acte qu’il n’oserait confesser à personne, pas même à son ami le plus intime et le plus cher ?
La résolution d’Alfred chancela encore une fois. Il aperçut ensuite entre les arbres la tour de l’antique église ; c’était là que, chaque dimanche il entendait prêcher fidèlement l’Évangile ; c’était là que, dans deux jours, Ruth serait unie à celui qu’elle aimait. Ils pourraient vivre heureux et en paix ; Alfred chargerait sa conscience du poids de ce péché, mais la leur serait à l’abri de tout reproche.
Quand le tentateur veut entraîner une âme dans le mal, il sait aussi bien se servir du lien des affections terrestres que des chaînes de l’orgueil. Alfred avait essayé et presque réussi à endormir sa conscience, en se répétant qu’il n’agissait pas par intérêt personnel et qu’il faisait le sacrifice de sa paix pour le bonheur des autres.
Il détournait son regard du véritable aspect de la question, c’est-à-dire qu’il avait à remplir un simple devoir et qu’il devait demander la force de l’accomplir. Il n’osait prier et craignait de penser à Dieu ; il aurait voulu se soustraire à sa présence.
Même à cette heure de la nuit, Alfred redoutait d’être aperçu du manoir. Il tourna vers la gauche ; ses pas faisaient trop de bruit sur le gravier. Il marcha sur le bord du gazon et se dirigea vers une partie reculée du jardin. Le sombre feuillage d’un cyprès le dérobait complètement à la vue.
Alfred allait commencer à creuser la terre, lorsqu’un bruit soudain le fit tressaillir. C’était tout simplement un oiseau qui s’envolait de l’arbre auprès duquel il se trouvait ; mais la peur fit battre son pouls avec violence. Il regarda de tous côtés avant de se mettre à l’œuvre. Aucun être humain ne se trouvait dans le voisinage, nul son de voix n’était apporté par la brise.
Alfred s’agenouilla pour enlever quelques touffes de gazon ; n’ayant aucun outil commode, il trouva ce travail plus difficile qu’il ne s’y était attendu. La saison étant chaude, le sol était desséché, et il ne put creuser que bien lentement. Dans son inquiétude et dans son impatience d’achever sa pénible tâche, et d’enterrer le parchemin si profondément qu’il ne soit pas exposé à être découvert, les minutes lui semblaient des heures.
Les mains déchirées, meurtries, ensanglantées, le malheureux garçon ayant enfin creusé une tranchée juste assez grande pour contenir le rouleau détesté, il l’y enfonça, le recouvrit de terre qu’il foula bien aux pieds, puis il replaça l’herbe.
Enfin, c’était fini ; Alfred éprouva une sorte de délivrance.
L’horloge de l’église sonnait une heure. Qu’allait-il faire ? Son premier mouvement fut de retourner à la maison ; mais comment y rentrer ? Tout le monde était couché, toutes les portes closes, et il ne pouvait sonner la cloche sans réveiller tout le monde ; remonter à la fenêtre d’où il était descendu était impossible.
« Il faut que j’attende que les domestiques soient levés, se dit-il après un instant de réflexion, et je me glisserai sans être vu de personne ; mais où vais-je passer le reste de cette malheureuse nuit ? Ah ! sous la salle verte, au fond du bosquet ; là je trouverai du moins un banc sur lequel je pourrai m’étendre ».
La température s’était rafraîchie et une abondante rosée s’était répandue comme un bienfait sur la nature ; Alfred se sentait frissonner à tout instant. Il s’étendit sur le banc de bois et ne tarda pas à s’endormir ; mais son sommeil fut troublé de rêves affreux.
Quelles que soient ses visions, elles se rapportaient toutes à ce parchemin : tantôt, après l’avoir déchiré en mille pièces, il voyait les fragments se réunir par magie ; l’instant d’après, il voyait la sacristie de l’église où la souriante mariée allait, selon l’usage, signer pour la dernière fois son nom de fille ; mais Alfred reconnaissait avec horreur que la page du registre paroissial était devenue la feuille de parchemin sur laquelle était écrit le testament.
Il lisait non pas la signature de Ruth… mais celle de Joseph.
Puis, la scène ayant changé, il se retrouva dans la forêt, au milieu des églantiers et des épines, environné de gros frelons qui le harcelaient, et au milieu desquels il cherchait en vain à passer, emportant le fatal rouleau. Il ne pouvait marcher : ses pieds étaient attachés, et pourtant il entendait qu’on le poursuivait.
En luttant pour briser ses liens, l’infortuné dormeur se réveilla.
5. Mis à la question
Alfred Malrec se réveilla, les membres glacés, roidis, et le cœur oppressé par un poids dont il ne se rendait pas compte. Avant même d’être entièrement réveillé, il sentait que quelque événement terrible était arrivé ou allait arriver.
Il se leva et prit lentement le chemin du manoir ; tous les volets étaient encore fermés, nul bruit ne s’y faisait entendre ; il se passerait encore deux ou trois heures avant que la maison s’ouvrît. Il lui parut insupportable d’attendre si longtemps sans autre compagnie que ses pensées mêlées de remords.
Une idée affreuse lui traversa l’esprit : ne serait-il pas un jour exclu du ciel, comme il l’était en ce moment de la maison paternelle ?
Ce péché qu’il n’avait pas repoussé et dont il n’aurait pas obtenu le pardon, ne lui fermerait-il pas pour toujours le ciel ? Alfred ne pouvait supporter ces pensées ; il se mit à marcher d’un pas inégal jusqu’à ce que l’horloge sonne six heures.
Alors il se fit quelque mouvement dans la maison, et le pauvre enfant eut une sensation de bien-être quand il entendit remuer la chaîne et grincer les verrous de la grande porte extérieure. Il résolut d’attendre quelques minutes jusqu’à ce que Marthe, la cuisinière, soit allée au bout de la maison pour accrocher au-dehors les volets de la salle à manger ; il pourrait alors entrer sans être aperçu.
Pendant ce temps, Hélène, qui s’était levée de très bonne heure, avait vu s’arrêter à la grille un enfant portant un panier de fleurs des champs, et elle s’était empressée de descendre pour lui parler : c’était la petite fille de la fermière du château qui, envoyée par sa mère avec de la crème et du beurre frais, s’était avisée d’y ajouter un bouquet qu’elle voulait offrir à la jeune fiancée.
Hélène examinait le panier lorsqu’Alfred, caché derrière les lauriers, l’aperçut et recula. Il lui sembla qu’elle n’en finirait pas de babiller avec la petite paysanne ; mais enfin elle retourna au château : elle montait les degrés du perron quand elle aperçut son cousin.
– Eh bien ! je croyais être la première levée s’écria la jeune fille. Comment as-tu fait pour sortir avant moi ? As-tu donc passé par le trou de la serrure ?
Alfred n’était pas d’humeur à répondre à une question ; il frôla Hélène d’une façon peu courtoise, s’élança dans la maison, gravit quatre à quatre le grand escalier et s’enferma dans sa chambre.
Mais ce lieu n’était pas fait pour lui rendre la paix ; partout où il allait, il portait avec lui le poids de son terrible secret.
Les heures passèrent ; il entendit la cloche qui annonçait la prière en famille et, pour la première fois de sa vie peut-être, il resta sourd à son appel. Comment pourrait-il s’agenouiller et prier quand il était résolu à persévérer dans son péché ?
Comment demander la grâce, quand il n’avait pas le désir de l’obtenir ? Alfred savait que de semblables prières ne seraient qu’une moquerie ; et, cependant, comment pourrait-il vivre sans la prière ?
Quelques instants après, il entendit une autre cloche ; des amis étaient arrivés et c’était l’appel au déjeuner. Il savait que son absence serait remarquée et cependant, il ne pouvait trouver assez de courage pour affronter les regards de toute la famille.
Pendant qu’il hésitait sur ce qu’il devait faire, un petit coup fut frappé à sa porte, et la voix de sa sœur se fit entendre.
– Mon cher Alfred, disait Ruth, ne vas-tu pas descendre déjeuner ? M. Allaire est venu avec ses sœurs pour convenir de bien des choses pour demain. Tu me manques beaucoup ; descends vite, je t’en prie, et viens m’aider à recevoir nos hôtes.
– Je viens, dit laconiquement son frère.
Un éclat de rire général se faisait entendre dans la salle à manger, au moment où il mettait la main sur la poignée de la porte, et Hélène disait avec sa gaieté habituelle :
– Je suis sûre qu’il a vu un revenant.
– Mais le voici ! s’écria Georges Allaire qui, en fait de gaieté, ne le cédait en rien à Hélène.
– Eh bien, maître Alfred ! s’écria la jeune fille, pendant que son cousin échangeait des salutations avec son père et ses amis, on croyait que tu ne ferais jamais ton apparition, et pourtant je suis certaine que tu étais levé d’assez bonne heure.
Le pauvre garçon aurait bien voulu se glisser entre son père et sa sœur, mais Hélène en avait décidé autrement, et il ne put éviter d’accepter auprès d’elle la chaise qu’elle lui avait réservée.
– Maintenant, nous mourons tous de curiosité, surtout Sophie, d’apprendre ce que tu as vu dans la chambre aux lambris, continua la maligne jeune fille en attachant ses yeux noirs et perçants sur Alfred.
Ruth, qui avait deviné le malaise de son frère, quoiqu’elle n’en connût pas la cause, vint à son secours en proposant de différer toutes les questions jusqu’à ce qu’il ait déjeuné.
– Déjeuner ! qui est-ce qui peut parler d’une chose aussi vulgaire, aussi terre à terre, quand il y a un revenant véritable sur le tapis ! Alfred a vu quelque chose, j’en suis certaine.
– Que veux-tu dire ? demanda Alfred, en prenant la ferme résolution de faire bonne contenance aussi longtemps qu’il le pourrait.
– N’est-ce pas une conduite extraordinaire pour un jeune homme, que de sortir de la maison par une fenêtre du premier étage, au lieu de faire usage de la porte ? dit Hélène.
– Qui t’a dit cela ? demanda Alfred.
– C’était une énigme pour moi de savoir comment tu avais pu sortir de la maison sans ôter les verrous, jusqu’à ce que j’aie vu les rosiers qui ont le malheur d’être palissadés sous ta fenêtre.
Le treillage arraché, les jeunes branches cassées et les pauvres roses effeuillées disent assez clairement qu’on s’en est servi comme d’une échelle, quoiqu’elle ait dû être piquante.
Il se fit un profond silence autour de la table quand Hélène cessa de parler, et tous les yeux se tournèrent vers le pauvre garçon ; mais celui-ci ne regarda que son assiette et ne put articuler un seul mot.
– Vraiment, Alfred, dit Sophie, jeune fille aux longs cheveux blonds et aux manières un peu affectées, nous attendons de toi un récit émouvant de tes aventures dans la chambre aux revenants.
– Qu’as-tu donc vu ? demanda Georges.
– Ou entendu ? ajouta sa sœur Cornélie.
– Dis seulement si c’est un fantôme, demanda avec insistance Hélène, en mettant la main sur le bras d’Alfred et en se penchant pour le regarder en face.
La patience du jeune garçon était à bout. Secouant alors la main de sa cousine avec une brusquerie qui ne lui était pas habituelle, il se leva de table en murmurant entre ses dents :
– Il n’y a que les imbéciles qui parlent de fantômes !
M. Malrec parut grave, Ruth troublée, et la contrariété colora d’une vive rougeur les joues d’Hélène. En un instant la gaieté générale se changea en une contrainte pénible ; personne ne trouvait plus rien à dire.
Enfin, pour faire diversion, Édouard Liel parla de tirer à l’arc, et les convives se levèrent de table. Tous quittèrent la salle, excepté Malrec et ses enfants.
Ruth voyait bien que son père était mécontent de l’attitude d’Alfred, et elle le suppliait du regard de ne pas augmenter son irritation par des reproches, car il était évident que le jeune garçon n’était pas en état de supporter même une observation.
– C’est à toi que je le laisse, dit M. Malrec en réponse à sa muette prière, et il s’éloigna, aussi étonné que mécontent de l’inexplicable mauvaise humeur de son fils.
Ruth rangea lentement les fruits et le vin, afin de donner à Alfred, qui feignait de regarder par la fenêtre, le temps de rentrer en lui-même et de se remettre. Enfin, elle lui dit :
– Tu n’as rien mangé, Alfred.
– Je n’ai pas faim, répondit-il froidement.
– Je pense, je crains… es-tu souffrant ?
– Qu’est-ce qui te fait croire ça ?
– C’est que tout à l’heure tu n’étais pas toi-même. Elle mit doucement la main sur celle de son frère. Peut-être n’en avais-tu pas l’intention, mais tu as fait de la peine à Hélène.
– C’est bien sa faute, murmura Alfred ; je n’ai jamais vu une langue aussi mordante.
– Son caractère est vif et gai, tu sais, mais elle n’a jamais la volonté de vexer personne, et ces jours-ci, je voudrais te voir, ainsi qu’elle, et vous tous, si heureux.
Alfred jeta un regard rapide sur sa sœur et vit qu’elle avait les yeux remplis de larmes.
– N’es-tu pas heureuse ? s’écria-t-il.
– Comment pourrais-je l’être, quand je vois que mon frère a un chagrin qu’il ne m’a pas confié ?
Le cœur d’Alfred s’attendrit.
– Ne t’inquiète pas de moi, ne pense pas à moi, dit-il ; je ne veux pas attrister tes pensées comme j’ai écrasé tes fleurs. J’ai mal à la tête, et il passa la main sur son front.
L’excuse ne manquait pas de vérité, quoique le cœur du pauvre garçon fût plus malade encore que sa tête.
– L’air ne te ferait-il pas du bien ? dit Ruth en le regardant avec inquiétude.
– Je ne puis aller avec tout le monde ; on est trop bruyant.
– Veux-tu faire tranquillement avec moi un tour de jardin ?
– Comme tu voudras… tout ce que tu voudras, répondit Alfred, et il ajouta avec un soupir : demain, je ne t’aurai plus.
Et le frère et la sœur se dirigèrent ensemble vers le jardin. Ruth espérait qu’une conversation intime amènerait Alfred à décharger son cœur de ce poids mystérieux qui l’oppressait.
6. Face à face
Ruth et Alfred marchèrent quelques minutes en silence ; elle espérait qu’il entamerait la conversation, et lui ne savait que dire.
C’était la première fois qu’il lui cachait un secret, et si elle était peinée de son silence, il en souffrait bien plus encore. La jeune fille fit deux ou trois tentatives infructueuses pour lier conversation.
Ses remarques sur des choses indifférentes n’obtinrent pas de réponse et elle commençait à trouver intolérable cette contrainte lorsque, au détour d’une allée du bosquet, Alfred tressaillit si brusquement que sa sœur, dont le bras était appuyé sur le sien, en fut tout émue, et elle s’écria avec frayeur :
– Qu’y a-t-il donc ?
– Il bêche au pied du cyprès ! répondit Alfred.
Le ton, plutôt que le sens de cette exclamation, fit porter à la jeune fille étonnée ses regards dans la même direction que ceux de son frère, et elle ne comprit pas en quoi la vue si familière de Joseph, le jardinier, courbé sur sa bêche, était de nature à causer tant de surprise et d’appréhension.
Alfred ne put contenir son agitation nerveuse et il se dirigea vivement vers le jardinier.
– Pourquoi bêchez-vous aujourd’hui, s’écria-t-il, quand vous devriez être à cueillir des fleurs pour décorer le château ?
– Mademoiselle Hélène a dit qu’elle et ses amies s’en chargeaient, répliqua Joseph.
– Eh bien ! alors, il faut faire l’arc de triomphe !
– Mais, Monsieur Alfred, ce sont les enfants de l’école qui…
– Je me moque des enfants de l’école, reprit Alfred, est-ce que c’est à eux qu’on doit laisser ce soin ? Laissez là votre bêche et allez-vous-en aider aux préparatifs. Aujourd’hui on ne doit pas travailler comme un jour ordinaire.
Joseph appuya sa bêche contre l’arbre et s’éloigna en s’étonnant de l’étrange changement survenu dans les manières du jeune homme qui avait toujours un mot affectueux ou un sourire bienveillant pour le vieux et fidèle serviteur de son père.
En se retournant, Alfred rencontra le regard inquiet et observateur de sa sœur ; une pensée horrible s’était présentée à son esprit : Alfred n’éprouvait-il pas quelque désordre au cerveau ?
– Pourquoi me regardes-tu ainsi ? dit-il avec impatience.
– Je ne puis m’empêcher d’être inquiète, je…
– Ah ! voilà Édouard à la recherche de sa fiancée, je te laisse à ses soins, dit Alfred, il est de meilleure compagnie que moi et, retournant brusquement au château, il quitta sa sœur.
« Non, je ne puis le laisser là, c’est impossible, murmura Alfred ; je ne puis m’exposer à avoir un accès de terreur chaque fois que je verrai le jardinier bêcher dans le jardin. Mais que ferai-je de ce fatal parchemin ?
Si le feu ne veut pas le brûler, que la terre ne veuille pas le dérober aux regards, comment pourrai-je cacher ce secret assez sûrement pour me délivrer de la crainte intolérable de le voir découvrir ? Je vais le déterrer aussitôt que l’obscurité me le permettra, et je le porterai dans le ruisseau profond et rapide qui passe au bout du champ, j’y attacherai une lourde pierre et il sera pour toujours enseveli au fond de l’eau.
Oh ! quand la nuit viendra-t-elle donc ? Je n’aurai aucun repos jusqu’à ce qu’il soit englouti sous les eaux ! Je ne vais pas attendre que la maison soit fermée, je m’échapperai après le dîner, vingt minutes me suffiront et une aussi courte absence ne sera pas remarquée.
D’ici là je vais tâcher de détourner les soupçons en reprenant ma gaieté ordinaire. Il ne faut plus qu’on me trouve étrange. Il me faut renoncer à la franchise pour me couvrir du masque de la fraude !
Voilà le joug que je me suis imposé pour toute ma vie ! Oh ! quelle terrible chose c’est que de s’égarer hors du chemin de la vérité ! »
Comme Alfred entrait dans le vestibule, il rencontra son père, qui lui proposa de rejoindre leurs amis. Ils se dirigèrent vers le lieu où les jeunes filles, Georges et Édouard étaient réunis en face d’un but sur lequel ils s’amusaient à tirer.
Alfred commença alors à exécuter le plan qu’il avait dressé, de dissiper par une feinte gaieté les soupçons qu’avait excités l’étrangeté de ses manières.
Nul, parmi ses joyeux amis, ne fut d’une gaieté plus bruyante que lui. Il plaisanta, siffla, chanta, se joignit à tous les amusements, et personne ne riait plus haut que lui quand sa flèche s’éloignait du but, ce qui arrivait souvent, car il ne se sentait pas la main sûre.
Il faisait des efforts désespérés, non seulement pour abuser les autres, mais aussi pour noyer dans une sorte de délire la souffrance morale qu’il éprouvait au-dedans.
Il ne voulait pas se donner le temps de penser ; il voulait s’étourdir à force d’amusement. Misérable ressource de chercher ainsi à se fuir soi-même.
Ainsi se passa la veille du mariage jusqu’à l’heure du dîner.
L’après-midi ayant été pluvieux, on avait dû renoncer aux plaisirs du dehors pour ceux de l’intérieur et Alfred s’était fait remarquer par son entrain et par l’activité avec laquelle il s’était occupé à décorer les salons.
Cependant le cœur de Ruth n’était pas en repos, elle suspectait la gaieté de son frère de n’être qu’apparente, et ses plaisanteries et son hilarité bruyante de n’être pas les indices d’un esprit serein et d’une âme en paix.
Malgré la présence de son fiancé à ses côtés, la jeune fille était inquiète. Pendant le dîner, elle remarqua avec anxiété qu’Alfred, dont la boisson habituelle était l’eau, remplissait fréquemment son verre de vin et le portait avec une gaieté affectée à la santé des fiancés.
À cause de cela, Ruth donna, plus tôt qu’elle ne l’aurait fait, le signal de quitter la table, et les messieurs suivirent immédiatement les dames au salon ; Alfred guettait l’occasion de s’éclipser ; l’arrivée et le déballage de la caisse contenant la toilette de noces lui parurent favorables.
Pendant que l’attention générale était concentrée sur l’élégante robe nuptiale, il se glissa sans bruit hors du salon, et crut n’avoir pas été aperçu.
Mais il comptait sans deux yeux noirs qui surveillaient tous ses mouvements ; dans l’esprit d’Hélène, la curiosité était aussi vigilante qu’un chien à la piste du gibier.
7. L’eau
Alfred s’inquiétait peu du vent violent, de la pluie battante et du sourd grondement du tonnerre ; il était plutôt satisfait que de gros nuages noirs viennent obscurcir le crépuscule.
En quelques minutes, Alfred fut au pied du cyprès. Il s’était, cette fois, muni d’un grand couteau et, sans difficultés, il retira de la petite fosse où il l’avait enterré, le testament du vieillard.
Il se releva avec un profond soupir et se dirigea vers la petite porte du jardin. Ainsi qu’il devait s’y attendre à cette heure, elle était fermée à clef. Il escalada le mur sans trop savoir comment, se meurtrit les mains, mais ne s’en aperçut pas.
Le champ était devant lui ; il traversa l’herbe chargée de pluie qui lui arrivait jusqu’aux genoux. Une fois, il crut entendre un bruit de pas ; il s’arrêta et prêta l’oreille, mais il ne saisit que le clapotement de l’eau et le hurlement du vent.
« Je deviens nerveux comme une petite fille, se dit-il ; moi qui étais si fier de mon courage ! »
Alfred était maintenant au bord de la rivière rapide et sombre il pouvait à peine voir l’eau qui coulait entre deux rives marécageuses, courbant les joncs et tournoyant autour des branches d’un saule.
Il chercha une pierre assez grosse, mais ce n’était pas facile à trouver dans cette obscurité ; enfin, il y parvint et mit la main sur une pierre plate qui lui parut tout à fait convenable.
Alfred, les doigts tremblants, l’entoura d’une branche flexible pour remplacer la corde qui lui manquait puis, avec des brins de jonc, il y fixa le rouleau et se prépara à lancer le tout dans l’eau – mais il lui sembla que son bras était arrêté par une force intérieure.
« Que vais-je faire ? Ce ruisseau dérobera le parchemin à tout œil humain, c’est vrai, mais l’œil de Dieu le verra toujours, quelle que puisse être la profondeur des eaux. Je le sens fixé sur moi, cet œil perçant.
Je n’ai pas eu un moment de paix depuis que j’ai conçu le projet qui devait attirer sur moi la colère de Dieu. Je sens que je ne la retrouverai jamais, cette paix précieuse. Il est temps encore de porter ce fatal papier à mon père, de faire ce que ma conscience m’ordonne et de m’en remettre à Dieu pour le reste ».
Mais il se sentit pris de vertige. Satan lui fit entrevoir par la pensée toutes les jouissances que la perte de la fortune détruirait aussitôt : son père réduit jusqu’à la fin de sa vie à quelque fastidieux labeur dans un bureau, sa sœur dont la jeunesse allait se flétrir dans les regrets et les chagrins ; lui-même , devoir renoncer à tous ses projets d’avenir, abandonner les études qu’il aimait pour se voir peut-être dans la pénible nécessité de se livrer à un travail manuel.
Il se vit chassé de cette délicieuse demeure où il avait été si heureux ; il sentit alors de quel prix étaient pour lui tous ces trésors auxquels il ne se croyait pas autant attaché.
C’en était trop et, sans plus de réflexions, il lança avec force dans la rivière ce qu’il tenait à la main. Mais la secousse avait brisé et déplacé un des liens et le parchemin tomba à quelques pieds de l’endroit où la pierre disparut en faisant rejaillir l’eau.
Ce fut avec horreur qu’il aperçut vaguement le rouleau blanc sur les herbes qui empêchaient le courant de l’emporter. Tant de soins avaient été inutiles ; il ne coulerait pas !
– Ah ! s’écria-t-il avec désespoir, il ne faut pas le laisser-là, où il serait découvert par quelque passant.
Il descendit au bord de l’eau et s’avança parmi les roseaux; son bras arrivait presque jusqu’au parchemin.
Il hésitait à s’aventurer plus loin, mais une branche de saule qui s’étendait au-dessus de sa tête lui parut devoir être un auxiliaire précieux ; il s’en saisit et s’enhardit à faire un pas de plus, puis il se courba et mit la main sur le fatal rouleau ; mais à peine ses doigts s’étaient-ils refermés que la branche, cédant sous le poids de son corps, se détacha du tronc et que le pauvre Alfred tomba dans la rivière.
Ce fut un moment terrible : il ne savait pas nager ! La nuit était sombre, l’eau profonde ; il se sentit couler et en se débattant il entendit au-dessus de sa tête le bouillonnement des eaux, puis il crut revoir la chambre aux lambris de chêne, le testament avec ses caractères étranges et son sceau rouge comme du sang.
Il sentait avec horreur qu’il avait péché, que la main de la mort, étendue sur lui, allait l’arrêter sur la pente du mal. Cette agonie morale rendit encore plus affreuse sa lutte contre la mort ; puis le malheureux enfant perdit tout sentiment, et resta couché dans les roseaux que l’eau recouvrait.
8. La poursuite
– Georges ! Georges ! dit à voix basse Hélène.
Le jeune homme leva les yeux et rencontra le regard animé et expressif de la jeune fille.
– Le moment est arrivé ! Il vient de quitter la maison. Suivez-le et voyez où il va.
– Comment ! Il est sorti ? par un temps pareil ? mais la pluie tombe à torrents.
– Chut ! est-ce que vous êtes homme à vous laisser arrêter par le temps ?
– Pas plus qu’un canard ne craint l’eau, dit le jeune homme ; ce ne sera pas la première fois que je serai mouillé.
Mais comment aurais-je pu deviner que ce n’était pas pour aller tranquillement dans sa chambre que ce gaillard-là quittait le salon !
– Il y a un instant, vous dis-je, qu’il est sorti de la maison, et il a pris à gauche comme pour aller dans le jardin. Ne perdez pas de temps, ou vous le manquerez. Éclipsez-vous sans bruit, et laissez ceux que cela amuse s’occuper de la toilette de Ruth.
Soumis aux ordres de la jeune fille, Georges sortit malgré la pluie qui lui fouettait le visage et marcha quelques instants vers la gauche ; puis il s’arrêta et se demanda s’il pouvait espérer autre chose que d’être trempé jusqu’aux os. Mais, en ce moment, il entendit le bruit de quelqu’un qui escaladait le mur.
« Ah ! se dit gaiement Georges, voilà le renard qui passe dans le champ ! suivons-le ». Et il se dirigea vers le mur.
Mais avant qu’il l’ait franchi, Alfred avait gagné du terrain, et quand Georges se trouva dans le champ, il n’y découvrit personne.
« Il y a une barrière de ce côté, se dit le jeune homme qui connaissait à fond tous les alentours, il aura pris cette direction ; faisons de même ».
Un bruit de branches cassées parvint alors à son oreille. « Bon ! il paraît que c’est à la rivière qu’il veut aller. Pour qu’il ne m’entende pas, je vais faire le tour par la barrière, et je pourrai le rejoindre sans qu’il s’en doute ».
Pendant qu’Alfred était à la recherche de la pierre, Georges passait la barrière et s’avançait avec précaution le long de la haie ; il entendit la chute de la pierre et distingua Alfred penché au bord de l’eau, mais sans pouvoir deviner ce qu’il faisait.
« Que peut-il chercher là ? s’il s’avance ainsi, il est bien sûr qu’il va tomber ! » Et il n’avait pas achevé d’extérioriser sa pensée que sa prédiction s’était réalisée.
Georges était non seulement un homme robuste, mais un courageux et habile nageur.
S’attendant à voir son ami remonter à la surface, il prit le temps d’ôter son habit et ses chaussures, puis, ne voyant rien reparaître, il se mit en devoir de plonger à l’endroit où il l’avait vu couler ; mais le courant l’ayant déjà entraîné, ce ne fut qu’un peu plus loin que le sauveteur retrouva le jeune noyé.
L’ayant saisi par les cheveux, il le ramena rapidement vers la rive et l’y déposa le visage tourné vers la terre, afin que l’eau puisse s’écouler facilement de son nez et de sa bouche.
« Voilà une aventure qui pouvait devenir fatale et qui est au moins étrange, se dit Georges. Il faut que je le porte sans retard au château, où un bon lit chaud et quelques soins préviendront des suites fâcheuses.
Demain, tout sera réparé ; mais que tient-il donc dans sa main ? Qu’est-ce que ce long rouleau ? C’était donc cela qu’il tenait tant à repêcher. Ces mystères n’auront-ils donc pas de fin ?
Ce rouleau doit être précieux, puisqu’il a exposé sa vie pour rentrer en sa possession. Il ne faut pas qu’il se perde ». Et Georges le dégagea des doigts crispés d’Alfred et le plaça solidement dans son propre gilet.
Il s’était chargé de son fardeau et dirigé aussi rapidement que possible vers la principale entrée du manoir ; c’était un peu plus long, mais la route était beaucoup plus aisée et il n’y avait pas de mur à franchir.
Pendant qu’il parcourait à grands pas la distance, Georges repassait dans son esprit tout ce qui venait d’avoir lieu et le récit qu’il avait à en faire.
« Je ne puis m’empêcher de croire, se dit-il, que tout le secret, quel qu’il puisse être, est renfermé dans ce rouleau. Dois-je le donner à Hélène ? mais elle n’y a aucun droit et je ne puis juger des inconvénients qu’il y aurait à ce qu’elle en ait connaissance.
Une indiscrétion a quelquefois des conséquences bien fâcheuses. L’examinerai-je moi-même, afin de juger ce que je dois faire ? Mais ce ne serait pas agir loyalement ; cela ne m’appartient pas, et je n’ai aucun droit de le lire. Je n’en vais pas parler.
Si le pauvre garçon se rétablit, comme je l’espère, je lui rendrai son rouleau sans l’avoir ouvert ; s’il meurt, je le remettrai à son père ».
En prenant cette résolution, Georges était arrivé au manoir ; il ouvrit la porte du vestibule et d’une voix de stentor appela toute la maison à son secours.
On peut se figurer la scène qui eut lieu alors, la surprise et l’alarme se répandirent dans le château, quand on apprit que Georges venait de rapporter sans connaissance et presque sans vie le fils unique du châtelain.
L’anxiété, la curiosité, l’étonnement se peignirent sur tous les visages. Il y avait des allées et venues, on entendait agiter vivement des sonnettes ; les uns demandaient des flanelles et de l’eau chaude, les autres de l’eau-de-vie.
Un cheval fut vite sellé et Édouard s’élança à la recherche du médecin. M. Malrec avait lui-même porté son fils dans sa chambre, où il avait été déshabillé, couché et frictionné avec des flanelles chaudes.
Tous les soins possibles pour rétablir la respiration et la circulation du sang furent pris sans relâche par le père et la sœur désolés.
Cependant, les personnes qui n’étaient pas admises dans la chambre du malade entouraient Georges et l’accablaient de questions. Comment avait-il découvert la trace d’Alfred ?
Pourquoi celui-ci était-il allé à la rivière ? Comment était-il tombé à l’eau ? Georges satisfit à quelques-unes de ces questions et laissa les autres sans réponse.
9. Conjectures
– C’est pour moi, disait Sophie, un mystère inexplicable que ce qui a pu pousser Alfred à nous quitter pour s’en aller errer sous la pluie, et finir par se jeter à l’eau.
– Sa conduite a été incompréhensible pendant toute la journée, répondit Hélène : son air égaré quand je l’ai rencontré le matin, son retard au déjeuner, sa mauvaise humeur, son impolitesse, lui qui est la courtoisie en personne avec les dames.
– Mais il a paru très animé pendant tout l’après-midi.
– Cette animation n’était pas naturelle ; elle était étrange et forcée.
– Le docteur l’a-t-il vu ? demanda Georges en rentrant au salon.
– Oui, le docteur est là depuis quelque temps déjà, mais je ne sais pas encore ce qu’il a dit. Quelle triste affaire ! et la veille du mariage ! Je présume qu’il sera différé, dit Sophie.
– Oh ! je ne pense pas, répliqua Georges ; un garçon ne meurt pas pour avoir été mouillé.
– Mais il a été si longtemps à revenir ; et puis, dit Sophie en baissant la voix et en se touchant le front, il semble qu’il y a quelque désordre ici.
– Je crois que Ruth a aussi cette crainte, car elle fait pitié, dit Hélène.
– Et elle était si heureuse, dit en soupirant Sophie.
– Voyons, Georges, je veux savoir tout ce que vous avez vu depuis le commencement jusqu’à la fin, dit Hélène.
Vous avez dit que vous l’aviez d’abord entendu passer par-dessus le mur ; qu’est-ce qu’il était allé faire dans le jardin ?
Georges se borna à témoigner par un mouvement d’épaules qu’il n’en savait rien.
– Et puis, il est allé dans le champ, a traversé la haie et est allé droit à la rivière.
– Croyez-vous que le pauvre garçon eût l’intention de s’y jeter ?
– Non, je ne le pense pas, répliqua le jeune homme.
– Mais alors, pourquoi aller à la rivière? Il n’y a aucun moyen de la traverser.
Georges le savait bien.
– Il ne pouvait pêcher dans l’obscurité ; l’idée du bain est inadmissible. Voulait-il prendre quelque chose dans la rivière ?
– Vous ferez bien mieux de le lui demander, quand il sera en état de vous répondre, dit Georges, plus déterminé que jamais à ne rien lui laisser savoir au sujet du rouleau.
– Ah ! voilà que le docteur est reparti ! s’écria Hélène en entendant une voiture ; comme j’aurais voulu lui parler !
– Ruth va nous donner des nouvelles, reprit Sophie en voyant entrer la jeune fille.
– Dieu soit béni ! dit Ruth ; il est tout à fait revenu à la vie.
– À-t-il dit quelque chose depuis qu’il a repris connaissance ? Semble-t-il avoir conscience de tout ce qui s’est passé ?
– Je ne sais trop, dit Ruth ; il jette des regards inquiets autour de lui comme s’il cherchait quelque objet.
À chaque instant, il s’écrie : « Où est-il ? » comme s’il avait perdu ce qu’il a de plus précieux. Le docteur dit qu’il lui faut beaucoup de calme, mais il est extrêmement impatient de se lever.
– Il ne se rétablira pas tant que cette agitation subsistera, dit Hélène.
– Quoique mon père ne le quitte pas, je ne puis rester plus longtemps loin de lui, dit Ruth, et elle sortit du salon.
Georges la suivit dans le vestibule et ferma la porte derrière lui.
– Ruth ! un mot s’il vous plaît, dit-il au moment où elle mettait le pied sur la première marche de l’escalier.
Quand j’ai retiré de l’eau votre frère, il tenait à la main un rouleau que voici, et ce n’est qu’avec peine que je le lui ai ôté. C’est probablement cela qui cause son inquiétude. Je n’ai pas besoin de vous dire, ajouta-t-il, que je n’en ai pas lu un seul mot.
– Oh ! Georges, vous nous avez rendu aujourd’hui un service que nous ne pourrons jamais reconnaître, non, jamais.
Georges se sentit embarrassé d’être remercié pour une chose aussi simple et aussi naturelle que d’avoir sauvé un enfant qui se noyait.
Sous prétexte de voir si sa voiture était prête, il se hâta de se soustraire à ces témoignages de gratitude, et Ruth courut bien vite dans la chambre de son frère.
Quand elle y entra, le rouleau à la main, son père vint au-devant d’elle en lui faisant signe de ne pas faire de bruit.
– Il dort, dit-il, il faut éviter tout ce qui peut l’agiter.
– Père, dit-elle, tu dois tout savoir ; c’est à toi de juger ce qu’on doit faire. Georges vient de me remettre un rouleau qu’il a ôté de la main d’Alfred, lorsqu’il l’a retiré de l’eau.
C’est peut-être une chose importante, et cela a sans doute quelque rapport avec cet état qui nous inquiète tant.
Le père prit le rouleau.
– Comme je serais heureux, dit-il, de découvrir une cause qui m’explique la conduite étrange de mon pauvre enfant !
– Regarderas-tu ce que c’est, papa ?
M. Malrec resta quelques instants plongé dans ses réflexions avant de répondre.
– Je pense qu’il vaut mieux ne pas le faire. Alfred se tranquillisera peut-être plus vite en sachant que personne ne connaît son secret.
– Eh bien, alors, que veux-tu que nous fassions ?
– Nous allons placer ce rouleau à sa portée, et si c’est là ce qui lui cause tant d’inquiétude, cette vue ne pourra lui être que salutaire. Puisque tu es là, je vais descendre un instant pour dire adieu à nos hôtes.
J’ai un ferme espoir que nous sommes sortis de nos plus grandes épreuves, et je serais bien aise que la maison soit parfaitement silencieuse.
M. Malrec quitta la chambre et Ruth s’approcha du lit ; elle y déposa le mystérieux rouleau et considéra affectueusement le cher malade endormi. Elle se mit à genoux près du lit et pria longtemps avec ferveur pour ce frère chéri.
Ruth s’était approchée du trône de la grâce avec la même confiance qu’elle avait en abordant, un instant auparavant, son père terrestre. Le calme et la paix remplirent le cœur de la jeune fille. En se relevant, sûre que ce nuage étrange et mystérieux allait se dissiper, elle s’aperçut que son frère avait les yeux ouverts et les fixait avec affection sur elle.
– Tu priais pour moi, murmura-t-il, et un profond soupir suivit ses paroles.
– Et Dieu a déjà exaucé ma prière, répliqua-t-elle, heureuse de le voir beaucoup plus tranquille.
À ce moment, le regard d’Alfred tomba sur le rouleau placé auprès de lui. Il le saisit avec ardeur en poussant un cri de surprise.
– Comment cela est-il venu ici ? s’écria-t-il.
– Je l’y ai mis, répondit Ruth.
– Toi ! toi ! et l’as-tu lu ? demanda-t-il avec inquiétude en s’asseyant presque dans son lit.
– Non ; personne ne l’a lu, dit Ruth.
Une expression de soulagement passa sur les traits d’Alfred ; il cacha le parchemin sous son oreiller et demanda à sa sœur où elle l’avait trouvé.
– C’est Georges qui l’a trouvé, mais il ne l’a pas regardé, se hâta-t-elle d’ajouter, car elle voyait renaître les inquiétudes de son frère.
– Tu en es sûre ?
– Parfaitement sûre.
– Mais comment Georges s’est-il trouvé auprès de moi ?
– C’est à peine si je pourrais le dire, répondit-elle ; je crois que c’est la miséricorde de Dieu qui l’a envoyé vers la rivière pour qu’il sauve une vie précieuse.
– C’est vraiment étrange, murmura Alfred.
– Mais il ne faut penser maintenant à rien qui puisse t’inquiéter ou t’agiter. Il faut que tu te tiennes bien tranquille et que tu nous laisses te soigner. Ah ! voilà papa. Comme il va être heureux de te trouver mieux !
Après un moment de silence, Alfred demanda si les Allaire étaient partis.
– Ils viennent de nous quitter, répondit M. Malrec. Sophie et Hélène se sont retirées dans leurs chambres.
– Et Ruth va en faire autant, dit Alfred. Quel tourment je vous ai donné à tous ! Il faut qu’elle aille se reposer et reprendre des forces pour demain ; son jour de noces, ajouta-t-il.
– Oh ! cela ne sera pas demain, si tu es malade, dit Ruth.
– Quoi ! différer votre bonheur pour moi ! Je serai tout à fait bien demain, dit-il en s’asseyant. Je suis seulement très fatigué. Je serai présent au mariage, ou si je ne le puis pas, Georges prendra ma place.
M. Malrec vit que son fils parlait sincèrement, et il promit volontiers que si Alfred n’était pas plus malade le lendemain matin, on ne changerait rien aux arrangements convenus.
Il dit à Ruth d’aller se reposer, lui donna sa bénédiction paternelle, mais voulut passer lui-même le reste de la nuit dans la chambre de son fils. Ce fut en vain qu’Alfred tenta de le faire changer de détermination.
10. Décision
– Ainsi tout va se passer comme cela avait été arrangé hier ? dit Sophie à Hélène le lendemain matin.
– Oui, nous allons avoir les rubans, les fleurs, le bouquet, les réjouissances, etc., répliqua Hélène ; je viens d’envoyer un billet à Amélie pour qu’elle et sa sœur soient ici à dix heures. Tu sais que c’est leur frère qui va remplacer Alfred.
– Le docteur est-il venu ?
– Oh ! il était là avant sept heures ! Il a trouvé que la fièvre était presque passée ; il ne veut cependant pas que son patient se lève, et défend encore tout ce qui pourrait l’agiter. Il est clair qu’il n’est plus guère malade.
L’heure avançait ; tout le village était réuni devant le château pour voir passer la mariée et les enfants chantaient en jonchant de fleurs le sentier qu’elle allait parcourir.
Alfred était seul dans sa chambre ; il écoutait et pensait. Le soleil frappait sur les vitres colorées de la fenêtre et répandait les plus riches teintes sur les murs lambrissés de chêne. Que de réflexions il faisait dans le silence de cette chambre !
Les paroles de sa sœur retentissaient encore à ses oreilles ; la miséricorde de Dieu était évidente pour lui dans les événements de cette nuit. N’était-ce pas grâce à cette miséricorde qu’il était en vie ?
D’où venait qu’au lieu de ce cortège nuptial, ce ne soit pas son convoi funèbre qui sorte du manoir, ou même que son corps ne fût pas resté caché dans les eaux ? D’où venait que la blanche parure de sa sœur n’ait pas été remplacée par des vêtements de deuil ? N’était-ce pas de la miséricorde de Dieu ? – de ce Dieu dont il avait enfreint les commandements ?
N’avait-il pas été arraché par miracle, lui semblait-il, au sort qu’il avait si bien mérité ? Et si son corps avait péri dans cette sombre rivière, où serait maintenant son âme ?
Quelles pensées troublantes ! Il aurait été enlevé avec son péché sur la conscience, appelé à rendre compte de sa vie sans avoir le temps de se repentir, le temps de prier !
Il crut se réveiller d’un affreux cauchemar ; mais il savait que son péché était une réalité ; il sentait bien qu’il n’était pas dans le chemin du Seigneur. Mais quelle alternative avait-il ? Son âme reculait toujours devant ce devoir auquel il avait manqué, devant le douloureux sacrifice de tout ce que sa famille possédait.
Le parchemin était là, sous son oreiller, ce parchemin qu’il avait vainement tenté de détruire par le feu, par la terre, par l’eau ! Le pauvre enfant répandit son âme en prières ardentes devant Dieu.
Sa propre force n’avait été que faiblesse ; l’honneur dont il était fier s’était brisé comme un roseau sous le poids de la tentation.
Alfred n’osait plus compter sur ses résolutions : sa force lui avait manqué quand elle avait été mise à l’épreuve. Il y avait un effort à faire, qu’il fallait faire ; mais il était indispensable d’être soutenu dans ce terrible combat par une force plus grande que la sienne.
Alfred entendit le pas de son père, puis la porte s’ouvrit doucement ; le cœur lui battit comme si, au lieu de voir le plus tendre des pères, il allait se trouver en face d’un messager de mort.
« Maintenant ou jamais ! » pensa Alfred ; il sentait que s’il différait encore, il ne retrouverait jamais le courage d’accomplir son sacrifice.
Il tira le testament de dessous son oreiller, et couvert de la tête aux pieds d’une sueur froide, il le présenta à son père en disant d’une voix à peine intelligible :
– J’ai trouvé ceci mardi dans une cachette de cette chambre. J’ai en vain essayé de le cacher ; maintenant, tu jugeras de ce qui doit être fait.
M. Malrec prit le parchemin avec anxiété, car à la pâleur de son fils, il jugeait que cet effort lui coûtait horriblement. Sans hésiter, ni montrer de faiblesse, il le déroula, regarda d’abord la signature, puis la date.
Alfred, les yeux fixés sur son père, épiait un mouvement de surprise, un pli du front, une contraction des lèvres qui eût trahi la subite impression produite sur son esprit ; mais la figure de M. Malrec n’exprima pas la plus légère émotion.
Il releva avec calme les yeux, et rencontra le regard anxieux et interrogateur de son fils.
– Ceci, dit-il, est bien un testament de mon oncle, mais non pas son dernier testament. Celui par lequel j’ai été fait son héritier est d’une date postérieure de dix ans.
– Ainsi celui-ci…
– Est parfaitement nul.
Alfred pouvait à peine croire ces paroles, tant était soudaine la transition du souci accablant à la délivrance la plus inattendue.
– Ah ! si je t’avais montré cela tout de suite ! dit-il en sanglotant.
– Tu aurais su sur-le-champ que ce parchemin n’a aucune valeur.
– Oh ! s’écria Alfred avec véhémence, quel abîme de souffrances m’aurait été épargné !
Ruth, entrant dans la chambre, entendit cette exclamation. Son regard étonné adressa à Alfred une question à laquelle il se hâta de répondre.
– Oui, Ruth, tout ce que j’ai souffert, tout ce que je vous ai fait souffrir à tous est venu de ce que je me suis détourné du Seigneur et que je n’ai pas eu le courage de regarder mon devoir en face.
Jamais je n’oublierai cette leçon, qui restera gravée dans mon cœur.
« Ils persévéraient dans la doctrine et la communion des apôtres » Actes 2. 42.
RESTER ATTACHÉ À L’ENSEIGNEMENT DE LA BIBLE ELLE-MÊME
Toute personne qui a accepté par la foi le Seigneur Jésus comme son Sauveur personnel ne peut pas avoir de plus grand désir que de Lui plaire et de vivre pour Lui. La vie nouvelle qu’un chrétien reçoit à sa conversion est la vie du Seigneur Jésus Lui-même – elle a le désir naturel de communion et d’accord avec Lui. Mais le nouveau converti trouve bientôt des obstacles dans son chemin. Il a besoin de prendre garde de ne pas trébucher. Le Seigneur a dit autrefois : « Malheur au monde à cause des occasions de chute ! Car il est inévitable qu’il arrive des occasions de chute ; mais malheur à l’homme par qui l’occasion de chute arrive ! » (Mat. 18. 7)
L’une des fautes les plus sérieuses de notre temps est la division et le désaccord entre ceux qui confessent le nom de Christ. Combien de groupements différents il y a dans la chrétienté ! Ils prétendent tous avoir leur autorité de la part de Dieu et de sa Parole, la Bible.
Comment une âme droite, en recherche, peut-elle trouver le droit chemin au milieu de la confusion des opinions ? L’apôtre Jean, qui a vécu pour voir les premiers signes d’apostasie dans la chrétienté, a donné aux croyants le conseil suivant : « Que ce que vous avez entendu dès le commencement demeure en vous » (1 Jean 2. 24). Si vous désirez connaître la vérité, vous devez la voir au début de la foi chrétienne, dans « la doctrine des apôtres ».
Les épîtres de l’apôtre Paul ont particulièrement une importance fondamentale pour la vie terrestre du chrétien, à la fois pour sa vie personnelle et pour sa vie en communion avec d’autres croyants. Une étude des écrits apostoliques montrera bientôt que de nombreuses pratiques de la chrétienté ne sont pas en accord avec la doctrine des apôtres, mais sont le produit de la pensée de l’homme.
D’après The Lord is near août 1986
« L’Éternel dit à Noé : entre dans l’arche ».
« Dieu parla à Noé, disant : sors de l’arche » Genèse 7. 1 ; 8. 15 et 16.
LE TEMPS DANS L’ARCHE
Noé a vécu dans l’arche avec sa famille pendant plus d’un an. Au début, il a plu abondamment pendant 40 jours. Tout fut couvert d’eau tandis que l’arche se mit à flotter. Même si elle était assez stable et avait les mêmes proportions que les cargos modernes, elle devait certainement ressentir des remous.
L’arche flotta sur l’eau recouvrant la terre pendant cinq mois. Puis un vent fort se leva. Le niveau de l’eau baissa et l’arche s’échoua sur le mont Ararat. Mais il fallut encore dix semaines pour que les sommets des montagnes deviennent visibles. Puis encore trois mois s’écoulèrent jusqu’à ce que l’eau soit complètement évacuée. Au cours des 57 jours suivants, le sol sécha. Ce n’est qu’alors que Noé et sa famille ont pu quitter l’arche.
Nous nous demandons : que faisaient-ils dans l’arche pendant tout ce temps ? En plus de leurs devoirs quotidiens, ils attendaient simplement le moment où Dieu dirait à Noé : sortez de l’arche. De nombreux croyants en la Bible ont vécu des expériences similaires. Abraham attendit 25 ans le fils que Dieu lui avait promis. Joseph a attendu plus de 20 ans pour que les rêves que Dieu lui avait donnés deviennent réalité. Caleb a attendu 45 ans pour prendre possession de l’héritage promis.
Le simple fait d’attendre dans une période difficile met notre foi à l’épreuve. Faisons confiance à Dieu, qui ne nous abandonnera pas et nous aidera toujours à temps.
D’après Näher zu Dir octobre 2024
« J’ai de la joie en ta parole, comme un homme qui trouve un grand butin » Psaume 119. 162.
LE CHANGEMENT DE MA VIE
Alex dit : J’avais l’intention de construire ma vie sur la réussite sociale et matérielle. En tant que personne active et talentueuse, je pourrais facilement poursuivre plusieurs projets en même temps. Néanmoins, j’étais insatisfait et malheureux. J’ai essayé de supprimer ce sentiment de vide avec toutes sortes de plaisirs. Mais la réalisation espérée ne s’est pas concrétisée. J’ai pris conscience avec amertume que ma vie avait peu à peu dégénéré en un désastre. La mort me semblait la seule issue.
Alors, j’ai pris la Bible, que je n’avais jamais lue auparavant. J’ai été étonné de voir le Dieu vivant me parler à travers ce livre. J’ai commencé par le récit de la création, et j’ai appris que Dieu aime tout le monde. J’ai pris conscience du sens de la vie, du sort des impies, et la signification de l’œuvre rédemptrice de Jésus-Christ. J’ai compris que seul Dieu pouvait donner un sens et de la profondeur à ma vie. Quand j’ai reconnu que le Fils de Dieu était venu sur terre pour mourir sur la croix pour moi personnellement, je Lui ai donné ma vie. C’est alors que j’ai vécu un changement radical : je me suis libéré de mes passions destructrices, parce que le Seigneur Jésus avait désormais pris la direction de ma vie. J’ai personnellement fait l’expérience : « Jésus-Christ est le Même, hier, et aujourd’hui et éternellement » (Héb. 13. 8).
D’après die gute Saat octobre 2024
« Si vous savez ces choses, vous êtes bienheureux si vous les faites » Jean 13. 17.
NOUS N’AIMONS PAS TON CONSEIL !
Un missionnaire raconte que lorsqu’il voyage en Afrique, il parle souvent avec les habitants des villages. La plupart du temps, ce sont des hommes, surtout des hommes plus âgés, qui s’asseyent ensemble pour discuter des choses « importantes » de la vie. Alors ils perdent leur journée pendant que leurs femmes, leurs sœurs et leurs mères travaillent dans les champs.
Un jour, quelques hommes se sont plaints à lui : Missionnaire, nous avons un problème. Nos femmes ne font pas ce que nous voulons. Il leur a demandé s’ils savaient ce que Dieu avait dit à Adam lorsqu’Il l’a mis hors du paradis. Et il leur a lu : « Maudit est le sol à cause de toi : tu en mangeras en travaillant péniblement tous les jours de ta vie. Et il te fera germer des épines et des ronces, et tu mangeras l’herbe des champs. À la sueur de ton visage tu mangeras du pain » (Gen. 3. 17 à 19).
Le missionnaire leur a expliqué : vous les hommes, vous n’obéissez pas à Dieu parce que vous ne travaillez pas. C’est pourquoi vous ne devez pas être surpris d’avoir ce problème. Commencez à obéir à Dieu – alors Il vous aidera aussi à résoudre votre problème. Les hommes se consultèrent brièvement, puis ils lui dirent : Missionnaire, rentre chez toi. Nous n’aimons pas ton conseil !
Quelle réponse moderne : Nous n’aimons pas votre conseil ! Aujourd’hui encore, de nombreuses personnes, souvent croyantes, connaissent les pensées de Dieu sur le travail et la famille, la sexualité et le mariage, la dignité humaine et la propriété. Mais ils n’en tiennent pas compte, les rejettent, les contredisent – puis s’étonnent que la voie qu’ils empruntent suscite autant de problèmes. Dieu n’a promis sa bénédiction que sur le chemin de l’obéissance – pour chacun personnellement, pour le mariage et la famille, et aussi pour la vie en société.
D’après die gute Saat octobre 2024
« Mais Jonas trouva cela très mauvais… Et l’Éternel dit : fais-tu bien de t’irriter ? » Jonas 4. 1 et 4.
DÉSIRONS-NOUS CONNAÎTRE LE CŒUR DE DIEU ?
L’histoire de Jonas contient une leçon très profonde pour tous ceux qui professent connaître Dieu : Dieu demeure fidèle à Lui-même tandis que nous manquons à Lui obéir. Sa volonté souveraine, c’est que tous les hommes se repentent et viennent à la connaissance de la vérité, qu’ils soient Juifs, Ninivites du temps de Jonas, ou hommes du vingt-et-unième siècle.
Jonas, le prophète au caractère volontaire, avait imaginé qu’il pouvait fuir loin de la présence de l’Éternel en partant à Tarses plutôt qu’à Ninive. Dans le ventre du grand poisson, l’Éternel le ramena dans sa présence.
Cela, toutefois, ne signifiait pas que Jonas ait été maintenant conscient de ce qui était dans le cœur de Dieu. Pour réaliser cela, Dieu dut lui enseigner encore quelques leçons de plus. Le déplaisir du prophète quant aux voies de Dieu n’était rien d’extraordinaire : il ressentait, agissait et parlait comme un vrai Juif. Qu’il est impossible au cœur de la nature humaine de s’élever à la grâce du cœur de Dieu !
L’appel de Dieu : « Fais-tu bien de t’irriter ? » perce la conscience de quiconque prétend le connaître. Un véritable enfant de Dieu ne se satisfait pas de connaître la volonté de Dieu. Il trouve son plaisir à plaire au cœur de son Père.
Dieu, dans sa fidélité, se sert des circonstances pour enseigner à ses enfants ce qui est dans son cœur. Il ne nous est pas dit précisément à quel point Jonas apprit cette leçon, mais ce qui est plus important, c’est de savoir à quel point nous avons appris à connaître le cœur de Dieu.
D’après the Lord is near août 1986
« Un homme avait deux fils ; le plus jeune dit à son père : Père, donne-moi la part du bien qui me revient. Alors il leur partagea son bien… Le plus jeune fils vendit tout et partit pour un pays éloigné ; là il dissipa ce qu’il avait, en vivant dans la débauche » Luc 15. 11 à 13.
NOUS AVONS TOUS ÉTÉ DES ENFANTS PRODIGUES
Les enfants peuvent apporter une grande joie quand ils agissent loyalement, avec intégrité et sagesse. Cependant ils causent beaucoup de souffrance quand ils agissent de manière déraisonnable et se rebellent sans conscience. Les enfants rejettent la retenue morale de leurs parents et ruinent leur propre vie sans réflexion. Ils gaspillent leurs ressources pour quelques plaisirs passagers. Dieu connaît aussi ces temps de peine dans le cœur. Il remarque quand nous, ses enfants, ne l’écoutons pas, quand nous nous détournons de sa volonté, quand nous ne tenons pas compte de ses directives, et quand nous allons notre propre chemin.
Il y a un fils prodigue en chacun de nous. Il y a des occasions où nos propres désirs prennent le dessus dans notre esprit et où nos propres plans sont seuls à décider. Dans ces moments-là nous attachons peu d’importance à ce que notre Père céleste veut pour nous ; nous ne tenons pas compte de ce qu’Il nous a déjà enseigné ; nous oublions tout ce qu’Il nous a déjà donné ; nous Lui tournons le dos ; nous prenons ce que nous avons ; et nous suivons nos voies.
À un moment donné tout le poids de la situation nous frappe. Nous sommes très perturbés à la pensée d’avoir agi ainsi. Nous prenons conscience que nous avons tourné le dos à Dieu et que nous nous sommes écartés. Nous nous demandons si Dieu nous recevra après ce que nous avons fait. Mais nous pouvons arrêter de nous poser des questions. Dans la parabole du Seigneur Jésus, le père a couru pour rencontrer son fils, lui a témoigné son amour, et était débordant de joie de ce que le vagabond soit revenu à la maison. Nous pouvons certainement voir que cette parabole décrit la nature de l’accueil que nous, comme enfants prodigues, pouvons attendre de Dieu, notre Père céleste.
D’après the Lord is near août 1986
« Et Hénoc marcha avec Dieu ; et il ne fut plus, car Dieu le prit » Genèse 5. 24.
LA COMMUNION AVEC DIEU, BASE DE LA PIÉTÉ
Il n’y a de piété aussi profonde ou réelle que là où le cœur est en communion avec Dieu en toutes choses et continuellement. Cela, c’est vivre dans la présence de Dieu – sous le regard de ses yeux. « Je te conseillerai, ayant mon œil sur toi » (Ps. 32. 8) – c’est sa promesse. Vérité merveilleuse – un enfant de Dieu sur la terre enseigné par l’œil de son Père au ciel ! C’est la proximité, la direction, la communion – communion avec le Père et avec son Fils Jésus Christ, par la direction et la puissance du Saint Esprit.
Quand notre âme est dans cet état, nous marchons dans la lumière de Dieu. Nous sommes heureux que tout ce qui nous concerne soit vu dans cette lumière. Christ est révélé à l’âme dans sa plénitude et sa gloire par le Saint Esprit. Notre joie est entière. Les difficultés s’évanouissent. Les nuages et l’obscurité disparaissent de la vue devant sa clarté. D’où l’importance de regarder à Jésus.
Il peut y avoir des difficultés de toute part quant aux circonstances que nous traversons, mais au milieu d’elles notre cœur est calme, paisible, rapportant tout à Dieu. La foi ne regarde qu’à Lui, ne se confie qu’en Lui : « Le secret de l’Éternel est pour ceux qui le craignent » (Ps. 25. 14).
J’aimerais encourager tous mes amis à marcher ainsi avec le Seigneur. Si quelqu’un que nous aimons est au loin, non seulement nous pensons à lui mais, instinctivement, nous faisons part à l’absent de tout ce qui nous intéresse. Sans y penser, nous nous demandons ce qu’il penserait de ceci, ce qu’il dirait de cela. C’est naturel, c’est la communion de cœurs qui aiment ; la distance ne l’empêche pas. Il devrait en être de même pour l’enfant de Dieu et son Père – pour le disciple et son Seigneur.
D’après the Lord is near août 1986
« L’un de ses disciples, que Jésus aimait, était à table, tout contre le sein de Jésus » Jean 13. 23.
L’AMOUR DE DIEU ET L’AMOUR DE CHRIST POUR LES CROYANTS
De nombreuses vérités précieuses furent données à l’apôtre Jean, qui sont une source inépuisable de joie et de rafraîchissement pour tout croyant dans le Seigneur Jésus. Ces vérités, bien que données avec simplicité et facilement compréhensibles, sont néanmoins de grandes révélations. Car elles se rapportent, entre autres choses, au grand cœur d’amour du Père, et à notre communion et notre marche avec le Seigneur Jésus et Dieu notre Père.
Quel exemple Jean est pour nous ! Bien qu’ayant reçu ces vérités précieuses pour nous les révéler, il ne se vante pas, ne se glorifie pas du fait qu’il ait été employé par Dieu au moyen de l’Esprit. Cinq fois dans cet évangile (ch. 13. 23 ; 19. 26 ; 20. 2 ; 21. 7 et 20), il parle simplement de lui-même comme « le disciple que Jésus aimait ». Jean ne se vante pas d’être employé par Dieu, ni de son amour pour le Seigneur, mais il se réjouit plutôt dans l’amour de Christ pour lui.
Alors que c’est une grande joie de savoir qu’on est appelé (comme nous le sommes tous de manière différente) et d’être employés par Dieu de la manière qu’Il choisit, cependant les dons et l’appel ne doivent jamais être en eux-mêmes un sujet de vanterie, ou occuper tellement notre cœur et notre esprit au point de nous faire perdre de vue le grand amour de Christ pour nous.
Christ nous a tellement aimés, vous et moi, que, alors que nous étions ses ennemis Il est mort pour nous, afin que nous soyons réconciliés avec Dieu (Rom. 5. 10). Le « Fils de Dieu, qui m’a aimé et qui s’est livré lui-même pour moi » (Gal. 2. 20). Cela est individuel. Mais Christ nous a aussi aimés collectivement, comme il est dit en Éphésiens 5. 2 : « le Christ nous a aimés et s’est livré lui-même pour nous ».
D’après the Lord is near août 1986
« Ils marchèrent trois jours dans le désert, et ne trouvèrent pas d’eau… Et l’Éternel lui enseigna (à Moïse) un bois, et il le jeta dans les eaux, et les eaux devinrent douces » Exode 15. 22 et 25.
LE BOIS QUI REND DOUCES LES EAUX AMÈRES
Moïse est un type, une image, de notre Seigneur Jésus. Dieu l’envoya pour qu’il délivre son peuple des mains de l’ennemi. Le peuple, échappé miraculeusement au Pharaon dans la traversée de la mer Rouge, regarda en arrière et vit l’ennemi sur le rivage après sa défaite, englouti par les eaux qui avaient été une muraille de sauvetage pour eux-mêmes. Quel cantique de délivrance ils chantèrent : « Le cheval du Pharaon est entré dans la mer, avec son char et ses cavaliers, et l’Éternel a fait retourner sur eux les eaux de la mer » (ch. 15. 19) ! Dieu avait fait que l’ennemi subisse une défaite complète.
Peu de temps après, les fils d’Israël se trouvent dans le désert. Qu’y trouvent-ils ? Ils trouvent que les eaux de Mara sont amères, des eaux amères qu’on ne peut pas boire. Dieu donna là aussi la solution. Il indiqua à Moïse un bois, qu’il jeta dans les eaux, et elles devinrent douces.
N’en est-il pas de même pour le croyant ? Après avoir été sauvés de nos péchés, nous nous trouvons dans le désert. Le monde devient pour nous un désert. Nos expériences dans un monde gâté par le péché sont trouvées être amères pour nos nouveaux désirs de chrétiens. Quel est le remède ? N’y a-t-il pas un bois ?
Ce bois précieux sur lequel notre Sauveur a été attaché – jetez le bois dans l’expérience, et il la rendra douce. Traverser les épreuves et les tensions de ce monde avec le Sauveur fait toute la différence. Il a passé avant nous par ce chemin. Une douce proximité se joint à la communion de ses souffrances. En Le voyant, peut-être, beaucoup plus clairement que jamais, nous sommes amenés à voir les choses dans la lumière de sa présence.
D’après the Lord is near août 1986
« Il (Jésus) passa plus loin et vit deux autres frères, Jacques, le fils de Zébédée, et Jean son frère, dans la barque avec Zébédée leur père, en train de raccommoder leurs filets, et il les appela. Aussitôt, laissant la barque et leur père, ils le suivirent » Matthieu 4. 21 et 22.
L’APPEL SOUVERAIN DU SEIGNEUR JÉSUS
Avant d’appeler Jacques et Jean, le Seigneur Jésus avait appelé Pierre et André alors qu’ils jetaient le filet dans la mer. Cela illustrait bien l’œuvre à laquelle le Seigneur les avait appelés, l’acte évangélique de pêcher des hommes. Pierre avait été préparé pour cette œuvre de manière publique, comme nous le voyons en Actes 2. 14 à 41, et il n’y a pas de doute que André avait été rendu propre pour annoncer l’évangile de façon personnelle (Jean 1. 40 et 41). À l’appel du Seigneur ils laissèrent immédiatement leurs filets et suivirent Jésus pour être pêcheurs d’hommes.
Jacques et Jean, également frères, sont dans une barque avec leur père, raccommodant des filets. On remarque là une relation de famille. Raccommoder a le sens de restaurer. Cela n’implique-t-il pas l’action d’édifier les saints afin qu’ils puissent être employés dans l’œuvre du Seigneur, plutôt que l’évangélisation ? Cela comporte l’enseignement et les soins d’un berger, ce qui était certainement l’œuvre particulière de Jacques et Jean. Dans ce cas aussi l’appel du Seigneur Jésus amène une réponse immédiate : ils quittent la barque et leur père. La foi les rend capables, pour l’amour du Seigneur, de renoncer aux moyens même de leur entretien matériel ; et plus que cela, à un lien naturel de famille.
Il n’y avait toutefois pas de négligence à l’égard des besoins de leur père, car Marc 1. 20 nous dit qu’il y avait aussi des serviteurs payés dans la barque. L’appel du Seigneur ne dispense jamais des responsabilités de quelque relation que ce soit, mais aucune relation naturelle ne doit interférer avec son appel. Ses appels sont souverains, et n’admettent pas d’excuses pour que l’on hésite : ils Le suivirent aussitôt.
D’après the Lord is near août 1986
« Les biens du riche sont sa ville forte, et comme une haute muraille, dans son imagination » Proverbes 18. 11.
NOUS REPOSER SUR LES PROMESSES DE DIEU
Il est bon pour nos cœurs de noter que, dans ce verset, Dieu, dans les cieux, est conscient du besoin de tous les hommes d’être protégés contre les malheurs inattendus, et cependant communs à tous. Le verset met aussi en garde contre les faux rêves de sécurité, qui sont également communs.
En pratique, tous les gouvernements modernes donnent à leur citoyens une certaine sécurité sociale. Par une législation libérale ils pourvoient aux besoins de l’âge avancé, du chômage, et de beaucoup plus de besoins. Ils font cela malgré l’endettement public grandissant, qui à son tour entraîne une sérieuse inflation. Comment cela se terminera ? C’est une question qui alarme de nombreux économistes.
Tout cela n’est pas nouveau. Babylone et Tyr n’étaient-elles pas des villes fortes, riches, avec de hautes murailles, se confiant dans leurs richesses et leurs fortifications ? Elles n’avaient cependant aucune protection contre les jugements de Dieu qui s’abattirent inévitablement. Pour quiconque lit les prophéties de l’Apocalypse, peut-on considérer la richesse actuelle problématique comme une protection contre la colère de Dieu qui balaiera de nombreuses villes et nations en un seul jour ?
Où, alors, doit se trouver notre sécurité ? Nous avons une ville de refuge en Christ. Nous attendons aussi une cité qui est à venir, que Dieu a construite, éternelle, dans les cieux. Ses portes sont des perles, ses fondations, des pierres précieuses, sa rue, d’or pur. Hors d’elle sort un fleuve d’eau vive. C’est un endroit de repos et de sécurité. Aucun adversaire ne peut perturber sa paix. Levons les yeux de la foi vers cette cité. Nous ne serons pas alors trompés par notre imagination ou nos illusions, mais sur un terrain solide, nous confiant dans les promesses de Dieu.
D’après the Lord is near août 1986
« Il disait à Jésus : souviens-toi de moi, Seigneur, quand tu viendras dans ton royaume ; Jésus lui dit : en vérité, je te dis : aujourd’hui tu seras avec moi dans le paradis » Luc 23. 42 et 43.
UNE CONVERSION À LA DERNIÈRE HEURE
Ce malfaiteur n’était pas du tout repenti, regrettant ses mauvaises actions, quand il fut amené à la croix. Nous lisons qu’il contribuait aux reproches adressés au Seigneur alors qu’il était pendu à la croix : « ceux aussi qui étaient crucifiés avec lui l’insultaient » (Marc 15. 32). Que cet homme, condamné à mort, pensait peu à la montagne de culpabilité entre lui-même et Dieu ! Il est clair qu’il ne craignait pas la mort ou le jugement d’un Dieu saint qui est « un feu consumant » (Héb. 12. 29) quand il est question du mal.
Humainement parlant, ce criminel semblait perdu sans espoir, et cependant l’amour insondable de Dieu trouva un chemin vers son cœur endurci. Plein de miséricorde, notre grand Dieu abaissa les yeux sur lui et permit que les paroles exprimées par son Fils bien-aimé trouvent le chemin de ses oreilles et de son cœur – des paroles telles qu’on n’en avait jamais entendues sur la terre auparavant : « Père, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font » (Luc 23. 34). Un tel amour fit fondre son cœur endurci, aussi, reconnaissant sa culpabilité personnelle, il demanda pardon : « Souviens-toi de moi, Seigneur, quand tu viendras dans ton royaume ». Le Seigneur plein de grâce, endurant Lui-même une peine inouïe, répondit sans délai à sa foi et lui accorda le pardon. Le malfaiteur avait demandé à être reçu dans le royaume qui devait être instauré plus tard (dans le Millénium), mais le Seigneur Jésus le prit au paradis ce jour-même – comme étant sa possession. Quelle grâce insondable !
Vous aussi trouverez le pardon et la paix si vous vous tournez vers le Seigneur Jésus en ressentant le poids de votre culpabilité. Ne voulez-vous pas le faire aujourd’hui même ?
D’après the Lord is near août 1986
« Ainsi vous dit l’Éternel : ne craignez pas, et ne soyez pas effrayés à cause de cette grande multitude ; car cette guerre n’est pas la vôtre, mais celle de Dieu » 2 Chroniques 20. 15.
DIEU AVEC NOUS, CELA ÔTE LA CRAINTE
Que c’est beau ! L’œuvre est de Dieu. Le témoignage entier est de Dieu. Et il est très heureux de laisser Dieu accomplir son propre ouvrage. Nous croyons qu’Il ne peut pas se passer de nous – mais Il le peut. Dieu peut prendre soin de sa propre arche : Christ.
Le point important, c’est d’avoir la certitude que Dieu œuvre toujours pour la gloire de son Fils bien-aimé. Je crois pourtant que nous verrions beaucoup plus de son action s’il y avait plus de prière et de jeûne. Quand les chrétiens ne sont pas très heureux, ils soupirent. S’ils sont heureux, ils chantent. Si vous marchez avec Dieu, vous prierez avec celui qui est affligé, et si vous êtes heureux dans votre âme, vous chanterez avec le frère qui chante. C’est l’Esprit qui produit la joie dans l’âme et cela se manifeste par le chant. La question d’avoir de la voix, comme disent les hommes, n’a rien à faire avec cela.
Je me souviens d’un cher frère, un pêcheur écossais, qui, en rentrant du culte, disait : Oh ! c’était magnifique, la présence du Seigneur, et le chant était tellement beau. Vous savez, docteur, je n’ai pas de voix, aussi je ne peux pas chanter, mais je faisais un bruit joyeux.
Son cœur débordait de la grâce du Seigneur. Que le Seigneur nous pousse un peu plus à cela ! Il aime entendre nos cantiques.
« Tenez-vous là, et voyez la délivrance de l’Éternel qui est avec vous. Juda et Jérusalem, ne craignez pas et ne soyez pas effrayés ; demain, sortez à leur rencontre, et l’Éternel sera avec vous » (2 Chron. 20. 17). Cela a dû être pour eux une parole des plus encourageantes et réconfortantes dans ce jour difficile. Si le Seigneur est avec nous, tout va bien pour nous. Mais si le Seigneur n’est pas avec nous, c’est une chose terrible.
D’après the Lord is near août 1986
« Et Josaphat s’inclina le visage contre terre, et tout Juda et les habitants de Jérusalem tombèrent sur leur face devant l’Éternel, pour adorer l’Éternel » 2 Chroniques 20. 18.
UNE VICTOIRE SANS BATAILLE, DONNÉE PAR DIEU
Il y a là une action différente. Le témoignage de Dieu conduit maintenant, non à la prière et au jeûne, mais à l’adoration. Josaphat est un adorateur, et tout Juda avec lui. La pensée de la réponse de Dieu en grâce à leur cri suscite un temps d’adoration. Vous ne pouvez pas créer cela. L’adoration est ce qui déborde d’un cœur rempli de la présence de Dieu, et vous ne pouvez jamais le connaître sauf par la puissance de l’Esprit de Dieu – et vous ne pouvez pas en jouir sans la joie de l’âme en Christ. Quand Christ remplit la vue de notre âme, il y a vraie adoration.
Nous voyons maintenant éclater le cantique. Il y a eu le jeûne, la prière, et l’adoration, et maintenant débute le cantique. Tout était très simple, et très bienséant. La foi de Josaphat était pleinement exercée, comme il le dit : « Croyez à l’Éternel, votre Dieu, et vous serez affermis ; croyez ses prophètes, et vous prospérerez » (ch. 20. 20). La confiance en Dieu assure une pleine délivrance, et la foi chante ses cantiques de victoire avant même qu’un coup ne soit porté. C’est-à-dire qu’ils eurent une réunion d’actions de grâces pour la victoire, avant que la bataille ne commence.
Les chantres engagés conduisent l’armée, et au moment où le chant commence à s’élever vers l’Éternel, Il commence à intervenir. Il n’y a pas de bataille ni de luttes. Toutes les difficultés s’évanouissent lorsque les ennemis se détruisent les uns les autres. Quelle victoire ! Le seul travail qu’ils eurent à faire, était de rassembler le butin pendant trois jours, et le quatrième jour eut lieu une nouvelle réunion d’adoration dans la vallée de Beraca, puis le retour chez eux avec joie.
D’après the Lord is near août 1986
« Pourquoi votre maître mange-t-il avec les publicains et les pécheurs ? » Matthieu 9. 11
L’HUMILITÉ, CONDITION DU SALUT
En vérité, pourquoi l’Enseignant n’aurait-Il pas mangé avec ces hommes ? Pourquoi Lui, le Seigneur de gloire, voilant un temps sa majesté, a-t-Il même condescendu à descendre au milieu des hommes ?
Y aurait-il eu un meilleur groupe de personnes que celles avec qui Il mangeait ? Qui donc ? Les pharisiens, peut-être ? – Non, le Seigneur leur conseille d’aller apprendre la simple vérité de l’Écriture : qu’Il désirait la compassion et non le sacrifice.
D’autres pourraient paraître très pieux extérieurement, évitant ceux qui l’étaient moins, comme ils les estimaient. Notre Seigneur voyait clairement cela. En fait, ils étaient tous semblables, malades moralement, et ayant besoin d’un médecin apportant la guérison spirituelle.
Ces publicains et ces pécheurs réagirent. Ils se rassemblèrent dans la maison de Matthieu et se joignirent à Jésus pour un repas. Lesquels étaient-ils en meilleure condition ce jour-là, ceux qui refusaient d’être vus avec ceux que la société jugeait inacceptable, ou ceux qui désiraient être avec Jésus de Nazareth, où qu’Il soit ?
La gloire de l’éternité ne sera pas peuplée par quelque groupe social, racial, ou économique. Une chose est certaine. Ceux qui seront là y seront parce qu’Il est là, et parce qu’ils L’ont écouté.
Ces hommes devinrent quelques-unes des voix que Dieu employa pour répandre la bonne nouvelle de Christ mort, enseveli, ressuscité et monté au ciel pour des pécheurs. Ils ne se vantaient pas, de manière superficielle, d’œuvres de propre-justice, mais ils réagissaient avec une profonde sincérité au Christ des publicains et des pécheurs.
D’après the Lord is near août 1986
« L’amour du Christ nous étreint, en ce que nous avons discerné ceci, que si un est mort pour tous, tous donc sont morts, et qu’il est mort pour tous afin que ceux qui vivent ne vivent plus pour eux-mêmes, mais pour celui qui pour eux est mort et a été ressuscité » 2 Corinthiens 5. 14 et 15.
VIVRE TOUT POUR LA GLOIRE DE CHRIST
Vu à la lumière de ce passage, pour quoi vivons-nous ? Est-ce que je vis pour moi-même ou pour Christ ? Mon but continuel est-il de me plaire à moi-même ou de plaire à Christ ? Ces questions importantes se basent sur le propos divin dans la mort de Christ. Il est mort afin que ceux qui étaient morts spirituellement puissent vivre par la foi en Lui. Christ « est mort pour tous » (c’est-à-dire, pour les croyants comme pour les incrédules), afin que ceux qui vivent (les croyants) vivent pour Christ ressuscité. De telles vies, provenant de Christ et ayant une ressemblance avec Christ qui est mort, seraient acceptables pour Dieu.
C’est donc là le seul objet de la vie chrétienne idéale. Il n’y a jamais une question, grande ou petite, se posant dans notre vie journalière, dans laquelle notre décision ne montre pas si nous vivons pour nous-mêmes ou pour Celui qui est mort pour nous et qui est ressuscité. Souvent, hélas, nous pouvons reprocher à notre âme de ne pas donner la prééminence à notre Sauveur. Combien souvent, pour ne pas dire régulièrement, la première impulsion du cœur, c’est d’accepter tout de suite une chose quelconque qui contribue à notre plaisir, ou à notre intérêt, ou à notre élévation ! N’est-ce pas là l’habitude de vivre pour nous-même, ce que la Bible condamne ?
Combien d’entre nous peuvent prononcer en vérité les paroles de l’apôtre Paul : « Pour moi, vivre, c’est Christ » ? Quand une question quelconque se pose, nous disons-nous tout de suite : comment cela touchera-t-il Christ ?
D’après the Lord is near août 1986
« Quand je regarde tes cieux, l’ouvrage de tes doigts, la lune et les étoiles que tu as disposées : qu’est-ce que l’homme, que tu te souviennes de lui, et le fils de l’homme, que tu le visites ? » Psaume 8. 3 et 4
LA GRÂCE DE DIEU OFFERTE À TOUS LES HUMAINS SUR LA TERRE
Quelque part, parmi les millions d’étoiles dans l’univers, une légère brume flotte en spirale : c’est la voie lactée, elle-même une galaxie de millions d’étoiles, l’une d’elles étant notre soleil. Tournant autour du soleil, il y a un certain nombre de petits points. Le troisième est appelé la Terre. Sur cette terre il y a une particule minuscule : ce n’est rien autre que moi. En plus de moi il y a quelques milliards de particules semblables – les autres humains, avec leur vie, leur travail, leur famille, et leurs problèmes. Chacun de nous se sent très important, malgré notre nullité comparée à l’immensité de la création.
Mais, merveille des merveilles ! Le Dieu tout-puissant qui a créé cet univers aime chacun de ces êtres minuscules appartenant à la race humaine – et cela est d’autant plus extraordinaire si nous considérons que nous avions tourné le dos à Dieu avec un orgueil arrogant, en péchant contre Lui sans retenue. Et cependant, Il nous aime encore ! Et cela, tellement qu’Il a donné son unique Fils pour qu’Il meure sur la croix, afin que quiconque croit en Lui ne soit pas perdu, mais qu’il ait la vie éternelle. Avez-vous la vie éternelle ?
Le soleil qui suit sa voie sans marques,
Et verse sur la terre sa lumière dorée,
La multitude d’étoiles brillantes, tous semblent dire
« Qui est-ce qui dit une chose, et elle arrive, quand le Seigneur ne l’a pas commandée ? » (Lam. 3. 37)
« Le cœur d’un roi, dans la main de l’Éternel, est des ruisseaux d’eau ; il l’incline à tout ce qui lui plaît » (Prov. 21. 1).
Souvent nous entendons parler de hasard, de chance ou de malchance. Un chrétien peut-il utiliser le mot « hasard » pour une circonstance heureuse ou malheureuse ? La notion de hasard n’a rien à faire avec la foi, et revient à laisser Dieu de côté.
Ce Dieu que le croyant a appris à connaître par Jésus Christ est un Père céleste qui donne des directions à ses enfants. Mais, dans notre société, on préfère parler de fatalité plutôt que de se laisser guider dans la proximité du Dieu vivant.
Les allusions au hasard ou à la chance sont courantes, tandis que les expressions « Dieu a permis » ou « Dieu a refusé » paraissent décalées.
Par une attitude humble et confiante, le chrétien peut voir la main de Dieu dans les événements de sa vie. Le discernement spirituel lui permet d’y reconnaître la volonté du Seigneur. Il comprend son chemin, s’il est guidé par la foi et la confiance en Dieu.
Ainsi, un enfant de Dieu peut se trouver dans une situation qu’il n’a pas recherchée, mais qui est permise par Dieu. Alors il prie son Père qui, soit lui donnera la certitude et la force de poursuivre son chemin, soit lui montrera qu’il faut l’abandonner. C’est cela être conduit par la foi !
Si nous nous laissons absorber par les circonstances de la vie au point de les gérer sans Dieu, nous nous égarerons. Elles ne sont jamais dues au hasard, et doivent être considérées à la lumière de la Parole de Dieu et dans la proximité du Seigneur.
« Je t’instruirai, et je t’enseignerai le chemin où tu dois marcher ; je te conseillerai, ayant mon œil sur toi » (Ps. 32. 8).