ÊTES-VOUS PRÊT ?

Jean N. était petit domestique chez un docteur. Celui-ci, qui était un vrai chrétien, prêtait une pièce de sa maison pour des réunions suivies par de nombreux croyants de la ville. Jean était chargé d’ouvrir la porte et de conduire les gens jusqu’à la grande chambre où l’on se réunissait. Aussitôt que la réunion commençait, le jeune garçon s’asseyait près de l’entrée pour écouter.

Un soir, le sujet traité fut : La seconde venue de Christ. On lut plusieurs passages montrant que le Seigneur Jésus reviendra prendre à Lui les siens, c’est-à-dire tous ceux qui, par la foi en Lui, sont lavés de leurs péchés dans son précieux sang ; tandis que ceux qui ne croient pas seront laissés dans ce monde, attendant le jugement final, comme nous l’enseigne la parabole des dix vierges.

Après la réunion, le docteur demanda à Jean :

– As-tu compris ce qui a été dit ?

– Oui, monsieur, répondit-il.

– Sais-tu maintenant ce que fera le Seigneur Jésus lorsqu’Il viendra ?

– Oui, monsieur, répondit-il de nouveau.

– Bien, reprit le docteur. Je désirais justement te dire que, lorsque le Seigneur Jésus viendra, je n’aurai plus besoin de toutes les choses que je possède maintenant, puisque ma famille et moi nous quitterons alors ce monde. Tu pourras donc avoir ma maison si, lorsque le Seigneur vient, tu es encore à mon service.

Jean ne s’attendait pas à une pareille offre, et représentez-vous sa surprise lorsque le docteur ajouta :

– Tu pourras avoir tous mes meubles, la voiture et les chevaux, en plus de tout mon argent.

Jean était si stupéfait qu’il ne put même pas prononcer un mot de remerciement. Cette nuit-là il ne put dormir tant il était excité. Une multitude de pensées se pressaient dans sa tête. Mais tandis qu’il réfléchissait à ses futures richesses, une pensée soudaine traversa son esprit.

À quoi bon la maison, les meubles, la voiture et les chevaux, si le Seigneur Jésus vient chercher les siens et si je suis laissé en arrière pour attendre le jugement ? J’aimerais mieux être une des vierges sages et entrer au ciel avec Lui. Ce doit être terrible d’être laissé avec les vierges folles en dehors, derrière la porte fermée.

À mesure que s’écoulaient les silencieuses heures de la nuit, son cœur battait plus fort en songeant à la vérité qu’il avait entendu exposer. À la fin il ne put le supporter plus longtemps, et, se levant, il alla frapper à la porte du docteur.

– Eh bien, Jean, qu’y a-t-il ? demanda celui-ci.

– Excusez-moi, monsieur, je ne veux pas avoir votre maison lorsque le Seigneur Jésus viendra.

– Vraiment ? demanda le docteur.

– Non, répondit Jean d’un ton décidé, et je ne veux pas non plus votre voiture, vos chevaux et votre argent.

– Alors, mon garçon, que désires-tu donc ?

– Oh ! monsieur, lorsque le Seigneur Jésus viendra, je voudrais être prêt à aller aussi au ciel avec Lui.

Combien le docteur fut heureux d’entendre ces paroles ! Il se leva et emmena Jean dans une autre chambre où ils parlèrent longuement ensemble ; puis ils s’agenouillèrent et le docteur pria pour le jeune garçon ; celui-ci pria aussi à son tour de tout son cœur, reconnaissant ses péchés et disant au Seigneur combien il désirait être sauvé. Le Seigneur et Sauveur qui est toujours prêt, jour et nuit, à accorder le salut et la paix à tout pécheur vraiment repentant, écouta cette instante prière.

Jean trouva la paix en croyant au Seigneur Jésus et à son précieux sang qui « nous purifie de tout péché », selon la Parole de Dieu. Il était prêt maintenant, comme tous les croyants, à recevoir le Seigneur Jésus, et n’avait aucune crainte, mais pouvait dire au contraire : « Amen, viens, Seigneur Jésus ».

D’après La Bonne Nouvelle 1935

SANS NOM

Oberlin voyageait un jour d’hiver dans les environs de Strasbourg. Le froid était intense et une épaisse couche de neige rendait les routes fort impraticables.

Il était à peine arrivé à la moitié de sa course lorsqu’il se sentit envahir par une fatigue insurmontable. Impossible de continuer la marche ; aussi recommandant son âme à Dieu, il s’endormit, ainsi qu’il le croyait, du sommeil de la mort.

Combien de temps cet étrange sommeil avait-il duré ? Il était bien incapable de s’en rendre compte mais eut soudain conscience que quelqu’un le réveillait brusquement et vit un transporteur qui se tenait près de lui, son véhicule à peu de distance.

L’inconnu lui tendit du vin, puis un peu de nourriture et l’esprit du pauvre voyageur se ranima doucement ; l’homme l’aida ensuite à monter sur son véhicule et l’emmena au village voisin où l’on prit soin de lui.

Oberlin ne cessait de remercier son sauveteur et voulut même lui offrir une somme d’argent. Mais ce dernier refusa en disant : C’est tout simplement un devoir de nous aider les uns les autres, et un paiement pour ce service-là serait presque une insulte.

– Mais alors, répondit Oberlin, dites-moi au moins votre nom afin que je puisse toujours me souvenir de vous avec reconnaissance devant le trône de Dieu.

– Je vois, répliqua le transporteur, que vous êtes un serviteur de l’Évangile ; dites-moi donc le nom du bon Samaritain.

– Cela serait impossible, car ce nom n’a pas été laissé à la postérité.

– Eh bien, dit le transporteur, jusqu’à ce que vous puissiez me dire son nom, permettez-moi de vous taire le mien.

Dis peu, sers tous et passe.

D’après La Bonne Nouvelle 1932

VIVRE EN CHRÉTIEN

« Ce fut aussi à Antioche que, pour la première fois, les disciples furent nommés chrétiens » Actes 11. 26.

Être un chrétien, au sens biblique, signifie avoir une relation de foi avec Jésus Christ. Comment cela se produit-il ? En se tournant consciemment vers Dieu et en prenant une décision personnelle pour le Seigneur Jésus.

Dieu produit alors en nous une nouvelle naissance et nous donne la vie éternelle. L’apôtre Paul explique cette transformation de la manière suivante : « De sorte que, si quelqu’un est en Christ, c’est une nouvelle création : les choses vieilles sont passées ; voici, toutes choses sont faites nouvelles » (2 Cor. 5. 17). Cela signifie simplement que l’on est désormais une personne nouvelle, qui en a fini avec son ancienne vie de péché.

Mais être quelque chose n’est pas la même chose que de le vivre pleinement. Dieu veut que nous nous comportions d’une manière conforme à notre nouvelle position. Cela peut se résumer en une phrase : Vivre comme un chrétien signifie représenter Christ. Notre comportement devrait montrer qu’Il est notre vie, que nous croyons en Lui et que nous Lui appartenons.

Le Seigneur Jésus a rencontré des personnes avec amour et les a aidées. C’est pourquoi nous devrions aussi être serviables et penser au bien-être de nos semblables.

Christ a vécu en étant séparé d’un monde sans Dieu. Il en est de même pour nous. Comment pourrions-nous donner la main à un monde qui a crucifié notre Seigneur ?

Jésus faisait toujours la volonté de son Dieu et Père. Nous sommes exhortés aujourd’hui à imiter son obéissance et à faire ce que Dieu nous demande dans la Bible.

D’après « The Good Seed » novembre 2025

LE SECRET D’UNE BONNE JOURNÉE

« Il (Jésus) leur dit encore une parabole pour [montrer] qu’il leur fallait toujours prier et ne pas se lasser » Luc 18. 1.

« Tu as entendu ma voix  ; ne cache pas ton oreille à mon soupir, à mon cri. Tu t’es approché au jour où je t’ai invoqué  ; tu as dit : Ne crains pas » Lamentations 3. 56 et 57.

Le chrétien prie régulièrement Dieu tous les jours. La prière doit être, soit un désir habituel, soit quelque chose de spontané dans les situations dans lesquelles on ressent la nécessité de se tourner vers Dieu. Négliger la prière personnelle conduit à la pauvreté spirituelle, ouvre la porte à toutes sortes d’erreurs ou de fautes, et empêche le chrétien de s’engager à servir Dieu. Au contraire, celui qui prie le Dieu tout-puissant est préparé à remporter la victoire. Que pourrait-il craindre des hommes ou des évènements ? Il sait qu’il est faible et limité, mais que Dieu est sa force et son bouclier (Ps. 28. 7).

Commençons et finissons chacune de nos journées avec le Seigneur, par la prière ; parlons avec Lui dans toutes nos situations ! Ce seront des prières complètes, avec un début et une fin, adressées à notre Père céleste ou à Jésus, notre Seigneur, ou bien un dialogue silencieux. Elles pourront être très courtes, comme une demande de secours immédiat dans un moment difficile. Évitons toute situation qui puisse créer une distance entre Dieu et nous. Ne négligeons pas la prière individuelle, persévérante et confiante, même si cela doit comporter l’interruption de certaines activités, aussi importantes soient-elles.

Les moment passés en prière ne seront jamais perdus ! Et même, pour le croyant qui veut plaire à Dieu, elles sont le prérequis nécessaire à toute activité qui puisse porter du fruit. « Réjouissez-vous toujours ; priez sans cesse ; en toutes choses rendez grâces » (1 Thess. 5. 18).

D’après « Il buon seme » janvier 2026

UNE NUIT EN PLEINE MER

Par une après-midi ensoleillée, quelques enfants de pêcheurs avaient quitté leur village et se dirigeaient vers la plage, en quête de quelque amusement. Ils atteignirent bientôt l’endroit où ils avaient l’habitude de jouer. Non loin de là se trouvait un bateau renversé sur le sable ; on venait de le remettre à neuf, et sa peinture fraîche lui donnait l’air fort engageant.

– Regardez, voilà le bateau de Jacob Willemsen, s’écria l’aîné des garçons ; prenons-le et faisons une petite promenade sur mer. Il n’y a pas de vagues aujourd’hui et on ne sent pas un souffle de vent ; ce sera délicieux.

– Oui, oui, quelle bonne idée ! répondirent en chœur ses camarades.

Un seul d’entre eux fit exception. C’était Charles Sand.

– Ne faites pas cela ! s’écria-t-il. Nous n’avons aucun droit sur ce bateau et nous ne devons pas y entrer sans en avoir demandé la permission.

– Bah ! répliqua le premier interlocuteur. Tu es toujours si craintif. Tu gâtes tous nos plaisirs avec ta stupide phrase : Je n’ose pas.

Et sur ces mots Benjamin, ou Ben, comme l’appelaient ses camarades, renversa le bateau sur le côté et essaya de le pousser en avant. Tous, excepté Charles, s’empressèrent de l’aider.

– Ce dernier, par toutes sortes de remontrances, chercha à détourner ses amis de leur projet, mais Ben se fâcha, l’appela poltron, et lui enjoignit de se taire. Lorsque Charles vit qu’il n’obtenait rien, il s’assit sur le sable et se contenta d’observer tristement la bande d’étourdis. Ceux-ci réunirent toutes leurs forces pour pousser le bateau à l’eau, mais ils découvrirent bientôt que ce n’était pas une tâche facile. Il fallait le faire glisser à travers une large étendue de sable, et son poids rendait le travail difficile. Les plus petits garçons qui avaient déjà sauté dans le bateau, se hâtèrent d’en ressortir pour l’alléger. Quelques-uns semblèrent aussi revenir à de meilleurs sentiments et, suivant l’exemple de Charles, renoncèrent à l’expédition. Le plus jeune de tous, Jean Hagen, qui avait été un des premiers à grimper dans le bateau, essaya aussi d’en redescendre, mais Ben l’en empêcha.

– Reste assis, Jean, dit-il.

– Mais je ne veux plus aller avec vous, répondit Jean, et il cria à Charles de venir l’aider à sortir. Celui-ci s’approcha avec empressement.

– Va-t’en, Charles, cria Ben très excité. Tu n’as pas à t’occuper de mes passagers.

Jean tendit le bras à Charles, et celui-ci sauta dans le bateau, plein de pitié pour son petit camarade. En cet instant, Ben s’écria :

– Tenez-le ferme, vous autres, ne le laissez plus ressortir.

En même temps il faisait un dernier effort pour pousser l’embarcation dans l’eau et cette fois il y parvint. Le sable grinça, et le bateau glissa brusquement dans la mer, laissant à peine le temps à Ben et à deux de ses compagnons de sauter dedans.

– Eh bien, ramène maintenant Jean à terre si tu le peux, Charles, s’écria Ben d’une voix triomphante.

Celui-ci ne répondit pas, mais s’efforça d’atteindre une des rames qui était tombée à l’eau au moment du départ. En vain ! elle flottait de plus en plus loin vers le large. Ben prit peur, mais ne voulut pas le laisser voir, et, saisissant le seul aviron qui restât, il chercha à se diriger par son moyen. Mais il dut bientôt reconnaître l’inutilité, de ses efforts ; poussée par la brise qui soufflait en droite ligne du rivage, l’embarcation s’éloignait visiblement de la côte.

– Je ne peux plus gouverner, dit enfin Ben d’un ton abattu en jetant la rame au fond du bateau. Nous dérivons irrésistiblement vers la pleine mer.

– Oh ! Ben, qu’as-tu fait ? s’écria Charles.

Les enfants se mirent à crier aussi fort qu’ils le pouvaient ; mais leurs camarades s’étaient hâtés de rentrer à la maison, et il n’y avait, aussi loin que s’étendait la vue, aucune créature humaine qui pût les entendre. Ils voyaient bien une barque de pêcheurs à l’horizon, mais elle était trop éloignée d’eux pour qu’ils puissent attirer l’attention de ses occupants. Un des garçons sortit son mouchoir, l’attacha au bout de la rame et agita de temps en temps ce drapeau improvisé pour montrer qu’ils étaient en danger. Mais personne ne parut voir leur signal. Le soir tombait et le bateau continuait à flotter à dérive sur l’immense étendue de la mer. On ne distinguait plus qu’une étroite bande marquant le rivage, et même celle-ci disparut peu à peu dans l’ombre. Le pauvre petit Jean pleurait et réclamait sans cesse sa mère. Charles le prit dans ses bras et fit de son mieux pour le consoler. Bientôt l’obscurité fut complète, et, pour accroître encore la terreur des petits navigateurs, le vent s’éleva et jeta la frêle embarcation de droite et de gauche comme une balle. Les vagues pénétraient par-dessus bord et trempaient les jeunes garçons jusqu’à la peau. Ceux-ci s’occupaient incessamment à vider l’eau à l’aide de leurs casquettes. Mes jeunes lecteurs peuvent se représenter à quel point les enfants étaient fatigués, affamés et effrayés.

– N’as-tu pas peur, Charles ? demanda tout à coup Ben à son ami qui paraissait n’avoir rien perdu de son calme.

– Oui et non, fut la réponse. Je n’ai pas peur quand je pense que Dieu aura soin de nous et veillera sur nous. Il est aussi bien sur la mer que sur la terre.

– Mais Il est si loin de nous, dit Ben, et je suis un si méchant garçon.

Charles essaya de le rassurer aussi bien qu’il le put. Il avait été élevé dans la crainte de Dieu, et de bonne heure avait appris à connaître le Seigneur. En plus d’une occasion il avait reproché à Ben sa mauvaise conduite, et avait cherché à le conduire à Jésus. Mais son camarade n’avait prêté aucune attention à ses exhortations. Pauvre Ben ! Dans le malheur qui les avait frappés, lui et ses compagnons, il était le seul coupable, car c’est lui qui les avait entraînés à partir, et il y avait même contraint Charles et Jean. Peut-être devraient-ils tous succomber. Si même les flots les épargnaient, la faim menaçait de leur préparer une terrible mort. Tout abattu par ces réflexions, Ben restait assis à l’arrière du bateau qui oscillait de nouveau doucement, car le vent s’était calmé. Quelles tristes pensées venaient obséder son pauvre cœur ! Ah oui ! il avait toujours été un méchant garçon. Depuis la mort de sa mère, quelques années auparavant, il semblait que Ben eût mis son honneur à causer tout le déplaisir possible à son père. Durant cette longue nuit, à mesure que le danger et la détresse augmentaient, toute sa vie passée lui revint en mémoire. L’une après l’autre, toutes ses mauvaises actions se dressaient devant son esprit. Combien de fois n’avait-il pas désobéi à son père ! Combien de fois ne l’avait-il pas affligé par sa mauvaise conduite ! Pour la première fois de sa vie, Ben se tourna vers le Seigneur, et par une prière silencieuse, confessa ses nombreux péchés et implora le pardon divin. Ce fut une terrible nuit, mais aussi une nuit bénie pour lui, car durant ces heures d’angoisse, il apprit à se réfugier auprès du Sauveur qui avait donné sa vie pour le racheter.

Lorsque l’aube parut, le regard anxieux des cinq compagnons d’infortune ne découvrit rien que le ciel et la mer. Pendant la nuit le bateau s’était toujours davantage éloigné de terre, et les malheureux enfants ne savaient plus du tout où ils se trouvaient. C’était le dimanche matin. Le petit Jean, qui avait dormi dans les bras de Charles, s’éveilla et scruta en vain l’horizon pour chercher à apercevoir le rivage natal.

– En tous les cas, dit-il après un moment de réflexion, ils vont nous regretter ce matin, à l’école du dimanche. Peut-être sont-ils en train de chanter maintenant. Ne pourrions-nous pas aussi chanter un cantique ?

Sa proposition rencontra l’approbation générale, et bientôt, sur l’étendue des eaux maintenant apaisées, résonnèrent quelques-uns des chants que les garçons avaient appris à l’école du dimanche. À peine le dernier son s’était-il éteint, que Ben se leva résolument, et, fixant un regard sérieux sur le petit cercle de ses camarades, il leur dit :

– Camarades, il faut que je vous dise quelque chose. Tout ce qui est arrivé est de ma faute. Si je ne m’étais pas entêté dans mon projet, nous ne nous trouverions pas maintenant dans ce grand danger. Voulez-vous me pardonner de vous avoir entraînés dans cette aventure ?

La voix lui manqua. Après un instant de silence il tendit la main à Tom, son voisin le plus rapproché, et reprit d’un ton suppliant et d’une voix tremblante :

— Veux-tu me pardonner, Tom, et me donner la main pour me montrer que tu ne m’en veux pas ?

Tom lui tendit la main de bon cœur et les autres suivirent aussitôt son exemple. Il y avait des larmes dans tous les yeux, et un silence solennel régna dans le bateau. À la fin Ben se tourna vers Charles en lui disant :

– Charles, voudrais-tu prier Dieu qu’il nous sauve de ce terrible danger ?

Charles s’agenouilla et pria à haute voix. Ses compagnons s’agenouillèrent auprès de lui et se joignirent à sa prière. Les simples paroles prononcées par le jeune garçon montèrent vers Celui qui entend et comprend les moindres balbutiements de ses enfants. En se relevant, les pauvres petits se sentaient le cœur allégé et fortifié. Ils s’assirent tranquillement sur les bancs et attendirent ce que le Seigneur allait faire. Longtemps ils restèrent ainsi, les yeux fixés sur l’horizon lointain ; mais peu à peu la fatigue les gagna, et l’un après l’autre ils cédèrent au sommeil. Ben résista le dernier. « Il faut que je veille pour les autres », se répétait-il. Mais ses paupières s’alourdissaient de plus en plus, et avant qu’une demi-heure se fût écoulée, il dormait aussi profondément que ses compagnons. Dormez seulement, enfants ! Il y a Quelqu’un qui veille sur vous, qui jamais ne dort, ni ne sommeille.

Laissons maintenant pour un moment nos petits voyageurs et voyons ce qui s’était passé sur la côte pendant ce temps. Aussitôt que Jacob Willemsen s’aperçut de la disparition de son bateau et apprit des garçons que cinq de leurs camarades s’y étaient embarqués sous la direction de Ben, tout le village fut en émoi. L’inquiétude augmenta encore lorsqu’on découvrit la rame perdue que les vagues avaient rejetée sur le rivage. Immédiatement plusieurs bateaux furent envoyés à la recherche des disparus. Mais l’un après l’autre ils revinrent sans avoir rien découvert. L’angoisse des pauvres parents fut à son comble lorsque la nuit tomba sans qu’on eût aucune nouvelle de leurs enfants. Dès que les premières lueurs du jour apparurent, quelques bateaux de pêcheurs quittèrent de nouveau le rivage pour continuer les recherches, accompagnés des ferventes prières de ceux qui restaient. Vers midi l’un des bateliers aperçut avec sa lunette d’approche un point noir à l’horizon. Il commanda à ses hommes de diriger le bateau dans cette direction, et à mesure qu’ils s’en approchaient, ils voyaient se dessiner les contours d’une petite embarcation qui semblait bien être celle qu’ils cherchaient. Abandonnée au gré des vagues, elle dansait sur l’eau comme une coquille de noix. Mais où étaient les garçons ? Aucune tête ne se montrait par-dessus bord pour donner aux arrivants l’assurance que ceux qu’ils cherchaient étaient encore en vie ; aucune main ne s’agitait pour leur souhaiter la bienvenue.

Les deux bateaux se rapprochaient de plus en plus l’un de l’autre. Les pêcheurs pouvaient maintenant lire à l’œil nu à l’arrière du canot le nom de son propriétaire « Jacob Willemsen ». Mais on ne voyait toujours rien remuer à l’intérieur. Qu’est-ce que cela signifiait ? Les garçons étaient-ils tous morts, ou, pendant l’orage de la nuit, avaient-ils été jetés par-dessus bord ? Conduit par une main experte, et rapide comme une flèche, le bateau de pêcheurs fendait les flots. Encore quelques vigoureux coups de rames – et voilà les deux embarcations bord à bord. Mais quel spectacle ! Les cinq compagnons d’infortune étaient couchés paisiblement au fond du bateau, dormant aussi profondément que s’ils avaient été couchés à la maison dans leurs lits chauds. Une ombre d’émotion passa sur les traits des rudes marins, et pendant un moment ils restèrent immobiles sur leurs bancs comme s’ils craignaient de troubler le sommeil des enfants. À la fin pourtant l’un d’eux enjamba le bord et secoua les petits dormeurs par l’épaule. Ceux-ci se redressèrent brusquement et regardèrent autour d’eux avec stupéfaction. Puis, reconnaissant les figures amies, ils tombèrent en pleurant de joie dans les bras de leurs sauveurs. Oui, Dieu soit loué, ils étaient sauvés. Le Seigneur avait entendu leur prière et les avait tirés de danger au moment où ils y pensaient le moins. Les cœurs remplis de reconnaissance, ils prirent place à côté des rameurs et durant le trajet de retour, racontèrent toutes leurs aventures. Ben fit de nouveau une franche confession de sa faute et prit tous les torts sur lui. Cette nuit en pleine mer avait été bénie pour lui.

Lorsque les deux bateaux approchèrent du rivage la joie ne connut pas de bornes. Tout le village était rassemblé sur la plage. C’est avec une profonde reconnaissance envers Dieu que les parents serrèrent sur leur cœur les fils qu’ils avaient cru perdus. Les yeux pleins de larmes, Ben allait de l’un à l’autre implorant le pardon de la mère du petit Jean, des parents des autres garçons. Puis il se tourna vers son père et le pria de lui pardonner toutes ses fautes et ses désobéissances passées. Mes jeunes lecteurs peuvent penser que de tous les côtés on lui accorda de bon gré le pardon qu’il demandait avec tant d’humilité.

Mais mieux que tout cela ; Ben avait trouvé un Sauveur prêt à le recevoir et lui pardonner. Le bon Berger avait pris dans ses bras sa brebis errante et depuis ce jour-là Ben connut le bonheur que rien ne peut troubler ou détruire.

D’après La Bonne Nouvelle 1927

LE MOUSSE DU HAVRE

Un brick français (voilier à deux mâts) longeait les côtes rocheuses de la Bretagne lorsqu’une tempête effroyable s’éleva. Le capitaine, marin expérimenté, un vrai loup de mer, employa tous les moyens en son pouvoir pour maintenir le bâtiment loin du rivage. Mais le tumulte du vent et des vagues était tel que ses efforts demeurèrent inutiles. Le petit navire était poussé toujours plus près des écueils.

La lutte dura vingt-quatre heures. Le capitaine donnait ses ordres que l’équipage exécutait avec une précision digne de tous les éloges. Et cependant tous les matelots savaient que leurs efforts étaient inutiles. L’ouragan ne faisait qu’augmenter et le vent, soufflant du nord-ouest, soulevait des vagues énormes qui semblaient par moments vouloir ensevelir la frêle embarcation sous leurs masses écumantes. Enfin, l’inévitable se produisit.

Un choc affreux, un ébranlement violent, un craquement sinistre, annoncèrent aux passagers et à l’équipage que le brick avait touché. Pris entre deux écueils, il était devenu impossible de le dégager. Bien que la catastrophe fut prévue, la consternation remplit le cœur de chacun. Les passagers surtout étaient affolés. Des appels désespérés se mêlèrent aux hurlements du vent et au fracas des vagues et, comme cela arrive toujours en pareil cas, tous se jetèrent à genoux et implorèrent le Dieu dont ils niaient peut-être l’existence quelques heures auparavant.

– Les embarcations à la mer, commanda le capitaine.

Cet ordre fut immédiatement exécuté, mais à peine les canots eurent-ils été descendus que déjà ils étaient emportés par les vagues. En ce moment le courage des plus vaillants commença à faiblir. Aucun secours humain n’était à espérer. Les flots cruels réclamaient leurs victimes.

– Un seul moyen de salut nous reste encore, mes enfants, clama le capitaine et sa voix avait peine à dominer le tumulte des éléments. L’un de nous doit chercher à gagner la côte à la nage en portant une corde ; s’il y réussit, il établira une communication entre le rivage et nous. C’est une tentative désespérée, mais c’est aussi notre dernière chance.

– Impossible, capitaine, fit le timonier en montrant du doigt les vagues qui se brisaient contre les rochers déchiquetés de la côte. Celui qui tentera l’aventure est un homme perdu.

– Dans ce cas, il ne nous reste rien à faire qu’à mourir, répondit gravement le capitaine.

En ce moment, un enfant se fraya un passage à travers le groupe de matelots et vint se planter devant le capitaine. C’était Jacques, le mousse du bord, un gamin de douze ans, adroit, courageux, téméraire parfois, mais toujours serviable et dévoué et qui avait gagné le cœur de ces rudes marins.

– Que veux-tu donc ? interrogea le capitaine.

– Cet enfant-là, répondit un vieux matelot, veut absolument nager jusqu’à la côte. Il est entêté comme un mulet et ne veut pas comprendre le risque qu’il court.

Très surpris, le capitaine regardait le jeune garçon qui, fort embarrassé, baissait les yeux devant son supérieur. Du regard, il mesura l’enfant de la tête aux pieds, puis répondit brusquement :

– C’est insensé ! Comment un enfant de cet âge pourrait-il entreprendre ce travail de géant ?

Mais Jacques ne se laissa pas si vite décourager.

– Mon capitaine, dit-il, et sa voix enfantine ne tremblait pas, vous ne devez pas laisser courir ce risque à un de vos bons matelots, mais pour moi, qui ne suis qu’un petit mousse, cela a bien moins d’importance. Attachez-moi la corde autour du corps et, avec l’aide de Dieu, j’essayerai.

– L’enfant est-il bon nageur ? interrogea le capitaine.

– Il nage comme une anguille, affirma un des matelots.

– Oui, capitaine, je pourrais remonter la Seine depuis le Havre jusqu’à Paris ! ajouta Jacques.

Le capitaine hésitait. Son regard se reportait sans cesse sur le frêle enfant qui s’offrait à tenter une aventure devant laquelle reculait le plus brave de ses vieux marins. Avait-il le droit d’exposer ce jeune garçon à une mort presque certaine ? Tout en lui se révoltait à cette pensée. Cependant le danger était là, la mort à brève échéance pour cinquante personnes au moins… Enfin, il céda.

Jacques fit immédiatement les préparatifs nécessaires. Mais avant de revêtir la ceinture de sauvetage et de se laisser attacher la corde autour de la poitrine, il se tourna encore une fois vers le capitaine.

– Mon capitaine, comme il est possible que je sois noyé tout à l’heure, j’aurais une faveur à vous demander que vous ne me refuserez pas, je l’espère.

– Certainement pas, mon enfant, répondit le vieux marin profondément ému et, qui déjà regrettait l’autorisation qu’il avait accordée. Parle ! Qu’as-tu encore à me dire ?

Jacques tendit à son supérieur deux pièces de cinq francs enveloppées dans un lambeau d’étoffe.

– Capitaine, si je dois mourir et que vous et les autres soyez sauvés, voulez-vous remettre cet argent à ma mère, au Havre. Dites-lui que je l’aime, elle et mes sœurs, et aussi que je sais auprès de Qui je vais. Tout est bien pour moi. Voulez-vous faire cela, capitaine ?

Le capitaine ne pouvait plus contenir son émotion. D’une voix étouffée, il répondit :

– Bien volontiers, mon fils, si Dieu nous conserve la vie. Si, ce qu’à Dieu ne plaise, tu devais périr pour nous sauver, je te promets que ta bonne mère ne manquera jamais de rien.

– Oh ! s’il en est ainsi, je ferai tout ce qui est en mon pouvoir, avec l’aide de Dieu, fit Jacques tout joyeux. Puis il courut de l’autre côté du pont, s’agenouilla derrière un paquet de cordages et, avec une confiance enfantine, se recommanda aux soins du Seigneur Jésus. Se relevant bientôt, il s’approcha du bastingage, prêt à sauter à la mer.

Alors le capitaine n’y tint plus.

– Non, non, s’écria-t-il ; nous ne pouvons consentir à ce que l’enfant s’expose pour nous à un pareil danger. Retenez-le. J’ai eu tort de céder.

– C’est vrai ! retenez l’enfant ! répétèrent les marins. C’est une honte qu’un jeune garçon montre plus de courage que les hommes faits. Retenez-le donc !

Mais il était déjà trop tard. Jacques, prévoyant ce qui allait arriver, coupa court aux délibérations et, d’un bond, se jeta à l’eau. Tous les yeux le suivirent et sur bien des joues tannées par les intempéries, les larmes coulaient sans que les vieux marins songeassent à s’en cacher. Mais, malgré tous les efforts, bientôt on perdit de vue le hardi nageur ; la mer en furie semblait l’avoir instantanément englouti. Enfin un œil exercé crut discerner, tantôt sur la crête d’une vague, tantôt glissant vers l’abîme, un point noir qui paraissait un instant pour disparaître de nouveau. Était-ce un effet de l’imagination, où Jacques nageait-il vraiment vers le rivage ? nul n’aurait osé l’affirmer. Enfin on ne vit plus rien du tout et tous les yeux se fixèrent sur la corde qui se déroulait tantôt avec lenteur, tantôt avec une grande rapidité.

– Quel courageux garçon, disait-on alors ; quel héros ! Puis, quand le mouvement semblait s’arrêter, un gémissement s’échappait de toutes les bouches. « Que Dieu lui soit en aide ! Lui seul peut le sauver ! » et il leur semblait voir le corps du pauvre enfant projeté sans pitié contre les cruels écueils du rivage.

Le temps semblait interminable ! Quelles pensées préoccupaient tous ces malheureux ? Crièrent-ils au Seigneur dans leur détresse ? Nous ne pouvons que l’espérer. Peut-être que l’exemple de Jacques, se jetant à genoux, pour chercher le secours auprès de son Sauveur, parla au cœur et à la conscience de quelques-uns de ces pauvres gens que la mort guettait ! Chaque minute qui s’écoulait voyait le danger s’accroître. L’inaction forcée augmentait encore l’angoisse de ceux qui attendaient. Les vagues s’abattaient sur le bateau avec une violence toujours plus grande et la charpente du bâtiment gémissait sous le choc comme un être humain en proie à la souffrance. La corde se déroulait toujours par saccades. Ainsi une heure entière s’écoula avec une lenteur mortelle.

Tout à coup la corde tomba mollement dans l’eau. Elle n’était plus tendue. Qu’était-il arrivé ? Le nageur a-t-il lâché prise ? N’est-il plus qu’un cadavre ballotté par les flots ? Ou bien a-t-il vaincu les éléments déchaînés et est-il arrivé à bon port ? En cet instant, tous les occupants du navire en détresse, depuis le capitaine jusqu’au plus jeune des matelots étaient préoccupés bien davantage du courageux enfant que de leur propre condition désespérée.

Mais soudain une secousse vigoureuse fit vibrer la corde ; cela se répéta une fois, deux fois, trois fois. Ce n’était donc pas l’effet du hasard, mais bien le signal convenu. Jacques avait atteint la rive. Émus et reconnaissants, matelots et passagers se jetèrent dans les bras les uns des autres.

Cependant le travail n’était pas terminé. Ils se trouvaient encore sur le bâtiment naufragé qui, d’un instant à l’autre, pouvait s’effondrer sous le choc des vagues, et la côte était encore loin. Il n’y avait pas un instant à perdre. A la corde, on attacha solidement un câble et, à un signal donné par les pêcheurs de la côte, accourus à l’appel de Jacques, ce câble fut tiré à terre et solidement fixé à une pointe de rocher, tandis que l’autre extrémité en restait sur le navire. Le reste fut comparativement facile. Munis des bouées de sauvetage, l’un après l’autre les passagers, puis les matelots se risquèrent à se glisser le long du câble. Le chemin était périlleux, mais tous atteignirent le rivage. Le capitaine fut le dernier à abandonner son bâtiment. À peine tous les naufragés furent-ils en sûreté que le bateau s’abîmait dans les flots.

Le petit Jacques tomba gravement malade. L’effort avait été trop grand pour lui. De plus il s’était blessé contre les écueils ; son corps n’était plus qu’une plaie. Mais il supporta patiemment ses souffrances. Dieu l’avait aidé et il conservait une confiance enfantine en Celui qui avait pris soin de lui. Un grand nombre de vies humaines avaient été sauvées par son moyen et il en était profondément reconnaissant.

Sa mère reçut une pension annuelle qui la délivra de tout souci matériel. C’est ainsi que le Seigneur répondit à la prière d’un enfant.

Avez-vous, vous aussi, fait l’expérience de sa bonté et de ses tendres soins ?

D’après La Bonne Nouvelle 1928

LE PHARE

Les enfants qui habitent sur les bords de la mer connaissent les phares ; la plupart en ont vu ; mais ceux qui demeurent à la campagne ou dans les villes ne savent peut-être pas ce que c’est. Je vais vous le dire.

Un phare est une haute tour bâtie tout près de la mer, à l’extrémité d’une jetée. Il y a aussi des phares élevés sur des rochers isolés, tout entourés d’eau, à quelque distance des côtes et où on ne peut arriver qu’en bateau. Tout en haut de la tour il y a une petite chambre vitrée, où sont de grandes lampes qu’on allume le soir et qui brûlent toute la nuit. Cette lumière s’étend très loin sur la mer. Quand les bateaux approchent des côtes dans l’obscurité, les marins voient la lumière du phare et savent qu’elle indique un port ou bien un écueil. Cette clarté leur sert à se diriger dans les ténèbres et à éviter les bas-fonds, les bancs de sable sur lesquels le bateau pourrait s’échouer.

Chaque phare avait autrefois un gardien, un homme qui y demeurait ; il allumait les lampes et veillait à ce qu’elles ne s’éteignent pas. Aujourd’hui les phares sont munis de lumière électrique, mais autrefois les lampes étaient alimentées avec de l’huile ou du pétrole. C’est dans ce temps-là que se passa la petite histoire que je veux vous raconter.

Il y avait une fois un homme et sa petite fille qui habitaient un phare situé sur une côte déserte et dangereuse. Lorsque la marée était haute, on ne pouvait atteindre le phare à cause des vagues qui se brisaient autour de lui.

Un jour le gardien s’en était allé au village, laissant sa fillette seule dans le phare. Comme il s’apprêtait à regagner sa demeure, il fut saisi par de méchants hommes qu’on appelle des « naufrageurs » et qui voulaient l’empêcher d’aller allumer ses lampes. Ils espéraient que, dans l’obscurité, quelque navire viendrait s’abîmer contre les écueils de la côte et qu’ils pourraient en recueillir le butin.

Ils retinrent le pauvre homme jusqu’à la marée montante. Enfin, ils le laissèrent partir et le malheureux se tenait sur le rivage tout désolé. La nuit était sombre ; le vent soufflait en tempête ; les vagues venaient se briser contre le phare ; pas moyen de s’aventurer sur les flots et la lanterne n’était pas allumée.

Et que faisait la fillette pendant ce temps ! Vous ai-je dit qu’elle n’avait que huit ans ? Lorsqu’elle vit que son père ne rentrait pas, elle fut très triste. Elle n’avait pas peur pour elle-même car elle savait que Dieu veillait sur elle, mais elle tremblait pour les pauvres marins. Avant que la nuit tombât tout-à-fait, elle avait vu des voiles à l’horizon, et elle savait que si les lampes n’étaient pas allumées, les bateaux feraient probablement naufrage.

Dans sa détresse, elle se mit à genoux et supplia le Seigneur de lui dire ce qu’elle devait faire. Alors cette très petite fille se mit à gravir laborieusement le long escalier tournant qui conduisait jusqu’à la lanterne. Elle était souvent montée là-haut avec son père, mais jamais seule. Arrivée au sommet de la tour, elle essaya d’allumer les lampes. Efforts inutiles ; elle était beaucoup trop petite pour les atteindre.

Elle redescendit le long escalier et avec mille peines réussit à hisser jusque dans la lanterne une table et une chaise sur lesquelles elle grimpa ; alors, en se tenant sur la pointe des pieds, l’enfant put atteindre les lampes.

Encore un instant et la lumière jaillit, éclairant la mer en tourmente, remplissant de joie le cœur du pauvre père, mais couvrant de confusion les méchants naufrageurs.

Au matin, lorsque le gardien put regagner le phare, il trouva la fillette endormie sur les marches de l’escalier, tout près de la lanterne. Il la prit tendrement dans ses bras.

– C’est toi qui as allumé les lampes ? demanda-t-il.

– Oui, papa, répondit l’enfant, c’est le Seigneur qui m’a aidé à le faire.

Et ensemble ils se mirent à genoux et remercièrent Dieu pour ses tendres soins.

D’après La Bonne Nouvelle 1922

LA PUISSANCE DE LA PRIÈRE

C’était à T., une petite ville, en Irlande. Un matin, les portes de la maison d’école s’étaient ouvertes, comme d’habitude pour livrer passage à la troupe joyeuse des élèves, garçons et filles, qui se dispersèrent de tous côtés avec des cris et des rires sans fin. Chacun regagna la maison paternelle ; seule, une fillette semblait se tenir à l’écart de l’allégresse générale. Silencieuse et absorbée, les yeux fixés droit devant elle, elle marchait entre deux compagnes qui, comme elle, habitaient hors de ville. L’enfant paraissait réfléchir à quelque chose que venait de lui dire l’instituteur. Celui-ci était un serviteur de Dieu, et jamais comme ce matin-là, il n’avait insisté auprès de ses petits élèves sur la nécessité de la conversion.

Enfin, la fillette rompit le silence :

– C’est pourtant bien sérieux ce que le maître nous dit, que tous nous devons posséder l’assurance du pardon de nos péchés pour pouvoir entrer au ciel et que le Saint Esprit seul peut nous donner cette assurance.

– C’est vrai, répondit une de ses compagnes, et je suis terriblement effrayée à cette pensée ; si seulement je savais comment on peut être sûre.

– Mes parents ne m’en ont jamais parlé, fit la troisième fillette ; tout ce que j’ai à faire c’est de répéter matin et soir la prière qu’ils m’ont enseignée.

– Je n’avais jamais entendu pareille chose, reprit Jenny ; mais ce doit être vrai. Le maître est un homme pieux qui ne saurait nous tromper. Si j’avais osé, je lui aurais demandé comment on obtient le pardon de ses péchés. J’ai si peur ! Pensez donc, si nous devions mourir subitement comme notre voisine, la petite Marie ! Nous nous en irions sans avoir la certitude que le Seigneur Jésus a porté nos péchés et alors nous serions perdues pour l’éternité.

Pendant cette conversation, le ciel s’était couvert et à peine Jenny avait-elle achevé sa phrase que de grosses gouttes de pluie commencèrent à tomber. Les enfants cherchèrent un refuge contre l’averse sous un arbre à l’épais feuillage. Elles restèrent longtemps assises, serrées les unes contre les autres, sans prononcer une parole. Il était évident que l’Esprit de Dieu travaillait dans ces jeunes cœurs. La pluie tombait maintenant à torrents et les nuages s’assombrissaient toujours. Ce fut Jenny qui parla la première.

– Savez-vous, dit-elle doucement, ce que j’ai lu un jour dans la Parole de Dieu : « Demandez, et il vous sera donné ; cherchez, et vous trouverez ; frappez, et il vous sera ouvert ; car quiconque demande reçoit ; et celui qui cherche trouve, et à qui frappe, il sera ouvert » (Luc 11. 9 et 10). C’est Dieu lui-même qui l’a dit et Dieu ne peut pas mentir. Ne pensez-vous pas que ce serait une bonne chose si, toutes ensemble, nous Lui demandions le pardon de nos péchés ?

– J’y avais déjà pensé, fit l’une des deux autres fillettes, mais laquelle de nous peut prier ? Moi, je ne sais que les prières que j’ai apprises par cœur.

– J’essayerai, dit Jenny, et elle s’agenouilla. Les deux autres suivirent son exemple. L’enfant commença en hésitant ; mais elle priait avec insistance et à mesure qu’elle parlait, le Seigneur, qui lui avait mis au cœur le besoin de s’adresser à Lui, plaçait aussi les paroles sur ses lèvres. Quelle prière que celle-là ! Que n’avons-nous pu l’entendre ! Mais, il est une oreille qui l’entendit, un cœur qui la comprit, et ce cœur, là-haut dans le ciel, est plein de grâce et de compassion. Le Seigneur n’a-t-il pas dit : « Si donc vous, qui êtes méchants, vous savez donner à vos enfants des choses bonnes, combien plus le Père qui est du ciel donnera-t-il l’Esprit Saint à ceux qui le lui demandent ? »

En vérité, le cœur du Père avait perçu le soupir de ces petits enfants. La prière achevée, les fillettes se regardèrent avec des yeux remplis de larmes de joie, elles se jetèrent dans les bras les unes des autres avec un sentiment tout nouveau de tendresse et de confiance ; à ce spectacle si touchant, qui aurait douté que le salut ne fût entré dans ces jeunes âmes ?

– Le Seigneur Jésus a porté tous mes péchés, s’écria joyeusement Jenny. Je sais maintenant qu’Il m’aime et que je suis à Lui. Oui, j’en suis absolument certaine.

Ses deux compagnes exprimèrent la même assurance. La joie rayonnait sur leurs visages. Ce que leur maître croyant leur répétait depuis des mois était devenu une réalité pour leurs âmes. Il avait suffi de quelques minutes pour que leur intelligence spirituelle soit illuminée et pour qu’elles saisissent le salut. Une foule de passages bibliques qu’elles connaissaient depuis longtemps, mais qui jusqu’alors étaient restés lettre morte pour elles, leur revenaient maintenant à la mémoire et remplissaient leur cœur d’un bonheur inexprimable.

La pluie avait cessé depuis longtemps sans que les fillettes s’en fussent aperçues. Ce n’est que lorsque les ombres du soir commencèrent à tomber qu’elles réalisèrent avec quelle rapidité le temps avait passé. Elles abandonnèrent en hâte l’asile où Dieu leur avait donné l’assurance de son grand amour et coururent à la maison.

La demeure de la petite Jenny était la plus éloignée des trois. Déjà, en franchissant le seuil de la cuisine, la fillette vit à l’expression du visage de sa mère que sa rentrée tardive ne serait pas excusée.

– Où es-tu restée si longtemps, enfant désobéissante ? cria la mère ; tu ne te gênes pas pour babiller et t’amuser pendant que tes frères et sœurs se tuent au travail. Parle ! où étais-tu ?

Puis, avant que la petite ait eu le temps de répondre, la main rude de sa mère lui administra une gifle retentissante, tandis que la question se répétait à un diapason toujours plus élevé :

– Parleras-tu, fainéante ? où es-tu allée ?

Au même instant le père entra et demanda la cause du courroux maternel.

– Demande-le lui toi-même, cria la femme. Est-il admissible que cette petite prétentieuse se permette de rôder pendant des heures comme s’il n’y avait pas de travail à la maison ? Ne t’ai-je pas défendu une fois pour toutes de t’attarder en chemin ? Cela, je ne le supporterai jamais !

– Mais la pluie, maman ! sanglota Jenny.

– Quoi ? la pluie ? rétorqua la mère, au comble de l’irritation ; et sa main se leva pour la seconde fois. Le père l’arrêta.

– Où es-tu restée après que la pluie s’est arrêtée ? demanda-t-il. Dis la vérité, où t’es-tu attardée ? Je t’ai cherchée sur le chemin de l’école, mais en vain.

L’enfant rougit jusqu’à la racine des cheveux. Son embarras n’échappa pas à la mère qui se mit à crier de plus belle :

– Là, ne vois-tu pas ? Comme elle rougit ! Elle a mauvaise conscience ! Encore des babillages ou des sottises, sans doute !

– Oh ! non, maman, répondit enfin Jenny, d’une voix douce, mais ferme. Nous n’avons pas babillé aujourd’hui ; nous avons prié !

– Non, cela dépasse les bornes ! cria la femme, hors d’elle. Quoi, stupide créature, crois-tu te tirer d’affaire par un mensonge ? Prier ! Viens, c’est moi qui t’apprendrai…

– Dis la vérité, Jenny ! interrompit le père. L’enfant leva sur lui ses yeux candides et répéta qu’elle et ses compagnes avaient prié parce que le maître leur avait dit qu’elles devaient avoir l’assurance du pardon de leurs péchés ; Jenny raconta tout ce qui s’était passé avec une telle chaleur que le père écouta avec stupéfaction, tandis que la mère elle même sentait diminuer sa colère. Cependant un instant après, l’irritation la reprit.

– Pas de contes, interrompit-elle avec violence. Quoi, tu aurais prié, petite menteuse que tu es ! Qui t’a appris à prier, je voudrais bien le savoir ? Viens ici ; je veux entendre de mes propres oreilles si tu peux prier. Arrive ! joins les mains un peu vite et prie ; sans quoi je saurai bien faire taire ta langue menteuse !

L’enfant obéit ; elle s’agenouilla et pria à haute voix : Ô Seigneur Jésus ! aie pitié de ma pauvre maman et pardonne-lui tous ses péchés, pour qu’elle ne soit pas perdue pour l’éternité. Oui, Seigneur Jésus tu as été si bon pour tous les hommes, même pour tes ennemis. Tu peux donner à ma maman un cœur nouveau pour qu’elle apprenne à t’aimer et à te prier. Je t’en supplie, exauce-moi ! Ne repousse pas maman loin de toi et ne la laisse pas mourir dans ses péchés !

L’enfant s’arrêta un instant. Peut-être craignait-elle quelque nouvelle violence de la part de sa mère. Mais celle-ci, comme changée en statue, ne quittait pas des yeux l’enfant agenouillée. À la colère avait fait place une profonde stupéfaction. Peu à peu son visage, empourpré par la rage, devint pâle comme la mort. Un silence solennel régnait dans la pièce. Une larme brillait dans l’œil du père. Son cœur était rempli de sentiments étranges, inconnus jusqu’à ce jour. Sans presque se rendre compte de ce qu’il disait, il s’écria : Continue, continue, mon enfant ! Prie aussi pour ton pauvre père ; il est un misérable pécheur. Ne t’arrête pas, Jenny !

Et la petite recommença à prier. Ses paroles étaient simples, enfantines, mais par la puissance du Saint Esprit, elles brisèrent la cuirasse d’airain qui recouvrait le cœur de ses parents. La mère se mit à pleurer et à sangloter ; le père se retira doucement et se jeta à genoux dans la chambre voisine ; enfin, Jenny se trouva enveloppée dans les bras de sa mère qui la couvrait de baisers tout en la suppliant de lui pardonner sa brutalité. C’était une scène vraiment émouvante.

Le Seigneur, dans sa miséricorde, avait touché la conscience des parents de Jenny. La nuit se passa en prières. La Bible, oubliée depuis longtemps, fut tirée de sa cachette. La petite Jenny lisait, sans se lasser, chapitre après chapitre, et ses parents écoutaient, suspendus à ses lèvres.

Lorsque l’aube parut, le premier rayon de la grâce de Dieu pénétra dans le cœur des parents. Leurs yeux furent ouverts et ils virent Celui qui a porté en son corps sur le bois la condamnation due au pécheur ; dans une joyeuse assurance ils purent s’écrier avec l’apôtre : « Ayant donc été justifiés sur la base de la foi, nous avons la paix avec Dieu par notre Seigneur Jésus-Christ » (Romains 5. 1).

Cher jeune lecteur, mon histoire est terminée. Pour toi aussi, il n’est qu’un chemin pour trouver le salut et la paix. À toi aussi, il te faut la lumière du Saint Esprit pour voir l’abîme effroyable qui s’ouvre sous tes pieds et pour te faire comprendre qu’en Jésus seul se trouvent le salut, la vie, le bonheur éternel. Oh ! tourne-toi, comme Jenny, vers Celui qui veut te sauver et te donner la paix et le repos dont ton cœur a besoin.

D’après La Bonne Nouvelle 1922

CE QUE C’EST QUE LA FOI

Dans la maison où vivait une petite fille, il y avait une trappe que l’on ouvrait lorsqu’on voulait descendre dans la cave. On descendait par un escalier, mais la cave était très sombre.

Un jour que cette trappe était ouverte, la petite fille se mit à regarder en bas ; tout était noir et elle ne voyait personne. Elle appela :

– Papa !

– Oui, je suis ici. Viens !

– Mais je ne te vois pas !

– Je le sais, mais moi je te vois, et je suis ici. Approche-toi du bord de la trappe, saute et je te recevrai dans mes bras.

– Je n’ose pas ! J’ai peur de tomber.

– Mais tu tomberas dans mes bras !

– Papa ! je ne te vois pas !

– Je le sais, mais moi je te vois ! Allons, saute !

La petite fille hésita un instant ; mais son père lui dit :

– Viens !

Elle sauta dans le trou sombre, et tomba tout droit dans les bras de son père.

Le jour suivant, comme le père était dans la cave de nouveau, il entendit sa petite fille qui criait :

– Papa es-tu là ?

– Oui.

– Alors je viens !

Et à peine était-il prêt à la recevoir, que son enfant se jeta dans ses bras.

Ceci est une image de la foi. Je vais à Jésus et je crois en Dieu, qui l’a livré pour mes péchés, non parce que j’éprouve quelque chose dans mon cœur, mais simplement parce que le Seigneur me dit : Viens !

La petite fille ne voyait pas son père, mais elle entendait sa voix, et elle eut le courage de se jeter hardiment dans le trou sombre. Et où tombait-elle ? Dans les bras de son père.

Et vous, ne vous jetterez-vous pas maintenant dans les bras de Jésus ? Il vous aime, et il dit : Venez à moi ! Je ne mettrai pas dehors celui qui vient à moi.

D’après La Bonne Nouvelle 1919

SECOURS DANS LA DÉTRESSE

Un soir d’automne en 1848, dans une petite ville industrielle, un brave et pieux tisserand, connu par son habileté au travail, regagnait à pas lents sa demeure. Il habitait un modeste appartement, situé au rez-de-chaussée d’une vaste maison. Le logis se trouvait même légèrement en contre-bas de la rue ; il se composait de deux pièces seulement, petites et sombres, mais bien tenues et surtout d’une propreté méticuleuse.

Sa femme et ses cinq enfants l’attendaient avec impatience et, quand on le vit arriver, un joyeux brouhaha se fit entendre. Les deux cadets s’élancèrent au-devant de leur père et se cramponnèrent si vivement à ses genoux qu’il ne pouvait plus avancer, tandis que les aînés criaient : Papa ! Papa ! voici papa !

La mère, qui préparait le repas du soir, s’interrompit dans son travail pour aller à la rencontre de son mari. Mais ce soir-là le pauvre tisserand avait le cœur très gros. Sans mot dire, il posa sur la table le salaire de la semaine et s’assit sans pouvoir réprimer un profond soupir. Puis il passa la main sur son front, tout en caressant tendrement les deux petits enfants qui ne le quittaient pas et paraissaient très étonnés de son silence, car, en temps ordinaire, il n’y avait pas d’homme plus joyeux que leur père, surtout quand il rentrait le samedi soir, la semaine terminée, avec la perspective d’un dimanche paisible et heureux au sein de cette famille à laquelle il était admirablement dévoué.

Sérieusement inquiète, la mère prit l’argent de dessus la table et regarda son mari dans le blanc des yeux. Comme il ne disait toujours rien, elle finit par s’écrier :

– Mais parle donc ! Dis-moi ce qu’il y a ! Tu sembles avoir un souci terrible et accablant. Tu n’as pourtant pas été…

– Sois tranquille, ma pauvre amie, répondit l’ouvrier d’une voix ferme, mais qui laissait deviner sa douleur. Le Seigneur est toujours le même et son amour ne change pas. Mon patron m’a donné mon congé, ainsi qu’à un bon tiers des ouvriers.

– Mais non ! s’écria la brave femme. Ton congé, à toi ? Ce n’est pas possible. Alors tu n’auras plus de travail et nous n’aurons pas de pain ! Non, ce ne peut être vrai ! Voici quinze jours à peine que ton patron t’a félicité de ton zèle et t’a cité en exemple aux autres ouvriers. Et c’est comme cela qu’il te récompense des treize années que tu as passées à son service. C’est…

– Ne t’aigris pas, ma chérie, interrompit son mari. Je n’y comprends rien moi-même. Le chemin est plein de ténèbres. Lorsqu’on commença à faire l’appel de ceux qui devaient être renvoyés, je me disais qu’en tous cas mon nom ne serait pas prononcé, parce que le directeur de la fabrique m’a toujours témoigné jusqu’ici une préférence marquée ; puis, tout à coup, je m’entendis appeler. Tu peux te figurer l’effet que cela produisit sur moi. Lorsque je me fus enfin ressaisi, j’allai chez le directeur et lui représentai humblement que j’avais été longtemps à son service et qu’il m’avait toujours témoigné la satisfaction la plus complète quant à mon travail. Puis, comme il ne me répondait pas, je le priai de me dire le motif de mon renvoi, question qui se légitimait d’autant mieux qu’il gardait d’autres employés beaucoup moins anciens que moi. Mais le directeur, sans même me regarder, me dit froidement : Ce qu’il y a de plus clair, c’est que je n’ai plus d’ouvrage pour vous. Vous avez là votre salaire pour la prochaine quinzaine. Prenez-le et retirez-vous. Nous ne nous reverrons plus.

La mère éclata en sanglots. Les aînés des enfants entouraient leur père, l’air consterné, et retenaient à grand-peine leurs larmes, sans bien se rendre compte encore de ce qui arrivait, tandis que les plus jeunes pleuraient bruyamment, ne pouvant comprendre ce qui se passait. Le père pouvait à peine garder sa contenance, bien qu’il sût très bien – et sa foi était grande – que tous les cheveux de sa tête étaient comptés, ainsi que ceux de ces êtres qu’il aimait d’un amour si intense ; amour qui semblait redoubler de profondeur en ce moment où les circonstances prenaient pour eux tous une tournure si tragique.

– Ne pleurez pas, réussit-il à dire enfin, comme s’il n’y avait pas un Dieu dans les cieux, un Dieu qui est au-dessus de tout. Hier matin nous avons lu ces mots dans sa Parole : Votre Père sait de quoi vous avez besoin, avant que vous le lui demandiez (Mat. 6. 8). Ces mots ont pris pour moi une réalité toute particulière. Ils m’avaient frappé déjà quand nous les lisions et je comprends maintenant pourquoi.

Puis il se tourna vers sa femme et ajouta :

– Mère, sais-tu ce qui est la chose la plus nécessaire ? Prions ensemble et avec ferveur, pour que l’amour de Dieu soit répandu toujours davantage dans nos cœurs. Nous sommes des enfants de Dieu. Réalisons ce que veut dire cela pour nous en cet instant même, en remettant sur lui tout notre souci, car il a soin de nous. Il ne nous oubliera pas, surtout au moment de l’épreuve. Si ce grand malheur nous frappe, ou du moins ce que nous considérons comme tel, c’est lui qui l’a permis, et dans son amour immense envers nous. Il sait ce qu’il nous faut et fera tourner même ceci à notre bénédiction présente et éternelle.

Aux aînés des enfants il dit encore :

– J’espère que vous allez renoncer à toute chicane, à toute querelle. Que de fois vous avez montré de l’indifférence à l’égard du Seigneur, de sa Parole et de la prière ! Maintenant il vous prend sous sa discipline ; j’aime à croire que vous prêterez une attention sérieuse à ses avertissements.

Le lendemain étant un dimanche, le tisserand se rendit au culte avec tous les siens. Le Seigneur bénit abondamment les paroles qui y furent dites et le brave homme rentra chez lui encouragé et fortifié. Il put remettre son chemin en pleine confiance au Seigneur et réalisa comme une certitude la ferme espérance qu’il avait que tout irait bien. Le lundi matin, il sortit de bonne heure pour rendre visite à plusieurs chefs d’ateliers et de fabriques et leur demander du travail. Mais il rentra le soir, abattu et découragé : personne n’avait d’occupation à lui donner. Toute la semaine passa ainsi, sans lui apporter la moindre lueur d’espoir, malgré ses démarches incessantes de tous les côtés. Les circonstances très troublées de cette époque, jointes à l’incertitude politique, obligeaient chacun à restreindre ses dépenses ou bien interdisaient, même aux plus entreprenants, de se risquer à étendre leur champ d’activité industrielle ou commerciale. C’est ainsi que nombre d’ouvriers manquaient de travail et de pain.

Un matin, la femme de notre tisserand posa sur la table la soupière pleine ; à la place de chacun elle mit deux petits morceaux de pain, puis elle dit tristement :

– Nous n’avons plus un sou dans la maison, plus une miette de pain dans l’armoire, plus un atome de farine à la cuisine. Si nous ne faisons pas de restes à notre déjeuner, nous aurons consommé en même temps notre dîner et notre souper.

Profondément peinés de ces paroles, les trois aînés des enfants se regardèrent longtemps en silence ; ensuite l’un d’eux dit :

– Moi, je n’ai pas faim ; je ne veux rien manger. Le petit frère et la petite sœur prendront ma part.

Puis les enfants se firent signe des yeux l’un à autre, comme s’il y avait quelque chose à faire contre la faim. Cependant ils ne se mirent pas à leurs devoirs d’école, mais restèrent debout devant la table. Leur père leur dit d’un ton plein de confiance :

– Nous allons manger avec foi autant qu’il nous sera nécessaire à chacun. Il est inutile de souffrir de faim, faute de confiance dans les tendres soins du Seigneur qui ne manqueront jamais envers les siens. Sa miséricorde ne connaît pas de limites et ses bontés se renouvellent chaque matin. Nous les éprouverons, je n’en doute pas un instant.

Tous se mirent donc à table et mangèrent avec appétit le repas frugal, mais substantiel, que la mère avait préparé. Et, quand ils eurent terminé, il se trouva qu’il y avait encore un peu de reste. Le père rendit grâces au Seigneur, selon son habitude ; puis il prit son chapeau et se prépara à reprendre ses courses en quête de travail. Il dit même presque gaiement :

– On m’a fixé ce matin un rendez-vous chez un directeur de fabrique. Je vais de ce pas chez lui. N’en doutez pas : je suis sûr que je reviendrai tout à l’heure avec une bonne nouvelle.

Puis il sortit et les enfants prirent le chemin l’école. La mère avait moins de confiance. Cependant elle fit monter une ardente prière vers le Seigneur lui demandant d’augmenter sa foi et de prendre soin d’eux tous dans cette heure de détresse amère. Réconfortée par cet instant de recueillement, si court qu’il eût été, elle ouvrit la fenêtre pour suivre des yeux son mari et ses enfants qui s’éloignaient, puis elle se mit à vaquer à ses devoirs domestiques. Tout à coup elle entendit quelque chose tomber sur le plancher. Elle crut tout d’abord que le cadet des enfants, un bébé encore au berceau, en était tombé, mais il reposait paisiblement. Les deux autres jouaient sans bruit dans un coin : il ne leur était rien arrivé d’anormal. Soudain elle aperçut, sous la table, le corps d’une pie morte, qu’un mauvais garnement avait lancé depuis la rue par la fenêtre restée ouverte. Se voyant reconnu, il se sauva à toutes jambes, tout en criant avec effronterie :

– Gardez cela pour vous ! Vous aurez au moins de quoi manger.

La brave femme avait appris, en vivant en communion avec le Seigneur, la valeur de la prière ; elle savait lui remettre tous ses soucis et n’ignorait pas non plus que ceux qui lui appartiennent doivent apprendre le pardon des injures ; qu’ils doivent aussi se taire quand on les outrage et présenter la joue gauche lorsqu’on les a frappés sur la droite. Mais les paroles outrageantes du gamin la blessèrent au cœur ; elle ne put se contenir, d’autant plus que l’allusion qu’avait faite le garçon, sans s’en douter, à leur triste situation, la lui rendait particulièrement poignante. Elle fondit en larmes et n’avait pas encore retrouvé son calme quand son mari rentra. Il revenait à pas lents et le cœur bien gros : la démarche sur laquelle il avait compté avait échoué comme toutes les autres et son visage l’annonçait suffisamment, sans qu’il fût nécessaire de le questionner sur ce qui s’était passé.

– Vois ! s’écria sa femme en l’apercevant. Nous sommes déjà devenus la risée de nos voisins. Ils ne savent que trop ce qui en est de nous. C’est la goutte de trop ; j’en ai le cœur brisé.

Sans rien dire, le tisserand ramassa le cadavre de l’oiseau. Les deux petits enfants s’approchèrent timidement de leur père, craignant que la pie ne fût pas vraiment morte et qu’elle ne cherchât à les piquer de son bec affilé. Il se préparait à jeter l’oiseau par la fenêtre, pour que sa femme ne l’eût plus sous les yeux, quand, en l’examinant de plus près, il fut frappé de l’aspect étrange du volatile.

– La pauvre bête est morte de faim, dit-il au bout d’un moment. Mais non, ajouta-t-il aussitôt, elle a un goitre et un goitre singulièrement gros et dur. Qu’y a-t-il donc ? Ou bien elle était malade, ou bien elle a avalé quelque chose qui l’a étranglée.

Il prit son canif et fit une incision dans le cou de l’oiseau. À sa profonde surprise, il en retira un collier d’or, garni de pierres précieuses. Il suffit d’un peu d’eau pour le nettoyer et lui rendre son éclat primitif. La bonne femme ne pouvait se lasser de l’admirer en le voyant déposer sur la table, tout étincelant au soleil. Jamais un objet pareil n’avait été vu dans cette humble chambre.

– Dieu soit loué, s’écria enfin le tisserand, de ce que ce méchant gamin ait choisi notre fenêtre pour y jeter cet oiseau ! Celui à qui appartient cette belle parure a sûrement assez à manger. Peut-être, si je réussis à en retrouver le propriétaire, cela nous vaudra-t-il aussi deux jours au moins de nourriture.

Il courut chez un bijoutier de ses amis pour lui raconter tout ce qui s’était passé et lui demander si, par aventure, il savait à qui appartenait ce collier. Sans répondre immédiatement, le bijoutier l’examina longuement, le soupesa avec soin, compta et recompta les pierres précieuses et les perles, puis il dit d’un ton profondément sérieux, comme s’il voulait donner une valeur particulière à chacun des mots qu’il articulait :

– Mon cher ami, tu as là de quoi te réjouir. Tu as fait une trouvaille qui vaut plus que son pesant d’or. Ce collier appartient à la fille de M. le directeur de la fabrique où tu travaillais jusqu’à ces jours derniers. C’est moi qui l’ai monté ; voilà ma marque. Il y a quinze jours, il vint chez moi et me raconta que ce collier, auquel sa fille tenait comme à la prunelle de ses yeux, avait disparu. On l’a cherché dans toute la maison, au jardin, mais sans succès, et l’on a fini par se convaincre qu’un voleur doit l’avoir dérobé. Il m’a donc prévenu de la chose, afin que, si on venait m’offrir cette parure, pour l’acheter ou la taxer, je puisse immédiatement en aviser la propriétaire. Porte-la-lui donc toi-même !

Le tisserand partit aussitôt, le cœur joyeux, du côté de son ancien atelier. Il se sentait d’autant plus heureux qu’il avait ainsi l’occasion, après le renvoi injustifié dont il avait été l’objet, de rendre à son maître le bien en retour du tort qu’il avait subi. Mlle M. poussa un cri de joie lorsque le tisserand lui remit le collier et s’en fut en hâte appeler son père qui se fit raconter l’histoire jusque dans les moindres détails.

– Petit bandit ! s’écria la jeune fille, en voyant la pie morte. Tu criais : Au voleur ! toute la journée et c’est toi qui l’étais. Mais ton larcin t’a coûté cher et tu t’en tires à moins bon compte que tes camarades voleurs qui, en général, s’ils perdent souvent la liberté, gardent au moins la vie.

Pendant ce temps, le directeur de la fabrique demeurait silencieux et semblait profondément préoccupé. À la fin, il tendit la main à son ancien employé, qui ne l’avait jamais vu si humble ni si avenant, et lui dit :

– Mon cher ami, pardonnez-moi ! Je vous ai fait grand tort, car je vous ai soupçonné du vol de cet objet. Je ne puis me pardonner, à moi-même d’avoir agi de la sorte envers vous, après les longues années de fidèles services que vous avez passées chez moi. Je veux simplement vous expliquer ce qui est arrivé, mais je ne vous le dis pas pour ma justification. Vous êtes le seul des ouvriers qu’on ait vu passer devant la fenêtre de ma fille le jour où cette parure a disparu. Cette fenêtre étant au rez-de-chaussée, c’est ainsi que, bien à tort, nous avons laissé des soupçons tomber sur vous. Tout ce que je puis faire pour réparer l’injustice dont vous avez été victime, c’est de vous reprendre à l’instant même à mon service. Vous y resterez aussi longtemps que vous en aurez les forces. Je vais donner l’ordre de vous payer sur le champ le salaire auquel vous auriez eu droit pendant ces quinze jours d’absence et, dès aujourd’hui, vous recevrez une paie double de celle dont vous bénéficiiez jusqu’à maintenant.

Le brave tisserand ne trouva pas de mots pour exprimer sa reconnaissance. Il se hâta de rentrer chez lui pour raconter aux siens le miracle que le Seigneur avait opéré en leur faveur. Ensemble ils s’agenouillèrent pour rendre grâces au Père des miséricordes de qui descend sur les siens tout don parfait et qui s’était servi du cadavre d’un oiseau pour donner du pain à ses enfants, parce qu’ils avaient mis leur confiance dans sa bonté infinie.

« Ne soyez pas en souci pour votre vie, de ce que vous mangerez et de ce que vous boirez, ni pour votre corps, de quoi vous serez vêtus : la vie n’est-elle pas plus que la nourriture, et le corps plus que le vêtement ? Observez les oiseaux du ciel : ils ne sèment, ni ne moissonnent, ni n’amassent dans des greniers, et votre Père céleste les nourrit. Ne valez-vous pas beaucoup mieux qu’eux ? » (Mat. 6. 25 et 26.)

D’après La Bonne Nouvelle 1918