EN OTAGE

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EN OTAGE

Ch.1. Prise d’otages

Je sais bien que je ne suis pas capable de raconter mon histoire, mais laissez-moi au moins vous expliquer le début. Ensuite, si le récit devient trop compliqué, quelqu’un qui écrit mieux que moi continuera.
C’est tellement excitant que je ne peux pas m’empêcher d’en parler. Seulement, quand je m’excite, je m’embrouille. Oh ! je demanderai à Madou de corriger mes fautes et de rendre tout ça plus clair.
J’habite Lucène, une agréable ville de la Seine-et-Marne, bordée d’un côté par des champs de blé et traversée par un canal dont j’aime bien les eaux verdies. Je m’appelle Laurent Baudrimont, j’ai neuf ans, et ma sœur Nadège a dix-sept ans. Le mercredi, je le passe chez une amie de mes parents. Elle s’appelle Madeleine, mais tout le monde l’appelle Madou. Moi je préfère ça. Mon père est content que je m’entende bien avec elle. Si vous la connaissiez, vous comprendriez pourquoi. C’est simple, moi qui suis « soupe au lait », je lui obéis avec plaisir.
Ce mercredi après-midi, Madou devait aller à sa banque, le Crédit National Agricole, pour retirer du « liquide ». Je n’ai pas compris ce qu’elle voulait dire. Derrière les guichets, il y a des coffre-forts et des ordinateurs, pas des robinets. Enfin, passons. Elle avait aussi emporté sa Bible, parce que, en sortant du C.N.A, elle voulait visiter une amie malade. Parfois, nous y restons longtemps, mais je ne m’ennuie pas, parce que le mari de la dame malade m’emmène au « champ des poneys ». Avec lui, je fais du poney pendant des heures. Le mien s’appelle Nénuphar. C’est chouette.
Donc, nous étions arrivés à la banque. Je me tenais tranquille près du guichet quand je me suis rendu compte que quelque chose d’inhabituel se passait. Un grand calme régnait dans la petite agence. C’était le calme de la peur ! Je les ai vus là, tous les trois, ils étaient masqués et effrayants, leurs revolvers braqués sur les clients et sur la caissière qui vidait le coffre-fort à une vitesse de Tour de France. Ils ne parlaient pas beaucoup, mais, ils ne riaient pas non plus. Alors, j’ai eu peur. Je me suis serré contre Madou. C’était un hold-up ! Un vrai !
Et puis, les choses se sont passées très vite… En repartant, ils ont hurlé des menaces et ils nous ont poussés brutalement, Madou et moi, dans une camionnette qui stationnait à quelques mètres. Avant de quitter la banque, le plus costaud des trois a appuyé son arme contre la tempe de Madou, et il a prévenu tout le monde : « Pas un geste, où je descends la vieille ! » J’avais une horrible peur, mais quand même, ça ne m’a pas plu qu’on appelle ma gentille Madou, la vieille ! Je ne lui vois pas de cheveux blancs.
De l’autre côté de la rue, juste en face de la banque, il y a un hôtel-restaurant. Il paraît qu’à l’intérieur des jeunes bavardaient au bar. A la terrasse, deux hommes, sans doute des retraités, buvaient un café. Ont-ils eu le temps de remarquer notre enlèvement ? Ça m’étonnerait.
Il me semble que nous avons dû rouler pendant une heure environ. Les fenêtres de la camionnette étaient garnies de rideaux marron, mais l’une d’entre elles était entrebâillée. Au début de notre voyage ils ont enlevé leurs masques et le costaud a dit au plus jeune : « Attache les mains de la vieille et du gamin ! » Quand le plus jeune s’est approché de Madou, avec deux solides bouts de corde, elle lui a dit :
– Attends petit, comment t’appelles-tu ?
– Jo
– Quel âge as-tu ?
– Vingt ans.
Effarés, muets, mais prêts à bondir, les deux autres observaient la scène.
– Jo, tu as le même âge que ma petite fille, je pourrais être ta grand-mère. Est-ce que tu attacherais les mains de ta grand-mère ?
Jo a eu un mouvement de recul et il a glissé un regard décontenancé vers les deux autres. Madou a continué:
– Nous sommes inoffensifs, le petit et moi, pourquoi voulez-vous nous attacher ? Les gens armés et dangereux, c’est plutôt vous ! Ce n’est pas nous !
Ledit Jo s’est tourné vers le costaud et a demandé :
– Chef, qu’est-ce qu’on fait ?
Le Chef a hoché la tête comme s’il essayait de déchiffrer des choses cachées ou mystérieuses dans les paroles de Madou. Il nous a fusillés du regard mais il est resté muet.
Madou a profité de ces quelques secondes d’hésitation, où leurs idées semblaient toutes chavirées pour proposer :
– Je m’appelle Madou. Puisque nous sommes appelés à vivre ensemble, dites-moi au moins vos prénoms ? Précipitamment, Jo a répondu :
– Lui, c’est Marcel. Le chef, c’est Bernard.
Alors, le Bernard a fait retomber sa colère sur celui qui avait osé répondre.
– Toi ! ferme-là ! C’est moi qui commande ici !
– Bernard, calme-toi, c’est plus sympathique de se connaître, non ? fit Madou sans se démonter.
C’était bizarre. Notre sort était dramatique, mais il semblait que Madou tenait la situation en main. Je savais pourquoi elle n’avait pas peur. Le Seigneur Jésus était avec elle – Je veux dire, avec nous.
Je crois que l’attitude de Madou leur apportait un souci sur lequel ils ne comptaient pas. J’avais l’impression que quelque chose était coincé dans leurs têtes. Les manières et les propos de cette petite dame-là étaient déroutants.
– Vous nous avez kidnappés, d’accord, insista Madou, et après ? Savez-vous, mes garçons que je préfère être à ma place qu’à la vôtre ?
Marcel décida de prendre la parole, tandis que Bernard médusé, révolver au poing, nous observait tous.

– Dis donc, la vieille ! je veux dire, la mamie, est-ce que tu essaierais de nous embobiner avec ton bagout ?
– Pas le moins du monde.
– Mais enfin, tu ne peux pas tomber dans les pommes, faire une crise de nerfs ou demander grâce, comme tout le monde !
– Je ne demande grâce qu’à une seule personne, c’est à mon Dieu. Je sens que je vais le faire pour vous trois, vous en avez grand besoin.
Le chef s’approcha de mon amie, menaçant. Je croyais qu’il allait l’assommer avec la crosse de son arme, parce que son visage était rendu laid par une mauvaise grimace de méchanceté. Mais, à mon grand soulagement, il se contenta de bougonner :
– Laissez-la tranquille ! Faut pas la contrarier !
Je remarquai que Jo avait profité de la discussion pour se débarrasser de ses bouts de corde. Moi, la peur m’avait rendu tout moite.
Il s’écoula encore une dizaine de minutes pendant lesquelles le danger de notre situation m’apparut. Alors, tout à coup, ma frayeur augmenta lorsque je réfléchis au fait qu’ils n’étaient plus masqués. Je me dis : « Sûr, ils vont nous tuer maintenant que nous avons vu leurs visages… » Je voulais le dire à mon amie. Elle dut comprendre mon angoisse, car elle murmura :
« Dieu est notre refuge et notre force, un secours dans les détresses, toujours facile à trouver » (Ps. 46. 1). Elle savait que je comprendrais, elle m’avait fait apprendre ce verset une semaine avant.
Au fur et à mesure que nous avancions, je devinais que nous roulions en pleine campagne : plus d’arrêts aux feux rouges, de nombreux tournants. Il fallait se cramponner, une bonne odeur de terre mouillée, parce qu’il avait plu quelques heures auparavant.
Après un dernier virage et un brusque crissement de pneus sur le gravier, la voiture stoppa. On nous fit sortir vivement du véhicule, mais avec moins de brutalité qu’à Lucène, au moment du hold-up. Marcel et Bernard, toujours armés et chargés de leur butin ordonnèrent à Jo d’ouvrir la porte d’une assez belle maison. Il fouilla dans ses poches et les deux autres commencèrent à s’énerver parce qu’il ne trouvait pas ses clefs. Il ne serait pas convenable de répéter les grossièretés dont ils l’accablèrent.
La camionnette disparut sans que nous n’ayons jamais vu le visage du conducteur. Madou fixa la voiture aussi longtemps qu’elle le put. Est-ce qu’elle voulait relever le numéro ? Oh ! ça ne m’étonnerait pas, maligne comme elle est…
Jo cessa de fouiller dans ses poches, parce que de l’intérieur quelqu’un nous ouvrit. C’était une grosse femme aux cheveux très noirs, teints, et qui donnaient l’impression d’être brûlés. Sans doute c’était la teinture. Elle fumait une cigarette. Elle me sembla aussi vulgaire que Madou paraissait fine et distinguée.
– Qu’est-ce que vous m’amenez là ? cria-t-elle avec stupeur, en nous désignant tous les deux.
– Des otages, marmonna Marcel. Pas pu faire autrement.
– Y manquait plus que ça ! Vous êtes fous ! non, mais vous êtes fous !
– Tais-toi ! C’est pas ton problème, répondit Marcel, sur un ton qui n’admettait pas de réplique. Ton boulot, c’est de les surveiller. Tu vas leur donner la chambre d’amis.
– Et quoi encore ? La plus belle !
Alors, j’entendis la petite voix flûtée de Madou demander :
– Avec salle de bains et toilettes attenantes, je suppose… Et Madame, puisque vous avez la gentillesse de nous accueillir comme clients de passage, j’espère que vous êtes bonne cuisinière.
La femme faillit tomber à la renverse et faire une crise de je ne sais quoi (ça doit avoir un nom que les docteurs connaissent).
Son visage devint d’un rouge si sombre qu’il était presque violet. Et puis, quand elle retrouva la parole, ce fut une telle quantité de jurons, que là non plus, je ne peux pas les écrire. Je suis sûr que ma monitrice de la classe biblique n’en a jamais entendu autant de toute sa vie. Moi non plus, d’ailleurs. Il y en a même que mes copains ne connaissent pas. Moi, je sais que je dois demander au Seigneur de me les faire oublier pour toujours. J’entendis Madou murmurer, comme si elle se parlait à elle-même : « Cette femme sent l’alcool ; assurément, elle doit boire ».
Quand nous nous sommes retrouvés tous les deux dans la belle chambre d’une maison de campagne, d’habitude c’est pas comme ça dans les histoires, on met les otages dans une pièce sale aux volets fermés, j’ai éclaté en sanglots.
Si je vous ai raconté tous ces événements, c’était pour vous tenir au courant, mais je ne suis qu’un garçon de neuf ans, et j’ai peur. Même si le Seigneur Jésus a changé ma vie, je ne me sens pas très brave. Madou m’a pris dans ses bras et elle m’a bercé avec des mots d’affection. Entre deux sanglots, je lui ai demandé :
– Madou, tu ne sembles pas inquiète, pourquoi ?
– Écoute-moi, Laurent ! Je ne suis pas plus courageuse qu’une autre personne, mais le Seigneur m’a vraiment enlevé la peur, sans quoi, je ne pourrais pas m’expliquer pourquoi je suis si calme. Il est notre secours, ne l’oublie pas.
– Oh ! j’ai bien vu…
Puis, je me suis remis à pleurer.
– Crois-tu que Papa et Maman soient au courant ?
– Certainement. Dans une petite ville comme Lucène les choses vont vite. Et de plus, ils en parleront dans les médias dès ce soir.
– Oh ! c’est vrai ? Je n’y avais pas pensé.
– Aussi longtemps qu’ils nous tiennent, la police ne peut rien contre eux. Du moins, je le suppose.
– En tout cas, mes parents doivent être en souci.
– Sans doute, mais eux aussi, ils savent à qui s’adresser.
– Surtout Papa, ses prières, c’est du solide.
Même s’il n’y en a qu’un dans la maison qui prie, c’est très précieux, tu sais.
– Qu’est-ce que tu crois que les bandits vont faire de nous ? Peut-être qu’ils…
– Stop ! lança Madou brièvement. Interdiction d’imaginer quoi que ce soit et de se faire des idées. Nous faisons confiance au Seigneur jusqu’au bout, d’accord ?
J’avais une sorte de boule dans la gorge. La tristesse était là comme une bête avec des griffes et qui me « graffignait » le cœur. Oui, j’avais envie de pleurer, mais je murmurai :
– D’accord Madou.
A ce moment-là, la clef tourna dans la serrure et la grosse femme brune entra… Elle lança sur le lit une poignée de magazines, des B.D. et quelques romans policiers.
Madou remarqua que l’haleine de la femme sentait l’alcool.
– Voilà de quoi vous occuper, dit-elle sur un ton grognon.
Elle allait se retirer, mais mon amie l’interpella :
– Il nous faudrait mieux que cela, Madame. Des crayons de couleur et du papier seraient les bienvenus. En outre, c’est l’heure du goûter pour ce jeune garçon. N’oubliez pas que vous êtes tous responsables de nous, vous devez nous renvoyer en bonne forme dans nos familles.
– Vous renvoyer ! Comment vous savez ça ?
– Un cambriolage, passe encore… mais une prise d’otages, ça va chercher loin. La justice n’est pas tellement aimable avec ce genre de délit.
– On voit bien que vous ne connaissez pas le Bernard. C’est un chef !
– On voit bien que vous ne connaissez pas mon chef à moi ! répliqua Madou.
– Vous… vous avez un chef ! s’exclama la femme ahurie.
De nouveau, son visage changea de couleur. Cette fois-ci, ce ne fut pas du violet, mais sa peau devint d’un blanc gris, un peu comme mes cahiers de brouillon.
Madou ajouta :
– Il tient notre situation en main. Vous ne nous ferez sortir d’ici que quand II l’aura décidé.
– Ben alors !
Elle trembla et se retira sans rien ajouter d’autre.
« Je me demande ce qu’elle leur raconte maintenant », soupira Madou.
Je crois qu’elle avait envie de rire, mais ce n’était pas le moment.
Je lui demandai :
Quand tu as parlé de notre chef, tu voulais parler du Seigneur Jésus ?
– Naturellement.
Un détail me surprenait : nous aurions dû être pétrifiés de peur tous les deux, et c’était les kidnappeurs que Madou rendait inquiets. De plus, dans ses réponses hardies, il n’y avait jamais de mensonges. Oui, vraiment, le Seigneur Jésus lui donnait de bonnes idées.
La femme revint une demi-heure plus tard avec un goûter, des feutres et du papier. Elle resta muette et se contenta d’observer Madou quelques secondes, puis elle repartit.

C’était un splendide après-midi du premier jour de Juillet. Dans quarante-huit heures ce serait la fin de l’année scolaire. De ma fenêtre je vis un gros bourdon butiner de beaux pois de senteur. Lui au moins, il était libre. Il voletait d’une fleur à l’autre tandis que moi j’étais enfermé.
Les pois de senteur me rappelèrent le « champ des poneys », puis je pensai à ma grande sœur Nadège. Quand j’avais quatre ans, c’était elle qui m’avait appris à monter à cheval. Oh, il ne fallait pas laisser les idées tristes se glisser en moi. Non, il ne le fallait pas. Après tout, j’aurais pu être seul dans le noir, et ligoté. Au lieu de cela, j’étais en compagnie d’une amie formidable et rassurante.
Madou fit un tri dans les livres qu’on nous avait donnés. Elle les mit tous de côté, sauf une B.D. dont les illustrations n’étaient pas trop hideuses et l’histoire vraisemblable.
Les heures me semblaient longues. Très longues.
Madou prit sa Bible et me lut le beau récit de Ruth dans l’Ancien Testament. Elle y ajouta ses propres remarques, cela me rendit l’histoire vivante et actuelle. Madou avait travaillé aux champs dans son adolescence, et elle savait ce que Ruth éprouvait.
Pendant qu’elle me parlait, des hirondelles passèrent dans le ciel avec des sifflements aigus et légers. Je lui demandai :
– Crois-tu qu’il y avait des hirondelles au-dessus du champ où Ruth glanait le blé ?
– Peut-être. Il faudrait connaître quels étaient les oiseaux d’Israël à cette époque. Ce serait intéressant de se renseigner.
Il était sept heures du soir quand on nous apporta le repas sur un plateau. Oui, sur un plateau. Quel luxe ! Mais mon estomac était tout serré et rempli de nœuds. Cependant, Madou m’obligea à manger.
A huit heures, le bruit de la télévision est parvenu jusqu’à nous. Les informations sans doute. Je me demandais si ma petite mère était là, sur l’écran, avec des larmes dans les yeux, faisant un « appel aux ravisseurs ». Plus tard, je songeai : « Pourquoi ne nous relâchent-ils pas ? » Ils avaient cambriolé la banque, donc, ils n’avaient pas besoin de rançon. J’allais le demander à Madou lorsqu’elle proposa:
– Connais-tu le meilleur moyen de chasser nos craintes ? C’est de commencer à louer le Seigneur. Nous allons établir la liste des cantiques que nous connaissons.
Tous les deux, chacun de notre côté, nous avons noté une bonne liste de chants. J’étais étonné d’en savoir autant. Il faudra que je remercie ma monitrice d’avoir insisté pour que je les apprenne. Puis, Madou m’a dit :
– Avant d’aller dormir, nous ferons notre lecture du soir.
Je soupirai :
– Oui, comme à la maison. Papa se glisse dans ma chambre et nous prions ensemble.
D’un commun accord nous nous sommes agenouillés. Elle a ouvert sa Bible et l’a posée devant nous, sur le lit. Elle m’a demandé de choisir un cantique. J’ai proposé « Une nacelle en silence », c’est un de mes préférés. Tandis que nous chantions, il me semblait que mon cœur se réchauffait. Le froid de la peur s’en allait. Ensuite, Madou choisit « Non jamais tout seul ». Elle avait raison, nous n’étions pas seuls.
Encore une fois, la clef tourna dans la serrure. Je fis le geste de me lever. Mais Madou me retint.
– Ne bouge pas, petit, me dit-elle. Ils peuvent bien nous trouver à genoux, il n’y a pas de honte à cela.
Jo entra. Il nous regarda, gêné.
– Vous chantiez ? demanda-t-il.
– Oui, nous chantons, répliqua Madou.
Il aperçut la Bible et devint tout pâle. Madou suivit son regard et dit :
– Tu vois, nous prions notre Dieu. Nous avons Ses promesses. Il a dit : « Je ne te laisserai point et je ne t’abandonnerai point ».
– Il me semble que j’entends mon père, murmura-t-il, entre haut et bas.
Il se retira très vite et sans bruit. Il avait l’air abattu. Nous nous demandions ce qu’il était venu faire.
Nous nous sommes remis à chanter, mais dans les minutes qui suivirent, le chef fit irruption brutalement. Il hurla :
– Terminé, c’est compris ! Je ferme les volets, et tout le monde au lit !
– Doucement… doucement… je n’ai plus vingt ans.
Madou prit son temps, elle s’allongea sur le lit et je fis de même. Je crois qu’elle n’avait plus tellement envie de discuter. D’un geste rageur, le chef ferma les volets.
– Maintenant, tâchez de vous tenir tranquilles !
– Oh ! on peut chanter dans l’obscurité, vous savez. Bonsoir, et bonne nuit à vous trois.
Il claqua la porte avec hargne.
Les émotions de la journée m’avaient épuisé. Je m’endormis pendant que Madou chantait comme une berceuse :
« Quel ami fidèle et tendre Nous avons en Jésus-Christ… »

 

Ch. 2. Le terrible mot

Lucène présentait les avantages de la ville et de la campagne. C’était à la fois, une «Cité Nouvelle » moderne et un reste de vieux village, avec une rue principale, dont on avait conservé les pavés d’autrefois.
Lucène comprenait deux parties bien distinctes. La partie « Cité Nouvelle » était composée de beaux pavillons, et de quelques immeubles résidentiels. La partie « Vieux Village » avait conservé les maisons basses à l’ancienne, aux murs épais et confortables. A Lucène, il y avait des champs verdoyants, des labours aux blonds reflets lustrés, au temps de l’été. A trois kilomètres, se trouvait la grande forêt de Saunoy avec ses clairières ensoleillées, sa cépée aux tendres feuilles bruissantes et ses arbres altiers. Une forêt conviviale avec des pistes cavalières et cyclables, des pentes et des pelouses émeraude, aménagées afin d’y pique-niquer convenablement.
Avec le R.E.R. 3 (Réseau Express Régional) on pouvait se rendre à la capitale en quarante minutes, aussi beaucoup de Lucénois travaillaient-ils à Paris.
La maison de la famille Baudrimont, située dans le « Vieux Village », qui comprenait un rez-de-chaussée, un étage et des combles était une ancienne grande propriété, avec, au fond du jardin, des talus, des buissons et un coin de sous-bois. En outre, ce fond de jardin était agrémenté d’un petit pavillon que Papa appelait « le Chalet » et qu’il se plaisait à remettre en état aux heures de loisir. Papa avait des idées en tête, concernant le petit pavillon qu’il rendait habitable au cours du temps, et au sujet de leur grand terrain : il aurait aimé inviter quelques jeunes démunis, ou désœuvrés dans leur H.L.M., à passer des week-ends dans leur jardin, sous la garde d’un moniteur qui prendrait à cœur leur situation. Mais, il fallait que toute la famille soit d’accord, c’est pourquoi il se taisait en attendant la réalisation de ses rêves.
Les parents de Laurent, Claude et Nathalie Baudrimont, étaient venus habiter à Lucène, juste avant sa naissance. Son père ne travaillait pas à Paris, mais dans une compagnie maritime, du même côté de la banlieue. Ses horaires lui permettaient de passer beaucoup de temps avec ses enfants, puisqu’il rentrait du travail à seize heures.
Une autre raison avait poussé Monsieur et Madame Baudrimont à venir habiter cette lointaine banlieue : il existait à Lucène une grande salle évangélique qui avait été louée par la municipalité aux croyants de l’endroit. Ces derniers se rencontraient le dimanche matin, ainsi que deux soirs par semaine. Dès leur arrivée, Claude et Nathalie s’étaient joints au groupe, et leur cœur avait trouvé une pleine satisfaction dans ce bon accord avec leurs nouveaux amis.
Six mois après leur installation, naquit Laurent.
Lorsque le petit garçon eut deux ans, Nathalie fit part à son mari de son désir de travailler.
– Ma chérie, répliqua Claude surpris, nous ne sommes pas dans le besoin. Mon salaire n’est-il pas suffisant pour nous quatre ?
– Ce n’est pas cela, hasarda sa femme, j’ai fait des études, et pendant quelques années, j’aimerais utiliser mes connaissances.
Claude resta pensif et objecta:
– As-tu pensé à notre petit Laurent ? Nadège a neuf ans maintenant et son caractère s’affirme. Elle demande à être surveillée.
– De ce côté-là, pas de problème, tu rentres généralement assez tôt à la maison et tu as les yeux sur elle. Quant à Laurent, je me suis demandé si Madou Tessier accepterait de s’en occuper ?
– Tu as songé à tout, répondit-il, sans enthousiasme. Claude n’était pas d’accord avec le fait que Nathalie travaille. A vrai dire, cela le contrariait.
Madeleine Tessier, dite Madou, était une charmante dame de cinquante-huit ans, qu’on venait de mettre à la pré-retraite, sans lui avoir demandé son avis. Elle se trouvait trop jeune pour rester oisive, et l’inactivité lui pesait. En outre, deux ans plus tôt, elle avait perdu son cher mari. C’était une femme vaillante, possédant le don d’encourager les autres. Nathalie Baudrimont avait nourri la pensée que la compagnie d’un enfant lui serait agréable et salutaire. Selon ses suppositions, Madou était la personne idéale à qui elle pouvait confier son Laurent.
Même si Papa n’avait pas envisagé de gaîté de cœur que sa femme cherche un emploi, il l’avait laissée libre de décider. Elle était douée professionnellement, et tant de femmes travaillaient à l’heure actuelle…

Lorsque Nathalie Baudrimont se rendit au travail et déposa pour la première fois son petit Laurent chez Madou, entre cette dernière et lui, ce fut le coup de foudre, le grand amour. Une affection sans bornes et belle comme une aurore de printemps les unit à jamais. Il s’installa tout de suite entre lui et cette grand-maman prête à distribuer du bonheur, une complicité joyeuse.
Malgré l’attrait qu’ils éprouvaient l’un pour l’autre, Madou ne fut jamais faible avec l’enfant. Elle lui donna une éducation tendre mais ferme et équilibrée.
Au fur et à mesure de sa croissance, Laurent s’intéressa aux fleurs du printemps, aux riches couleurs de l’automne, au chant des oiseaux, aux habitudes des écureuils, aux ballons dirigeables et à une foule d’autres choses, Madou répondant patiemment à ses questions. Mais lorsqu’elle ne savait pas, elle disait : « Oh ça, je ne suis pas assez savante, il faudra que tu demandes à ton papa ou à ta maman ». En outre, Claude et Nathalie pouvaient compter sur Madou pour conduire Laurent sur le bon chemin. Dès qu’il fut capable de comprendre les choses d’En-Haut, elle lui apprit à aimer le Seigneur Jésus. Ce fut une réelle satisfaction pour les parents.
Lorsque Claude Baudrimont venait rechercher son fils, en fin d’après-midi, celui-ci était si affairé qu’il ne désirait pas toujours rentrer à la maison. Deux heures plus tard, c’était le retour de sa maman. Ainsi, la vie de la famille Baudrimont connut un équilibre confortable, et les années s’écoulèrent sans heurt pour le petit garçon.

Madou était une créature vive, aux cheveux châtain, légèrement ondulés. Ses yeux marron révélaient un regard franc, souvent compatissant. L’ovale du fin visage était régulier et délicat.
Madou était diabétique, mais dans l’ensemble elle surmontait cette maladie. Après un séjour à l’hôpital, on lui avait appris à assurer sa propre surveillance, à pratiquer les contrôles recommandés et à s’injecter elle-même les doses d’insuline aux heures convenables. Ainsi, elle menait une vie normale. Elle connaissait le traitement préventif en cas de malaise, et jusqu’à maintenant, elle n’avait eu qu’un seul malaise. Elle ne sortait jamais, même pour le plus petit parcours, sans les médicaments d’urgence et quelques seringues jetables. En outre, elle portait sur elle en permanence sa carte de diabétique, mentionnant un traitement à vie.
Mais, chez une Madou affable, hospitalière, souvent préoccupée des autres, il était impossible de deviner un tel handicap.
Six années s’écoulèrent dans un climat heureux pour le petit garçon.
A huit ans, il n’était pas très grand, mais trapu, avec une chevelure claire, à mi-chemin entre le châtain et le blond. Ses grands yeux bleus, tendres et malicieux, retenaient l’attention. il pouvait être à la fois intrépide, audacieux et sensible.
A Lucène, s’il y avait le champ des poneys, avec l’ami Nénuphar, et les galopades effrénées dans la luzerne, il y avait aussi le champ des fraises. Le producteur vendait ses fraises à condition que les acheteurs viennent les cueillir. Il était permis de s’en régaler sur place. Nadège et son frère furent les allègres consommateurs du beau fruit vermeil. Il y avait les pique-niques du mercredi en forêt de Saunoy avec Madou, ou le dimanche avec toute la famille et quelques amies solitaires. Il y avait les parties de pêche avec son Papa au bord du canal, puis les grandes vacances en famille.
Madou, à chaque occasion favorable, avait enseigné à Laurent comment suivre le Seigneur Jésus et comment Lui plaire. Mais, elle ne forçait rien. La plupart du temps, c’était lui qui la questionnait. Elle se contentait de satisfaire sa curiosité. Seulement, ses explications étaient si attrayantes qu’il réclamait toujours plus de détails.
Madou était également la confidente de son jeune ami, et se trouvait informée presque au jour le jour des aventures familiales qu’il désirait lui confier. Parfois, il arrivait chez elle en demandant : « Madou, il faudrait prier pour Nadège, elle a été méchante avec Maman hier ». Ou bien : « Il faudrait prier pour Maman, Papa n’est pas content parce qu’elle s’achète trop de vêtements. Ils se sont disputés ». « Il faudrait prier… » Il levait vers elle son visage bronzé, la scrutait de ses grands yeux bleus et obtenait de Madou qu’elle parle à son Père céleste. Il avait une confiance totale dans la manière dont Madou s’adressait à Dieu. Claude Baudrimont avait dit d’elle un jour : « C’est une femme de foi ». Et Laurent avait retenu l’expression : «Une femme de foi ». C’était comme gravé dans son cœur et dans sa mémoire.
Madou, dont la fille, le gendre et la petite fille vivaient dans le Vaucluse, les rencontrait rarement. Elle reportait sa tendresse sur Laurent. Il lui était très doux de l’entendre lui dire : « Je t’aime plus que tout ». Un soir, à la veillée, alors qu’elle lisait paisiblement sa Bible, elle prit douloureusement conscience d’une réalité : Ce garçon qu’elle chérissait n’était pas son enfant. « Il n’est pas à moi, se dit-elle. Ses parents peuvent déménager du jour au lendemain, et ce serait terrible. J’ai l’impression qu’il est plus proche de moi que de sa maman, parce que moi, j’ai le temps de vivre, de l’écouter. Vis-à-vis de Nathalie qui ne s’en rend pas compte, peut-être que je n’agis pas bien. Est- ce que je vais trop loin ? Est-ce que nous sommes unis par trop de choses ? Est-ce qu’il aurait pris une place trop grande ? Je guette chaque jour sa venue comme si je n’avais que lui sur terre. « O Père, pardonne-moi ! C’est toi qui dois être à la première place. Apprends-moi à l’aimer comme Tu veux que je l’aime et non comme mon cœur le désire. Oh, apprends-moi, Seigneur ! »
Madou lutta plusieurs jours à genoux, avec larmes, afin de déposer le jeune garçon dans les bras de son Dieu et non de le garder jalousement pour elle.
Dès lors, elle veilla à attirer l’attention de Laurent sur l’amour de ses parents. Elle l’habitua à leur exprimer davantage sa reconnaissance. Elle lui faisait exécuter un dessin, modeler un objet ou cueillir un bouquet à leur intention selon le moment ou les circonstances. Elle lui démontrait constamment à quel point ils prenaient soin de lui.
Laurent continua d’être précieux à ses yeux, cependant, elle arriva à cette victoire de le considérer comme un prêt généreux de son Père dans les cieux, afin d’embellir ses années de solitude, et elle resta dans la joie quant à ses lendemains.
Ayant grandi avec une telle amie, lorsque Laurent eut huit ans, il s’inquiéta de sa relation avec le Seigneur Jésus.
– Madou, demanda-t-il, comment est-ce que je peux savoir que je suis sauvé et que j’irai un jour avec le Seigneur dans son Paradis ?
Madou répondit par une autre question:
– Est-ce que tu veux vraiment Le suivre ?
– Oui. Mais je suis souvent si désagréable ! Je me mets en colère et j’ai envie de ce que les autres ont. Ça me fait un poids dans la poitrine, et je me sens très loin du Seigneur Jésus.
– Tu es bien au courant du fait qu’Il t’aime, quoi que tu fasses. Il t’aime, toi, Laurent Baudrimont.
– A la croix, oui Madou. Ça s’est passé à la croix, je le sais, tu me l’as dit si souvent.
– Lui, le Fils de Dieu, a fait la chose la plus importante. Il a été mis à mort pour toi. A la croix Il a porté toutes tes fautes. Mais cela ne sert à rien, si tu ne Lui demandes pas pardon.
Dans un profond élan du cœur, Laurent s’écria :
– Oh ! je le veux, Madou, je le veux !
Il s’arrêta un instant et réfléchit :
– Est-ce que ça suffit ?
– Oui, Laurent, ça suffit. A la croix, notre cher Seigneur a dit : « Tout est accompli ». C’est comme s’il avait déclaré à Dieu : « Mon Père, je t’ai obéi parfaitement. J’ai entièrement fait ta volonté. Maintenant, tous ceux qui viendront à moi seront sauvés de l’enfer, même ce petit Laurent. S’il me donne son cœur, tu ne pourras plus voir son péché, puisque je viens d’être puni pour lui ».
Madou s’interrompit, scrutant l’expression mélancolique et passionnée du garçon qui l’observait. Elle reprit :
– Vois-tu, Laurent, le Seigneur ne te forcera pas. C’est toi qui dois accepter ce qu’Il a fait pour toi. Il faut que tu Lui dises si tu as honte de tes péchés et si tu désires vraiment qu’Il change ta vie. C’est ce que l’on appelle la repentance.
– Oh ! Madou, faisons-le maintenant ! assura-t-il, sur un ton angoissé.
Ils s’agenouillèrent, et l’enfant répandit son cœur devant le Seigneur. Il se déchargea de tout ce qui le séparait de Dieu, confessa ses fautes et se releva joyeux.
En souvenir de la plus grande décision de sa vie, Madou lui offrit une carte postale représentant un lever de soleil sur la mer, avec ce magnifique verset : « Si quelqu’un est en Christ, c’est une nouvelle création : les choses vieilles sont passées ; voici, toutes choses sont faites nouvelles » (2 Cor. 5. 17). Elle lui en expliqua la signification et lui conseilla de l’apprendre.

Lorsque Papa vint chercher Laurent comme à l’accoutumée, il s’installa pour deviser avec Madou. C’était pour lui un moment de détente.
Après avoir savouré un goûter copieux et effectué ses devoirs d’école sous le regard vigilant de son amie, Laurent était libre de jouer à sa guise. Lorsque Claude arrivait, parfois il jouait dehors avec un copain, parfois il restait près d’eux, à l’intérieur, tandis que son père dégustait une tasse de chocolat ou de café. Il avait saisi bien des choses dans les propos échangés entre Claude et Madou. Silencieux et attentif, il assimilait des conversations entières et nul n’y prenait garde. Il avait compris, sans l’ombre d’un doute, que son père continuait d’être contrarié par le fait que sa mère travaillait.
– Avec mon salaire d’ingénieur, elle pouvait rester à la maison, c’est sa place auprès des enfants. Et puis, quand nous nous sommes connus, elle avait le don de se mettre au service des autres. Elle visitait et réconfortait les malades et les personnes âgées. Elle invitait chez nous des jeunes pour étudier la Bible. Maintenant, tout cela est passé au second plan.
– Nathalie est devenue une de ces personnes qui préfèrent être au-dehors, avait répliqué Madou. Mais, puisque vous n’étiez pas d’accord, elle aurait dû tenir compte de votre désir de chef de famille.
Ils avaient même prié à ce sujet. Dans sa prière, Papa avait prononcé une phrase qui parlait de la soumission de la femme. Il se faisait à lui-même le reproche d’avoir laissé faire Nathalie lorsqu’elle s’était mise en quête d’un emploi. Il avait semblé affecté, et Laurent essayait de comprendre ce qui ne fonctionnait pas de la bonne manière entre ses parents. Il ne saisissait pas pourquoi il fallait se mettre en peine pour cela. Les mamans de ses copains travaillaient aussi. Rien ne le choquait dans le fait que sa mère travaille puisqu’il y avait Madou et son père qui l’entouraient d’une si grande sollicitude. De surcroît, son admiration pour sa maman était illimitée. N’avait-elle pas acheté un ordinateur professionnel, et n’était-elle pas en train de l’initier aux mystères de l’étrange machine ? Comme Laurent avait l’esprit vif, il se prenait au jeu et se passionnait pour tout ce qu’on pouvait demander à cette sorte de « cerveau électronique ». Nadège, c’était différent, elle déclarait sur un ton désabusé:
– L’informatique, ce n’est pas mon truc.
De cet ensemble de considérations, Laurent avait conclu que le cœur de sa maman était devenu tiède vis-à-vis du Seigneur. Pourtant, elle venait au culte, le dimanche, comme si tout allait bien.
C’était difficile de s’y retrouver.
Ce soir-là, les mots se bousculèrent dans la bouche de Laurent quand il voulut communiquer la grande nouvelle à son père. Madou le tempéra :
– Du calme, Laurent, ton père ne va rien comprendre si tu t’embrouilles.
– Bon. Je vais essayer de ne pas m’exciter.
Ses yeux myosotis brillaient de contentement. Il savait qu’il allait faire plaisir. Il annonça :
– Papa, j’ai dit oui au Seigneur Jésus ! Il m’a pardonné. On a prié avec Madou. Si tu savais comme ça va mieux, maintenant !
– Mon chéri, je ne pouvais pas entendre de meilleure nouvelle. C’est le plus grand choix de ta vie. Tu as bien fait. Claude le serra dans ses bras.
– Il n’y a rien au-dessus du Seigneur Jésus, hein, Papa ?
– Non, rien au-dessus, mon garçon. Il a tout accompli à la croix.
– Oh ! je sais, Madou me l’a bien expliqué.
– Je m’en doute.
Papa gratifia Madou d’un sourire reconnaissant. Puis, il demanda :
– Est-ce que tu t’attends à ce que tout marche comme sur des roulettes, maintenant ?
Il réfléchit, parce que c’était une question imprévue.
– Pas forcément. Seulement, le Seigneur est avec moi. Pour toujours.
Papa ajouta :
– C’est sûr. Regarde autour de nous. Parmi nos amis, tu verras que beaucoup ont des vies difficiles, mais ils n’abandonneraient pas le Seigneur Jésus pour tout l’or du monde.
Madou remarqua :
– En tout cas, aujourd’hui, les anges du ciel ont eu de la joie, à cause de toi, Laurent.
– Ah oui ? Comment tu le sais ?
– Attends, c’est écrit. Je vais te le lire.
Madou chercha sa Bible et lut : « Il y a de la joie devant les anges de Dieu pour un seul pécheur qui se repent » (Luc 15. 10).
– Maman, qu’est-ce qui compte en premier dans ta vie ? avait demandé Laurent, quand Nathalie était arrivée.
Étonnée de cette question, elle avait levé un sourcil interrogateur en direction de son mari, puis, elle avait regardé autour d’elle, et murmuré sur un ton hésitant :
– Eh bien, vous tous, ma famille !
– Moi, c’est le Seigneur Jésus. Je viens de lui dire Oui ! Je viens de lui donner toute la place !
Maman pâlit, observa un court silence, se heurta au regard pétillant de son fils, puis répondit :
– C’est une bonne nouvelle.
Papa enchaîna, sans lui laisser le temps d’ajouter quoi que ce soit :
– Tu veux dire que c’est la grande nouvelle de sa vie ! Nous allons l’aider à persévérer sur le bon chemin, n’est-ce pas Nathalie ?
Elle répéta machinalement :
– Oui, nous allons l’aider.
Laurent sentit la gêne discrète de sa mère. Elle ne réagissait pas avec l’enthousiasme de Papa. Cependant, elle ajouta :
– Moi aussi, un jour, j’ai fait ce choix.
Est-ce que le Seigneur Jésus est toujours le premier pour toi ?
Oh ! cette question ! C’était comme une flèche perçant le cœur de Nathalie.
– Si tu veux, je répondrai plus tard à ta question.
– Bon, fit-il conciliant. Mais, tu es contente, tout de même ?
– Très contente.
Claude vint au secours de sa femme en proposant :
– Ta maman est fatiguée, et quand elle ira mieux, elle reprendra cette conversation avec toi.
– D’accord. Mais Maman, il faudra…
Ne sachant plus s’il devait insister, Laurent s’interrompit au milieu de sa phrase.
– Il faudra quoi, mon chéri ?
– Il faudra me le dire quand le Seigneur sera redevenu le premier pour toi.
Nathalie devint tendue. Qu’est-ce donc que Laurent voulait lui faire comprendre ? Il était si jeune encore. Elle observa son mari et son fils avec un regard désespéré, puis elle s’esquiva sans colère, mais en silence. L’espace de quelques secondes Laurent parut désemparé. Papa lui dit :
– Ne t’inquiète pas, Laurent ! Maman avait besoin que quelqu’un lui pose cette question.
– Oh ! Papa, merci !
Laurent parut soulagé. De nouveau Papa lui ouvrit les bras. Ils se sentaient très proches l’un de l’autre, mais il ne pouvait pas exprimer cette belle constatation, parce que c’était trop confus en lui. Dans la maison, il n’y avait pas quelqu’un contre quelqu’un, mais quatre personnes sur lesquelles le Père céleste veillait. Les uns essayaient de Le suivre avec une scrupuleuse fidélité ; les autres se débattaient parce que, pour le moment, ils trouvaient trop dur de Le suivre.
– Elle va réfléchir à ce que tu as dit. Maman est honnête avec le Seigneur, et nous, notre rôle, c’est de prier afin qu’elle remporte la victoire. Veux-tu que nous conservions cela comme un secret entre nous deux ?
– Oh oui, Papa !
Laurent était heureux. II découvrait que son père était aussi son confident. C’était sensationnel ! Cependant, il ajouta :
– J’aimerais mieux que ce soit un secret à trois, avec Madou.
– Bien sûr, Laurent.
Papa était très reconnaissant à Madou. Elle avait si bien guidé son fils.
Nadège fit son entrée dans la pièce. Joyeux, Laurent l’accosta parce qu’il voulait partager la grande nouvelle avec sa sœur. Il ne remarqua pas son air renfrogné, mais Papa le vit et se demanda quelle rebuffade Laurent allait essuyer.
– Nadège, attends, je vais te montrer quelque chose dans la Bible.
– Ah oui ? Je n’ai pas trop de temps, tu sais.
– Fais-lui ce plaisir, Nadège, insista Papa.
L’adolescente perdit son air maussade. Elle n’aimait pas contrarier son père.
– Voilà ! écoute : « Il y a de la joie devant les anges de Dieu pour un seul pécheur qui se repent ». Eh bien aujourd’hui, les anges ont été contents parce que j’ai donné mon cœur au Seigneur Jésus. Toutes mes fautes ont été pardonnées.
Avec un soupçon d’agacement, elle marmonna :
– Tant mieux pour toi !
Puis elle disparut. De nouveau, Laurent leva les yeux vers son père.
– Ça ne va pas fort chez les femmes de la maison, dit Papa en lui posant un bras sur l’épaule ; mais puisque tu as la Bible en main, cherche donc au chapitre 16 de l’Évangile de Jean et au verset 33. C’est le Seigneur Jésus qui nous parle.
Laurent lut : « Vous avez de la tribulation dans le monde ; mais ayez bon courage, moi j’ai vaincu le monde ». Qu’est-ce que ça veut dire « avoir des tribulations » ? demanda-t-il.
– Des peines, des chagrins. Ici, notre Seigneur nous avertit que si nous voulons Le suivre, nous aurons des difficultés, et souvent, ça commence à la maison. Mais il nous demande de prendre courage, puisqu’Il a vaincu. Est-ce que tu le crois ?
– Oh oui ! Et moi, je veux Le suivre toujours et toujours.
– Il a promis de marcher à nos côtés et de nous soutenir.
Laurent redevint sérieux.
– Je ne crois pas que Nadège ait dit oui à Jésus.
– Alors, tu sais ce qu’il nous reste à faire.
– Oui, prier.
Il soupira :
– Pour elle et pour Maman.
Ce soir-là, comme rien ne pouvait atténuer l’allégresse de Laurent, après le repas, le père et le fils eurent un inoubliable moment de prière dans la chambre du petit garçon.

Le lundi de Pentecôte, un lundi pluvieux et gris à souhait, Nathalie avait invité Martha, une collègue de bureau. Le temps étant peu engageant, Nadège regardait une vidéo cassette, et Laurent essayait de découvrir de multiples combinaisons sur l’ordinateur. Papa aidait un ami chrétien à déménager. Il avait proposé à son fils de l’accompagner, mais Laurent avait refusé. Maintenant, il regrettait, car le temps lui semblait long. Comme il s’ennuyait, et que la pluie continuait, tenace et monotone, il resta inoccupé. Martha et Nathalie devisaient, tandis que Laurent se trouvait dans la pièce contiguë dont la porte était ouverte.
Martha dit :
– Il y a une assez grande différence d’âge entre tes deux enfants. Tu n’aurais pas aimé les avoir plus rapprochés ?
– Oh ! Laurent, c’est l’imprévu, une sorte d’accident, nous ne l’attendions plus. Je croyais que Nadège resterait fille unique.
Et Nathalie se mit à rire. Elle ajouta :
– Mais que veux-tu, nous…
Laurent n’entendit pas la suite. C’était comme si son cœur s’arrêtait de battre. Il avait été un accident ! Un accident ! Pas un petit bébé désiré ! Quel choc ! …
Cependant, Nathalie ajoutait des choses gentilles sur son fils, mais il ne les entendit pas, tellement il était bouleversé. Il s’enfuit dans sa chambre en courant. Le terrible mot martelait son cœur. Un accident ! Donc, sa maman ne l’aimait pas. Quelle terrible découverte !
Il se jeta sur son lit et sanglota. A force de pleurer, il tomba dans un demi-sommeil. Quand il reprit conscience avec la réalité, il réfléchit. Sa première idée fut de se confier à son père. Mais non, il ne pouvait pas lui dire une chose aussi monstrueuse ! Papa chérissait Maman. Ça gâterait tout. Et Madou ? II décida de ne rien lui dire non plus. Pourtant, c’était sa confidente. Mais il avait l’impression qu’elle serait choquée au plus haut point et qu’il ne fallait rien lui révéler.
Une sorte de honte et de gêne s’emparaient de lui, quand il pensait au terrible mot. Personne ne lui avait fixé de règles. Il sentait que les trop grandes fautes de ses bien-aimés, il ne les raconterait jamais. C’était son code de l’honneur à lui. Il faisait partie de ces enfants qui pouvaient continuer de vivre en gardant un secret.
Le cœur broyé de peine, il réfléchit longuement, solitaire et silencieux. Papa avait dit que les difficultés commençaient souvent à la maison, peut-être qu’il ne fallait pas s’étonner.
Il pleura de nouveau, et les larmes rendirent plus léger le poids qui l’étouffait. La tristesse était toujours là, mais c’était moins lourd dans sa poitrine. Il comprit qu’il ne lui restait que le Seigneur Jésus seul. Entre deux sanglots, il murmura : « Oh ! mon Seigneur, je sais que tu sais. Si je pleure, c’est que j’ai du chagrin. A toi, je peux tout dire. Tu m’aimes très fort, puisque Tu as donné Ta vie pour moi. Papa et Madou m’aiment aussi. Pardonne-moi si je ne leur raconte rien, mais je crois que c’est mieux comme ça. Pour ma maman, il me semble que je l’aime quand même. Même si elle a dit… enfin… Quand tu seras redevenu le premier dans sa vie, tout changera. Oui, tout changera. Seigneur, aide-moi, s’il te plaît. Amen ».

 

Ch. 3. Quand les cœurs se refroidissent

Nadège était une belle adolescente, resplendissante de santé. Elle fréquentait le lycée de Lucène. Le programme des lycées mixtes modernes laissait du temps libre aux étudiants. Ils bénéficiaient d’heures creuses où ils décidaient soit d’étudier, soit de former des groupes et de flâner à l’intérieur de l’établissement. Parfois, ils décidaient aussi de « sécher » un cours et de quitter le lycée avant l’heure prévue. Papa n’ignorait rien de ces détails, mais il se disait : « Ce que je peux contrôler, je le contrôle. Pour ce que j’ignore, je le dépose entre les mains du Seigneur. Je ne m’en inquiète plus. Cela devient Son affaire à Lui. D’autre part, je ne peux pas la surveiller continuellement. Bientôt, elle volera de ses propres ailes et nous quittera ».
Ce que Nadège avait de commun avec son frère, c’était le bleu de ses yeux. Elle avait de beaux cheveux. Tantôt elle les nouait en une queue de cheval, tantôt elle les gardait tombant sur ses épaules en quelques volutes épaisses, tantôt elle les enroulait en un chignon de boucles drôlement haut perché. Quelle que fût sa coiffure, ses cheveux étaient toujours propres, brillants et soignés. Au lycée elle était connue pour cette particularité.
Sa mère était fière de la manière dont elle s’habillait. Tout était recherché dans sa tenue. Cependant Papa, qui n’appréciait ni les jupes trop courtes ni les robes trop serrées, depuis ces six derniers mois, l’avait parfois obligée à changer de tenue. Il le lui avait dit sans colère, mais avec fermeté.
Ce qui était important pour Nadège, c’était de faire comme les autres, d’être habillée comme les autres. Elle aurait aussi aimé pouvoir regarder à la télévision les mêmes films que les autres pour pouvoir en discuter le lendemain. Sur ce point, Papa ne badinait pas. Occasionnellement il permettait qu’elle aille pour cela chez des camarades pour suivre un programme particulier. En outre, il avait déclaré : « Le dimanche, pas de télévision ». Maman avait pleinement approuvé ce principe.
Si Nadège essayait de s’identifier aux habitudes et aux modes de son époque, elle était en même temps imprégnée de tout l’enseignement de son enfance. Elle savait que le Seigneur Jésus désire avoir la première place. Or, suivre Christ implique presque toujours de ne pas se conformer aux désirs des autres, et elle en souffrait. Nadège aurait voulu s’amuser avec ses amies, être appréciée d’elles, même si ces dernières ne reculaient pas devant quelques aventures douteuses. Toutefois, elle était convaincue que le Seigneur Jésus avait dit : « N’aimez pas le monde ni les choses qui sont dans le monde… » Elle savait que ces deux choix étaient inconciliables. Elle était secrètement tiraillée jusque dans ses fibres les plus profondes, lorsque Laurent lui annonça, avec sa conviction coutumière, que le Seigneur Jésus avait changé sa vie et qu’il s’était donné à Lui. Nadège garda le silence, mais immédiatement, en son for intérieur, elle considéra son frère comme étant dans le camp adverse. Ce fut une réaction violente et dissimulée. Elle se tut, mais elle sut qu’elle lui rendrait la vie dure. Elle trouverait le moyen de rabattre ses élans mystiques. « Et naturellement, il sera bien vu à la maison. Ce sera le petit saint de la famille qu’on va constamment montrer en exemple », pensa-t-elle.
Papa comprit que le cœur de sa fille ressemblait à un champ de bataille. Son visage fermé reflétait un combat intérieur, peut-être une défaite. Il s’efforça de l’entourer de beaucoup d’amour.
Il lui avait permis de recevoir ses amis à la maison, mais elle avait refusé son offre, elle préférait aller chez eux. Comme Papa tenait à se faire une idée de ses fréquentations, il lui avait posé quelques questions. Elle lui répondait poliment, souvent par monosyllabes et sans enthousiasme. Nadège aimait profondément son père, elle le respectait, mais elle le craignait. Elle ne souhaitait pas le contrarier, cependant elle s’arrangeait pour agir comme bon lui semblait. Claude s’efforçait de comprendre ses accès de morosité ou de gaieté forcée, mais il se sentait seul dans cette bataille. Depuis que Maman travaillait, il lui semblait que la responsabilité morale des enfants reposait sur lui et sur Madou.
Si seulement Nadège s’était complu dans la fréquentation de Madou ! Mais elle avait pris le parti de la fuir. Madou l’entourait d’une gentillesse « gênante » ; elle rejetait cette bonté comme un appât mielleux dans lequel elle resterait engluée. Entre Papa et Madou, adieu la liberté…
Claude lui avait proposé de belles randonnées à bicyclette dans la forêt de Saunoy. Jusqu’à l’automne dernier, Nadège, Laurent et Papa avaient exploré ensemble la forêt jusqu’en ses moindres clairières et taillis. Mais depuis le printemps, elle avait demandé la permission de s’évader seule sur son vélo. Papa n’avait pu le lui refuser. Il comprenait qu’à cet âge, on éprouve un besoin de solitude.
Claudine Leblanc, une camarade de lycée, était chrétienne. Jusqu’à l’année dernière, avec Nadège, elles avaient parlé le même langage, vécu les mêmes émotions quand elles avaient annoncé Christ à leurs camarades et s’étaient considérées comme liées par une solide amitié. Ensemble, pendant trois ans, avec sept autres jeunes filles et quatre garçons, elles s’étaient réunies afin d’étudier les Écritures dans un local qui leur était prêté par le lycée. Dans cette responsabilité partagée, elles s’étaient réjouies des résultats.
Or, en octobre, au moment de la reprise des activités, Claudine se retrouva seule. Nadège lui déclara qu’elle renonçait au groupe biblique. Découragée, Claudine faillit abandonner. Mais les lycéens insistèrent pour que l’heure biblique reprenne, ainsi les choses continuèrent.
A la suite de cet incident, Claudine, la fidèle amie, s’aperçut que Nadège la fuyait. Elle s’inquiéta : « Ça ne va plus, se dit-elle, mais…, est-ce que ses parents s’en rendent compte ? »
Et Maman ? Que pensait-elle de l’attitude de ses deux enfants ? Si elle constatait le relâchement de sa fille, son manque d’enthousiasme pour les activités de l’église et sa Bible toujours fermée au même endroit, elle s’en affectait peu. Une activité professionnelle intéressante dévorait une partie du temps de Nathalie et accaparait ses pensées. Insensiblement, sans être consciente du danger qui la menaçait, elle se détachait du monde des croyants et du Seigneur Lui-même. Comme elle disposait de moins en moins de temps pour visiter ceux qu’elle encourageait autrefois, elle compensait cette insuffisance en donnant beaucoup d’argent à l’église. Son travail avait élevé la famille Baudrimont au rang des personnes aisées. Nathalie faisait taire sa conscience en ouvrant largement sa bourse pour les besoins de quelques démunis. Mais le Seigneur Jésus ne voyait pas les choses ainsi. Il voulait le cœur de Maman et non ses billets de banque.
Étant devenue tiède dans son amour pour Christ, elle ne prit pas au sérieux les combats de Nadège, ni la cadence rapprochée de ses sautes d’humeur. Elle pensa : « C’est la crise de l’adolescence, ça lui passera ».
Seul Papa s’alarmait. Cependant, sa relation avec le Seigneur Jésus demeura intacte. Quand il éprouvait le besoin de Lui parler, il prenait sa Bible, s’asseyait au fond du jardin, derrière son talus, loin des regards. S’appuyant sur les Saintes Écritures, cultivant avec ferveur ses communications avec Dieu par la prière, il demandait à Dieu de le diriger au sujet des décisions à l’égard de sa famille.
Le talus de Papa consistait en un monticule recouvert de gazon, appuyé contre une tonnelle enjolivée de vigne vierge, proche du Chalet. Son talus, c’était son lieu de repos, son rendez-vous avec le Seigneur. Ou bien, lorsqu’il jugeait indispensable de s’entretenir avec une personne de confiance, il se rendait chez Madou. C’était l’amie par excellence.
En réalité, les quatre Baudrimont offraient le spectacle d’une aimable famille unie sous le regard de Dieu. Ils se rendaient ensemble au culte chaque dimanche et rien ne laissait supposer qu’une tempête sourdait dans un cœur, et que d’un autre cœur, l’amour pour le Seigneur disparaissait lentement.
Maman était parfois déroutée par les propos de Laurent. Au fil des jours, il avait eu avec Nathalie les conversations suivantes :
– Maman, si tu meurs à cinq heures, est-ce que tu sais où tu seras à cinq heures dix ?
Ahurie, Maman l’avait regardé et avait répliqué :
– Tu en as des questions bizarres ?
– Oh ! non, c’est une bonne question. Moi, je sais que je serai avec le Seigneur Jésus.
Maman était restée pensive, presque malheureuse, mais Laurent ne s’en était pas aperçu, il était retourné à ses jeux.
« Oh ! cette Madou, pensa-t-elle, elle va trop loin avec Laurent. Il ne faudrait pas qu’elle lui encombre la tête ». Seulement, Laurent se plaisait chez Madou.

– Maman, pourquoi tu ne pries plus avec moi ? demanda Laurent.
– Je n’ai plus le temps, mon chéri.
Il réfléchit un court instant, fronça les sourcils, puis il affirma avec sérieux :
– Le Seigneur Jésus a pris le temps de mourir pour nous. Madou m’a dit qu’il était resté six heures sur la croix. C’est long six heures à souffrir, tu ne crois pas ?
Il scruta de son franc regard le visage livide de sa maman. Elle murmura sans joie :
– Oui, je le crois.

– Maman, quand on ne suit pas le Seigneur Jésus, on est séparé de Lui ?
– Euh oui… soupira Maman sur ses gardes, se demandant encore une fois où il voulait en venir.
– C’est sûr, Madou me l’a dit. Ça m’a fait penser à quelque chose : dans une même famille, ceux qui vont en enfer et ceux qui vont au paradis ne se verront plus jamais ?
– Ça me semble juste.
– Alors, on a intérêt à regarder souvent le visage de la personne qu’on aime et qui sera perdue, parce qu’on ne la verra plus jamais… jamais… jamais…
– Oh ! tu penses trop ! s’affligea Maman. Va donc jouer !
Mais elle était restée malheureuse. Très malheureuse. Avait-il songé à elle, en disant cela ?

Laurent était incapable de s’en rendre compte, mais dans ses conversations, l’expression : « Madou m’a dit… » revenait trop souvent. Cela exaspérait Maman et se transformait peu à peu en une amertume grandissante. Nous pourrions nous passer d’elle, songea Nathalie. Laurent est grand maintenant et Claude pourrait très bien s’occuper des deux enfants au retour du travail. Laurent verrait Madou le mercredi, ce serait suffisant et il ne me raconterait plus des histoires trop sérieuses pour son âge ». Si elle n’avait craint de se heurter au refus de son mari, elle le lui aurait déjà annoncé. Mais un jour, elle en parlerait, elle en était certaine.
Nadège rendait la vie difficile à son frère en l’irritant presque quotidiennement. L’un des défauts de Laurent était son caractère « court ». Il revenait souvent de l’école en déclarant à Madou : « Aujourd’hui, je me suis encore mis en colère. Madou, voudrais-tu le raconter au Seigneur avec moi ? » Ensemble, ils apportaient ce problème à la croix.
Le garçon désirait remporter cette victoire sur lui-même, et avec Madou comme équipière, il luttait de la meilleure façon.
Nadège connaissait le point faible de son frère. Elle commença par mettre du désordre dans sa chambre et par subtiliser des objets de première nécessité, comme ses peintures, le livre qu’il lisait avec passion, sa lampe de poche, etc… Furibond, il entrait chez sa sœur et hurlait :
– Nadège, tu m’as encore pris ma calculatrice !
– Cherche, tu l’as mal rangée !
– Non ! Je la mets toujours au même endroit, sur mon bureau, près de la boîte à stylos.
– Eh bien, cette fois, tu te trompes. Regarde dans ton fouillis.
– Mon fouillis ! Mon fouillis ! Regarde plutôt le tien ! Laurent descendait se plaindre à Papa :
– Nadège a pris ma calculatrice.
Et Nadège criait du haut de l’escalier:
– C’est pas vrai ! Il ne sait pas chercher.
– Remonte chez toi, mon garçon. Elle ne peut pas être bien loin, temporisait Papa.
Pendant les quelques secondes où il était descendu, Nadège avait remis l’objet en place.
– Oh ! c’est toi qui l’avais prise ! Hein, c’est toi ! Tu es… Tu es…
Il suffoquait, ne trouvant pas ses mots.
– Voilà, se moquait Nadège, le petit saint de la famille s’est mis en colère !
– Oh ! s’exclama Laurent tout à coup indigné.
Et parce qu’il ne réfléchissait pas, il tombait chaque fois dans le piège tendu par cette sœur qui lui en voulait.
Une autre fois Laurent s’était appliqué à rédiger sur une feuille volante un devoir de sciences naturelles, accompagné de dessins à l’aquarelle. L’ensemble n’était peut-être pas une œuvre d’artiste, mais ce travail lui avait demandé presque trois heures. Il avait posé la feuille sur son bureau qui se trouvait juste au même niveau que sa fenêtre, puis il était descendu prendre son petit déjeuner. Nadège ouvrit la fenêtre de la chambre de Laurent et celle de sa propre chambre. Un rapide et inévitable courant d’air s’établit entre les deux pièces. L’humble chef-d’œuvre du jeune écolier s’envola vers l’extérieur, sur l’herbe couverte de rosée. Lorsque Laurent revint, ce fut le désespoir plutôt que la colère.

Laurent se précipita à la recherche de sa sœur ; lorsqu’il la trouva, elle vit le gâchis dont elle était l’auteur. Elle n’avait pas imaginé que les conséquences de cette mauvaise farce détruiraient le travail de Laurent. Elle voulait le mettre hors de lui et non l’exposer à être puni.
– Je n’ai rien touché, fit-elle sur la défensive.
– Non, mais tu as ouvert les fenêtres. Tu sais bien que tu l’as fait exprès.
Papa et Maman étaient déjà partis au travail, il lui restait un quart d’heure avant l’ouverture du groupe scolaire. Tenant d’une main son devoir trempé et délavé, de l’autre, son lourd cartable, il courut chez Madou. Il sanglota sur le bord de la table, inconsolable.
– Regarde ce qu’elle m’a fait, hoqueta-t-il.
Quand Madou comprit, à travers ses explications désolées ce qui lui était arrivé, elle prit le devoir et s’efforça de le sécher entre plusieurs buvards.
– Je vais arranger ça, dit-elle lentement.
– Qu’est-ce que tu vas donc faire ? s’étonna-t-il.
Il ne voyait pas ce qu’on pouvait arranger. Les couleurs s’étaient mélangées, et le papier ramolli semblait prêt à se déchirer.
Madou prit la feuille avec délicatesse et la mit entre deux cartons rectangulaires.
– Ce n’est pas plus laid que certaines peintures que je connais, assura-t-elle pour le consoler.
Être comparé à un peintre cubiste ne lui remonta guère le moral.
– Voilà, fit-elle gentiment, tu vas emporter ce devoir tel quel, et moi je vais écrire un mot d’excuse pour ton institutrice. Je vais lui expliquer que ton devoir est tombé dans la rosée.
– Est-ce que tu vas lui parler de Nadège ?
– Non.
– Non ! Pourquoi ?
– Il ne le faut pas, mon chéri. C’est une affaire qui doit rester entre nous. Ta grande sœur pour l’instant résiste au Seigneur. Chaque fois qu’elle essaie de te mettre en colère ou de te blesser, à travers toi, c’est au Seigneur Jésus qu’elle fait mal. C’est au Seigneur Jésus qu’elle continue de dire non. L’important c’est que tu tiennes le coup et que tu ne cherches pas à te venger.
– Je comprends ce que tu veux dire, mais c’est difficile.
– Oh, sans l’aide de notre Seigneur, c’est même impossible. Mais Il a promis qu’il n’enverrait jamais une difficulté ni un malheur que tu ne pourrais pas supporter.
Un peu rasséréné, il soupira :
– Ça c’est chic.
– Veux-tu que nous lui demandions ensemble de l’aide pour aujourd’hui ?
– Oui, c’est sûr, j’en ai besoin.
Madou pria, et les pensées qu’elle exprima en parlant à son Dieu firent beaucoup de bien à Laurent. Toutefois, il ne fut pas complètement rassuré.
Pendant qu’il cheminait vers l’école, Laurent repensa au terrible mot : « Un accident». Le terrible mot qu’il devait garder caché en lui. Sa maman… Sa sœur… Oh ! comme la journée s’annonçait mélancolique… Il se rappela que Madou lui avait dit un jour : « Quand tout va mal, essaie de commencer à louer le Seigneur. Oui, compte ses bienfaits, tu verras comme cela change les choses. C’est comme si tu disais à l’ennemi : « Tu ne m’auras pas ! »
Il y eut sur le parcours de l’école l’étrange spectacle d’un garçon qui chantait: «Compte les bienfaits de Dieu », tandis que de grosses larmes inondaient inexorablement ses joues bronzées.
Nadège fut harcelée de remords tout le jour, mais elle ne fit aucune démarche en vue de s’excuser auprès de son jeune frère.

Ce mardi après-midi, Laurent s’entraînait au foot sur le terrain du village voisin. Le moniteur emmenait chaque mardi cinq ou six garçons sur le lieu du match. Ils traversèrent à bicyclette la bourgade d’Allorne, qui comportait une rue unique avec quelques commerçants, dont un café-bureau-de-tabac. Que vit-il à la terrasse du café, assise en compagnie de garçons et de filles de son âge, s’esclaffant, buvant et fumant ? Sa propre sœur, Nadège ! Il fut saisi d’une si forte émotion, qu’il dérapa et fit une chute à quelques mètres de sa sœur. Cette dernière devint pâle et figée comme une statue, fixa son frère quelques secondes et lui adressa un sourire qui ressemblait à un rictus.
Laurent se releva. Il ne put s’attarder parce que les garçons de son groupe l’attendaient. Il repartit comme s’il venait d’être assommé par le rude coup de poing d’un invisible ennemi. Son père croyait que Nadège était chez son amie Claudine Leblanc, en train de réviser des mathématiques. Elle fumait et elle avait menti. Il se sentit tout à coup privé de pensée. Il ne savait plus où il en était. Il joua très mal et l’entraîneur le gronda vertement. Alors, Laurent lui demanda la permission de rentrer chez lui, et cela lui fut accordé sans difficulté.
Il ne se précipita pas chez Madou, il s’engouffra dans l’ombre d’un frais sentier de la forêt de Saunoy, posa son vélo contre un talus, s’assit dans les graminées et se mit à réfléchir. Il était anéanti ! Son cerveau continuait à mal fonctionner. Il lui fallut un moment avant de commencer à penser raisonnablement. Il sentait que sa famille courait un grand danger. Quelque chose était en train de détruire la paix de leur foyer. Il ne savait que faire…
Il pouvait raconter à Madou les agaceries de la vie quotidienne auxquelles sa sœur le soumettait, les vilains tours qu’elle lui jouait, mais pas cela ! Ce fut comme le terrible mot ?? . Les yeux secs, le cœur résolu, il décida qu’il ne dirait rien à Madou. Mais alors, à qui se confier ? Il avait vraiment envie d’en parler à quelqu’un… c’était trop lourd à porter seul.
Il revoyait le sourire figé de sa sœur. La stupeur les avait tous les deux paralysés, et il ne pouvait oublier ces quelques secondes angoissantes. Oui, avec qui pourrait-il partager les tribulations de ces derniers jours, et en particulier celle d’aujourd’hui ?
Oh ! Claudine ! Il avait trouvé ! C’était à Claudine Leblanc qu’il allait confier son désarroi.
Laurent enfourcha son vélo et partit tout droit vers la demeure de l’adolescente.
Claudine lui ouvrit la porte avec un large sourire. C’était une brunette un peu forte et communicative.
– Laurent ! Qu’est-ce qui t’arrive ? Je n’ai pas souvent le plaisir de ta visite.
D’un bloc, sans préambule, il déversa un flot de paroles. Comme un torrent, les mots coulèrent, et ce fut une véritable libération que d’extérioriser son tumulte intérieur. Le poids très lourd qui écrasait sa poitrine devint supportable.
– Nadège… elle est assise au bistrot d’Allorne… Elle rit et elle fume avec des garçons et des filles.
– Aïe… aïe… mauvais ! répliqua Claudine.
– Elle avait dit à Papa qu’elle était partie réviser ses mathématiques chez toi !
– Il n’en a jamais été question.
Monsieur et Madame Leblanc, les parents de Claudine, arrivèrent dans la pièce où le garçon essayait de faire le récit de ses ennuis.
Ils virent immédiatement qu’il se débattait avec un problème, et, en quelques mots, Claudine leur résuma la situation.
– Assieds-toi, mon petit, dit Madame Leblanc gentiment. Je vais t’apporter de l’Orangina. Si j’ai bonne mémoire, je crois que tu aimes ça.
Il fut alarmé. Il ne s’attendait pas à ce que les parents de Claudine soient mêlés à cette affaire.
– Dites, vous ne raconterez à personne que je suis venu vous voir ? Ni rien à Nadège? Je l’aime bien ma sœur. Monsieur Leblanc le rassura.
– Sois tranquille mon garçon. Ce que nous voulons, c’est te consoler et chercher ensemble comment aider Nadège. Le Seigneur va nous donner une idée.
– Ça, je voudrais bien ! fit-il d’un air drôle, malgré son souci. Ma tête a perdu ses idées aujourd’hui. Elle est comme une bouteille vide.
Claudine intervint :
– As-tu reconnu ceux avec qui elle était ?
– Non, tout s’est passé trop vite. Je filais en vélo pour aller au foot. Je n’en ai reconnu qu’un seul, le grand Étienne.
– Aie… mauvais… Il fume du Hasch celui-là (Haschisch : résine extraite du chanvre indien. Lorsqu’on la fume, son usage prolongé produit un état de dépendance).
– Tu en es sûre ? s’enquit Madame Leblanc.
– Oui. La police est déjà venue. Le directeur est contrarié, il craint que le lycée perde sa bonne réputation. Étienne ne s’est jamais fait prendre, mais il vaut mieux ne pas fréquenter ce garçon-là.
– Oh ! j’espère que ma sœur ne fume pas ce truc ! Je voudrais tant qu’elle vienne au Seigneur… et ma maman aussi.
– Ta maman aussi ! s’exclama Claudine au comble de l’étonnement.
– Je vois ce qu’il veut dire, assura Monsieur Leblanc. Ta maman appartient toujours au Seigneur, mais son cœur s’est refroidi. Elle n’a pas perdu son salut, mais elle a perdu la joie du salut. Écoute bien ce qui est écrit au Psaume 51, en te souvenant que David était un roi fidèle. Mais un jour il a fait quelque chose de très mal, quelque chose qui a déplu à Dieu, et voilà ce qu’il a écrit.
Monsieur Leblanc prit sa Bible et lut au verset 14 : « Rends-moi la joie de ton salut, et qu’un esprit de franche volonté me soutienne ».
Laurent demanda :
– Est-ce que ma maman était joyeuse avant ma naissance ?
– Euh… oui… répondit Madame Leblanc, un peu surprise. Pourquoi me demandes-tu cela ?
– Oh, pour rien… Et Nadège, est-ce que je dois en parler à mes parents ?
– Attendons un peu, conseilla Monsieur Leblanc. Aussi longtemps qu’elle vient au culte, il y a de l’espoir. Laissons passer ce dimanche. Ta grande sœur a de la sympathie pour moi. Souvent nous plaisantons ensemble. J’essaierai de lui parler. Tu es d’accord ?
Il soupira un oui reconnaissant.
Claudine fit remarquer :
– Nadège est devenue dure envers toi. Nous nous en apercevons…
Il l’interrompit avec conviction :
– Madou m’a expliqué pourquoi, c’est parce qu’elle dit non au Seigneur Jésus qu’elle m’en veut. À travers moi, elle voit Jésus, et ça la dérange. Madou m’aide à tenir le coup.
– Alors, continue d’écouter Madou, ajouta Monsieur Leblanc. Pour toi et pour nous tous, elle est une mère selon le cœur du Seigneur Jésus. Si tu savais comme nous l’aimons.
– Je suis content que vous l’aimiez, murmura-t-il. Oui, je suis content.
Et il fut au comble du contentement, quand Monsieur Leblanc proposa de prier. Tous les quatre inclinèrent leur tête, et le garçon pensa : « Il y a longtemps que nous n’avons pas prié ensemble, tous les quatre à la maison, comme ici ! »

Nadège attendit Laurent au comble de l’angoisse. Elle se disait : « C’est son tour maintenant de se venger. Il aura tout raconté à Papa et à Madou ».
Elle s’était réfugiée dans sa chambre, au premier étage. Elle distingua un murmure confus de voix : il s’agissait d’une conversation entre Papa et Laurent. Cela durait trop longtemps à son gré. Elle avait beau tendre l’oreille, elle ne comprenait pas ce qu’ils disaient. Puis, elle entendit Laurent monter. Elle vint le trouver dans sa chambre et lui demanda :
– Est-ce que tu en as parlé à Madou ?
– Non.
– Et à Papa ?
– Non.
– Vas-tu leur en parler ?
– Non.
Nadège savait qu’elle pouvait compter sur la parole de son frère.
– Je te remercie.
– Faut pas me remercier…
Il détourna son regard de celui de sa sœur. Cette situation le gênait. Il pensa : « Elle va peut-être croire que je suis d’accord ».

Laurent lui demanda, comme une faveur :
– Je voudrais être tout seul. S’il-te-plaît, va dans ta chambre.
– Bon.
Elle se retira sans bruit. Il y avait de la tristesse dans l’air. Il sentait qu’il aurait dû dire autre chose, mais les mots n’étaient pas venus.
Cet événement eut lieu le mardi 30 juin, la veille du hold-up au Crédit National Agricole.

Ch. 4. La nuit la plus longue

Dès que les gangsters eurent effectué leur rapide départ terrifiant, le directeur du Crédit National Agricole avertit la police. L’employée, qui sous la menace du revolver avait dû vider la caisse et les coffre-forts, faisait une crise de nerfs. Il fallait lui prodiguer des soins. La prise d’otages étreignait les cœurs et commençait à alimenter les conversations. Après la paralysie de la peur, les langues se déliaient et le ton montait maintenant dans l’agence de la banque. Les employés connaissaient Madeleine Tessier, c’était une cliente habituelle.
– Y a-t-il des membres de la famille à avertir ? demanda l’un des policiers.
– Non, elle est seule, répondit un homme.
– Vous faites erreur, rectifia la secrétaire, en sortant un dossier, elle a une fille dans le sud de la France. Toutes les indications sont inscrites ici.
L’officier nota l’adresse et le numéro de téléphone de la fille de Madou.
– Et l’enfant, est-ce que c’est son petit-fils ?
– Non, je ne crois pas, répondit la jeune femme. C’est peut-être un garçon qu’elle garde. Je sais qu’il s’appelle Laurent et qu’il s’intéresse aux ordinateurs. Il m’a posé des questions sur le mien. Il m’a confié que sa maman en avait un, qu’il servait à toute la famille, sauf à sa grande sœur.
L’un des agents dit :
– Le mieux serait d’aller interroger les voisins de Madame Tessier.
De leur voiture stationnant devant la banque, les policiers appelèrent le commissariat afin que l’on téléphone à la fille de Madou. Ce serait une nouvelle douloureuse, mais, d’une part, il fallait le faire, d’autre part, cette personne pourrait sans doute donner des indications sur le jeune Laurent.
Ils attendirent un long moment. La communication avec Marianne, la fille de Madou, n’avait pas été facile. Il y avait eu des larmes, de l’affolement, des questions et la crainte planait maintenant sur la famille. Elle savait seulement que le jeune Laurent s’appelait Baudrimont, et que le papa travaillait dans une compagnie maritime. Les agents de la force publique revinrent à la banque où l’on « interrogea » le minitel (Minitel : système d’ordinateurs employé par le réseau téléphonique des Postes. Il transmet aux usagers les renseignements qu’ils demandent).
Enfin, l’adresse et le numéro de téléphone leur furent indiqués. Pendant ce temps, les heures s’écoulaient.
Nadège était allée à sa leçon de piano, et Claude Baudrimont s’en fut directement chez Madou. Il comptait deviser un moment avec elle. Étant un habitué de la maison, il pénétra dans le jardin, et pour s’occuper enleva les mauvaises herbes d’une allée. Lorsque Madou s’absentait avec Laurent et qu’elle risquait de rentrer plus tard, elle téléphonait à Claude à son lieu de travail. Au bout d’une demi-heure, l’absence de son amie le surprit. Il se dit : « Je vais aller voir chez nous. Elle a peut-être téléphoné à la maison, et Nadège a peut-être laissé une note ». Cela faisait beaucoup de «peut-être », mais il valait mieux se renseigner.
Lorsqu’il arriva chez lui, il s’empressa de regarder sur son bureau, à l’endroit où, à l’ordinaire, se trouvaient les messages. Il n’y avait rien. Avant qu’il ait eu le temps de se perdre en suppositions, deux hommes en civil sonnèrent à la grille, tandis qu’une voiture de police se garait en retrait.
– Excusez-nous, Monsieur. Je me présente : Monsieur Belmont, commissaire de police, et Monsieur Denis, mon adjoint.
– Bonjour Messieurs, veuillez entrer.
D’abord Claude garda son calme, puis un soupçon d’inquiétude le traversa. Il demanda soudain :
– Que se passe-t-il ?
– Vous n’avez pas entendu parler du hold-up au C.N.A. de Lucène ?
– Non, je rentre du travail. Mais en quoi suis-je concerné?
– Votre fils et Madame Tessier s’y trouvaient. Ils ont été pris en otages.
– Pris en otage ! s’exclama Claude, comme s’il n’y croyait pas, ou comme si cette catastrophe concernait quelqu’un d’autre.
Il écouta muet les explications du commissaire : « Tout s’était passé très vite, le butin s’élevait à six cent mille francs, les employés de l’agence avaient été terrifiés, les truands s’étaient enfuis en braquant une arme sur Madou etc… ». Les deux hommes parlaient sans précipitation, et Claude écoutait… écoutait en les fixant d’un regard incrédule. Enfin, il murmura :
– Madou ! Laurent ! Pourquoi eux ?
– Je n’en sais rien, admit le commissaire. Claude commençait à réfléchir :
– Vraisemblablement, ils ne demanderont pas de rançon puisque leur casse a réussi.
– Non, ils les ont pris pour couvrir leur fuite.
Il y eut un silence, pendant lequel Claude se dit : « C’est inquiétant, mais mon Père est au courant. Oui, mon Père céleste est au courant…» et cette glorieuse certitude lui remit tout à coup les idées en place. Il orienta lui-même la conversation :
– Écoutez Messieurs, vous annoncez à un père la nouvelle la plus alarmante qui soit, mais je crois en Dieu, et il n’arrivera rien à mon petit garçon ni à Madame Tessier sans qu’Il le permette.
Ses deux interlocuteurs se regardèrent, médusés. Monsieur Baudrimont ne donnait pas l’apparence d’un illuminé. Il parlait calmement. Pas de crise de nerfs, ni de reproches cinglants envers la police, comme cela arrivait parfois. Les renseignements leur avaient appris qu’il était ingénieur quelque part dans une compagnie maritime, donc, ils n’avaient pas à faire à un simple d’esprit. Ce fut encore Claude qui dissipa la gêne en ajoutant :
– De votre côté, je suis convaincu que vous allez faire le maximum pour les retrouver. Est-ce que vous avez une piste ?
– Pas encore Monsieur, mais nous mettons tout en œuvre pour…
Claude l’interrompit :
– Je m’en doute. Qu’allez-vous faire vis-à-vis des médias ?
– Notre décision est de garder le silence. Êtes-vous d’accord ?
– Tout à fait.
– Il se pourrait que nous ayons affaire à des individus qui s’attendent à ce qu’on parle d’eux à la télévision. Si c’est le cas, notre silence va les déconcerter.
Monsieur Denis, l’adjoint du commissaire, ajouta :
– Nous nous sommes fixés quarante-huit heures sans publicité, pendant ce temps nous intensifions nos recherches.
– C’est impératif, approuva Claude. Il s’agit tout de même de personnes dangereuses, puisqu’elles ont réussi leur coup, et que ceux que nous aimons se trouvent actuellement sous la menace de leurs armes.
– C’est vrai. L’un de nos hommes interroge les clients du bar d’en face. Le seul renseignement que nous possédons concerne la camionnette blanche aux rideaux marron.
– C’est un début, fit Claude, encourageant.
– Au fait, demanda le commissaire, est-ce que Madame Tessier se rendait chaque mercredi à la banque ?
– Oui.
– Est-ce que quelqu’un d’autre était au courant de cette habitude ?
– A part notre famille et peut-être quelques voisins, je me demande qui s’inquiétait de cela ?
– Après tout, lorsqu’on est armé, on peut se permettre de choisir n’importe quel otage, et les truands les prennent au hasard, répliqua le commissaire.
Ce détail ne semblait pas important.
Claude Baudrimont se permit de congédier ses visiteurs en ces termes :
– Ma femme sera bientôt de retour, j’aurais aimé être seul avec elle.
– Oui, nous comprenons.
Les deux hommes promirent de rester en relation avec la famille Baudrimont et l’on se sépara sur une poignée de main qui se voulait rassurante.
Le commissaire revint sur ses pas et demanda à Claude qui se tenait debout près de la grille :
– Au fait, vous ne voyez aucun inconvénient à ce qu’on mette votre téléphone « sur écoute ? »
– Je suis d’accord, mais dans l’immédiat, pouvons-nous éviter de le dire à ma femme ? Elle sera tellement bouleversée par cette affaire.
– Pas de problème.
Il plana un étrange silence lors du retour du commissaire et de son adjoint. Un homme de l’envergure de Monsieur Baudrimont qui croyait en Dieu, cela aussi, c’était une énigme.
« Seigneur, murmura Claude, quel que soit l’endroit où se trouvent Laurent et Madou, ils sont sous Ta garde. Je ne comprends pas ce que tu veux me dire à travers ce malheur, mais je veux Te faire confiance. Visite-les en ce moment. Fais-leur du bien, mon Père céleste… ». Puis, il continua un long moment à prier intérieurement, comme s’il répandait son cœur devant Dieu. Il fallait qu’il soit de taille à affronter la douleur de ses deux bien-aimées lorsqu’elles arriveraient. Il réclama le calme pour lui-même, le calme et la capacité de les encourager. Les heures à venir allaient être longues, très longues…
Lorsque Nathalie arriva, une profonde détresse s’empara d’elle. C’était si dur. Son garçon… Son petit garçon… Elle l’aimait tant ! … Depuis sa conversion, il lui avait dit, avec une franchise et un à-propos déconcertants, des vérités qui tourmentaient son cœur en cet instant. Les paroles lui revenaient en mémoire avec une incroyable netteté, comme si elles s’inscrivaient sur un invisible écran devant ses yeux.
Nathalie voulut entendre la voix du commissaire et lui parla au téléphone. Elle espérait qu’il lui apprendrait déjà la découverte d’une piste.
Puis sa peine se changea en une tristesse quasi silencieuse. Assis tous les deux dans le salon devant le téléphone, ils étaient à l’écoute du moindre appel. Maman, appuyant sa tête sur l’épaule de Papa versait des larmes sans révolte ni amertume.
– Te souviens-tu, fit-elle lentement, il disait : « Quand Jésus sera redevenu le premier dans ta vie… »
– Oui, je me souviens. Peut-être que vous devrez vous entendre là-dessus, quand il sera de retour.
Elle soupira :
– Quand il sera de retour… Puis les larmes redoublèrent.
A ce moment-là Nadège fit une entrée fracassante. Son arrivée tumultueuse balaya le salon à la manière d’un ouragan.
– Papa ! Maman ! Kidnappés ! Ils ont été kidnappés ! Mais c’est « complètement dingue » !
Elle gesticula bruyamment, arpenta la pièce en tous sens, et déplaça des objets sans raison évidente. Ses mains tremblaient, et elle parlait sur un ton aigu, qui passait d’un état belliqueux à celui du larmoiement.
Maman la regardait s’énerver et divaguer toute seule, sans intervenir, plutôt accablée par sa propre peine que par l’état démentiel de sa fille. Papa essaya de calmer Nadège avec des mots. Il lui parla de la visite du commissaire et du fait que ce dernier s’était demandé si d’autres personnes étaient informées que Madou et Laurent se rendaient à la banque chaque mercredi. Cette information anodine plongea Nadège dans une colère folle, et redoubla son excitation. En fait, derrière ses cris, elle cachait une peur incommensurable. Elle se culpabilisait à cause des tourments qu’elle avait infligés à son frère depuis une année, et à cause des réflexions du commissaire. Pourquoi avait-il demandé cela ?
Claude pensa : « Cette situation est intenable, je vais y remédier ». Il monta à l’étage supérieur et appela le médecin de famille, un homme d’âge mûr que Nadège respectait et craignait un peu. Elle avait été soignée par lui dès leur arrivée à Lucène. Dans la demi-heure qui suivit, après avoir examiné l’adolescente et parlementé avec elle, il la convainquit de prendre un des calmants qu’il avait en réserve dans sa trousse.
Le cher homme ayant été averti de la terrible nouvelle par la rumeur publique se mit à la disposition de la famille Baudrimont. Elle pouvait l’appeler à n’importe quel moment.
Le téléphone sonna. Les croyants de l’église leur firent savoir qu’ils s’étaient réunis. Ils avaient tout laissé, famille, amis, occupations, et ils se retrouvaient pour prier. Claude en fut si touché qu’il demanda doucement à sa femme :
– Maman, viens leur dire un mot.
– Je vous remercie, fit-elle presque bas. Je vous remercie, parce que vous faites ce qu’il y a de mieux.
La douleur la rendait plus humaine.
Là-haut, Nadège s’endormait.

Sortant de sa torpeur lancinante, tout à coup Maman s’exclama :
– Claude ! et le diabète de Madou sans médicaments, elle court un grave danger !
– J’y ai pensé, ma chérie. Madou m’a affirmé qu’elle ne sortait jamais sans ses remèdes. Elle a en permanence une réserve sur elle. Ce que nous ignorons, c’est l’importance de sa réserve et nous ne connaissons pas le degré de son mal.
– Non. Elle parait alerte et nous n’avons jamais entendu parler de malaises sérieux ou de coma, ajouta Nathalie pour se rassurer.
– C’est vrai. Il faut dire que Madou est très discrète quant à ce qui la concerne. Pour l’instant, assumons l’heure présente, cela suffit.
– Chérie, je m’absente un instant, je vais fermer le portail à clef, dit Claude.
– Oui, va, acquiesça Nathalie.
« Une soirée délicieuse, pensa Claude, le fond soyeux du ciel, avec ses tons dégradés orange au couchant, est admirable, et un parfum de chèvrefeuille flotte dans l’air. Dommage que nous vivions un tel drame… ».
Pendant sa courte absence le téléphone sonna et Nathalie répondit.
– Allo ! c’est le papa de Claudine à l’appareil. Nous venons vous assurer que nous sommes de tout cœur avec vous, et que nous partageons cette grande épreuve de la manière que vous savez.
– Oui, merci, murmura Nathalie.
Claude revint et entendit la suite de la conversation.
– Je vais vous passer Claudine.
L’adolescente demanda :
– Est-ce que je pourrais parler à Nadège ?
– Ce n’est pas possible, Claudine. Le docteur lui a donné un calmant et elle dort.
– J’aurais voulu lui dire… lui dire que je l’aime et que je suis toujours son amie.
– Bien sûr Claudine, nous n’en doutons pas.
Claudine, déçue de ne pas pouvoir parler avec sa camarade ne sut que dire. Dans sa confusion, elle lança une phrase regrettable :
– Hier, nous avons eu la visite de Laurent.
– Ah oui ? sursauta presque Nathalie, mais, que venait-il faire chez vous ?
« Patatras ! j’ai dit une bêtise, pensa Claudine, j’aurais dû me taire ». Elle lança à son père un regard désespéré. – Il venait… il venait…
Monsieur Leblanc mit un bras sur l’épaule de sa fille et reprit la communication.
– Nathalie, pardonnez-moi de vous peiner davantage, mais votre cher Laurent était en souci pour vous.
– Pour moi ! Comment cela ?
– Il avait peur que vous n’ayez pas mis votre vie en règle avec le Seigneur. Je l’ai rassuré en lui affirmant que vous n’aviez pas perdu votre salut, mais la joie de votre salut. Nous avons lu ensemble le verset 12 du Psaume 51, et nous avons prié.
Elle balbutia d’une voix à peine audible :
– Oh ! c’est vrai ?
A son tour Claude prit le combiné. Ils se parlèrent d’homme à homme, tandis que sa femme sanglotait effondrée, près de lui.
– Merci de nous avoir dit la vérité, Monsieur Leblanc.
– Pourtant, ce n’était pas le moment de vous accabler avec cela, excusez-nous.
– Je crois que nous préférons le savoir. Est-ce que notre Laurent vous a quittés réconforté ?
– Tout à fait, Claude, oui, tout à fait.
– Merci ! mes chers amis.
– Nous allons rejoindre ceux qui se sont réunis pour prier, maintenant, même s’il faut y passer une partie de la nuit.
– Dites-leur à tous que nous sommes tellement touchés… Quel privilège de savoir que l’on a une véritable famille sur laquelle on peut compter.
Après les salutations courantes, les deux hommes arrêtèrent la communication.
Tandis que Maman exhalait son désespoir près de Papa qui s’efforçait de la consoler par son silence bienveillant, de son côté, Claudine murmura :
– Papa, je te demande pardon d’avoir dit n’importe quoi.
– Écoute ma chérie, lorsque nous nous efforçons de Lui être fidèles, Dieu répare nos erreurs. Maintenant que cela a été dit, Il va le changer en bien.
Madame Leblanc ajouta :
– Peut-être que Nathalie avait besoin de l’entendre. Qui sait ?
Au moins, ils n’avaient pas parlé de Nadège.

Madou ne dormait pas, et elle ne cherchait même pas à dormir, elle savait que ce serait « une nuit blanche ». Elle se releva sans bruit pour entr’ouvrir les volets, la chaleur était suffocante et elle manquait d’air. Ceux de dessous ne dormaient pas non plus, des éclats de voix parvenaient jusqu’à elle. Vraisemblablement, ils se disputaient. Le jeune Jo lui faisait de la peine, il semblait moins endurci que les autres. Quelque chose l’attirait vers ce jeune homme à cause de la phrase qu’il avait prononcée : « Il me semble que j’entends mon père… ». La Bible n’était pas un livre inconnu pour lui. Elle pria plus intensément pour Jo que pour le reste du groupe. Et comme le temps s’écoulait lentement, chaque fois que le nom d’un des amis de l’église lui venait à l’esprit, elle parlait d’eux à son Père céleste. Elle ignorait qu’à cette heure même, eux aussi s’étaient réunis et faisaient monter vers le ciel leurs ferventes requêtes.
Vers une heure du matin, la respiration régulière de Laurent changea de rythme, et il se retourna plusieurs fois. Comme il ne bougeait plus, Madou eut l’impression qu’il s’était rendormi, mais il n’en était rien. Après une dizaine de minutes, elle se rendit compte qu’il pleurait. Elle lui murmura des consolations tendres.
– Je ne voulais pas te réveiller, dit-il, en s’excusant.
– Je ne dormirai pas cette nuit, tu sais.
– Madou, c’est parce que tu penses trop toi aussi, que tu ne dors pas ?
– C’est vrai.
Comme elle le connaissait bien, elle s’enquit :
– Toi, tu ferais mieux de me dire ce qui te tourmente. Il n’y a pas de secret entre nous, d’habitude.
– Madou, peut-être qu’on va mourir.
Elle réfléchit un long moment :
– Ce n’est pas impossible. Ces gens-là sont capables de tout. Est-ce qu’il ne vaudrait pas mieux s’y préparer ?
Il devait avoir songé à cette éventualité. Il répliqua le cœur lourd :
– Ce n’est pas de mourir qui me fait peur, puisque je vais rencontrer le Seigneur Jésus, mais c’est de mourir en sachant que ma maman ne m’aime pas.
– Qu’est-ce que tu dis ! Laurent, tu as perdu la tête ! C’est horrible !
– J’m’en doutais que tu ne me croirais pas. Pourtant, c’est vrai !
– Voyons Laurent, tu me dis des choses affreuses !
– Oui… Ce serait mieux de pas le savoir.
– Laurent, mon petit, je vais essayer de comprendre. Est-ce que je ne suis pas ton amie de toujours ? Si tu m’expliquais comment tu t’es aperçu de cela.
– Je ne m’en suis pas aperçu, je l’ai entendu. Elle le disait à quelqu’un.
– Je sais que c’est pénible pour toi, mais pourrais-tu te souvenir de ses paroles exactes ?
Il émit un long soupir douloureux, gonflé de restes de sanglots :
– Comme si je pouvais l’oublier ! Un jour, elle parlait avec Martha. Elle lui a dit que quand je suis né, elle ne m’attendait pas, que j’étais un accident !
Madou lui pressa la main. Ce garçon-là avait plutôt un caractère déterminé, un raisonnement mûr pour son âge. Il ne semblait pas avoir inventé de tels propos.
– Laurent, est-ce que tu te serais trompé de mot ?
– Oh ! non… Un accident ! ce n’est pas compliqué à comprendre.
– Et tu es resté malheureux tout ce temps, sans rien me dire ? Est-ce que je ne suis pas ton amie ? Tu n’en as jamais parlé à ta sœur ?
– Non, pas à elle, pas à Nadège !
C’était une nuit claire, traversée de murmures et de bruissements. Une belle nuit d’été. Ils entendirent au loin le hululement d’un hibou. En temps normal, Laurent aimait le cri mystérieux de l’oiseau, mais en cet instant, il frémit et entoura Madou de ses bras. Cette dernière pensa : « En effet, Nadège a bien du mal à diriger sa barque, elle ne peut rien pour son frère ».
Et comme c’était l’heure de vider son cœur, sans doute à cause de leur exceptionnelle séquestration, Laurent avoua :
– Hier, Nadège était au café d’Allorne. Elle riait et fumait avec ses copains.
Madou se redressa et s’appuya sur son coude :
– C’est vrai, Laurent ?
– Oui, c’est vrai. Je ne voulais pas faire de chagrin à Papa, alors, je suis allé en parler à Claudine.
– Eh bien, en voilà une nuit dont on se souviendra. Tu m’en apprends des choses…
– Si le Seigneur ne nous prend pas avec lui, c’est sûr on s’en souviendra !
Madou était triste en pensant à Nadège.
– Avec les parents de Claudine, reprit Laurent, on ne s’est pas laissé abattre. On a beaucoup prié en disant tout au Seigneur. Claudine a peur pour Nadège, parce que parmi ses copains, il y en a au moins un qui se drogue.
– Quelle affaire ! balbutia son amie.
– Madou, je t’ai tout dit, il n’y a plus de secret entre nous, et ça me soulage, tu sais.
Malgré l’horreur de leur situation, il se sentait plus léger.
– Laurent, proposa Madou lentement, je voudrais que dès maintenant tu ne sois plus en souci pour ce que tu m’as dit au sujet de ta maman. Je te crois, mais je crois aussi que quelque part un détail t’a échappé. Si seulement tu m’en avais parlé !
– Je ne voulais pas que quelqu’un pense du mal de ma mère, même pas toi.
– Tu es un bon fils, Laurent.
Ces paroles tendres lui embrouillèrent encore les yeux. Et puis, ils étaient là, impuissants, entre les mains de truands…
– Il y a plein de choses dans cette vie que nous ne comprenons pas. Le Seigneur n’est pas obligé de tout nous expliquer, la seule attitude qu’Il demande de nous, c’est une entière confiance.
– Ça oui.
– En ce moment nous aimerions comprendre pourquoi Il a permis que nous nous trouvions ici. Nous ne saisissons pas. Et pourtant cela a sans doute un sens, le Seigneur ne se trompe jamais dans ce qu’Il fait. Tu te souviens du verset de Romains 8. 28.
– Pas vraiment. Je me souviens seulement de sa signification: le bon comme le mauvais, c’est pour notre bien, mais seulement si on L’aime.
– Tu en as retenu l’essentiel, en tout cas.
– Je me demande ce que font mon père et tous mes amis ?
– Je suis sûre que là-bas, à Lucène, beaucoup prient pour nous, à commencer par tes chers parents.
– Maman n’avait plus le temps de prier avec moi, peut-être qu’en ce moment elle le regrette très fort.
– Mon chéri, je suis certaine aussi que, dans son cœur, elle a déjà recommencé, et que ton papa est d’un grand secours pour elle.
Sur ces paroles réconfortantes, à l’heure où les lueurs de l’aube s’infiltrent à l’horizon, il replongea de nouveau dans le sommeil. Néanmoins, tandis que ses paupières s’alourdissaient, il murmura :
– T’as vu le Jo, il a louché en direction de ta Bible.
Au matin, Madou s’administra son avant-dernière dose d’insuline. La prochaine serait pour ce soir. Après cela, elle risquait le malaise, et peut-être pire… Elle murmura : «Seigneur, je vais avoir une décision à prendre, j’ignore laquelle. Je sais que je suis en danger, mais je suis en même temps entre Tes mains. Il faudrait que je tienne le coup pour ce petit. Quelqu’un a dit que la sécurité, ce n’était pas l’absence du danger, mais la proximité de Jésus. Oh ! Seigneur, Tu es si proche, si proche qu’il me semble que je pourrais presque Te toucher. C’est Toi ma sécurité. Merci ».

Deux sachets de poudre blanche

Les commissaires Belmont et Denis sonnèrent chez la famille Baudrimont dès le début de la matinée. Monsieur Belmont convainquit Papa et Maman de l’utilité de laisser près d’eux en permanence son adjoint Monsieur Denis, et de poster quelques agents de la force publique aux abords de la maison. Il tenait à faire respecter leur vie privée, à les protéger des journalistes entreprenants qui ne tarderaient pas à se manifester, la rumeur publique allant bon train, ainsi que des curieux indélicats ou des consolateurs fâcheux.

– Mais nous ne pouvons pas vivre complètement coupés de nos vrais amis, protesta Nathalie.
– Eh bien, vous nous les indiquerez au fur et à mesure. Nous sommes à la recherche de la moindre erreur des ravisseurs, ou du moindre indice. Nous ne pouvons pas négliger la surveillance de votre maison, ni de celle de Madame Tessier.
Maman adressa un pauvre sourire à Papa. Ces précautions lui paraissaient ridicules. Quels indices pouvaient-ils trouver chez Madou, une personne aussi discrète et aussi peu préoccupée des faits divers d’une société en effervescence… ?
Papa octroya son bureau à Monsieur Denis avec toute possibilité de faire usage du téléphone et de se livrer à ses occupations de surveillance.
Chacun de leur côté, Nathalie et Claude téléphonèrent à leur employeur. Ils expliquèrent que pour une raison impérative ils avaient besoin de quarante-huit heures de congé. Ils demandaient à prendre ces deux jours sur le temps de leurs vacances. Ils s’excusaient de ne pas pouvoir donner plus de détails, mais ils le feraient dès que ce serait possible. On leur accorda ce qu’ils demandaient.
Souvent, Nathalie observait Claude. Elle avait tant de choses à lui dire. Pendant cette nuit, des anxiétés et des déchirements l’avaient complètement brisée. Elle avait intensément réfléchi. Elle voulait lui expliquer tout ce qui lui broyait le cœur, et les décisions qu’elle avait prises.
Cet homme, le père de ses enfants, gardait en Jésus Christ une confiance inaltérable, même quand la barque de la famille commençait à sombrer. Et quel naufrage ! Son fils bien-aimé, prisonnier d’hommes cruels, une fille dont elle ignorait les fréquentations et qui ne devenait aimable que pour lui soutirer de l’argent.
Nathalie n’osait pas encore s’adresser à son mari. Elle pensait : « Claude imaginera que je dis n’importe quoi parce que je souffre. Il supposera que lorsque tout ira bien, je ne tiendrai pas mes promesses. J’ai peur qu’il pense mal de moi. C’est lâche de rechercher Dieu seulement dans les jours mauvais. Peut-être serait-ce mieux d’attendre… »
Le téléphone sonna. La fille de Madou venait aux nouvelles. Or, il n’y avait aucune nouvelle à donner. Claude essaya de l’encourager et lui promit de la tenir au courant des événements.
– C’est étrange, s’étonna Nathalie, elle ne s’est même pas inquiétée de la maladie de Madou !
– Peut-être qu’elle n’en sait rien.
– Comment est-ce possible ?
Papa s’assit sur le bras du divan.
– C’est possible ma chérie. La fille de Madou est mariée avec un athée. Ils lui ont interdit l’entrée de leur maison aussi longtemps qu’elle leur parlerait de « son Jésus».
– Oh !
– Nathalie, le Seigneur l’a annoncé. « Tous ceux… qui veulent vivre pieusement dans le Christ Jésus seront persécutés », et la persécution commence souvent dans sa propre famille.
Papa caressa les cheveux de Maman. Sa gorge était terriblement serrée, avec un sanglot retenu en pensant à la fidélité de Laurent.
– Je me demande s’il existe beaucoup d’enfants comme notre Laurent en ce monde, préoccupés par le salut d’un père ou d’une mère, dit Claude pensivement.
– Je n’en suis pas sûre, affirma Maman, qui avait dû se souvenir de toutes les paroles de son fils pendant sa longue nuit de tourments.
Puis elle se leva et commença à arpenter la pièce. Papa la regarda aller et venir. Il lui connaissait cet air subitement résolu, ce froncement des sourcils, ce menton obstiné. Il savait qu’elle avait quelque chose d’important à annoncer.
– Claude, tu vas trouver que c’est lâche de crier à Dieu dans un moment pareil. C’est l’appel de détresse. J’ai toujours été opposée à l’idée qu’on ne se tourne vers le Seigneur que dans les situations désespérées.
– Attends ! attends ! pas si vite ! Écoute un peu ce qui est écrit :
Papa prit sa Bible et lut : « Alors ils crièrent à l’Éternel dans leur détresse, et il les délivra de leurs angoisses ». Ce verset est répété plusieurs fois dans le Psaume 107. As-tu oublié les compassions de notre Dieu ?
C’était cet encouragement que Nathalie attendait.
– Dans ce cas, toi aussi, écoute. Cette nuit, j’ai vu tout ce que j’avais gâché. Je te l’assure, je me suis profondément humiliée devant mon Dieu. Je désire retrouver la joie de mon salut. Monsieur Leblanc a eu raison de mentionner cela.
Les paroles glissaient entre ses lèvres comme un courant qu’elle ne pouvait plus arrêter. C’était un recommencement douloureux et irréversible. Elle continua :
– Le Seigneur me pardonne sans condition, aussi je désire Le suivre quelles que soient les nouvelles à venir. Je vais avoir beaucoup de choses à réparer.
– Un pas à la fois, ma chérie. Un pas à la fois. Contentons-nous de la bonne étape d’aujourd’hui. Bien sûr, c’est une victoire déchirante, à cause de nos bien-aimés… mais la victoire est assurée par Christ. II est notre Vie.
– La victoire et le pardon. Quand je pense que j’étais devenue jalouse de Madou…
Papa lui conseilla vivement :
– J’aimerais que tu te reposes au moins une heure. Sans doute que tu ne dormiras pas, mais allongée tes nerfs se détendront. Je t’accompagne à la chambre. Puis, je vais aller voir ce que devient Nadège et dire quelques mots au commissaire.
– Mais toi, Claude, combien de temps vas-tu tenir ?
– Je me suis un peu assoupi cette nuit. Et ne perds pas de vue que nos amis prient, c’est ce qui nous garde de sombrer.
– Alors, dis-leur… dis-leur merci, et que tout va bien.
Quel changement ! Maman pouvait dire : « Tout va bien » grâce à sa foi renaissante, alors qu’elle ignorait même si son petit garçon était encore en vie.
Entre temps Claudine arriva. Elle apportait des croissants, des fruits, et tous les éléments d’un copieux petit déjeuner. « Les amis ont pensé que vous n’auriez pas le cœur à vous faire des repas, dit-elle. Ce midi, quelqu’un d’autre vous apportera le dîner, vous n’aurez à vous inquiéter de rien dans ce domaine-là ». Claude eut tout juste le temps de lui dire merci, qu’elle s’était déjà esquivée. Il en eut les larmes aux yeux.
Papa s’inquiéta du sommeil prolongé de sa grande fille. « Voilà douze heures qu’elle dort, se dit-il, j’espère que le docteur n’a pas trop forcé la dose ». Lorsqu’il fut près d’elle, il constata qu’elle dormait encore et que son sommeil était ponctué d’une belle respiration régulière. Il lui parla, la secoua sans brusquerie, mais rien n’y fit.
Claude s’assit, se demandant s’il y avait une décision à prendre. Son regard distrait qui effleurait chaque objet de la coquette chambre s’attarda brusquement sur un détail insolite. Le sac à main de Nadège était tombé grand ouvert sur le parquet et le contenu en était éparpillé. Lorsqu’il posa un genou à terre, afin de récupérer les objets et de les ranger à leur place, que vit-il en premier ? Un paquet de cigarettes ! Il émit d’abord une exclamation de surprise et de consternation. Puis, sans réaction, il contempla l’objet de sa déconvenue, comme si la marque du paquet pouvait lui transmettre un message. « Ma fille fume, et je n’en savais rien » pensa-t-il, encore incrédule. Puis, mû par une impulsion soudaine, il prit le sac et le renversa complètement. Papa n’avait jamais fouillé dans les tiroirs ou la correspondance de Nadège, mais depuis hier, tout était différent… Leur monde heureux avait basculé. Il chercha presque avec frénésie et, malheureusement, il trouva ce qu’il n’aurait jamais voulu tenir entre ses doigts : deux sachets de poudre blanche ! Il était presque certain de savoir à quoi s’en tenir… sans doute de la drogue. Il remarqua aussi une enveloppe jaune cachetée et l’ouvrit. Elle contenait deux autres cigarettes d’un aspect particulier, roulées à la main. Il les sentit. « Des herbes… du haschich » pensa-t-il, hébété. Il murmura : « Si j’ai été un mauvais père, si je n’ai pas su comprendre ni surveiller ma fille, mon Dieu, pardonne-moi ». Mais, ce fut comme si une voix lui répondait : « Tu oublies l’époque dans laquelle nous vivons, tu oublies la volonté propre de Nadège, tu oublies que son choix est personnel, tu ne peux pas te rendre responsable de son refus d’obéir à Christ ».
Papa appela le docteur et demanda :
– Docteur, s’il vous plaît, ma fille dort encore, est-ce normal ?
– Pas vraiment, fit le docteur lentement, ne voulant pas inquiéter un père de famille. C’était un calmant plutôt léger.
Il posa quelques questions sur le pouls et la respiration de Nadège. Claude Baudrimont put répondre avec exactitude, après les avoir vérifiés une seconde fois. Le docteur rassura son interlocuteur.
– Ce n’est pas alarmant, mais il y a une anomalie quelque part. Lorsque je lui ai posé la question, votre fille a bien affirmé, hier soir, qu’elle n’avait pris aucun médicament dans la journée.
– Oui, mais je n’en suis plus tellement convaincu. Je viens de faire une découverte.
– Attendez, j’arrive.
Claude demanda :
– S’il vous plaît, passez par la porte de derrière, je vous ouvrirai. J’ai obligé ma femme à prendre un peu de repos.
– D’accord.
Lorsqu’il fut à la maison, le docteur confirma les appréhensions de Claude.
– Il s’agit bien de drogue. Je vais l’emporter et la faire analyser. Nous aviserons plus tard.
– Elle en a pris dans la journée, je suppose, dit. Claude.
– Cela ne fait pas de doute, répliqua le docteur. Ajouté au calmant, elle est plutôt assommée. Mais elle ne court aucun danger.
– Comment est-ce que je pouvais imaginer cela ? soupira Claude.
– Et moi, je ne me suis pas méfié. J’ai soigné votre Nadège toute petite, j’avais confiance.
– Et la police ? s’enquit tout à coup Claude, allez-vous le leur signaler ?
– J’aimerais d’abord parler avec Nadège quand elle se réveillera. Nous essayons de découvrir si la drogue circule dans le lycée ; dans deux heures je reviendrai.
Le docteur la regarda encore dormir paisiblement.
– Quelque chose me dit qu’elle n’est peut-être pas allée trop loin, qu’elle est peut-être plutôt victime que coupable.
Les deux hommes n’y prirent pas garde, ils tournaient le dos à la porte et Maman était là, derrière eux. Elle avait entendu la fin de leur conversation, et, en une fraction de seconde elle avait tout compris. Elle poussa un petit cri. Claude eut juste le temps de la recueillir dans ses bras.
– Désolé Madame, vraiment désolé ! Vous n’aviez pas besoin de cette seconde épreuve.
Le docteur aurait aimé trouver des paroles de consolation, mais son répertoire de mots encourageants ressemblait à une source tarie. Une appendicite ou une épidémie de rougeole, il savait comment les maîtriser, mais il était dépassé par une douleur morale de ce genre-là. Tandis que Nathalie, assise dans un fauteuil, recommençait à pleurer sans bruit, Claude trouva le mot :
– Rien au-delà de nos forces, fit-il lentement.
– Que voulez-vous dire ? émit le docteur, étonné.
– Dans la Bible, Jésus Christ a promis qu’Il ne permettrait pas une épreuve au-delà de nos forces.
– Alors, raccrochez-vous à cela, décida-t-il avec énergie en les quittant ; oui, raccrochez-vous autant que vous le pouvez à ce qui est promis.
Le docteur connaissait les convictions de la famille. Sur le palier il croisa le responsable de la Communauté Évangélique de Lucène qui venait s’associer à la peine des Baudrimont.

– Madou, est-ce que j’ai beaucoup dormi ? demanda Laurent en s’étirant.
– J’aurais préféré que tu dormes plus longtemps, mais à mon avis, ils ne vont pas tarder à nous apporter le petit déjeuner.
Ces derniers mots produisirent sur le garçon l’effet d’une décharge électrique. Il se retrouva d’un seul coup assis sur le lit et gémit :
– Oh ! c’est vrai ! On est des otages ! J’avais presque oublié.
– Eh bien, on va commencer par confier cette journée au Seigneur !
Madou, qui n’avait pas fermé l’œil un seul instant, s’assit près de lui, et lui parla avec une infinie tendresse du don de Jésus Christ : « Le Père aimait tellement Son Fils ! Et le Seigneur Jésus aimait tellement le Père, qu’Il pouvait affirmer : « Moi et le Père, nous sommes un ». Cependant, pour nous délivrer de nos péchés, Dieu a donné Son Fils bien-aimé; Il L’a envoyé sur la terre où Il savait qu’Il serait incompris, qu’on Le torturerait et qu’Il serait mis à mort.
Depuis que Judas, dans la nuit, L’avait livré à Ses ennemis, notre Seigneur était comme un prisonnier ; quand Il est monté à Golgotha, entouré d’une foule hostile, Il n’était pas plus libre que nous maintenant, c’est pourquoi Il comprend si bien notre situation. Et, sur la croix, Lui, le Créateur était cloué. Il avait renoncé à toute Sa liberté, afin de nous rendre libres, nous, Ses enfants ! Lui, le Créateur, à qui la terre entière appartient, Lui, le Fils de Dieu, si aimant, si miséricordieux, a été vendu au prix d’un esclave.
– Il n’y a pas un deuxième amour comme celui-là, oui, c’est le plus grand amour du monde, acquiesça Laurent pensivement.
– Tu as raison Laurent. La rançon, c’est la somme que l’on verse pour la délivrance de quelqu’un, et si la rançon n’est pas donnée par un parent milliardaire, par exemple, il arrive que l’on tue l’otage. Notre Seigneur a été Lui-même la rançon parce que personne ne pouvait payer le prix de nos âmes. Il a payé de Sa vie, pour que toi et moi nous soyons libres. Il S’est fait de son plein gré le prisonnier et l’esclave des hommes. Il S’est livré aux hommes qui Lui ont fait tout ce qu’ils ont voulu, afin de les affranchir. N’est-ce pas extraordinaire ?
– Oui Madou.
Il sait tout de nous en ce moment. Rien ne lui échappe, et même nous nous trouvons exactement au centre de son amour.
Tandis que Laurent réfléchissait intensément et que les pensées dansaient la sarabande dans sa tête, il s’écria soudain :
– Oh ! Madou, la résurrection !
– Quoi, la résurrection, mon chéri ?
– Mais, c’est là que le Prisonnier Jésus a été libéré ! Oui, libéré !
– En effet, Laurent, je n’aurais pas pu trouver de meilleure réponse. Elle ajouta :
– Les ennemis de Jésus n’ont jamais pu retrouver le corps de notre Seigneur. La puissance de Dieu a triomphé de la mort.
– Oh, quelle joie ! pas vrai, Madou l Il est maintenant le chef de tous les libérés, notre Sauveur ressuscité.
Ils entendirent l’escalier craquer. Jane – ils avaient appris le nom de la femme brune – entra avec le petit déjeuner, suivie de Jo, que Madou et Laurent saluèrent amicalement. Ce dernier ne put rester parce que la femme le congédia immédiatement.

Elle déposa le plateau sur la table, avec un regard chargé d’hostilité mêlée d’une certaine crainte, parce que Madou l’inquiétait. Elle se préparait à partir sans commentaires, lorsque cette dernière l’interpella :
– Voulez-vous avoir l’amabilité de m’envoyer Bernard, votre chef ?
– Oh ! mais si vous croyez qu’on le dérange comme ça !
– Il va bien falloir, parce que c’est très important.
– S’rait-y pas un d’vos tours… Faites gaffe, y s’laisse pas embobiner facilement. C’est un coriace, le chef !
– Je n’ai pas l’intention de le tromper en quoi que ce soit.
– Et à moi, vous pouvez pas me dire ?
– Je le pourrais, mais c’est avec le responsable du gang que je désire m’entretenir.
La femme dut être impressionnée .par le langage de Madou. Elle se retira en disant :
– Bon. J’vas lui dire, seulement, ça va le mettre en colère.
– Colère ou pas, il doit venir. Je vous le répète, c’est très important.
Après son départ, Laurent s’inquiéta :
– Qu’est-ce que tu vas lui dire ?
– Je vais lui parler de mon diabète, tu es au courant n’est-ce pas ?
– Oui Madou. Je sais que tu dois manger souvent et c’est pour ça que tu fais des petites réserves. Je sais aussi qu’il te faut ton médicament, mais tu m’as dit hier soir que tu en avais.
– Laurent, tu es un assez grand garçon pour supporter la vérité, et nous ne pouvons rien nous cacher puisque nous vivons ensemble minute après minute: il ne me reste qu’une seule piqûre.
– Oh ! Madou…
– Mon chéri, j’aurais voulu t’éviter ça. Est-ce que je peux te demander de te montrer courageux ?
– Oui, tu le peux, fit-il, avec un sanglot stoppé quelque part dans sa poitrine.
– En un sens, je suis fière de toi, affirma Madou. Beaucoup de garçons, à ta place auraient déjà craqué, mais notre Seigneur est le Dieu Tout-Puissant, et Il t’a magnifiquement soutenu.
Le moral de Laurent remonta d’un cran. Il s’enquit :
– Combien de temps vas-tu tenir ?
– Je me suis fait une piqûre tout à l’heure. Si tout va bien, je me ferai la dernière le plus tard possible, vers cinq ou six heures.
– Et après ?
– Après… Il peut arriver des tas de choses aujourd’hui. Premièrement, est-ce que tu te figures que le Ciel va rester muet ? Je suis sûre que des prières sont montées de partout vers notre grand Dieu. Nous avons des amis loin à la ronde, ils se seront passé le mot. Deuxièmement, est-ce que tu crois que la police reste les bras croisés ?
– Ça non !
– Alors courage, fiston ! Quand Bernard sera là, mon plan est de lui faire peur. Mais toi, tu ne t’inquiètes de rien, d’accord ?
– D’accord.
Bien qu’il fît preuve de courage, Madou sentait que son jeune compagnon perdait pied ; elle le devinait dans la lueur du regard, dans l’intonation de la voix et même dans ses silences.
Bernard fit irruption brutalement, le revolver sanglé au niveau de l’aisselle, comme dans les films policiers. Il voulait impressionner, inspirer de la frayeur.
– Qu’est-ce que vous me voulez encore ? fit-il, sans ambages.
– Avez-vous entendu parler du coma des diabétiques ?
– Ouais, et alors ?
– Vous voyez ces seringues ? L’une est utilisée, je l’ai gardée pour vous la montrer. Ensuite, je la jetterai. Je vais me faire ma dernière piqûre dans la journée. Si je ne peux plus m’en faire d’autres, c’est le coma.
– Mon œil ! Une mise en scène, tout ça !
– Parce que vous croyez que je me promène avec de l’insuline, sans raison ? D’ailleurs, voici ma carte de diabétique, avec indication du traitement à vie. Tenez, lisez !
Elle lui mit la carte sous les yeux.
– Je l’ai toujours sur moi. Si je tombe dans le coma, hors de ma maison, l’hôpital sait à quoi s’en tenir.
Son regard noir et dur scrutait Madou, mais le grand costaud perdait son assurance. ll garda la carte de Madou, prit la seringue périmée et grogna :
– J’vais m’débrouiller.
– Vous débrouiller ? Sous la menace de votre joujou, ajouta Madou en pointant du doigt le revolver.
– La ferme ! hurla-t-il, en claquant la porte rageusement.
Bien que sa hargne sautât aux yeux et qu’il ne fût pas prudent de l’exciter, Madou le rappela :
– Hé, jeune homme, encore un mot : je me suis permise d’entrouvrir la fenêtre. Il me faut de l’air. Beaucoup d’air. Vous vous en doutez.
– Ouais ! Mais ne vous amusez pas à montrer votre bobine ! C’est compris !
– Entendu. Je joue le jeu.
Elle posa ses mains sur les épaules de Laurent et lui expliqua :
– Tout diabétique court le risque d’un coma, je n’ai pas menti. Mais, je ne lui ai pas dit qu’en huit ans de traitement je n’ai pas eu un seul malaise. Je n’en ai eu qu’une seule fois, avant d’être allée à l’hôpital et d’avoir appris à me soigner moi-même.
– Et maintenant, comment te sens-tu ?
– Bien, mon garçon. En tout cas, s’il avait l’intention de me laisser mourir, il n’aurait pas pris la carte et la seringue pour essayer de se procurer le médicament.
– Oh ! je n’y avais pas pensé ! C’est bon signe, ça !
– Bien sûr ! Et maintenant, déjeunons. Après, nous ressortirons notre liste de cantiques. Nous nous ferons grand bien en lisant un passage tiré des Saintes Écritures. Puis, nous reparlerons avec le Prisonnier retourné au ciel.
– D’accord Madou. Il me semble que j’ai quand même faim.
En vérité, après une si longue nuit sans sommeil, Madou ne se sentait pas très bien. Elle aurait souhaité rester allongée, les yeux fermés, dans le calme et la pénombre, sans être obligée de parler. Mais il fallait soutenir le moral du garçon et elle ne se plaignit de rien.
Au dehors, la nature envahie d’une luminosité nacrée chantait la gloire du Créateur. Une belle prairie d’un vert limpide, comme un velours tout neuf, s’étendait au nord de la maison, tandis que devant, des insectes butinaient dans le millepertuis et qu’un tilleul exhalait son parfum.

Ch. 6. Une camionnette blanche aux rideaux marron

La police était toujours à la recherche d’une camionnette blanche aux rideaux marron. C’était un faible indice et les ravisseurs demeuraient silencieux. Ils ne réclamaient rien. Aucune rançon. Le commissaire, Monsieur Belmont, était convaincu qu’il s’agissait d’une prise d’otages inutile, et que dans peu de temps on allait peut-être retrouver Madou et Laurent quelque part dans la nature.
Claude et Nathalie Baudrimont, après s’être concertés, se sentirent le devoir d’apprendre à Monsieur Belmont que Madou était diabétique. Ils décidèrent de lancer un appel à la télévision, non pas demain, comme cela était prévu à l’origine, mais ce soir même aux informations de vingt heures. Ils savaient que Madou avait toujours sur elle une réserve d’insuline pour une durée de quarante-huit heures, cependant ils préféraient ne plus attendre, pour le cas où elle n’aurait pas été assez prévoyante.
Ce serait Maman qui parlerait devant le petit écran. Papa, Monsieur Belmont et elle allaient rédiger le texte de l’appel.
Maman était redevenue calme. Certes, fatiguée, triste, mais calme ; à cause de sa vie remise en règle avec le Seigneur Jésus. Claude et Nathalie se sentaient à l’unisson. Le pardon de Christ avait rétabli une chaleureuse harmonie entre eux.
Monsieur Belmont se demanda, bien que ce fût peu probable, s’il n’y avait pas un lien entre leur recherche antérieure d’une filière de stupéfiants au lycée et le hold-up à la banque.
Pour l’instant, à l’exception d’un seul qu’on avait gentiment congédié, les journalistes n’avaient pas encore envahi la maison. Dans l’ensemble ils avaient respecté le délai de quarante-huit heures qui avait été demandé la veille.
Vers dix heures trente, Nadège sortit de sa léthargie. Le docteur s’entretint avec elle, seul à seule. Il n’obtint guère de renseignements, sinon la confirmation du fait qu’elle avait fait usage de stupéfiants – du hasch – le jour précédent, et que cette habitude remontait à peu près à deux mois. Il la gronda d’importance :
– En me cachant que tu t’étais shootée (Se shooter : se faire une injection de drogue), j’aurais pu te tuer ! Est-ce que tu te rends compte ?
– Je ne me suis jamais piquée ! Jamais !
– Alors, et la poudre ?
– Je devais la remettre à une fille. On me l’a donnée pour elle.
– Félicitations ! Tu es devenue passeur de drogue, maintenant ! Tes parents n’ont pas assez de souci comme ça avec ce qui arrive à Laurent ?
– Non ! Mais non !
– Comment, non ?
– Je vous en supplie, croyez-moi, c’était la première fois !
– Première fois ou pas, il va falloir que tu me révèles le nom du type qui te l’a passée et celui de ton amie.
– Jamais !
Malgré l’engourdissement du cerveau de Nadège, le docteur se heurta à un silence farouche. Elle ne donna aucun nom. Il lui confirma qu’il restait son ami, puisqu’il l’avait connue depuis son enfance. Mais en fermant la porte, il assura tranquillement : « Sais-tu qu’il est de mon devoir de le signaler à la police. Alors, réfléchis, ma fille ».
Pâle, la bouche entrouverte, les yeux agrandis d’effroi, elle resta sans voix et prête à défaillir. Nadège entendit ses pas décroître dans l’escalier, mais elle ne fit pas un geste pour le rappeler. Elle était pitoyable et l’image même de la détresse. Convaincue que Papa et Maman avaient découvert beaucoup de choses, elle n’osait pas les affronter. Papa monta avec le plateau du petit déjeuner, il l’embrassa comme si rien ne s’était passé.
– Ma chérie, tu vas déjeuner. Il le faut, je te le demande. D’accord ?
Déprimée et abattue, elle n’avait même pas l’énergie de répondre. Elle se contenta d’un signe de tête.
– Quand tu auras terminé, tu prendras une douche, cela te fera grand bien; ensuite tu descendras près de nous. Je crois que nous avons beaucoup de choses à nous dire.
Claude éprouvait une grande compassion envers sa fille qu’il devinait en proie à d’incroyables tourments. Il s’approcha d’elle et affirma d’une façon claire : « Nadège, je n’aime pas ce que tu as fait, mais toi, je t’aime » et il lui ouvrit ses bras. Nadège s’y précipita et pleura comme jamais de sa vie elle ne l’avait fait. Elle versa des larmes à n’en plus finir. Savoir au moins que Papa l’aimait encore, cela faisait partie des choses impossibles à comprendre. Quand elle put recommencer à s’exprimer, et cela prit du temps, elle demanda :
– Comment va Maman ?
– Elle réagit assez bien, étant donné la situation.
– Et pas de nouvelles de Laurent ?
– Aucune, fit-il, en lui caressant les cheveux.
Elle pensa à tout le mal qu’elle avait fait à son frère. Brisée de chagrin, elle soupira :
– Oh, si tu savais…
– Certainement, j’aimerais savoir, même si c’est très dur à dire.
Mais plus tard Papa proposa :
– Tu nous rejoindras quand tu auras déjeuné et pris un bon bain. Pas avant.
Elle murmura avec angoisse :
– J’ai peur.
– Ça se comprend, répliqua Papa en la quittant. Comment Papa pouvait-il comprendre ? Il ne savait pas tout.

La matinée touchait à sa fin. Claudine était venue rendre visite à celle qu’elle considérait toujours comme son amie.
Nadège, gênée, descendit vers le trio. Dans la pièce contiguë, Monsieur Denis assurait sa surveillance, recevait et donnait des coups de téléphone. Nadège pétrifiée, l’inquiétude au fond des yeux, les observa tous. Elle avançait lentement, prudemment, muette, privée de tout élan. Elle ne pleurait pas, mais elle était habitée de honte. Maman avait envie de lui dire une parole quelconque, même ordinaire, mais elle était encore bouleversée par la sombre et récente découverte que Nadège se droguait. Ils étaient là, quatre cœurs malheureux et étreints.
Ce fut Claudine qui dégela la situation en se levant et en passant un bras amical sur l’épaule de Nadège. Elle lui sourit et la pression de sa main lui exprima comme elle l’aimait. Nadège dit enfin :
– Papa, Maman, c’est terrible !
– Oui, beaucoup de choses terribles ont lieu dans cette maison, confirma Nathalie.
– Oh ! Laurent ! Je lui ai fait tellement de mal !
– Tant que ça ! s’étonna Maman qui avait vécu en dehors des tracasseries que Nadège avait infligées à son frère.
– Je croyais que vous alliez constamment me le citer en exemple parce qu’il s’était converti, et ça me mettait en colère. Alors, je lui en ai fait voir !
– Vraiment Nadège, avons-nous agi de cette manière-là ? As-tu découvert la moindre différence dans notre attitude entre ton frère et toi ? s’enquit Papa.
Elle gémit un « non » désespéré.
Claudine intervint :
– Il donnait une explication à cela. Il nous a dit : « A travers moi, Nadège voit le Seigneur Jésus, et ça l’agace. Mais Madou m’a conseillé de supporter ». Laurent est en souci pour toi, Nadège.
– Ah ! je croyais que c’était de moi qu’il se souciait ! s’exclama Maman.
– En réalité, c’était de vous deux. Comme il ne voulait pas accabler Monsieur Baudrimont, il est venu prier chez nous.
– Est-ce qu’il y a longtemps qu’il t’a parlé ? s’alarma Nadège.
– Avant-hier, quand il revenait de son entraînement de foot.
Les deux amies se fixèrent, et Nadège sut immédiatement ce qui avait accablé son frère.
Monsieur Denis frappa et entra :
– Nous avons un autre renseignement sur la camionnette blanche aux rideaux marron, lança-t-il à la ronde.
Elle est immatriculée dans le Loiret. Quelqu’un a retenu seulement la fin du numéro.
– Quelqu’un ? s’étonna Papa.
– Oui, l’un des deux retraités qui se trouvaient à la terrasse du bar.
– Pourquoi ne l’a-t-il pas dit plus tôt ?
– Premièrement, nous avons eu de la peine à le retrouver. Deuxièmement, c’est un homme âgé, il ne pensait pas que c’était important. Mais vous, ici, ça ne vous dit rien? insista-t-il.
– Non, répondit Claude.
– Et vous, Mademoiselle ? fit-il, en regardant Nadège.
– Non.
– Nous ne connaissons personne dans le Loiret, ajouta Maman, et peut-être qu’il s’agit d’un faux numéro.
Monsieur Denis se retira sans remarquer que Claudine avait pâli. Comme elle était une amie en visite, il ne l’avait pas interrogée.
Nadège ne s’était pas assise. Appuyée debout contre la crédence, elle ne se décidait pas à s’asseoir en leur compagnie. Elle se sentait « en dehors » d’eux.
Ils devinrent tous silencieux. Chacun avec « son silence à soi ». Maman, c’était le silence d’un abattement raisonnable. Papa, le silence de la foi et de la compassion. Nadège, le silence de l’angoisse. Claudine, le silence « d’une tempête sous un crâne». Cette dernière ne s’adonna pas à une longue réflexion. Elle sut qu’elle devait parler.
– Il se pourrait que je sois au courant de quelque chose, articula-t-elle avec précaution. Il me semble que je ne dois pas rester la bouche fermée.
– Oui Claudine, acquiesça Maman, il vaut mieux que tu dises ce que tu sais.
– Qu’est-ce que tu peux donc savoir ? marmonna Nadège incrédule.
– Peut-être qu’il n’existe qu’une chance sur cent pour qu’il s’agisse de la même voiture, mais je connais une camionnette blanche aux rideaux marron, et immatriculée dans le Loiret.
– Non ! s’exclama Nadège.
– Oh ! c’est vrai ! Vous avez une maisonnette là-bas, à Chevillenay, enchaîna Papa.
– Exactement. J’ai parfois vu la camionnette en question chez une personne de ce village, à cinq cents mètres de notre habitation. Elle s’appelle Raymonde Laire. Mais ces derniers temps, c’est son frère que j’ai rencontré par ici, dans notre contrée, au volant de la camionnette.
Nadège suivait les explications de Claudine, anéantie par ses propres soucis, mais intéressée parce qu’elle souhaitait tellement qu’on retrouve son frère, ce frère qu’elle avait tourmenté. Les détails que Claudine donnait ne semblaient pas la concerner.
– Nadège, pardonne-moi, annonça Claudine gravement, mes paroles vont te faire mal. Mais le frère de Raymonde s’appelle Marcel Lemercier !
Nadège, livide, émit une clameur déchirante, presque inhumaine. Elle tourna le dos à sa famille, posa violemment son coude gauche sur le meuble contre lequel elle était appuyée précédemment. Elle enfouit sa tête dans le pli de son coude, et de sa main droite, elle donna de grands coups de poing sur le meuble. D’une voix rauque et désespérée elle hurla : « Il s’est vengé ! Il s’est vengé ! » Puis de profonds sanglots commencèrent à secouer son corps. Dans le silence du salon, seul le tic-tac d’une horloge accompagna les pleurs de l’adolescente. Claude, Nathalie, Claudine, personne ne chercha pendant un long moment, à essayer d’enrayer cette débâcle de larmes. Puis, papa proposa :
– Viens près de nous, Nadège, ta place est avec nous.
– J’ai trop honte pour vous regarder.
Maman l’encouragea :
– Ma chérie, même si tu es allée très loin dans ce que tu as fait, maintenant, il faut réparer les dégâts. Le mieux serait de tout partager ensemble pour que nous trouvions la réponse.
Nadège alors se retourna vivement et hoqueta :
– Quelle réponse ! Vous ne comprenez donc pas ! Madou, Laurent, c’est moi qui les ai livrés à ces… ces truands !
– Quoi qu’il en soit, tu es des nôtres, et nous allons porter la peine avec toi, affirma papa.
Maman se leva avec tendresse et décision. Elle mit une main sur l’épaule de sa fille et la dirigea fermement vers un fauteuil. Cette initiative irrita Nadège. Elle cria :
– D’abord, toi, tu n’étais jamais là quand on avait besoin de toi ! Entre ton ordinateur et ton boulot, il n’y avait personne !
– Je sais Nadège, c’est un problème que j’ai mis en règle avec le Seigneur. Maintenant, je te le promets, les choses vont changer.
– Oh ! tu dis ça parce qu’on est tous dans le pétrin (Pétrin : malheur) !
Papa intervint :
– S’il te plaît, Nadège, crois-tu que ce soit le moment d’accabler ta maman ? Ne crois-tu pas que notre chagrin est de taille ? N’y ajoute rien.
Elle s’énerva de nouveau :
– Oh ! je ne sais plus ce que je dis !
– Et tu as peur, ma chérie. Je vois de la peur dans tes yeux, ajouta Nathalie.
– Oui Nadège, maman a raison. Ce terrible danger que tu redoutes, chez toi, cela se transforme en cris, ou bien, tu accables les autres de tes reproches. Ce n’est pas la meilleure solution.
Nadège leur inspirait une grande compassion à tous les trois. Claudine assura :
– L’important, c’est Madou et Laurent. Laissons les autres choses de côté, même nos peurs.
– Tout à fait. Voilà ce que je propose, enchaîna Nathalie. En premier, toi Claudine, tu vas continuer l’explication que nous avons interrompue, au sujet de la camionnette. Ensuite, Nadège, si tu veux bien nous faire confiance, parle-nous encore de toi.
Claude était encouragé de voir sa femme orienter les événements. « Elle redevient comme autrefois », pensa-t-il.
Nadège se contenta d’un signe de tête.
– Il me semble que je n’ai pas grand-chose à ajouter, dit Claudine, sinon que Marcel Lemercier est le cousin d’Étienne Jonquière, un gars de notre lycée.
– Ce Marcel Lemercier, est-ce qu’il te connaît ? Est-ce qu’il t’a remarquée à Chevillenay ? demanda Claude.
– Cela m’étonnerait. Il ne vient que quand sa sœur l’invite, ou bien, il passe à l’improviste, je suppose. Moi, je l’ai remarqué à cause d’Étienne, mais lui n’avait aucune raison de s’intéresser à moi.
– Malheureusement, c’est à moi qu’il s’intéresse, gémit Nadège.
– Peut-être que tu dois commencer par le commencement, l’encouragea Claudine.
– J’ai fumé du hasch, dit Nadège, mais ça s’est arrêté là. Papa, maman, je ne me suis jamais piquée, et je n’ai jamais touché à une drogue dure, je vous le promets.
– Et ce qu’on a trouvé dans ton sac ? s’enquit papa avec sérieux.
– O.K. Claudine a raison, il faut commencer par le commencement.
– Courage, ma vieille, approuva Claudine, en lui tendant quelques « kleenex », parce que les larmes et les explications s’intercalaient.
– Cet hiver, j’ai commencé à sortir avec Étienne. C’était sans gravité, bien que cet Étienne fournisse du haschisch à quelques-uns au lycée. Je ne le savais pas et je ne me méfiais pas. Très vite il m’a présentée à son cousin… Claudine, s’il-te-plait, décris-leur Marcel Lemercier, balbutia-t-elle.
– Il s’agit d’un jeune homme de vingt-cinq ans, à peu près. C’est un beau garçon, très sûr de lui. Je suis certaine qu’il t’a impressionnée, Nadège.
– Oui, c’est ça, il a su me parler. Mais en même temps, dès le début, j’en ai eu un peu peur.
– Nadège, fit remarquer papa, en essayant de ne pas heurter sa fille, à quel moment donc avaient lieu vos rencontres ? Tu n’es jamais rentrée en retard. Le mardi, tu as ta leçon de piano. Le mercredi, le G.B.L. Ta vie semble bien réglée ?
– Je vous ai menti, murmura-t-elle lamentablement. Le G.B.L., je n’y vais plus.
– Depuis quand ?
– Depuis la rentrée.
– Depuis si longtemps ! s’exclama papa, et toi Claudine, tu ne nous as rien dit !
– C’était délicat, Monsieur Baudrimont, Nadège est mon amie. Je me suis souvent tourmentée à ce sujet.
– Et vous ne vous rencontriez qu’à l’heure du G.B.L., ce Marcel et toi ?
– Non, je séchais des cours… S’il-vous-plaît, ne me questionnez plus. Je vais tout vous dire.
Elle recommença à verser des larmes. Papa lui prit une main et ne la lâcha plus.
– Je l’aimais et je l’aime encore beaucoup. Pourtant, il ne faut plus, ça m’apprendra.
Papa pressa plus fortement sa main. Cette pression signifiait : « Continue, va, même si c’est difficile ».
– Nous nous rencontrions au café d’Allorne avec toute une bande. J’ai pris l’habitude de fumer des cigarettes ordinaires, puis, pour s’amuser, à mon insu, un jour ils m’ont fait fumer du hasch. Ils disaient que c’était pour rire.
Claudine l’interrompit :
– Savais-tu que je connaissais Marcel, et que sa réputation à Chevillenay est déplorable ?
– Non, je l’ignorais totalement.
– Sa sœur a honte de lui. Elle a commis l’erreur de l’inviter plusieurs fois et maintenant elle le regrette. Il s’est fait évacuer de l’unique café du village.
– Cet hiver je lui ai parlé de ma famille, reprit Nadège. Je pensais que je pouvais peut-être vous le présenter. Il disait que j’étais trop jeune, que c’était mieux d’attendre. Puis, avec le temps, j’ai compris qu’il vous détestait parce qu’il déteste les riches et les gens bien.
– Ah s’exclama maman, il nous classe parmi les riches ?
– Oui. Il paraît. Au cours de nos rencontres je lui ai parlé de Laurent et de Madou… aussi des mercredis à la banque. Il me faisait parler. Je disais n’importe quoi. Tout cela me semblait sans importance, et pourtant c’était grave.
Nadège regarda ses parents, elle refoula quelques sanglots et demanda :
– Papa, tu as dit que tu n’aimais pas ce que j’avais fait, mais que tu continuais de m’aimer, moi ?
– Oui, rien n’est changé, assura papa.
– C’est tout à fait ma manière de voir les choses, ajouta maman.
– Vous êtes chics, tous les deux.
– Alors, maintenant, je suis sûre qu’il y a une relation entre la prise d’otages et Marcel Lemercier, affirma Claudine.
– Maman, c’est une vengeance ! Il faut faire vite, très vite !

– Une vengeance, répéta maman. C’est pour cela qu’ils gardent les otages.
– Une vengeance contre la société, contre les riches, dit papa, mais ce qu’il ignore totalement, c’est que le Seigneur Jésus veille sur les nôtres, Il en prend soin comme de la prunelle de Son œil.
– Je vais continuer, dit Nadège, même si j’ai peur pour nous tous. Lundi, j’ai retrouvé Marcel au café d’Allorne. Il m’a confié deux sachets de drogue afin que je les remette à une certaine Martine Derain, dont il m’a donné l’adresse. D’abord, j’ai refusé. J’ai repoussé les sachets, mais il les a mis de force dans mon sac. Il m’a menacée. Il m’a dit : « Si tu ne les remets pas demain soir au plus tard à Martine, je le saurai. Elle m’avertit toujours en moins d’une heure. Il y a un code entre nous ».
– Cette Martine, tu la connais ? s’enquit maman.
– Mais non, pas du tout ! De plus elle habite à l’autre bout de Lucène. Mardi après-midi, donc avant-hier, il y a eu la fameuse scène à la terrasse du café d’Allorne. C’est là que notre Laurent m’a vue. Ce jour-là, je n’ai pas rencontré Marcel, mais son cousin Étienne était là. Il m’a demandé :
– As-tu toujours la camelote ?
Je lui ai répondu :
– Oui, je vais la porter ce soir. Il a ajouté :
– Fais gaffe, Le Marcel ne plaisante pas sur ce sujet-là. Il est du genre pointilleux. Moi, c’est fini le lycée. Je ne reviens plus en septembre. Je vais monter une affaire avec lui.
Nadège observa encore ses parents. Elle avait l’air si misérable.
– Papa, maman, j’ai peur pour moi, et j’ai peur pour vous qui n’avez rien fait, parce que votre nom va être mêlé à une sale histoire.
– Ça se pourrait, murmura maman lentement ; oui, c’est même probable. Nous voulons nous en tenir à ce que nous t’avons promis, c’est-à-dire de continuer à t’aimer malgré tout.
– Merci, balbutia Nadège.
– Et je n’ai pas été un vrai soutien pour toi. Je te demande pardon, Nadège. J’aimerais tant que nous nous serrions les coudes à l’avenir.
Papa, qui profitait toujours des circonstances pour diriger les pensées de chacun vers le ciel, affirma :
– Quand le Seigneur Jésus s’est livré volontairement, sur la Croix, Il est devenu péché pour nous. Le Fils de Dieu, Lui, le Juste, a été couvert de toutes mes fautes, il a payé pour moi. Sa mort a apaisé la colère de Dieu et cela me suffit. Quelqu’un a dit : « Si le sang de Christ suffit pour Dieu, il suffit pour moi ». Toi et moi, nous étions dans le même bateau au sujet du péché. Nadège ! je t’aime. Pas aussi bien que Notre Père céleste, parce que Son amour a Lui est parfait et que Sa bonté est incompréhensible. Depuis que, petit bébé, tu as poussé ton premier cri, il ne s’est pas passé un seul jour sans que je prie pour toi. Ce n’est pas aujourd’hui que nous allons te laisser tomber, même si notre nom est sali par toute cette affaire.
Les larmes vinrent aux yeux de Claudine. Quels parents super ! pensa-t-elle. Puis, elle murmura :
– Comment pouvez-vous nous encourager pareillement, alors que vous ne savez rien de votre cher Laurent ?
– Claudine, il n’y a aucune ressource en moi. La force me vient de plus haut.
Nadège était résolue à poursuivre.
– Je continue, fit-elle encore une fois. Avant-hier soir, je suis allée chez Martine Derain. J’ai sonné, appelé, il n’y avait personne. Alors, j’ai frappé à la porte de la voisine.
Elle m’a dit : « Mademoiselle Derain vient d’être transportée d’urgence à l’hôpital pour une crise d’appendicite. A l’heure qu’il est, elle est sans doute en salle d’opération ».
Nadège sortit un papier froissé qu’elle tendit à ses parents.
– Vous voyez, ça, c’est l’adresse de la personne en question. Je ne vous mens pas.
– On te croit, Nadège, assura Maman.
– Ensuite, avant-hier soir, j’ai essayé de téléphoner à Marcel et à Étienne. Personne !
– Ce Marcel ne sait sans doute pas que Martine a été opérée, réfléchit Claudine, elle ne l’a pas contacté, donc, il a supposé que tu n’avais pas remis la marchandise.
– Comment aurait-elle pu le contacter, puisqu’il n’était pas là ?
– Oh, elle a sans doute un autre numéro de téléphone. Souviens-toi, il a parlé d’un code entre eux.
Nadège pâlit davantage.
– C’est vrai ! Je n’y avais pas songé. Hier matin j’ai recommencé à appeler Marcel et Étienne. Personne ! C’était comme s’ils s’étaient volatilisés dans la nature. Et puis, hier après-midi, le hold-up. Voilà…
– Eh bien, le bilan n’est pas gai, mais les choses deviennent plus claires, dit Papa.
Claudine remarqua :
– Nadège, je crois qu’on a voulu te mettre dans une situation terrible.
– Oui, j’en suis sûre. Et mon frère, est-ce que ce n’est pas plus terrible pour lui ?
– Pas de doute, soupira Maman, mais maintenant, quoi qu’il en soit, nous ne pouvons pas garder pour nous ce que nous savons.
– Je suis prête à parler avec le commissaire, acquiesça Nadège courageusement.
Puis elle regarda son père, et demanda avec une certaine crainte :
– Papa, où sont les sachets ?
– Le docteur les a emportés. Je vais lui téléphoner. Serais-tu d’accord, Nadège, qu’il assiste à notre entretien avec le commissaire ? Il aide le directeur du lycée à remonter une filière probable de la drogue.
– Oui, et c’est un ami. La preuve, il m’a passé un « bon savon ».
Papa trouva le moyen de plaisanter.
– Ah ! c’est à cela que tu reconnais tes amis ?
– J’ai le visage et le front brûlants, et j’ai tellement mal à la tête.
– Ce n’est pas étonnant, admit Maman. Est-ce que tu veux un comprimé d’aspirine ?
– Oui, merci.
Nadège s’en fut à la salle de bains, tandis que Papa alla téléphoner. Nathalie en profita pour dire à Claudine :
– Merci de ton message de la nuit dernière, Claudine. Tu diras aux amis que je suis d’accord avec « la joie du salut ».
Claudine l’embrassa spontanément.
– J’ai eu la tête et le cœur si durs, Claudine. Il nous faut ce grand malheur pour que je comprenne à quel point j’ai aimé faire ma volonté plutôt que celle du Seigneur.
Lorsqu’ils furent réunis, ils demandèrent au commissaire de les rejoindre au salon.

Chapitre 7. Une évasion téméraire

L’annonce de la maladie de Madou avait provoqué un mouvement de panique parmi les complices du rez-de-chaussée.
Laurent et son amie, occupés par le petit déjeuner ne prêtèrent aucune attention à leurs débats bruyants. Laurent fit remarquer :
– J’entends une moto qui démarre.
Il se précipita vers la fenêtre et regarda derrière le rideau.
– C’est le Marcel qui part.
– Il va peut-être à la pharmacie, mais on ne lui délivrera pas le médicament.
– Qu’est-ce que tu vas devenir, alors ?
– Fiston, as-tu oublié notre grand Gardien ? Il est le Tout-Puissant !
– Heureusement que tu me le rappelles constamment.
– Je suis là pour ça, mon garçon.
Il approfondit cette remarque :
– Ben oui… s’ils m’avaient enlevé tout seul, tu te rends compte…
Le silence retomba entre eux. Laurent reprit :
– Madou, on a l’impression que Bernard, avec sa grosse voix et son allure costaud est le plus terrible de tous, mais Marcel me fait plus peur que les autres. Il m’a bousculé méchamment dans la camionnette. Et puis, son expression « en-dessous » est pleine de colère.
– Moi aussi je l’ai remarqué. Ne regarde pas à eux, regarde plus haut, mon chéri. Te souviens-tu du récit de l’apôtre Pierre, lorsqu’il voulut marcher sur les eaux ?
– Oui, je m’en souviens.
– Sais-tu à quel moment il s’est enfoncé dans l’eau ?
– Non ?
– Quand il n’a plus regardé à Jésus. Il n’a vu que les vagues menaçantes. Chaque fois que tu regardes à notre situation, aux hommes qui nous retiennent prisonniers, c’est comme si tu te laissais engloutir par les vagues. Fixe le Seigneur Jésus, mon garçon. Fixe-le à tout prix et nous ne coulerons pas.
Il murmura :
– Merci Madou. Il l’entoura de ses bras, en quête d’affection.
Madou se sentait lasse et nauséeuse. D’habitude, sa nourriture était légère et adaptée à sa maladie. Il n’était pas question de quémander un régime alimentaire à ses gardiens, ils avaient prouvé qu’ils étaient des brutes sans cœur. Les émotions, la fatigue commençaient à user sa résistance. Cependant, les otages eurent un agréable moment de lecture biblique, de prière et de chant de cantiques, à la grande stupéfaction de leurs ravisseurs qui en entendirent les échos.
Marcel revint et remonta à l’étage sans enthousiasme.
– Vous n’auriez pas une vieille ordonnance, des fois ? demanda-t-il, maussade.
– Si. Par précaution, j’en ai toujours une dans mon sac. Si je dois être hospitalisée brusquement, l’hôpital est tout de suite informé des dosages.
Madou lui tendit l’acte médical. Il grogna :
– Bon, ça va, merci. Et il repartit. Mais, lorsqu’il fut sur le palier, il lança à l’intention de Laurent :
– Et toi, tu te tiens tranquille, sale fils de bourgeois !
Puis, il claqua la porte violemment.
Madou et Laurent s’observèrent ébahis.
– Les vagues, Laurent, ne regarde pas les vagues, fixe Jésus.
– Ça, il faut, sinon…
– Écoute Laurent, avant de t’installer à dessiner ou à lire, pour t’occuper, je t’autorise à « explorer » l’endroit où nous sommes. Tu pourrais peut-être découvrir des choses intéressantes.
– Bonne idée.
– Surtout, prends ton temps. Hier, nous étions sous le choc, nous ne pensions pas à bouger. Aujourd’hui, il faut avoir l’esprit inventif. Si tu trouvais un scrabble, par exemple, nous pourrions y jouer.

Madou avait observé qu’ils étaient les hôtes forcés d’une assez belle demeure. Ils occupaient une grande chambre communiquant avec une petite pièce dont la fenêtre donnait sur l’arrière de la maison. Ils disposaient en outre, d’une grande salle de bains, de W.C. et d’un cabinet de débarras. Étant enfermés à clef, ils ignoraient si leur étage comprenait d’autres chambres.
La pièce contiguë intriguait le garçon. Elle était cependant très ordinaire. Il y avait un lit d’une personne, un bureau, une chaise et une petite armoire. Il ouvrit l’armoire qui était garnie de linge de maison et de vêtements d’été. La pile de draps lui suggéra une idée folle : celle d’en nouer quelques-uns et de se sauver par la fenêtre arrière. Il se pencha par ladite fenêtre et observa qu’il y avait peu d’ouvertures de ce côté-là de la maison ; donc, s’il décidait de s’enfuir, on ne le verrait pas. L’arrière de la maison donnait sur des champs, des taillis et un bois. En courant vite, il se dissimulerait dans la verdure, et plus loin, il trouverait sûrement des habitations. A l’école, en athlétisme, il était agile comme un écureuil et grimpait à la corde avec une souplesse inouïe. Ici, en y regardant bien, le sol herbeux ne paraissait pas si loin. Il fallait surtout faire des nœuds très solides.
– Que fais-tu Laurent ? Je ne t’entends plus, demanda Madou.
– Je viens d’avoir une idée, répondit-il, très excité.
– Ah ! une bonne, j’espère ?
– Eh bien, il y a des draps dans une armoire, ici.
– Ce n’est pas extraordinaire. Les draps, ça se range dans une armoire.
Avec précipitation, les mots se bousculant à un rythme accéléré, Laurent expliqua :
– Madou, à l’école, je suis l’un des meilleurs en sport. Je grimpe à la corde lisse ou à nœuds comme un chimpanzé. On pourrait nouer des draps et je pourrais me sauver par la fenêtre de derrière. Je courrai à travers les champs et puis j’irai à la police.
Il se préparait à entendre une exclamation d’horreur de Madou, une interdiction formelle de sa part. Au lieu de cela, elle le fixa avec bonté, et lui, la bouche entrouverte, les yeux agrandis d’une interrogation anxieuse, attendait la réplique de son amie. Il se demanda ce qu’elle pensait.
Il savait que les grand-mamans ne s’associent pas nécessairement aux imaginations des enfants.
– Ce serait une chose à envisager lorsque tout sera perdu, assura-t-elle lentement, quand il ne nous restera plus que cela pour sauver ta vie.
Étonné, il s’exclama :
– Alors, tu n’es pas contre ?
– Je ne suis pas vraiment « pour ». Seulement, il se pourrait qu’à un moment donné, ce soit la bonne solution, on ne sait jamais. D’abord, laisse-moi aller voir cette fenêtre.
Sans bruit, Madou suivit Laurent.
– Effectivement, ce n’est pas trop haut.
– Et ils sont toujours occupés par ce qui se passe devant la maison.
– Tu as raison, dit Madou. On a l’impression qu’ils guettent l’arrivée de quelqu’un.
– Oh ! de la police.
– Tiens ! affirma Laurent d’un air entendu.
– Écoute-moi bien, Laurent, je te parle comme une mamie un peu folle, mais je vais t’aider à nouer des draps ensemble. Je vais les choisir et m’assurer que les nœuds sont solides. J’ai vu que la barre d’appui de la fenêtre était résistante.
– Tu sais que tu es plutôt une mamie super…
– Laisse-moi finir de t’expliquer. On va donc préparer les draps, puis on les dissimulera derrière une pile de linge.
– Et si quelqu’un monte à l’improviste pendant qu’on noue les draps ?
– On les cache en vitesse sous notre grand lit. Personne n’y verra rien. Mais Laurent, promets-moi que tu ne vas pas t’affoler ! Nous ne ferons cela que si nous y sommes réduits. Le Seigneur ne permettra pas que nous soyons imprudents.
– Non Madou, je te le promets.
Marcel n’était pas revenu. Madou se demanda pourquoi il était si long, et quelle sorte d’histoire il était contraint de raconter à un pharmacien inconnu, afin de lui extirper de l’insuline, à l’aide d’une ordonnance périmée.
Comme deux complices, l’un faisant le guet, l’autre s’acharnant à serrer des nœuds, ils s’adonnèrent à leur mystérieuse besogne.
Après ce travail, Madou sentit de nouveau « la tête lui tourner », et une grande fatigue s’emparer d’elle. Si elle était sûre que Laurent soit raisonnable, elle s’allongerait sur le lit. Dans un suprême effort de volonté elle décida d’attendre et se contenta du fauteuil. Elle ferma les yeux. Elle se demanda : « Que se passe-t-il, là-bas, à Lucène ? » Laurent roulait dans sa tête des pensées d’évasion, lorsque tout à coup, il s’écria :
– Non, Madou ! Je ne peux pas faire ça ! Si je me sauve et qu’ils te retrouvent toute seule, ils vont te tuer ! C’est sûr, ils vont te tuer !
– Et pourquoi sont-ils à la recherche d’un médicament qui m’aide à vivre ?
– Oh ! tout ça c’est compliqué, répliqua-t-il, songeur. Oui, d’un côté, ils cherchent ton médicament. D’un autre côté, si je me sauve, ça va les mettre dans une colère folle. Des gens furieux, avec un revolver, qu’est-ce qu’ils font ?
– Restons calmes, mon chéri. Pour l’instant, attendons. Il va sans doute se passer des événements dans les heures qui suivent.
– Ça se pourrait. Il y a les prières ! Et puis la police, ça fonctionne.
– Alors, bientôt, cette chambre sera vide de nous deux. Ils entendirent la grosse moto de Marcel. Furibond, il s’adressa à ses congénères.
– Vous vous rendez compte ! J’ai failli m’faire prendre comme un débutant !
Madou et Laurent tendirent l’oreille.
– Comment ça ? demanda Jane.
– J’avais raconté à la pharmacienne que Madame Tessier était en vacances et arrivait à la fin de son insuline. Quand je lui ai tendu l’ordonnance, elle a fait des façons. Une bourrique cette bonne femme-là ! Alors, elle a dit : « Je vais téléphoner au docteur … » J’l’ai pas laissée continuer. Je lui ai arraché l’ordonnance des mains.
– Toi, Bernard, le cerveau du groupe, tu n’as rien dit quand tu as vu l’ordonnance, hasarda Jo.
Il grommela :
– Hé, les gars, j’suis pas Napoléon Bonaparte pour penser à tout !
– Est-ce qu’elle a eu le temps de retenir le nom du docteur ?
– J’crois pas, à la vitesse où j’lui ai enlevé ça des mains !
– Espérons, ajouta Jo.
– Tu sais, la vieille là-haut, faudrait pl-être …
Marcel n’acheva pas sa phrase. Un voisin, un homme d’âge mûr arriva au beau milieu de la discussion. Ils ne l’avaient pas entendu.
– Salut Marcel ! J’ai aperçu votre moto, je me suis dit que la famille venait pour quelques jours ici.
– Non… non… répliqua Marcel précipitamment. Je suis simplement de passage avec des amis.
Madou se demanda si le chef avait eu le temps de dissimuler son revolver. L’homme insista :
– Votre sœur, Madame Raymonde n’est pas là ?
– Non, elle est en vacances en Espagne. Elle nous a prêté sa maison.
Marcel, lorsqu’il s’en donnait la peine, savait être aimable et courtois. C’était ce contrôle de lui-même et cette courtoisie qui avaient subjugué Nadège Baudrimont.
– Est-ce qu’il y a un service que je peux vous rendre, demanda-t-il poliment.
– D’habitude, votre sœur me prête sa tondeuse à gazon en fin de semaine. Mais comme l’herbe a poussé dru ces derniers jours, si vous me l’aviez prêtée aujourd’hui, j’en aurais été bien aise.
– Pas de problème, Monsieur. Savez-vous où ma sœur la range ?
– Oui, sous le hangar.
– Alors, je vous y accompagne.
Lorsqu’ils furent partis, Jane la brune, s’exclama soulagée :
– Ouf ! on l’a échappé belle !
Puis, ils pénétrèrent à l’intérieur de la maison et leurs conversations devinrent indistinctes. Laurent dit à Madou :
– Si la pharmacienne avait tout de même téléphoné au docteur ?
– Oui. Ils apprendraient où nous sommes.
Madou dit à Laurent :
– J’aimerais m’étendre sur le lit.
– Tu n’es pas trop mal, Madou ?

– Seulement fatiguée. Si je veux tenir le coup, il est raisonnable que je prenne du repos de temps en temps.
Comme le mot coma avait vivement impressionné Laurent, il pensa : « Elle a un malaise et elle ne veut pas me le dire pour que je ne me tracasse pas ». Il craignait la perspective de sentir Madou couchée, il aurait une impression d’affreuse solitude si elle cessait de se tenir vaillamment à ses côtés. Madou proposa :
– Pendant que je me reposerai, tu pourrais faire un dessin avec les couleurs qu’on nous a apportées. Je te propose aussi de lire le livre d’Esther.
– En entier ?
– Oui. Il n’est pas tellement long, et cela te passionnera dès le début. Tu réfléchiras à la raison pour laquelle Esther est devenue reine, à ce qu’elle a fait pour son peuple et à ce que Mardochée représentait pour elle. Je te poserai quelques questions et nous en parlerons ensemble. Si tu fais tout cela sans bruit, tu me rendras un grand service.
Laurent, malgré ses craintes au sujet de sa grande amie, joua le jeu et déclara presque gaiement :
– Oui, Madou. Je sens que ça va me plaire.
Cependant, deux choses accaparaient son esprit: la possibilité d’un coma et celle d’une fuite.
Laurent, alarmé, arrêta sa lecture et s’accroupit contre la fenêtre entrouverte. Il lui sembla important de ne rien perdre de leur conversation. Marcel demanda :
– La vieille, elle va tenir le coup combien de temps ?
Il entendit le téléphone. Bernard répondait, mais il ne pouvait rien saisir de la conversation. Peu lui importait. Il s’appliquait à lire ce que son amie lui avait indiqué, et Madou, la tête posée sur l’oreiller, fermait les yeux.
Au-dehors, l’été chantait sa chanson. La nature luxuriante et belle semblait inviter les humains à une harmonieuse allégresse.
Il s’écoula une vingtaine de minutes avant que Marcel ne revienne. Par courtoisie, et afin de continuer à effacer le moindre soupçon dans l’esprit du voisin, il avait accepté d’aller « boire un verre » chez lui. Madou s’était profondément endormie. Laurent l’observa avec une pointe d’inquiétude. Était-ce vraiment du sommeil ? Et si c’était le coma ?

– Tu en as mis du temps ! grogna Bernard lorsque Marcel fut de retour.
– Je n’ai pas pu m’en débarrasser facilement. J’aurais voulu t’y voir !
– Qu’est-ce qu’on en sait ! répliqua Jane. Il était neuf heures quarante-cinq. Bernard dit :
– On a eu un coup de fil. Étienne va quitter Lucène en moto dans une heure. A Étampes, il va récupérer la camionnette. Il sera ici vers onze heures trente. A ce moment-là, on décidera.
– Il faudrait plutôt décider maintenant, répliqua Marcel méchamment. Moi, j’ai une idée. Quand la camionnette arrive, on bande les yeux à la vieille, on la met dedans, et on la largue à cinquante kilomètres d’ici, devant une cabine téléphonique. Après, elle se débrouillera.
– Et pourquoi pas les deux ? protesta Jo. D’ailleurs, je me demande pourquoi on ne les libère pas ? Ils ne nous servent à rien ! A rien du tout ! Qu’on les dépose tous les deux devant une cabine téléphonique. Pas l’un sans l’autre.
– Il a raison, approuva Jane la brune.
– Rien à faire ! Le gamin, j’me le garde ! hurla Marcel. Vengeance personnelle ! Nadège n’a pas été régulière, elle n’a pas refilé la marchandise, et ça peut nous coûter cher ! J’vais la dresser, celle-là !
Laurent perdit pied ; Lucène… Étienne … Nadège … Mais alors, ils se connaissaient donc ! Mais alors, la prise d’otages, ce n’était pas le hasard ! Mais alors, on lui voulait du mal ! Une grande frayeur s’empara de lui. Il entendit encore Marcel déclarer :
– Le môme va payer pour sa sœur, que ça vous plaise ou non !
Ensuite, il y eut des éclats de voix, le brouhaha d’une dispute qui se prolongeait et qu’il ne chercha plus à comprendre, cela devenait trop compliqué pour lui.
Il regarda Madou. Ses yeux étaient fermés, ses paupières ne bougeaient plus, son doux visage transparent paraissait sans vie. Il ne vérifia pas si elle respirait normalement. Il pensa seulement : Le coma ! Les draps noués !
Se sauver ! Se sauver à tout prix ! Les idées s’entrechoquaient dans sa tête à une vitesse vertigineuse. Malgré son jeune âge, il était pleinement conscient du fait qu’il ne devait commettre aucune erreur. Ce qu’il entreprenait, il devait le faire sans hésiter. Il n’avait plus rien à perdre, puisque de toute façon, le beau Marcel voulait le faire souffrir. Il prit une feuille de papier et griffonna dessus : « Madou, ils veulent te libérer et pas moi, alors, je me sauve ».
Il n’était pas encore dix heures. Bernard avait dit qu’Étienne serait là vers onze heures trente. Il calcula que cela lui laissait assez de temps pour fuir. Au moins une heure et demie devant lui.
« Pourvu que personne ne monte à la chambre… », pensa-t-il. Puis, il songea à ses parents. « Papa dit toujours dans les moments difficiles : « Le Seigneur est au courant. Oh ! Seigneur, tu es au courant que je vais me sauver. Protège-moi, et garde Madou. Si je t’oublie pendant que je m’évade, s’il te plaît, ne m’oublie pas ». Puis, les événements se déroulèrent selon l’ordre qu’il avait imaginé. Après avoir solidement attaché les draps à la barre d’appui et s’être retrouvé sur l’herbe émeraude, il courut… courut… courut… jusqu’à ce que sa respiration lui arrache la poitrine. Il lui sembla que les champs n’en finissaient plus. Il aborda un ruisseau frais, limpide, au délicat murmure chantant. Laurent s’y désaltéra, puis le traversa. L’eau l’ayant revigoré, il continua sa marche esseulée. Quand donc allait-il trouver un village ? Il ne connaissait pas cette forêt, et peut-être tournait-il en rond ? Après presque une heure de sa folle randonnée, au moins, il était sûr d’une chose : Il se trouvait maintenant loin de ses ravisseurs.
Laurent découvrit une jolie clairière, avec des bourdonnements d’insectes, des jeux de lumière sur la mousse et le sol mordoré. Il entendit des froissements d’ailes et des trilles dans les buissons. Il était si fatigué et rompu par les émotions… « Je vais m’allonger seulement dix minutes, pensa-t-il, après, je trouverai un village et… ». Oh ! il était trop épuisé pour réfléchir raisonnablement. Depuis son lever, son cerveau et son cœur avaient presque trop travaillé. Il s’allongea sur le ventre, mit sa tête dans ses bras, puis, brusquement se ressaisit : « Si je reste là, j’ai peur de m’endormir. Fatigué ou pas, il faut encore marcher. Lève-toi Laurent, repars, une route ne doit pas être bien loin. Je demanderai où se trouve le commissariat de police. Papa m’a souvent répété que lorsqu’on n’avait rien fait de mal on pouvait aller à la police. Les agents, c’est leur truc de nous protéger. Ils me donneront la permission de téléphoner à mes parents ». Il reprit sa marche titubante et se rappela encore une fois la phrase qui lui remettait du baume au cœur : « Le Seigneur est au courant ».

Madou se réveilla, elle avait simplement été terrassée par une immense fatigue. Elle n’avait pas pu résister à l’assaut du sommeil. Elle avait perdu la notion du temps et se demanda si elle avait dormi longtemps ou non. Elle appela doucement :
– Laurent ?
Pas de réponse.
Elle récidiva :
– Laurent, que fais-tu ?
Toujours le silence. Elle se leva lentement et inspecta la chambre du regard. Puis, elle se dirigea vers la salle de bains et les toilettes. Elle revint dans la chambre et découvrit le papier griffonné. « Madou, ils veulent te libérer et pas moi, alors, je me sauve ». « Pauvre petit », soupira-t-elle, en se dirigeant vers la chambre contiguë.
Les draps étaient suspendus à la fenêtre. Laurent avait réussi. Madou ramena à elle la corde improvisée, la détacha et la remit derrière la belle pile de linge. Dans l’immédiat, il valait mieux la dissimuler. Plus tard, elle verrait.
Elle éprouva un soulagement certain, comme si la fuite du garçon le mettait à l’abri du danger. Il était dix heures quinze. Madou calcula qu’elle n’avait dû s’assoupir que vingt-cinq à trente minutes. Maintenant, il ne lui restait plus qu’à attendre, en espérant que ses gardiens monteraient le plus tard possible. Elle se demanda : «Comment a-t-il pu savoir qu’on allait me libérer et qu’on allait le garder ? Il a dû entendre une conversation pendant que je dormais… ». Elle vérifia si Laurent avait pris de l’argent, mais rien n’avait été touché.

Elle regretta qu’il n’en ait pas eu l’idée. Elle l’imagina voulant téléphoner sans un centime en poche. « Madeleine Tessier, il n’y a plus de souci à te faire maintenant, se dit-elle. Celui qui habille les lis des champs va prendre soin de ton petit protégé ». Elle s’allongea de nouveau et reprit la lecture de sa Bible. Au rez-de-chaussée, on parlait souvent assez fort. On échangeait des propos moroses et ordinaires. Plusieurs appels téléphoniques eurent lieu au fil du temps. A onze heures trente, Jane la brune monta et apporta d’autres livres. Madou resta sur le lit et s’appuya sur son coude.
– C’est pour le petit, dit Jane, en les jetant sur la table.
– Merci bien.
Elle demanda :
– Au fait, où il est le gamin ?
Lentement, avec un sourire sous-entendu, Madou répliqua :
– Il se trouve dans un certain endroit.
– Ah d’accord…
Elle se retira sans chercher à savoir de quel endroit il s’agissait. Elle crut qu’il était à côté, à cause d’une nécessité très naturelle.
Après cet incident, Madou se leva. Elle vit Jane s’en aller. Vraisemblablement, elle partait faire des achats.
Plus tard, Madou entendit de nouveau les escaliers craquer. Elle consulta sa montre. « Midi ! pensa-t-elle, voilà plus de deux heures que ce cher Laurent est parti. Il doit être loin maintenant ».
Jo entra.
– Madame, dit-il à la hâte, je viens vous faire savoir qu’il y aura du retard pour le repas de midi. Quelqu’un devait nous apporter de la nourriture à onze heures et demie et la personne n’est pas venue.
– Entendu, je vais attendre. Au fait, Jo, que fais-tu là avec ces hommes ? Tu as l’air si différent d’eux.
– Ils me font peur, dit-il, d’une voix sourde. Je me suis trouvé mêlé à une mauvaise histoire, et ils le savent.
– Ça ne m’étonne pas, mais on peut toujours repartir de zéro.
Jo soupira et regarda autour de lui avec angoisse.
– Je vais t’aider mon gars, le Dieu de la Bible est aussi pour toi.
– Merci Madame.
Jo était sur le qui-vive. Il se dirigea vers la porte.
– Je dois redescendre, fit-il brièvement.
Marcel cria d’en bas.
– Qu’est-ce que tu fabriques là-haut ?
– Attends une minute, répliqua Jo.
– Voudrais-tu leur annoncer que Laurent s’est enfui ? dit Madou.
Les yeux de Jo devinrent arrondis d’un inexprimable étonnement, il se rapprocha du lit et s’exclama :
– Il a bien fait ! Mais comment est-ce qu’il s’y est pris ?
– Des draps noués, la petite fenêtre derrière.
– Oh ! là, là, ça va barder !
– Sans doute.
Cette grand-mère ne semblait pas effrayée et elle continuait de surprendre le jeune homme. Madou extirpa de sous son oreiller le message laissé par Laurent. Après l’avoir lu, Jo dit :
– C’est ça ! C’est bien ça ! Marcel voulait vous déposer les yeux bandés devant une cabine téléphonique et garder le petit. La camionnette qu’on attendait n’est pas arrivée. Il y a quelque chose qui n’a pas fonctionné dans leurs plans.
« Tant mieux », pensa Madou.
Marcel et le chef s’énervaient. Jo leur cria :
– Écoutez les gars, il y a un pépin par ici. Venez voir ! En un clin d’œil, les deux hommes envahirent la chambre de leur présence malgracieuse.
– Le garçon s’est enfui, annonça Jo.
Marcel et Bernard se mirent dans une indescriptible colère. Les jurons dont ils se servirent ne peuvent être mentionnés dans ces pages. Quand ils eurent exhalé le condensé de leur mécontentement et fouillé la chambre comme des fous, le chef demanda :
– Enfin, il ne peut pas s’être sauvé sans qu’on le voie !
– Si ! Par la fenêtre à l’arrière de la maison, il a noué des draps de lit, dit Jo.
– Et vous, la mémé, vous ne pouviez pas l’empêcher ! reprocha Marcel furibond.
– Je n’ai rien entendu ! Rien du tout ! J’ai dû dormir, ou bien …
– Vous avez tourné de l’œil ? interrogea le chef.
Marcel ne laissa pas à Madou le temps de répondre. Il demanda :
– Ça fait combien de temps qu’il est parti ?
– Au moins deux heures.
Là encore, les jurons déferlèrent comme un torrent en période de crue.
– Alors, les gars ! Les flics vont pas tarder à rappliquer ! cria le chef.
– Tu penses ! Il a eu largement le temps d’avertir la police ! dit Jo.
– Écoutez ! On se barre ! Marcel et moi, on prend la moto. Toi Jo, tu files vers les bois ! Chacun pour soi ! Vous la vieille, pour avoir été de connivence avec le gosse, on vous enferme. Adieu !
Ils se retirèrent bruyamment. Marcel vérifia si Jo refermait la porte à clef. Madou, qui n’était pas au mieux de sa forme, mais qui tenait le coup tout de même, entendit la grosse moto s’éloigner. Elle se dirigea immédiatement vers la fenêtre arrière de la petite chambre contiguë, et adressa un signe d’adieu à Jo.

Ch. 8. Je peux t’aider à prendre un nouveau départ…

A Lucène, après les déclarations détaillées et douloureuses de Nadège, le commissaire envoya son adjoint enquêter dans la famille d’Étienne Jonquière. Madame Jonquière avoua qu’elle était en souci, parce que son fils n’était pas rentré à la maison depuis deux jours.
– Est-ce que c’est dans ses habitudes de s’absenter ? demanda Monsieur Denis.
– Ces derniers temps cela arrive de plus en plus fréquemment. Vous comprenez Monsieur, il à dix-huit ans, il dit qu’il est majeur. Il devient méchant avec nous tous, et ça nous donne bien du souci. Est-ce qu’il a fait quelque chose de très grave, Monsieur le commissaire ?
– Nous ne savons pas encore, Madame, nous cherchons.
Madame Jonquière était une femme d’aspect frêle, au visage encore jeune et délicat, avec une expression douce. Le commissaire hésitait à la tourmenter sans raison.
– Et votre mari, que dit-il de la situation ?
– Il laisse toute la responsabilité sur moi. Ce n’est pas juste, Monsieur le commissaire, je n’ai pas la force, moi toute seule de lutter avec mon fils.
– Bien sûr ! S’il-vous-plaît, j’aimerais voir sa chambre.
Madame Jonquière ouvrit la porte. C’était une chambre en ordre, parce que la vigilance maternelle en assurait la propreté. Après avoir ouvert quelques tiroirs, il découvrit ce qu’il cherchait.
– Saviez-vous que votre fils fumait du haschich ?
– Oh ! non !
Madame Jonquière effondrée éclata en sanglots. Le commissaire essaya de la calmer en insinuant que ce n’était peut-être pas trop grave, s’il s’était contenté du hasch. Il ajouta :
– Parlez-moi de votre neveu, Marcel Lemercier ?
La douce femme explosa :
– Oh ! celui-là ! c’est la honte de la famille ! Lui et Bernard, son acolyte, ça m’affole quand je les vois.
– Est-ce qu’il exerce une influence sur votre fils ?
– Plutôt, oui ! c’est son mauvais génie !

Et ce Bernard, connaissez-vous son nom de famille ?
– Oui, Bernard Lebaudy. Il habite vers Étampes.
Monsieur Denis posa d’autres questions et prit des notes. Il termina en demandant :
– Une camionnette blanche avec des rideaux marron, ça vous dit quelque chose ?
– Bien sûr, c’est celle de ma nièce, Raymonde, la sœur de Marcel.
De plus en plus inquiète, la pauvre femme s’alarma :
– Mais enfin, Monsieur le commissaire, qu’est-ce que ça signifie toutes ces questions ? J’ai peur, vous comprenez. Il se passe tellement de choses actuellement.
Monsieur Denis répondit :
– Nous essayons de stopper une filière de drogue qui est en train de s’installer dans le lycée. Votre fils est peut-être impliqué là-dedans, mais il n’est qu’un petit maillon de la chaîne.
– Que Dieu vous entende, Monsieur le commissaire ! fit-elle, selon une expression populaire irréfléchie. Et puis, je suis moins à plaindre que les Baudrimont. Est-ce que l’on a des nouvelles de Laurent et de Madou ?
– Non, aucune Madame.
Après avoir essayé de prononcer quelques mots de réconfort, Monsieur Denis quitta Madame Jonquière. Monsieur Belmont attendait son adjoint pour se rendre au village de Chevillenay. Ayant pris contact avec le commissariat de l’endroit, à leur arrivée, ils décideraient de la stratégie à adopter. Nathalie demanda :
– Est-ce que je peux vous accompagner ? Je vous suivrai avec.ma voiture. Si vous retrouvez mon petit garçon, je veux être la première à le serrer dans mes bras.
– Oui, bien sûr.
– Est-ce que je peux accompagner Maman ? supplia Nadège. Je voudrais tellement revoir Laurent.
Papa fut très ferme.
– Je te l’interdis formellement ! dit-il. Tu cours le risque de te trouver face à face avec un Marcel armé et furieux contre toi !
Nadège pâlit et comprit que Papa avait raison.
Il fut donc convenu que Maman partirait seule. Cette dernière possédait un double des clefs de la maison de Madou. Elle s’arrêta à la demeure de son amie, et elle emporta les médicaments nécessaires à la « survie » de Madame Tessier.
Sur la table il y avait un dessin de Laurent. Encore une fois les larmes lui embuèrent les yeux, mais Maman était devenue plus vaillante depuis que Christ était redevenu le premier dans sa vie. C’était cela qu’elle allait dire à son fils.

Madou ouvrit toute grande la fenêtre et respira profondément. Elle n’avait plus qu’un bout de pain sec à grignoter. Elle sentait que pour éviter un malaise, elle devait se nourrir dans un délai assez proche, et elle était enfermée à clef. Elle se souvint alors du verset qui disait : « L’Éternel… a brisé les portes d’airain, et a mis en pièce les barres de fer » (Ps. 107. 16). Sa confiance en Jésus Christ était illimitée. « Soit le secours va venir très vite, soit le Seigneur va me garder en bonne santé » se dit-elle. A un certain moment, elle se demanda : « Est-ce que j’ai bien fait d’être complice de l’évasion de mon petit Laurent ? Si seulement il avait pris un peu d’argent pour téléphoner quelque part… Mais, nous lui avons appris à ne pas voler.
Bien sûr, il ne lui est pas venu à l’idée de se servir dans mon porte-monnaie. Au moins, sa fuite a provoqué le départ rapide des bandits, c’est cela de gagné. Dommage que je n’aie plus vingt ans, parce que moi aussi, je me serais servie des draps noués. Oh ! Madou tu es folle ! Tu déraisonnes complètement… »
Puis elle se mit à penser à Jo et elle pria pour lui. Mais elle n’eut pas à prier longtemps. Elle entendit une galopade effrénée, un craquement dans les escaliers, un bruit de clefs dans la serrure, et Jo se retrouva là, devant elle. Un Jo essoufflé, en nage, effondré.
– Voilà ! J’ai voulu revenir. Vous êtes libre Madame.
Madou le considéra presque sans étonnement et avec bonté.
– Je savais qu’on pouvait compter sur toi. Merci, Jo. Reprenant sa respiration, il dit :
– Pardon pour tout. Je voulais beaucoup d’argent, ce n’était pas la bonne façon de l’obtenir.
– Quelle est ton intention maintenant ? Tu peux encore te sauver.
Mais Jo poursuivait une autre idée.
– Vous avez dit qu’on pouvait repartir de zéro. Ma mère est veuve. Elle lit la Bible et elle prie comme vous le faites. J’avais douze ans quand mon père est mort. Lui aussi, il a prié pour moi jusqu’à la fin. Quand je vous ai entendue chanter avec Laurent, ces cantiques que je chantais dans mon enfance, quand j’ai vu la Bible ouverte sur le lit, vous ne pouvez pas savoir ce que ça m’a fait ! Ça m’a retourné le cœur.
Je me suis souvenu des jours heureux et de ma mère qui riait si souvent autrefois. Je me suis dit : « Jo, il faut que tu changes… Il faut que tu changes… Que tu reviennes au Dieu de ton père. Ma part de fric, je n’en veux pas. Je l’ai rapportée. Et puis, je vais attendre la police ici. Il faut que je vous explique comment j’en suis arrivé là.
Jo – dont le véritable nom était Georges – avait pris son élan pour parler, parler sans discontinuer. Une idée fixe le hantait, il avait besoin d’une oreille attentive. Madou lui tapota l’épaule :
– Stop, mon gars ! Tu me raconteras tout cela plus tard. Je voudrais téléphoner aux parents de Laurent. Comprends-tu qu’à Lucène il y a des parents qui s’inquiètent, ils ne savent pas si leur fils est mort ou vivant.
– Oh ! c’est vrai ! Je ne pense qu’à moi… Vous comprenez, j’voudrais vider mon sac.
– Oui, ça soulage, acquiesça Madou. Je vais seulement te poser une question, ajouta-t-elle, en descendant l’escalier : As-tu déjà fait de la prison ?
– Non, jamais ! Cette fois, je ne vais pas y échapper.
– Ne t’affole pas. Je pourrai témoigner du fait que tu m’as libérée.
– Vous ferez ça ?
– Assurément. Je peux même t’aider à reprendre un autre départ si tu consens à venir à la croix.
– Pour vous, ça doit être difficile de le croire, vu que je fais partie d’une sale bande. Mais je voudrais marcher avec le Seigneur Jésus.
– J’ai vu d’autres miracles dans ma vie, assura-t-elle.
– Merci, Madame.
– Est-ce que vous vous occuperez de ma mère quand on m’aura mis à l’ombre ? Ça va être dur pour elle.
– Certainement. Mes amis et moi, nous ferons de notre mieux.
– Merci ! merci ! Il faut que je vous explique…
L’une des qualités de Madou, c’était de savoir écouter. Elle avait souvent entendu de tristes confidences, mais à cause de sa communion avec son Père céleste, et à cause de la prière, elle avait rendu l’espoir à des cœurs abattus. Cette fois, elle dit fermement :
– Plus tard, jeune homme, plus tard. Quand ce sera le moment, je prendrai tout mon temps pour t’écouter et t’aider. Pendant que je téléphone, veux-tu me rendre un grand service ?
– Oui, Madame.
– Prépare-moi un petit repas. Cherche s’il y a des réserves dans le réfrigérateur. Tu ne tiens pas à ce que j’aie un malaise, n’est-ce pas ?
– Oh, non ! Qu’est-ce que nous deviendrions ?
– Et par la même occasion, prends un peu de nourriture.
– Je ne le pourrai pas, j’ai l’estomac trop serré.
– Oui, il me semble que je comprends.
Madou prenait le récepteur lorsqu’elle aperçut Jane la brune qui ouvrait la barrière.
– Regarde donc qui nous rend visite ?
– Oh ! celle-là, je l’avais oubliée !
– Vite, monte te cacher là-haut, je vais m’occuper d’elle.
Jo ne se fit pas prier. En un clin d’œil il grimpa les escaliers et se cacha dans la petite chambre. Madou avait encore le récepteur en main lorsque Jane entra.
– Bé ! qu’est-ce que vous faites là, vous ? Où sont les autres ?
Ses yeux flambèrent de haine et d’affolement. Elle posa à terre les sacs chargés de provisions.
– Partis, chère Madame ! La poudre d’escampette !
– Et ils vous ont libérée ?
– Je suis libre, en effet, ce qui n’est pas votre cas.
Il était difficile de dire ce qui était le plus fort dans le cœur de Jane la brune : sa haine ou sa peur ? Quand elle vit que Madou avait le récepteur en main, ce fut la haine qui l’emporta sur la peur. Elle se précipita sur le téléphone et avec une force décuplée, elle arracha les fils électriques.
Elle hurla :
– Au moins, vous n’avertirez pas les flics !
– Trop tard, chère Madame, ils doivent être en route.
Jane tremblait de rage et de crainte.
– Et le gamin ! Ah oui ? Le Marcel s’est vengé ! Il vous l’a emmené vot’ petit chéri, et vous, vous restez là, toute seule. Bien fait pour vous ! Au moins, vous n’aurez pas gagné sur toute la ligne !
Elle disait n’importe quoi, n’étant pas au courant de ce qui s’était passé en son absence. Madou, qui ne connaissait rien des intentions de Marcel Lemercier, s’interrogea sur ce qu’elle racontait. Cependant, elle ne demanda aucun éclaircissement.
– Vous faites erreur, Madame, assura-t-elle, au sujet de Laurent. Il n’est pas avec Marcel. Il est déjà loin maintenant ; quant à moi, c’est une simple question d’heures, peut-être de minutes. Je vous avais dit que mon Grand Chef était tout-puissant.
– Oh ! là, là, vous remettez ça !

– Et les autres, ils ont filé sans rien dire ?
– Le chef et Marcel sont partis en moto. Ils ont dit : chacun pour soi !
– Et vous n’avez pas vu de camionnette ?
– Non, pas de camionnette.
Madou se rendait compte que son interlocutrice tremblait parce que les circonstances la dépassaient. Il y avait une faille quelque part dans le plan de ses compagnons et elle le supportait mal. En outre, son habitude de l’alcool amoindrissait ses capacités de réflexion. Madou murmura :
– Malgré les misères que vous nous avez faites, j’ai pitié de vous, et si je peux vous venir en aide ?
– Ah non ! pas de baratin ! D’abord, j’ai intérêt à filer.
Elle ramassa sa veste et son sac à main, et s’éloigna aussi vite que le permettait sa démarche.
Jo redescendit.
– Nous sommes coupés du monde, jeune homme, dit Madou, en faisant l’inventaire des provisions. Elle a arraché les fils du téléphone.
Ce détail ne sembla pas inquiéter à l’excès son compagnon. Il voulait surtout que Madou prenne un peu de nourriture. Cette dernière les avait tous plus ou moins effrayés avec les risques du diabète, et le jeune homme aurait été embarrassé de la voir perdre connaissance.
– Après votre repas, dit Jo, j’irai chez le voisin qui a emprunté la tondeuse, et s’il a le téléphone…
– Dans ce cas, je t’accompagne, proposa Madou. Il faut que j’appelle les parents de Laurent.
– Si vous voulez.
Quand le commissaire et Nathalie arrivèrent, suivis de policiers dissimulés à quelques pas d’eux, au lieu de se trouver face à face avec des truands sur la défensive, dans une maison barricadée, ils virent un jeune homme aux traits tirés par l’angoisse, qui venait au-devant d’eux les bras levés en signe de reddition. A l’intérieur, ils découvrirent le paisible spectacle d’une aïeule qui se restaurait.
– Madou ! Oh ! Madou ! s’écria Nathalie en s’élançant vers elle.
– Nathalie… Vous êtes là !
Monsieur Belmont demanda immédiatement des nouvelles des ravisseurs et ce fut Madou, qui, en quelques phrases expliqua qu’ils avaient pris la fuite. Elle demanda sans attendre que Jo soit traité différemment des autres.
– Est-ce que Laurent se repose ? s’étonna Maman en ne voyant pas son fils.
– Comment ! Vous n’avez pas de nouvelles ? s’exclama Madou. Il n’a pas téléphoné ?
– Mais, où est-il ? insista Maman anxieuse.
– Je n’avais pas dormi cette nuit, je me suis assoupie dans la matinée et il s’est sauvé pendant ce temps-là.
Jo intervint :
– Je crois qu’il a pris peur, Madame. Il a entendu que l’un des hommes voulait libérer Madame Tessier, mais pas lui.
– Oh ! pourquoi ?
– Une vengeance.
– Marcel Lemercier, n’est-ce-pas ? insinua le commissaire.
– Oh ! je comprends, murmura Nathalie. Où peut-il être, maintenant ?
– Il a fui derrière, vers les bois, dit Madou.
– Vous êtes sûrs que les bandits ne l’ont pas retrouvé ? s’inquiéta Maman.
– Ça m’étonnerait, murmura Jo, il avait au moins deux heures d’avance sur eux, et il est parti dans la direction opposée.
Cependant, après avoir dit cela, il se demanda : « Pourvu qu’ils ne l’aient pas rejoint sur la route nationale. Ce serait vraiment jouer de malchance ».
– Madame, demanda le commissaire, racontez-nous les événements dans leur ordre chronologique depuis ce matin.
Pendant que Madou parlait, Maman priait en silence. Elle ne pouvait pas serrer son cher Laurent dans ses bras, mais s’en remettait à Dieu pour qui rien n’est impossible.
Quand Madou eut terminé, Nathalie proposa :
– Téléphonons à la maison, Claude aura sans doute des nouvelles.
– Impossible ! répliqua Madou, ils ont arraché le téléphone !
– Mais j’ai le téléphone dans ma voiture, précisa le commissaire.
Maman se précipita vers le véhicule et appela :
– Allo, Claude, c’est Nathalie. Est-ce que Laurent a téléphoné ?
– Non ; ma chérie, pourquoi aurait-il appelé ?
– Nous n’avons retrouvé que Madou. Laurent a réussi à fausser compagnie aux ravisseurs, ce matin, pendant que Madou dormait.
Maman entendit le cri désespéré de Nadège qui se tenait près de Papa.
Malgré l’épreuve, Papa demanda :
– Comment va Madou ?
– Aussi bien que possible. Elle a été merveilleusement gardée.
– Alors, il en est de même pour notre fils, quel que soit l’endroit où il se trouve.

Laurent avait donc repris sa marche titubante, mais en se relevant, il se trompa, changea de direction et s’enfonça de nouveau dans la forêt. Il erra encore longtemps, s’acharnant à retrouver son chemin. Enfin, il distingua au loin, vers un point de l’horizon, le ciel à travers la futaie. Plus il avançait, plus il voyait de bleu. « Je dois approcher, se dit-il, la forêt devient moins épaisse ». Les forces lui manquaient, cependant il se mit à courir.
Lorsqu’on est à l’extrême limite de la fatigue, on ne réfléchit plus raisonnablement, et les réactions brisées par l’effort ne suivent pas nécessairement la logique. Il aurait été préférable qu’il ne décide pas de courir, son état d’épuisement ne le lui permettait pas. Mais il sentait la délivrance à portée de sa main.
Il aperçut enfin la route, et une maison très proche, juste à sa droite. Pour les atteindre, il fallait escalader un dernier talus. Dans sa hâte, il ne remarqua pas une solide liane longeant le fossé, juste au bas du remblai. Son pied droit s’y accrocha. Il tomba de tout son long, le corps en avant, et sa tête alla heurter contre une énorme pierre. Laurent ne se releva pas. Il perdit connaissance, le visage dans la verdure, le sang coulant de son front blessé. Il n’était plus qu’une petite chose inerte et sans vie apparente.
Heureusement, Dieu n’abandonne pas Ses enfants, et les plus petits sont les trésors dont il prend particulièrement soin.
Le chien de la première maison à droite se mit à aboyer comme un forcené dans la direction du talus. Son maître sortit.
– Eh bien, Filou, qu’est-ce qui t’arrive ? Tout doux, calme-toi.
Mais Filou ne se calma pas. Il exécuta de grands bonds contre la clôture tout en continuant ses aboiements intempestifs.
– Bon ! Je sens que tu ne vas pas me laisser la paix aussi longtemps que je ne serai pas allé voir ce qui te tracasse, marmonna son maître.
A travers la clôture, il aperçut le corps d’un enfant, allongé sur le talus. Il s’exclama : « Oh ! mais, c’est un gamin ! On dirait qu’il est évanoui ! »
L’homme sortit et regarda le corps inanimé de Laurent. Il n’osa pas le toucher, étant impressionné par la vue du sang. Il ne pensa pas à avertir la police, mais parce que son fils était pompier, sa première réaction fut d’avertir son fils. En quelques minutes, la voiture des pompiers fut sur les lieux. Avec les précautions d’usage, ils installèrent le jeune garçon sur un brancard, et l’emportèrent au service des urgences de l’hôpital d’Orléans.
Laurent avait été accidenté à Saint-Jean-de-Livet, un village situé à six kilomètres de Chevillenay.

Après l’avoir ranimé, radiographié, pansé, soigné en bonne et due forme, l’interne de garde et l’infirmière essayèrent de le faire parler. Mais Laurent était en état de choc, il avait perdu le contact avec la réalité. Il dormait, gémissait, prononçait des phrases incohérentes dans son demi sommeil.
– On ne sait même pas d’où il vient, c’est tout de même étrange, dit l’infirmière.
– Il semble être inconnu à Saint-Jean-de-Livet, ajouta l’interne.
Deux heures plus tard, l’aide-soignante lui parla. Quand elle vit que le jeune garçon commençait à se demander pourquoi il se trouvait dans une chambre d’hôpital, elle appela l’interne et l’infirmière de service.
– Comment t’appelles-tu, mon garçon ? demanda gentiment l’interne.
– Laurent.
– D’où viens-tu ?
– De Lucène. Mais je voudrais qu’on délivre Madou. Il faut faire vite…
Laurent avait de la peine à s’exprimer. Il parlait d’une voix pâteuse. L’aimable aide-soignante assistait à l’entretien. Elle était jeune dans la profession, et ses réparties faisaient parfois les délices du service dans lequel elle était affectée.
– D’où viens-tu, mon garçon ? De quel village ? insista l’interne.
– J’sais pas.
– On t’a retrouvé à Saint-Jean-de-Livet.
– P’t’être bien. J’me sauvais. J’avais couru dans la forêt.
– Tu te sauvais ? Tu faisais une fugue ?
Il répéta, parce que le mot était trop compliqué pour un cerveau malmené :
– Une fugue ?
– Tu fuyais tes parents ?
– Oh ! non ! C’est le contraire.
– Tu les cherches, alors ?
– Ça oui ! Il est quelle heure ?
– Seize heures.
– Quel jour ?
– Jeudi.
– Qu’est-ce que ça peut faire qu’on soit Jeudi, puisque je ne sais plus trop ce qui m’arrive.
– Qu’est-ce que tu as fait avant de tomber dans le fossé ? Laurent fit un effort pour se souvenir.
– J’ai couru, couru dans la forêt. C’était pas rigolo. J’avais noué des draps pour me sauver par la fenêtre. Le Marcel voulait se venger sur moi des bêtises de ma sœur… Alors, fallait mieux filer, pas vrai ?
Il est drôlement choqué, murmura l’infirmière, entre haut et bas. Il divague complètement.
De sa voix endormie, Laurent continua :
– Heureusement que les nœuds étaient solides.
– Pourquoi as-tu fait cela ? demanda l’interne.
– J’étais pris en otage.
– Oh ! là, là, ça ne tourne pas rond dans sa tête, dit à mi-voix l’aide-soignante. Ce serait mieux de le laisser dormir encore.
Laurent toucha son pansement:
– Ne t’inquiète pas, Laurent, tu n’as rien de grave, ajouta-t-elle, en lui caressant la main.
Laurent entrouvrit davantage les paupières et distingua l’aide-soignante.
– Tu es belle comme ma maman.
– Merci mon petit. Et cette belle maman, où est-elle ?
– Chez nous… Comment tu t’appelles ?
– Aude.
– C’est un joli nom.
Après cet effort il ferma de nouveau les yeux.
L’interne était perplexe. Aucune fugue, aucune disparition n’avaient été signalées à la police d’Orléans, ni à celle de Saint-Jean-de-Livet. Par erreur ou par manque d’idées, l’hôpital ne consulta pas les autres villages environnants. L’infirmière avait fait remarquer que l’enfant était propre, avec des ongles nets et des vêtements de bonne qualité, il n’était donc pas un garçon livré à lui-même.
Aude lui tendit un verre d’eau d’Évian, fraîche et désaltérante. Il but l’agréable liquide avec avidité.
– C’est bon, dit-il avec conviction. Quand la reine Esther a donné un festin pour Assuérus et Haman, elle ne connaissait pas l’eau d’Évian. Dommage…
Les adultes se regardèrent avec une expression d’incrédulité impuissante et amusée.
– Dis-moi, reprit l’interne, tu dois bien te souvenir du village d’où tu viens ?
– Mais non ! Puisque je vous dis que j’étais enfermé quelque part. Ils m’avaient pris en otage. Ils avaient même des revolvers.
– Tu regardes trop la télévision, jeune homme, dit l’infirmière sèchement, ça te tourne la tête.
– Vous ne voulez pas me croire, hein ? Personne ne veut me croire… Ça ne fait rien, le Seigneur est au courant. De grosses larmes perlèrent à ses yeux.
– Le Seigneur ? Quel Seigneur ? insista tout de même le docteur.
– Le Seigneur Jésus, bien sûr ! C’est à Lui que je regarde. Pas aux vagues, non ! Pas aux vagues. On enfonce quand on regarde aux vagues.
– Qu’est-ce qu’il raconte ? s’étonna encore l’infirmière.
Oh ! vous ne pouvez pas comprendre. Vous ne lisez pas la Bible, vous…
– Je vois, ajouta l’infirmière, d’une voix qu’elle croyait être basse, mais qui ne l’était pas, il doit être entre les mains d’une secte. Vous voyez ce que ça donne.
Laurent s’insurgea :
– Mais non ! C’est pas vrai ! J’ai pas le cerveau dérangé ! Et puis, j’veux plus parler à personne, sauf à Aude.
L’interne et l’infirmière se glissèrent un regard d’intelligence, et décidèrent de le laisser seul avec l’aide-soignante. Aude lui prit la main et le rassura :
– Est-ce que tu veux te reposer encore un peu ? Je te tiendrai la main pendant que tu sommeilles.
-. D’accord, je vais t’obéir. Mais avant je voudrais téléphoner à mes parents. Ils te rembourseront la communication.
– Oh ! bien sûr ! s’exclama-t-elle, c’est par là que nous aurions dû commencer ! Nous avons été stupides !
Aude nota le numéro avec son stylo bille sur le revers de sa main. Elle rappela de nouveau l’interne. Quand elle eut composé le numéro, elle tendit le téléphone à Laurent. L’interne et Aude assistèrent au dialogue.
– Allo, Papa ! C’est moi, Laurent !
– Oh ! Laurent, mon chéri ! Dieu soit loué ! Te voilà enfin ! Quel bonheur !
– Oh ! là, là, si tu savais ! moi aussi, j’suis content !
Nadège arracha presque le récepteur des mains de son père.
– Laurent, pardon pour tout le mal que je t’ai fait.
– C’est pas grave. Tu vois, j’ai tenu le coup !
Laurent comprit que Nadège pleurait.
– Pleure pas, va… on va être bien ensemble, maintenant.
– Oui, j’te ferai plus de misères. J’avais tellement peur de ne pas te revoir vivant !
– Ben dis-donc, t’as vraiment dû te faire de la bile ! Est-ce que Maman est là ?
Laurent redevenait communicatif comme si son cerveau émergeait de l’engourdissement d’une maladie.
Papa reprit gentiment le récepteur des mains de Nadège.
– Maman a retrouvé Madou.
– Là-bas ! Elle est avec les gangsters ?
– Ne t’inquiète pas, ils ont pris la fuite.
L’interne et Aude se regardèrent, de plus en plus ahuris.
– Ils ont compris que tu allais alerter la police, alors ils se sont sauvés.
– Ça, c’est une bonne nouvelle ! Oui, c’est une bonne nouvelle ! Est-ce que Madou est toujours dans le coma ?
– Elle ne l’a jamais été, mon chéri. Elle était simplement assoupie. Mais dis-moi, où es-tu ? De quel endroit me téléphones-tu ?
– De l’hôpital.
– De l’hôpital ! Tu es à l’hôpital ? Tu es donc malade ou blessé ?
– Oui, je me suis évanoui. Je me suis blessé au front en sortant des bois. Ensuite, quelqu’un a dû m’amener ici.
– Dans quel hôpital es-tu ?
– On est où, ici, Monsieur ? demanda Laurent à l’interne.
– A l’hôpital d’Orléans. Voudrais-tu me passer ton papa ?
– J’ai entendu, affirma papa, tu es à l’hôpital d’Orléans.
– Oui. Écoute ! je voudrais te dire… J’ai été gardé du mal à cause de ta phrase.
– Quelle phrase, mon chéri ?
– Tu dis souvent que le Seigneur est au courant. Quand je n’en pouvais plus dans la forêt, ça me réconfortait très fort.
L’interne faisait des signes à Laurent.
– Attends, dit-il, le docteur voudrait te parler.
– D’accord. Je vais téléphoner à Maman afin qu’elle te rejoigne au plus vite. Elle va bondir de joie !
– Et moi aussi, tu penses…
L’interne rassura le père en lui affirmant que son fils était hors de danger et qu’il pourrait quitter l’hôpital le jour même. Il leur faudrait seulement régler la note. Puis, lorsque Claude lui raconta en détail le hold-up et la prise d’otages, il fut bien obligé de reconnaître que le jeune Laurent ne leur avait pas menti.
– Il divaguait singulièrement à son réveil. Il nous a parlé de la reine Esther et d’une histoire de vagues dans lesquelles on enfonce, ajouta-t-il, mais c’est sans importance.
– L’important, c’est de l’avoir retrouvé et de l’avoir retrouvé en vie, assura Claude.

 

Ch. 9. Une semaine mémorable

En attendant la visite de Maman, l’interne décida que Laurent devait prendre du repos. Mais le jeune garçon ne l’entendit pas avec plaisir, car personne n’avait songé à le nourrir et ses tiraillements d’estomac devenaient impératifs. On lui avait appris à ne pas réclamer, mais tout de même, ce jeûne forcé dépassait les limites. Il se tourna vers le docteur et balbutia :
– S’il vous plaît, Monsieur, je veux bien dormir, mais est-ce que l’heure du repas est passée ? J’ai drôlement faim !
– Naturellement ! Depuis quand n’as-tu rien pris ?
– Depuis ce matin.
– Excuse-nous, mon garçon. Ton histoire nous a fait perdre le sens des réalités.
– C’est pas une histoire, c’est du vrai.
– D’accord, c’est du vrai !
– Je vais te préparer un plateau, dit Aude.
La jeune fille revint dix minutes plus tard, avec ce qu’il fallait pour satisfaire son appétit, et même un peu plus.
– Tu es gentille, toi, dit Laurent spontanément, parce que la jeune fille lui plaisait. J’aimerais bien que tu sois chrétienne. Interloquée, Aude l’observa. Elle mit un certain temps à répondre :
– Ben… je le suis, je vais à l’église.
– Ça ne veut rien dire ! fit-il sur un ton convaincu, alors qu’il s’attaquait avec plaisir à une cuisse de poulet.
– Ah oui ! pourquoi ?
– Les églises sont remplies de gens qui n’ont pas envie d’aller au ciel.
– Peut-être.
C’est quand on a accepté Jésus dans son cœur qu’on est chrétien. Quand on est sûr qu’il nous a pardonné tous nos péchés. Ça s’appelle la repentance.
– Dis-donc, tu en sais des choses pour un garçon de ton âge !
– Je le sais parce que je suis sauvé.
– Sauvé ? Sauvé de quoi ?
A ce moment précis, « la surveillante chef » apparut et rappela sévèrement à Aude qu’elle n’était pas là pour bavarder avec les malades.
Après s’être régalé d’une agréable manière, Laurent eut l’occasion de dire un mot à Aude lorsqu’elle vint reprendre le plateau.
– Voudrais-tu m’inscrire ton adresse sur un papier ? demanda-t-il. Si tu pouvais parler avec ma maman quand elle viendra, elle t’expliquerait ces choses-là mieux que moi.
– Je crois que je ne le pourrai pas, Laurent, j’ai du travail. Mais je vais t’apporter ma carte de visite avec mon adresse et mon numéro de téléphone.
– O.K. merci.
– Maintenant, repose-toi.
Il essaya de s’endormir. Cependant, avec les chocs émotionnels accumulés depuis la veille, les nerfs avaient pris le dessus et le sommeil le fuyait. Maman arriva. Ils se jetèrent dans les bras l’un de l’autre. Nathalie sanglota comme jamais elle ne l’avait fait en présence de son cher garçon. Laurent se demanda un court instant s’il était un fils normal, parce qu’il éprouvait une sorte de joie à constater que Maman versait des larmes pour lui. Rien que pour lui. C’était le signe qu’elle l’aimait profondément. «C’est drôle, pensa-t-il, je devrais pleurer et je n’y arrive pas. Je suis si content que Maman soit là, et je suis content qu’elle pleure… Oh ! là, là, j’voudrais pas qu’elle devine mes pensées… »
– Laurent, le Seigneur Jésus est redevenu le premier dans ma vie. Vraiment le premier.
– Oh ! Maman !
Il n’ajouta rien, les mots étaient superflus.
Elle le berça tendrement. Puis, après ces douces effusions, il s’éloigna des bras maternels et annonça :
– Le docteur a dit que je pouvais m’en aller d’ici.
– Il a sans doute établi une ordonnance et indiqué dans combien de temps il faudra changer le pansement, répondit-elle. Je vais demander à lui parler. Tu restes tranquille en attendant.
Le docteur rassura Nathalie. La mère et le fils se rendirent à Chevillenay, où ils rejoignirent Madou, Jo et le commissaire.
Maman avait oublié de dire à Laurent que Jo était revenu délivrer Madou, cette dernière ayant été enfermée à clef par les bandits.
– Il a été gentil avec moi, dit Laurent, sans lui, les autres m’auraient emmené.
– Je prends note de tout cela, répliqua le commissaire, et nous verrons comment agir à l’égard de Jo.
Nathalie murmura à l’oreille de son fils :
– Sa maman est chrétienne. Elle lit la Bible et elle prie depuis longtemps pour Jo.
– Ben alors, elle va en avoir du chagrin si Jo va en prison, répondit-il mélancolique.
– Laurent, rappelle-toi que le Seigneur est au courant. Avec son aide nous pourrons peut-être leur être utile. Nous irons les voir de temps en temps.
– Vrai ! Tu vas faire ça !
Laurent exulta. Tant de sujets de joie l’envahissaient maintenant. Le Seigneur n’avait-il pas opéré un véritable bouleversement dans le cœur de sa maman ?
Les deux voitures, celle du commissaire et celle de Nathalie prirent le chemin du retour. Il y eut de joyeuses retrouvailles à Lucène. Mais Laurent, commotionné par son accident, et Madou, anéantie de fatigue, durent aller se coucher avant le crépuscule.
Maman reconduisit Madou jusqu’à sa maison. Elle lui proposa : « Puisque j’ai votre clef, plus tard, dans la soirée, je passerai chez vous. Je m’assurerai que vous avez trouvé le sommeil et que tout va bien. C’est la moindre des choses que je puisse faire pour vous ».
Madou répondit à peine. Cela ne lui ressemblait pas. « Il faudra veiller sur elle, se dit Nathalie. Elle subit sans doute les conséquences de cette terrible séquestration ».
Le téléphone sonna. C’était Marianne, la fille de Madou Tessier qui appelait. Nathalie entendit les premières répliques, puis, elle s’esquiva discrètement en murmurant : « A plus tard ».
Jo passa la nuit au poste de police. Claude et Nathalie s’entretinrent longuement au téléphone avec la maman de Jo qui versa d’abondantes larmes. Ils l’apaisèrent en lui rappelant, malgré tout, les promesses de la Bible, et au bout du fil, Papa prit même le temps de prier avec elle. Il ajouta : « Je crois que durant ces derniers jours votre fils a pris la meilleure décision de sa vie. Il vous en parlera lui-même ». Et le cœur de cette mère fut réchauffé d’une douce chaleur, la consolation divine coula en elle comme un baume qui guérit.
Maman et Nadège se glissèrent ensemble dans la chambre de Laurent, avant qu’il ne s’endorme. Chacune lui prit une main et lui manifesta une tendresse inaccoutumée.
Nadège resta un instant de plus que Maman et murmura encore :
– Pardon pour tout, Laurent. Je ne voudrais pas avoir un autre frère que toi.
– Oh… ça va… articula Laurent d’une voix déjà ensommeillée.
Si Nadège avait mis en ordre ses culpabilités douloureuses vis-à-vis de son frère, son attitude relevait d’un pardon conforme au devoir, un pardon sans humilité. C’était dans l’ordre des choses de s’excuser, mais au fond d’elle-même stagnait une profonde misère : celle de n’avoir rien réglé à la croix. Nadège n’avait pas levé les yeux vers le Père céleste. Tout abandonner entre les mains de Christ lui semblait être un prix trop dur à payer. Elle continuait de lutter contre le « Venez à moi » si doux et si purificateur du Sauveur. La prisonnière actuellement, c’était elle.
Nadège était hantée par une autre peur : Marcel et Bernard n’avaient pas été arrêtés, ils restaient dangereux. Qui sait s’ils ne viendraient pas rôder cette nuit autour de la maison ? Qui sait si leur haine des bourgeois, si leur colère contre le fait que la filière de la drogue risquait d’être démantelée, ne se transformerait pas en une attaque brutale et sans merci contre la famille Baudrimont ? Dans son extrême anxiété, elle oubliait que la police continuait d’exercer sa surveillance.
Papa et Maman vinrent lui dire bonsoir. Elle avoua sa crainte.
– Les deux autres n’ont pas été arrêtés ! Ils sont dangereux, je les connais.
– Nous avons eu la preuve pendant ces deux jours que notre Dieu est un Dieu de délivrance, répliqua Maman.
– Peux-tu t’endormir en te déchargeant sur Lui de ton inquiétude ? demanda Papa.
En dépit de sa détresse, elle lança une réplique cinglante :
– Non ! ce n’est pas possible ! Et ne me demandez pas pourquoi !
Papa et Maman se regardèrent. Ils étaient venus avec un cœur bienveillant, tandis que le cœur de Nadège exhalait une inexplicable animosité. Maman reprit doucement :
– Tu nous parles comme si tu nous en voulais.
– Pas à Papa ! Et puis, laissez-moi tranquille !
– Oui, nous allons te laisser tranquille, si toutefois la tranquillité peut être ta compagne en ce moment. Demain, nous y verrons plus clair.
La réflexion de Papa la laissa muette. Elle se faisait mal et elle rendait son entourage malheureux.
Claude et Nathalie se retirèrent silencieux.
– Elle me hait, soupira tristement Maman.
– Depuis hier elle n’a rien fumé, peut-être qu’elle est en manque, il se peut que cela la rende irritable, suggéra Papa.
– Peut-être, murmura Nathalie sans conviction.

Baudrimont encouragea sa femme :

– Chérie, nos bien-aimés sont vivants et de retour. Il nous faut exprimer à Christ notre reconnaissance. Demain lui appartient. C’est aujourd’hui qui est important aux yeux du Seigneur. Oui, remercions-le pour aujourd’hui.

Il y avait longtemps que Papa et Maman n’avaient prié ensemble avec une telle ferveur.

Fidèle à sa parole, avant de s’endormir, Nathalie se rendit chez Madou. Étant en possession des clefs, elle pouvait aller et venir à son gré dans la maison de leur gentille amie. Elle la trouva excessivement fatiguée, mais détendue et sereine.

– J’ai parlé à Marianne, dit Madou. Tout le monde est rassuré là-bas.

– Je le suppose, fit Nathalie, mais Madou, je ne vous trouve pas très bien ; c’est sans doute normal après une telle épreuve. Si demain vous n’allez pas mieux j’appellerai le médecin.

– Si vous voulez, acquiesça Madou, mais attendez d’abord que le sommeil réparateur m’ait remise sur pied.

– En tout cas, c’est à mon tour de prendre soin de vous qui avez si bien veillé sur Laurent. Il m’a parlé de vos conversations sur le Prisonnier venu du ciel.

– Votre fils s’est montré très courageux, et nous avons trouvé une ressemblance entre notre situation effrayante et celle du Seigneur Jésus livré aux mains des hommes.

– Merci, Madou, d’avoir su le rassurer.

Avant de partir, Nathalie approcha le téléphone du lit de Madou afin qu’elle puisse appeler à n’importe quelle heure.

Que de choses faites de travers dans ma vie ! songea Maman sur le chemin du retour. Un garçon qui a souffert de mon éloignement du Seigneur, et une fille qui semble me détester… Que c’est terrible !

De plus, Nathalie était exténuée. Depuis quarante-huit heures elle ne cessait de s’interroger sur tout ce qu’il fallait remettre en ordre avec son Sauveur, afin que la moindre faute du passé soit entièrement pardonnée. Elle désirait repartir du bon pied sur une route harmonieuse, avec l’assurance de l’approbation du Seigneur. Sa pensée se reporta quelques années en arrière. Elle revécut le moment où elle avait annoncé à son mari qu’elle voulait travailler. Claude avait émis des objections. Est-ce que la Bible n’enseignait pas que la femme devait être soumise à son mari en toute circonstance ? Pendant ces années où son cœur s’était lentement refroidi, n’avait-elle pas mis de côté certaines indications précieuses des Saintes Écritures ? Oh ! malgré sa fatigue sans nom, il fallait qu’elle le sache. Elle ne s’endormirait pas avant. Nathalie était loyale dans ses réactions. Si elle marchait de nouveau sur les traces du Seigneur, ce serait sans réserve. Elle désirait que son parcours soit inondé de lumière, sans zones d’ombre, ainsi, par la grâce de Dieu, elle ne trébucherait plus une autre fois.

Elle entra et chercha dans sa Bible. Où donc se trouvait ce passage où les Écritures donnaient des indications remarquables sur la vie de famille ?

D’abord, elle feuilleta longuement le Saint Livre sans trouver ce qu’elle cherchait. «Voilà ce que c’est, pensa-t-elle, j’ai perdu l’habitude de lire fidèlement ma Bible, je me contentais d’un verset par-ci, par-là, et maintenant, j’ai du mal à m’y reconnaître».

Elle persévéra et lut dans Éphésiens 5. 24 et 25 : « Mais comme l’Église est soumise au Christ, ainsi que les femmes le soient aussi à leurs maris en toutes choses. Maris, aimez vos propres femmes, comme aussi le Christ a aimé l’Église et s’est livré lui-même pour elle… » Nathalie se dit que sa nature indépendante ne la portait pas à s’incliner facilement devant les décisions de quelqu’un d’autre, même si ce quelqu’un d’autre était son mari. Mais avec la fin du verset 25, une onde de joie la traversa. Si les maris aimaient leur femme comme le Seigneur Jésus avait aimé l’Église, ce serait merveilleux. Car Christ était mort pour sauver ceux qui formeraient l’Église.

Elle savait que Claude éprouvait envers elle des sentiments très forts et qu’il respectait chaque verset de la Bible. Donc, elle n’avait rien à craindre de son mari, dont les décisions étaient toujours si sages. N’essayait-il pas constamment de la comprendre ? Seulement, qu’avait-elle fait pour ses enfants ? Elle n’avait pas vraiment profité de leur présence. Elle n’avait pas perdu le contact avec eux, mais leurs petits secrets, leurs chagrins, leurs fous-rires, et même leurs bagarres, et d’autres valeurs si précieuses de l’enfance, tout cela lui avait échappé. Elle s’en voulait maintenant. Et le gâchis dans la vie de Nadège, comment y porter remède ?

Toutefois, elle releva la tête. Le Seigneur, dans Sa grâce, venait de pardonner tous ses péchés ; Il ne l’accusait plus de rien. Elle lut encore quelques versets qui la réconfortèrent. C’était comme si Christ lui murmurait dans la douceur tranquille de cette nuit d’été : « J’ai aussi payé pour les années que tu regrettes. Cela a été effacé à la croix. Tu as voulu t’éloigner un moment, mais je t’aimais quand même. N’ai-je pas le pouvoir de transformer le mal en bien ? Mets en Moi ta confiance et je te répondrai ».

Nathalie se dirigea vers sa chambre et s’en fut dormir d’un sommeil aussi confiant que celui de Nadège était agité. Cette dernière garda les yeux grand ouverts pendant de longues heures. Le moindre froissement dans la feuillée, le moindre claquement lointain, le moindre bruit de moto dans les rues du vieux village, le moindre hululement, tout la terrifiait. Il lui semblait que la silhouette de Marcel hantait le voisinage et qu’elle allait le voir surgir de l’obscurité. Se décharger sur le Seigneur de sa profonde angoisse ne lui vint pas à l’idée. Ainsi, l’aube de ce clair matin de juillet s’insinua dans la campagne sans qu’aucune douceur n’ait consolé la jeune fille tourmentée.

Au commissariat, on ne garda Jo qu’une seule nuit. Après des aveux et une déposition écrite, il fut clair qu’il n’avait joué qu’un rôle secondaire dans le hold-up. S’il avait spontanément rendu son arme et sa part de butin, on lui fit comprendre qu’on ne le considérait toutefois pas comme innocent. Plus tard, un jugement serait rendu. Il mit un point d’honneur à ne pas « charger » ses comparses, ni à indiquer leur domicile. « Monsieur le commissaire, trouvez-les vous-même, dit-il, avec respect. D’ailleurs, vous savez déjà leurs noms. Je ne suis pas un dénonciateur ». Afin d’épargner du chagrin à sa mère, il demanda qu’on ne publie pas sa photo.

– On verra, on verra, bougonna le commissaire. Et qu’est-ce que tu vas faire en rentrant ?

– Trouver un travail, et voir vers quel métier je peux m’orienter. Madou, je veux dire Madame Tessier, m’a dit que quelqu’un m’aiderait.

– Si tu t’en tires de cette manière, entendu. Mais attention, on garde l’œil sur toi. A la moindre incartade, plus de clémence.

Jo ne parla pas de son nouveau départ avec Dieu, ni de l’influence que Madou avait exercée sur sa décision. Bien que résolu, il était encore trop faible dans sa foi pour exprimer de telles certitudes. Il se dit que les policiers auraient cru à une « crise de religion » provoquée par la peur.

Dès qu’il fut à l’air libre, Jo téléphona à sa mère pour lui annoncer qu’il rentrait à la maison, et pour lui dire combien il regrettait tout le mal qu’il lui avait fait. Il lui parla de sa rencontre providentielle avec Madou et de son retour à Dieu. Alors, il comprit qu’on versait des larmes, là-bas, au bout du fil, mais que c’étaient des larmes de joie. « Maman, ne te mets plus en souci, j’arrive ! » dit-il en raccrochant.

Il emprunta le R.E.R. pour retourner à Paris. Certes, il devrait encore rendre des comptes à la justice, mais il ne se remettrait plus jamais sous le joug de malfaiteurs. N’était-il pas devenu libre, d’une double liberté ? Celle des hommes, mais aussi celle que Jésus donne au cœur repentant.

Georges Luban – dit Jo – était un jeune homme brun aux allures nonchalantes, sous lesquelles il cachait une bonne dose de volonté. Son regard attentif, mais rieur, se posait sur les gens avec une pointe de gaieté et d’assurance. Il aimait rire, mais il pouvait être très sérieux.

Parce qu’il s’était écarté de la foi de son adolescence, il s’était laissé entraîner par les combines douteuses d’hommes peu recommandables. Dans un moment d’égarement, il avait voulu posséder un argent facilement obtenu. Il s’était retrouvé en compagnie d’un Marcel et d’un Bernard. Heureusement pour lui, il n’avait jamais touché à la drogue.

Et voilà qu’à l’heure de son premier exploit avec les truands, quelqu’un s’était mis à lui annoncer librement et sereinement l’Évangile qu’il avait voulu fuir. Ce fut un véritable choc.

Le Seigneur Jésus lui donnait encore une occasion en se manifestant à lui dans l’endroit où il s’y attendait le moins. Il n’avait pas pu résister à cet ultime appel d’un Dieu qui l’arrêtait encore une fois au moment où il allait s’égarer plus loin dans le mal. Il se découvrit une reconnaissance particulière envers la charmante aïeule dont il n’avait pu lier les mains, pendant cet infâme trajet. Il admirait encore le calme et l’inaltérable confiance de Madou. A aucun moment elle n’avait paru terrorisée par sa captivité.

Jane la Brune n’avait pas apprécié du tout d’avoir été abandonnée dans la nature comme une quantité négligeable par ses comparses. C’était une inqualifiable injure qu’elle ne leur pardonnerait à aucun prix. A cause de sa forte corpulence, avancer péniblement sous le soleil agressif de juillet exigeait un effort qui entamait sérieusement son moral. L’avoir plaquée là, sans instructions, quelle honte ! Tandis que ses jambes alourdies ralentissaient sa marche, en son cœur la colère montait, montait…

Épuisée, esseulée, elle essaya de régler un premier problème : celui de son retour en faisant de l’auto-stop. Après une demi-heure d’attente, une conductrice serviable l’invita à monter dans sa voiture, et la déposa à trois kilomètres de son domicile. Ces trois kilomètres furent amers, mais il fallait bien, bon gré, mal gré, rentrer chez soi. Quant au deuxième problème, il correspondait à son désir de vengeance. « Oh ! ils vont voir ce que ça va leur coûter de m’avoir possédée ! Je ne vais pas leur faire de cadeau ! Il va leur en cuire ! »

Seulement, Jane était alcoolique, et lorsque son besoin de boire lui ôtait toute jugeote, elle perdait le fil de ses idées; son cerveau ressemblait alors à une fabrique de brouillard. Elle était rentrée de Chevillenay en nage, assoiffée, exténuée et en colère ! Après avoir ingurgité trois verres de vin – ce qui ne l’avait pas désaltérée – les effets de l’alcool et de sa longue marche s’allièrent ensemble pour la plonger dans une irrésistible somnolence. Son corps et ses cellules grises perdirent leurs réactions. Elle s’allongea sur son canapé. Quelques minutes après, un ronflement sonore signalait que Jane avait momentanément coupé le contact avec la réalité. Sa volonté de vengeance fut reportée à plus tard, c’est-à-dire, au moment de son réveil, lequel se produisit vers une heure du matin.

Ni le vin, ni la lourdeur d’un sommeil de plomb n’avaient atténué son désir de représailles. Elle se leva pesamment, marmonna de vilaines paroles et composa un numéro au téléphone. Elle indiqua à la police le repaire habituel du chef et de sa bande. Lorsque le commissaire voulut connaître son nom, elle raccrocha.

Monsieur Belmont n’appréciait pas du tout les coups de téléphone anonymes, mais comme la personne lui avait donné des précisions intéressantes et quelques détails respirant la vérité, il décida d’en tenir compte. Au matin, lui-même avec quelques policiers tombèrent facilement sur les malfaiteurs qui, surpris dans leur sommeil, ne les attendaient pas. Ils avaient compté sans la vengeance d’une femme. Quant à Étienne Jonquière, il avait disparu.

Ce vendredi matin, Laurent se leva le premier. En dépit de son pansement, il trouva la vie belle et la liberté l’un des plus beaux cadeaux de Dieu. Encore imprégné des propos échangés avec Madou pendant leur séquestration, tandis qu’il s’étirait allègrement, il pensa que le Seigneur avait dépassé les limites du plus grand amour connu en se livrant aux hommes comme un prisonnier volontaire, alors que le ciel entier lui appartenait. Madou avait dit une fois : « Il a renoncé à sa gloire pour nous». Sa gloire ! Quelle était la signification de ce mot ? Les adultes ont leur vocabulaire à eux, avec des expressions qu’il devinait très belles, mais parfois incompréhensibles. « Je demanderai à Maman, se dit-il, maintenant on peut lui poser des questions ».

Un joyeux murmure parcourait la campagne environnante. La terre semblait renaître et les arbres ruisselaient de fraîcheur sous la lumière de l’été. Il regarda par la fenêtre. Les roses du jardin lui parurent plus délicates et les coquelicots plus vermeils. Et tout ce soleil en réserve pour la journée, là, sous ses yeux, un soleil dont il pouvait profiter, n’était-ce pas merveilleux ?

En vérité, rien ne pouvait assombrir son contentement. Hier, il était prisonnier. Aujourd’hui, il était libre comme la brise qui courbait l’herbe en vagues harmonieuses.

Il pensa : « Je vais vite descendre et demander à Maman la permission d’aller voir Madou. Il y a un pacte entre nous deux. On a tenu le coup ensemble ».

Nadège arriva discrètement près de lui.

– Oh ! Laurent, j’ai peur ! gémit-elle.

– Peur ? mais peur de quoi ? s’étonna-t-il.

– Eh bien, Marcel peut se venger à tout moment. Il est encore dans la nature, lui ! Cette nuit, je n’ai pas fermé l’œil, il me semblait qu’il rôdait autour de la maison.

Incrédule, Laurent répliqua vivement :

– Oh ! dis, ça ne va pas dans ta tête. Si quelqu’un a peur en ce moment, c’est bien Marcel ! La police va le retrouver.

– Je voudrais que tu dises vrai.

– Et puis, as-tu oublié ? Le Seigneur nous a tellement gardés. Est-ce que tu crois qu’Il va cesser de le faire ?

Nadège observa le silence. Son cœur baignait encore dans l’incrédulité. Elle avait mis le doigt dans tant de situations culpabilisantes ! L’idée du pardon ne l’effleurait pas. Elle paraissait aussi misérable que Laurent n’était joyeux et satisfait. Cette dernière année, les gestes d’amitié n’avaient pas abondé entre le frère et la sœur. Maladroitement, Laurent appuya le revers de sa main contre la joue de Nadège. « Faut pas t’en faire, dit-il, en cherchant ses mots. Même si on a péché très fort, le Seigneur Jésus nous aime plus fort que notre péché. C’est pour ça qu’il est mort ».

Des larmes perlèrent aux yeux de Nadège.

Le téléphone sonna. Ils se précipitèrent au rez-de-chaussée. Maman répondit.

– Allo ! Oui, ici Madame Baudrimont.

– Oh ! Monsieur le commissaire ! C’est une très bonne nouvelle ! Arrêtés ! Dieu soit loué ! Je vais prévenir toute la famille. Merci. A plus tard, Monsieur le commissaire.

Les deux enfants avaient entendu.

– Est-ce qu’ils sont vraiment arrêtés tous les deux ? demanda Nadège anxieuse.

– Oui.

– Et Étienne ?

– Disparu.

– Disparu ?

– Ne t’inquiète pas, Nadège, sans les autres, il ne peut pas faire grand-chose.

Dans un élan de compassion, Nadège murmura :

– Je pense à sa mère.

– Moi aussi, Nadège. C’est une bonne mère, un peu trop douce, et ce garçon la domine. J’essaierai d’aller la voir.

Papa descendit à son tour. On lui annonça la bonne nouvelle. Ce fut un extrême soulagement pour toute la maisonnée. Dans une courte prière il remercia le Seigneur de cette délivrance.

 

Épilogue

C’est de nouveau à moi, Laurent, de vous raconter la fin de notre histoire, comme au commencement.

Huit mois ont passé depuis le début des événements : vous vous souvenez, le hold-up ?

Nadège est toute changée. Un soir, au salon, elle nous a dit qu’elle avait tout mis en ordre avec le Seigneur et qu’Il lui avait tout pardonné. Elle nous a aussi demandé pardon à nous. Depuis, on voit bien qu’elle cherche à vivre pour le Seigneur. Elle n’a plus jamais son air fâché contre tout le monde. Même mes camarades l’ont remarqué et je suis vraiment fier de ma grande sœur. Claudine et elle, comme autrefois, ne se séparent plus.

Madou vient d’être très malade. J’avais décidé, au milieu d’une belle matinée ensoleillée de la fin du mois d’août, de laisser Papa travailler seul jusqu’à midi et de passer un moment en compagnie de Madou. En sifflotant, j’enfourchai mon vélo et pris le raccourci du chemin de terre longeant le canal aux eaux tranquilles. J’étais presque sûr de trouver mon amie en train de jardiner ou de lire dans sa chaise longue, contre le hallier de troènes, son recoin préféré. Par beau temps, elle aimait mieux rester dehors qu’enfermée dans la maison. « L’hiver est assez long, me disait-elle souvent, il faut profiter des heures lumineuses de l’été pendant qu’elles sont là ». Mais je suis resté pétrifié devant la maison de Madou dont tous les volets étaient fermés, ce qui n’était pas du tout normal à cette heure-là. Madou devait être malade, peut-être paralysée dans son lit… Mon cœur battait très fort quand je me suis glissé dans la maison par un soupirail. J’ai gravi l’escalier quatre à quatre jusqu’à sa chambre. Je l’ai trouvée dans son lit, toute pâle et faible. Elle a tout de même trouvé la force de me sourire. J’ai compris qu’il fallait vite téléphoner à Maman. Maman et le médecin sont arrivés presque aussitôt, puis l’ambulance a emmené notre Madou. J’ai entendu parler de crise cardiaque. J’ai cru que le Seigneur allait la prendre dans Son ciel et je L’ai supplié de bien vouloir nous la laisser encore un peu. Quelques jours plus tard elle était hors de danger, m’a dit Maman.

Au bout de quelques semaines, Marianne, la fille de Madou et son mari, sont venus parler à Papa et Maman. Ils voulaient installer Madou dans une maison de retraite, mais mes parents – qui ont toujours des idées formidables, ont proposé que Madou vienne habiter le Chalet. Vous savez, le Chalet c’est la petite maison que Papa a aménagée au fond de notre jardin près du petit bois. Comme ça nous pouvons veiller nous-mêmes sur notre Madou.

Madou habite donc au Chalet depuis le début d’octobre. Elle a emménagé avec une partie de ses meubles et de ses bibelots préférés, vous savez, ceux que l’on aime bien et qui nous ont suivis depuis que l’on est petit, comme moi, ma mappemonde lumineuse.

Maman dit que si Madou continue à vivre raisonnablement, « au ralenti », elle peut tenir le coup encore longtemps. Mais, quand même, c’est le Seigneur Jésus qui décide tout seul du jour où Il nous invite dans Sa belle Maison du Ciel. Ça, j’aime mieux ne pas y penser. Pourtant, Papa m’en touche un mot de temps en temps. Il veut préparer mon cœur au départ de Madou.

Papa a donné à Madou un petit coin de jardin. Elle aime toucher la terre, c’est son plaisir. Mais mon père a dû sacrifier son talus, il était trop proche du Chalet. Il s’est retrouvé un « sanctuaire » (c’est son mot) dans le bois, au fond de notre terrain. C’est juste à l’endroit d’une minuscule clairière, avec le soleil qui dessine de beaux reflets sur les troncs blancs des bouleaux. Il y a installé un vieux banc de pierre et il s’est refait un refuge à lui, pour rencontrer le Seigneur. Il s’y rend souvent quand il a un problème, et la plupart du temps c’est à cause de nous, parce que nous ne sommes pas toujours obéissants ni aimables. Je le regrette. Il va aussi dans la clairière quand il n’y a pas de problèmes, simplement pour être avec le Seigneur Jésus, lui dire sa joie et son amour. Parfois, Maman le rejoint.

Ah ! j’oublie de vous expliquer que nous avons installé, Papa et moi, une petite barrière du côté de Madou. Comme ça, elle a son entrée particulière et elle se sent vraiment chez elle. Madou peut recevoir ses amis comme elle veut. Avec le printemps qui a pointé le bout de son nez, elle a déjà fait des plantations devant l’entrée du Chalet.

Ce qui m’a fait le plus de peine, c’est d’avoir vu un jour la pancarte « À vendre » sur la clôture de son ancienne chère maison, celle où je suis allé si souvent… Au début, j’évitais de passer par là, tellement j’avais de chagrin. Mes parents en ont parlé entre eux, ils n’ont pas su que j’écoutais et que j’avais « pigé ». J’ai compris que cette maison n’appartenait pas à Madou mais à ses enfants. Alors, si je ne suis pas trop stupide, je me dis qu’ils voulaient se débarrasser de leur mère pour récupérer l’argent.

Madou sait que ses enfants sont rebelles, mais elle ne se décourage pas, à cause du verset qui dit : « Crois au Seigneur Jésus, et tu seras sauvé, toi et ta maison » (Act. 16. 31).

De temps à autre Marie Luban, la maman de Jo, vient passer le week-end avec Madou. Ces deux-là s’entendent mieux que des sœurs. Il faut les voir pour le comprendre.

Un petit secret : Quand Jo vient chez nous je crois qu’il aime bien parler avec Nadège ; elle en a l’air enchantée d’ailleurs. Moi, je vous dis que ça va finir par un mariage, mais mon père me dit de m’occuper de ce qui me regarde.

Je vais terminer par un beau verset, même si vous trouvez bizarre qu’un garçon de mon âge ait choisi celui-là : « L’homme libre qui a été appelé est l’esclave de Christ » (1 Cor. 7. 22). Je vais vous l’expliquer à ma manière : Puisque Jésus, venu du ciel, m’a rendu libre en me pardonnant à la croix, je veux rester Son joyeux et fidèle serviteur, toujours et toujours.

D’après le Bonne Nouvelle 1995 et 1996

Andrée Dufour

 

LE SUPPLICIÉ PRIANT POUR SES BOURREAUX

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« Jésus dit : Père, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font ». Luc 23. 34.

 

LE SUPPLICIÉ PRIANT POUR SES BOURREAUX

 

Plusieurs de nos lecteurs connaissent bien ces paroles du Seigneur Jésus. Mais connaissent-ils les circonstances dans lesquelles elles ont été prononcées par notre Seigneur ?
Jésus était suspendu à la croix, Ses mains et Ses pieds déchirés par les clous sur le bois, dans les terribles souffrances et la soif extrême de la crucifixion. Les soldats qui venaient de planter les clous dans Ses mains et Ses pieds se tenaient là, sur le lieu de l’exécution. Ils avaient probablement agi avec l’insensibilité habituelle à leur profession, au milieu des moqueries de leurs rudes camarades. La Bible mentionne l’attitude méprisante des chefs du peuple.
Des spectateurs compatissants auraient pu penser : Certainement, ils ne peuvent pas être aussi insensibles et le mettre à mort ! Mais c’était bien leur intention. Peut-être que certains pensaient qu’une telle personne, abandonnée de tous, devait avoir besoin de soutien. D’autres les en auraient empêchés, prétextant que les plus misérables des criminels ne méritent aucune sympathie.
Peu auparavant, Pilate avait demandé : – Quel mal a-t-il fait ? Après deux mille ans, personne n’a donné de réponse à cette question : Il n’y avait pas de raison valable pour condamner et exécuter un homme innocent, qui n’avait fait que du bien.
C’est dans une telle situation de détresse que Jésus a prié pour Ses ennemis. Aucun de nous n’aurait certainement agi comme Lui. Même dans Ses souffrances extrêmes, Jésus pensait au pardon dont Ses ennemis avaient besoin – et dont nous avons tous besoin. C’est cela l’amour, un amour d’une telle profondeur qu’il surmonte tout. Et maintenant que Jésus Christ est ressuscité et vivant, Il nous aime toujours du même amour, et vous aussi. Avez-vous répondu à Son amour en croyant en Lui comme votre Sauveur ?

D’après « The Good Seed » janvier 2023

 

TRENTE VERSETS BIBLIQUES À TROUVER (NOMS DE PERSONNES EN J)

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TRENTE VERSETS BIBLIQUES À TROUVER (NOMS DE PERSONNES EN J)

 

Lien PDF à téléchargé : TRENTE VERSETS BIBLIQUES A TROUVER -NOMS DE PERSONNES EN M

 

Où se trouve le passage ?

 

1. J ________ est venu à vous dans la voie de la justice …………….. Mat.
2. J ________, esclave de Jésus Christ et frère de Jacques …………. Jude
3. Que Dieu élargisse J ________ ………………………………………… Gen.
4. la parole de l’Eternel —— dite par son serviteur J ________ …….. 2 Rois
5. J ________ et J ________ résistèrent à Moïse ………………………. 2 Tim.
6. il a été vu de J ________, puis de tous les apôtres …..…………… 1 Cor.
7. l’Eternel dit à J ________ : Retourne au pays de tes pères ..…….. Gen.
8. Hérode craignait J ________, le sachant homme juste …………….. Marc
9. cet apostolat, duquel J ________ est déchu …………………………… Act.
10. Et J ________ fut plus honoré que ses frères ………………………… 1 Chron.
11. Qui est l’homme qui soit comme J ________ ? ………………………….. Job
12. Et J ________ devint vieux et rassasié de jours …………………………. 2 Chron.
13. J ________ et ses fils descendirent en Egypte …………………………. Jos.
14. on le porte à l’Assyrie, comme présent au roi J ________ ……………. Osée
15. moi, J ________ —— je tombai à terre pour rendre hommage ……… Apoc.
16. J ________ d’Arimathée, qui était disciple de Jésus ..……………….. Jean
17. J ________, femme de Chuzas intendant d’Hérode ………………….. Luc
18. J ________ était un homme simple, qui habitait les tentes …………… Gen.
19. ils allèrent avec J ________ —— dans la maison de Simon …………. Marc
20. J ________ partit quand l’Eternel transporta Juda ….………………….. 1 Chron.
21. J ________, et il a rendu témoignage à la vérité ……………………….. Jean
22. J ________, esclave de Dieu et du Seigneur Jésus Christ ..…………. Jacq.
23. je ne vis aucun —— sinon J ________ le frère du Seigneur …………. Gal.
24. Et l’Esprit de l’Eternel fut sur J ________ …………………….………… Jug.
25. J ________ les a reçus chez lui …………………………………………. Act.
26. J ________ fut un signe aux Ninivites …………………………………….. Luc
27. le Seigneur livra en sa main J ________, roi de Juda ..………………. Dan.
28. Moi, J ________ —— qui ai part avec vous à la tribulation …………… Apoc.
29. J ________ fit la paix avec eux —— pour les laisser vivre ………….. Jos.
30. J ________, qui a opéré cette grande délivrance …..…………………. 1 Sam.

D’après le recueil de 360 passages 1986

BERACA 10. SUR LE CANTIQUE DES CANTIQUES

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BERACA 10

Sur le Cantique des cantiques

 

Avec Beraca 9, nous avions vu que, dans le chapitre 4, le bien-aimé révèle à son « amie » (v. 1) combien elle lui est précieuse. Il compare son cœur à un beau jardin, dans lequel il désire trouver des fruits. Il veut qu’elle tourne son cœur vers Lui. Si les vents soufflent dans ce jardin, c’est pour que la bonne odeur des parfums se répande de tous côtés ; ensuite la fiancée invite son bien-aimé à y venir, il répond aussitôt à son désir en lui déclarant qu’il a trouvé les fruits délicieux qu’il cherchait ; et il convie ses amis afin qu’ils en mangent avec Lui.

Indifférence et expériences qui s’ensuivent

Mais la fiancée a encore d’autres expériences à faire. Au chapitre 3 elle est en défaut quant aux circonstances dans lesquelles elle se trouve : elle avait un lit, un endroit de repos, loin du roi ; ici au chapitre 5, elle est mise à l’épreuve quant à elle-même, quant à sa personne : on la trouve endormie. Le bien-aimé l’appelle en disant : « Ouvre-moi » ; mais elle ne peut pas se lever. Il lui montre sa main, l’avançant par le trou de la porte ; émue enfin à cause de lui, elle se lève pour lui ouvrir, mais il s’était retiré ; il faut maintenant qu’elle subisse les conséquences douloureuses de son indifférence.
Elle sort sans protection, car son bien-aimé n’est plus avec elle. Elle le cherche partout, mais en vain, elle ne sait où le découvrir. Les gardiens, faisant leur ronde par la ville, la rencontrent ; ils la battent et la dépouillent de son voile : à présent, la voici dans l’angoisse et la honte. Alors, à ses compagnes elle raconte sa douleur et elles lui répondent : « Ton bien-aimé qu’est-il de plus qu’un autre bien-aimé, ô la plus belle parmi les femmes ? » ce qui lui fournit l’occasion de leur dépeindre les charmes de son bien-aimé. Les filles de Jérusalem, frappées par cette description et touchées de tant de réalité dans l’affection qui lie si étroitement la fiancée à son bien-aimé, se sentent aussitôt poussées à le rechercher avec elle. À leur tour, elles lui demandent où il est allé ; et chose étrange, elle le sait maintenant. Elle répond : « Mon bien-aimé est descendu dans son jardin, aux parterres des aromates, pour paître dans les jardins et pour cueillir des lis » ; en plus, elle confesse ce qu’il est pour elle ; une confession qui montre qu’elle a fait des progrès dans sa connaissance. Elle disait précédemment (2. 16) : « Mon bien-aimé est à moi, et je suis à lui » ; à présent elle dit : « Je suis à mon bien-aimé, et mon bien-aimé est à moi ». Cette inversion dans sa pensée indique qu’elle est plus occupée de lui que d’elle-même ; elle n’est pas encore débarrassée d’elle-même au point d’être absorbée par lui et de s’effacer, de se perdre pour ainsi dire en lui ; mais elle a fait des progrès très réels.

Être occupés du Seigneur

Avant d’aller plus loin, nous désirons attirer votre attention, chers lecteurs, sur le côté pratique de ces enseignements afin que, par leur application à vos cœurs et à vos consciences, vous retiriez pour vous-mêmes tout le profit que ces enseignements renferment pour quiconque veut être soumis à la Parole de Dieu.
Ces instructions se rapportent plus particulièrement aux expériences de la vie chrétienne. S’il en est parmi vous (et il y en a, je l’espère, plusieurs) qui recherchent sérieusement le Seigneur, mais qui ne jouiraient pas encore de l’affranchissement en Christ, c’est à ceux-là que le Cantique de Salomon s’adresse avec à-propos.
Savez-vous ce qui empêche de jouir du salut ? C’est que vous vous occupez toujours de vous-mêmes. L’égoïsme et l’orgueil de nos pauvres cœurs nous empêchent de croire que Dieu s’est occupé de tout ce qui nous concerne, et cela bien longtemps avant notre conversion. C’est parce que Dieu nous a vus méchants et corrompus au dernier point, qu’Il a envoyé Son Fils unique, qui est venu ici-bas porter « nos péchés en son corps sur le bois » et en subir le châtiment que nous méritions (1 Pier. 2. 24 ; 3. 18). Maintenant Dieu fait annoncer le message de Sa grâce, savoir qu’Il peut avec justice nous pardonner en vertu du sacrifice de Christ, et Il vous invite, chers lecteurs, à venir à Lui pour Lui ouvrir votre cœur.
Pendant que Dieu agit ainsi en grâce à notre égard, de notre côté, que faisons-nous ? Si du côté de Dieu tout est déjà prêt, il est évident que c’est du nôtre que viennent les entraves, les empêchements, les difficultés. Combien de fois, hélas, le Seigneur nous trouve, comme la fiancée du Cantique, cherchant un lieu de repos loin de Lui, et dormant, dans l’indifférence. Pourtant notre conscience nous dit, et l’expérience nous le démontre chaque fois, que ce n’est qu’en Jésus que se trouvent le repos, la paix et une joie durable et stable.
Que notre cœur est souvent comme fermé pour le Seigneur ! On pense à soi, on s’occupe de soi ; puis on se met à rechercher le Seigneur et on ne Le trouve pas. Mais du moment qu’on s’occupe de Lui, qu’on pense à ce qu’Il est dans Sa personne et dans Son œuvre, on sait où Il est et on Le trouve. Le cœur est alors délivré de toute peine, de tout souci, de toute inquiétude et l’on est en paix. Cela ne veut pas dire que l’on soit arrivé à une pleine connaissance du Seigneur, de Sa personne ou de Son œuvre. Mais le cœur a trouvé son repos en Lui, quelque misérable que l’on puisse être soi-même, et on ne doute plus de la parfaite bonté du Seigneur ; on expérimente, comme l’exprime la fiancée, que tout en Lui est aimable.
Il faut que notre cœur ait un objet quelconque qui gouverne nos pensées et attire nos affections. Si cet objet n’est pas le Seigneur, ce sera quelque idole qui prendra Sa place ; et cette idole se trouvera parmi les choses qui nous environnent ou dans les circonstances que nous traversons. Plus que cela, elle se logera en notre cœur. Des parents ou des amis peuvent aussi prendre la place que nous devons au Seigneur : « Celui qui aime père ou mère plus que moi n’est pas digne de moi » (Mat. 10. 37). Aussi longtemps qu’on cultive un objet d’idolâtrie, le cœur demeure fermé pour le Seigneur, quelle que soit d’ailleurs la profession qu’on puisse faire, de rechercher Sa face et de Le servir » (A.L.).
« Je suis à mon bien-aimé, et mon bien-aimé est à moi » (Cant. 6. 3).

 

L’HUMANITÉ DE JÉSUS

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« Et la Parole devint chair et habita au milieu de nous… pleine de grâce et de vérité ». Jean 1. 14.

 

L’HUMANITÉ DE JÉSUS

 

1. L’humanité de Jésus – Dieu et homme à la fois

« Incontestablement, le mystère de la piété est grand : Dieu a été manifesté en chair ». 1 Tim. 3. 16.
« Ainsi, puisque que les enfants ont eu part au sang et à la chair, lui aussi, de la même manière y a participé ». Héb. 2. 14.

Quand Dieu créa le premier homme, Il lui donna un corps, une âme et un esprit. Ces trois éléments constituent l’être humain. Le corps est la partie matérielle, mais l’âme et l’esprit sont dans le corps, si intimement liés qu’il est difficile de les distinguer (Héb. 4. 12). Nous pouvons dire que l’âme est le siège des sentiments, de l’intelligence, des pensées. Mais c’est par l’esprit que l’homme peut entrer en relation avec Dieu, et c’est ce qui le distingue des animaux.
Quand Jésus, le Fils de Dieu, est venu sur la terre, Il a été « fait à la ressemblance des hommes » (Phil. 2. 7 ; Héb. 2. 17). Il est devenu un homme comme les autres. Il possédait donc un corps, mais aussi une âme et un esprit. Cependant, à la différence de tous les descendants d’Adam, Jésus était sans péché (Héb. 4. 15 ; 1 Pier. 2. 22 ; 1 Jean 3. 5 ; 2 Cor. 5. 21).
Nous allons examiner plusieurs témoignages que nous trouvons dans la Bible, concernant le corps, l’âme et l’esprit de « l’homme Christ Jésus » (1 Tim. 2. 5). C’est un sujet qui demande le plus grand respect. En fait, même si Jésus Christ est devenu un Homme, Il n’a jamais cessé d’être Dieu (Col. 2. 9). L’union de la déité et de l’humanité dans la merveilleuse Personne de Jésus est un grand mystère : « Personne ne connaît le Fils, si ce n’est le Père » (Mat. 11. 27). Nous ne pouvons pas tout comprendre, mais nous recevons simplement et avec foi ce que l’Esprit de Dieu nous révèle au sujet de Jésus, qui est « Dieu manifesté en chair ».

2. L’humanité de Jésus – Son corps

« En entrant dans le monde, [Christ] dit : Tu n’as pas voulu de sacrifice ni d’offrande, mais tu m’as formé un corps ».
« Nous avons été sanctifiés par l’offrande du corps de Christ faite une fois pour toutes ». Héb. 10. 5 et 10.

Jésus, le Fils de Dieu, a « eu part au sang et à la chair » (Héb. 2. 14), avec les autres humains, dans une réelle incarnation.
Jésus a été conçu par le Saint Esprit de Dieu dans le sein de la vierge Marie (Luc 1. 31 et 35) et Son corps a été formé par Dieu (Héb. 10. 5). Il a été mis au monde, nourri et soigné par Sa mère. Il s’est développé, est devenu un enfant, puis un jeune homme et enfin un adulte. Ses pieds ont parcouru les routes du pays d’Israël. Il avait des yeux, des oreilles et une bouche pour voir, écouter et consoler ceux qui souffraient. Ses mains guérissaient les malades ; Ses bras accueillaient les petits enfants. Il s’agenouillait pour prier, Il a eu faim et soif, Il a été fatigué. Il a dormi. Il a été ému, Il a éprouvé de l’angoisse…
Il s’est laissé crucifier, offrant Son corps « pour nous, comme offrande et sacrifice à Dieu, en parfum de bonne odeur » (Éph. 5. 2). Ses mains et Ses pieds ont été percés par des clous et Son corps a été élevé sur la croix ; puis les soldats romains se sont partagé Ses vêtements, en les tirant au sort (Luc 23. 34).
Pendant les trois heures de profondes ténèbres, Jésus « a porté nos péchés en son corps sur le bois » de la croix (1 Pier. 2. 24). Il a enfin baissé la tête et remis Son esprit entre les mains de Son Père (Jean 19. 30 ; Luc 23. 46). Son côté a été percé par la lance d’un soldat et de l’eau et du sang sont sortis de cette blessure (Jean 19. 34). Puis son corps a été descendu de la croix, enveloppé dans un suaire et déposé dans une tombe. Mais Son corps « n’a pas vu la corruption » (Act. 13. 37).
Le troisième jour, Jésus est sorti de la tombe et s’est montré vivant à Ses disciples, pendant quarante jours, les invitant à Le toucher (Jean 20. 27). Puis Il a été élevé dans le ciel (Luc 24. 51) où Il s’est assis à la droite du trône de Dieu.

3. L’humanité de Jésus – Son âme

Jésus a dit : « Maintenant mon âme est troublée ; et que dirai-je ? Père, délivre-moi de cette heure ; mais c’est pour cela, pour cette heure, que je suis venu ». Jean 12. 27.
« Et il prend avec lui Pierre, Jacques et Jean ; et il commença à être saisi d’effroi et très angoissé. Il leur dit : Mon âme est saisie de tristesse jusqu’à la mort ». Marc 14. 33 et 34.

Les Évangiles font souvent allusion à l’âme de Jésus et aux divers sentiments qu’Il a éprouvés : sympathie, joie, tristesse, trouble, angoisse, indignation… Étant sans péché, Il montrait toujours beaucoup de sensibilité lorsqu’Il était en contact avec le mal. Les souffrances de ceux qu’Il rencontrait attiraient Sa sympathie, les foules affamées suscitaient Sa compassion ; Il a pleuré avec ceux qui pleuraient (Jean 11. 35).
La dureté de cœur de la plupart des hommes provoquait en Lui l’indignation ou une juste colère (Marc 10. 14 ; 3. 5).
Il était sensible à l’accueil qu’on Lui réservait. L’incrédulité générale, le rejet de la part de Son peuple et l’incompréhension des disciples L’attristaient.
L’ingratitude des foules, la trahison de Judas, l’abandon de Ses disciples, les cris de tous ceux qui exigeaient qu’Il soit mis à mort, la honte de la crucifixion et beaucoup d’autres choses ont profondément blessé Son âme. Par contre, le dévouement de quelques femmes, la loyauté des disciples et l’hospitalité d’une famille qui L’aimait, Le réconfortaient.
À l’approche de la mort, dans le jardin de Gethsémané, Jésus a exprimé à Son Père l’angoisse de Son âme devant la perspective des heures terribles qui L’attendaient (Jean 12. 27) : un peu plus tard Il allait devoir prendre sur Lui nos péchés et Il serait abandonné par Dieu (Luc 23. 44).
Mais lorsqu’Il est sorti du tombeau, l’angoisse a fait place à la joie de l’œuvre accomplie, de la victoire sur la mort et de la résurrection (Act. 2. 27 et 28).

4. L’humanité de Jésus – Son Esprit

« Jésus fut troublé dans son esprit et rendit témoignage : En vérité, en vérité, je vous le dis : l’un de vous me livrera ». Jean 13. 21.
« Quand donc Jésus eut pris le vinaigre, il dit : C’est accompli. Puis, ayant baissé la tête, il remit son esprit ». Jean 19. 30.

L’esprit permet à l’homme d’être en relation avec Dieu. Le Seigneur Jésus vivait une relation permanente et heureuse avec Dieu, Son Père. Ses pensées et celles du Père étaient en parfaite harmonie. Dans les évangiles, nous voyons souvent Jésus en prière, dans un esprit de louange, de confiance, d’obéissance et de soumission.
– « Jésus se réjouit en esprit » et adressa une prière de louange au Père, reconnaissant Sa sagesse et Sa souveraineté dans Sa façon d’agir envers les hommes (Luc 10. 21).
– Jésus « frémit en son esprit » devant la tombe de Lazare, son ami ; Jésus a été troublé en constatant le terrible pouvoir de la mort sur l’être humain (Jean 11. 33).
– Peu avant d’aller à la croix, Jésus a rassemblé Ses disciples autour de Lui pour un repas d’adieu. C’était la dernière Pâque qu’ils prenaient ensemble mais, à table, se trouvait aussi celui qui allait trahir son Maître. Oui, Judas avait vécu dans Sa compagnie pendant environ trois ans, et Jésus l’avait toujours traité comme un disciple et un ami (Mat. 26. 50 ; Ps. 55. 13), mais il était sur le point de Le trahir pour trente pièces d’argent. Quelle peine pour le Seigneur !
– Enfin, quand les heures de la crucifixion arrivent à leur terme, Jésus pousse un grand cri : « C’est accompli ». Et ainsi, dans une paix parfaite, Il baisse la tête et remet son esprit entre les mains de son Père (Luc 23. 46). Cela aussi est une preuve de divinité de Jésus : Il meurt en remettant son esprit à Dieu, par un acte de sa propre volonté.

5. L’humanité de Jésus – Sa sympathie

« Celui qui est descendu est le même que celui qui est aussi monté au-dessus de tous les cieux, afin qu’il remplisse toutes choses ». Éph. 4. 10.
« (Jésus) a été tenté en toutes choses de façon semblable à nous, à part le péché. Approchons-nous donc avec confiance ». Héb. 4. 15 et 16.

Les Évangiles montrent que Jésus était un homme, mais un Homme parfait et sans péché. Dieu Lui a formé un corps afin qu’ « il goûtât la mort pour tout » (Héb. 2. 9). Il a été crucifié et son sang purifie de tous leurs péchés tous ceux qui croient en Lui (1 Jean 1. 7). Dès lors, quiconque L’a reçu dans son cœur comme Sauveur et Seigneur est sauvé et pardonné (Rom. 3. 26).
Après Sa mort et Sa résurrection, Jésus est apparu à Ses disciples. Il avait un corps, mais un corps qui avait été ressuscité par Dieu. Ils L’ont vu et L’ont touché, Il a parlé et mangé avec eux. Puis Il a été élevé dans le ciel devant leurs yeux et Il s’est assis à la droite de Dieu (Luc 24. 51). Les anges ont annoncé aux disciples qu’Il reviendrait de la même manière qu’ils L’avaient vu s’en aller au ciel (Act. 1. 11).
L’Homme que Dieu a fait asseoir à la place d’honneur, à Sa droite, dans ce lieu d’autorité et de gloire, est le même que Celui que Ses disciples avaient connu et aimé, l’Homme accessible et plein de compassion, qui a vécu et souffert sur cette terre, a été rejeté, insulté, et cloué sur une croix. Dans le ciel, Jésus portera à toujours les signes indélébiles de Ses souffrances sur la croix. Et c’est justement à cause de cela qu’Il peut nous comprendre. Il ne sympathise pas à nos douleurs à distance, « de loin » ! Il sait ce qu’un homme peut éprouver, parce qu’Il l’a vécu Lui-même. Sommes-nous tristes, incompris, rejetés ? Approchons-nous de Lui avec la certitude qu’Il peut nous comprendre, en attendant le beau jour dans lequel, grâce à la victoire de Jésus sur la croix, Dieu essuiera toute larme de nos yeux (Apoc. 21. 4).

 

D’après « Il buon seme » décembre 2022

 

COMPAGNONS DE L’APÔTRE PAUL

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COMPAGNONS DE L’APÔTRE PAUL

 

Timothée

Les récits des Actes qui nous rapportent l’activité de l’apôtre Paul, ainsi que les épîtres qu’il a lui-même écrites, font mention de plusieurs autres serviteurs du Seigneur qui travaillaient en étroite liaison avec lui et bien souvent sous ses directions. Nous allons tâcher de rassembler ce qui nous est dit de quelques-uns d’entre eux.

Parmi ces compagnons de Paul, Timothée occupe une place particulière. Paul l’appelle « mon véritable enfant dans la foi » (1 Tim. 1. 2), « mon enfant bien-aimé » (2 Tim. 1. 2), « notre frère et compagnon d’œuvre au service de Dieu dans l’évangile du Christ » (1 Thess. 3. 2), et il écrit aux Philippiens à son sujet : « il a servi avec moi la cause de l’évangile comme un enfant sert son père » (Phil. 2. 22).
Dans sa jeunesse, Timothée habitait à Derbe et à Lystre en Asie Mineure. Sa mère, Eunice, qui était juive, s’était mariée avec un Grec. Bien qu’elle eût contracté une union interdite par la loi de Moise (Deut. 7. 3), Eunice était une femme pieuse, et dès son enfance, le jeune Timothée fut instruit dans la connaissance des écrits de l’Ancien Testament et apprit à les estimer comme les « Saintes Lettres », la Parole de Dieu.
Lors du premier passage de Paul et de Barnabas dans les villes d’Antioche de Pisidie, d’Iconium et de Lystre, leur prédication et la persécution qu’ils rencontrèrent eurent un grand retentissement. Le jeune Timothée comprit l’enseignement de l’apôtre et les motifs de sa conduite (2 Tim. 3. 10 et 11) Sa mère et sa grand-mère Loïs furent aussi amenées à la foi au Seigneur Jésus (2 Tim. 1. 5).
Quelques années plus tard, Paul, accompagné cette fois de Silas, repassa à Derbe et à Lystre. Timothée était alors connu comme un disciple du Seigneur et avait un bon témoignage des frères de la région. Paul discerna que ce jeune chrétien était appelé par Dieu à un service particulier et l’emmena avec lui.
Vous qui appartenez au Seigneur, êtes-vous connus chacun comme Son disciple ? Ceux qui vous entourent peuvent-ils affirmer qu’ils ont distingué en vous les fruits de la vie divine ?
Dès cet appel de Timothée à suivre Paul, le récit des Actes nous le présente souvent coopérant au service de l’apôtre.
Quand Paul fut chassé de Bérée vers Athènes par l’opposition des Juifs venus de Thessalonique, Timothée resta en Macédoine avec Silas (Act. 17. 14). Il fut à ce moment-là chargé de retourner auprès des Thessaloniciens pour les « affermir et les encourager dans leur foi, afin que personne ne soit ébranlé dans ces tribulations » (1 Thess. 3. 2 et 3). Ce service est d’autant plus remarquable que Timothée n’accompagnait l’apôtre que depuis quelques mois seulement. Peu après, il put d’ailleurs rejoindre Paul à Corinthe en lui rapportant « les bonnes nouvelles de la foi et de l’amour » des Thessaloniciens (1 Thess. 3. 6). Réconforté par le retour de Timothée et de Silas, l’apôtre fut animé d’une ardeur nouvelle pour rendre témoignage devant les Juifs de Corinthe que Jésus était le Christ (Act. 18. 5). Paul écrivit sur ces entrefaites aux Thessaloniciens et en tête des deux épîtres qu’il leur adressa, il eut soin d’associer à son nom ceux de Silvain (ou Silas) et de Timothée.
Au début de son troisième voyage, Paul s’arrêta longtemps à Éphèse. Désirant rester encore un peu en Asie avant de passer en Europe, il envoya devant lui en Macédoine « deux de ceux qui le servaient, Timothée et Éraste » (Act. 19. 22). C’est à cette époque que Paul écrivit sa première épître aux Corinthiens, qu’il terminait en leur recommandant chaleureusement Timothée : « Ayez soin qu’il soit sans crainte au milieu de vous, car il s’emploie à l’œuvre du Seigneur comme moi-même. Que personne donc ne le méprise ; mais faites-le accompagner en paix » (1 Cor. 16. 10 et 11). Quand, un peu plus tard, il dut leur écrire à nouveau, il s’associa Timothée dans l’adresse de cette seconde épître (2 Cor. 1. 2).
En écrivant de Corinthe aux Romains, l’apôtre ne manque pas de leur transmettre les salutations de Timothée (Rom. 16. 21), que nous trouvons également cité dans le groupe des chrétiens dévoués qui accompagnaient Paul de Grèce vers Jérusalem au retour de son troisième voyage (Act. 20. 4). Timothée se trouvait ensuite à Rome auprès de l’apôtre captif, puisque celui-ci joignait encore le nom de ce fidèle compagnon d’œuvre au sien en tête des épîtres aux Colossiens et aux Philippiens et annonçait à ces derniers qu’il comptait le leur envoyer bientôt (Phil. 2. 19 à 23). La fin de l’épître aux Hébreux (13. 23) nous montre que Timothée lui-même a été mis en prison pour l’évangile ; il venait d’être libéré quand cette lettre a été écrite.
Les nombreuses mentions de Timothée dans le livre des Actes et différentes épîtres nous le présentent comme servant le Seigneur avec zèle sous la dépendance immédiate de l’apôtre. Mais il devait être appelé par la suite à assumer une responsabilité personnelle dans l’œuvre de Dieu. C’est ce que nous montrent les deux épîtres que Paul lui a adressées et que nous parcourrons rapidement, si le Seigneur le permet. Souvent Dieu prépare ainsi les Siens à un service graduellement plus important et plus difficile. L’essentiel est de se laisser conduire par Lui. Chers jeunes croyants, au début de votre vie pour le Seigneur, appréciez les directions et l’aide qu’Il veut vous donner Lui-même par le moyen de chrétiens plus expérimentés, et d’abord par vos parents.

(1 Timothée 1 et 2)

La première épître à Timothée lui a été adressée vraisemblablement après la première captivité de l’apôtre, au cours des quelques années d’activité que Paul a pu avoir encore dans les régions de l’Asie où il avait déjà tant travaillé.
Paul avait demandé à Timothée de rester à Éphèse et l’avait chargé de s’opposer aux enseignements pernicieux qui commençaient à se répandre dans l’assemblée. Il lui écrit pour lui confirmer sa mission et lui précise comment il faut se conduire dans la maison de Dieu. Aussi cette épître est-elle pleine d’enseignements pratiques importants concernant la marche des chrétiens dans l’assemblée. Écrite par l’apôtre près de la fin de sa course à un chrétien encore jeune, elle est très instructive pour les jeunes croyants.
Les faux docteurs auxquels Timothée avait affaire, comme la plupart de ceux contre lesquels Paul avait dû souvent lutter, voulaient imposer aux chrétiens les pratiques de la loi juive. Tout à l’opposé, l’enseignement de l’apôtre, et en particulier les prescriptions qu’il donnait à Timothée, affirmaient la pleine suffisance de la grâce. La Loi garde toujours sa valeur pour démontrer la culpabilité de l’homme ; mais elle n’apporte aucune possibilité d’être justifié devant Dieu. Paul pouvait au contraire parler en connaissance de cause de la grâce du Seigneur qui avait surabondé envers lui.
Avant d’être arrêté sur le chemin de Damas, il était zélé pour la Loi, mais ce zèle ne l’avait conduit qu’à persécuter l’assemblée de Dieu (Phil. 3. 6). Il juge sans ménagement sa conduite passée : « Moi qui auparavant étais un blasphémateur, un persécuteur et un violent », et il se donne le rang de « premier des pécheurs ». Par deux fois il aime à dire : « mais miséricorde m’a été faite ». C’est avec toute la conviction d’une expérience personnelle qu’il affirme solennellement : « Cette parole est certaine et digne d’être pleinement reçue : le Christ Jésus est venu dans le monde pour sauver les pécheurs » (1. 15).
Cher jeune lecteur, pouvez-vous parler comme l’apôtre Paul ? Avez-vous reconnu comme lui que vous étiez un pécheur perdu ? Et êtes-vous maintenant bien certain comme lui que vous êtes sauvé par Jésus, mort sur la croix pour vos péchés ?
Paul avait cru en Jésus Christ pour la vie éternelle et reste un exemple pour tous ceux qui sont venus ou qui viendront à croire en Lui. Vous connaissez bien ces deux versets consécutifs de l’évangile de Jean où Jésus lui-même dit deux fois à Nicodème : « afin que quiconque croit en Lui ne périsse pas, mais qu’il ait la vie éternelle ».
Paul ne peut pas rappeler la grâce qui lui a été faite et qui reste offerte à tous sans qu’éclate sa louange : « Qu’au Roi des siècles, l’incorruptible, invisible, seul Dieu, soient honneur et gloire aux siècles des siècles ! Amen » (1. 17). « Que le Dieu de mon salut soit exalté ! » dit David au Psaume 18. Repensons souvent à la grâce de Dieu envers nous pour Lui rendre dans nos cœurs reconnaissance et louange.
Combien nous devons désirer que tous les hommes profitent de la grâce de Dieu ! A ce sujet l’apôtre exhorte, « avant toutes choses », à prier pour eux. Nous ne pouvons pas remplir en leur faveur de service plus efficace, car il faut d’abord que Dieu opère dans leur âme pour qu’ils reçoivent l’évangile qui leur est présenté. Nous devons prier pour tous les hommes et quand nous demandons leur salut, cette prière est agréable à Dieu, notre Dieu Sauveur, qui Lui-même veut que tous les hommes soient sauvés (2. 1, 3 et 4).
Jésus est venu ici-bas comme un homme pour rendre Dieu accessible à tous. Il est le seul médiateur entre Dieu et les hommes. Il a aboli le péché qui faisait obstacle entre Dieu et l’homme en se donnant lui-même en rançon pour tous (2. 5 et 6). C’est là l’évangile dans toute sa simplicité, le message que Paul avait reçu la charge d’annoncer aux gentils afin qu’ils saisissent la vérité avec foi et participent à ce grand salut (2. 6 et 7).
Paul exhorte aussi à prier spécialement pour ceux qui détiennent le pouvoir sur la terre, afin que Dieu leur donne de gouverner avec sagesse et de maintenir l’ordre et la paix (2. 2).
Élever les mains en priant, les tendre ainsi vers Dieu à qui l’on s’adresse, est un geste de supplication. C’est dans cette attitude que Salomon a prononcé la longue prière de la dédicace du Temple (1 Rois 8. 22). Mais ce signe extérieur de dépendance doit s’accompagner de la séparation du mal. On ne peut intercéder pour d’autres que dans l’amour, qui exclut la colère ; et la prière de la foi met de côté tous les raisonnements (2. 8).
Dans ses exhortations sur notre conduite, Paul a quelques versets pour les femmes chrétiennes. Elles peuvent rendre un témoignage public par leur tenue ; aussi les pressait-il de se vêtir avec modestie. On commence souvent bien jeune à aimer les belles toilettes. Or Paul dit à Timothée que les femmes qui servent Dieu ne doivent pas se parer de vêtements somptueux, mais de bonnes œuvres (2. 9). Et Pierre dit aussi aux femmes croyantes : « Vous dont la parure ne doit pas être une parure extérieure : … vêtements recherchés mais l’être caché du cœur, dans la parure d’un esprit doux et paisible qui est d’un grand prix devant Dieu » (1 Pier. 3. 3 et 4). Commençons tout jeune à rechercher ce que Dieu apprécie, et non ce qui flatte notre vanité.
L’apôtre passe ensuite à des recommandations qui touchent à l’ordre dans l’Assemblée. Nous avons vu qu’il écrivait aux Corinthiens : « Que vos femmes se taisent dans les assemblées » (1 Cor. 14. 34). Il dit ici à Timothée : « Que la femme apprenne dans le silence, en toute soumission » (2. 11). Tout, dans la maison de Dieu, doit être conforme à l’ordre prescrit par le Maître de la maison.

(1 Timothée 3 et 4)

Paul continue à donner à Timothée des instructions détaillées sur les diverses questions qui pouvaient se poser pour lui.
Certains frères sont appelés à un service particulier dans l’assemblée. Ils peuvent avoir une charge, soit de surveillant, soit de serviteur ; l’apôtre énumère les qualités que doivent présenter les uns et les autres.
Les surveillants sont appelés aussi, ailleurs, les anciens. Les exhortations que Paul adressait aux anciens d’Éphèse au chapitre 20 des Actes définissent bien leur charge : l’Esprit Saint les avait établis surveillants pour paître l’assemblée de Dieu et il leur fallait, en conséquence, prendre garde à eux-mêmes et à tout le troupeau ; ils devaient veiller et avertir chacun, comme l’apôtre l’avait fait lui-même quand il était au milieu d’eux. Pierre exhorte de même les anciens à paître le troupeau de Dieu, à le surveiller de bon gré en étant eux-mêmes des modèles (1 Pier. 5. 1 à 4). L’activité des surveillants devait donc répondre à des besoins spirituels dans l’assemblée.
Paul et Barnabas, en vertu de leur autorité d’apôtres, établissaient des anciens dans les assemblées nouvellement formées (Act. 14. 23). Cette autorité apostolique a pris fin. Aussi n’y a-t-il plus maintenant de surveillants ainsi désignés officiellement, mais Dieu pourvoit à ce que des frères fidèles, expérimentés et dévoués, veillent sur le bon ordre dans l’assemblée et sur la marche des croyants. Nous avons à les reconnaître, à les estimer avec amour (1 Thess. 5. 12 et 13), et à leur être soumis (Héb. 13. 17).
Les serviteurs devaient s’occuper des questions matérielles. Ainsi les sept frères choisis au chap. 6 du livre des Actes pour répartir les secours aux nécessiteux de l’assemblée de Jérusalem avaient une charge de serviteurs. Paul conclut l’énumération des qualités requises pour cette charge en disant : « Ceux qui ont bien servi acquièrent une bonne maturité pour eux-mêmes et une grande hardiesse dans la foi qui est dans le Christ Jésus » (3. 13). Celui qui a été fidèle dans un humble service matériel est qualifié ensuite par Dieu pour une œuvre plus importante : parmi les sept frères de Jérusalem choisis pour distribuer les secours, le premier, Étienne, fut rempli de la puissance du Saint Esprit pour accomplir des miracles et pour rendre un puissant témoignage devant ses adversaires, puis devant le sanhédrin, et il fut le premier martyr de la foi chrétienne (Act. 7) ; le second, Philippe, fut appelé à évangéliser la ville de Samarie, l’intendant de la reine d’Éthiopie et toute la région d’Azot à Césarée (Act. 8).
Il est demandé aux surveillants de « tenir leurs enfants soumis en toute dignité » (3. 4), aux serviteurs de « bien conduire leurs enfants et leur propre maison » (3. 12). Cela a trait évidemment à leur responsabilité de chefs de famille. Mais, de leur côté, les enfants doivent éviter soigneusement de discréditer, par leurs écarts de conduite ou leur désobéissance, le service de leur père dans l’assemblée.
Paul souligne l’importance de ces enseignements. Il espérait pouvoir se rendre auprès de Timothée et lui donner de vive voix toutes les instructions nécessaires, mais s’il devait tarder, il fallait que Timothée sache bien la conduite à tenir dans « la maison de Dieu, qui est l’assemblée du Dieu vivant » (3. 15). C’est dans l’Assemblée que Dieu habite sur la terre par le Saint Esprit. Elle est Sa maison et nous devons nous y conduire en conséquence, c’est-à-dire non pas à notre gré, mais comme il convient pour Lui. L’Assemblée est « la colonne et le soutien de la vérité » (3. 15). Une colonne est à la fois un appui solide et un ornement architectural. L’Assemblée doit donc tenir ferme la vérité et la présenter au monde.
Et l’apôtre revient sur la vérité essentielle du christianisme, le secret des relations de Dieu avec les hommes (3. 16) : Christ, qui est Dieu de toute éternité, est venu sur la terre comme un homme ; ce qu’Il était a été démontré pendant Sa vie et dans Sa résurrection par la puissance du Saint Esprit ; les anges ont pu voir en Lui le Dieu invisible ; Il est devenu le sujet de la prédication et l’objet de la foi dans le monde entier ; comme homme ressuscité, Il a été élevé dans la gloire.
L’attachement à la vérité selon les enseignements de l’apôtre était d’autant plus nécessaire que Satan allait faire répandre des doctrines mensongères. Et, comme Paul le prévoyait, le mal dont il discernait les premiers effets s’est amplifié au cours de l’histoire de l’Église, si bien qu’aujourd’hui les erreurs de toutes sortes sont propagées et admises dans la chrétienté. Pour tenir ferme contre l’erreur, en bon serviteur de Jésus Christ, Timothée avait besoin d’être « nourri dans les paroles de la foi et de la bonne doctrine qu’il avait pleinement comprise » (4. 6). Nous courons le danger de nous en tenir à une connaissance superficielle et vague de la Parole. Il faut, au contraire, que les vérités de l’Écriture soient bien claires pour nous ; de plus il ne suffit pas de les avoir comprises une fois pour toutes ; il faut « nous en nourrir », c’est-à-dire y revenir et en occuper souvent notre esprit.
Timothée était exhorté à « s’exercer lui-même à la piété » (4. 7). La piété, c’est la vie pratique avec Dieu dans la confiance en Lui et dans Sa crainte. Nos circonstances, nos occupations, nos distractions tendent à relâcher nos relations avec Dieu.
Nous avons besoin de nous exercer à vivre toujours selon Sa pensée et à rechercher Son approbation. La jeunesse consacre beaucoup de temps et d’efforts à développer son corps par les exercices sportifs. Ce n’est pas inutile, mais c’est d’un intérêt tellement plus restreint que le développement de notre âme dans le maintien d’heureuses relations avec Dieu, dans une pleine assurance en Lui pour le temps présent et pour l’éternité ! Une telle formation se révèle « utile » dans toutes les occasions de la vie (1 Tim. 4. 8).
Timothée, quoique jeune, avait à exercer à Éphèse une autorité que personne ne devait mépriser. Il fallait pour cela qu’il soit le modèle des fidèles de toutes manières : « en parole, en conduite, en amour, en foi, en pureté » (4. 12).
En attendant que l’apôtre vienne, il devait s’attacher à exhorter et à enseigner les croyants, et avant tout, à les mettre en contact avec la Parole elle-même par la lecture publique des Écritures (4. 13). Cette pratique s’imposait d’autant plus que les exemplaires de la Parole n’étaient pas répandus comme aujourd’hui et que beaucoup ne pouvaient ou ne savaient pas les lire eux-mêmes.
Timothée avait reçu un don de grâce, c’est-à-dire avait été qualifié pour un ministère particulier à exercer par le Saint Esprit. Dieu l’avait désigné pour ce service par la prophétie, comme Saul et Barnabas avaient été mis à part à Antioche par l’Esprit Saint pour l’œuvre parmi les nations (Act. 13). En lui imposant les mains, les anciens avaient affirmé leur association à ce jeune ouvrier du Seigneur. Timothée devait s’en souvenir, ne pas négliger le don qui lui avait été confié, mais au contraire s’occuper de sa tâche dans l’assemblée et s’y consacrer entièrement. Ainsi il ferait des progrès que tous devraient constater et qui accréditeraient son service. Il devait être attentif, à la fois à son propre état d’âme devant le Seigneur, à sa conduite et à son enseignement.

Timothée (1 Tim. 5 et 6)

Tout en exerçant dans l’assemblée d’Éphèse l’autorité que l’apôtre lui avait confiée, Timothée devait garder vis-à-vis de chacun la place qui convenait à son jeune âge ; Paul lui donne à ce sujet des conseils de sagesse. S’il avait à reprendre un homme âgé, il devait le faire avec modération et l’exhorter avec le respect dû à un père. Il devait agir de même envers chacun comme il l’aurait fait envers les membres de sa propre famille (5. 1 et 2).
L’assemblée devait prendre soin des veuves sans ressources. A cette occasion, Paul souligne les obligations des enfants envers leurs parents. « Honore ton père et ta mère » ordonnait déjà la loi de Moïse (Ex. 20, Deut. 5). Ce commandement est rappelé par le Seigneur Lui-même (Mat. 15 et Marc 7) et par l’apôtre Paul (Éph. 6). L’honneur dû aux parents va du respect et de l’obéissance à témoigner déjà par le petit enfant jusqu’aux soins affectueux dont doivent être entourés les parents âgés.
Timothée avait à maintenir les privilèges et les responsabilités des anciens. Ceux-ci étaient dignes d’honneur et les fidèles devaient pourvoir à leurs besoins. L’apôtre rappelle à ce propos l’enseignement déjà donné par le Seigneur en Luc 10 : « L’ouvrier est digne de son salaire ». Par contre les manquements des anciens devaient être repris publiquement afin que tous aient de la crainte (5. 17 à 20).
Timothée ne devait pas donner son approbation à la légère. En le faisant, il aurait risqué de porter la responsabilité des péchés de ceux qu’il aurait encouragés à tort. L’apôtre l’exhorte à se garder lui-même pur du mal. Timothée avait d’ailleurs une conscience délicate et poussait, semble-t-il, le scrupule jusqu’à s’abstenir complètement de vin. Avec une sollicitude touchante, l’apôtre s’occupe de sa santé et lui conseille d’en boire un peu (5. 22 et 23). Nous n’avons pas à nous placer sous des obligations légales d’abstinence, mais nous devons user avec sobriété et reconnaissance de ce que Dieu nous accorde.
Paul compatit au sort des chrétiens esclaves. Il se souvient qu’ils étaient « sous le joug ». Leur condition était parfois aussi misérable que celle d’animaux domestiques. L’apôtre les exhorte à honorer leurs maîtres. Ce n’était pas toujours facile car les maîtres incrédules pouvaient être des méchants méprisables ; mais, par leur soumission, les esclaves leur ôtaient tout prétexte à blasphémer le nom de Dieu ou à médire du christianisme. Certains avaient le privilège d’appartenir à des maîtres croyants. Ils n’en devaient pas moins les estimer comme leurs maîtres et avaient à les servir avec encore plus d’empressement (6. 1 et 2).
L’apôtre parle à nouveau de la piété et déclare que, « avec le contentement elle est un grand gain » (6. 6). Marcher humblement avec Dieu, satisfaits de ce qu’Il nous accorde, vaut mieux que toutes les richesses de la terre. Nous pouvons nous confier en notre Père qui, selon les promesses de Jésus à ses disciples, pourvoira à notre nourriture et notre vêtement. Pourquoi rechercher le superflu et nous en inquiéter ? Tout l’intérêt que nous accordons aux biens de la terre est au détriment de notre jouissance des richesses du ciel. Quelle perte font ceux qui « veulent devenir riches » (6. 9). Entraînés dans les tentations, succombants au piège que leur tend l’ennemi, ils poursuivent sans répit la satisfaction de désirs pernicieux qui les mènent à la perdition. Dès nos jeunes années, Satan cherche à séduire nos cœurs par les attraits trompeurs et passagers du monde ; sachons choisir avec décision « les biens meilleurs et permanents ». Elle est bien solennelle l’affirmation de l’apôtre : « C’est une racine de toutes sortes de maux que l’amour de l’argent ». Paul écrit aussi aux Éphésiens (5. 5) et aux Colossiens (3. 5) que la cupidité est de l’idolâtrie ; le cupide donne en effet à l’objet de ses convoitises la place due à Dieu.
Dieu peut confier à certains des Siens une fortune terrestre. Vers la fin du chapitre (v. 17 à 19), Paul adresse à Timothée un ordre pour eux : qu’ils ne se confient pas dans leurs richesses incertaines, mais en « Dieu, lui qui nous donne tout richement, pour en jouir » ; qu’ils usent libéralement de leurs biens ; qu’ils soient « riches en bonnes œuvres, prompts à donner ». Dieu récompensera dans le ciel ce qui est fait pour Lui sur la terre. N’oublions pas que nous sommes responsables devant Lui de l’emploi des biens, et aussi des facultés et du temps qu’Il nous accorde.
En contraste avec les hommes qui poursuivent les satisfactions terrestres, Timothée est exhorté à les fuir, et à poursuivre au contraire « la justice, la piété, la foi, l’amour, la patience, la douceur d’esprit » (6. 11). Appliquons-nous à réaliser nous aussi un si beau programme.
Timothée est appelé, à ce propos, « homme de Dieu », titre d’honneur qu’il est seul à recevoir dans le Nouveau Testament. Il est ainsi désigné comme appartenant à Dieu et Le représentant devant ce monde. Il est invité à « combattre le bon combat de la foi » (6. 12), car l’ennemi ne manque pas de s’opposer au croyant fidèle. Il avait à cet égard pour modèle Paul lui-même qui peut lui écrire dans sa seconde épître : « J’ai combattu le bon combat » (4. 6).
Timothée est exhorté à « saisir la vie éternelle ». Il possédait la vie éternelle ; il l’avait confessé publiquement. Mais il avait maintenant à vivre cette vie, à s’en approprier les privilèges et à en manifester les caractères.
C’est probablement au début de sa carrière chrétienne que Timothée avait fait cette « belle confession devant beaucoup de témoins », que Paul lui rappelle pour l’encourager. Le Christ Jésus, notre modèle parfait, a fait Lui-même la plus belle des confessions quand, devant Ponce Pilate, il a affirmé Son titre de roi et prononcé ainsi les paroles qui entraînèrent Sa condamnation. Suivons ces exemples. N’hésitons jamais, quoi qu’il puisse nous en coûter, à confesser notre foi et notre espérance.
Les exhortations de Paul se font de plus en plus pressantes. Très solennellement il « ordonne » à Timothée de « garder ce commandement, sans tache, irrépréhensible, jusqu’à l’apparition de notre Seigneur Jésus Christ ». Cette perspective glorieuse l’amène à proclamer la majesté inaccessible de Dieu seul digne « d’honneur et de force éternelle ».
Tout à la fin, Paul insiste encore : « Ô Timothée, garde ce qui t’a été confié ». Entendons pour nous-mêmes cet appel de l’apôtre à garder fidèlement la Parole de Dieu, avec le secours de Sa grâce.

(2 Timothée 1 et 2)

La seconde épître à Timothée a été écrite vers la fin de la dernière captivité de Paul à Rome. L’apôtre venait de comparaître devant le tribunal de l’empereur. Sa condamnation avait été différée, mais il savait bien que ce n’était là qu’un court répit : sa course était achevée et il était prêt à subir le martyre pour le nom du Seigneur Jésus.
Cette dernière lettre que nous ayons de l’apôtre, écrite fort peu de temps avant sa mort, est comme son testament spirituel, le message de ses suprêmes recommandations.
Son attachement à Timothée qu’il appelle « son enfant bien-aimé », s’y exprime en termes touchants : Paul priait pour lui sans cesse, nuit et jour ; le souvenir des larmes que Timothée avait versées lors de leur séparation avivait chez l’apôtre l’ardent désir de le revoir ; Paul aimait aussi à se rappeler la foi sincère de son disciple. Mais dans sa vive affection pour lui, il ne cherchait pas à lui épargner les peines du témoignage chrétien.
Il l’exhorte au contraire à « prendre sa part des souffrances comme un bon soldat de Jésus Christ » (2. 3). Chers enfants, vos parents et amis chrétiens qui vous aiment désirent ardemment votre bien en toutes choses. Mais ce qu’ils souhaitent pour vous, bien plus qu’une vie facile, c’est que vous marchiez fidèlement à la suite du Seigneur. L’apôtre précise bien à Timothée : « N’aie donc pas honte du témoignage de notre Seigneur, ni de moi son prisonnier » (1. 8). Nous n’avons plus, de nos jours, à endurer une persécution violente, mais quand nous confessons le Seigneur, nous risquons de provoquer la moquerie et cela suffit souvent à nous empêcher de parler de Lui. L’apôtre, au contraire, ne redoutait ni souffrances, ni opprobre pour Christ. Il répète ce qu’il avait déjà dit à Timothée dans sa première épître (ch. 2) : « C’est pour cela que j’endure ces souffrances ; mais je n’ai pas de honte, car je sais qui j’ai cru, et je suis persuadé qu’il a la puissance de garder ce que je lui ai confié, jusqu’à ce jour-là » (1. 12). Paul ne rougissait pas de sa condition de prisonnier. Dans d’autres épîtres il prend comme un titre d’honneur le nom de « prisonnier du Christ Jésus ». Il connaissait Christ, objet de sa foi, et cela suffisait à le remplir d’assurance. L’œuvre de sa vie paraissait compromise, mais il remettait tout au Seigneur avec une entière confiance.
Il avait vu tous ses compagnons en Asie se détourner de lui (1. 15). Mais en contraste avec ces abandons douloureux, il se plaît à citer un fidèle qui s’était occupé de lui sans honte et sans crainte.
Onésiphore avait cherché très soigneusement Paul captif à Rome ; il avait réussi à le trouver dans sa prison et l’avait souvent consolé. Dès qu’un obstacle se présente, nous trouvons facilement là une excuse pour nous dispenser de poursuivre une bonne œuvre que le Seigneur nous appelle à faire pour lui. Imitons l’exemple d’Onésiphore qui a persisté à chercher l’apôtre jusqu’à ce qu’il l’ait trouvé, et l’a visité ensuite assidûment. Aussi lui a-t-il été accordé de remplir un service de grand prix : consoler le grand apôtre Paul à la fin de sa vie. Ce croyant dévoué dont il n’est parlé que dans cette épître avait aussi rendu beaucoup de services à Éphèse. Paul en appelle au Seigneur pour que dans sa miséricorde Il lui accorde son approbation « en ce jour-là », c’est-à-dire au jour des récompenses dans le ciel. En attendant, la famille d’Onésiphore est l’objet de ses prières et prend place dans ses salutations à côté d’Aquilas et de Priscilla (4. 19).
Quant à Timothée il est exhorté à « se fortifier dans la grâce qui est dans le Christ Jésus » (2. 1). « Il est bon que le cœur soit affermi par la grâce » lisons-nous en Hébreux 13. Il faut être bien pénétré de la grâce pour se confier entièrement dans le Seigneur, et c’est là la source de toute force. Paul pouvait bien en parler, lui à qui le Seigneur avait dit : « Ma grâce te suffit, car ma puissance s’accomplit dans la faiblesse » (2 Cor. 12. 9).
L’apôtre avait communiqué à Timothée bien des enseignements que celui-ci devait maintenant transmettre à des chrétiens fidèles, capables à leur tour d’en instruire d’autres. C’est ainsi que la vérité se propageait oralement avant qu’ait été écrit tout le Nouveau Testament. Nous avons maintenant dans la Parole écrite, complète, la pleine révélation des pensées de Dieu. Mais nous devons aussi retenir l’enseignement des conducteurs qui nous ont expliqué cette Parole avec le secours du Saint Esprit.
« Considère ce que je dis, ajoute Paul, car le Seigneur te donnera de l’intelligence en toutes choses » (2. 7). Chers enfants, les vérités de la Parole peuvent vous paraître parfois abstraites, difficiles à comprendre. Mais si vous vous appliquez à les saisir, le Seigneur les rendra claires à votre intelligence et vous accordera d’en jouir dans votre âme.
Ce qui doit faire surtout l’objet de notre recherche, c’est le Seigneur Jésus Lui-même. « Souviens-toi de Jésus Christ, ressuscité d’entre les morts » (2. 8). C’était l’un des points essentiels de l’évangile que Paul prêchait et pour lequel il ne reculait devant aucune souffrance. Son service l’avait amené à être « lié de chaînes comme un malfaiteur », mais il endurait tout dans son amour pour les élus afin de les amener au salut en Christ et à la gloire éternelle (2. 9 et 10).
Timothée devait, à son tour, rappeler sans se lasser les vérités déjà enseignées, en rejetant énergiquement toute discussion inutile. Il avait à rechercher l’approbation de Dieu et à présenter la Parole avec exactitude, sans crainte du jugement des hommes. Cette application et cette fermeté étaient d’autant plus nécessaires que des erreurs dangereuses commençaient à se propager. Certains allaient jusqu’à annoncer que la résurrection avait déjà eu lieu et renversaient la foi de quelques-uns (2. 14 à 18).
Dans sa première épître l’apôtre avait présenté l’Assemblée comme la maison de Dieu, la colonne et le soutien de la vérité. Dans cette seconde lettre, il doit constater que la chrétienté s’était agrandie en englobant bien des hommes étrangers à la vérité et était devenue un mélange de vrais croyants et de professants sans la vie de Dieu. Il compare cet ensemble à une grande maison où se trouvent non seulement des vases d’or et d’argent réservés aux usages nobles, mais aussi des vases de bois et de terre pour les usages vulgaires (2. 20). Au milieu de cette confusion et en contraste avec la foi chancelante de certains, le solide fondement de Dieu, ce qu’il a établi, subsiste, immuable, marqué à la fois par cette affirmation : « Le Seigneur connaît ceux qui sont à lui », et cette injonction : « Qu’il se retire de l’iniquité, quiconque prononce le nom du Seigneur » (2. 19). D’un côté la précieuse assurance du discernement infaillible de Dieu ; de l’autre la responsabilité individuelle du croyant à se séparer du mal.
Pour que le vase précieux puisse être employé au noble usage auquel le destine le Maître, il doit être à part des ustensiles vils ; le fidèle ne peut servir le Seigneur en restant associé avec les incrédules ou les désobéissants (2. 21). Il doit de plus veiller à la pureté de sa propre conduite : « Fuis les convoitises de la jeunesse », dit Paul à Timothée (2. 22). Par quelles convoitises Satan cherche-t-il à détourner nos cœurs loin du Seigneur ? A chacun de le discerner. Mais, chers jeunes amis, quel que soit le mal par lequel nous risquons d’être enlacés, il faut le fuir résolument sous peine de succomber.
Si le croyant se retire du mal, Dieu lui accorde de rencontrer des âmes fidèles et pieuses avec qui il peut « poursuivre la justice, la foi, l’amour, la paix » (2. 22).

(2 Timothée 3 et 4)

Paul continue sa seconde lettre à Timothée en lui révélant que le mal s’étendrait de plus en plus dans la chrétienté. Nous sommes maintenant arrivés aux « derniers jours » dont parle l’apôtre ; tout autour de nous, des gens qui se prétendent chrétiens, mais qui ont seulement les pratiques extérieures de la piété, montrent dans leur conduite qu’ils manquent entièrement de la puissance sanctifiante d’une vie avec Dieu. Il faut se détourner de ces hommes qui résistent à la vérité.
Timothée, lui, avait pleinement suivi l’enseignement et l’exemple de l’apôtre dont toute la conduite était la mise en pratique de la doctrine qu’il prêchait (3. 10). Cette fidélité avait entraîné pour Paul bien des persécutions, mais le Seigneur l’avait toujours délivré. Tous ceux qui veulent vivre dans une vraie piété, en suivant Jésus, seront aussi persécutés (3. 12). La marche avec Christ ne peut que provoquer l’opposition des hommes. Si le monde nous tolère, nous approuve même, c’est souvent parce que nous ne montrons pas assez que nous suivons le Seigneur.
Timothée est exhorté à demeurer attaché aux vérités qu’il avait reçues avec certitude (3. 14) elles lui avaient été transmises par Paul à qui Dieu les avait directement révélées. Cet enseignement venait compléter celui de l’Ancien Testament que Timothée avait lu dès son jeune âge (3. 15), guidé sans doute dans cette lecture par sa mère Eunice et par sa grand-mère Lois. C’est ainsi qu’il avait été instruit et préparé à recevoir le salut par la foi en Christ. La plupart d’entre vous avez, comme Timothée, le grand privilège d’être entraînés par vos parents à lire la Parole de Dieu. C’est infiniment plus important que la lecture de tous les livres des hommes.
Avec les écrits du Nouveau Testament qui sont venus s’ajouter aux Saintes Lettres des Juifs, nous avons maintenant la Parole de Dieu complète. La Bible tout entière est inspirée de Dieu (3. 16). Recevons-la donc avec une pleine certitude. Satan suggère toujours de la mettre en doute, comme quand il disait à Ève au jardin d’Éden : « Quoi, Dieu a dit ! » Ne nous laissons pas ébranler par les opinions des hommes qui écoutent Satan le menteur. Oui, Dieu a parlé. Il a fait mettre Sa Parole par écrit pour qu’elle demeure sans changement.
Non seulement cette Parole inspirée est certaine, permanente, mais elle est aussi opérante. Elle est là pour enseigner, pour convaincre, pour corriger, pour instruire dans la justice » (3. 16). La Parole n’est pas une simple théorie, mais elle agit avec puissance dans l’âme qui se courbe sous son enseignement : elle maintient dans la vérité, elle affermit la foi, elle garde du mal, elle stimule dans la ligne du bien. Par elle le croyant est ainsi formé pour être un « homme de Dieu », un représentant de Dieu sur la terre, capable d’accomplir les œuvres de Dieu (3. 17).
Paul ordonne à Timothée, dans les termes les plus solennels, de prêcher la Parole avec insistance, que l’occasion soit favorable ou non (4. 1 et 2). Les hommes vont vers un jugement terrible ; ils s’endurcissent de plus en plus, jusqu’à refuser d’écouter la vérité et à se complaire aux mensonges. Aussi importe-t-il de les convaincre, de les reprendre, de les exhorter avec patience et suivant la pure doctrine. Timothée devait pour cela renoncer aux satisfactions terrestres, supporter les souffrances, se consacrer entièrement à son service (4. 5). Son activité prenait d’autant plus d’importance que celle de Paul était maintenant terminée. L’apôtre déclare lui-même que le temps de son départ est arrivé. Jetant un regard en arrière il peut dire : « J’ai combattu le bon combat, j’ai achevé la course, j’ai gardé la foi » (4. 7). En récompense de son dévouement, de sa persévérance, de sa fidélité, lui était réservée la couronne de justice que le Seigneur allait lui décerner en « ce jour-là », le jour prochain des rétributions auquel il ne cessait de penser et dont il parle plusieurs fois dans cette épître.
Avant son départ, il désirait revoir une fois encore Timothée : « Empresse-toi de venir bientôt auprès de moi » lui écrit-il (4. 9). Il aspirait d’autant plus à la présence de son enfant bien-aimé que ses autres compagnons l’avaient abandonné ou étaient occupés ailleurs ; Luc, qui l’avait fidèlement suivi dans ses derniers voyages, restait seul près de lui.
Paul demande à Timothée d’amener avec lui Marc et de lui apporter son manteau et ses livres. Que ces détails sont touchants ! Marc l’avait abandonné dès le début de son premier voyage et avait été l’occasion de sa rupture avec Barnabas. Sans ressentiment, Paul reconnaît que le serviteur jadis défaillant, formé depuis par Dieu, est maintenant utile pour le service. L’apôtre, dans sa froide prison manque des vêtements indispensables à l’approche de l’hiver et a besoin d’un manteau laissé en Troade. Jusqu’à la dernière heure il s’attache à la lecture des Écritures et réclame ses parchemins.
Paul avait déjà comparu devant le tribunal, et probablement en présence du terrible empereur Néron lui-même. Aucun de ses amis n’avait été avec lui dans cette suprême épreuve. Tous l’avaient abandonné mais, miséricordieux à l’exemple de son Maître, il demande que cette défection leur soit pardonnée. Si tout secours humain lui a fait alors défaut, le Seigneur Lui-même s’est tenu près de Son serviteur, Compagnon invisible dont l’apôtre éprouvait le précieux secours. Fortifié par cette présence divine, Paul a pu présenter l’évangile avec puissance en face de l’assemblée la plus imposante devant laquelle il eût jamais comparu : ce témoignage pour toutes les nations était le couronnement du ministère pour lequel il avait été mis à part, « vase d’élection pour porter le nom du Seigneur devant les nations et les rois et les fils d’Israël » (Act. 9).
« J’ai été délivré de la gueule du lion » ajoute Paul (4. 17). Dans cette détresse extrême, Dieu était intervenu pour le sauver de la cruauté de l’empereur. Paul, plein d’assurance, s’en remet entièrement au Seigneur pour tout ce qu’il aura à rencontrer encore sur la terre avant d’être introduit dans le ciel. Son cœur déborde de louange : « A lui la gloire, aux siècles des siècles ! » (4. 18).
Remarquons enfin, au milieu des salutations qui terminent cette dernière épître, l’appel pressant que l’apôtre lance encore à Timothée : « Empresse-toi de venir avant l’hiver » (4. 21), dernière expression de son ardente affection pour son « enfant bien-aimé ».

Tite (2 Corinthiens 7 et 8)

Après les deux épîtres à Timothée, nous trouvons dans le Nouveau Testament une lettre adressée par l’apôtre Paul à l’un de ses compagnons nommé Tite.
Dans l’épître aux Galates (2. 3) Paul dit que Tite était Grec. Cela ne signifie pas qu’il fût originaire de Grèce ; mais selon le langage de l’époque nous savons ainsi qu’il appartenait à l’un des nombreux peuples idolâtres, de civilisation grecque, étrangers à la race d’Israël, qui occupaient les pays du bassin de la Méditerranée orientale.
Tite avait été converti par le moyen de Paul qui l’appelle : « Mon véritable enfant selon notre commune foi » (Tite 1. 4).
Nous voyons Tite pour la première fois en compagnie de l’apôtre, quand Paul et Barnabas montent d’Antioche à Jérusalem pour soutenir devant les apôtres et les anciens de cette assemblée que la loi de Moïse et la circoncision ne devaient pas être imposées aux chrétiens convertis du paganisme. Le chapitre 15 des Actes nous relate ce voyage auquel fait aussi allusion le chapitre 2 des Galates. A cette occasion, Paul fit preuve de fermeté, et malgré l’insistance des judaïsants, Tite qui l’accompagnait ne fut pas, bien que d’origine païenne, contraint à être circoncis (Gal. 2. 3).
Le livre des Actes ne fait pas mention de Tite et nous ignorons les détails de son travail en compagnie de l’apôtre. Mais dans la seconde épître aux Corinthiens, Tite apparaît comme ayant toute la confiance de Paul pour des missions difficiles. Au cours de son troisième voyage, l’apôtre dut écrire d’Éphèse aux Corinthiens une lettre sévère (la première épître aux Corinthiens) pour les reprendre au sujet de discordes, de désordres graves et de fausses doctrines qui étaient tolérés parmi eux. Paul envoya aussi Tite à Corinthe, soit pour porter cette lettre soit, peu après, pour confirmer ses remontrances et se rendre compte de la façon dont elles étaient acceptées.
L’apôtre était fort anxieux au sujet des Corinthiens ; il était attristé de les voir affligés par ses reproches ; il savait qu’il y avait parmi eux quelques hommes orgueilleux qui n’étaient pas près de se repentir et dont il redoutait l’influence. Aussi était-il pressé d’avoir des nouvelles par Tite. Ne l’ayant pas trouvé en Troade comme il l’espérait, il quitta ce pays où pourtant Dieu bénissait son travail dans l’évangile, et passa en Macédoine où ils se rencontrèrent enfin (2 Cor. 2. 12 et 13).
La lettre de Paul avait amené la plupart des Corinthiens à s’humilier et à juger leurs égarements. Tite lui-même avait été reçu avec obéissance, crainte et tremblement (2 Cor. 7. 15). Il avait été témoin de la tristesse selon Dieu, de l’empressement à juger le mal, de l’indignation et du zèle des Corinthiens repentants (2 Cor. 7. 10 et 11). Il rapportait à l’apôtre les scènes touchantes où leur affection pour Paul s’était exprimée avec larmes. Au milieu des afflictions de toutes sortes qu’il traversait alors, l’apôtre fut consolé et réjoui par ces bonnes nouvelles qu’il recevait de la part de Dieu (2 Cor. 7. 5 à 7).
Tite lui-même aimait à repenser avec beaucoup d’affection à ses chers Corinthiens. Aussi fut-il tout disposé à retourner à Corinthe pour une nouvelle mission avec tout le zèle que Dieu lui mettait au cœur. Depuis longtemps, il était question de recueillir dans les assemblées de ces contrées des secours destinés aux chrétiens indigents de Judée. Les assemblées de la Macédoine, malgré leur pauvreté, avaient déjà préparé des dons importants. Les Corinthiens, qui étaient plus riches, avaient été des premiers à vouloir participer à cette collecte, mais leur zèle s’était ralenti et ils tardaient à le faire. Tite s’offrit à aller stimuler leur générosité (2 Cor. 8. 17). Il revint dans ce but à Corinthe accompagné de deux autres frères. A cette occasion, Paul le recommande par cette approbation : « quant à Tite, c’est mon associé et mon compagnon d’œuvre auprès de vous » (1 Cor. 8. 23).
Dans ses différents séjours à Corinthe Tite s’est toujours appliqué à marcher sur les traces de l’apôtre, et en particulier à imiter son désintéressement (2 Cor. 12. 18).

L’épître de Paul à Tite a probablement été écrite, comme la première épître à Timothée, après la première captivité de l’apôtre à Rome, au cours d’un séjour qu’il a pu faire en Macédoine ou en Asie. Paul avait laissé Tite en Crète pour mettre de l’ordre dans les assemblées de cette grande île et pour y établir des anciens (Tite 1. 5). Il lui confirmait ses instructions et lui demandait de le rejoindre à Nicopolis, ville d’Épire au nord de la Grèce, sur la mer Ionienne, car il comptait passer là l’hiver (3. 12). Dans cette épître Tite nous apparaît comme ayant acquis au service du Seigneur expérience et sagesse, et Paul ne craint pas de lui confier une mission d’autorité (2. 15). Nous pourrons, si le Seigneur le permet, nous arrêter la prochaine fois sur quelques détails de cette lettre.
Nous retrouvons enfin Tite cité par l’apôtre près d’achever sa course, à la fin de la deuxième épître à Timothée (4. 10). Il était parti pour la Dalmatie, province faisant face à l’Italie sur la côte est de l’Adriatique. Il ne nous est pas dit que Paul n’ait jamais visité cette région ; nous ne doutons pas que Tite s’y était rendu pour y travailler au service du Seigneur.

Tite (L’Épître à Tite)

Paul écrivait à Tite pour lui confirmer la mission dont il l’avait chargé en le laissant en Crète. L’apôtre n’avait pas eu le temps de régler toutes les questions qui touchaient au bon ordre et à l’administration dans les assemblées de ce pays. En particulier il restait à établir, dans chacune d’elles, des anciens ou surveillants chargés des intérêts spirituels de l’assemblée. Paul pouvait procéder à cette désignation en vertu de son autorité apostolique qu’il délègue officiellement à Tite (1. 5).
Il précise, comme il l’avait fait en écrivant à Timothée (1 Tim. 3. 1 à 7), les qualités que devait présenter le surveillant ; nous retrouvons en particulier que ses enfants devaient être fidèles et non pas accusés de débauche ou insubordonnés (1. 6). Une fois de plus est soulignée la solidarité de la famille dans le témoignage chrétien.
Avec les Crétois, Tite avait affaire à des gens difficiles à conduire. Aussi est-il exhorté à faire preuve de fermeté envers ceux qui propageaient de mauvais enseignements. C’étaient surtout des Juifs qui s’attachaient aux fables judaïques, et prêchaient en conséquence le retour, non seulement à la loi, mais aux traditions et aux récits imaginés que les hommes avaient ajoutés aux Écritures. En fait ils recherchaient surtout leur propre profit. « Reprends-les sévèrement », dit Paul avec le désir que cette sévérité ramène à la saine doctrine les croyants égarés (1. 13). Il y avait aussi des incrédules qui s’abandonnaient au mal et que l’apôtre dépeint par ce trait bien grave : « Ils font profession de connaître Dieu, mais par leurs œuvres ils le renient » (1. 16). Notre vie pratique manifeste si nous sommes vraiment ce que nous prétendons être. « Ce ne sont pas tous ceux qui me disent : Seigneur, Seigneur, qui entreront dans le royaume des cieux, mais celui qui fait la volonté de mon Père qui est dans les cieux », dit Jésus (Mat. 7. 21).
« Mais toi, (ajoute Paul) annonce ce qui convient au sain enseignement » (Tite 2. 1). Tite devait faire contraste avec les séducteurs. En présence de mauvais exemples, nous devons prendre pour nous cet appel : « mais toi… » (toi enfant de Dieu, toi racheté de Christ) qui nous invite à opposer résolument le bien au mal.
Nous voyons peu après que Tite n’était pas seulement engagé à prêcher aux autres, mais à « se montrer lui-même à tous égards un modèle de bonnes œuvres » (Tite 2. 7).
L’apôtre demande à Tite de transmettre des exhortations appropriées aux diverses conditions de croyants. La première chose demandée aux vieillards comme aux jeunes hommes, c’est d’être sobres (2. 2 et 6). A tout âge nous avons tendance à abuser de ce qui plaît à notre corps ou à notre esprit (aliments préférés, lectures captivantes, distractions, jeux) et c’est toujours au détriment de nos âmes. La place excessive donnée aux choses de la terre nous prive de biens tellement meilleurs (lecture de la Parole, communion avec le Seigneur, recherche et accomplissement de ce qui Lui plaît). Comme dans sa première lettre à Timothée Paul a un mot d’encouragement pour les esclaves. Il les exhorte à être soumis, complaisants, dociles, honnêtes dans leur service. Il dit que « par leur bonne fidélité ils ornent, à tous égards, l’enseignement qui est de notre Dieu Sauveur » (2. 9 et 10). Quel honneur pour ces chrétiens méprisés ! Rien ne pouvait mieux démontrer l’excellence de la doctrine chrétienne qu’une conduite élevée chez ces croyants de basse condition, beau fruit de la grâce qui les avait sauvés.
La grâce de Dieu en effet ne se borne pas à nous apporter le salut, mais elle nous enseigne à renoncer au mal et à pratiquer le bien. C’est toujours l’ordre proposé : « Cessez de mal faire, apprenez à bien faire » disait le prophète au peuple (És. 1. 15). La grâce nous apprend donc à rejeter l’impiété et les convoitises qui règnent dans le monde, puis à être sobres dans toute notre vie personnelle, justes dans nos rapports avec les hommes, pieux dans d’heureuses et saintes relations avec Dieu (Tite 2. 12).
La grâce ne limite pas ses effets à notre conduite dans le temps présent mais elle nous forme à attendre « la bienheureuse espérance », la venue du Seigneur pour enlever les Siens et « l’apparition de sa gloire », Sa manifestation publique (Tite 2. 13).
Nous avons dans la Parole de multiples résultats de la mort de Christ. Ici il est appelé « notre grand Dieu et Sauveur Jésus Christ » et nous trouvons qu’Il s’est donné Lui-même pour nous afin de nous racheter de toute iniquité et de nous acquérir pour Lui-même comme un peuple purifié, zélé pour le bien (2. 14).
Le chrétien doit être soumis aux autorités, toujours prêt à pratiquer le bien, doux envers tous les hommes, alors qu’avant sa conversion il était désobéissant, esclave de ses convoitises, adonné au mal, haïssable, hostile à tous (3. 1 à 3). Comment s’est opéré un tel changement ? Dieu ne pouvait nous sauver en vertu de quelque mérite en nous, mais uniquement selon Sa propre miséricorde. Dans Son amour Il a effacé notre condition misérable (c’est le « lavage de la régénération ») et nous a donné une vie nouvelle par le Saint Esprit (3. 5). Justifiés par Sa grâce, nous avons la vie éternelle dont nous jouirons bientôt en plénitude dans la gloire (3. 7).
L’apôtre veut que Tite insiste sur ces vérités (3. 8). La pratique du bien doit distinguer le chrétien des autres hommes. Aussi trouvons-nous à deux versets d’intervalle ces deux injonctions presque identiques « que ceux qui ont cru Dieu s’appliquent à être les premiers dans les bonnes œuvres » (3. 8) et « que les nôtres aussi apprennent à être les premiers dans les bonnes œuvres » (3. 14).

Silas ou Silvain (Actes 15. 16 et 17)

Au nom de Timothée nous trouvons quelquefois associé celui de Sylvain que Luc, dans le livre des Actes, appelle Silas.
Il nous est parlé de lui pour la première fois au chapitre 15 des Actes. Vous vous souvenez qu’à leur retour à Antioche, après leur voyage en Asie Mineure, Paul et Barnabas furent pris à partie par certains chrétiens juifs qui prétendaient que les païens convertis devaient être circoncis et devaient observer la loi de Moïse. La question fut portée devant les apôtres et les anciens de Jérusalem (Act. 15). Après les interventions de Pierre et de Jacques, il fut reconnu, sous les directions du Saint Esprit, que les prescriptions de la Loi, et en particulier la circoncision, ne s’appliquaient pas aux chrétiens issus des nations. Une lettre précisant ces conclusions fut adressée aux autres assemblées à Antioche, en Syrie, en Cilicie, et deux frères de Jérusalem furent chargés d’accompagner Paul et Barnabas à Antioche et de confirmer de vive voix les termes de la lettre. Pour cette mission qui devait consolider les liens de communion entre les assemblées de Judée et les assemblées issues des nations, on choisit deux des frères les plus considérés : l’un, Judas, était appelé aussi Barsabas, l’autre était Silas (Act. 15. 22).
Tous deux avaient un don de prophète, c’est-à-dire étaient qualifiés pour édifier l’assemblée en présentant la Parole de Dieu. Arrivés à Antioche, ils exhortèrent les frères par plusieurs discours et les fortifièrent (15. 32).
Quelque temps après, Paul invita Barnabas à visiter de nouveau les frères dans toutes les villes où ils avaient annoncé ensemble la Parole du Seigneur. Mais Barnabas voulait prendre avec eux son neveu Marc, alors que Paul n’était pas d’avis d’emmener ce jeune frère qui les avait abandonnés dès le début de leur premier voyage. Ils se séparèrent donc.
Paul choisit pour compagnon Silas, et tous deux partirent d’Antioche, recommandés à la grâce du Seigneur par les frères de cette ville (15. 36). Nous voyons dès lors Silas étroitement associé à l’apôtre au cours de son deuxième voyage.
Arrivés à Derbe et à Lystre, ils trouvèrent Timothée, que Paul emmena aussi avec lui (Act. 16. 1 à 3). Tous trois traversèrent l’Asie Mineure jusqu’à la côte ouest en Troade en visitant les assemblées et en prêchant l’évangile. Un quatrième compagnon, Luc, se joignit à eux quand ils furent appelés à traverser le nord de la mer Égée pour passer en Macédoine (16. 10).
À Philippes se déroula une scène que vous vous rappelez sans doute bien. L’apôtre avait délivré une servante asservie à un esprit démoniaque. Paul et Silas furent ensemble saisis par les maîtres de cette pauvre femme, traînés sur la place publique devant les magistrats et calomnieusement accusés de troubler la ville. La foule s’ameuta contre eux. Les préteurs, magistrats romains, les firent fouetter et après leur avoir fait donner un grand nombre de coups, les firent mettre en prison en recommandant au gardien de les enfermer avec soin. Le gardien ou geôlier exécuta cet ordre en les jetant dans la prison intérieure et en attachant étroitement leurs pieds à un poteau (Act. 16. 9 à 24).
Vers minuit, Paul et Silas, dans cette douloureuse condition, priaient et chantaient les louanges de Dieu, et les prisonniers les écoutaient (16. 25). Quel honneur pour Silas d’être associé à Paul dans la persécution aussi bien que dans le service ! Son nom reste consigné dans la Parole de Dieu à côté de celui du grand apôtre en cette scène mémorable du chant de minuit dans la prison de Philippes. D’un même cœur, ces deux fidèles témoins, sans se laisser abattre par la tribulation, continuaient à louer Dieu devant ceux qui les entouraient.
Soudain un grand tremblement de terre ébranla les fondements de la prison. Toutes les portes s’ouvrirent et les liens de tous furent détachés (16. 26). Dieu intervenait ainsi en puissance, non seulement pour délivrer ses deux serviteurs captifs, mais pour toucher la conscience du geôlier, qui leur demanda en tremblant : « Seigneurs, que faut-il que je fasse pour être sauvé ? » (16. 29 et 30). Paul et Silas purent lui répondre par ce résumé si précis de l’évangile : « Crois au Seigneur Jésus et tu seras sauvé » (16. 31). La question se trouve posée une fois de plus à chacun de mes jeunes lecteurs : Avez-vous cru au Seigneur Jésus pour être sauvés ?
Paul et Silas reçurent ensemble les soins du geôlier repentant, qui lava leurs plaies, les fit monter dans sa maison, et se réjouit avec eux à table en compagnie de tous les siens (Act. 16. 32 à 34).
Ensemble encore, Paul et Silas furent relâchés le lendemain matin par les préteurs, et avec les autres compagnons poursuivirent leur voyage à Thessalonique (16. 39 et 40). Les résultats de la prédication dans cette ville nous sont donnés par ces termes : « Certains d’entre eux furent persuadés et se joignirent à Paul et à Silas, ainsi qu’une grande multitude de grecs » (17. 4).
Persécutés par les Juifs qui cherchèrent en vain à les saisir, Paul et Silas durent quitter Thessalonique de nuit et s’enfuirent à Bérée (17. 5 à 10). Les Juifs de Bérée, animés de sentiments plus nobles reçurent avec empressement la parole qui leur était annoncée, la confrontèrent avec les Écritures, et beaucoup crurent à l’évangile. Mais les Juifs de Thessalonique étant venus provoquer du trouble, Paul dut s’enfuir jusqu’à Athènes, laissant à Bérée Silas et Timothée (17. 14). Ce dernier repassa à Thessalonique pour y encourager les chrétiens persécutés (1 Thess. 3. 1 et 2). Silas a dû l’attendre à Bérée et peu après, tous deux rejoignirent Paul à Corinthe (Act. 18. 5).
Ils apportaient à l’apôtre de bonnes nouvelles de la Macédoine, où les chrétiens, pourtant nouvellement convertis, tenaient ferme au milieu des persécutions. Paul fut encouragé par l’arrivée de ses deux compagnons. Eux-mêmes prêchaient aussi l’évangile. Paul le rappelle aux Corinthiens dans sa deuxième épître : « Le Fils de Dieu, Jésus Christ, qui a été prêché au milieu de vous par notre moyen, c’est-à-dire par moi, par Silvain et par Timothée » (2 Cor. 1. 19). (Comme nous l’avons dit, c’est le même frère qui est appelé Silas dans le livre des Actes et Silvain dans les épîtres).
Au début des deux épîtres que Paul a écrites de Corinthe aux chrétiens de Thessalonique il s’adjoint les deux ouvriers qui ont travaillé avec lui dans cette ville : « Paul, Silvain et Timothée, à l’assemblée des Thessaloniciens » (1 et 2 Thess. 1. 1).
La présence avec Paul de Silvain ou Silas n’est plus mentionnée après ce séjour à Corinthe. Peut-être est-il retourné à Jérusalem dans son assemblée d’origine ? C’est l’un des rares compagnons d’œuvre de Paul qui soit issu de l’assemblée de Jérusalem, où il occupait une place importante. Il est comme un trait d’union actif entre cette assemblée juive et le service de l’apôtre des nations. Peut-être n’est-ce pas sans intention qu’on lui trouve, comme pour Saul, un nom araméen – Silas – qui rappelle ses attaches juives et un surnom romain – Silvain – qui évoque son service parmi les nations.
Quelques années plus tard l’apôtre Pierre, pour écrire sa première épître, la dicte à un frère du nom de Silvain qui est très probablement le même que Silas : « C’est par Silvain qui est un frère fidèle – je l’estime ainsi – » (1 Pier. 5. 12). Quel beau titre lui est décerné là par Pierre : « un frère fidèle » – en attendant qu’il s’entende dire par le Seigneur lui-même au jour des récompenses : « Bien, bon et fidèle esclave,… entre dans la joie de ton Maître ».

Philémon et Onésime (Épître à Philémon)

Après l’épître à Tite vient une très courte épître de l’apôtre Paul adressée à un chrétien nommé Philémon.
Nous pouvons reconstituer les circonstances qui sont à l’origine de cette lettre : Philémon, qui habitait à Colosses en Asie Mineure, avait un esclave, Onésime, qui s’était enfui après lui avoir causé quelques torts, peut-être l’avoir volé. A Rome, Onésime avait rencontré l’apôtre prisonnier, avait été converti par son moyen, s’était attaché à lui et s’appliquait à le servir. Paul renvoyait Onésime à son maître avec une lettre pleine d’affection qui recommandait à Philémon de pardonner à l’esclave repentant et de l’accueillir comme un frère en la foi.
Cette épître nous montre comment se manifeste pratiquement, chez Paul, chez Philémon et chez Onésime, l’amour que l’Esprit de Dieu a mis dans le cœur de ces trois croyants.
L’apôtre est toujours prêt à rendre grâces à Dieu pour le bien constaté chez ses frères et il ne se lasse pas de prier pour eux (v. 4). Il est heureux de reconnaître l’amour et la foi de Philémon, et du fond de sa prison il est profondément réjoui et consolé parce que l’affection de celui-ci envers les saints rafraîchit et soulage leur cœur (v. 5 à 7). Il aurait toute liberté en Christ pour lui prescrire ce qu’il doit faire, mais il préfère lui présenter cela comme une requête. C’est en invoquant, non son autorité d’apôtre, mais les titres les plus touchants : sa propre vieillesse, sa captivité, qu’il demande comme une faveur le pardon d’Onésime, le pauvre esclave auquel il ne craint pas de s’associer intimement en l’appelant « mon enfant – mes propres entrailles » (v. 8 à 12). Il fait ainsi appel aux affections chrétiennes de Philémon pour que celui-ci fasse le bien par amour volontaire et non par obéissance imposée.
Dans sa triste condition de prisonnier, Paul aurait pu être soulagé par les soins qu’Onésime était prêt à lui continuer ; mais il place la réconciliation et la communion entre le maître offensé et son esclave repentant bien au-dessus de ses propres besoins. Aussi, loin de retenir Onésime auprès de lui, il le renvoie à Philémon, laissant à ce dernier le bénéfice de consacrer lui-même son esclave au service de Christ (v. 13 et 14).
Avec insistance Paul plaide la cause de son protégé. Il demande à Philémon de recevoir Onésime comme il le recevrait lui-même (v. 17). Si l’esclave a fait quelque tort à son maître ou lui doit quelque chose, il veut répondre pour lui et s’y engage formellement ; et c’est avec beaucoup de discrétion qu’il rappelle que Philémon se doit lui-même à l’apôtre, dont il a sans doute beaucoup reçu (v. 18). Il conclut enfin en lui faisant pleine confiance (v. 21).
Nous voyons briller chez Paul les traits mêmes du Seigneur Jésus : Paul intervient en faveur d’un esclave ; Jésus a pris en main la cause des misérables esclaves de Satan que nous étions. Paul s’offre à payer pour Onésime ; Jésus a acquitté Lui-même notre dette. Paul s’identifie à Onésime « reçois-le comme moi-même » ; Jésus nous associe à Lui : « qui vous reçoit me reçoit » (Mat. 10. 40). Chez Philémon nous discernons aussi quelques beaux caractères de l’amour chrétien. L’apôtre l’appelle « notre bien-aimé compagnon d’œuvre » (v. 1). Philémon déployait donc son activité au service du Seigneur en communion avec Paul. Il mettait sa maison à la disposition de l’assemblée qui se réunissait chez lui (v. 2). Son amour s’exerçait envers les saints et leur apportait aide et soulagement (v. 7). L’apôtre peut lui adresser sa requête en faveur d’Onésime en toute liberté. Il est assuré que ce maître offensé saura pardonner et ira même au-delà de ce qui lui est demandé (v. 21). Enfin Paul connaît pour lui-même la large hospitalité de Philémon ; dans l’espoir d’être bientôt relâché il lui demande très simplement de lui préparer un logement, avec la certitude de se trouver comme chez lui dans cette maison accueillante.
Ce sont encore les fruits produits par la grâce de Dieu que nous voyons chez Onésime. Esclave fautif et rebelle, il s’était enfui loin de Colosses. Rejetant toutes les impressions chrétiennes qu’il avait pu recevoir dans la maison de Philémon, il s’était réfugié à Rome, la grande capitale de l’empire, avec la pensée que là on ne saurait le retrouver et qu’il pourrait jouir à sa guise de sa liberté usurpée. Mais il ne pouvait échapper au Seigneur, qui voulait l’attirer à Lui et qui le conduisit, nous ne savons par quel moyen, vers l’apôtre prisonnier. Paul l’avait amené à la repentance et à la foi au Seigneur Jésus. L’apôtre qui, dans sa captivité, avait été l’instrument employé par Dieu pour son salut, l’appelle au verset 10 « mon enfant que j’ai engendré, étant dans les chaînes ». Onésime avait aussitôt témoigné son attachement à l’apôtre en le servant de façon utile (v. 11). Maintenant il s’en remettait à Paul quant à la conduite à tenir. Il ne faisait pas prévaloir le désir qu’il pouvait avoir de rester à Rome près de Paul prisonnier, mais était tout prêt à reprendre humblement auprès de Philémon sa place d’esclave et, s’il le fallait, à subir les conséquences de ses méfaits passés. Si, sur le chemin du retour, il lui arrivait parfois d’appréhender un accueil rigoureux de son maître, il devait être réconforté par le message dont il était porteur et qui, avec tant d’affectueuse insistance, engageait Philémon à user de grâce envers lui.
Onésime est probablement retourné à Colosse avec un autre compagnon de l’apôtre, Tychique qui portait une lettre à l’assemblée des Colossiens (Col. 4. 7 à 9). Dans cette épître aux Colossiens, l’apôtre appelle Onésime « le fidèle et bien-aimé frère qui est des vôtres » et le charge avec Tychique d’apporter aux croyants de Colosses les nouvelles des chrétiens qui étaient à Rome.
Quels changements dans la condition d’Onésime ! Lui, jadis esclave infidèle et fugitif, est maintenant un « frère fidèle » ; lui, qui par sa mauvaise conduite n’encourait que le déplaisir des autres, est maintenant un « bien-aimé » ; lui, qui fuyait la maison bénie où se rassemblaient les enfants de Dieu, est maintenant l’un des leurs ; lui, jadis indigne de toute confiance, est dans la confidence de tout ce qui concerne Paul et son entourage. Tout cela parce que Paul, ému de compassion pour cette âme perdue, l’avait amené à Jésus, et qu’en Jésus Onésime avait trouvé les bénédictions du temps présent et la vie éternelle.

En te trouvant j’ai trouvé toute chose,
Et ce bonheur m’est venu par la foi.

 

Épaphras – Tychique – Archippe (Col. 1. 1 à 8 ; 4. 7 à 18)

Nous avons vu qu’Onésime, muni de la lettre de l’apôtre pleine de chaleureuses recommandations, rentrait de Rome à Colosses où habitait son maître Philémon.
Colosses était une ville d’Asie Mineure située à 200 kilomètres environ à l’est d’Éphèse, à l’intérieur des terres. L’évangile y avait été annoncé, non par Paul lui-même, mais par un de ses compagnons nommé Épaphras.
Celui-ci avait fait connaître aux Colossiens « la grâce de Dieu en vérité » (Col. 1. 6) ; comme l’apôtre lui-même, il prêchait la Parole en toute pureté. Paul l’appelle « notre bien-aimé compagnon d’esclavage » (Col. 1. 7), ce qui montre les liens d’affectueuse communion qui existaient entre ces deux ouvriers du Seigneur. Il le nomme aussi « fidèle serviteur du Christ pour vous » (Col. 1. 7) et « esclave du christ Jésus » (4. 12) ce qui indique l’esprit de dépendance qui animait Épaphras. Épaphras était de Colosses, l’un « des vôtres » dit Paul (Col. 4. 12) et il était plein de zèle pour ses compatriotes. Il s’était rendu à Rome auprès de l’apôtre et lui avait appris « l’amour dans l’esprit » qui animait les chrétiens de Colosses. Il avait sans doute fait connaître aussi les points dans lesquels ils avaient besoin d’être enseignés, exhortés, ce qui conduisit l’apôtre à écrire l’épître aux Colossiens.
Tandis que Tychique et Onésime portaient la lettre à Colosses, Épaphras restait auprès du prisonnier, peut-être prisonnier lui aussi ; l’apôtre l’appelle à la fin de l’épître à Philémon (v. 23) « mon compagnon de captivité ». Mais de Rome il ne cessait de penser à ses chers Colossiens. Ne pouvant les aider par sa présence il « combat toujours pour eux par des prières » et était pour eux et pour les assemblées voisines « dans un grand travail de cœur » (Col. 4. 12 et 13). Ses ferventes supplications étaient une lutte contre Satan qui cherchait à détourner ces croyants de Christ. Épaphras imitait en tout cela l’apôtre, lui-même fidèle imitateur de Christ. Actif dans le service de la Parole quand le Seigneur lui en accordait la possibilité, il savait aussi, quand il était mis à l’écart, continuer à servir les chrétiens, dans un amour persévérant, en priant pour eux sans se lasser.

Onésime a fait le voyage de Rome à Colosses en compagnie de Tychique. Celui-ci est mentionné pour la première fois au chapitre 20 des Actes (v. 4). Il faisait partie de ce groupe de chrétiens qui accompagnaient l’apôtre au retour de son troisième voyage de Grèce vers Jérusalem. Nous retrouvons maintenant Tychique chargé par Paul prisonnier à Rome de porter deux lettres, l’une à l’assemblée d’Éphèse, l’autre à celle de Colosses. Dans ces deux épîtres, l’apôtre le présente presque dans les mêmes termes : « le bien-aimé frère et fidèle serviteur dans le Seigneur » (ch. 6. 21) – « le bien-aimé frère, fidèle serviteur et compagnon d’esclavage dans le Seigneur » (Col. 4. 7). Il avait auprès des deux assemblées la même mission : compléter de vive voix les lettres dont il était porteur, par toutes les nouvelles concernant Paul ou les chrétiens de Rome. Ces détails ne trouvaient pas place dans les épîtres qui allaient faire partie de la Parole de Dieu ; mais ils intéressaient fort les Éphésiens et les Colossiens, Ils répondaient à leur affectueuse sollicitude pour l’apôtre et leur permettaient de prier pour lui de façon plus précise. Paul confiait aussi à Tychique le soin de « consoler le cœur » des croyants vers qui il l’envoyait (Éph. 6. 22 ; Col 4. 8).
A la fin de l’épître à Tite (3. 12) Tychique est à nouveau prêt à partir aux ordres de l’apôtre qui allait l’envoyer, lui ou Artémas, en Crète, pour remplacer Tite, afin que celui-ci pût se rendre près de Paul à Nicopolis.
Enfin, au cours de sa dernière captivité, l’apôtre envoyait encore Tychique de Rome à Éphèse (2 Tim. 4). Il nous apparaît ainsi constamment comme un fidèle messager toujours prêt à assurer les relations d’une heureuse communion entre Paul et diverses assemblées.

L’épître à Philémon est adressée à celui-ci, et à « la sœur Apphie » qui était probablement la femme de Philémon, et à un frère nommé Archippe que Paul appelle « notre compagnon d’armes (v. 2). Archippe était donc engagé avec Paul dans le combat pour l’évangile.
A la fin de l’épître aux Colossiens, l’apôtre écrit : « Et dites à Archippe : Prends garde au service que tu as reçu dans le Seigneur, afin que tu l’accomplisses » (4. 17). Nous ne savons pas si Archippe était négligent et avait besoin d’être repris, ou si Paul désirait seulement l’encourager. Quoi qu’il en soit, l’avertissement reste valable pour nous tous. Quel est le service que vous avez reçu du Seigneur, à vous qui lui appartenez ? Il s’agit peut-être de choses fort simples. Elles se situent en général dans le cadre de vos devoirs journaliers, souvent même dans la vie de famille. Mais soyez attentifs à les discerner et appliquez-vous à les accomplir joyeusement pour le Seigneur.

Aristarque – Démas

L’épître aux Colossiens

Nous avons vu qu’Épaphras, venu de Colosses à Rome, avait apporté à Paul des nouvelles des Colossiens. L’apôtre ne connaissait pas la plupart d’entre eux, mais s’était réjoui et avait rendu grâces à Dieu en entendant parler de leur foi et de leur amour (1. 3 et 4). En même temps il priait pour eux et demandait qu’ils connaissent pleinement la volonté de Dieu pour mener une vie digne du Seigneur, Lui plaire en toutes choses et porter ainsi du fruit pour Dieu (1. 9 et 10).
Pour porter du fruit, c’est-à-dire vivre pour Dieu, chaque croyant doit rester étroitement attaché au Seigneur. C’est ce que Jésus enseigne à Ses disciples au chapitre 15 de l’évangile selon Jean. Tous les croyants sur la terre sont unis ensemble en un seul corps, le corps de Christ, dont Jésus Lui-même, glorifié dans le ciel, est la Tête. Comme la vie du corps humain découle de la tête, les manifestations de la vie divine dans les croyants et leur prospérité spirituelle dépendent de leur attachement au Seigneur. Or de faux docteurs essayaient d’entraîner les Colossiens à observer des ordonnances tirées de la loi de Moïse ou nées de l’imagination de l’homme ; ils mêlaient à l’évangile des théories philosophiques et tous ces mauvais enseignements tendaient à éloigner les âmes de Christ.
Aussi l’apôtre, en écrivant aux Colossiens, commence par faire briller devant eux les gloires magnifiques du Seigneur (1. 13 à 23), puis insiste sur leurs liens étroits avec Lui, et les met en garde contre toutes les doctrines humaines qui les détacheraient de Lui.
Le chrétien ne vit plus de son ancienne vie sans Dieu ; il est « mort avec Christ » ; cela met de côté les ordonnances terrestres (2. 20). Il vit d’une vie nouvelle ; il est « ressuscité avec Christ » ce qui donne tout leur prix aux choses du ciel où se trouve Jésus (3. 1 à 4).
Toutes les exhortations des chapitres 3 et 4 découlent de cette position du chrétien : mort avec Christ, il doit rejeter toutes les pratiques coupables de ce monde (3. 5 à 11) ; ressuscité avec Christ, il doit manifester les caractères de Jésus que nous trouvons énumérés en particulier dans les versets 12 à 15 du chapitre 3.
Ces exhortations détaillées ont toutes une grande importance. Nous en relèverons quelques-unes qui sont plus particulièrement à votre portée :
– Ne mentez pas l’un à l’autre (v. 9) – C’est le diable qui est le père du mensonge.
– Revêtez-vous de bonté, d’humilité, de douceur (v. 12) – Ce sont les caractères que Jésus a manifestés dans Sa vie sur la terre.
– Supportez-vous l’un l’autre et pardonnez-vous les uns aux autres (v. 13) – comme Christ vous a pardonné.
– Soyez reconnaissants (v. 15) – d’abord envers Dieu de qui nous recevons tout.
– Chantez de vos cœurs à Dieu (v. 16) – oui, chantez des cantiques, non pas distraitement, mais en mettant tout votre cœur à leurs paroles.
– Enfants, obéissez à vos parents en toutes choses (v. 20) – car cela est agréable dans le Seigneur.
– Persévérez dans la prière, avec des actions de grâce (4. 2) – appliquez-vous, dès votre enfance, à exposer au Seigneur tous vos besoins et à Le remercier.
Enfin deux versets devraient régler toute notre activité : « Et quoi que vous fassiez, en parole ou en œuvre, faites tout au nom du Seigneur Jésus, rendant grâces par lui à Dieu le Père » (3. 17) et « Quoi que vous fassiez, faites-le de cœur, comme pour le Seigneur » (3. 23).
– Les salutations qui terminent l’épître nous ramènent à notre sujet des « compagnons de l’apôtre ».

Aristarque, cité aussi à la fin de l’épître à Philémon, est nommé le premier et appelé « mon compagnon de captivité ». C’était un chrétien de Thessalonique que nous rencontrons pour la première fois dans le récit de l’émeute d’Éphèse (Act. 19. 29). Avec Gaïus il y porte le titre de « compagnon de voyage de Paul ». Tous deux furent entraînés dans le théâtre de la ville par la foule en furie.
Paul voulait lui-même se présenter devant le peuple et lui parler, mais les disciples et des magistrats bienveillants ne le laissèrent pas s’exposer inutilement à la violence de ses adversaires.
Gaïus et Aristarque se trouvaient donc les seuls chrétiens en butte à l’hostilité de la foule ; leur vie fut bien en danger, mais le Seigneur les délivra.
Aristarque est nommé encore avec Gaïus parmi les compagnons de voyage de Paul en Actes 20. 4.
Aristarque et Luc semblent avoir été les seuls à accompagner l’apôtre dans le grand voyage par mer de Césarée vers Rome qui aboutit au naufrage sur la côte de Malte (Act. 27. 2). Le dévouement d’Aristarque à Paul s’affirmait ainsi continuellement : dans les fatigues du voyage, dans les périls de la part des hommes, dans les périls en mer, en captivité.

Démas, cité au verset 15, forme avec lui un triste contraste. Paul transmet ses salutations, mais n’a rien à dire sur lui. Nous le retrouvons en 2 Tim. 4. 10. Il avait abandonné l’apôtre dans sa seconde captivité, parce qu’il avait aimé le présent siècle, c’est-à-dire le monde. Il avait préféré ses aises à la compagnie d’un vieillard prisonnier. C’est un exemple très sérieux : « N’aimez pas le monde, ni ce qui est dans le monde ; si quelqu’un aime le monde, l’amour du Père n’est pas en lui » (1 Jean 2. 15). L’amour du présent siècle a étouffé chez Démas les affections pour l’apôtre Paul.

Épaphrodite et l’épître aux Philippiens

C’est à Philippes, en Macédoine, que fut établie, par le ministère de l’apôtre Paul, la première assemblée d’Europe. Nous sommes revenus à plusieurs reprises sur le récit du chapitre 16 des Actes qui nous relate comment quelques personnes de cette ville, entre autres Lydie, la marchande de pourpre, et le geôlier ou gardien de la prison, furent amenées à croire au Seigneur Jésus.
L’apôtre ne fit qu’un court séjour à Philippes, mais les chrétiens qu’il y laissait s’étaient beaucoup attachés à lui. De Philippes Paul se rendit à Thessalonique où il resta trois semaines environ. Les Philippiens lui firent là, par deux fois, un envoi pour ses besoins (Phil. 4. 15 et 16).
Paul retourna à Philippes quand, au cours de son troisième voyage, il parcourut la Macédoine, puis la Grèce, où il séjourna trois mois (Act. 20. 3). C’est ensuite de cette ville qu’il repartit vers Jérusalem en passant par la Troade et Milet (Act. 20. 6).
Les Philippiens restèrent en relations avec l’apôtre ; ils s’intéressaient à son œuvre d’évangélisation ; ils avaient aussi à cœur de pourvoir à ses besoins, mais ils n’avaient pas l’occasion de lui faire parvenir leurs dons (Phil. 4. 10). Quelque trois ou quatre ans plus tard, Paul se trouva prisonnier à Rome ; les Philippiens décidèrent de lui faire un envoi par le moyen d’un chrétien dévoué à l’apôtre, nommé Épaphrodite.
Le voyage de Philippes à Rome était alors dangereux et pénible. Au cours de ce long trajet, ou à son arrivée à Rome, Épaphrodite tomba gravement malade et fut même bien près de mourir. C’était une lourde épreuve pour l’apôtre, et pour les Philippiens qui apprirent cette maladie. Épaphrodite lui-même était surtout abattu en pensant à l’affliction des autres. On voit quelle délicatesse de sentiments et quel oubli de soi-même animaient ce frère, ainsi que le profond attachement qui liait ces divers croyants les uns aux autres.
Après avoir permis cette maladie qui mettait à l’épreuve leurs affections mutuelles, Dieu eut compassion d’eux tous et guérit Épaphrodite. Paul s’empressa de le renvoyer auprès des Philippiens pour les rassurer et les réjouir (Phil. 2. 25 à 28).
Il se proposait de leur envoyer aussi Timothée peu de temps après (2. 19 et 23). La compagnie de ces deux frères dévoués était cependant précieuse et très utile même à l’apôtre prisonnier, mais il s’en privait volontiers dans l’intérêt et pour la joie des Philippiens. Dans son épître qui leur a probablement été portée par Épaphrodite, il leur recommande de « le recevoir dans le Seigneur avec une pleine joie » et avec l’honneur dû à celui qui avait exposé sa vie pour mener à bonne fin leur service d’amour envers lui (2. 29 et 30). Il l’appelle précédemment (2. 25) « mon frère, mon compagnon d’œuvre et mon compagnon d’armes », ce qui laisse supposer qu’ils avaient travaillé ensemble pour le Seigneur en d’autres occasions.
Toute l’épître aux Philippiens porte l’empreinte de l’affection sans réserve qui unissait Paul à cette assemblée : « Vous me portez dans votre cœur … et je vous aime tous ardemment, dans les affections du Christ Jésus », leur écrivait-il (1. 7 et 8). L’apôtre qui évitait en général d’être à charge aux autres et qui s’était spécialement appliqué à n’être redevable en rien aux Corinthiens, acceptait au contraire avec joie et simplicité les libéralités des Philippiens. Il se plaisait à mettre leur dévouement au compte des bonnes œuvres faites pour Dieu et que Dieu récompenserait (4. 18 et 19).
Cette épître nous parle beaucoup de la joie qui peut être la part du chrétien en toutes circonstances. Paul pouvait bien exhorter avec insistance les Philippiens à « se réjouir toujours dans le Seigneur » (3. 1 ; 4. 4), lui qui, pour son compte personnel, manifestait une joie inaltérable à l’occasion de chacune de ses circonstances de captivité, pour les Philippiens (1. 4) ; constater que Christ était annoncé, même par des frères qui cherchaient à lui nuire (1. 17 et 18), recevoir le message des Philippiens (4. 10), étaient pour lui autant de sujets de joie. Si même il devait « servir d’aspersion sur le sacrifice et le service de la foi », c’est-à-dire s’il devait souffrir le martyre pour parfaire ainsi la valeur pour Dieu du service des saints, il s’en réjouissait et invitait même les Philippiens à s’en réjouir avec lui (2. 17 et 18). Ne pensez-vous pas que si le geôlier était alors à Philippes, il a dû, en lisant ou en entendant lire l’épître, se rappeler avec émotion les cantiques que, bien des années auparavant, Paul et Silas, le corps meurtri de coups, les pieds liés au poteau, chantaient à minuit dans la prison dont il avait la garde ?
Le secret de cette joie permanente de l’apôtre, c’est que Christ était tout pour lui :
Christ était sa vie (ch. 1) : « Pour moi, vivre, c’est Christ, et mourir, un gain », dit-il (v. 21). Pour Paul, rester sur la terre, c’était continuer à vivre la vie de Christ, Le suivre et Le servir en servant les Siens ; une telle vie vaut bien la peine d’être vécue (v. 22). Mourir ou déloger, c’était être immédiatement auprès de Christ, ce qui est, de beaucoup, la meilleure part (v. 23). L’apôtre ne faisait valoir aucune préférence personnelle, mais s’en remettait à la volonté de son Seigneur qui le maintiendrait sur la terre pour le bien des autres croyants (v. 24 et 25).
Christ était son modèle (ch. 2), modèle qu’il pouvait proposer aux autres (v. 5), modèle parfait d’humilité, de renoncement, d’obéissance (v. 6 à 8).
Christ était son but (ch. 3). Pour l’atteindre, « pour gagner Christ » (v. 8), il renonçait à tout. Les avantages de naissance et de conduite qui, avant sa conversion, flattaient son orgueil de pharisien, il ne les considérait plus, ainsi que toutes les choses du monde, que comme des obstacles à sa course vers Christ et il les rejetait comme des ordures (v. 7 et 8). Sans égard aux difficultés et aux souffrances, il désirait seulement connaître toujours mieux Christ, être semblable à Christ (v. 10 et 11). « Je poursuis, dit-il, cherchant à Le saisir » (v. 12). « Oubliant ce qui est derrière et tendant avec effort vers ce qui est devant, je cours droit au but pour le prix de l’appel céleste de Dieu dans le Christ Jésus » (v. 14).
Christ était son attente : « Nous attendons le Seigneur Jésus Christ comme Sauveur » (ch. 3. 20).
Christ était son soutien, sa joie, sa puissance (ch. 4). « Le Seigneur est proche » (v. 5). « J’ai éprouvé une grande joie dans le Seigneur » (v. 10). « Je peux tout en celui qui me fortifie » (v. 13).
« Soyez tous ensemble mes imitateurs » dit encore Paul (3. 17). Chers enfants, que Christ soit tout pour nous aussi. Chantons de tout cœur le beau cantique 205 et disons en vérité :

Jésus est l’Ami suprême,
Le tendre Ami de mon cœur ;
Mon Refuge, mon Sauveur, ma Lumière,
Mon Repos, mon Espérance.

Mon Espoir, mon Tout, ma Vie,
Ô Jésus, Lumière, Amour, Qu’ici je te glorifie
En attendant ton retour !

 

L’épître aux Romains

L’apôtre Paul n’est venu à Rome pour la première fois que quand il y a été amené comme prisonnier vers la fin de sa vie, selon le récit du dernier chapitre des Actes. Une assemblée de chrétiens composée de Juifs convertis et d’anciens païens s’y était formée plusieurs années auparavant. Nous ne savons pas comment l’évangile a été apporté dans la capitale de l’empire, mais on peut penser que des Romains, juifs ou gentils, voyageant en Orient, y ont appris à connaître le Seigneur, que des chrétiens d’Asie, de Macédoine ou de Grèce sont venus se fixer à Rome, et qu’à leur contact d’autres habitants de cette grande ville ont cru au Seigneur Jésus.
Paul, après avoir beaucoup travaillé en Grèce et en Asie, désirait vivement aller à Rome pour annoncer là aussi l’évangile et y édifier les croyants. Il connaissait quelques-uns des chrétiens de cette ville pour les avoir rencontrés au cours de ses voyages et il était bien au courant des circonstances de cette assemblée. Au moment de quitter la Grèce, vers la fin de son troisième voyage, il écrivit de Corinthe aux chrétiens de Rome une longue lettre, l’épître aux Romains.
Comme il le fait en général dans ses épîtres, il commence par y exposer quelques vérités importantes de la doctrine chrétienne qu’il fait suivre d’exhortations pratiques, et il termine par des messages personnels. Ces derniers nous présentent quelques compagnons de Paul, ce qui nous ramène au sujet qui nous occupe.

Dans cette épître aux Romains l’apôtre traite la question primordiale du rétablissement des relations de l’homme avec Dieu, interrompues par le péché. Si vous avez déjà lu les premiers chapitres, vous les avez trouvés peut-être bien difficiles à comprendre. Mais ils nous présentent les bases mêmes de l’évangile, qui est « la puissance de Dieu pour sauver quiconque croit » (1. 16). Ces sujets : notre justification devant Dieu, notre délivrance du péché, la présence du Saint Esprit en nous, sont tellement importants que, avant de passer aux salutations du dernier chapitre, nous allons essayer de relire ensemble toute l’épître.
L’apôtre commence par démontrer à tous les hommes qu’ils sont coupables devant Dieu et entièrement perdus, sans aucune possibilité de se sauver eux-mêmes. Il s’adresse ainsi successivement aux païens, aux sages et aux Juifs.
Les païens auraient dû discerner la puissance éternelle de Dieu dans la création, mais « ils ne l’ont pas glorifié comme Dieu, et ne lui ont pas non plus rendu grâces » (1. 20 et 21). Ils sont tombés dans l’idolâtrie (1. 23) et dans les péchés les plus grossiers ; et ils y ont pris leur plaisir tout en sachant bien que le mal qu’ils commettaient méritait la mort (1. 32). Les versets 29, 30 et 31 nous donnent une liste effrayante de leurs défauts ; c’est le portrait des hommes loin de Dieu.
Les sages, les philosophes ont établi des morales qui condamnent le mal ; ils ont montré ainsi que la voix de leur conscience se faisait entendre ; mais ils ont pratiqué eux-mêmes le mal qu’ils jugeaient chez les autres (2. 1). Et ils ont méprisé la patience de Dieu et Sa bonté qui les poussait à la repentance (2. 4).
Les Juifs s’enorgueillissaient de posséder la loi de Moise qui leur révélait la volonté de Dieu (2. 17) ; ils prétendaient enseigner la Loi aux autres, mais ne l’accomplissaient pas eux-mêmes. Ils se trouvaient être ainsi les plus responsables et les plus coupables, eux qui se glorifiaient en la Loi, mais déshonoraient Dieu par la transgression de la Loi (2. 23).
Ainsi tous, Juifs et Grecs, sont sous le péché (3. 9). « Il n’y a pas de juste, non pas même un seul » (3. 10). Toute bouche est fermée, et tout le monde est coupable devant Dieu (3. 19). L’homme, quel qu’il soit, n’a devant lui que la mort et le jugement, justes conséquences de ses péchés.
Mais quand l’homme n’a plus de ressources, la grâce de Dieu intervient. Le châtiment mérité par nos péchés a été subi, à notre place, par Jésus, sur la croix. Dieu nous offre le seul remède possible à notre état de perdition : le sang de Son Fils qui efface les péchés. Dieu lui-même justifie gratuitement par la grâce ceux qui croient en Jésus Christ (3. 22 et 24).
Ainsi l’homme est justifié par la foi (3. 28). Ni les œuvres dont l’homme aimerait se glorifier (4. 1 à 8), ni le titre de descendant d’Abraham marqué par la circoncision (4. 9 à 12), ni aujourd’hui le titre d’enfant de chrétien ou le baptême, ne peuvent rien pour notre salut. Nous devons nous reconnaître pécheurs, perdus, sans ressource, et nous sommes sauvés seulement par la grâce, par la foi en « Jésus, livré pour nos fautes, ressuscité pour notre justification ».
Il n’est pas de question plus importante pour vous : Avez-vous reconnu que vous étiez un pécheur perdu et croyez-vous au Seigneur Jésus, mort sur la croix pour vos péchés et maintenant ressuscité ?
S’il en est ainsi, vous avez été justifié par la foi, vous avez depuis lors la paix avec Dieu, vous avez accès à Sa faveur et vous attendez d’être introduit dans Sa gloire (5. 1 et 2).
Tout cela, ce sont les bienheureuses conséquences de l’amour infini de Dieu manifesté dans le don de Son Fils, mort pour des impies (5. 6), mort pour nous quand nous étions encore pécheurs (5. 8), mort pour nous réconcilier avec Dieu (5. 10).
Quelle joie de connaître un tel Dieu et un tel Sauveur ! « Nous nous glorifions en Dieu par notre Seigneur Jésus Christ » (5. 11).

L’épître aux Romains (ch. 5. 12 à ch. 8)

Nous avons vu que Jésus, notre Seigneur, est mort pour nos péchés et que nous sommes sauvés par la grâce, par la foi en Lui. Mais Dieu n’a pas eu seulement à pourvoir à nos fautes innombrables ; celles-ci ne font que manifester un mal plus profond, et terrible : nos péchés viennent de notre nature même, qui est mauvaise et incapable d’aucun bien, elle est péché. Vous pouvez remarquer que dans notre lecture l’apôtre ne parle plus que du « péché », au singulier. Il ne s’occupe plus de ce que nous avons fait, mais de ce que nous sommes. Là encore, le remède de Dieu, c’est la mort de Christ sur la croix.
Par sa désobéissance au jardin d’Éden, Adam a introduit le péché dans le monde ; il en a subi la conséquence, qui est la mort ; et il a entraîné toute sa descendance, tous les hommes, dans le péché et dans la mort (5. 12). Christ amène tous ceux qui croient en Lui à la justice et à la vie (5. 18 et 19).
Christ n’est pas seulement mort, il est aussi ressuscité ; il n’a plus rien à faire avec le péché, ni avec la mort ; « il vit à Dieu » (6. 10). Ceux qui ont cru en Lui participent à Sa mort et à Sa vie éternelle ; c’est ce que signifie le baptême chrétien : ils ont été « identifiés avec Lui dans la ressemblance de sa mort… et de sa résurrection » (6. 5). Ils vont se tenir « comme morts au péché, mais comme vivants à Dieu dans le Christ Jésus » (6. 11).
« Notre vieil homme a été crucifié avec Christ » (6. 6). Cela, il faut le savoir, il faut le croire, pour ensuite le réaliser. Nous sommes toujours portés à oublier que nous ne sommes, par nous-mêmes capables d’aucun bien. Notre nouvelle nature de convertis, « vivants à Dieu », veut faire le bien ; souvent nous nous confions à notre bonne volonté, à notre capacité et c’est alors que nous manquons et que nous faisons le mal. C’est là une expérience bien décevante qui se renouvelle chaque fois que nous nous confions en nous-mêmes. La ressource est en dehors de nous. Il faut se reconnaître absolument incapable de tout bien pour chercher et trouver la délivrance dans un autre, le Seigneur. C’est la leçon du chapitre 7.
Ces chapitres vous paraissent peut-être encore bien difficiles, et nous ne pouvons pas entrer dans leurs détails. Mais il faut vous souvenir que c’est là que se trouve exposé le sujet si important de l’affranchissement, c’est-à-dire de la délivrance de nous-mêmes et du péché, pour pouvoir, en nouveauté d’esprit, servir le Seigneur avec Son secours (6. 6 et 19). Vous aurez à y revenir plus tard quand ces questions se poseront davantage à vous ; persévérez alors dans cette lecture, afin d’arriver à saisir comme une vérité pratique pour vous-mêmes l’enseignement si important que nous donne l’apôtre.
Pour comprendre le chapitre 8, il faut bien retenir que l’homme est – ou dans la chair – ou dans le Christ Jésus. Être dans la chair, c’est être responsable devant Dieu, avec les seules ressources de l’homme, qui sont nulles : dans une telle condition on ne peut qu’être condamné. Être dans le Christ Jésus, c’est avoir, par la foi, l’assurance que Christ a entièrement répondu à tout pour nous ; et « il n’y a donc maintenant aucune condamnation pour ceux qui sont dans le Christ Jésus » (8. 2). Si telle est notre part, nous ne sommes plus dans la chair.
Mais la chair, la vieille nature, incorrigible, est toujours en nous, et elle tend à se manifester, à produire ses mauvais fruits, si nous ne la tenons pas pour morte. Seulement, nous avons en nous une puissance nouvelle pour ne pas vivre selon la chair et pour accomplir la volonté de Dieu : c’est l’Esprit de Dieu, seule source de tout bien, qui habite en nous (8. 9).
De plus nous avons l’assurance que nos corps mortels, en qui l’Esprit de Dieu habite, seront vivifiés par Dieu, ressuscités ou transmués, à la venue prochaine du Seigneur Jésus (8. 11).
L’Esprit de Dieu en nous nous donne l’assurance que nous sommes enfants de Dieu ; Il nous met en relation avec Dieu notre Père dans des relations intimes et confiantes qui s’expriment par la prière ; nous nous adressons à Dieu avec la liberté d’enfants qui parlent à leur père ; « nous crions : Abba, Père » (8. 15).
Or nous ne savons pas toujours ce qu’il faut demander à Dieu, ni comment le Lui dire. L’Esprit nous vient encore en aide, et Dieu, qui « sonde les cœurs », connaît les pensées que Son Esprit produit en nous, même si nous ne trouvons pas les paroles pour les exprimer (8. 26 et 27).
Toute la fin du chapitre 8 est remplie de cette pensée que « Dieu est pour nous » (v. 31). Il fait tout concourir à notre bien (v. 28). Il a pensé à nous avant la fondation du monde (v. 29), et a poursuivi jusqu’au bout l’accomplissement de Ses pensées de grâce (v. 30). Il nous a fait le don suprême de Son propre Fils, qu’Il n’a pas épargné mais qu’Il a livré pour nous ; Il nous donnera bien aussi toutes choses avec Lui (v. 32).
Christ lui-même, à la droite de Dieu, s’occupe de nous sans cesse et rien, absolument rien, ne pourra nous séparer de l’amour de Christ (v. 35), ni de l’amour de Dieu (v. 39).
Quelle assurance dans cette conclusion précise et magnifique !

L’épître aux Romains (ch. 9, 10 et 11)

Dans le grand sujet des relations de l’homme avec Dieu, il reste encore un point que l’apôtre avait bien à cœur ; c’est celui de l’accomplissement des promesses que l’Éternel avait faites à Son peuple Israël.
Nous avons vu que dans toutes les villes où il arrivait, Paul commençait toujours par annoncer l’évangile aux Juifs, alors que ceux-ci ne cessaient pas de le persécuter. Il avait pour son peuple un amour que rien ne rebutait, à l’image de cet amour éternel (Jér. 31. 3) dont Dieu a aimé ce peuple d’Israël toujours rebelle. Il dit (9. 3) que pour le salut des Israélites, ses frères, ses parents selon la chair, il aurait renoncé à sa part en Christ. Nous avons un exemple de ce même dévouement absolu pour le peuple de Dieu, en Moïse qui demandait à l’Éternel de l’effacer de Son livre, plutôt que de détruire le peuple qui avait mérité ce châtiment pour avoir fait le veau d’or (Ex. 32. 32). Nous savons bien que Dieu ne pouvait accéder à de telles demandes ; seul Christ pouvait prendre sur Lui le châtiment dû aux péchés des autres ; mais ces hommes de Dieu montraient qu’ils étaient animés de l’amour et de l’esprit de dévouement de Christ lui-même.
Or l’apôtre, qui aimait tant son peuple, a dû expliquer aux chapitres 2 et 3 que les Juifs étaient, comme les autres, des pécheurs perdus qui ne pouvaient être sauvés que par la grâce. Ils étaient privilégiés en ce que « les oracles de Dieu leur avaient été confiés » (3. 2). Dieu les avait adoptés comme Son peuple, avait fait alliance avec eux, leur avait donné la loi, leur avait confié le service divin, leur avait fait de grandes promesses, dont la plus glorieuse était la venue du Christ (9. 4 et 5). A tant de faveurs, ils avaient répondu par l’incrédulité et la désobéissance qui faisaient d’eux les plus coupables des hommes.
Car Dieu agit envers tous selon Sa souveraine grâce et aucun droit de naissance ne peut être invoqué devant Lui (9. 6 et 8). De même aujourd’hui, tous vos privilèges d’enfants de chrétiens, l’enseignement que vous avez reçu, la connaissance même que vous avez de la Parole, vous rendent particulièrement responsables mais ne vous confèrent pas le salut que l’on n’obtient que par la simple foi en Jésus.
L’ardent souhait de notre cœur est que vous saisissiez la grâce de Dieu et que vous soyez sauvés. C’était la supplication que l’apôtre adressait ardemment à Dieu pour ses frères, les fils d’Israël : « qu’ils soient sauvés » (10. 1). Il n’est pas besoin de grands efforts pour trouver Christ ; mais c’est une affaire personnelle. Voyez comment l’apôtre cesse de parler à tous pour s’adresser individuellement à chacun de ses lecteurs, comme il l’a fait plusieurs fois au chapitre 2 : « La parole est près de toi » (10. 8) (Elle est en effet bien familière à chacun de nous, la parole de l’évangile, la bonne nouvelle du salut). « Si, de ta bouche, tu reconnais Jésus comme Seigneur, et si tu crois dans ton cœur que Dieu l’a ressuscité d’entre les morts, tu seras sauvé » (10. 9). Quand la foi est dans le cœur, elle s’exprime par des paroles : « Car du cœur on croit pour la justice, et de la bouche on le déclare pour le salut » (10. 10).
Qu’elles sont précieuses, les assurances données par les prophètes et rappelées ici par l’apôtre : « Quiconque croit en Lui ne sera pas confus » (10. 11). « Quiconque invoquera le nom du Seigneur sera sauvé » (10. 13) !
Et sur quoi se fonde la foi ? – Sur la Parole de Dieu : « La foi vient de ce qu’on entend – et ce qu’on entend par la Parole de Dieu » (10. 17). L’incrédulité avait au contraire éloigné de Dieu le peuple d’Israël. Il est appelé à la fin du chapitre « un peuple désobéissant et contredisant » (10. 21). Et Dieu ne peut qu’abandonner à eux-mêmes ceux qui discutent Sa Parole.
Mais est-il possible que les promesses que Dieu a faites à Israël ne soient pas accomplies ? Dieu a-t-il rejeté Son peuple ? Absolument pas (11. 1). Car les dons de grâce et l’appel de Dieu sont irrévocables (11. 29). En repoussant son Messie, la nation juive s’est privée de la bénédiction qu’Il apportait. Mais déjà maintenant, tout Juif a, comme les autres hommes, accès au salut par la foi ; Paul lui-même en est un exemple (11. 1). Et après l’enlèvement des croyants, à la fin de la période de l’Église, Dieu reprendra Ses relations avec Son peuple terrestre. Il trouvera là de nouveaux « objets de miséricorde », des croyants avec lesquels Il établira une nouvelle alliance ; Il mettra sa loi au-dedans d’eux et l’écrira sur leur cœur. Alors, tout cet Israël nouveau, résidu croyant tiré de la nation coupable, sera sauvé (11. 26 et 27).
Ainsi toutes les pensées de miséricorde de Dieu envers tous se réaliseront pour Sa gloire éternelle (11. 32 et 36).

L’épître aux Romains (12 à 15. 13)

Après avoir exposé ce que Dieu a fait pour nous, l’apôtre en déduit ce que nous devons faire maintenant. Il entre dans le détail pratique de la vie nouvelle à laquelle nous sommes appelés.
Pour plaire à Dieu, il faut d’abord discerner Sa volonté (12. 2). Contrairement au fait qu’elle nous déplaît parfois, cette volonté est toujours « bonne, agréable et parfaite » (12. 2). La reconnaître telle, c’est être vraiment soumis.
L’obéissance ne peut se réaliser que dans l’humilité. Pour ne pas avoir une haute pensée de soi-même (12. 3), il faut ne pas penser à soi.
Soumis et humbles nous pourrons remplir la fonction qui nous appartient (12. 4). Nous, envers qui Dieu a usé d’une si grande miséricorde, nous sommes tous appelés à exercer la miséricorde, c’est-à-dire à pardonner aux autres de tout notre cœur, et à le faire joyeusement (12. 8).
Dans les exhortations qui suivent, chacune très brève, nous trouvons toute la ligne de conduite du chrétien dans ses rapports avec les autres : Nous devons, avant tout, être conduits par un amour vrai (« que l’amour soit sans hypocrisie ». (12. 9) un amour qui s’exerce sans restriction (« Soyez pleins d’affection les uns pour les autres » 12. 10). Il faut de l’énergie et de la décision, aussi bien contre le mal que pour le bien : « Ayez en horreur le mal, tenez ferme au bien » (14. 9).
Le verset 11 condamne la paresse, et celle-ci est blâmable dans tous les domaines, mais tout particulièrement quand il s’agit de rechercher les biens spirituels et de servir le Seigneur.
Nous relevons encore l’expression : « persévérants dans la prière » (v. 12). Hélas ! C’est un exercice dans lequel nous nous laissons bien facilement distraire ou dont nous nous lassons vite.
La sympathie trouve occasion de s’exercer dans toutes les situations : « Réjouissez-vous avec ceux qui se réjouissent, et pleurez avec ceux qui pleurent » (v. 15).
« Associez-vous à ce qui est humble. Ne soyez pas sages à vos propres yeux » (v. 16).
Nous sommes ramenés à l’exhortation d’humilité du verset 3 : « ne pas avoir une haute pensée de soi-même ».
Avec tous les hommes il faut être honnête et vivre en paix (v. 17 et 18). Et si eux-mêmes sont injustes et nous font tort ? – Nous devons alors remettre notre cause au Seigneur, et rendre même le bien pour le mal. Il est particulièrement difficile d’agir ainsi, c’est sans doute pourquoi l’apôtre insiste plus longuement sur ce point (v. 19 et 20). Il faut être soumis aux autorités de ce monde ; elles ne se soucient généralement pas de Dieu. C’est lui cependant qui les a établies pour maintenir l’ordre (13. 1). Aussi, enfreindre les lois, c’est résister à l’ordonnance de Dieu et attirer sur soi un juste châtiment (13. 2). Pour vous, enfants, il s’agit d’obéir à ceux qui sont au-dessus de vous : vos parents, maîtres, professeurs, et de respecter les règlements de l’école. Et cela, non seulement pour éviter les punitions, mais pour avoir une bonne conscience de chrétien (13. 5).
D’une façon générale il faut rendre à tous ce qui leur est dû ; « à qui la crainte, la crainte ; à qui l’honneur, l’honneur » (13. 7). Cela ne vous prescrit-il pas de respecter tous ceux qui sont plus âgés que vous ?
« Ne devez rien à personne » (13. 8). Nous comprenons bien que, si nous avons quelque dette, il faut nous en acquitter aussitôt. Il est une dette, cependant, dont nous ne serons jamais quittes : nous devons nous aimer les uns les autres, et les obligations qui en résultent se renouvellent continuellement pour nous. L’apôtre rappelle le commandement de la loi : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même ». Vous souvenez-vous que le Seigneur le plaçait en tête de tous les commandements de Moise, après l’obligation d’aimer Dieu Lui-même ?
Toutes les exhortations de détails que nous trouvons dans ces chapitres sont résumées dans une expression très simple du dernier verset du chapitre 13 : « Revêtez le Seigneur Jésus Christ ». Ce sont les caractères mêmes du Seigneur que tous doivent pouvoir discerner sur nous.
Nous avons tendance à critiquer ce que font les autres, au lieu de juger notre propre fond. C’est contre ce travers que s’élève l’apôtre au chapitre 14, et il nous donne cet avertissement très sérieux : « Chacun de nous rendra compte pour lui-même à Dieu » (v. 12).
Nos critiques s’arrêtent souvent à de petites choses. Chez les Romains, il s’agissait quelquefois de ce que l’on avait ou non le droit de manger. « Le royaume de Dieu, leur dit l’apôtre, n’est pas manger et boire, mais justice, et paix, et joie dans l’Esprit Saint » (v. 17).
Au lieu de blâmer nos frères, nous devons les aider, « porter les infirmités des faibles », et « que chacun de nous cherche à plaire à notre prochain, en vue du bien, pour l’édification » (15. 1 et 2) ; et nous avons pour modèle toujours le Christ « qui n’a point cherché plaire à Lui-même », mais s’est toujours proposé la gloire de Dieu » (15. 3).

L’épître aux Romains (15. 14 à 33 et 16)

C’est de Corinthe que Paul écrivait aux Romains. Nous avons vu qu’après leur avoir rappelé le grand principe de la justification par la foi et les conséquences de la présence du Saint Esprit dans le croyant, il leur avait adressé bien des exhortations pratiques. Bien que l’assemblée de Rome ait été formée en dehors de son ministère, il se sentait appelé à s’occuper d’elle comme de toutes les assemblées issues des nations. Il travaillait à tirer des nations et à présenter agréable à Dieu un peuple pour Lui (15. 15 et 16).
Il avait déjà prêché Christ, de Jérusalem jusqu’en Illyrie, c’est-à-dire dans toute l’Asie Mineure, l’Europe sud-orientale ; dans toutes ces régions. Il avait été le premier à annoncer l’évangile, ne voulant pas empiéter sur le travail des autres (15. 19 et 20). Depuis plusieurs années déjà, il désirait vivement aller travailler pour le Seigneur à Rome ; il en avait été empêché jusque-là, mais maintenant rien ne le retenait plus dans son champ d’activité précédent où il considérait que sa tâche était terminée ; il espérait donc pouvoir visiter enfin les frères romains, et de là se rendre même en Espagne (15. 22 à 24). Il voulait accomplir auparavant encore un service pour les assemblées de Judée : leur porter les dons des assemblées de Macédoine et de l’Achaïe (15. 25 et 26). Il savait bien qu’il rencontrerait à Jérusalem des difficultés, et il demandait avec instance aux Romains de prier pour lui à ce sujet (15. 30).
Il ne se doutait probablement pas qu’il arriverait à Rome comme prisonnier et qu’il y resterait captif deux ans. Mais, même dans ces conditions douloureuses, nous pouvons bien penser que, comme il en exprime l’assurance, il a joui dans son âme de la plénitude de la bénédiction de Christ (15. 29). Nous nous souvenons comment, au cours de son pénible et périlleux voyage, il reprit courage et rendit grâces à Dieu en voyant les frères de Rome venus à sa rencontre (Act. 28. 15).
En attendant, il termine sa longue épître avec une suite de messages personnels qui marquent les liens d’affection qui l’attachaient à ces chrétiens et nous font connaître le service de quelques-uns d’entre eux pour le Seigneur.
Il recommande d’abord une sœur, Phœbé, qui se rendait à Rome et y a peut-être porté la lettre. Elle était servante de l’assemblée à Cenchrée, port de Corinthe sur la mer Égée. C’est là que Paul s’était embarqué pour Éphèse avec Prisca et Aquilas, au retour de son deuxième voyage (Act. 18. 18). Phoebé avait été en aide à plusieurs et à lui-même. A Rome elle aurait peut-être besoin à son tour de l’assistance des frères, et l’apôtre leur demande de la lui accorder (16. 1 et 2). Prisca (ou Priscilla) et son mari Aquilas, que nous avons rencontrés plusieurs fois en compagnie de l’apôtre, étaient de nouveau à Rome et l’assemblée se réunissait chez eux. Paul leur envoie ses salutations et rappelle leur dévouement : ils avaient « risqué leur propre tête » pour lui (16. 4).
Épaïnète était cher au cœur de l’apôtre, « son bien-aimé » ; il l’appelle « les prémices de l’Asie pour Christ » ; c’était sans doute le premier croyant d’Asie converti par le ministère de Paul (16. 5). L’apôtre avait à Rome des parents, Andronique, Junias, chrétiens distingués, venus à Christ avant lui et qui, nous ne savons en quelle circonstance, avaient été prisonniers avec lui (16. 7). Hérodion était aussi un parent de l’apôtre (16. 11). Paul envoie ses salutations à plusieurs autres, ayant pour quelques-uns une mention d’affection particulière ou rappelant leur service.
Plusieurs femmes sont mentionnées : parmi elles Marie, distincte sans doute des autres Marie dont parlent les Évangiles ; elle avait beaucoup travaillé pour les croyants de Rome (16. 6). Tryphène et Tryphose travaillaient encore pour le Seigneur. Persis avait beaucoup travaillé et méritait, de la part de tous, semble-t-il, ce titre « la bien-aimée » (16. 12). De la mère de Rufus, Paul dit « elle est aussi la mienne » pour montrer l’affection et le respect qu’il lui portait (16. 13).
L’apôtre cependant est loin de pouvoir louer tous les chrétiens de Rome. Il y en avait qui causaient des divisions et des occasions de chute ; on devait les surveiller et s’éloigner d’eux (16. 17). Paul se plaît d’ailleurs à reconnaître l’obéissance des Romains, et les exhorte à être « sages quant au bien et sans compromis avec le mal » (16. 19). Nous ne serons jamais trop occupés du bien ; par contre, moins on connaît le mal, mieux on s’en tient éloigné.
Paul, qui a envoyé des salutations à beaucoup de croyants de Rome, transmet celles de quelques chrétiens qui étaient près de lui. Il nomme en premier lieu Timothée et trois de ses parents, Lucius, Jason et Sosipater. On est heureux de savoir que dans la famille même de l’apôtre, plusieurs s’étaient tournés vers Christ.
La lettre a été dictée par Paul à un chrétien nommé Tertius, qui est heureux de saluer lui-même les Romains.
Gaïus était un frère connu de Corinthe. L’assemblée se réunissait chez lui ; l’apôtre logea aussi dans sa maison. Il est l’un des rares Corinthiens que Paul ait baptisé lui-même (1 Cor. 1. 1). Peut-être est-ce le même Gaïus dont le nom est associé à celui d’Aristarque ; Il était compagnon de voyage de Paul, aussi bien lors de l’émeute d’Éphèse (Act. 19. 29) que quand l’apôtre avait quitté la Grèce au retour de son troisième voyage (Act. 20. 4). Par contre il est plus douteux qu’il s’agisse du Gaïus à qui l’apôtre Jean a adressé sa troisième épître, car c’était là un nom fort répandu dans le monde romain.
Éraste était administrateur de la ville. Ses fonctions devaient le retenir à Corinthe et nous ne savons pas si c’est le même croyant que nous trouvons sous ce nom, associé à Timothée en Actes 19. 22 pour une mission en Macédoine et appelé là « un de ceux qui servaient Paul ».
Après avoir, comme il le fait habituellement, souhaité à ceux à qui il écrit, la grâce de notre Seigneur Jésus Christ, l’apôtre termine cette épître, où il a déployé devant nous « la profondeur des richesses et de la sagesse et de la connaissance de Dieu », en renouvelant l’expression de louange qui termine le chapitre 11 : « A Lui la gloire éternellement ! »

D’après la Bonne Nouvelle 1964 à 1966

VRAIMENT INUTILE ?

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« Vous aussi, quand vous aurez fait tout ce qui vous a été commandé, dites : Nous sommes des esclaves inutiles ; ce que nous étions obligés de faire, nous l’avons fait » Luc 17. 10.
« … Un vase à honneur, sanctifié, utile au maître, préparé pour toute bonne œuvre » 2 Tim. 2. 21.

 

VRAIMENT INUTILE ?

 

Les deux versets ci-dessus semblent se contredire , mais en fait il n’en est rien.
Qui doit se considérer comme étant inutile ? – Vous et moi ! En face de la grandeur et de la puissance de Dieu, je dois reconnaître que tous les efforts que je peux faire pour participer à Son œuvre sont comme une goutte d’eau dans l’océan. Dieu pourrait facilement se passer de moi : Il accomplira Son propos, avec ou sans moi. Et parce qu’Il sait que l’orgueil – cette tendance naturelle à me croire plus important que je ne le suis – est l’un de mes problèmes, Dieu me remet simplement à ma juste place.
Cela ne veut cependant pas dire que Dieu n’apprécie pas ce que je fais pour Lui. Lorsqu’Il m’a sauvé et qu’Il a fait de moi l’un des Ses enfants, Il m’a laissé sur la terre afin que je sois un témoin actif de Son amour. Comme l’illustre la parabole des talents (Mat. 25. 14 à 30), Il m’a donné des capacités à employer à Son service.
Il donnera une merveilleuse récompense à ceux qui le servent fidèlement : « Bien, bon et fidèle esclave ; tu as été fidèle en ce qui est peu, je t’établirai sur beaucoup : entre dans la joie de ton maître » (v. 21 et 23). Avec quelle joie nous partagerons le plaisir du Seigneur Jésus quand tous ceux qui auront cru en Lui comme en leur Sauveur seront rassemblés au ciel, près de Lui !
Que l’exhortation de Paul nous encourage tous : « Ainsi, mes frères bien-aimés, soyez fermes, inébranlables, abondant toujours dans l’œuvre du Seigneur, sachant que votre travail n’est pas vain dans le Seigneur » (1 Cor. 15. 58).

D’après « The Good Seed » janvier 2023

Espace pour tous
Mots clés : capacités, service, travail dans le Seigneur

LE MYSTÈRE DE LA VIE

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« Car toi, tu as formé mes reins, tu m’as tissé dans le ventre de ma mère. Je te célébrerai de ce que j’ai été fait d’une étrange et admirable manière. Tes œuvres sont merveilleuses, et mon âme le sait très bien. Mes os ne t’ont pas été cachés lorsque j’ai été fait dans le secret, façonné comme une broderie dans les lieux bas de la terre » Ps. 139. 13 à 15.
« Tes mains m’ont formé et m’ont façonné tout à l’entour en un tout… tu m’as façonné comme de l’argile… tu m’as revêtu de peau et de chair, tu m’as tissé d’os et de nerfs ; tu m’as donné la vie et tu as usé de bonté envers moi, et tes soins ont gardé mon esprit » Job 10. 8 à 12.

 

LE MYSTÈRE DE LA VIE

 

La vie est un mystère profond et fascinant qui a suscité l’intérêt de nombreux chercheurs au cours du temps. Chaque nouveau-né possède des traits uniques et différents de ceux de tous les autres êtres humains ! Entre la conception et la naissance, des changements incroyables se produisent : à partir de l’ovule fécondé, les milliers de milliards de cellules d’un nouveau corps humain se forment progressivement.
Cet enfant n’est pas seulement un être vivant, il est un être humain. Son corps est quelque chose de très important, mais il a aussi reçu de la part de Dieu une âme, c’est-à-dire la partie immatérielle de son être. Il est un être vivant qui possède la vie comme un tout, et il est unique. C’est son âme qui a la valeur la plus grande, car elle est immortelle : « Quel profit y aura-t-il pour un homme s’il gagne le monde entier, mais qu’il fasse la perte de son âme ? » a dit Jésus (Mat. 16. 26).
Vivre aujourd’hui sans Dieu équivaut à vouloir rester éternellement loin de Lui, c’est perdre sa propre âme. Par contre, croire à ce que Dieu dit, c’est choisir de vivre avec Lui pour toujours, pour le bonheur éternel de sa propre âme.
Dieu a créé les êtres humains pour qu’ils Le connaissent et qu’ils puissent, éternellement, vivre heureux avec Lui. C’est encore un mystère pour nous, mais qui ne peut pas nous laisser indifférents. « Or la vie éternelle, c’est qu’ils te connaissent, toi, le seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus Christ » (Jean 17. 3) – comme votre Sauveur par Sa mort sur la croix.
Oui, Dieu est un grand Créateur, et un grand Sauveur !

D’après « Il buon seme » janvier 2023

 

QUELQUES CHAMPS DANS L’ÉCRITURE

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QUELQUES CHAMPS DANS L’ÉCRITURE

 

 

Fils bien-aimé, pur objet de délices,
Centre béni de l’amour paternel,
Tu devins homme, et par ton sacrifice
Nous connaissons cet amour éternel.

Centre de gloire et de magnificence,
Agneau de Dieu, de splendeur couronné,
Tout l’univers proclame ta puissance ;
Ton peuple élu t’adore prosterné

Le sanctuaire est le lieu où l’on entend des « paroles ineffables qu’il n’est pas permis à l’homme d’exprimer » ; mais aussi celui où « l’encens composé (drogues odoriférantes et encens pur), d’ouvrage de parfumeur, salé, pur, saint » est consacré à l’Éternel « Vous n’en ferez point de semblable dans ces proportions ». (2 Cor.12. 4 ; Ex.30.  35). Les pensées qui suivent ne se veulent donc pas « adoration » mais « édification ».
Après le chant, au culte, de ce cantique 155, lecture est faite de la bénédiction donnée par Isaac à Jacob son fils, en Genèse 27 :
v. 27. « et il (Isaac) sentit l’odeur de ses vêtements, et il le bénit et dit : Regarde, l’odeur de mon fils est comme l’odeur d’un champ que l’Éternel a béni ».
v. 28. « Que Dieu te donne de la rosée des cieux et de la graisse de la terre, et une abondance de froment et de moût ».
« Que des peuples te servent, et que des peuplades se prosternent devant toi ! Sois le maître de tes frères et que les fils de ta mère se prosternent devant toi ! »
« Maudit soit qui te maudit, et béni, qui te bénit ! »
Le premier pôle de cette bénédiction concerne l’attrait du Seigneur Jésus, ressenti à travers la perception de trois « odeurs » émanant : de ses vêtements, d’abord de sa personne, ensuite d’un lieu, enfin dans la figure d’un champ.
Quand le mot « vêtement » est employé au sens figuré, il suggère ce que nous sommes extérieurement en opposition à l’homme intérieur ; on dit aussi « l’habit de la profession ». A cet égard, Joseph nous fournit un quadruple exemple, en liaison directe avec ce que nous trouvons en Christ, dont il est le type :
– La tunique bigarrée est le signe extérieur de sa qualité de « fils bien-aimé du père ».
– Esclave dans la maison de Potiphar, au jour de la tentation, il laissa son vêtement et s’enfuit, et sortit dehors » ; ce vêtement-là était le symbole du parfait serviteur.
– Appelé par le Pharaon, « on le fit accourir de la fosse, et il se rasa, et changea de vêtements » ; Jésus crucifié est « nu comme un ver », dépouillé par les soldats qui sur Sa robe jettent le sort ; ressuscité, le tombeau est vide, mais « les linges sont à terre, et le suaire… plié en un lieu à part ».
– « Et le Pharaon le revêtit de vêtements de byssus », emblème, avec l’anneau et le collier, de sa nouvelle dignité ! C’est aussi la part de notre Sauveur et Seigneur Jésus-Christ, couronné de gloire et d’honneur !
Pour le cœur d’un père, du Père, tous ces vêtements ont une « odeur » d’amour, de dévouement, de souffrance, d’exaltation : Une fragrance (odeur agréable) unique spécifique au Fils. C’est pourquoi le texte dit : « et il le bénit », ajoutant : « Regarde ! ». Comme Jean qui « regardant Jésus qui marchait, dit : Voilà l’agneau de Dieu ! » il y a corrélation étroite…
« L’odeur de mon fils » elle, est différente dans sa nature, elle provient de la beauté, de la perfection intrinsèque de sa personne (« ton nom est un parfum répandu »).
Mais une senteur comparable à celle s’exhalant d’un « champ » introduit la pensée de la venue ici-bas du Fils de Dieu. Et le Père peut flairer ce qui se dégage du Fils dès l’éternité passée (Prov. 8. 31) et manifesté en plénitude durant les jours de Sa chair : le salut du monde. Quel parfum béni !
Ce thème fut repris l’après-midi, en association immédiate avec Matthieu 13. 44.
« Le royaume des cieux est semblable à un trésor caché dans un champ, qu’un homme, après l’avoir trouvé, a caché… il s’en va, vend tout ce qu’il possède et achète ce champ-là ».
L’orientation spirituelle est fournie par le Seigneur Lui-même : « le champ, c’est le monde ». v. 37. On voit d’ailleurs, dans ce chapitre 13, que le monde est un champ où le froment est semé (v. 24), mais aussi l’ivraie (v. 26), la compréhension des termes se trouvant au v. 38 ; mais encore le « grain de moutarde » (v. 31), l’enflure. Pourtant, c’est dans le monde (champ) qu’un trésor est caché ! Le Seigneur vend tout (cf. Phil. 2.) et achète, selon qu’il est écrit : « vous avez été achetés à prix » (1 Cor. 6. 20 et 7. 23). La valeur du « trésor » (nous) est celle du prix payé !
Dans ce contexte, champ, monde, terre sont un tout dans lequel Dieu nous a placés. Un lieu qui est l’objet de son travail, du déploiement de ses pensées et de son amour pour l’homme. C’est la sphère du péché et de la Rédemption, tremplin du ciel ! C’est là que Jésus est venu mourir et c’est là que son assemblée se forme, en attendant qu’Il revienne régner.
« Au commencement, Dieu créa les cieux… et la terre ».

Unité d’expression, diversité d’application.

Le champ, lieu de la manifestation du péché

Genèse 4. 8 à 10. « Caïn parla à Abel son frère ; et il arriva, comme ils étaient aux champs, que Caïn se leva contre Abel, son frère, et le tua ». Crime qui fit intervenir Dieu en jugement dans des attendus qui demeurent moralement inchangés – « la voix du sang de ton frère crie de la terre à moi ».
Jude 11 associe « chemin de Caïn » et « erreur de Balaam » dans le même « Malheur à eux ! »

Le champ, lieu d’attente de la résurrection

Genèse 23. 11 à 20. Abraham achète le champ de Macpéla pour y enterrer son mort, Sara. Le champ, cette terre, est connu comme le lieu de la mort mais, pour un prix payé, une portion de champ devient l’espace réservé pour que la foi donne à la mort son caractère transitoire, imprégné d’espérance et de certitude.

Le champ, lieu où Christ est mort

Deutéronome 21. 1 à 9 : « Quand on trouvera sur la terre… un homme tué, étendu dans les champs ». En type, il s’agit de l’homme Christ Jésus. « Tué » fait penser à divers passages : Luc 13. 34 : « Jérusalem, la ville qui tue les prophètes » ; Matthieu 21. 38 : « Celui-ci est l’héritier ; venez, tuons-le » ; Genèse 37. 19 : « il vient, ce maître songeur ! … venez, tuons-le ».
Il fallait, avec un cordeau, trouver la ville la plus rapprochée, supposée être la ville coupable. En Actes 2 et 3, l’apôtre Pierre tient « le cordeau » quand il dit : « Lui, vous l’avez cloué à une croix » (2. 23), et : « vous avez mis à mort le Prince de la vie » (3. 15).
Puis, prendre une génisse (ne pas confondre avec la génisse rousse de Nombres 19), la conduire dans une vallée (suggère l’abaissement du Seigneur) où coule un torrent (Jean 18 parle du torrent du Cédron, et le Psaume 18, de « torrents de Bélial », et lui briser la nuque.
Dès lors, deux pensées se superposent, ayant pour cadre la terre : l’homme tué, c’est Christ, l’humanité étant responsable de Sa crucifixion ; et la génisse, c’est aussi Christ, victime expiatoire agréée de Dieu. En conséquence, Dieu pardonne à la « ville coupable », en réponse, certes, à la prière de Son Fils en croix : « Père, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font » (Luc 23. 34) – mais aussi en vertu de ce que « lui est la propitiation pour nos péchés et pour le monde entier » (1 Jean 2. 2).

Le champ, lieu de rencontre de l’Époux et de l’Épouse

Genèse 24. 63. Isaac est au puits de Lakhaï-Roï, « il était sorti dans les champs pour méditer, à l’approche du soir ». Vision de Christ pensant au Père – le Vivant qui se révèle – dans ses pensées touchant l’assemblée, l’épouse ; mystère caché dès les siècles en Dieu.
« Et Rebecca leva ses yeux, et vit Isaac ». « Qui est cet homme qui marche dans les champs à notre rencontre ? Et le serviteur dit : c’est mon seigneur », « et elle fut sa femme, et il l’aima » v. 67.

Le champ, lieu de la connaissance de Christ.

Au livre de Ruth, au chapitre 1, quatre mentions (v. 1, 2, 6 et 22) nous parlent des « champs de Moab » dans lesquels Naomi n’a rien trouvé sinon la mort des siens. Mais dans le chapitre 2, tout est en relation avec le « champ de Boaz », homme puissant et riche, ayant droit de rachat (voir v. 3, 8, 17 et 22.). Commencer par glaner et finir comme épouse après avoir été rachetée ! Quelle sécurité, quelle nourriture, quelle compagnie, quel avenir ! (cf. cantique 49).

Le champ, lieu de gloire millénaire.

Genèse 37. 7. « Nous étions à lier des gerbes au milieu des champs… et voici vos gerbes se prosternèrent devant ma gerbe. Et ses frères lui dirent : Est-ce que tu dois donc régner sur nous ? ». Joseph raconte son songe, non pas prémonitoire, mais en harmonie avec la seconde moitié des bénédictions octroyées à son père, au ch. 27 : la gloire dans la suprématie familiale et universelle, le droit de premier-né lui étant conféré par propos divin (1 Chron. 5)
Historiquement, nous savons que les frères de Joseph se prosternèrent devant lui, dans le « champ d’Égypte ! » (42. 6), au même titre que préalablement les Égyptiens (ch. 41. 43 ; Abrec ! Qu’on s’agenouille !). Pour Christ, il y aura Sa gloire de Messie, durant le millénium ; mais encore celle de la réalisation de Philippiens 2. 10 : Tout genou se ploiera devant Lui et toute langue confessera qu’il est Seigneur, à la gloire de Dieu le Père.

Le champ, lieu de malédiction.

Matthieu 27. 7 et 8 ; Actes 1. 19. La dernière expression de Genèse 27. 29 est « Maudit soit qui te maudit ». Qu’il est solennel de parler ici de Judas, de ses remords, de sa pendaison, de l’usage des 30 pièces d’argent, « le salaire de l’iniquité ». Comme sépulture des étrangers, on acheta « le champ du potier, appelé Champ du sang, jusqu’à aujourd’hui ». « Je n’en ai perdu aucun, sinon le fils de perdition » … « des vases de colère tout préparés pour la destruction » … « Le potier n’a-t-il pas pouvoir sur l’argile ? ». « Aceldama » – Champ de sang.

Le champ, lieu de joie.

Psaume 96. 12 : « Que les champs se réjouissent, et tout ce qui est en eux ! ».
Psaume 65. 13 : « Les prairies se revêtent de menu bétail, et les plaines sont couvertes de froment : elles poussent des cris de triomphe ; oui, elles chantent ».
Il est aisé de voir dans le « menu bétail » l’image de ce que nous sommes en tant que « brebis » du Bon Berger ou « d’agneaux » du troupeau.
Quant au « froment » c’est l’expression « noble » du croyant vu en Christ, ayant sa vie (grain de blé) tombant en terre, mourant, portant beaucoup de fruit – Jean 12. 24.
C’est donc sur la terre (déjà) que Dieu donne aux Siens « des chants de joie dans la nuit » (Job 35. 10). « Il couronne l’année de sa bonté » et nos bouches et nos cœurs peuvent ici-bas le louer : « oui, elles chantent ».
Encore un peu de temps et, là-haut, nous chanterons le cantique nouveau, le « champ de Boaz » ayant fait place à la « Maison du Père ».

D’après J. Legay – Janvier 1997