VIEILLES HISTOIRES

Dans un petit volume au papier jauni, imprimé à Vevey en 1852, j’ai retrouvé des récits dû à la plume d’un vieil ami des enfants.

Puissent ces exemples de foi, chez de jeunes chrétiens, vous servir de leçon à vous aussi, enfants d’un autre siècle, mais qui avez à faire au même Sauveur et au même Seigneur.

Voici les histoires en question :

La pièce d’or

Ce fait s’est passé en 1830, dans les environs de Vevey. Un jeune chrétien d’alors avait été empêché par ses convictions d’obéir aux prescriptions d’une loi qui blessait sa conscience.

Il avait, en conséquence, été condamné à une amende qu’il ne pouvait payer, car il était pauvre.

Ses parents, qui alors lui étaient très opposés, blâmaient beaucoup ses convictions et sa fidélité et, trouvant qu’il avait mérité le châtiment que la loi du pays lui infligeait par ce qu’ils appelaient son entêtement, ils ne voulaient rien faire pour lui venir en aide.

Dans ces circonstances, ce pauvre jeune homme se rendait à la vigne où il allait travailler ; il était bien triste : abandonné des hommes, il cherchait son secours en Dieu et Le suppliait de le délivrer.

Et Dieu répondit à sa prière, comme Il répond toujours, d’une manière ou d’une autre, aux prières de la foi.

Arrivé à la vigne, il se met à creuser et voilà que, au premier coup qu’il donne avec sa pioche, il retourne une motte de terre au fond de laquelle était une brillante pièce d’or !

Alors, enlevant son bonnet, il rendit grâces au Seigneur. Il était plus que délivré.

Car, me disait-il en me racontant ce fait, après avoir changé cette pièce étrangère, j’eus non seulement de quoi payer mon amende, mais je pus encore acheter un Recueil de cantiques, que je désirais depuis longtemps.

Le grand parapluie

Le centre de l’Angleterre souffrait d’une sécheresse prolongée.

Quelques fermiers pieux demandèrent à leur pasteur une heure de prière spéciale par semaine, en vue d’obtenir la pluie.

La réunion de prières fut fixée et, à l’heure dite, le pasteur, qui se trouvait le premier au rendez-vous, eut l’occasion de saluer plusieurs personnes à leur entrée. Il fut surpris de voir une des petites élèves de l’école du dimanche portant avec peine un immense parapluie de ménage.

– Mais, Marie, dit-il, pourquoi as-tu apporté ce gros parapluie par un si beau temps ?

L’enfant, le regardant avec étonnement, lui répondit :

– Je pensais que, puisque nous allions prier pour qu’Il nous donne la pluie, j’aurais certainement besoin du parapluie.

Le pasteur sourit et bientôt la réunion commença.

Pendant qu’ils priaient, le vent s’éleva, le ciel, tout à l’heure si clair et si brillant, se couvrit de nuages et bientôt des torrents de pluie inondèrent le pays, accompagnés d’éclairs et de coups de tonnerre.

Ceux qui étaient venus à la réunion sans s’attendre à une si prompte réponse à leurs prières, s’en retournèrent chez eux complètement mouillés, tandis que la petite Marie et le pasteur revenaient ensemble à l’abri du grand parapluie de famille.

Quelques souvenirs de la vie de Moffat

Robert Moffat, le grand missionnaire dont le sud de l’Afrique bénira longtemps la mémoire, naquit sur les frontières de l’Écosse.

Converti de bonne heure, il se consacra tout jeune au service du Seigneur.

Ce fut la Société des Missions de Londres qui lui assigna pour champ d’activité la terre des Namaquois, qu’infestaient alors des bêtes féroces et des hommes non moins redoutables. Dans ce pays, la rencontre des lions était plus fréquente que celle des chiens enragés en d’autres lieux.

Lorsque Moffat fut prêt à partir, les prédictions les plus sinistres l’accueillirent dans le petit monde de Boers ou colons hollandais auprès desquels il s’était arrêté quelque temps.

Mais, brave, entreprenant et plein de confiance en Dieu, il ne se laissa pas décourager et arriva chez un chef chrétien, appelé Africaner.

Très satisfait de posséder enfin le missionnaire qui lui avait été promis, Africaner lui fit l’accueil le plus chaleureux, et fit aussitôt prévenir les femmes de la tribu de se rendre en toute hâte auprès de lui pour construire une hutte à l’étranger.

M. Moffat ne sut trop que penser de cette réquisition et, non sans curiosité, attendit leur arrivée. Elles parurent enfin et le mystère fut vite éclairci.

Chacune d’elles portait une perche de la longueur d’une canne et un paquet de nattes grossières. Africaner indiqua l’emplacement en disant :

– C’est là qu’il faut élever la hutte du missionnaire.

Un cercle fut immédiatement tracé puis, avec une célérité merveilleuse, les femmes paraissant enchantées de montrer leur savoir-faire, plantèrent leurs perches, en réunirent et attachèrent les extrémités, puis entrelacèrent leurs nattes dans des roseaux.

Une heure après, l’habitation était prête à recevoir l’étranger.

M. Moffat ne put longtemps se faire illusion sur le confort de sa nouvelle demeure.

Si elle avait été vite bâtie, elle était aussi très vite endommagée. Après chaque coup de vent ou chaque orage, elle exigeait des réparations, et quand le soleil y dardait d’aplomb ses rayons, elle devenait inhabitable, sans compter les visites nocturnes qu’on y recevait : chiens affamés qui dévoraient les provisions du lendemain, ou taureaux furieux qui prétendaient vider leurs différends à l’endroit même où sommeillait le missionnaire.

Moffat et Africaner se lièrent bientôt d’une étroite amitié. Le chef sentit que l’emplacement de son kraal ou village n’était point favorable. Les deux amis partirent à la recherche d’un lieu plus sain.

Souvent, durant ces voyages d’exploration, les provisions leur manquaient et ils n’avaient d’autre ressource, pour échapper aux tortures de la faim, que la ceinture des jeûneurs, une large bande de cuir, très serrée, pour comprimer l’estomac et imposer silence à ses réclamations.

Que diriez-vous, mes enfants, de l’application de cette ceinture, à l’heure du déjeuner ou du dîner ?

Mais ce qui était plus terrible encore, c’était la soif. Il était très difficile de se procurer de l’eau. Le plus souvent, on restait des jours entiers sans en rencontrer, et quand on en trouvait, elle était bourbeuse, saumâtre, recouverte d’immondices verdâtres qui inspiraient le dégoût. Ce n’était pas tout, il fallait encore la disputer aux lions.

Nous empruntons la page suivante au journal même du célèbre missionnaire

« Une nuit, nous bivouaquons tranquillement près d’un petit étang non loin de la rivière Oup, où nous croyons n’avoir rien à redouter de la visite de cette majesté redoutable du désert, le lion.

Nous allions terminer notre culte du soir. Les dernières notes de notre hymne d’actions de grâces flottaient encore dans l’air autour de nous, je n’avais pas déposé le livre, qu’un rugissement formidable se fit entendre.

Nos bœufs qui, une minute auparavant, ruminaient auprès de nous avec une paisible bonhommie, s’élancèrent de notre côté, affolés, et nous renversèrent, beuglant, culbutant les feux dans leur fuite, et nous laissant dans un nuage de cendre et de poussière.

Les chapeaux, et les recueils d’hymnes, les Bibles, les fusils et les ustensiles, tout se trouva dans un affreux pêle-mêle.

Par bonheur, nul accident grave ne fut à déplorer. En un clin d’œil, les bœufs furent poursuivis, rattrapés et attachés aux wagons pour prévenir une nouvelle désertion, car nous n’aurions pu faire le sacrifice d’aucun.

Africaner, voyant la mauvaise volonté de nos compagnons à se mettre en chasse, dans un ravin sombre et accidenté, avait pris une torche et s’était élancé en criant : « Suivez-moi ! »

Sans cette promptitude et cette intrépidité, nous n’aurions jamais revu nos fuyards, car rien n’égale la terreur des bœufs en présence du lion ».

Autre histoire de lion plus saisissante encore :

Toujours à la recherche d’un emplacement convenable pour fonder un établissement définitif qui permette à ses gens de se grouper autour du missionnaire, Africaner résolut de visiter la terre des Griquois, située à l’est des Namaquois.

Moffat l’accompagnait, ainsi que deux des frères du chef, son fils et un guide excellent, nommé Vanderbyle.

La petite caravane, montée sur huit chevaux, se mit en route, n’ayant pour tous bagages que le caross, ou couverture de peau d’agneau, et les fusils pour subvenir par la chasse à ses besoins quotidiens.

La route était escarpée et fatigante ; souvent la faim et la soif mettaient à rude épreuve la constance des voyageurs.

Ils étaient forcés de se maintenir dans la direction du fleuve Orange, et chaque soir, ils devaient choisir avec précaution le lieu de leur campement, pour éviter d’être surpris par les lions qui venaient se désaltérer dans la plaine.

Souvent ils les entendaient rugir, et n’avaient que le temps de se réfugier sur une hauteur pour éviter leur rencontre.

Quelquefois, la petite troupe arrivait chez une tribu hospitalière ; elle y reprenait des forces et s’y procurait des vivres, mais il n’était pas rare que le contraire se produise et qu’on lui refuse de lui vendre quoi que ce soit.

Un jour, M. Moffat fut près de mourir pour avoir bu de l’eau d’un étang que les indigènes avaient empoisonné afin de se débarrasser des lions.

Enfin, le moment arriva où ils durent s’éloigner du fleuve et traverser une région déserte. Les chevaux étaient trop fatigués pour qu’on songe même à les charger d’une provision d’eau, si minime, soit-elle.

Un soir, Moffat et le guide étaient en avant. La chaleur avait été accablante et tous étaient épuisés. Ils ne s’aperçurent pas d’abord qu’ils étaient à une grande distance de leurs compagnons ; lorsqu’ils s’arrêtèrent et ne les aperçurent plus derrière eux, ils crièrent de toutes leurs forces, puis déchargèrent leurs fusils sans qu’aucune réponse ne leur parvienne.

À peine pouvaient-ils parler, tant la soif les dévorait. Ils se consultèrent. Revenir sur leurs pas était impossible, passer la nuit dans cette affreuse solitude n’eût fait qu’augmenter leurs souffrances, et s’éloigner de leurs amis était terrible. Ils résolurent d’attendre et de tirer encore quelques coups de fusil. Mais, à la première détonation, un sourd rugissement retentit.

C’était la voix d’un lion qui n’était pas à plus de cinq cents mètres. Ils se remirent lestement en selle sur les chevaux, si exténués qu’ils aient été, connaissant trop bien le danger pour ne pas se hâter.

Mais les montagnes qu’il s’agissait d’atteindre étaient encore bien loin. La nuit tombait rapidement. Dès qu’ils s’arrêtaient pour reprendre haleine, les cavaliers entendaient le bruit des pas de la bête féroce.

Enfin, ils avisèrent un monticule d’où ils espéraient pouvoir lancer au lion quelques quartiers de roche avant de tirer leurs deux dernières balles. Parvenus au sommet, ils virent que non seulement l’escarpement ne leur offrait pas d’abri, mais en outre, qu’aucune pierre ne pouvait se détacher.

Il leur fallut redescendre. Vanderbyle tira son briquet pour tâcher d’allumer une torche. La terreur croissante des malheureux chevaux leur révéla plus sûrement que tout autre indice l’approche, et son guide forcèrent les pauvres bêtes à un suprême effort.

Soudain un rugissement formidable, répercuté par les échos de la montagne, retentit à leurs oreilles et fit monter une sueur froide à leurs fronts.

Mais Dieu leur fut secourable. En quelques minutes, la gorge dangereuse fut franchie et au-delà, comme un gage d’espérance et de paix, ils virent briller un splendide clair de lune.

Le lion, fatigué, cessa de les poursuivre, et ils purent prendre un peu de repos. Moffat s’endormit d’un profond sommeil, et rêva d’ombrages splendides et de sources jaillissantes.

Mais quand il s’éveilla, le lendemain, il ne pouvait plus parler : un feu dévorant embrasait sa gorge et tout son corps. Il fallut cependant repartir et souffrir de nouveau toutes les horreurs d’un décevant mirage qui promettait sans cesse l’oasis, et ne conduisait qu’à des rocs brûlants.

Le guide semblait avoir perdu la raison, et la main de Moffat tremblait chaque fois qu’il étreignait son fusil.

Quels souvenirs ineffaçables doivent laisser de pareilles journées !

Qu’on se figure la surprise de M. et Mme Anderson, missionnaires chez les Griquois, lorsque, tard dans la soirée, ils virent entrer un compatriote, pâle, hagard, qui ne pouvait parler, mais dont les gestes et les lèvres noircies indiquaient suffisamment les souffrances.

Il fallut lui mesurer avec précaution l’eau et la nourriture car, depuis trois jours, il n’avait rien pris, et une imprudence pouvait lui coûter la vie.

Moffat se remit assez vite toutefois et attendit dans cette maison amie l’arrivée de ses compagnons de voyage qui, plus heureux que lui avaient trouvé de l’eau et n’avaient point couru le danger de mourir de soif.

Moffat était non seulement très dévoué à l’œuvre qu’il avait entreprise, mais il savait mettre la main à tout.

Il raconte avec une verve amusante comment il dut employer pour l’entretien de sa garde-robe les talents que sa mère, brave paysanne écossaise, lui avait communiqués dans son enfance, à savoir la couture et le tricot. Combien de garçons que je connais se croiraient déshonorés si une maman prévoyante voulait leur enseigner ces humbles travaux, si utiles en temps et lieu !

Mais Moffat ne s’était pas rebellé, et bien lui en avait pris. En prévision du cas où il ne pourrait se procurer de fer à repasser, sa mère lui avait montré comment lisser ses chemises en les pliant avec soin, encore humides, et en frappant dessus avec une pièce de bois.

Naturellement, la vieille blanchisseuse hottentote du missionnaire n’avait pas la moindre idée de tous ces raffinements, et pourtant Moffat se mit un jour en tête de se procurer le luxe d’une chemise bien lissée pour le dimanche qui approchait.

Il rabota donc une pièce de bois, plia soigneusement sa meilleure chemise, la déposa délicatement sur une pierre, puis commença à la marteler. Mais, hélas ! il avait songé à tout, sauf au choix de sa pierre. Il avait pris, au hasard, le premier bloc de granit qui lui offrait une surface plane. Aussi la pauvre chemise fut-elle percée à jour comme une écumoire par les rugosités de la pierre.

Le résultat des voyages de Moffat avec Africaner ne fut pas ce qu’il avait espéré : il dut quitter cette tribu où il était déjà aimé, et se rendre parmi les Béchuanas. Là, pendant des années, il put croire que sa vie se consumait en vains efforts.

Lui-même se comparait à un enfant qui perd un temps précieux à saisir son image dans l’eau, ou à un fermier qui userait sa charrue à convertir un sol de granit en terre labourable.

La tribu à laquelle son devoir l’attachait n’avait ni idoles, ni fétiches, ni lieu de culte ; nulle idée d’une autre vie ne semblait avoir abordé l’esprit de ces hommes grossiers. Aussi, leur parler de péché, de pardon, de justice, de jugement, de résurrection, de salut, c’était prononcer des mots pour eux vides de sens. Ils en riaient ouvertement.

Au point de vue matériel, la situation du missionnaire et de sa jeune compagne (il s’était marié au Cap) n’était guère plus encourageante. À eux tout le travail ; mais quand l’époque de la moisson approchait, des mains avides faisaient disparaître la récolte.

Souvent, dans une plaine où le thermomètre Fahrenheit marquait 120 degrés à l’ombre, les provisions du missionnaire lui étaient enlevées, et il restait sans une goutte d’eau sous un ciel de feu, obligé d’aller à plusieurs lieues renouveler ses approvisionnements. Il fallait tout supporter sans se plaindre.

Comment réclamer contre une injustice auprès de gens qui n’ont aucune notion de justice ?

Un jour, Mme Moffat, son enfant nouveau-né dans les bras, demandait doucement à une femme indigène, qui s’était introduite dans l’abri qui lui servait de cuisine, d’en sortir afin de pouvoir fermer la porte avant de se rendre au culte.

Pour toute réponse, la mégère s’empara d’une pièce de bois qu’elle fit tournoyer en l’air pour la jeter avec plus de violence à la tête de la jeune mère. Celle-ci n’échappa à une mort à peu près certaine qu’en se réfugiant en hâte auprès de son mari.

Là, comme ailleurs, c’était aux femmes que revenaient tous les travaux pénibles ; les hommes, paresseusement couchés à l’ombre, regardaient si l’ouvrage avançait.

Les huttes de ces régions atteignent une hauteur de seize à dix-huit pieds (5 à 6 mètres), et les échelles étant complètement inconnues, à cette époque, dans le pays, on se figure quelles difficultés les malheureuses créatures avaient à surmonter.

Après plusieurs années pénibles, passées à travailler sans voir de résultat, sans oser même se flatter que la bonne Semence fût tombée dans quelque cœur bien préparé ; M. Moffat et sa compagne virent se produire un changement qui les réjouit beaucoup.

Vous ne vous douteriez guère, à quel signe ils reconnurent que Dieu récompensait leurs efforts C’est quand les hommes et les femmes commencèrent à désirer des vêtements.

Aux premiers baptêmes qui eurent lieu, il fallut que Mme Moffat donne deux de ses robes aux femmes converties. C’est alors qu’elle ouvrit son école de couture.

Mais les mains de ses pauvres apprenties étaient devenues si calleuses à force de faire de gros ouvrages que, pendant longtemps, elles ne sentaient même pas l’aiguille entre leurs doigts et rivalisaient de maladresse.

De plus, la station étant à six cents kilomètres de tout marché, il était difficile de se procurer des étoffes. On avait alors à préparer des peaux d’animaux, qui finissaient par devenir assez souples pour l’usage auquel elles étaient destinées.

On juge si le passage de quelque trafiquant égaré dans ces solitudes était un événement et une fête !

« Pendant longtemps, écrivait à ce moment M. Moffat, notre congrégation a présenté un aspect bien fait pour dérider l’homme le plus grave.

Un des membres influents de l’Église se carrait à sa place avec une jaquette qui n’avait qu’une manche, l’autre n’ayant pas été finie à temps, ou les matériaux ayant été insuffisants. Un vêtement de peau se voyait adapter des manches de calicot ou de cotonnade rouge, jaune et bleue.

Par leurs bigarrures, toutes les robes ressemblaient à celle de Joseph, et quant à la mode régnante, il n’en fallait point parler, les formes étant plus fantasques et bizarres les unes que les autres ».

Dans les premiers temps, les hommes s’attendaient à participer, aussi bien que les femmes, aux leçons de couture.

Mme Moffat était sans cesse occupée à rajuster des peaux pour satisfaire aux innombrables demandes qui lui parvenaient et aussi à réparer les erreurs des ouvriers inexpérimentés.

Tantôt un grand gaillard, après avoir cousu toutes les ouvertures de son habillement, venait s’informer pourquoi il ne lui allait pas aussi bien que celui de son voisin.

Tantôt un autre, s’était imaginé que la jaquette pouvait au besoin servir de pantalon et vice versa, s’en retournait chez lui très désappointé par la démonstration du contraire. Mais ce qui consolait les missionnaires de ces mésaventures, c’était la certitude que tout homme qui s’occupait de sa toilette était un cœur ouvert à l’évangile.

Le second pas des indigènes vers la civilisation fut la fabrication de chandelles. Longtemps ils s’étaient moqués du missionnaire qui, au lieu de s’oindre comme eux de la bonne graisse ou de la manger, la brûlait sans profit.

Mais lorsque avec la connaissance de l’Évangile naquit le désir de s’instruire et d’employer les longues soirées, ils furent très heureux qu’on leur apprît à remplacer la lueur fumeuse des torches par des chandelles, de fabrication grossière sans doute, mais qui étaient du luxe.

Vers la fin de 1829, deux intéressants visiteurs arrivèrent à la station. C’était des envoyés de Mossélékatsi, chef des Matébélés, que Moffat appelait le Napoléon africain.

C’était évidemment de grands personnages, et tout le monde s’empressa, de leur faire honneur. Ils se montrèrent étonnés et charmés de tout ce qu’ils voyaient de nouveau chez leurs voisins, et ils invitèrent le missionnaire à venir voir leur roi.

M. Moffat y consentit et partit, accompagné de quelques chrétiens. Ce voyage aurait été charmant, tant le pays était accidenté, pittoresque, splendide, mais, hélas, on y voyait partout les traces de la dévastation.

Des guerres récentes avaient désolé ces régions naguère riches, populeuses, maintenant abandonnées aux bêtes fauves ou à des tribus errantes non moins sauvages.

Un peu avant d’arriver sur le territoire de Mossélékatsi, M. Moffat remarqua un grand arbre chargé d’énormes nids ayant tout à fait la forme de huttes. Ne pouvant imaginer quelles sortes d’oiseaux peuplaient ces solitudes, M. Moffat grimpa sur l’un d’eux pour se rendre compte de ce que c’était.

Grande fut sa surprise de trouver, à l’entrée du premier nid, une femme occupée à soigner son nourrisson : c’était un village !

M. Moffat ne compta pas moins de soixante-dix huttes, remplies de femmes et d’enfants. Les hommes étaient à la chasse. Le missionnaire demanda ce qui leur faisait préférer ce séjour à la terre, qu’ils auraient la ressource de cultiver, qui fournirait à tous leurs besoins, et où leurs enfants pourraient jouer en liberté, sans craindre à chaque instant de se rompre le cou.

Alors revint la triste histoire des conquérants. Mossélékatsi avait fondu sur cette tribu, dévasté ses possessions et massacré tout ce qui s’était présenté devant lui. Les bêtes féroces avaient festoyé sur les cadavres des guerriers, et maintenant, si les survivants s’établissaient dans la plaine, ils couraient le risque de devenir la proie des fauves.

Ils aimaient mieux vivre misérablement de racines et de sauterelles que de courir les chances terribles que leur offrait le sol.

M. Moffat fut reçu avec les plus grands honneurs par Mossélékatsi. Mais le chef eut un mouvement d’effroi lorsqu’il vit approcher les « maisons roulantes ». N’ayant jamais vu de roulottes, il s’imaginait que c’étaient des êtres vivants.

Il lui fallut un certain temps pour se rassurer et se décider à examiner de près les merveilleuses machines. Les roues surtout le plongeaient dans l’étonnement et quand on lui eut expliqué que c’était le missionnaire lui-même qui avait tout fait, il demanda quelle médecine il faisait prendre au fer pour le rendre docile.

Des danses solennelles eurent lieu en l’honneur de Moffat – ce dont il se serait bien passé, car c’était peu récréatif pour lui.

Il remarqua avec une surprise mélangée d’une profonde tristesse, qu’on le traitait comme un dieu. Toutes les fois qu’il se levait ou qu’il s’asseyait, il était salué par des acclamations, et les noms les plus ordinaires qu’on employât à son égard étaient ceux de Grand Chef, Roi du ciel.

Nous ne voulons pas retracer ici tous les travaux de M. Moffat. Le Seigneur les bénit abondamment.

Grâce à l’activité déployée par son cher serviteur, l’Évangile pénétra dans de nombreuses contrées plongées jusque-là dans les ténèbres les plus profondes de l’ignorance et du péché, et il y produisit une riche moisson à la gloire de Dieu.

Que puis-je faire pour le Seigneur Jésus ?

– Maman, dit Anna en revenant de l’école du dimanche, Mlle Martin, est de retour ; nous avons été bien contentes de la revoir aujourd’hui.

Anna Morin faisait partie de la première classe de l’école du dimanche du village de C… Elle avait quatorze ans et aimait beaucoup son école, la seule du reste qu’elle fréquentait, car mon histoire se passait il y a quatre-vingts ans, alors que l’instruction n’était pas obligatoire comme aujourd’hui.

La leçon du jour avait tourné sur la fin du chapitre 24 de l’évangile selon Luc, et la maîtresse avait raconté en détail l’ascension au ciel de notre Seigneur Jésus Christ.

Au cours de l’explication, cette question fut posée : comment se fait-il que, après avoir perdu la présence de leur Seigneur sur la terre, les disciples retournèrent à Jérusalem pleins d’une grande joie ?

Les réponses furent nombreuses et variées :

– Parce que le Seigneur Jésus leur avait promis d’être avec eux jusqu’à la consommation du siècle, répondit Jeanne.

– Parce qu’Il allait intercéder pour eux à la droite de Dieu, dit Fanny.

– Parce qu’Il avait promis de leur envoyer le Saint Esprit, ajouta Hélène.

– Parce que les disciples ont dû être bien heureux à la pensée de pouvoir faire quelque chose pour le Seigneur Jésus, suggéra timidement la petite Suzanne.

– Toutes ces raisons sont bonnes, dit la maîtresse, mais celle de Suzanne me pousse à vous faire une proposition.

Et Mlle Martin ajouta qu’elle désirait voir ses élèves réfléchir durant la semaine à la tâche que le Seigneur avait donnée à ses disciples avant de monter au ciel, et chacune des jeunes filles fut engagée à dire le dimanche suivant ce que le Seigneur Jésus lui demandait de faire personnellement pour l’amour de Lui.

Anna retourna toute pensive chez sa mère. Celle-ci était veuve, pauvre, et devait subvenir aux besoins de sa famille en travaillant chez des étrangers.

Il lui restait deux enfants, Anna, que nous connaissons déjà, et Jean, petit garçon de trois ans, d’une santé fort délicate et, par suite de sa constitution chétive, trop porté aux caprices et aux fantaisies.

Le modeste repas terminé, Mme Morin laissa Jean à la garde de la fillette et, prenant sa grande Bible sous le bras, se rendit à la réunion du soir.

Anna avait l’habitude de mettre le petit Jean dans son berceau tous les dimanches, dès que sa mère était partie, et d’apprendre ses versets pour la semaine suivante, à côté de son frère, jusqu’à ce qu’il se soit endormi.

Ce soir-là, elle désirait tout particulièrement que l’enfant s’endorme au plus vite, afin de pouvoir mieux réfléchir à la question posée par Mlle Martin. Elle déshabilla le petit avec beaucoup de douceur, puis l’ayant couché, elle se mit à lui chanter un de ses cantiques favoris.

Mais Jean se montra rebelle ; il voulait rester éveillé jusqu’au retour de sa mère et, malgré tous les efforts d’Anna, ce ne fut qu’une heure plus tard que, fatigué lui-même de ses caprices, le petit garçon se laissa enfin prendre par le sommeil.

Mais hélas ! pour Anna, le temps qu’elle aurait pu donner à la réflexion était passé. Sa mère revint. Il fallut lui faire la lecture, les yeux de la brave femme étant trop faibles pour lire à la lumière de la lampe.

Et lorsque Anna se coucha ce soir-là, elle ne put s’empêcher de se dire que si son petit frère avait été moins difficile, elle aurait pu s’accorder, sous le pommier du jardin, une de ces bonnes heures de réflexion comme elle les aimait tant.

Lorsqu’elle se réveilla le lendemain, sa première pensée fut pour la question adressée la veille : qu’est-ce que le Seigneur Jésus m’a donné à faire pour lui ?

– Je voudrais tant trouver quelque chose, se disait Anna.

Aller voir cette pauvre femme qui s’est brûlé la jambe la semaine passée, ou bien lire aux aveugles de l’asile, ou bien encore… Mais à quoi bon penser ?

Maman doit sortir et moi je dois rester à la maison pour surveiller le petit. Oh ! pour sûr, je n’aurai rien à dire à Mlle Martin dimanche prochain !

Anna possédait un calendrier biblique et ce matin-là, en enlevant le feuillet de la veille, elle put lire le passage suivant : « Quelque chose que vous fassiez, en parole ou en œuvre, faites tout au nom du Seigneur Jésus » (Col. 3. 17).

Anna lut rapidement ces paroles qui auraient dû la frapper et lui donner la réponse qu’elle cherchait, puis elle descendit en courant pour aider sa mère à préparer le déjeuner.

Après le départ de sa mère, Anna s’occupa du ménage, puis son petit frère lui prit tout son temps ; l’enfant était maussade, malade, difficile à amuser, et la patience de la grande sœur fut mise à rude épreuve.

Lorsque, le soir venu, Anna se mit au lit, elle était tellement fatiguée qu’elle s’endormit dès que sa tête tomba sur l’oreiller ; le lendemain, le surlendemain et tous les jours de la semaine furent semblables à ce lundi.

Le samedi matin, Mlle Martin, passant devant la porte de la chaumière, dit amicalement :

– Eh bien ! Anna, as-tu songé à ma question ? J’espère que tu m’apporteras une réponse demain.

Anna fût bien contente que sa maîtresse ne s’arrête pas pour lui donner le temps de répondre, et elle se dit en elle-même : si seulement mademoiselle savait combien j’ai d’ouvrage ! elle verrait comme il m’est difficile de faire autre chose !

Peut-être le jeune lecteur qui jette les yeux sur ces pages pense-t-il que, à la place d’Anna, il aurait déjà trouvé la tâche que lui donnait le Seigneur.

C’est très possible, mais rappelons-nous qu’Anna, bien que désirant vivement faire la volonté de Dieu, avait encore beaucoup à apprendre. Elle faisait ses tout premiers pas dans la carrière chrétienne, car depuis quelques mois seulement elle connaissait le Seigneur Jésus comme son Sauveur personnel.

Elle ne comprenait pas encore le grand privilège que possède le chrétien de faire toutes choses pour la gloire de Dieu.

Ce samedi-là, Mme Morin rentra de son ouvrage plus tôt que d’habitude et, remarquant les joues pâles et les traits tirés de sa fille, elle lui dit avec bonté :

– Une promenade te fera du bien ; mets ton chapeau, ma fillette, je m’occuperai de Jean.

– Maman, fit Anna avec entrain, puis-je aller jusqu’à la ferme voir l’oncle Étienne ? Je pourrais lui faire la lecture maintenant qu’il voit si peu.

– Certainement, répondit la mère, et tu pourras revenir par les prairies.

Anna partit donc toute joyeuse.

L’oncle Étienne, un vieux jardinier retraité, reçut affectueusement sa petite nièce et Anna se trouva bientôt assise aux pieds du vieillard sur un tertre de gazon.

– Oncle Étienne, fit Anna, maman m’a permis de rester un bon moment auprès de toi. J’ai donc tout le temps de te lire un chapitre et d’en causer ensuite.

– Eh bien ! répondit vivement le vieillard, c’est sûrement le Seigneur qui t’as mis cette bonne pensée au cœur. Tiens, voici le Nouveau Testament.

J’essayais justement de lire quand tu es arrivée, mais mes yeux sont en si mauvais état que, même avec ces gros caractères, je ne pourrais lire si ma mémoire ne m’aidait à retrouver par-ci par-là quelques mots des versets que je cherche à déchiffrer.

– Dois-je lire à l’endroit où le livre est ouvert ?

– Oui mon enfant, répondit le vieillard, et il appela en quelques mots la bénédiction de Dieu sur leur lecture.

Anna lut lentement le chapitre 22 des Actes où l’apôtre Paul raconte sa conversion ; histoire merveilleuse que celle-là, que ce miracle qui fit de Saul de Tarse, le persécuteur, Paul, l’esclave de Jésus Christ !

Anna posa le livre sur ses genoux et resta silencieuse pendant quelques minutes.

– Quelle merveilleuse histoire ! répéta l’oncle Étienne. Et comme nous pouvons comprendre le premier cri de cette âme qui avait rencontré Jésus sur son chemin : Que dois-je faire, Seigneur ?

– Mais la réponse a-t-elle toujours lieu ? dit Anna toute pensive. Je me suis posé cette question toute la semaine, oncle, et je n’ai pas encore trouvé ce que Jésus veut que je fasse.

Le vieillard posa tendrement sa main tremblante sur la tête de sa petite nièce.

– Es-tu sûre d’avoir pris le bon chemin pour trouver la réponse, mon enfant ? Dieu écrit parfois bien clairement cette réponse, mais nous ne savons pas toujours la lire.

– Je ne puis comprendre ce que je dois faire pour plaire à Dieu, reprit la petite fille, et elle raconta tout au long la question posée à l’école du dimanche et ses efforts infructueux de toute la semaine pour en trouver la solution.

Le vieil Étienne sourit affectueusement à la conclusion du récit d’Anna.

– La réponse est écrite aussi lisiblement que possible, mon enfant, reprit-il, seulement tu ne sais pas encore la lire.

Vois-tu, Anna, quand nous demandions au Seigneur : mon Dieu, que veux-tu de moi ? nous devons être complètement décidés à accepter sa volonté, quelle qu’elle soit. Je veux dire que nous ne devons rien choisir pour nous-mêmes, ni tâcher de nous persuader que le Seigneur nous a donné telle ou telle tâche choisie par nous.

Il faut chercher la force d’en-haut, afin de pouvoir nous conformer à ce que veut le Seigneur et accomplir loyalement ce qui nous est prescrit, que cela nous plaise ou non, que nous nous en croyions capables ou non ! Il faut l’accomplir pour l’amour de Celui qui nous l’a confié.

– Eh, bien ! oncle, que penses-tu que le Seigneur Jésus m’ait donné à faire ? demanda Anna.

– Écoute une petite histoire de ma jeunesse, fut la réponse d’Étienne ; tu y trouveras toi-même la solution que tu cherches.

Quand je commençai mes travaux de jardinage, j’étais employé comme aide du jardinier en chef dans une grande propriété seigneuriale.

Il y avait là beaucoup d’ouvrage. Le jardinier sous les ordres duquel je me trouvais, était un brave homme et un bon travailleur ; en deux ans, il m’en apprit plus que n’eût fait aucun autre.

Il y avait dans le jardin une pièce d’eau, une sorte de lac, si tu veux, dont je me trouvais particulièrement chargé. Je devais m’occuper des plantes aquatiques et aussi soigner les bordures et les parterres de ce côté-là.

De plus, le jardinier en chef m’emmenait souvent dans les serres et m’enseignait les parties les plus intéressantes du métier.

Il arriva que, dans les premiers jours de mai, il fut appelé à faire un petit voyage pour notre maître. Il partit à la hâte et ne put me donner aucune instruction détaillée sur ce que j’aurais à faire durant son absence. Il me dit seulement en me quittant :

– Étienne, je vous conseille de ne pas vous endormir quand je ne serai pas là !

Là-dessus il partit. J’avais une haute estime pour mon chef, ce brave M. Robin. J’avais trouvé en lui non seulement un maître consciencieux, mais encore un ami chrétien qui se préoccupait de mon âme et m’exhortait à lire et à méditer la Parole de Dieu.

Aussi, dès qu’il fut parti, je me dis que je n’oublierais pas sa recommandation et je me mis en tête de faire quelque chose de particulier pour lui, qui lui prouve ma bonne volonté et mon désir de lui être agréable.

Je cherchais, je cherchais, jusqu’à ce qu’il me vint à l’idée de m’occuper des serres, et je me rappelai que M. Robin avait l’intention de planter très prochainement les géraniums dans les parterres.

C’était un très long travail chaque année, mais je me dis que, si je travaillais assidûment, j’aurais le temps de tout finir avant le retour de Robin. À peine pris-je quelques minutes pour dîner durant les trois jours que dura l’absence de mon chef et, comme la pièce d’eau se trouvait du côté diamétralement opposé aux serres chaudes, il ne me resta pas un instant pour m’en occuper.

Les autres jardiniers avaient beaucoup à faire dans le reste du parc, et lorsqu’ils me virent à l’ouvrage dans les plates-bandes de Robin, ils pensèrent que j’avais reçu ses ordres et ils ne se mêlèrent en rien de mon ouvrage. Le travail que je m’étais imposé se trouva terminé le vendredi soir, et je tombais de fatigue lorsque j’allai me coucher.

Le lendemain matin il faisait froid, et je commençai à craindre qu’il n’eût gelé pendant la nuit. Je courus au jardin et le cœur me manqua lorsque l’un de mes camarades m’accueillit par ces mots :

– Je suis bien étonné que Robin vous ait donné l’ordre de sortir les géraniums cette semaine, car il a gelé cette nuit.

Ce n’était que trop vrai ! la moitié des plantes, si florissantes la veille, pendaient flétries sur leurs tiges et le mal ne pouvait plus se réparer. Je n’eus le cœur à rien ce jour-là.

M. Robin, revint .de bonne heure et, pour la première fois de ma vie, j’aurais voulu le voir bien loin. Pourtant j’allai le recevoir à la grille, car je sentais que je lui devais immédiatement une pleine confession de ma faute.

– Ô Étienne, s’écria-t-il en m’apercevant, vous voilà ! Il faut que vous m’expliquiez votre conduite pendant mon absence. Je suis venu par le côté de la pièce d’eau ; elle ne vous fait pas honneur.

Les parterres sont dans le plus grand désordre et les sentiers pleins de mauvaises herbes. Je croyais pouvoir répondre de vous comme d’un travailleur consciencieux.

– Tu comprends, Anna, si j’étais consterné, d’autant plus que j’avais voulu plaire à mon chef en travaillant avec zèle. Je le priai de me suivre, je lui montrai les plantes flétries et le suppliai de me pardonner mon erreur.

Je me sentis le cœur plus léger après cet aveu, et lorsque je regardai M. Robin, je lui trouvais l’air triste mais pas en colère.

Triste, il devait l’être, car les deux serres chaudes faisaient son orgueil : mais il ne m’adressa pas les reproches auxquels je m’attendais ; il me dit seulement :

– Étienne, je suis vivement peiné. Je suis certain que vous avez voulu faire pour le mieux, mais j’aurais de beaucoup préféré que vous vous soyez occupé exactement de ce qui vous regardait.

La douceur de mon vieil ami me fendait le cœur. J’aurais préféré des paroles d’amers reproches à ces mots si pleins de bienveillance.

Nous avons eu énormément à faire cet après-midi-là pour réparer ma maladresse, et je dus subir les railleries des aides-jardiniers, sur les gens qui négligent leurs propres affaires pour se mêler de celles des autres.

Mais je savais que ces moqueries n’étaient que trop méritées et je cherchai l’aide du Seigneur pour les supporter avec patience.

Le lendemain était un dimanche. Pour nous rendre au culte nous sommes passés devant la pièce d’eau ; je fus honteux de la voir en si piteux état. Les herbages flottaient à la surface et ma négligence allait devenir l’objet des remarques de tous.

Après le culte, M. Robin m’engagea à me promener avec lui. Jamais je n’oublierai ce qu’il me dit ce jour-là ; ses paroles furent pour moi comme un message de Dieu. Il me montra un verset de la Bible en disant que c’était un des passages les plus tristes qu’il connaisse : « Ils m’ont mise à garder les vignes ; ma vigne qui est à moi, je ne l’ai point gardée » (Cant. 1. 6).

Il ajouta que ce devait être une leçon pour moi, afin qu’à l’avenir je sache accepter le devoir que Dieu m’envoyait pour l’accomplir, de tout mon cœur, si humble fût-il, par amour pour le Seigneur Jésus qui est mort pour nous et qui maintenant donne à chacun sa tâche selon nos capacités qu’il connaît bien mieux que nous ne les connaissons nous-mêmes.

Si nous voulons entreprendre ce qui nous semble plus utile ou moins important, nous allons au-devant d’un échec.

– Je vous remercie de votre désir de m’être agréable, Étienne, c’était là une bonne intention, le mieux est de remplir les devoirs que Dieu a mis à notre portée et, si nous cherchons bien, nous verrons clairement quels sont ces devoirs.

Avant de nous occuper de l’âme des autres, assurons-nous d’abord que notre propre âme est bien en règle avec le Seigneur. Avant de chercher notre tâche au dehors, demandons à Dieu de nous faire bien comprendre quel est le devoir le plus près de nous.

Et n’oubliez jamais, Étienne, que le privilège du chrétien consiste à remplir les desseins les plus simples et les plus terre-à-terre pour l’amour de Celui qui nous donne notre fardeau à porter pour sa gloire.

– Tu vois, Anna, je t’ai conté cette histoire pour te prouver que, si nous désirons connaître la tâche que le Seigneur tient en réserve pour nous, nous ne devons pas la chercher au loin, mais très près de nous.

Et lorsque Dieu nous l’a montrée, cherchons auprès de lui la force nécessaire pour la remplir fidèlement sous ses yeux.

Anna avait écouté très attentivement.

– Oncle Étienne, dit-elle, je crois que je te comprends. Dieu m’a placée à la maison, c’est donc à la maison qu’est mon devoir.

– Sans aucun doute. Et qu’est-ce donc qui t’empêchait de réfléchir tranquillement sur la tâche particulière que le Seigneur a préparée pour toi ?

– C’était mon petit frère Jean. Mais peut-être la tâche que me donne le Seigneur est-elle précisément de soigner Jean ?

– Non pas peut-être, mon enfant, mais précisément. C’est aussi clair que si le Seigneur avait mis Lui-même ton petit frère entre tes bras, en te recommandant d’en avoir soin pour l’amour de Lui.

J’ai lu autrefois l’histoire d’une dame française qui avait été fort riche et qui, se trouvant ruinée par des revers subits, se vit obligée de servir les autres. Rien ne semblait l’abattre ni l’humilier, bien qu’elle ait dû souvent faire les ouvrages les plus vils dont les autres serviteurs refusaient de se charger.

Quelqu’un lui demandait un jour comment, au milieu d’occupations aussi désagréables, elle pouvait paraître si heureuse, si gaie même souvent.

– C’est tout simplement, répondit-elle, qu’il me semble entendre le Seigneur Jésus me dire : balaye cette maison pour l’amour de moi, fais cet ouvrage comme si tu le faisais pour moi ; et lorsque je me rappelle tout ce qu’Il a fait pour moi, je ne puis que me réjouir.

– Que je suis contente d’être venue te trouver, oncle Étienne, dit Anna toute pensive.

Avec l’aide de Dieu, je veux essayer de remplir ma tâche en disant toujours au Seigneur : que dois-je faire encore pour toi ? Et sûrement Il me répondra.

Il était six heures du soir quand Anna rentra chez sa mère. Celle-ci-lui demanda si elle avait passé une bonne journée.

– Oh ! une journée délicieuse ! répondit-elle en montant rapidement l’escalier pour aller ôter son chapeau.

Jean était à moitié endormi dans son petit berceau. Avant de descendre pour retrouver sa mère, Anna s’agenouilla auprès de lui. Lorsqu’elle se releva, la fillette avait accepté, sous le regard de Dieu, la tâche que le Seigneur lui avait réservée.

Le bébé sommeillait doucement, sa joue rose presque cachée par ses boucles brunes. Il ne savait pas avec quel amour sa sœur le regardait, maintenant qu’elle se sentait plus étroitement liée à lui que jamais. La petite Anna le contemplait, les yeux remplis de larmes.

Un verset de la Bible, auquel elle n’avait pas songé depuis longtemps, lui revint à la mémoire. Il semblait qu’elle entendait la voix du Sauveur Lui-même lui dire : « Prends cet enfant et soigne-le pour moi ; je te donnerai ton salaire ! »

Quand Mlle Martin demanda le lendemain matin à la petite fille si elle avait trouvé la tâche que Jésus lui donnait à faire, Anna répondit à voix basse : je crois, mademoiselle, que ma tâche est de rester à la maison, et de soigner mon petit frère.

Et Mlle Martin le croyait aussi.

Maintenant, jeunes lecteurs, permettez-moi de vous demander si vous avez essayé de trouver la tâche que le Seigneur vous a donnée.

Si vous ne la connaissez pas encore et que vous désirez vraiment glorifier votre Sauveur bien-aimé, il faut suivre la règle prescrite par l’oncle Étienne. Demandez à Dieu de vous montrer le devoir qui est le plus proche de vous et cherchez à le remplir en glorifiant le Seigneur.

Par vous-mêmes, vous ne le pourrez pas ; le cœur naturel recherche toujours de grandes choses, mais Dieu « donne la grâce aux humbles ». Que votre prière constante soit : Seigneur, que puis-je faire pour toi ? et vous pouvez être sûrs que la promesse qui nous a été faite s’accomplira : « Je t’instruirai, et je t’enseignerai le chemin où tu dois marcher ; je te conseillerai, ayant mon œil sur toi » (Ps. 32. 8).

Oh ! qu’il est doux de se dire le matin en regardant devant soi la journée qui commence : « Quoi que nous fassions, nous devons le faire à la gloire de Dieu ! »

La porte ouverte

Dans un village des Pays-Bas vivait une pauvre veuve qui souvent se trouvait dans le dénuement le plus complet.

Elle vivait seule avec ses trois enfants dont l’aînée n’avait pas dix ans. Un soir, les petits vinrent réclamer leur soupe, mais l’armoire de la cuisine était vide. Plus même une miette de pain.

La mère se mit à genoux avec ses enfants et, du fond de sa détresse, adressa une ardente prière au Seigneur.

Elle prononça entre autres la phrase suivante : « Ô Dieu ! autrefois tu te servis des corbeaux pour nourrir le prophète. Je t’en supplie, au nom de Jésus, envoie du pain à mes enfants ! »

Lorsqu’ils se relevèrent de leur prière, le petit Dirk, âgé de huit ans, courut pour ouvrir toute grande la porte d’entrée de la maison.

– Dirk, que fais-tu donc là ? fit la mère étonnée.

– Mais, maman, quand les corbeaux viendront, il faut bien qu’ils trouvent la porte ouverte, répondit l’enfant avec conviction.

– Mon pauvre petit ! à quoi penses-tu ? Il y a très, très longtemps que ces choses se sont passées.

– Cela ne fait rien, maman. Dieu n’oublie jamais et ce qu’Il a fait une fois. Il peut toujours le refaire.

Laissons la porte ouverte, je t’en prie, et nous verrons s’Il n’envoie pas les corbeaux.

Puis, joignant les mains, Dirk pria encore : « S’il te plaît, Seigneur, envoie-nous du pain ».

En ce moment le maire de la localité passait dans la rue. Il remarqua la porte ouverte. Il s’arrêta, jeta un coup d’œil à l’intérieur puis, poussé par une impulsion étrange, il pénétra dans la maison.

– Pourquoi laisser votre porte ouverte à pareille heure ? demanda-t-il avec bonté. Ce n’est guère prudent.

La veuve souriant à travers ses larmes, expliqua qu’elle venait de prier pour que Dieu lui envoie du pain. Elle ajouta que parce qu’elle avait rappelé l’histoire d’Élie, le petit Dirk avait voulu que les corbeaux trouvent un libre passage.

– Alors, sûrement, il ne faut pas que votre petit homme soit déçu, fit le visiteur. Ne fermez pas la porte avant que les corbeaux ne soient arrivés.

Le maire s’éloigna rapidement et bientôt après apparut une de ses servantes portant un grand panier de provisions : du pain, des pommes de terre, des légumes, du beurre et de la viande – bref, de quoi nourrir la petite famille pendant bien des jours.

Lorsque la messagère, accompagnée des bénédictions de la maman, se fut éloignée en refermant la porte derrière elle, le petit Dirk l’ouvrit une fois de plus.

Joignant les mains, il leva les yeux vers le ciel étoilé et dit : « Seigneur, nous te remercions pour ce que tu nous as envoyé ».

Puis il ferma la porte et tira le verrou. II savait que le secours était venu de la part de Dieu, même si son Père céleste ne s’était pas servi des corbeaux pour apporter la nourriture nécessaire à ceux qui avaient imploré son aide.

Dites la vérité

Personne ne pensera que c’est moi qui ai cassé la vitre, se disait Freddy tout en contemplant avec quelque effroi le dégât que venait de causer sa nouvelle balle de tennis.

J’en suis vraiment bien fâché. Maman rentrera ce soir de son séjour chez oncle Georges, et je voulais lui montrer comme j’avais été soigneux pendant son absence.

La vieille Marie est occupée en haut, et d’ailleurs elle est si sourde qu’elle n’a sûrement pas entendu le bruit qu’a fait la vitre en tombant. Si on me demande si c’est moi qui l’ai cassée, naturellement je ne dirai pas de mensonge.

Mais si on ne me le demande pas, et je ne pense pas qu’on le fasse, il n’est pas nécessaire que j’en parle. Papa sera fâché, continua-t-il à mi-voix. Peut-être même qu’il me fera payer la vitre, et j’ai besoin de tout mon argent pour acheter un cadeau pour la fête de maman.

Il n’y a pas de raison pour que j’en parle à moins qu’on ne me questionne directement.

Soudain, quelques paroles qu’il avait entendues à l’école du dimanche se présentèrent avec force à sa mémoire :

« Garçons, avait dit son moniteur le dimanche précédent, et Freddy n’oubliait pas de quel ton profondément sérieux il s’était adressé à eux, garçons, la vérité est une chose que nous n’estimerons jamais assez haut, et dont l’importance est infiniment plus grande que vous ne vous l’imaginez.

Nous avons lu aujourd’hui l’histoire d’Ananias et de Sapphira. Elle nous apprend comment Dieu jugea leur péché. Oui, mes garçons, un mensonge est une terrible chose, et souvent ce n’est que le commencement d’une série de péchés.

Souvenez-vous aussi qu’un mensonge en action est aussi mauvais qu’un mensonge en paroles. Peut-être l’un de vous sera-t-il tenté un jour de cette manière. La crainte des conséquences peut vous conduire à essayer de cacher une faute en gardant le silence, sinon en prononçant un mensonge en paroles.

Mais souvenez-vous qu’aux yeux de Dieu, le péché est le même. Lorsque vous serez tentés de tromper de cette manière, demandez à Dieu qu’Il vous aide à dire la vérité, et à confesser vos fautes avec courage.

Il vous aidera et vous donnera la force de faire ce qui est droit et ce qui lui plaît, si seulement vous le lui demandez ».

D’un pas rapide Freddy s’élança à la rencontre de son père qui venait d’apparaître à quelque distance et, tout en courant, il demandait silencieusement à Dieu le courage de raconter l’accident exactement comme il s’était passé.

– Tu es tout à fait hors d’haleine, mon garçon, dit M. Brun lorsque son fils l’eut rejoint. On dirait que tu as quelque chose de très important à me dire, ajouta-t-il en regardant avec étonnement l’expression sérieuse du petit garçon.

– Oui, papa, je suis pressé de te dire quelque chose, répondit Freddy, et sa voix tremblait un peu. Je suis très fâché, mais j’ai cassé une vitre de la salle à manger.

Je jouais à la balle sans penser à aucun danger, et tout à coup elle a frappé la fenêtre. J’en suis très fâché, papa.

– C’est bien, mon garçon, dit amicalement le père en prenant la main de son fils pour revenir à la maison. Viens toujours immédiatement me dire tout ce que tu as fait de mal.

J’aimerais mieux avoir toutes les fenêtres de ma maison cassées que de savoir que mon fils dit un mensonge pour cacher son manque de soin, ou agit avec fausseté pour éviter un blâme.

Alors, tout en marchant à côté de son père, Freddy lui raconta comment il avait été tenté de garder le silence au sujet de son méfait, et comment les paroles de son moniteur lui étaient revenus à la mémoire.

– Mon cher garçon, lui dit son père comme Freddy s’élançait joyeusement en avant pour ouvrir la porte, je suis si reconnaissant que tu aies appris à voir combien facilement nous pouvons être coupables de mensonge, même sans prononcer un seul mot.

Je pense que ce petit incident t’aura aussi enseigné une autre leçon. Ne te confie jamais en tes propres forces mais, lorsque tu es tenté de mal faire, demande à Dieu qu’Il te fasse la grâce de résister à la tentation.

« Éternel ! délivre mon âme de la lèvre menteuse, de la langue qui trompe » (Ps. 120. 2).

« Les lèvres menteuses sont en abomination à l’Éternel, mais ceux qui pratiquent la fidélité lui sont agréables » (Prov. 12. 22).

« Achète la vérité, et ne la vends point » (Prov. 23. 23).

MATHIS LE PETIT ALSACIEN

PRÉFACE

Ce petit récit a été traduit de l’anglais. Il traite d’une époque lointaine et peu connue et nous met en relation avec les précurseurs de la Réforme comme aussi avec les pionniers employés par Dieu dans ce merveilleux travail.

Nous avons aujourd’hui beaucoup de connaissance. Dieu a bien voulu nous confier une grande somme de vérités bénies.

Mais ces chrétiens d’autrefois, très ignorants souvent, n’ont-ils pas des choses toutes simples à nous dire quant à la vie de chaque jour ?

Puissions-nous, avec l’aide du Seigneur, imiter leur foi, leur patience dans l’épreuve, leur amour fraternel et surtout leur dévouement inlassable à la cause de leur Maître !

C’est avec ce désir que nous présentons ces pages à la jeunesse de langue française.

M. R.

En l’an de grâce 1480, le dernier samedi de Carême, une agitation inaccoutumée régnait dans la petite ville de Kaiserberg, en Alsace.

Jean Geiler, le « Docteur de Kaiserberg », le prédicateur le plus populaire de la cathédrale de la cité libre de Strasbourg, devait venir, après plusieurs années d’absence, visiter son lieu de naissance.

On disait que Geiler serait accompagné de son ami, Sébastien Brandt, le juriste de Bâle, connu surtout comme auteur du « Vaisseau des Fous », poème burlesque qui passait en revue toutes les extravagances de l’époque.

Geiler revenait avec son ami dans sa maison paternelle, cette maison où lui-même, laissé orphelin à l’âge de trois ans, avait été élevé dans la crainte du Seigneur par une pieuse aïeule.

Le lendemain, le Docteur devait prêcher dans l’église de Kaiserberg, et petits et grands, parents et amis, se faisaient une fête d’entendre le savant prédicateur, celui que la grande ville de Strasbourg était fière de revendiquer comme un de ses fils (Jean Geiler, né à Schaffhouse en 1445, vint habiter, très jeune encore, en Alsace.

Son père s’établit à Ammerswihr en qualité de notaire. C’est là aussi qu’il mourut en 1448, et l’enfant fut élevé à Kaiserberg par ses grands-parents).

Dans la maison où Jean avait habité autrefois vivait maintenant la nièce de sa mère, Dame Madeleine, la digne épouse de l’honorable Anselme, notaire impérial à Kaiserberg. L’excellente dame, qui avait l’honneur inattendu de recevoir chez elle l’hôte vénéré, était extrêmement affairée.

La chambre des visites avait été aérée et chauffée ; le lit à grands rideaux cramoisis avait été garni de draps fleurant la lavande. En face du lit, contre la paroi, les portraits des grands-parents du Docteur semblaient sourire placidement et souhaiter la bienvenue à l’homme qui avait réalisé toutes les espérances accumulées sur la tête de l’enfant.

Dans la vaste salle à manger sombre et voûtée, Dame Madeleine étendait sa plus belle nappe damassée sur la grande table de chêne polie par les générations.

À la place d’honneur, elle posa le gobelet d’argent ciselé aux armes de la famille. Pendant ce temps, son mari descendait à la cave où, d’un recoin caché, il tira quelques bouteilles d’un vin presque aussi vieux que lui, dont il transvasa le contenu avec mille précautions dans des channes d’étain polies comme autant de miroirs.

Devant le foyer de la cuisine, Marthe, la vieille cuisinière, surveillait gravement la cuisson des gâteaux de Carême qu’elle avait préparés avec amour pour le cher Docteur qui les aimait tant autrefois.

Car Marthe était déjà dans la maison lorsque le jeune étudiant partit pour l’université de Fribourg, et elle avait l’intime satisfaction d’avoir prédit les hautes destinées de l’enfant qu’elle avait soigné et chéri comme s’il était sien.

Le temps était superbe ; le soleil souriait ; une brise fraîche soufflait dans la vallée et les chemins étaient poussiéreux comme en plein été. Les principaux citoyens de la petite ville étaient groupés devant la porte de l’honorable Anselme ; ils se préparaient à offrir au Docteur, lorsqu’il descendrait de voiture, le vin d’honneur pétillant dans une coupe d’or.

Les jeunes gens étaient partis à cheval à la rencontre de l’hôte illustre, tandis que quelques retardataires se plaçaient à la porte de la ville, au-delà du pont-levis, d’où ils pouvaient guetter l’arrivée du cortège.

Au milieu de ce groupe s’était trouvé Friedli, le pauvre musicien aveugle, avec son chien noir, son fidèle compagnon qui ne le quittait jamais. Friedli était maigre et décharné, et son visage étiré avait été défiguré par la petite vérole. C’était cette terrible maladie qui l’avait privé de la vue et l’avait laissé sans autres ressources que son luth et le chien qui le guidait d’une ville à l’autre.

Doué d’une voix harmonieuse, Friedli cherchait à attendrir les passants en chantant des ballades populaires qu’il accompagnait des sons un peu grêles de son instrument.

Il espérait profiter de la venue du Docteur pour recueillir des aumônes plus nombreuses que d’habitude.

Mais le pauvre Friedli ne recueillit ce jour-là qu’amertume et déceptions. Son visage ravagé ne lui attira que de grossiers quolibets.

Pas un liard ne tombait dans sa sébile bien que le pauvre musicien ait cherché dans son répertoire ses chansons les plus gaies, et c’était en vain aussi que son chien fidèle, la casquette de son maître entre les dents, implorait la charité des passants avec un regard suppliant qui aurait dû amollir même un cœur de pierre !

Soudain une acclamation générale annonça l’approche du cortège attendu. La foule se porta en avant, sans se soucier du pauvre aveugle qui, lui aussi, aurait voulu suivre les autres et faire appel au bon docteur si compatissant pour les malheureux.

Friedli chercha à se mettre en route, mais découvrit à sa consternation que quelque mauvais garnement avait, à son insu, coupé la corde au moyen de laquelle son chien le conduisait.

Cependant le brave animal, au lieu de profiter de sa liberté, saisit entre ses dents le vêtement de son maître, cherchant à le diriger sur la route. Mais Friedli n’en trébucha pas moins au bout de quelques pas et s’en alla rouler dans le fossé, se blessant grièvement une jambe dans sa chute.

Il poussa un cri de douleur puis, conscient qu’il n’avait rien à attendre de personne, il resta couché à l’endroit même où il était tombé.

Mais, Dieu merci, l’unique appel du pauvre Friedli parvint aux oreilles du fils de Dame Madeleine, le petit Mathis, que les grands événements du jour avaient attiré sur les lieux.

Il s’approcha en courant du fossé où gisait l’aveugle et lui tendit la main pour chercher à le remettre sur ses pieds. Friedli, grâce au secours de l’enfant, parvint à s’asseoir, mais il s’aperçut bien vite qu’il ne pouvait être question de marcher ; sa jambe meurtrie s’y refusait absolument. Que faire ?

La rue, encombrée de monde quelques instants auparavant, était vide maintenant. Mathis chercha pendant quelques secondes dans sa cervelle d’enfant, puis une idée lumineuse en jaillit. Marraine Ursule demeurait tout près. C’était bien ce qu’il fallait.

– Attendez deux minutes, dit-il à l’aveugle, je vais chercher du secours. Et il partit de toute la vitesse de ses petites jambes. Dame Ursule possédait un filleul dans presque chaque rue de la ville, aussi jeunes et vieux avaient-ils l’habitude de l’appeler « marraine » comme si la brave dame n’avait eu d’autre mission dans la vie que de porter les enfants sur les fonts baptismaux.

Dame Ursule était la tante du Docteur et l’avait aimé de toute la tendresse de la mère qu’il avait perdue.

La brave femme partageait ses revenus entre l’église et les pauvres, auxquels elle distribuait du pain et de la soupe deux fois par semaine. En vieillissant, l’amour de l’ordre et de la propreté qui avait été une vertu chez la jeune Ursule devint la passion dominante de la femme âgée.

Tout ce qui venait troubler la routine quotidienne de sa paisible existence la rendait malheureuse. Seul le petit Mathis possédait le secret de l’amener quelquefois à enfreindre les règles établies.

Mais aujourd’hui, chose extraordinaire, Ursule et sa maison étaient en fête. La dame remontait précisément de la cave où elle était allée quérir une bouteille de ce cidre dont elle avait la spécialité et qu’elle réservait depuis longtemps pour l’arrivée de son neveu.

Le petit Mathis se précipita dans la chambre comme un ouragan.

– Eh bien ! fit la bonne Ursule en écartant les boucles humides de sueur qui tombaient en désordre sur les yeux du petit garçon, quelle nouvelle aventure viens-tu me raconter, Mathis ? Un de ces jours, il t’arrivera malheur, je le crains fort, mon enfant !

– Marraine, répliqua le petit, figure-toi que ces méchantes gens ont coupé la corde qu’un pauvre aveugle avait attachée au collier de son chien ; le malheureux est tombé dans le fossé et s’est fait très mal à la jambe.

– Pauvre homme ! que le monde est donc mauvais ! Conrad ira porter une corde et quelques liards à ton aveugle, fit dame Ursule.

– Mais, marraine, cela ne lui ferait aucun bien. Il souffre trop. Conrad devrait le mettre sur la charrette et le ramener ici pour que vous puissiez le soigner et le guérir.

– Es-tu fou, Mathis ? Veux-tu transformer cette maison en hôpital ?

– Marraine, supplia l’enfant, il fait très froid, la nuit approche et le pauvre Friedli ne peut rester dans ce fossé. Je vous en prie, faites-le chercher !

– Et quand il sera ici et que j’aurai pansé son pied, qu’en ferons-nous ?

– Nous mettrons de la paille dans le grenier, marraine, et il pourra y rester jusqu’à ce qu’il soit guéri.

– Enfant ! tu sais très bien que ce que tu proposes est impossible. Tu ne voudrais pourtant pas que je transforme ma maison en un hôpital pour les vagabonds aveugles !

– Je vous en prie, marraine, insista Mathis de sa voix la plus persuasive. Je sais que vous le recevrez. Vous êtes si bonne et si affectueuse, et si vous le prenez pour l’amour de Dieu, Il vous récompensera.

Sans attendre de réponse, Mathis sortit en courant à la recherche de son vieil ami Conrad. L’enfant et le vieux domestique disparurent en traînant la charrette avant que Dame Ursule eût trouvé les mots qu’il fallait pour protester.

Toute déconcertée, la digne femme allait et venait dans la cour, bougonnant à mi-voix, plus fâchée contre elle-même que contre son petit favori.

– Ce garçon-là fait de moi ce qu’il veut, répétait-elle sans cesse.

Ursule avait vraiment bon cœur, mais de là à recevoir dans son grenier un mendiant plein de vermine et à panser son pied d’une propreté plus que douteuse, il y avait un abîme que la bonne dame ne se souciait pas de franchir malgré les admonestations de sa conscience.

Elle décida donc de donner un florin aux Sœurs de Charité ou aux Frères Hospitaliers (Les Frères Hospitaliers ou Lollards étaient nommés par les gens d’Alsace « les Frères de la petite vérole », parce que c’étaient eux qui soignaient les personnes atteintes de cette maladie si redoutée au Moyen Age. Les Sœurs de Charité, sans prononcer les mêmes vœux que les nonnes, vivaient cependant en communautés et s’occupaient aussi des malades) – et de se décharger sur eux de la responsabilité qu’il lui répugnait tant d’accepter.

Sur ces entrefaites la charrette portant le pauvre Friedli pénétrait dans la cour, traînée par les bras vigoureux de Conrad et escortée par Mathis et par l’épagneul.

Au même instant arrivait un messager dépêché par Dame Madeleine et sollicitant de la part du Révérend Docteur la présence immédiate de la tante Ursule.

La pauvre marraine, tiraillée entre les émotions contradictoires de la détresse et de la joie, ne savait à quel saint se vouer. Mais le blessé était là qui la réclamait. Le bon cœur de Dame Ursule triompha de ses scrupules : le Docteur attendrait.

Étendu enfin sur une paillasse, brûlant de fièvre et le visage inondé de larmes, le pauvre Friedli gémissait : « Mère ! mère ! pourquoi n’es-tu pas là ! »

Des larmes de sympathie remplissaient les yeux de Dame Ursule. Elle oublia toutes ses doléances en se penchant sur l’aveugle et en lui adressant des paroles de consolation.

Puis elle appliqua sur la jambe meurtrie une compresse de vin et d’herbages aromatiques. Un manteau douillet mit le malade à l’abri du froid.

Conrad promit de le soigner de son mieux et ainsi, déchargée de tout souci, Dame Ursule, prenant la main de Mathis, se dirigea rapidement vers la maison où l’attendait le Docteur.

Chemin faisant, elle se demandait anxieusement sur quel ton elle devrait parler à son illustre neveu. Le petit nom d’enfant qu’elle avait toujours employé vis-à-vis de lui, lui revenait sans cesse à la pensée, mais qu’il serait donc déplacé de sa part d’interpeller ainsi l’homme illustre, l’oint du Seigneur, qui faisait un si grand honneur à son humble famille !

Et pourtant, pour elle, n’était-il pas toujours le petit Hans qu’elle avait ramené d’Ammerswihr, où son père avait perdu la vie dans une chasse à l’ours ? Elle avait promis à sa mère mourante de l’aimer comme son propre enfant et Dieu sait si elle avait tenu parole.

Au seuil de la maison, Dame Ursule rencontra la vieille Marthe tout excitée par l’accueil que lui avait fait Monsieur le Docteur.

– C’est toujours le même Hans que jadis, expliqua-t-elle, bien qu’il soit devenu sans aucun doute un homme très pieux et très sage.

Il m’a reconnue tout de suite et, en me prenant la main, m’a demandé si je savais encore faire d’aussi bons gâteaux que du temps de sa grand-mère !

La bonne Ursule, quelque peu rassurée, pénétra dans la salle à manger en faisant une profonde révérence. Le Docteur se précipita à sa rencontre et l’embrassant avec effusion, s’écria :

– Soyez la bienvenue, ma bonne tante ! Je languissais de vous revoir. Mais, à l’heure qu’il est, le monde est sens-dessus-dessous : j’aurais désiré aller chez vous, pour vous présenter mes hommages comme il convient, et c’est vous qui vous dérangez pour venir me trouver ici !

– Vraiment, Révérend Docteur, l’honneur eût été trop grand pour moi et pour ma pauvre demeure, répondit Ursule, que l’émotion avait complètement désarçonnée.

– Allons, ma bonne tante, ne suis-je donc plus votre neveu Hans comme dans le beau temps d’autrefois ? vous savez bien, le petit garçon que vous aimiez si tendrement.

Laissez donc, je vous prie, votre « Révérend Docteur » et abandonnons toute cérémonie en ce jour de joie où Dieu nous accorde le bonheur de nous retrouver après tant d’années de séparation !

Et en parlant ainsi, le grand homme conduisait la vieille dame à la place d’honneur qui lui avait été réservée au haut bout de table.

« Cette place est la vôtre, ajouta-t-il, puisque ce serait celle qu’occuperait ma mère, si elle était avec nous ».

Il lui présenta alors son compagnon de voyage, Sébastien Brandt, ajoutant avec un sourire malicieux :

– Maintenant, bonne tante, ne me grondez pas si j’ai offert à mon ami un lit pour cette nuit sous votre toit, ce refuge de l’ordre parfait.

La pauvre marraine resta frappée de mutisme ! Un mendiant aveugle dans son grenier et maintenant, un illustre Docteur dans sa chambre d’apparat ! et tout cela sans avertissement ni préparation d’aucune sorte !

Mais Dame Madeleine qui vit sa consternation fut prise de pitié pour la vieille dame. Elle lui glissa à l’oreille de lui remettre ses clefs et qu’elle enverrait une servante apprêter ce qu’il fallait pour l’hôte inattendu.

C’était maintenant au tour du petit Mathis d’être présenté au grand homme du jour. Le Docteur prit l’enfant dans ses bras et le baisa au front.

Puis, selon la coutume du temps, il enjoignit à Mathis de manger son pain trempé de lait et de s’en aller coucher, bien qu’il ne fût encore que six heures du soir.

Quant au Docteur, il ne pouvait assez dire la joie qu’il éprouvait de se retrouver parmi ses chers vieux amis.

Rien n’avait changé, pas même l’antique fauteuil au dossier bien raide où la grand-mère avait eu coutume de s’asseoir, tandis que lui, debout à ses côtés, écoutait les belles histoires qui captivaient son imagination d’enfant tranquille et réfléchi.

– Vous rappelez-vous, chère tante, fit subitement Geiler, qu’un jour, pendant le carnaval, alors que j’avais quinze ans, je brûlais d’envie de me joindre à la mascarade.

Vous-même, vous auriez été fort aise de m’y accompagner, mais alors grand-mère nous a raconté son fameux rêve…

– Ah ! oui, répondit Ursule, ce moissonneur muni d’une faux qui lui était apparu pendant la nuit…

– En effet, continua le Docteur, et l’homme de son rêve était la Mort, le grand moissonneur de Dieu.

Grand-mère le reçut fort mal en lui disant : « Passez outre, je vous en prie. En ce moment, le temps nous manque pour penser à vous. Notre époque est semblable à celle de Noé : nous mangeons, nous buvons, nous nous réjouissons ; c’est le moment du carnaval et nous ne rêvons que folies et mascarades. Revenez plutôt le mercredi des Cendres, le premier jour du Carême ».

Mais le moissonneur répondit : « Tous les temps sont propices à mon travail et je dois moissonner sans m’arrêter tant que le monde existe. Malheur à celui ou à celle que je surprends au milieu des plaisirs et des vanités de la terre !

Prends garde et pense à ta fin qui n’est plus bien éloignée. Sais-tu si tu vivras jusqu’au mercredi des Cendres ? »

« Enfants, nous avait dit grand-mère, n’oubliez pas mon rêve et ne vous rendez en aucun lieu où vous ne voudriez pas que le moissonneur vous surprenne à l’improviste.

Nous, les vieux, nous devons mourir ; mais vous, bien que vous soyez jeunes, vous pouvez être appelés à nous suivre, et la mort peut vous frapper quand vous vous y attendez le moins ».

Et cette nuit-là nous restâmes à la maison. Vous en souvenez-vous, ma bonne tante ? Nous ne sortîmes pas par crainte de la mort.

Plus tard, lorsque j’eus à rencontrer les tentations et les luttes, lorsque mes camarades cherchaient à m’entraîner dans le mal, le souvenir du rêve de grand-mère m’a retenu au seuil de maintes folies !

– Hélas ! fit Ursule en soupirant. C’est bien vrai ! Tôt ou tard nous devrons tous mourir. Mais lorsque, comme moi, on a dépassé la soixantaine, il semble que l’on voie se dresser devant vous un spectre horrible qui vous fait signe. Mon cœur est oppressé chaque fois que j’y pense.

– Chère tante, un jour quelqu’un demanda à un bon chrétien de quel pays il était. Montrant le ciel du doigt il répondit : « C’est là-haut qu’est ma patrie ! »

Et nous sommes bien insensés de penser que nous allons rester dans ce monde qui passe et oublier notre demeure éternelle.

– Pour moi, fit la marraine, j’ai acheté une indulgence plénière pour tous mes péchés, passés, présents et futurs. Cela m’a coûté un florin d’or.

– Vous auriez dû acheter une large provision de repentance car, sans elle, ma pauvre tante, votre indulgence ne vaut pas un florin, non pas même un rouge liard !

Un léger sourire éclairait la figure de Brandt pendant cet entretien ; Anselme et sa femme paraissaient fort surpris de ce qu’ils entendaient et Ursule levait vers le Docteur des yeux épouvantés.

Son neveu lui prit la main et lui demanda plein de bienveillance :

– Dites-moi, ma chère tante, votre lettre d’indulgence vous a-t-elle délivrée de la crainte de la mort ?

– Hélas ! non, Révérend Docteur – mon bien-aimé Hans, devrais-je dire – absolument pas.

Celui qui pourra me dire comment je pourrais être débarrassée de cette frayeur, ôterait un grand poids de dessus mon cœur, répondit la marraine très humblement, tandis que ses yeux se remplissaient de larmes.

– Ma bien chère tante, vous m’avez apporté un flacon d’excellent cidre qui me fortifiera et me rafraîchira pendant les rigueurs du Carême. Mais supposez que vous m’ayez offert un flacon vide, en aurais-je éprouvé quelque bien-être ?

– Sûrement non, neveu Hans. Si j’avais agi de la sorte, je me serais moquée de vous.

– Et cependant vous traitez notre Seigneur Dieu comme vous ne songeriez pas à traiter un pauvre, misérable pécheur.

Vous agissez avec votre lettre d’indulgence comme si vous m’offriez un flacon vide qui ne me servirait pas pour votre âme malade. Vous ne pouvez y trouver l’élixir de la vie éternelle.

– Que dois-je donc faire, neveu Hans ?

– Ce que vous devez faire ? Vous approcher de Dieu dans un esprit de repentance et de confession et croire que le Seigneur Jésus Christ est mort pour vous sauver.

Si vous regardez à Lui par la foi, Dieu mettra dans votre cœur l’assurance de son pardon et Il vous délivrera à tout jamais de la terreur de la mort.

Que dit le prophète Ésaïe ? « Ho ! quiconque a soif, venez aux eaux, et vous qui n’avez pas d’argent, venez, achetez et mangez ; oui, venez, achetez sans argent et sans prix du vin et du lait ».

Sans argent, entendez-vous bien, Ursule ? C’est un pur don de grâce. Le Seigneur n’a que faire de votre florin d’or. Il ne demande de vous qu’un cœur pénitent qui soupire après le pardon. Et cette offrande-là, Dieu soit loué, le plus pauvre peut la lui apporter.

– Pourquoi personne ne m’a-t-il jamais dit ces choses auparavant ? soupira la pauvre marraine.

– Permettez-moi de vous serrer la main, sire Docteur, s’exclama l’honorable Anselme. Mon cœur est tout réjoui en vous entendant condamner ce trafic honteux ; vous savez bien comme moi que ce n’est pas l’argent qui peut ôter les péchés.

Le Docteur serra chaleureusement la main qui lui était tendue.

– Ce qu’il est nécessaire de réaliser par-dessus tout, cher cousin, dit-il gravement, c’est qu’il n’y a que le sang de Jésus Christ qui puisse nous purifier de nos péchés.

C’est en perdant de vue cette vérité que l’Église de Christ est allée à sa ruine et que son service divin a dégénéré en vaine comédie.

Savez-vous bien ce qui se passait en ma cathédrale de Strasbourg lorsque j’y allai prêcher pour la première fois ? Les nobles venaient à l’église avec leurs chiens et leurs faucons ; ils allaient et venaient à travers l’édifice et s’amusaient comme s’ils avaient été à la foire. Les gens de la ville discutaient de leurs affaires pendant la célébration de la messe.

On menait les cochons au marché à travers la cathédrale ; par leurs grognements, les animaux interrompaient le service. Le jour des Saints Innocents, un enfant costumé en évêque officia devant le maître-autel. Il y eut dans la cathédrale des mascarades et des processions ; on y joua des comédies et on y chanta des refrains profanes. L’édifice sacré fut livré aux pires scandales.

Des hommes et des femmes s’y enivrèrent et passèrent la nuit en orgies et en débauches. Lorsque je vis cet affreux spectacle, il me sembla entendre la voix du Seigneur qui me criait : « Ma maison sera appelée une maison de prière pour toutes les nations, mais vous, vous en avez fait une caverne de voleurs » (Marc 11. 17).

Brandt, de son côté, appuyait énergiquement le discours de son ami…

– Je sais que le grand Pasteur des brebis, notre Seigneur Jésus Christ, aura pitié de notre faiblesse et qu’Il suscitera Lui-même un réformateur qui fera ce travail mieux que je ne saurais le faire ; pour moi, je m’estime heureux si j’ai pu en quelque faible mesure lui préparer le chemin.

Quelque chose me dit que je ne verrai pas ce beau jour, mais si vous, mes amis, avez le bonheur d’en saluer l’aurore, souvenez-vous que j’en ai annoncé la venue, me tenant comme Moïse sur le seuil de la terre promise !

– Hélas, répliqua Brandt, la barque de saint Pierre est battue par les flots et le naufrage la menace. Elle est chassée contre les brisants, car elle n’a plus Jésus Christ comme son pilote.

Soyons vigilants, cher Docteur, afin qu’au grand jour de la moisson nous ne soyons pas trouvés comme des esclaves inutiles qui auraient caché leur talent dans la terre. L’un doit semer et planter ; l’autre doit arroser et le Seigneur donnera l’accroissement.

La conversation continua ainsi entre les trois hommes ; les femmes écoutaient, approuvant du regard et du geste. Enfin, ils se séparèrent ; Brandt escorta son hôtesse jusque chez elle et gagna ses bonnes grâces par sa verve et sa bonne humeur.

Le petit Mathis, après avoir dormi toute la nuit du paisible sommeil de l’enfance, se réveilla gai et dispos. Il devait passer la journée chez sa marraine, ce qui le réjouissait énormément.

Du reste n’avait-il pas promis à Friedli de venir le trouver et de lui apporter le petit pain beurré qu’il recevait chaque dimanche matin ? Aussi notre jeune ami se mit-il en route le cœur léger et le visage rayonnant de plaisir.

Mais pendant ce temps le malheureux Friedli, étendu sur son lit de paille, avait l’âme remplie d’amertume et de révolte ; les ténèbres morales qui l’enveloppaient devenaient toujours plus profondes.

Personne ne lui avait jamais dit que Dieu n’afflige pas volontiers les enfants des hommes, mais qu’Il les châtie pour leur bien comme un père le fait d’un fils qu’il agrée.

Autrefois Friedli était berger ; intelligent et travailleur, il gagnait largement de quoi vivre et il avait fort bonne opinion de lui-même.

Aussi, lorsque le frère hospitalier qui l’avait soigné pendant sa maladie lui avait annoncé sans beaucoup de ménagements qu’il serait aveugle pour la vie, le pauvre Friedli s’était rebellé contre cette dispensation de Dieu qu’il regardait comme un châtiment injuste et immérité.

Un peu plus tard, en traversant un pont, il entendit le bruit du torrent qui écumait dans la gorge sauvage, la tentation l’envahit, forte, irrésistible ; il voulait mettre fin à une existence qu’il jugeait intenable.

Mais à ce moment-là, l’image de sa bonne mère se présenta à son imagination, il lui sembla entendre sa douce voix lui disant comme jadis : « Friedli, ne t’écarte pas de la foi et n’oublie pas de prier Dieu de te garder ».

Et maintenant, le cœur du blessé s’en allait tout entier vers cette tendre mère qui l’aimait tant, et qui était si loin de lui dans sa chaumière de la Forêt-Noire. Mais il ne voulait pas retourner auprès d’elle les mains vides.

Son père était mort ; lui, Friedli, était l’aîné de six frères et la mère n’avait pas toujours de quoi les nourrir. Voilà pourquoi Friedli cherchait à gagner ce qu’il pouvait, ne vivant que de pain noir et ne buvant que de l’eau, pour rapporter enfin à sa mère ses maigres économies.

Il avait tant espéré du Docteur Geiler dont on vantait partout la charitable bonté !

Et maintenant Friedli était couché, aveugle, impotent, incapable de faire un mouvement. Plus d’aumônes à espérer à la porte de l’église, plus d’entrevues avec le charitable Docteur ; et surtout plus d’espoir de retourner auprès de sa mère chérie !

– Oh ! si je pouvais mourir ! avait répété bien des fois le malheureux durant les heures interminables de cette longue nuit.

Lorsqu’enfin les premières lueurs du matin vinrent éclairer le triste réduit dans lequel il était couché, le pauvre aveugle, révolté contre Dieu et désespéré quant à lui-même, continuait à se lamenter.

En vain son chien fidèle venait-il lui lécher le visage et les mains en signe d’affection ; il le repoussait durement, et lorsque le bon Conrad arriva lui apportant un bol de lait chaud pour son déjeuner, Friedli lui répondit avec amertume qu’il ne voulait ni boire ni manger et qu’il n’avait d’autre désir que d’en finir avec sa misérable existence.

– Non, Friedli, ne parle pas ainsi, c’est un péché de le faire, dit la voix claire du petit Mathis qui venait d’entrer dans le grenier. Il prit des mains de Conrad le bol de lait fumant et le porta à l’aveugle avec son petit pain beurré.

– Mange, Friedli, cela te fera du bien ! et l’enfant caressait la main calleuse du mendiant tout en donnant encore une bonne parole au pauvre chien.

Friedli, le cœur réchauffé par la sympathie de l’enfant, accepta ce qu’il lui offrait. La bonté de Mathis agissait comme un rayon de soleil sur ce cœur endurci et comme gelé par le malheur.

Friedli se mit à parler, de sa tendre mère d’abord, de la terrible maladie qui l’avait laissé aveugle, de son désir intense de retourner à la maison, de l’amère déception qu’il éprouvait d’être venu à Kaiserberg sans avoir pu parler au bon Docteur Geiler et sans avoir recueilli des aumônes à la porte de l’église.

En racontant cette longue histoire, interrompue quelquefois par les naïves questions de l’enfant, il semblait à Friedli que son cœur était soulagé d’un poids bien lourd.

Sans se l’expliquer à lui-même, il se sentait moins malheureux ; n’avait-il pas trouvé des oreilles prêtes à l’écouter et un cœur prêt à le comprendre ?

Les yeux du petit Mathis étaient humides de larmes.

– Ne te tracasse pas, Friedli, fit-il, je parlerai de toi à mon bon cousin ce soir même ; il viendra te voir et te fera reconduire auprès de ta mère.

Avec cette promesse il sortit en courant, suivi du chien, et se dirigea vers la maison où sa marraine et son illustre visiteur étaient assis devant la table du déjeuner.

Habituellement, le chien n’aimait pas les enfants ; il avait de bonnes raisons pour cela ; mais, chose étrange, il répondit sans hésiter à l’appel de Mathis et le petit garçon et l’épagneul se précipitèrent ensemble dans la salle à manger toute reluisante de propreté.

– En bas ! en bas ! cria la marraine épouvantée ; Mathis, chasse donc cet horrible animal ! Puis, se tournant vers Brandt :

– Messire, je vous prie de bien vouloir excuser cet enfant gâté !

En parlant ainsi, la vieille dame se leva vivement et, ouvrant la porte extérieure, chercha à faire sortir le chien qui se cachait derrière Mathis.

– Marraine, je vous en supplie, ne le renvoyez pas, supplia l’enfant de sa voix la plus câline. J’ai besoin de lui car, aujourd’hui, je dois aller mendier à la porte de l’église pour notre pauvre aveugle. Dites, marraine, vous êtes d’accord ? et sa petite main flattait doucement le chien qui tremblait.

La pauvre Ursule, bouleversée déjà par la subite irruption d’un chien couvert de boue dans sa chambre si bien tenue, sembla perdre complètement la tête en entendant l’étrange proposition de son filleul.

Elle fixa sur le petit garçon des yeux épouvantés, se demandant évidemment si elle rêvait encore.

La situation, d’un comique achevé, amena un sourire involontaire sur les lèvres de Brandt qui en était le témoin silencieux.

Mathis s’en aperçut aussitôt et ce vague encouragement lui rendit son aplomb. Il prit sa marraine par la main et la reconduisit au siège qu’elle avait abandonné. Puis, avec une douce insistance, il renouvela sa requête.

– Sûrement tu ne diras pas non, chère marraine. Le chien du pauvre aveugle sait très bien ce que nous avons à faire.

L’intelligent animal, voyant qu’on le regardait, se dressa sur son séant et prit entre ses dents le bonnet de velours de Mathis comme pour quêter quelque chose.

Ursule se mit à rire malgré elle. Alors l’enfant raconta le désespoir de Friedli, son ardent désir de retourner auprès de sa mère et comment l’idée lui était venue à lui, Mathis, de prendre la place du mendiant à la porte de l’église et de procurer ainsi au pauvre homme les ressources dont il avait besoin.

Le petit garçon parlait simplement, mais avec tant de cœur que plus d’une fois, Brandt et Ursule sentirent leurs yeux se mouiller de larmes en l’écoutant.

– Voyez, chuchota Ursule à Brandt, quel enfant que mon Mathis I Il ne peut voir un malheur sans que son cœur en soit ému ; il donnerait la dernière goutte de son sang pour secourir un malheureux.

– Oh I Madame, repartit Brandt, cultivez soigneusement le trésor d’un cœur compatissant, car c’est là un bien plus précieux que tout ce que le monde peut offrir.

Et quant à toi petit homme, continua-t-il en se tournant vers Mathis, ce n’est pas ton affaire d’aller mendier à la porte de l’église ; tu ne dois pas non plus t’y faire accompagner par le chien de ce mendiant. Vous troubleriez tous deux le service divin.

Je te promets de m’entendre aujourd’hui avec le Docteur pour porter secours au pauvre Friedli.

Tout au fond de son cœur le petit garçon regrettait de devoir renoncer à son beau projet, mais il était habitué à obéir. Il ramena donc tout tranquillement le chien à son maître, et réjouit celui-ci en lui racontant ce que le Docteur Brandt s’engageait à faire pour lui.

Pendant ce temps, toutes les cloches de la ville s’étaient mises à carillonner, rappelant aux fidèles l’heure du service.

Ursule prit son favori par la main et, accompagnés par Sébastien Brandt, ils se rendirent à l’église paroissiale.

Le vaste édifice était rempli jusque dans ses recoins les plus reculés. Moines et nonnes avaient déserté leurs cloîtres pour venir écouter le Docteur ; les seigneurs de tous les châteaux voisins étaient présents aussi.

Les nobles dames arrivaient modestement vêtues. Ne racontait-on pas que le Docteur admonestait du haut de la chaire les femmes trop luxueusement parées ?

Ce jour-là Geiler prêcha sur le verset 40 du chapitre 25 de l’évangile selon Matthieu : « En tant que vous l’aurez fait au plus petit de ceux qui sont mes frères, vous me l’avez fait à moi-même ».

Il rappela à son auditoire ce qu’étaient les chrétiens d’autrefois ; comment ils jeûnaient fréquemment, donnant aux pauvres la moitié de l’argent destiné à leur nourriture quotidienne et se contentant eux-mêmes de la nourriture la plus simple.

Il invita son auditoire, composé surtout de gens riches et influents, à pratiquer le jeûne de la même manière, non pour acquérir quelque mérite aux yeux de Dieu, mais en le sanctifiant par des actes de charité et de dévouement.

Il les exhorta à servir Jésus Christ dans la personne des pauvres et des déshérités, leur rappelant cette parole du Sauveur : « Bienheureux les miséricordieux, car c’est à eux que miséricorde sera faite ».

– Le Seigneur, ajouta-t-il, ne nous a pas ordonné de bâtir de vastes couvents, et d’élever de riches églises. Vous qui le faites et pensez ainsi gagner le ciel, ne voyez-vous pas que vous négligez les pauvres et les petits de ce monde, ceux qu’Il n’a pas honte d’appeler ses frères ?

Le jour viendra où Il dira à ceux qui sont à sa droite : « Venez, vous les bénis de mon Père, héritez du royaume qui vous a été préparé dès la fondation du monde ». Et Il n’ajoutera pas : « Parce que vous avez fondé des couvents et construit des cathédrales » mais : « J’ai eu faim, et vous m’avez donné à manger ; j’ai eu soif, et vous m’avez donné à boire ; j’étais étranger, et vous m’avez recueilli ; j’étais nu, et vous m’avez vêtu ; j’étais infirme, et vous m’avez visité ; j’étais en prison, et vous m’avez secouru ».

Je ne veux pas dire par là que ce soit une chose mauvaise que de construire des monastères et des églises ; ces bâtiments sont nécessaires peut-être ; mais vous vous attachez à ce qui a de l’apparence et vous oubliez le premier et le plus grand des commandements qui est l’amour ».

Le sermon terminé, la bonne marraine, tenant toujours Mathis par la main, rentra chez elle. Son cœur était ulcéré et elle portait bas la tête, car il lui semblait que le Docteur ne s’était adressé qu’à elle dans son discours.

Son premier acte fut donc de se rendre auprès de Friedli. Elle pansa le pied blessé et adressa au pauvre garçon de douces paroles de consolation et d’encouragement.

À midi, elle lui envoya de sa propre table les mets les plus choisis en y joignant un gobelet de vin généreux.

Conrad qui, en toute autre occasion, eût trouvé cette manière de faire fort déplacée, consentit avec plaisir à porter toutes ces bonnes choses à l’aveugle : son cœur avait aussi été touché par le sermon de Geiler.

À Kaiserberg, il n’y avait qu’une voix pour dire que jamais personne n’avait prêché comme l’avait fait le Docteur. Ses paroles émues et solennelles à la fois trouvèrent le chemin de bien des cœurs.

Beaucoup de riches parmi ses auditeurs résolurent de mettre à l’avenir leur opulence au service de Dieu et, parmi les moins fortunés, il s’en trouva plus d’un qui sut se passer du nécessaire pour en secourir de plus pauvres que lui.

Ce soir-là, le Docteur se rendit chez sa tante Ursule.

Chemin faisant, Brandt lui raconta l’histoire de Friedli et comment le petit Mathis avait eu à cœur de secourir le pauvre mendiant.

Le Docteur fut enchanté de ce récit « combien plus vivant que tout ce que j’ai pu dire du haut de la chaire » ajouta-t-il. Aussi, en arrivant chez Ursule sa première question fut : où est l’enfant ? et la seconde : comment se porte le pauvre Friedli ?

– Il va beaucoup mieux, répondit Ursule. Son pied ne le fait presque plus souffrir et j’ai décidé qu’il resterait chez moi jusqu’à sa complète guérison. Je panserai moi-même sa blessure et le soignerai de mon mieux. Quant à Mathis, il s’en est allé jouer avec ses camarades.

– Qu’est-ce donc que cette procession d’enfants ? demanda Brandt qui se tenait debout près de la croisée.

– Miséricorde ! c’est notre Mathis ! s’écria Ursule qui venait de reconnaître son filleul au milieu d’une foule de gamins qu’il semblait diriger.

En effet, il n’y avait pas à s’y tromper ! Tous les garçons de la localité s’avançaient deux à deux, dans un ordre parfait ; à leur tête marchait Mathis ; il avait revêtu une tunique blanche par-dessus ses autres vêtements et portait à la main une petite sonnette. Il se dirigeait vers le grenier où Friedli était couché.

– Voilà quelque chose qui vaut la peine d’être vu de près, dirent en même temps Geiler et Brandt et, suivis d’Ursule, ils sortirent de la maison et allèrent sans bruit se glisser derrière la porte d’où ils pouvaient tout observer sans être aperçus.

Mathis n’avait pas pu renoncer complètement à son projet de venir en aide à l’aveugle ; aussi, n’osant plus mendier pour lui, s’était-il rendu de maison en maison pour rassembler ses camarades de jeu et les amener auprès du mendiant blessé.

Pour le petit garçon, Friedli personnifiait pleinement ces pauvres dont le Docteur avait parlé à l’église et que le Seigneur Jésus aime. Il avait donc engagé chacun de ses amis à apporter au pauvre musicien, soit de la nourriture, soit l’argent mis de côté pour le carnaval.

Entraînés par la nouveauté de l’aventure, tous ces garçons excités et turbulents, chargés de leurs diverses offrandes, avaient avec enthousiasme suivi le petit missionnaire.

C’était certainement un spectacle fort touchant que présentaient ces enfants, conduits par Mathis et s’approchant du lit de paille de Friedli.

À côté de l’aveugle, le chien était assis tenant le bonnet de son maître entre ses dents ; ses yeux adressaient aux nouveaux arrivants un appel muet mais combien éloquent !

Chaque garçon s’avança à son tour et déposa devant Friedli, qui une pomme, qui des noisettes ou un gâteau ; d’autres laissèrent tomber dans la casquette quelques liards et même des pièces blanches.

Le brave Conrad, pétrifié d’étonnement, assistait à cette scène avec une émotion qu’il ne cherchait pas à contenir.

Lorsque le dernier des enfants eut apporté son offrande, ils firent tous cercle autour de Mathis qui, déposant sa cloche à terre, joignit les mains et pria à haute voix :

– Seigneur Jésus, disait le petit garçon, je t’en prie, fais que Friedli ne soit plus aveugle ; guéris son pied et ramène-le auprès de sa bonne mère.

Et quand nous te verrons dans le ciel, Seigneur Jésus, tu nous diras comme mon cousin le docteur nous l’a rappelé aujourd’hui : tout ce que vous avez donné à Friedli, vous me l’avez donné à moi. Amen.

Le docteur Geiler, profondément ému, s’avança alors au milieu des enfants qui reculèrent tout effrayés à son approche. Il prit Mathis dans ses bras et dit gravement :

– Aie foi en Dieu, mon enfant bien-aimé, et un jour tu feras de grandes choses pour sa gloire.

(Ce sont les paroles même adressées par Jean Geiler au petit Mathis Zell, qui devait plus tard être employé par Dieu pour répandre en Alsace les vérités prêchées par les Réformateurs).

– Comme vous, Révérend Docteur ? demanda l’enfant en fixant ses yeux limpides sur l’imposant visage du prédicateur.

– Ah ! fit le Docteur, serrant Mathis sur son cœur, il est bien vrai que le royaume des cieux est pour ceux qui lui ressemblent.

Puis, voyant que tous les yeux étaient fixés sur lui, il parla aux enfants du Seigneur Jésus qui, en traversant ce monde, avait tant aimé les petits enfants ; comment Il les appelait à Lui pour les bénir et que même les plus jeunes parmi eux pouvaient faire quelque chose pour ce bon Sauveur.

Ici le discours fut interrompu par un gros sanglot ; c’était le petit Samson Hiller qui s’était caché derrière la porte du grenier et pleurait amèrement.

– Pourquoi pleures-tu, mon enfant ? demanda Brandt.

– Oh ! sanglota Samson, notre Seigneur Jésus Christ ne peut pas m’aimer ; je suis tellement mauvais ; sûrement je dois aller en enfer.

– Qu’as-tu donc fait, pauvre petit ?

Samson était pâle comme la mort et tout bas il murmura :

– Mathis vous le dira.

Mais Mathis restait muet, ne voulant pas dénoncer un camarade. Cependant Samson insistait :

– Dis tout ce que tu sais ; ils me puniront mais alors je serai tranquille.

Alors Mathis, encerclant de ses bras le cou du Docteur, lui souffla tout bas à l’oreille :

– C’est lui qui a coupé la corde du chien de l’aveugle et c’est sa faute si Friedli est tombé dans le fossé.

– Certainement, ce fut-là une très mauvaise action, dit Geiler. Mais, n’est-il pas vrai, Samson, au moment où tu la commettais, tu n’en as pas mesuré les conséquences ?

Si tu avais su ce qui arriverait au pauvre homme, tu n’aurais sans doute pas coupé la corde.

L’enfant secoua la tête tristement puis, cachant son visage dans ses mains, il déclara :

– Je l’ai fait exprès pour le faire tomber ; et quand je l’ai vu rouler dans le fossé, j’ai bien ri. Je mérite d’être sévèrement puni.

– En vérité, ces enfants nous enseignent bien des choses, fit le Docteur en se tournant vers Brandt.

Jamais, dans toute mon expérience, je n’ai rencontré un repentir aussi sincère.

Puis, revenant à Samson qui pleurait amèrement, il lui parla avec tendresse :

– Prends courage, mon enfant. Ton péché est pardonné pour l’amour de Jésus qui l’a porté sur la croix.

– L’a-t-Il vraiment fait, Messire Docteur ? demanda Samson.

– Oui, mon fils, la Parole de Dieu le dit et tu peux le croire. Et dans ce moment il y a de la joie devant les anges de Dieu pour un pécheur qui se repent.

Mais il te reste une chose à faire ; tu dois demander pardon à Friedli. Sûrement notre Dieu qui sait faire sortir le bien du mal a permis que cet accident devienne une cause de bénédictions pour lui aussi.

Que penses-tu de tout ceci, bon Friedli ? Je suis bien persuadé que tu ne regrettes plus d’être tombé dans le fossé.

Le pauvre Friedli, très confus de se trouver entouré par tant de visiteurs et d’être l’objet de tant de sollicitude, ne sut que murmurer quelques phrases indistinctes en réponse à la demande de Geiler.

Cependant Samson, s’agenouillant près de la paillasse, prit sa main dans la sienne et supplia :

– Friedli, je t’en prie, pardonne-moi. Je suis si triste de t’avoir fait du mal. Jamais je ne l’oublierai, même si je vivais cent ans.

– Friedli, dit le docteur, entonne pour nous le Te Deum laudamus, Grand Dieu ! nous te bénissons.

Enchanté de l’honneur qui lui était fait, Friedli chanta de sa voix mélodieuse ; la bonne Ursule et les deux doctes amis unissaient leurs accents aux notes claires des enfants qui répétaient de tout leur cœur le cantique d’actions de grâces.

Pendant le chant, Mathis tenait la main de l’aveugle, ses beaux yeux fixés sur sa pâle figure avec une expression de tendre sympathie.

Samson, lui, regardait à terre, trop triste encore pour oser prendre part à la joie générale.

Brandt observait les deux petits garçons avec intérêt et, le chant du cantique achevé, il demanda au Docteur :

– Qu’en sera-t-il dans l’avenir, de ces deux enfants ?

– Dieu seul le sait, répondit Geiler, mais ce que nous pouvons dire, c’est qu’Il s’occupe et de l’un et de l’autre.

La troupe joyeuse des garçons se dispersa, mais le Docteur resta auprès de l’aveugle. Il écouta sa longue histoire, il le consola et lui promit aide et protection.

Friedli n’était plus le même homme ; ce jour mémorable avait marqué un changement dans sa vie. Il n’était plus seul, abandonné, repoussé de tous ; une profonde reconnaissance remplissait son cœur. Pourtant une douleur morale le rongeait encore. Aveugle ! il était aveugle et il le serait toujours.

C’était là une épreuve qu’il ne pouvait accepter et lorsque le Docteur eut cessé de lui parler, son angoisse trouva son expression en une interrogation désespérée :

– Mais pourquoi dois-je être aveugle ? Dites-le moi, je vous en supplie.

– Écoute, Friedli. À ton pourquoi, je ne puis donner qu’une seule réponse : c’est Dieu qui le veut ainsi. Accepter sa volonté, quelle qu’elle soit, dans toutes les circonstances de notre vie, c’est le secret du bonheur ici-bas.

La lumière divine vint-elle illuminer l’âme de Friedli ? Nous ne saurions le dire ; mais en tous cas, la visite du Docteur le laissa plus paisible et plus heureux.

Le pauvre garçon resta dans la maison d’Ursule jusqu’après la fête de Pâques ; bien souvent sa solitude fut égayée par la visite de Mathis et de son ami Samson Hiller.

Puis, lorsque revint la belle saison, Brandt repassa par Kaiserberg, prit Friedli avec lui et le raccompagna chez sa mère dans la Forêt-Noire.

Le Docteur Geiler continua à travailler et à prêcher à Strasbourg pendant une trentaine d’années encore. Il refusa tous les postes qui lui furent offerts à Augsbourg, à Bâle et à Fribourg, et resta fidèle à sa bien-aimée Alsace.

Geiler jouissait de la faveur du bon empereur Maximilien 1er ; celui-ci venait souvent à Strasbourg et le Docteur lui présenta ouvertement le salut par le sang de Jésus. Le reçut-il ? C’est ce que le jour de Christ manifestera.

Le Docteur supplia l’empereur d’abolir la torture ; il réussit à obtenir l’adoucissement du sort des prisonniers ; de plus, il demanda qu’ils reçoivent les consolations de l’Évangile, lesquelles, selon l’usage barbare du temps, étaient refusées aux criminels.

Geiler mourut en 1510, à l’âge de 64 ans. Les pauvres le pleurèrent comme leur père.

Ceux de ses discours qui nous ont été conservés témoignent abondamment qu’il fut un fidèle serviteur de Dieu et un vaillant témoin de Christ en des jours où les vérités dont nous jouissons maintenant étaient encore ensevelies dans l’oubli.

C’est au moment où se termina la carrière de Jean Geiler que la lumière de la Parole de Dieu pénétrait dans le cœur de Luther, dans le couvent où il avait en vain cherché la paix.

Quelques années plus tard, cette lumière devait jaillir comme une flamme brillante…

BERACA 42 : GÉDÉON

Il y avait une idole dans la maison du père de Gédéon. Elle avait une influence sur tout le village. La victoire remportée sur l’idolâtrie, Gédéon est placé devant de nouvelles responsabilités. Il doit faire face à une imposante armée : « Et tout Madian, et Amalek, et les fils de l’orient, se réunirent ensemble et passèrent le Jourdain, et campèrent dans la vallée de Jizreël » (Jug. 6. 33). Le déroulement qui suit est d’une haute instruction. « Et l’Esprit de l’Éternel revêtit Gédéon, et il sonna de la trompette, et les Abiézerites furent assemblés à sa suite. Et il envoya des messagers par tout Manassé, et eux aussi furent assemblés à sa suite ; et il envoya des messagers à Aser, et à Zabulon, et à Nephthali ; et ils montèrent à leur rencontre » (v. 34 et 35).

Prendre conscience de la manière dont Dieu agit nous réjouit : 1) l’Éternel choisit l’instrument ; 2) Il se révèle à lui en le libérant de la peur de Dieu ; 3) Il lui donne la force pour détrôner l’idole ; 4) Il le revêt de Son Esprit qui est un esprit de puissance (2 Tim. 1. 7). Sous l’action de l’Esprit de l’Éternel, Gédéon rassemble un peuple nombreux. Malgré cet élan, un combat intérieur intense l’habite : « Et Gédéon dit à Dieu : si tu veux sauver Israël par ma main, comme tu l’as dit, voici, je mets une toison de laine dans l’aire » (Jug. 6. 36 et 37).

Dans le cheminement de son âme, Gédéon demande trois signes, à savoir : 1) que son offrande soit acceptée (v. 19 à 21) ; 2) que la rosée soit sur la toison seule, et la sécheresse sur toute la terre ; 3) que la sécheresse soit sur la toison, et que sur toute la terre il y ait de la rosée. Nous pouvons voir dans ces deux derniers signes comme une anticipation de l’œuvre de la croix. La rosée sur la toison nous fait penser à « … Christ, qui est sur toutes choses Dieu béni éternellement » (Rom. 9. 5) ; la sécheresse sur la terre, à la création sous la servitude, à cause du péché (Gen. 3. 17 ; Rom. 8. 20 à 22).

Pour que nous soyons bénis, pour que cette terre connaisse un jour « la liberté de la gloire des enfants de Dieu » (Rom. 8. 21), il a fallu que notre Seigneur connaisse la sécheresse sur Son âme sainte : « Ma vigueur est desséchée comme de la terre cuite, et ma langue est attachée à mon palais ; et tu m’as mis dans la poussière de la mort » (Ps. 22. 15) ; notre Seigneur Jésus abandonné de Dieu, sur la croix, c’est la sécheresse sur la toison.

La rosée sur la terre, ce sont les résultats de Son œuvre à la croix, c’est-à-dire, un accès direct à Dieu pour quiconque croit, le don du Saint Esprit pour former l’Église qui sera vue dans la gloire comme l’épouse, la femme de l’Agneau. À cela s’ajoute, pour un jour encore à venir, la connaissance de l’Éternel, « car la terre sera pleine de la connaissance de l’Éternel, comme les eaux couvrent le fond de la mer » (És. 11. 9). Le glorieux règne à venir sera inauguré par Christ. Il est annoncé par les prophètes : « … les cieux donneront leur rosée, et je ferai hériter au reste de ce peuple toutes ces choses » (Zach. 8. 12).

Revenons à Gédéon qui, à la suite de la réception des deux signes, fut assuré que l’Éternel sauverait Israël par sa main. Il « se leva de bonne heure, et tout le peuple qui était avec lui » (Jug. 7. 1). Trente-deux mille hommes pouvaient entrer en guerre ! Une telle armée faisait une forte impression mais l’Éternel va démontrer que c’est Lui qui donnera la victoire. Il ordonne à Gédéon d’épurer le peuple, « de peur qu’Israël ne se glorifie contre moi, disant : ma main m’a sauvé » (v. 2). Un premier test est effectué : « Quiconque est peureux et tremble, qu’il s’en retourne » ; le chiffre tombe à dix mille. Concernant la guerre que les autres nations allaient faire à Israël, l’Éternel avait dit : « Qui est l’homme qui a peur et dont le cœur faiblit ? qu’il s’en aille et retourne en sa maison, de peur que le cœur de ses frères ne se fonde comme le sien » (Deut. 20. 8). Pour le combat ou en face de l’épreuve, sommes-nous prêts à faire confiance au Seigneur ? C’est Lui qui dit à l’assemblée qui est à Smyrne : « Ne crains en aucune manière ce que tu vas souffrir » (Apoc. 2. 10). Aujourd’hui, notre combat est « contre les puissances spirituelles de méchanceté qui sont dans les lieux célestes » (Éph. 6. 10). L’ennemi de nos âmes cherche à nous empêcher de connaître nos bénédictions en Christ et Sa glorieuse Personne. Il veut que nous abandonnions la lecture de la Parole, dans le but de nous ravir la paix et la joie de la communion avec Celui qui l’a vaincu.

Pour l’Éternel, le peuple étant encore trop nombreux, un second test est nécessaire. Alors il dit à Gédéon : « Quiconque lapera l’eau avec sa langue, comme lape le chien, tu le mettras à part, et aussi tous ceux qui se courberont sur leurs genoux pour boire » (Jug. 7. 5). Trois cents hommes seulement burent de l’eau, en passant à la hâte, sans prendre de l’aise. « Et l’Éternel dit à Gédéon : par les trois cents hommes qui ont lapé l’eau je vous sauverai, et je livrerai Madian en ta main » (Jug. 7. 7). Quel réconfort, de savoir que le Seigneur connaît toutes choses à l’avance ! Le résultat de ce test nous dit que neuf mille sept cents hommes n’étaient pas prêts pour le combat : ils n’avaient pas renoncé à leurs aises.

Pour entrer dans l’œuvre du Seigneur, il faut résister à l’attrait des biens de ce monde. Un auteur chrétien a écrit : « Les uns cherchent leur aise pour jouir abondamment des bénédictions que la Providence a placées sur leur chemin, les autres, n’ayant d’autre but que de remporter la victoire, ne s’en laissent pas détourner mais, goûtant l’eau en passant, n’y trouvent qu’un encouragement pour leur service. Il est dit du Seigneur : « Il boira du torrent dans le chemin » (Ps. 110. 7). Quand Il buvait ainsi, Sa face était résolument tournée vers Jérusalem, lieu de Son agonie et de Sa mort (Luc 9. 51) » (H.R.). Soyons de ceux qui, comme Gédéon, se lèvent de bonne heure – de ceux qui usent du monde « comme s’il n’en usaient pas à leur gré » (1 Cor. 7. 31). Faisons nôtres les paroles du Seigneur à Asa, en un temps d’idolâtrie « Fortifiez-vous, et que vos mains ne soient point lâches ; car il y a une récompense pour ce que vous ferez » (2 Chron. 15. 7).

UN CAS DE CONSCIENCE

1. Mésaventure dans les bois

C’était par une brillante et chaude journée de juin. L’ardeur du soleil n’était tempérée par aucune brise.

Dans la profonde embrasure d’une fenêtre du manoir de Maupertuis était assise une jeune fille, dont les yeux brun exprimaient toute la gaieté de son âge ; sa boîte à ouvrage était posée sur une table auprès d’elle, et sur ses genoux s’entassaient des flots de rubans de satin blanc.

À côté d’elle, une autre jeune fille, qui semblait heureuse et pensive, disposait des fleurs dans des vases. Elle écoutait en souriant le gai babil de sa cousine Hélène, dont la langue était aussi active que les doigts.

Dans un coin du salon, le propriétaire du château, M. Malrec, écrivait la liste des libéralités qu’il voulait distribuer parmi les pauvres et les malades, à l’occasion du prochain mariage de Ruth, sa fille unique.

M. Malrec était le bienfaiteur de tous les alentours, et dans bien des chaumières on avait eu maintes fois lieu de bénir le jour où, par suite du testament du dernier propriétaire de Maupertuis, il était entré en possession du manoir et du riche domaine qui en dépendait.

– Mais que peut donc être devenu Alfred ? s’écria Hélène en regardant impatiemment par la fenêtre. Je ne puis achever mon travail sans les fleurs qu’il doit apporter. Ton frère n’a pourtant pas l’habitude d’être lambin.

– Mais tu oublies qu’il y a plus de quatre kilomètres d’ici à la ville, et que la chaleur est excessive. J’ai été contrariée quand j’ai su que tu l’avais envoyé faire cette course !

– Tu sais que tous sont très occupés par les préparatifs de ton mariage, et d’ailleurs, ajouta Hélène en riant, j’ai pensé que c’était rendre service à la famille que d’éloigner ce malin garçon pendant quelques heures ! Je crains que tu ne l’aies terriblement gâté, Ruth !

– Oh ! comment peux-tu dire cela ? répondit en souriant la jeune fiancée.

– Oui, comment Hélène peut-elle parler ainsi ! s’écria gaiement une voix du dehors, et l’on vit entrer, non par la porte, mais bien par la fenêtre, un garçon de quatorze ans, le teint animé, la chevelure humide, dont les yeux bleus avaient un regard si franc, qu’il semblait qu’on puisse lire jusqu’au fond de son âme.

– Eh bien, chevalier vagabond, s’écria Hélène, affectant un air de reproche, qu’est-ce donc qui a pu te retenir si longtemps ? Que t’est-il arrivé ? Tes habits sont déchirés et tu as la figure égratignée.

– As-tu eu un accident, Alfred ? s’écria sa sœur.

– Oh ! je me moque pas mal de quelques égratignures à la figure ou d’un accroc à mon habit, répondit Alfred, mais voici ce qui me désole ; tiens, regarde, j’ai aplati comme une galette ton carton de fleurs ; et, vexé, le jeune garçon jeta, plutôt qu’il ne posa sur la table, une boîte en carton léger, réduite à un état déplorable.

– Oh ! comment as-tu pu arranger cela de la sorte ? s’écria sa cousine en regardant, l’air déçu, les pauvres fleurs froissées.

– Qu’importe, mon cher Alfred, dit Ruth affectueusement, tu as été bien gentil d’aller toi-même à Rouen pour chercher ces fleurs.

– Et même les écraser, n’est-ce pas ? répondit son frère.

– Mais je ne crois pas qu’elles soient bien endommagées, dit Ruth en prenant une fleur. Un petit coup par-ci, par-là, vois-tu comme elles redeviennent charmantes !

– Qu’elles le soient ou non, je sais bien ce qui est charmant, s’écria Alfred en regardant sa sœur et en se disant qu’Édouard Liel devait s’estimer bien heureux d’avoir une pareille fiancée.

Enfin, j’espère qu’il n’y aura pas trop de mal, après tout. J’ai bien cru que tout serait perdu quand je suis tombé, le pied sur la boîte !

– Comment donc est-ce arrivé, petit maladroit ? demanda Hélène.

– L’histoire n’est pas longue, dit Alfred en s’asseyant et en faisant de son chapeau de paille un éventail. Comme il faisait une chaleur épouvantable, j’ai pensé que je serais rôti si j’allais tout droit à travers la plaine.

– Tu es allé par le bois ? dit Ruth.

– J’ai cru que je pourrais me frayer un passage dans le fourré, j’ai quitté le sentier et me suis aventuré parmi les buissons. Tantôt c’était une ronce qui s’accrochait à ma veste, tantôt je me trouvais aux prises avec les longues guirlandes d’un églantier sauvage ! et enfin je me suis tout à coup senti piquer au cou en dedans de mon col, et Alfred porta la main à l’endroit sensible.

Enfin, ne sachant plus que devenir entre les églantiers, les ronces et les guêpes, j’ai laissé échapper la boîte et je suis tombé le pied dessus.

– Eh bien ! il aurait pu arriver quelque chose de pire ! dit Ruth.

– Et cela t’a appris, j’espère, dit Hélène, que la route la plus droite est la plus courte et la plus sûre.

– Oui, la droiture est une des choses importantes que Dieu demande de ses enfants, dit alors M. Malrec qui s’était rapproché des jeunes gens.

– N’est-ce pas la droiture qui a porté Édouard Liel à renoncer à cet emploi qu’il aurait obtenu en laissant croire qu’il était de quelques semaines plus âgé ?

Au nom de son fiancé, Ruth leva les yeux sur son père et ses joues se colorèrent en écoutant la réponse.

– Je pense, répondit M. Malrec, qu’en cette occasion, Édouard s’est laissé guider par la crainte et l’amour de Dieu.

Alfred jeta un coup d’œil sur sa sœur et put voir comme elle était heureuse d’entendre l’éloge de son fiancé sortir de la bouche de son père.

– Eh bien, Édouard n’a pas tardé à en recevoir la récompense, dit le jeune garçon; comme c’est heureux que, moins d’un mois après, le poste qu’il va remplir soit devenu vacant d’une manière si inattendue, et que tu aies pu l’obtenir pour lui !

Ah ! quelle différence, si le domaine avait été légué à notre cousin Berçon au lieu de t’être donné !

– Je serais encore à travailler dans l’étude de mon notaire, dit M. Malrec en souriant.

– Et moi, j’aurais été élevé pour être commis toute ma vie, et Ruth, la pauvre Ruth, aurait ressemblé à l’une de ces fleurs pâles et étiolées par l’air enfumé d’une ville malsaine.

Ah ! si notre grand-oncle n’a fait que cela de bien, il a en tout cas fait une bonne chose le jour où il t’a légué le manoir et le domaine.

– Le cousin Berçon ne pense pas ainsi, je crois bien, dit Hélène en riant.

– Oh non ! s’écria Alfred ; c’est un misérable avare qui tondrait un œuf, qui…

– Ne jugeons pas les absents, mon ami, dit M. Malrec.

– Il vaut mieux parler d’autre chose, dit Alfred.

– J’ai reçu un billet de Sophie, dit Ruth.

– Sophie ! mais comment n’est-elle pas encore ici ? Je croyais qu’elle devait arriver aujourd’hui. Je t’avais entendue donner l’ordre de préparer la chambre de chêne.

– Elle va arriver, mais elle désire ne pas occuper cette chambre.

– Que veux-tu dire ? demanda Alfred.

– Elle le dit dans son billet ; le voici.

– Prétends-tu, continua Alfred d’un air amusé, que Sophie ait peur de coucher dans cette chambre, parce qu’elle se figure qu’elle est hantée ?

– Non, pas exactement, dit Ruth en présentant la lettre à son frère, mais elle parle de souvenirs pénibles.

– Ah ! voici ! Et le jeune homme lut des passages de la lettre que sa sœur venait de recevoir de son amie.

« Ne te moque pas de moi en m’appelant absurde, mais la pensée d’occuper une chambre dans laquelle votre pauvre oncle est mort brûlé, m’ébranlerait trop les nerfs ».

– Oh ! les nerfs, s’écria Alfred, qu’elle était sage, la vieille dame qui se réjouissait d’être née avant que les nerfs aient été inventés !

– Cela ne te fera rien de changer de chambre, Alfred ?

– Mais je crois bien ! répondit le jeune garçon ; je ne pourrai que gagner au change. Des panneaux de chêne au lieu d’un vulgaire papier ; un plafond sculpté au lieu d’un plafond en plâtre ; des vitraux coloriés au lieu de carreaux tout ordinaires !

Je voudrais que tout le monde se figure que cette belle chambre si sévère est hantée, afin de la garder pour moi, même avec ses revenants.

2. La chambre aux lambris de chêne

Cette soirée du mardi se passa très gaiement au manoir ; on reçut la visite de quelques voisins, Sophie arriva de Paris avec un bagage considérablement augmenté par des caisses et des cartons qu’elle avait été chargée d’apporter à la fiancée.

Les chants, les plaisanteries, les causeries alternaient avec les préparatifs d’un mariage à la campagne, aux fêtes et aux réjouissances duquel devaient prendre part même les pauvres des environs.

Alfred était le plus gai, le plus bruyant des maîtres de cérémonies. Il ne voyait que joies en perspective dans ce mariage ; il n’avait pas même à redouter la séparation, la résidence de sa sœur n’étant éloignée que de quelques kilomètres.

Il était tard lorsque la joyeuse compagnie se sépara.

Ce fut d’un pas léger que notre jeune garçon, sifflant un gai refrain, se retira dans la chambre aux vieux lambris ; mais il y avait quelque chose de si solennel dans l’aspect de cette pièce que, dès qu’il y fut entré, s’il ne devint pas triste, du moins ses refrains cessèrent de se faire entendre ; sa bougie solitaire jetait une lueur si lugubre sur les panneaux sculptés, sur les meubles massifs, sur le lit aux lourdes draperies, qu’elle ne paraissait servir qu’à rendre l’obscurité plus sensible.

Un des piliers du lit, noirci et en partie calciné, rappelait encore la mort dramatique du dernier propriétaire.

Alfred l’examina en tressaillant et se sentit moins disposé que dans la journée à rire aux dépens de Sophie. Ses pensées se reportaient sans cesse sur ce malheureux vieillard qui, un soir, était entré dans cette chambre pour y chercher le repos et avait pris place dans ce lit, loin de prévoir qu’il ne s’en relèverait pas.

C’était là même qu’il s’était couché, sa bougie sur la table auprès de lui. Là, il s’était endormi, hélas ! et son réveil affreux avait à peine précédé sa mort !

Alfred trouva ces pensées bien sombres après la gaieté de la soirée. Il se hâta de se déshabiller, éteignit sa lumière, et se mit au lit ; il chercha le sommeil, mais sans le trouver. Il voulut penser à Ruth, à son mariage, à son bonheur, mais toujours son esprit se reportait sur ce pauvre vieil oncle qui, sans prémonition, sans préparation, était mort… brûlé !

– Je crois vraiment que cette chambre est restée pleine de cette chaleur suffocante ! s’écria enfin Alfred en proie à une agitation fiévreuse. Je puis à peine respirer ! Que j’ai donc été sot de ne pas laisser la fenêtre grande ouverte !

Il se leva et chercha à tâtons, en suivant le mur, sa voie vers la fenêtre. En passant ainsi la main sur les panneaux, il en sentit un céder sous la pression. Il eut bien un peu de honte du soubresaut que la surprise lui avait causé ; mais, sa curiosité étant éveillée, il appuya plus fortement et acquit la conviction que le panneau était mobile.

« J’ai peut-être fait une grande découverte, se dit-il à mi-voix ; c’est sans doute une cachette où sont enfermés des trésors de famille ou des bijoux.

Si, au moins, la chambre n’était pas si obscure. Il faut que je rallume ma bougie. Mais où vais-je trouver la boîte d’allumettes ? »

En tâtonnant pour la trouver, il renversa le bougeoir et frissonna à ce bruit soudain au milieu du silence. Il se passa quelques minutes avant que sa bougie fût allumée.

Alfred retourna devant le lambris. Il remarqua une ligne noire, y introduisit son couteau, puis ses doigts, et enfin sa main ; quand la planche fut assez déplacée, il en retira un rouleau de parchemin et, pressé par une vive curiosité, il s’assit près de la table où il avait disposé sa lumière pour examiner sa trouvaille.

« Qu’est-ce que ce document si long, écrit en gothique et avec un gros cachet rouge au bas ? Je crois vraiment que je n’y pourrai rien comprendre. Ah! voici une date ; elle va sans doute m’apprendre que cet acte est vieux de plusieurs siècles.

Mais, non : dix-huit cent trente-huit, ce n’est que dix ans avant ma naissance. Voilà des signatures au bas. Quelle écriture ! c’est presque illisible ! Joseph Malrec ; mais c’est le nom de mon grand-oncle.

Cela doit être quelque acte relatif au domaine. Tâchons de déchiffrer le commencement ».

Et Alfred roula le long parchemin depuis le bas. En tête, il lut : « Dernières volontés et testament de Joseph Malrec ».

Alfred eut froid en lisant ce titre. Comme il n’avait l’habitude, ni de cette sorte d’écriture, ni des formules et des répétitions usitées par les hommes de loi, ce fut avec quelque peine qu’il continua son examen et parvint à découvrir un sens à toutes ces expressions nouvelles pour lui.

C’était une description longue et minutieuse du domaine, qui remplissait une centaine de lignes, dont la dernière fit trembler sa main et battre son cœur :

À mon neveu Thomas Berçon et à ses héritiers », avait-il lu !

Alfred ne put pas, ne voulut d’abord pas en croire ses sens ; il se frotta les yeux comme si sa vue avait été trouble. Il se secoua dans l’espoir de se réveiller de ce qu’il souhaitait n’être qu’un rêve, et regarda encore ce parchemin jauni, où le nom qu’il détestait lui apparut plus distinct que jamais.

Alfred lut et relut ce testament, espérant toujours découvrir qu’il s’était mépris sur sa signification. À force de l’étudier, il fut enfin convaincu que, quoique par sa naissance son père fût le parent le plus proche du testateur, il n’était fait aucune mention de lui dans ce testament, et que le vieillard avait légué le manoir de Maupertuis, avec les terres environnantes, les champs et les bois, à son neveu Thomas Berçon et à ses héritiers !

Dans un violent accès de rage, Alfred lança le malencontreux parchemin sur le plancher, et s’abandonna à un profond désespoir.

3. Le feu

« Que dois-je faire ? que faut-il que je fasse ? répétait avec angoisse le malheureux Alfred. Ah ! que je voudrais n’avoir jamais vu ce détestable testament ! Que dois-je faire? le porter à mon père dès qu’il fera jour ?

Oui, c’est certainement là ce que dictent le devoir et l’honneur ; mais il est si noble, si intègre, qu’il voudra sur-le-champ proclamer l’existence d’un acte qui le dépouille entièrement, le réduit presque à l’indigence, le contraint de recommencer sa vie et de travailler pour gagner son pain de chaque jour.

Je ne puis faire cela, non, je ne le veux pas ! » s’écria Alfred en quittant brusquement le grand fauteuil et en se mettant à marcher en long et en large dans la pièce.

Édouard n’a pas assez de fortune pour que ma sœur puisse l’épouser, si elle ne lui apporte pas de dot ; je verrais donc briser toutes les espérances de bonheur de Ruth, et c’est moi qui lui porterais ce coup ! »

Et puis, comme s’il eût voulu entasser les uns sur les autres des arguments qui puissent étouffer la voix de sa conscience :

« Ce n’est pas comme si Berçon avait droit à quelques égards, ou s’il était capable de faire un bon usage de sa fortune. La construction de l’école serait aussitôt arrêtée, toutes les pauvres veuves que mon père soutient n’auraient d’autre refuge que l’hospice.

Ce serait de la cruauté, de la méchanceté de sacrifier tout d’un coup tant d’intérêts à celui d’un misérable qui ne se soucie que de lui-même sur la terre ».

– Ah ! Alfred, tu te trompes toi-même. Ce n’est pas à Thomas ni à aucun mortel que ce sacrifice est à faire. C’est à la simple obéissance au Seigneur.

Notre ennemi est toujours prêt à nous persuader que ce qui nous convient doit être juste ; qu’en ne nous détournant qu’un peu, seulement un peu, du sentier étroit et direct du devoir, nous pouvons encore marcher paisibles et heureux.

Nous entendons une voix qui répète à notre cœur : on peut faire un peu de mal pour produire un grand bien ; mais cette voix, c’est celle du diable.

Sous l’heureux toit paternel, Alfred avait été préservé de beaucoup de tentations. Il était généreux, affectueux, sincère, bienveillant, et quant à l’obéissance extérieure aux commandements, Alfred aurait presque pu dire comme le jeune homme riche de l’Évangile : j’ai observé toutes ces choses dès ma jeunesse.

De la droiture de ses intentions et de la conviction intime que sa conduite était irréprochable était née une confiance en sa propre force, en son propre honneur, en son pouvoir de résister à la tentation qui avait sa racine secrète dans l’orgueil. Et voici que, comme celle du jeune Israélite, l’obéissance d’Alfred était mise à l’épreuve.

Il était appelé à renoncer à tout ce qu’il possédait pour être fidèle à son Sauveur ! Sa résolution fléchissait, son orgueil cédait, son honneur ne pouvait résister à l’épreuve ! Comme celui auquel nous l’avons comparé, c’est le cœur triste et la conscience troublée qu’Alfred se détournait du devoir qui lui semblait trop dur à accomplir.

Il raisonna, il discuta en lui-même jusqu’à ce qu’il fût à moitié convaincu que Dieu ne pouvait lui demander de ruiner sa famille.

« Je vais brûler ce parchemin et j’oublierai qu’il ait jamais existé ! » s’écria Alfred en prenant tout à coup une résolution, et il ramassa le testament qu’il avait jeté sur le plancher. Il le tint au-dessus de sa bougie ; la fumée le noircit, la chaleur commença à le racornir.

Mais il se dit qu’il faudrait bien longtemps pour le brûler ainsi, et qu’il ne pourrait supporter la torture d’accomplir lentement et de sang-froid ce qu’au fond de son âme il sentait bien devoir être un crime.

– Je le brûlerai dans la cheminée » ; mais on était en été, l’âtre était vide, il n’avait sous la main aucun combustible. Il chercha en vain quelque lettre dans ses poches et autour de lui, il n’y avait aucun livre, si ce n’est sa Bible !

Il mit son mouchoir dans la cheminée, après y avoir réuni quelques petits chiffons de papier qu’il avait trouvés dans un tiroir, il plaça le parchemin sur le tout, mit le feu avec sa bougie, puis tourna le dos à la cheminée, n’ayant pas la force de voir s’accomplir son œuvre de destruction.

Mais la cheminée avait été bouchée pendant l’été, et la fumée, au lieu de s’élever, vint remplir la chambre dont l’atmosphère devint étouffante. Alfred revint vers la cheminée : le mouchoir avait brûlé sans flammes, le parchemin avait été noirci mais non consumé !

– C’est ici, dans cette chambre même où il est mort brûlé, que je tente de détruire par le feu l’expression de ses dernières volontés ! Ne puis-je pas choisir un autre lieu, un autre moyen ? »

Alfred retira le parchemin de la cheminée.

– Mon Dieu, aie pitié de moi, dit-il en se sentant défaillir. Qui aurait jamais pu prévoir que je me rendrais coupable d’une pareille faute ? Ces traces de fumée parlent pour m’accuser. Si le feu lui-même perd son pouvoir destructeur, je dois voir là un signe que taire la vérité est un crime devant Dieu.

– Je ne vais plus différer, je vais sur-le-champ porter le testament à mon père. Tout souffrir est préférable à l’affreux remords qui me torturerait ».

Il fit quelques pas vers la porte, puis s’arrêta…

– Qu’est-ce que j’allais faire ? N’est-ce pas mettre le feu à une traînée de poudre dont l’explosion doit détruire tout ce que j’ai de plus cher ?

Ruth, ma sœur chérie, comment pourrais-je contempler ta douleur, entendre tes reproches ; non, tu garderais le silence, mais au fond de ton cœur ne diras-tu pas : Alfred ne pouvait-il pas m’éviter cette affliction !

– Non, Ruth ne dira, ne pensera jamais cela ! et Alfred s’éloigna de la porte.

Je n’ose pas le brûler, eh bien je l’enterrerai, ou bien je le remettrai dans ce coin d’où je voudrais ne l’avoir jamais ôté. Non, quelque autre l’y découvrirait comme je l’ai fait aujourd’hui. Je vais l’enterrer assez profondément pour que personne ne puisse jamais le retrouver ».

Au moment d’ouvrir la porte, il s’arrêta encore.

« Toute la maison est fermée, on entendrait mes pas dans l’escalier ; je ne pourrais ôter les verrous et les chaînes sans faire de bruit, tout le monde serait en émoi, on me questionnerait et j’en deviendrais fou. Il faut donc attendre jusqu’au matin…

Quoi ! rester encore plusieurs heures en face de cet horrible parchemin ! Je ne puis attendre pendant cette longue nuit dans une indécision aussi cruelle. Mais je puis ouvrir la fenêtre, me laisser glisser ou sauter sur le gazon, et alors enterrer cet objet maudit dans quelque coin caché du jardin ».

Et, d’une main tremblante, il ouvrit un côté de la fenêtre. Comme cet air frais et parfumé de la nuit lui sembla bienfaisant sur son front brûlant !

Il s’habilla à la hâte, mit le rouleau dans son vêtement, monta sur l’appui de la fenêtre puis, sans se préoccuper du danger, il entreprit de descendre en s’aidant du treillage qui soutenait un rosier grimpant ; il arriva à terre non sans avoir jonché le sol de feuilles et de pétales de roses.

4. La terre

La nature avait, pendant cette calme nuit d’été, un aspect enchanteur. Le silence n’était troublé que par les accents du rossignol qui chantait dans le bocage voisin. La lune se levait, brillante dans le ciel bleu, et frangeait d’argent les nuages floconneux qui passaient sur son disque.

Alfred considéra le manoir dont les nombreuses croisées étincelaient au clair de lune.

Tout était si serein, si calme ; la nature semblait revêtue, sous le regard de Dieu, d’une beauté si pleine de sainteté, qu’il en éprouva d’abord une influence salutaire ; mais bientôt il sentit que sa présence devait troubler l’harmonie dont il était entouré.

Pourquoi était-il dehors, quand tous les habitants du manoir étaient plongés dans un paisible sommeil ?

N’était-ce pas dans un but coupable, pour frustrer un parent de son droit, pour offenser la justice, pour réduire au silence la voix de la vérité ?

N’était-ce pas, en un mot, pour commettre un acte qu’il n’oserait confesser à personne, pas même à son ami le plus intime et le plus cher ?

La résolution d’Alfred chancela encore une fois. Il aperçut ensuite entre les arbres la tour de l’antique église ; c’était là que, chaque dimanche il entendait prêcher fidèlement l’Évangile ; c’était là que, dans deux jours, Ruth serait unie à celui qu’elle aimait. Ils pourraient vivre heureux et en paix ; Alfred chargerait sa conscience du poids de ce péché, mais la leur serait à l’abri de tout reproche.

Quand le tentateur veut entraîner une âme dans le mal, il sait aussi bien se servir du lien des affections terrestres que des chaînes de l’orgueil. Alfred avait essayé et presque réussi à endormir sa conscience, en se répétant qu’il n’agissait pas par intérêt personnel et qu’il faisait le sacrifice de sa paix pour le bonheur des autres.

Il détournait son regard du véritable aspect de la question, c’est-à-dire qu’il avait à remplir un simple devoir et qu’il devait demander la force de l’accomplir. Il n’osait prier et craignait de penser à Dieu ; il aurait voulu se soustraire à sa présence.

Même à cette heure de la nuit, Alfred redoutait d’être aperçu du manoir. Il tourna vers la gauche ; ses pas faisaient trop de bruit sur le gravier. Il marcha sur le bord du gazon et se dirigea vers une partie reculée du jardin. Le sombre feuillage d’un cyprès le dérobait complètement à la vue.

Alfred allait commencer à creuser la terre, lorsqu’un bruit soudain le fit tressaillir. C’était tout simplement un oiseau qui s’envolait de l’arbre auprès duquel il se trouvait ; mais la peur fit battre son pouls avec violence. Il regarda de tous côtés avant de se mettre à l’œuvre. Aucun être humain ne se trouvait dans le voisinage, nul son de voix n’était apporté par la brise.

Alfred s’agenouilla pour enlever quelques touffes de gazon ; n’ayant aucun outil commode, il trouva ce travail plus difficile qu’il ne s’y était attendu. La saison étant chaude, le sol était desséché, et il ne put creuser que bien lentement. Dans son inquiétude et dans son impatience d’achever sa pénible tâche, et d’enterrer le parchemin si profondément qu’il ne soit pas exposé à être découvert, les minutes lui semblaient des heures.

Les mains déchirées, meurtries, ensanglantées, le malheureux garçon ayant enfin creusé une tranchée juste assez grande pour contenir le rouleau détesté, il l’y enfonça, le recouvrit de terre qu’il foula bien aux pieds, puis il replaça l’herbe.

Enfin, c’était fini ; Alfred éprouva une sorte de délivrance.

L’horloge de l’église sonnait une heure. Qu’allait-il faire ? Son premier mouvement fut de retourner à la maison ; mais comment y rentrer ? Tout le monde était couché, toutes les portes closes, et il ne pouvait sonner la cloche sans réveiller tout le monde ; remonter à la fenêtre d’où il était descendu était impossible.

« Il faut que j’attende que les domestiques soient levés, se dit-il après un instant de réflexion, et je me glisserai sans être vu de personne ; mais où vais-je passer le reste de cette malheureuse nuit ? Ah ! sous la salle verte, au fond du bosquet ; là je trouverai du moins un banc sur lequel je pourrai m’étendre ».

La température s’était rafraîchie et une abondante rosée s’était répandue comme un bienfait sur la nature ; Alfred se sentait frissonner à tout instant. Il s’étendit sur le banc de bois et ne tarda pas à s’endormir ; mais son sommeil fut troublé de rêves affreux.

Quelles que soient ses visions, elles se rapportaient toutes à ce parchemin : tantôt, après l’avoir déchiré en mille pièces, il voyait les fragments se réunir par magie ; l’instant d’après, il voyait la sacristie de l’église où la souriante mariée allait, selon l’usage, signer pour la dernière fois son nom de fille ; mais Alfred reconnaissait avec horreur que la page du registre paroissial était devenue la feuille de parchemin sur laquelle était écrit le testament.

Il lisait non pas la signature de Ruth… mais celle de Joseph.

Puis, la scène ayant changé, il se retrouva dans la forêt, au milieu des églantiers et des épines, environné de gros frelons qui le harcelaient, et au milieu desquels il cherchait en vain à passer, emportant le fatal rouleau. Il ne pouvait marcher : ses pieds étaient attachés, et pourtant il entendait qu’on le poursuivait.

En luttant pour briser ses liens, l’infortuné dormeur se réveilla.

5. Mis à la question

Alfred Malrec se réveilla, les membres glacés, roidis, et le cœur oppressé par un poids dont il ne se rendait pas compte. Avant même d’être entièrement réveillé, il sentait que quelque événement terrible était arrivé ou allait arriver.

Il se leva et prit lentement le chemin du manoir ; tous les volets étaient encore fermés, nul bruit ne s’y faisait entendre ; il se passerait encore deux ou trois heures avant que la maison s’ouvrît. Il lui parut insupportable d’attendre si longtemps sans autre compagnie que ses pensées mêlées de remords.

Une idée affreuse lui traversa l’esprit : ne serait-il pas un jour exclu du ciel, comme il l’était en ce moment de la maison paternelle ?

Ce péché qu’il n’avait pas repoussé et dont il n’aurait pas obtenu le pardon, ne lui fermerait-il pas pour toujours le ciel ? Alfred ne pouvait supporter ces pensées ; il se mit à marcher d’un pas inégal jusqu’à ce que l’horloge sonne six heures.

Alors il se fit quelque mouvement dans la maison, et le pauvre enfant eut une sensation de bien-être quand il entendit remuer la chaîne et grincer les verrous de la grande porte extérieure. Il résolut d’attendre quelques minutes jusqu’à ce que Marthe, la cuisinière, soit allée au bout de la maison pour accrocher au-dehors les volets de la salle à manger ; il pourrait alors entrer sans être aperçu.

Pendant ce temps, Hélène, qui s’était levée de très bonne heure, avait vu s’arrêter à la grille un enfant portant un panier de fleurs des champs, et elle s’était empressée de descendre pour lui parler : c’était la petite fille de la fermière du château qui, envoyée par sa mère avec de la crème et du beurre frais, s’était avisée d’y ajouter un bouquet qu’elle voulait offrir à la jeune fiancée.

Hélène examinait le panier lorsqu’Alfred, caché derrière les lauriers, l’aperçut et recula. Il lui sembla qu’elle n’en finirait pas de babiller avec la petite paysanne ; mais enfin elle retourna au château : elle montait les degrés du perron quand elle aperçut son cousin.

– Eh bien ! je croyais être la première levée s’écria la jeune fille. Comment as-tu fait pour sortir avant moi ? As-tu donc passé par le trou de la serrure ?

Alfred n’était pas d’humeur à répondre à une question ; il frôla Hélène d’une façon peu courtoise, s’élança dans la maison, gravit quatre à quatre le grand escalier et s’enferma dans sa chambre.

Mais ce lieu n’était pas fait pour lui rendre la paix ; partout où il allait, il portait avec lui le poids de son terrible secret.

Les heures passèrent ; il entendit la cloche qui annonçait la prière en famille et, pour la première fois de sa vie peut-être, il resta sourd à son appel. Comment pourrait-il s’agenouiller et prier quand il était résolu à persévérer dans son péché ?

Comment demander la grâce, quand il n’avait pas le désir de l’obtenir ? Alfred savait que de semblables prières ne seraient qu’une moquerie ; et, cependant, comment pourrait-il vivre sans la prière ?

Quelques instants après, il entendit une autre cloche ; des amis étaient arrivés et c’était l’appel au déjeuner. Il savait que son absence serait remarquée et cependant, il ne pouvait trouver assez de courage pour affronter les regards de toute la famille.

Pendant qu’il hésitait sur ce qu’il devait faire, un petit coup fut frappé à sa porte, et la voix de sa sœur se fit entendre.

– Mon cher Alfred, disait Ruth, ne vas-tu pas descendre déjeuner ? M. Allaire est venu avec ses sœurs pour convenir de bien des choses pour demain. Tu me manques beaucoup ; descends vite, je t’en prie, et viens m’aider à recevoir nos hôtes.

– Je viens, dit laconiquement son frère.

Un éclat de rire général se faisait entendre dans la salle à manger, au moment où il mettait la main sur la poignée de la porte, et Hélène disait avec sa gaieté habituelle :

– Je suis sûre qu’il a vu un revenant.

– Mais le voici ! s’écria Georges Allaire qui, en fait de gaieté, ne le cédait en rien à Hélène.

– Eh bien, maître Alfred ! s’écria la jeune fille, pendant que son cousin échangeait des salutations avec son père et ses amis, on croyait que tu ne ferais jamais ton apparition, et pourtant je suis certaine que tu étais levé d’assez bonne heure.

Le pauvre garçon aurait bien voulu se glisser entre son père et sa sœur, mais Hélène en avait décidé autrement, et il ne put éviter d’accepter auprès d’elle la chaise qu’elle lui avait réservée.

– Maintenant, nous mourons tous de curiosité, surtout Sophie, d’apprendre ce que tu as vu dans la chambre aux lambris, continua la maligne jeune fille en attachant ses yeux noirs et perçants sur Alfred.

Ruth, qui avait deviné le malaise de son frère, quoiqu’elle n’en connût pas la cause, vint à son secours en proposant de différer toutes les questions jusqu’à ce qu’il ait déjeuné.

– Déjeuner ! qui est-ce qui peut parler d’une chose aussi vulgaire, aussi terre à terre, quand il y a un revenant véritable sur le tapis ! Alfred a vu quelque chose, j’en suis certaine.

– Que veux-tu dire ? demanda Alfred, en prenant la ferme résolution de faire bonne contenance aussi longtemps qu’il le pourrait.

– N’est-ce pas une conduite extraordinaire pour un jeune homme, que de sortir de la maison par une fenêtre du premier étage, au lieu de faire usage de la porte ? dit Hélène.

– Qui t’a dit cela ? demanda Alfred.

– C’était une énigme pour moi de savoir comment tu avais pu sortir de la maison sans ôter les verrous, jusqu’à ce que j’aie vu les rosiers qui ont le malheur d’être palissadés sous ta fenêtre.

Le treillage arraché, les jeunes branches cassées et les pauvres roses effeuillées disent assez clairement qu’on s’en est servi comme d’une échelle, quoiqu’elle ait dû être piquante.

Il se fit un profond silence autour de la table quand Hélène cessa de parler, et tous les yeux se tournèrent vers le pauvre garçon ; mais celui-ci ne regarda que son assiette et ne put articuler un seul mot.

– Vraiment, Alfred, dit Sophie, jeune fille aux longs cheveux blonds et aux manières un peu affectées, nous attendons de toi un récit émouvant de tes aventures dans la chambre aux revenants.

– Qu’as-tu donc vu ? demanda Georges.

– Ou entendu ? ajouta sa sœur Cornélie.

– Dis seulement si c’est un fantôme, demanda avec insistance Hélène, en mettant la main sur le bras d’Alfred et en se penchant pour le regarder en face.

La patience du jeune garçon était à bout. Secouant alors la main de sa cousine avec une brusquerie qui ne lui était pas habituelle, il se leva de table en murmurant entre ses dents :

– Il n’y a que les imbéciles qui parlent de fantômes !

M. Malrec parut grave, Ruth troublée, et la contrariété colora d’une vive rougeur les joues d’Hélène. En un instant la gaieté générale se changea en une contrainte pénible ; personne ne trouvait plus rien à dire.

Enfin, pour faire diversion, Édouard Liel parla de tirer à l’arc, et les convives se levèrent de table. Tous quittèrent la salle, excepté Malrec et ses enfants.

Ruth voyait bien que son père était mécontent de l’attitude d’Alfred, et elle le suppliait du regard de ne pas augmenter son irritation par des reproches, car il était évident que le jeune garçon n’était pas en état de supporter même une observation.

– C’est à toi que je le laisse, dit M. Malrec en réponse à sa muette prière, et il s’éloigna, aussi étonné que mécontent de l’inexplicable mauvaise humeur de son fils.

Ruth rangea lentement les fruits et le vin, afin de donner à Alfred, qui feignait de regarder par la fenêtre, le temps de rentrer en lui-même et de se remettre. Enfin, elle lui dit :

– Tu n’as rien mangé, Alfred.

– Je n’ai pas faim, répondit-il froidement.

– Je pense, je crains… es-tu souffrant ?

– Qu’est-ce qui te fait croire ça ?

– C’est que tout à l’heure tu n’étais pas toi-même. Elle mit doucement la main sur celle de son frère. Peut-être n’en avais-tu pas l’intention, mais tu as fait de la peine à Hélène.

– C’est bien sa faute, murmura Alfred ; je n’ai jamais vu une langue aussi mordante.

– Son caractère est vif et gai, tu sais, mais elle n’a jamais la volonté de vexer personne, et ces jours-ci, je voudrais te voir, ainsi qu’elle, et vous tous, si heureux.

Alfred jeta un regard rapide sur sa sœur et vit qu’elle avait les yeux remplis de larmes.

– N’es-tu pas heureuse ? s’écria-t-il.

– Comment pourrais-je l’être, quand je vois que mon frère a un chagrin qu’il ne m’a pas confié ?

Le cœur d’Alfred s’attendrit.

– Ne t’inquiète pas de moi, ne pense pas à moi, dit-il ; je ne veux pas attrister tes pensées comme j’ai écrasé tes fleurs. J’ai mal à la tête, et il passa la main sur son front.

L’excuse ne manquait pas de vérité, quoique le cœur du pauvre garçon fût plus malade encore que sa tête.

– L’air ne te ferait-il pas du bien ? dit Ruth en le regardant avec inquiétude.

– Je ne puis aller avec tout le monde ; on est trop bruyant.

– Veux-tu faire tranquillement avec moi un tour de jardin ?

– Comme tu voudras… tout ce que tu voudras, répondit Alfred, et il ajouta avec un soupir : demain, je ne t’aurai plus.

Et le frère et la sœur se dirigèrent ensemble vers le jardin. Ruth espérait qu’une conversation intime amènerait Alfred à décharger son cœur de ce poids mystérieux qui l’oppressait.

6. Face à face

Ruth et Alfred marchèrent quelques minutes en silence ; elle espérait qu’il entamerait la conversation, et lui ne savait que dire.

C’était la première fois qu’il lui cachait un secret, et si elle était peinée de son silence, il en souffrait bien plus encore. La jeune fille fit deux ou trois tentatives infructueuses pour lier conversation.

Ses remarques sur des choses indifférentes n’obtinrent pas de réponse et elle commençait à trouver intolérable cette contrainte lorsque, au détour d’une allée du bosquet, Alfred tressaillit si brusquement que sa sœur, dont le bras était appuyé sur le sien, en fut tout émue, et elle s’écria avec frayeur :

– Qu’y a-t-il donc ?

– Il bêche au pied du cyprès ! répondit Alfred.

Le ton, plutôt que le sens de cette exclamation, fit porter à la jeune fille étonnée ses regards dans la même direction que ceux de son frère, et elle ne comprit pas en quoi la vue si familière de Joseph, le jardinier, courbé sur sa bêche, était de nature à causer tant de surprise et d’appréhension.

Alfred ne put contenir son agitation nerveuse et il se dirigea vivement vers le jardinier.

– Pourquoi bêchez-vous aujourd’hui, s’écria-t-il, quand vous devriez être à cueillir des fleurs pour décorer le château ?

– Mademoiselle Hélène a dit qu’elle et ses amies s’en chargeaient, répliqua Joseph.

– Eh bien ! alors, il faut faire l’arc de triomphe !

– Mais, Monsieur Alfred, ce sont les enfants de l’école qui…

– Je me moque des enfants de l’école, reprit Alfred, est-ce que c’est à eux qu’on doit laisser ce soin ? Laissez là votre bêche et allez-vous-en aider aux préparatifs. Aujourd’hui on ne doit pas travailler comme un jour ordinaire.

Joseph appuya sa bêche contre l’arbre et s’éloigna en s’étonnant de l’étrange changement survenu dans les manières du jeune homme qui avait toujours un mot affectueux ou un sourire bienveillant pour le vieux et fidèle serviteur de son père.

En se retournant, Alfred rencontra le regard inquiet et observateur de sa sœur ; une pensée horrible s’était présentée à son esprit : Alfred n’éprouvait-il pas quelque désordre au cerveau ?

– Pourquoi me regardes-tu ainsi ? dit-il avec impatience.

– Je ne puis m’empêcher d’être inquiète, je…

– Ah ! voilà Édouard à la recherche de sa fiancée, je te laisse à ses soins, dit Alfred, il est de meilleure compagnie que moi et, retournant brusquement au château, il quitta sa sœur.

« Non, je ne puis le laisser là, c’est impossible, murmura Alfred ; je ne puis m’exposer à avoir un accès de terreur chaque fois que je verrai le jardinier bêcher dans le jardin. Mais que ferai-je de ce fatal parchemin ?

Si le feu ne veut pas le brûler, que la terre ne veuille pas le dérober aux regards, comment pourrai-je cacher ce secret assez sûrement pour me délivrer de la crainte intolérable de le voir découvrir ? Je vais le déterrer aussitôt que l’obscurité me le permettra, et je le porterai dans le ruisseau profond et rapide qui passe au bout du champ, j’y attacherai une lourde pierre et il sera pour toujours enseveli au fond de l’eau.

Oh ! quand la nuit viendra-t-elle donc ? Je n’aurai aucun repos jusqu’à ce qu’il soit englouti sous les eaux ! Je ne vais pas attendre que la maison soit fermée, je m’échapperai après le dîner, vingt minutes me suffiront et une aussi courte absence ne sera pas remarquée.

D’ici là je vais tâcher de détourner les soupçons en reprenant ma gaieté ordinaire. Il ne faut plus qu’on me trouve étrange. Il me faut renoncer à la franchise pour me couvrir du masque de la fraude !

Voilà le joug que je me suis imposé pour toute ma vie ! Oh ! quelle terrible chose c’est que de s’égarer hors du chemin de la vérité ! »

Comme Alfred entrait dans le vestibule, il rencontra son père, qui lui proposa de rejoindre leurs amis. Ils se dirigèrent vers le lieu où les jeunes filles, Georges et Édouard étaient réunis en face d’un but sur lequel ils s’amusaient à tirer.

Alfred commença alors à exécuter le plan qu’il avait dressé, de dissiper par une feinte gaieté les soupçons qu’avait excités l’étrangeté de ses manières.

Nul, parmi ses joyeux amis, ne fut d’une gaieté plus bruyante que lui. Il plaisanta, siffla, chanta, se joignit à tous les amusements, et personne ne riait plus haut que lui quand sa flèche s’éloignait du but, ce qui arrivait souvent, car il ne se sentait pas la main sûre.

Il faisait des efforts désespérés, non seulement pour abuser les autres, mais aussi pour noyer dans une sorte de délire la souffrance morale qu’il éprouvait au-dedans.

Il ne voulait pas se donner le temps de penser ; il voulait s’étourdir à force d’amusement. Misérable ressource de chercher ainsi à se fuir soi-même.

Ainsi se passa la veille du mariage jusqu’à l’heure du dîner.

L’après-midi ayant été pluvieux, on avait dû renoncer aux plaisirs du dehors pour ceux de l’intérieur et Alfred s’était fait remarquer par son entrain et par l’activité avec laquelle il s’était occupé à décorer les salons.

Cependant le cœur de Ruth n’était pas en repos, elle suspectait la gaieté de son frère de n’être qu’apparente, et ses plaisanteries et son hilarité bruyante de n’être pas les indices d’un esprit serein et d’une âme en paix.

Malgré la présence de son fiancé à ses côtés, la jeune fille était inquiète. Pendant le dîner, elle remarqua avec anxiété qu’Alfred, dont la boisson habituelle était l’eau, remplissait fréquemment son verre de vin et le portait avec une gaieté affectée à la santé des fiancés.

À cause de cela, Ruth donna, plus tôt qu’elle ne l’aurait fait, le signal de quitter la table, et les messieurs suivirent immédiatement les dames au salon ; Alfred guettait l’occasion de s’éclipser ; l’arrivée et le déballage de la caisse contenant la toilette de noces lui parurent favorables.

Pendant que l’attention générale était concentrée sur l’élégante robe nuptiale, il se glissa sans bruit hors du salon, et crut n’avoir pas été aperçu.

Mais il comptait sans deux yeux noirs qui surveillaient tous ses mouvements ; dans l’esprit d’Hélène, la curiosité était aussi vigilante qu’un chien à la piste du gibier.

7. L’eau

Alfred s’inquiétait peu du vent violent, de la pluie battante et du sourd grondement du tonnerre ; il était plutôt satisfait que de gros nuages noirs viennent obscurcir le crépuscule.

En quelques minutes, Alfred fut au pied du cyprès. Il s’était, cette fois, muni d’un grand couteau et, sans difficultés, il retira de la petite fosse où il l’avait enterré, le testament du vieillard.

Il se releva avec un profond soupir et se dirigea vers la petite porte du jardin. Ainsi qu’il devait s’y attendre à cette heure, elle était fermée à clef. Il escalada le mur sans trop savoir comment, se meurtrit les mains, mais ne s’en aperçut pas.

Le champ était devant lui ; il traversa l’herbe chargée de pluie qui lui arrivait jusqu’aux genoux. Une fois, il crut entendre un bruit de pas ; il s’arrêta et prêta l’oreille, mais il ne saisit que le clapotement de l’eau et le hurlement du vent.

« Je deviens nerveux comme une petite fille, se dit-il ; moi qui étais si fier de mon courage ! »

Alfred était maintenant au bord de la rivière rapide et sombre il pouvait à peine voir l’eau qui coulait entre deux rives marécageuses, courbant les joncs et tournoyant autour des branches d’un saule.

Il chercha une pierre assez grosse, mais ce n’était pas facile à trouver dans cette obscurité ; enfin, il y parvint et mit la main sur une pierre plate qui lui parut tout à fait convenable.

Alfred, les doigts tremblants, l’entoura d’une branche flexible pour remplacer la corde qui lui manquait puis, avec des brins de jonc, il y fixa le rouleau et se prépara à lancer le tout dans l’eau – mais il lui sembla que son bras était arrêté par une force intérieure.

« Que vais-je faire ? Ce ruisseau dérobera le parchemin à tout œil humain, c’est vrai, mais l’œil de Dieu le verra toujours, quelle que puisse être la profondeur des eaux. Je le sens fixé sur moi, cet œil perçant.

Je n’ai pas eu un moment de paix depuis que j’ai conçu le projet qui devait attirer sur moi la colère de Dieu. Je sens que je ne la retrouverai jamais, cette paix précieuse. Il est temps encore de porter ce fatal papier à mon père, de faire ce que ma conscience m’ordonne et de m’en remettre à Dieu pour le reste ».

Mais il se sentit pris de vertige. Satan lui fit entrevoir par la pensée toutes les jouissances que la perte de la fortune détruirait aussitôt : son père réduit jusqu’à la fin de sa vie à quelque fastidieux labeur dans un bureau, sa sœur dont la jeunesse allait se flétrir dans les regrets et les chagrins ; lui-même , devoir renoncer à tous ses projets d’avenir, abandonner les études qu’il aimait pour se voir peut-être dans la pénible nécessité de se livrer à un travail manuel.

Il se vit chassé de cette délicieuse demeure où il avait été si heureux ; il sentit alors de quel prix étaient pour lui tous ces trésors auxquels il ne se croyait pas autant attaché.

C’en était trop et, sans plus de réflexions, il lança avec force dans la rivière ce qu’il tenait à la main. Mais la secousse avait brisé et déplacé un des liens et le parchemin tomba à quelques pieds de l’endroit où la pierre disparut en faisant rejaillir l’eau.

Ce fut avec horreur qu’il aperçut vaguement le rouleau blanc sur les herbes qui empêchaient le courant de l’emporter. Tant de soins avaient été inutiles ; il ne coulerait pas !

– Ah ! s’écria-t-il avec désespoir, il ne faut pas le laisser-là, où il serait découvert par quelque passant.

Il descendit au bord de l’eau et s’avança parmi les roseaux; son bras arrivait presque jusqu’au parchemin.

Il hésitait à s’aventurer plus loin, mais une branche de saule qui s’étendait au-dessus de sa tête lui parut devoir être un auxiliaire précieux ; il s’en saisit et s’enhardit à faire un pas de plus, puis il se courba et mit la main sur le fatal rouleau ; mais à peine ses doigts s’étaient-ils refermés que la branche, cédant sous le poids de son corps, se détacha du tronc et que le pauvre Alfred tomba dans la rivière.

Ce fut un moment terrible : il ne savait pas nager ! La nuit était sombre, l’eau profonde ; il se sentit couler et en se débattant il entendit au-dessus de sa tête le bouillonnement des eaux, puis il crut revoir la chambre aux lambris de chêne, le testament avec ses caractères étranges et son sceau rouge comme du sang.

Il sentait avec horreur qu’il avait péché, que la main de la mort, étendue sur lui, allait l’arrêter sur la pente du mal. Cette agonie morale rendit encore plus affreuse sa lutte contre la mort ; puis le malheureux enfant perdit tout sentiment, et resta couché dans les roseaux que l’eau recouvrait.

8. La poursuite

– Georges ! Georges ! dit à voix basse Hélène.

Le jeune homme leva les yeux et rencontra le regard animé et expressif de la jeune fille.

– Le moment est arrivé ! Il vient de quitter la maison. Suivez-le et voyez où il va.

– Comment ! Il est sorti ? par un temps pareil ? mais la pluie tombe à torrents.

– Chut ! est-ce que vous êtes homme à vous laisser arrêter par le temps ?

– Pas plus qu’un canard ne craint l’eau, dit le jeune homme ; ce ne sera pas la première fois que je serai mouillé.

Mais comment aurais-je pu deviner que ce n’était pas pour aller tranquillement dans sa chambre que ce gaillard-là quittait le salon !

– Il y a un instant, vous dis-je, qu’il est sorti de la maison, et il a pris à gauche comme pour aller dans le jardin. Ne perdez pas de temps, ou vous le manquerez. Éclipsez-vous sans bruit, et laissez ceux que cela amuse s’occuper de la toilette de Ruth.

Soumis aux ordres de la jeune fille, Georges sortit malgré la pluie qui lui fouettait le visage et marcha quelques instants vers la gauche ; puis il s’arrêta et se demanda s’il pouvait espérer autre chose que d’être trempé jusqu’aux os. Mais, en ce moment, il entendit le bruit de quelqu’un qui escaladait le mur.

« Ah ! se dit gaiement Georges, voilà le renard qui passe dans le champ ! suivons-le ». Et il se dirigea vers le mur.

Mais avant qu’il l’ait franchi, Alfred avait gagné du terrain, et quand Georges se trouva dans le champ, il n’y découvrit personne.

« Il y a une barrière de ce côté, se dit le jeune homme qui connaissait à fond tous les alentours, il aura pris cette direction ; faisons de même ».

Un bruit de branches cassées parvint alors à son oreille. « Bon ! il paraît que c’est à la rivière qu’il veut aller. Pour qu’il ne m’entende pas, je vais faire le tour par la barrière, et je pourrai le rejoindre sans qu’il s’en doute ».

Pendant qu’Alfred était à la recherche de la pierre, Georges passait la barrière et s’avançait avec précaution le long de la haie ; il entendit la chute de la pierre et distingua Alfred penché au bord de l’eau, mais sans pouvoir deviner ce qu’il faisait.

« Que peut-il chercher là ? s’il s’avance ainsi, il est bien sûr qu’il va tomber ! » Et il n’avait pas achevé d’extérioriser sa pensée que sa prédiction s’était réalisée.

Georges était non seulement un homme robuste, mais un courageux et habile nageur.

S’attendant à voir son ami remonter à la surface, il prit le temps d’ôter son habit et ses chaussures, puis, ne voyant rien reparaître, il se mit en devoir de plonger à l’endroit où il l’avait vu couler ; mais le courant l’ayant déjà entraîné, ce ne fut qu’un peu plus loin que le sauveteur retrouva le jeune noyé.

L’ayant saisi par les cheveux, il le ramena rapidement vers la rive et l’y déposa le visage tourné vers la terre, afin que l’eau puisse s’écouler facilement de son nez et de sa bouche.

« Voilà une aventure qui pouvait devenir fatale et qui est au moins étrange, se dit Georges. Il faut que je le porte sans retard au château, où un bon lit chaud et quelques soins préviendront des suites fâcheuses.

Demain, tout sera réparé ; mais que tient-il donc dans sa main ? Qu’est-ce que ce long rouleau ? C’était donc cela qu’il tenait tant à repêcher. Ces mystères n’auront-ils donc pas de fin ?

Ce rouleau doit être précieux, puisqu’il a exposé sa vie pour rentrer en sa possession. Il ne faut pas qu’il se perde ». Et Georges le dégagea des doigts crispés d’Alfred et le plaça solidement dans son propre gilet.

Il s’était chargé de son fardeau et dirigé aussi rapidement que possible vers la principale entrée du manoir ; c’était un peu plus long, mais la route était beaucoup plus aisée et il n’y avait pas de mur à franchir.

Pendant qu’il parcourait à grands pas la distance, Georges repassait dans son esprit tout ce qui venait d’avoir lieu et le récit qu’il avait à en faire.

« Je ne puis m’empêcher de croire, se dit-il, que tout le secret, quel qu’il puisse être, est renfermé dans ce rouleau. Dois-je le donner à Hélène ? mais elle n’y a aucun droit et je ne puis juger des inconvénients qu’il y aurait à ce qu’elle en ait connaissance.

Une indiscrétion a quelquefois des conséquences bien fâcheuses. L’examinerai-je moi-même, afin de juger ce que je dois faire ? Mais ce ne serait pas agir loyalement ; cela ne m’appartient pas, et je n’ai aucun droit de le lire. Je n’en vais pas parler.

Si le pauvre garçon se rétablit, comme je l’espère, je lui rendrai son rouleau sans l’avoir ouvert ; s’il meurt, je le remettrai à son père ».

En prenant cette résolution, Georges était arrivé au manoir ; il ouvrit la porte du vestibule et d’une voix de stentor appela toute la maison à son secours.

On peut se figurer la scène qui eut lieu alors, la surprise et l’alarme se répandirent dans le château, quand on apprit que Georges venait de rapporter sans connaissance et presque sans vie le fils unique du châtelain.

L’anxiété, la curiosité, l’étonnement se peignirent sur tous les visages. Il y avait des allées et venues, on entendait agiter vivement des sonnettes ; les uns demandaient des flanelles et de l’eau chaude, les autres de l’eau-de-vie.

Un cheval fut vite sellé et Édouard s’élança à la recherche du médecin. M. Malrec avait lui-même porté son fils dans sa chambre, où il avait été déshabillé, couché et frictionné avec des flanelles chaudes.

Tous les soins possibles pour rétablir la respiration et la circulation du sang furent pris sans relâche par le père et la sœur désolés.

Cependant, les personnes qui n’étaient pas admises dans la chambre du malade entouraient Georges et l’accablaient de questions. Comment avait-il découvert la trace d’Alfred ?

Pourquoi celui-ci était-il allé à la rivière ? Comment était-il tombé à l’eau ? Georges satisfit à quelques-unes de ces questions et laissa les autres sans réponse.

9. Conjectures

– C’est pour moi, disait Sophie, un mystère inexplicable que ce qui a pu pousser Alfred à nous quitter pour s’en aller errer sous la pluie, et finir par se jeter à l’eau.

– Sa conduite a été incompréhensible pendant toute la journée, répondit Hélène : son air égaré quand je l’ai rencontré le matin, son retard au déjeuner, sa mauvaise humeur, son impolitesse, lui qui est la courtoisie en personne avec les dames.

– Mais il a paru très animé pendant tout l’après-midi.

– Cette animation n’était pas naturelle ; elle était étrange et forcée.

– Le docteur l’a-t-il vu ? demanda Georges en rentrant au salon.

– Oui, le docteur est là depuis quelque temps déjà, mais je ne sais pas encore ce qu’il a dit. Quelle triste affaire ! et la veille du mariage ! Je présume qu’il sera différé, dit Sophie.

– Oh ! je ne pense pas, répliqua Georges ; un garçon ne meurt pas pour avoir été mouillé.

– Mais il a été si longtemps à revenir ; et puis, dit Sophie en baissant la voix et en se touchant le front, il semble qu’il y a quelque désordre ici.

– Je crois que Ruth a aussi cette crainte, car elle fait pitié, dit Hélène.

– Et elle était si heureuse, dit en soupirant Sophie.

– Voyons, Georges, je veux savoir tout ce que vous avez vu depuis le commencement jusqu’à la fin, dit Hélène.

Vous avez dit que vous l’aviez d’abord entendu passer par-dessus le mur ; qu’est-ce qu’il était allé faire dans le jardin ?

Georges se borna à témoigner par un mouvement d’épaules qu’il n’en savait rien.

– Et puis, il est allé dans le champ, a traversé la haie et est allé droit à la rivière.

– Croyez-vous que le pauvre garçon eût l’intention de s’y jeter ?

– Non, je ne le pense pas, répliqua le jeune homme.

– Mais alors, pourquoi aller à la rivière? Il n’y a aucun moyen de la traverser.

Georges le savait bien.

– Il ne pouvait pêcher dans l’obscurité ; l’idée du bain est inadmissible. Voulait-il prendre quelque chose dans la rivière ?

– Vous ferez bien mieux de le lui demander, quand il sera en état de vous répondre, dit Georges, plus déterminé que jamais à ne rien lui laisser savoir au sujet du rouleau.

– Ah ! voilà que le docteur est reparti ! s’écria Hélène en entendant une voiture ; comme j’aurais voulu lui parler !

– Ruth va nous donner des nouvelles, reprit Sophie en voyant entrer la jeune fille.

– Dieu soit béni ! dit Ruth ; il est tout à fait revenu à la vie.

– À-t-il dit quelque chose depuis qu’il a repris connaissance ? Semble-t-il avoir conscience de tout ce qui s’est passé ?

– Je ne sais trop, dit Ruth ; il jette des regards inquiets autour de lui comme s’il cherchait quelque objet.

À chaque instant, il s’écrie : « Où est-il ? » comme s’il avait perdu ce qu’il a de plus précieux. Le docteur dit qu’il lui faut beaucoup de calme, mais il est extrêmement impatient de se lever.

– Il ne se rétablira pas tant que cette agitation subsistera, dit Hélène.

– Quoique mon père ne le quitte pas, je ne puis rester plus longtemps loin de lui, dit Ruth, et elle sortit du salon.

Georges la suivit dans le vestibule et ferma la porte derrière lui.

– Ruth ! un mot s’il vous plaît, dit-il au moment où elle mettait le pied sur la première marche de l’escalier.

Quand j’ai retiré de l’eau votre frère, il tenait à la main un rouleau que voici, et ce n’est qu’avec peine que je le lui ai ôté. C’est probablement cela qui cause son inquiétude. Je n’ai pas besoin de vous dire, ajouta-t-il, que je n’en ai pas lu un seul mot.

– Oh ! Georges, vous nous avez rendu aujourd’hui un service que nous ne pourrons jamais reconnaître, non, jamais.

Georges se sentit embarrassé d’être remercié pour une chose aussi simple et aussi naturelle que d’avoir sauvé un enfant qui se noyait.

Sous prétexte de voir si sa voiture était prête, il se hâta de se soustraire à ces témoignages de gratitude, et Ruth courut bien vite dans la chambre de son frère.

Quand elle y entra, le rouleau à la main, son père vint au-devant d’elle en lui faisant signe de ne pas faire de bruit.

– Il dort, dit-il, il faut éviter tout ce qui peut l’agiter.

– Père, dit-elle, tu dois tout savoir ; c’est à toi de juger ce qu’on doit faire. Georges vient de me remettre un rouleau qu’il a ôté de la main d’Alfred, lorsqu’il l’a retiré de l’eau.

C’est peut-être une chose importante, et cela a sans doute quelque rapport avec cet état qui nous inquiète tant.

Le père prit le rouleau.

– Comme je serais heureux, dit-il, de découvrir une cause qui m’explique la conduite étrange de mon pauvre enfant !

– Regarderas-tu ce que c’est, papa ?

M. Malrec resta quelques instants plongé dans ses réflexions avant de répondre.

– Je pense qu’il vaut mieux ne pas le faire. Alfred se tranquillisera peut-être plus vite en sachant que personne ne connaît son secret.

– Eh bien, alors, que veux-tu que nous fassions ?

– Nous allons placer ce rouleau à sa portée, et si c’est là ce qui lui cause tant d’inquiétude, cette vue ne pourra lui être que salutaire. Puisque tu es là, je vais descendre un instant pour dire adieu à nos hôtes.

J’ai un ferme espoir que nous sommes sortis de nos plus grandes épreuves, et je serais bien aise que la maison soit parfaitement silencieuse.

M. Malrec quitta la chambre et Ruth s’approcha du lit ; elle y déposa le mystérieux rouleau et considéra affectueusement le cher malade endormi. Elle se mit à genoux près du lit et pria longtemps avec ferveur pour ce frère chéri.

Ruth s’était approchée du trône de la grâce avec la même confiance qu’elle avait en abordant, un instant auparavant, son père terrestre. Le calme et la paix remplirent le cœur de la jeune fille. En se relevant, sûre que ce nuage étrange et mystérieux allait se dissiper, elle s’aperçut que son frère avait les yeux ouverts et les fixait avec affection sur elle.

– Tu priais pour moi, murmura-t-il, et un profond soupir suivit ses paroles.

– Et Dieu a déjà exaucé ma prière, répliqua-t-elle, heureuse de le voir beaucoup plus tranquille.

À ce moment, le regard d’Alfred tomba sur le rouleau placé auprès de lui. Il le saisit avec ardeur en poussant un cri de surprise.

– Comment cela est-il venu ici ? s’écria-t-il.

– Je l’y ai mis, répondit Ruth.

– Toi ! toi ! et l’as-tu lu ? demanda-t-il avec inquiétude en s’asseyant presque dans son lit.

– Non ; personne ne l’a lu, dit Ruth.

Une expression de soulagement passa sur les traits d’Alfred ; il cacha le parchemin sous son oreiller et demanda à sa sœur où elle l’avait trouvé.

– C’est Georges qui l’a trouvé, mais il ne l’a pas regardé, se hâta-t-elle d’ajouter, car elle voyait renaître les inquiétudes de son frère.

– Tu en es sûre ?

– Parfaitement sûre.

– Mais comment Georges s’est-il trouvé auprès de moi ?

– C’est à peine si je pourrais le dire, répondit-elle ; je crois que c’est la miséricorde de Dieu qui l’a envoyé vers la rivière pour qu’il sauve une vie précieuse.

– C’est vraiment étrange, murmura Alfred.

– Mais il ne faut penser maintenant à rien qui puisse t’inquiéter ou t’agiter. Il faut que tu te tiennes bien tranquille et que tu nous laisses te soigner. Ah ! voilà papa. Comme il va être heureux de te trouver mieux !

Après un moment de silence, Alfred demanda si les Allaire étaient partis.

– Ils viennent de nous quitter, répondit M. Malrec. Sophie et Hélène se sont retirées dans leurs chambres.

– Et Ruth va en faire autant, dit Alfred. Quel tourment je vous ai donné à tous ! Il faut qu’elle aille se reposer et reprendre des forces pour demain ; son jour de noces, ajouta-t-il.

– Oh ! cela ne sera pas demain, si tu es malade, dit Ruth.

– Quoi ! différer votre bonheur pour moi ! Je serai tout à fait bien demain, dit-il en s’asseyant. Je suis seulement très fatigué. Je serai présent au mariage, ou si je ne le puis pas, Georges prendra ma place.

M. Malrec vit que son fils parlait sincèrement, et il promit volontiers que si Alfred n’était pas plus malade le lendemain matin, on ne changerait rien aux arrangements convenus.

Il dit à Ruth d’aller se reposer, lui donna sa bénédiction paternelle, mais voulut passer lui-même le reste de la nuit dans la chambre de son fils. Ce fut en vain qu’Alfred tenta de le faire changer de détermination.

10. Décision

– Ainsi tout va se passer comme cela avait été arrangé hier ? dit Sophie à Hélène le lendemain matin.

– Oui, nous allons avoir les rubans, les fleurs, le bouquet, les réjouissances, etc., répliqua Hélène ; je viens d’envoyer un billet à Amélie pour qu’elle et sa sœur soient ici à dix heures. Tu sais que c’est leur frère qui va remplacer Alfred.

– Le docteur est-il venu ?

– Oh ! il était là avant sept heures ! Il a trouvé que la fièvre était presque passée ; il ne veut cependant pas que son patient se lève, et défend encore tout ce qui pourrait l’agiter. Il est clair qu’il n’est plus guère malade.

L’heure avançait ; tout le village était réuni devant le château pour voir passer la mariée et les enfants chantaient en jonchant de fleurs le sentier qu’elle allait parcourir.

Alfred était seul dans sa chambre ; il écoutait et pensait. Le soleil frappait sur les vitres colorées de la fenêtre et répandait les plus riches teintes sur les murs lambrissés de chêne. Que de réflexions il faisait dans le silence de cette chambre !

Les paroles de sa sœur retentissaient encore à ses oreilles ; la miséricorde de Dieu était évidente pour lui dans les événements de cette nuit. N’était-ce pas grâce à cette miséricorde qu’il était en vie ?

D’où venait qu’au lieu de ce cortège nuptial, ce ne soit pas son convoi funèbre qui sorte du manoir, ou même que son corps ne fût pas resté caché dans les eaux ? D’où venait que la blanche parure de sa sœur n’ait pas été remplacée par des vêtements de deuil ? N’était-ce pas de la miséricorde de Dieu ? – de ce Dieu dont il avait enfreint les commandements ?

N’avait-il pas été arraché par miracle, lui semblait-il, au sort qu’il avait si bien mérité ? Et si son corps avait péri dans cette sombre rivière, où serait maintenant son âme ?

Quelles pensées troublantes ! Il aurait été enlevé avec son péché sur la conscience, appelé à rendre compte de sa vie sans avoir le temps de se repentir, le temps de prier !

Il crut se réveiller d’un affreux cauchemar ; mais il savait que son péché était une réalité ; il sentait bien qu’il n’était pas dans le chemin du Seigneur. Mais quelle alternative avait-il ? Son âme reculait toujours devant ce devoir auquel il avait manqué, devant le douloureux sacrifice de tout ce que sa famille possédait.

Le parchemin était là, sous son oreiller, ce parchemin qu’il avait vainement tenté de détruire par le feu, par la terre, par l’eau ! Le pauvre enfant répandit son âme en prières ardentes devant Dieu.

Sa propre force n’avait été que faiblesse ; l’honneur dont il était fier s’était brisé comme un roseau sous le poids de la tentation.

Alfred n’osait plus compter sur ses résolutions : sa force lui avait manqué quand elle avait été mise à l’épreuve. Il y avait un effort à faire, qu’il fallait faire ; mais il était indispensable d’être soutenu dans ce terrible combat par une force plus grande que la sienne.

Alfred entendit le pas de son père, puis la porte s’ouvrit doucement ; le cœur lui battit comme si, au lieu de voir le plus tendre des pères, il allait se trouver en face d’un messager de mort.

« Maintenant ou jamais ! » pensa Alfred ; il sentait que s’il différait encore, il ne retrouverait jamais le courage d’accomplir son sacrifice.

Il tira le testament de dessous son oreiller, et couvert de la tête aux pieds d’une sueur froide, il le présenta à son père en disant d’une voix à peine intelligible :

– J’ai trouvé ceci mardi dans une cachette de cette chambre. J’ai en vain essayé de le cacher ; maintenant, tu jugeras de ce qui doit être fait.

M. Malrec prit le parchemin avec anxiété, car à la pâleur de son fils, il jugeait que cet effort lui coûtait horriblement. Sans hésiter, ni montrer de faiblesse, il le déroula, regarda d’abord la signature, puis la date.

Alfred, les yeux fixés sur son père, épiait un mouvement de surprise, un pli du front, une contraction des lèvres qui eût trahi la subite impression produite sur son esprit ; mais la figure de M. Malrec n’exprima pas la plus légère émotion.

Il releva avec calme les yeux, et rencontra le regard anxieux et interrogateur de son fils.

– Ceci, dit-il, est bien un testament de mon oncle, mais non pas son dernier testament. Celui par lequel j’ai été fait son héritier est d’une date postérieure de dix ans.

– Ainsi celui-ci…

– Est parfaitement nul.

Alfred pouvait à peine croire ces paroles, tant était soudaine la transition du souci accablant à la délivrance la plus inattendue.

– Ah ! si je t’avais montré cela tout de suite ! dit-il en sanglotant.

– Tu aurais su sur-le-champ que ce parchemin n’a aucune valeur.

– Oh ! s’écria Alfred avec véhémence, quel abîme de souffrances m’aurait été épargné !

Ruth, entrant dans la chambre, entendit cette exclamation. Son regard étonné adressa à Alfred une question à laquelle il se hâta de répondre.

– Oui, Ruth, tout ce que j’ai souffert, tout ce que je vous ai fait souffrir à tous est venu de ce que je me suis détourné du Seigneur et que je n’ai pas eu le courage de regarder mon devoir en face.

Jamais je n’oublierai cette leçon, qui restera gravée dans mon cœur.

TRADUCTION DE FEUILLETS (86)

« Ils persévéraient dans la doctrine et la communion des apôtres » Actes 2. 42.

RESTER ATTACHÉ À L’ENSEIGNEMENT DE LA BIBLE ELLE-MÊME

Toute personne qui a accepté par la foi le Seigneur Jésus comme son Sauveur personnel ne peut pas avoir de plus grand désir que de Lui plaire et de vivre pour Lui. La vie nouvelle qu’un chrétien reçoit à sa conversion est la vie du Seigneur Jésus Lui-même – elle a le désir naturel de communion et d’accord avec Lui. Mais le nouveau converti trouve bientôt des obstacles dans son chemin. Il a besoin de prendre garde de ne pas trébucher. Le Seigneur a dit autrefois : « Malheur au monde à cause des occasions de chute ! Car il est inévitable qu’il arrive des occasions de chute ; mais malheur à l’homme par qui l’occasion de chute arrive ! » (Mat. 18. 7)

L’une des fautes les plus sérieuses de notre temps est la division et le désaccord entre ceux qui confessent le nom de Christ. Combien de groupements différents il y a dans la chrétienté ! Ils prétendent tous avoir leur autorité de la part de Dieu et de sa Parole, la Bible.

Comment une âme droite, en recherche, peut-elle trouver le droit chemin au milieu de la confusion des opinions ? L’apôtre Jean, qui a vécu pour voir les premiers signes d’apostasie dans la chrétienté, a donné aux croyants le conseil suivant : « Que ce que vous avez entendu dès le commencement demeure en vous » (1 Jean 2. 24). Si vous désirez connaître la vérité, vous devez la voir au début de la foi chrétienne, dans « la doctrine des apôtres ».

Les épîtres de l’apôtre Paul ont particulièrement une importance fondamentale pour la vie terrestre du chrétien, à la fois pour sa vie personnelle et pour sa vie en communion avec d’autres croyants. Une étude des écrits apostoliques montrera bientôt que de nombreuses pratiques de la chrétienté ne sont pas en accord avec la doctrine des apôtres, mais sont le produit de la pensée de l’homme.

D’après The Lord is near août 1986

« L’Éternel dit à Noé : entre dans l’arche ».

« Dieu parla à Noé, disant : sors de l’arche » Genèse 7. 1 ; 8. 15 et 16.

LE TEMPS DANS L’ARCHE

Noé a vécu dans l’arche avec sa famille pendant plus d’un an. Au début, il a plu abondamment pendant 40 jours. Tout fut couvert d’eau tandis que l’arche se mit à flotter. Même si elle était assez stable et avait les mêmes proportions que les cargos modernes, elle devait certainement ressentir des remous.

L’arche flotta sur l’eau recouvrant la terre pendant cinq mois. Puis un vent fort se leva. Le niveau de l’eau baissa et l’arche s’échoua sur le mont Ararat. Mais il fallut encore dix semaines pour que les sommets des montagnes deviennent visibles. Puis encore trois mois s’écoulèrent jusqu’à ce que l’eau soit complètement évacuée. Au cours des 57 jours suivants, le sol sécha. Ce n’est qu’alors que Noé et sa famille ont pu quitter l’arche.

Nous nous demandons : que faisaient-ils dans l’arche pendant tout ce temps ? En plus de leurs devoirs quotidiens, ils attendaient simplement le moment où Dieu dirait à Noé : sortez de l’arche. De nombreux croyants en la Bible ont vécu des expériences similaires. Abraham attendit 25 ans le fils que Dieu lui avait promis. Joseph a attendu plus de 20 ans pour que les rêves que Dieu lui avait donnés deviennent réalité. Caleb a attendu 45 ans pour prendre possession de l’héritage promis.

Le simple fait d’attendre dans une période difficile met notre foi à l’épreuve. Faisons confiance à Dieu, qui ne nous abandonnera pas et nous aidera toujours à temps.

D’après Näher zu Dir octobre 2024

« J’ai de la joie en ta parole, comme un homme qui trouve un grand butin » Psaume 119. 162.

LE CHANGEMENT DE MA VIE

Alex dit : J’avais l’intention de construire ma vie sur la réussite sociale et matérielle. En tant que personne active et talentueuse, je pourrais facilement poursuivre plusieurs projets en même temps. Néanmoins, j’étais insatisfait et malheureux. J’ai essayé de supprimer ce sentiment de vide avec toutes sortes de plaisirs. Mais la réalisation espérée ne s’est pas concrétisée. J’ai pris conscience avec amertume que ma vie avait peu à peu dégénéré en un désastre. La mort me semblait la seule issue.

Alors, j’ai pris la Bible, que je n’avais jamais lue auparavant. J’ai été étonné de voir le Dieu vivant me parler à travers ce livre. J’ai commencé par le récit de la création, et j’ai appris que Dieu aime tout le monde. J’ai pris conscience du sens de la vie, du sort des impies, et la signification de l’œuvre rédemptrice de Jésus-Christ. J’ai compris que seul Dieu pouvait donner un sens et de la profondeur à ma vie. Quand j’ai reconnu que le Fils de Dieu était venu sur terre pour mourir sur la croix pour moi personnellement, je Lui ai donné ma vie. C’est alors que j’ai vécu un changement radical : je me suis libéré de mes passions destructrices, parce que le Seigneur Jésus avait désormais pris la direction de ma vie. J’ai personnellement fait l’expérience : « Jésus-Christ est le Même, hier, et aujourd’hui et éternellement » (Héb. 13. 8).

D’après die gute Saat octobre 2024

« Si vous savez ces choses, vous êtes bienheureux si vous les faites » Jean 13. 17.

NOUS N’AIMONS PAS TON CONSEIL !

Un missionnaire raconte que lorsqu’il voyage en Afrique, il parle souvent avec les habitants des villages. La plupart du temps, ce sont des hommes, surtout des hommes plus âgés, qui s’asseyent ensemble pour discuter des choses « importantes » de la vie. Alors ils perdent leur journée pendant que leurs femmes, leurs sœurs et leurs mères travaillent dans les champs.

Un jour, quelques hommes se sont plaints à lui : Missionnaire, nous avons un problème. Nos femmes ne font pas ce que nous voulons. Il leur a demandé s’ils savaient ce que Dieu avait dit à Adam lorsqu’Il l’a mis hors du paradis. Et il leur a lu : « Maudit est le sol à cause de toi : tu en mangeras en travaillant péniblement tous les jours de ta vie. Et il te fera germer des épines et des ronces, et tu mangeras l’herbe des champs. À la sueur de ton visage tu mangeras du pain » (Gen. 3. 17 à 19).

Le missionnaire leur a expliqué : vous les hommes, vous n’obéissez pas à Dieu parce que vous ne travaillez pas. C’est pourquoi vous ne devez pas être surpris d’avoir ce problème. Commencez à obéir à Dieu – alors Il vous aidera aussi à résoudre votre problème. Les hommes se consultèrent brièvement, puis ils lui dirent : Missionnaire, rentre chez toi. Nous n’aimons pas ton conseil !

Quelle réponse moderne : Nous n’aimons pas votre conseil ! Aujourd’hui encore, de nombreuses personnes, souvent croyantes, connaissent les pensées de Dieu sur le travail et la famille, la sexualité et le mariage, la dignité humaine et la propriété. Mais ils n’en tiennent pas compte, les rejettent, les contredisent – puis s’étonnent que la voie qu’ils empruntent suscite autant de problèmes. Dieu n’a promis sa bénédiction que sur le chemin de l’obéissance – pour chacun personnellement, pour le mariage et la famille, et aussi pour la vie en société.

D’après die gute Saat octobre 2024

« Mais Jonas trouva cela très mauvais… Et l’Éternel dit : fais-tu bien de t’irriter ? » Jonas 4. 1 et 4.

DÉSIRONS-NOUS CONNAÎTRE LE CŒUR DE DIEU ?

L’histoire de Jonas contient une leçon très profonde pour tous ceux qui professent connaître Dieu : Dieu demeure fidèle à Lui-même tandis que nous manquons à Lui obéir. Sa volonté souveraine, c’est que tous les hommes se repentent et viennent à la connaissance de la vérité, qu’ils soient Juifs, Ninivites du temps de Jonas, ou hommes du vingt-et-unième siècle.

Jonas, le prophète au caractère volontaire, avait imaginé qu’il pouvait fuir loin de la présence de l’Éternel en partant à Tarses plutôt qu’à Ninive. Dans le ventre du grand poisson, l’Éternel le ramena dans sa présence.

Cela, toutefois, ne signifiait pas que Jonas ait été maintenant conscient de ce qui était dans le cœur de Dieu. Pour réaliser cela, Dieu dut lui enseigner encore quelques leçons de plus. Le déplaisir du prophète quant aux voies de Dieu n’était rien d’extraordinaire : il ressentait, agissait et parlait comme un vrai Juif. Qu’il est impossible au cœur de la nature humaine de s’élever à la grâce du cœur de Dieu !

L’appel de Dieu : « Fais-tu bien de t’irriter ? » perce la conscience de quiconque prétend le connaître. Un véritable enfant de Dieu ne se satisfait pas de connaître la volonté de Dieu. Il trouve son plaisir à plaire au cœur de son Père.

Dieu, dans sa fidélité, se sert des circonstances pour enseigner à ses enfants ce qui est dans son cœur. Il ne nous est pas dit précisément à quel point Jonas apprit cette leçon, mais ce qui est plus important, c’est de savoir à quel point nous avons appris à connaître le cœur de Dieu.

D’après the Lord is near août 1986

« Un homme avait deux fils ; le plus jeune dit à son père : Père, donne-moi la part du bien qui me revient. Alors il leur partagea son bien… Le plus jeune fils vendit tout et partit pour un pays éloigné ; là il dissipa ce qu’il avait, en vivant dans la débauche » Luc 15. 11 à 13.

NOUS AVONS TOUS ÉTÉ DES ENFANTS PRODIGUES

Les enfants peuvent apporter une grande joie quand ils agissent loyalement, avec intégrité et sagesse. Cependant ils causent beaucoup de souffrance quand ils agissent de manière déraisonnable et se rebellent sans conscience. Les enfants rejettent la retenue morale de leurs parents et ruinent leur propre vie sans réflexion. Ils gaspillent leurs ressources pour quelques plaisirs passagers. Dieu connaît aussi ces temps de peine dans le cœur. Il remarque quand nous, ses enfants, ne l’écoutons pas, quand nous nous détournons de sa volonté, quand nous ne tenons pas compte de ses directives, et quand nous allons notre propre chemin.

Il y a un fils prodigue en chacun de nous. Il y a des occasions où nos propres désirs prennent le dessus dans notre esprit et où nos propres plans sont seuls à décider. Dans ces moments-là nous attachons peu d’importance à ce que notre Père céleste veut pour nous ; nous ne tenons pas compte de ce qu’Il nous a déjà enseigné ; nous oublions tout ce qu’Il nous a déjà donné ; nous Lui tournons le dos ; nous prenons ce que nous avons ; et nous suivons nos voies.

À un moment donné tout le poids de la situation nous frappe. Nous sommes très perturbés à la pensée d’avoir agi ainsi. Nous prenons conscience que nous avons tourné le dos à Dieu et que nous nous sommes écartés. Nous nous demandons si Dieu nous recevra après ce que nous avons fait. Mais nous pouvons arrêter de nous poser des questions. Dans la parabole du Seigneur Jésus, le père a couru pour rencontrer son fils, lui a témoigné son amour, et était débordant de joie de ce que le vagabond soit revenu à la maison. Nous pouvons certainement voir que cette parabole décrit la nature de l’accueil que nous, comme enfants prodigues, pouvons attendre de Dieu, notre Père céleste.

D’après the Lord is near août 1986

« Et Hénoc marcha avec Dieu ; et il ne fut plus, car Dieu le prit » Genèse 5. 24.

LA COMMUNION AVEC DIEU, BASE DE LA PIÉTÉ

Il n’y a de piété aussi profonde ou réelle que là où le cœur est en communion avec Dieu en toutes choses et continuellement. Cela, c’est vivre dans la présence de Dieu – sous le regard de ses yeux. « Je te conseillerai, ayant mon œil sur toi » (Ps. 32. 8) – c’est sa promesse. Vérité merveilleuse – un enfant de Dieu sur la terre enseigné par l’œil de son Père au ciel ! C’est la proximité, la direction, la communion – communion avec le Père et avec son Fils Jésus Christ, par la direction et la puissance du Saint Esprit.

Quand notre âme est dans cet état, nous marchons dans la lumière de Dieu. Nous sommes heureux que tout ce qui nous concerne soit vu dans cette lumière. Christ est révélé à l’âme dans sa plénitude et sa gloire par le Saint Esprit. Notre joie est entière. Les difficultés s’évanouissent. Les nuages et l’obscurité disparaissent de la vue devant sa clarté. D’où l’importance de regarder à Jésus.

Il peut y avoir des difficultés de toute part quant aux circonstances que nous traversons, mais au milieu d’elles notre cœur est calme, paisible, rapportant tout à Dieu. La foi ne regarde qu’à Lui, ne se confie qu’en Lui : « Le secret de l’Éternel est pour ceux qui le craignent » (Ps. 25. 14).

J’aimerais encourager tous mes amis à marcher ainsi avec le Seigneur. Si quelqu’un que nous aimons est au loin, non seulement nous pensons à lui mais, instinctivement, nous faisons part à l’absent de tout ce qui nous intéresse. Sans y penser, nous nous demandons ce qu’il penserait de ceci, ce qu’il dirait de cela. C’est naturel, c’est la communion de cœurs qui aiment ; la distance ne l’empêche pas. Il devrait en être de même pour l’enfant de Dieu et son Père – pour le disciple et son Seigneur.

D’après the Lord is near août 1986

« L’un de ses disciples, que Jésus aimait, était à table, tout contre le sein de Jésus » Jean 13. 23.

L’AMOUR DE DIEU ET L’AMOUR DE CHRIST POUR LES CROYANTS

De nombreuses vérités précieuses furent données à l’apôtre Jean, qui sont une source inépuisable de joie et de rafraîchissement pour tout croyant dans le Seigneur Jésus. Ces vérités, bien que données avec simplicité et facilement compréhensibles, sont néanmoins de grandes révélations. Car elles se rapportent, entre autres choses, au grand cœur d’amour du Père, et à notre communion et notre marche avec le Seigneur Jésus et Dieu notre Père.

Quel exemple Jean est pour nous ! Bien qu’ayant reçu ces vérités précieuses pour nous les révéler, il ne se vante pas, ne se glorifie pas du fait qu’il ait été employé par Dieu au moyen de l’Esprit. Cinq fois dans cet évangile (ch. 13. 23 ; 19. 26 ; 20. 2 ; 21. 7 et 20), il parle simplement de lui-même comme « le disciple que Jésus aimait ». Jean ne se vante pas d’être employé par Dieu, ni de son amour pour le Seigneur, mais il se réjouit plutôt dans l’amour de Christ pour lui.

Alors que c’est une grande joie de savoir qu’on est appelé (comme nous le sommes tous de manière différente) et d’être employés par Dieu de la manière qu’Il choisit, cependant les dons et l’appel ne doivent jamais être en eux-mêmes un sujet de vanterie, ou occuper tellement notre cœur et notre esprit au point de nous faire perdre de vue le grand amour de Christ pour nous.

Christ nous a tellement aimés, vous et moi, que, alors que nous étions ses ennemis Il est mort pour nous, afin que nous soyons réconciliés avec Dieu (Rom. 5. 10). Le « Fils de Dieu, qui m’a aimé et qui s’est livré lui-même pour moi » (Gal. 2. 20). Cela est individuel. Mais Christ nous a aussi aimés collectivement, comme il est dit en Éphésiens 5. 2 : « le Christ nous a aimés et s’est livré lui-même pour nous ».

D’après the Lord is near août 1986

« Ils marchèrent trois jours dans le désert, et ne trouvèrent pas d’eau… Et l’Éternel lui enseigna (à Moïse) un bois, et il le jeta dans les eaux, et les eaux devinrent douces » Exode 15. 22 et 25.

LE BOIS QUI REND DOUCES LES EAUX AMÈRES

Moïse est un type, une image, de notre Seigneur Jésus. Dieu l’envoya pour qu’il délivre son peuple des mains de l’ennemi. Le peuple, échappé miraculeusement au Pharaon dans la traversée de la mer Rouge, regarda en arrière et vit l’ennemi sur le rivage après sa défaite, englouti par les eaux qui avaient été une muraille de sauvetage pour eux-mêmes. Quel cantique de délivrance ils chantèrent : « Le cheval du Pharaon est entré dans la mer, avec son char et ses cavaliers, et l’Éternel a fait retourner sur eux les eaux de la mer » (ch. 15. 19) ! Dieu avait fait que l’ennemi subisse une défaite complète.

Peu de temps après, les fils d’Israël se trouvent dans le désert. Qu’y trouvent-ils ? Ils trouvent que les eaux de Mara sont amères, des eaux amères qu’on ne peut pas boire. Dieu donna là aussi la solution. Il indiqua à Moïse un bois, qu’il jeta dans les eaux, et elles devinrent douces.

N’en est-il pas de même pour le croyant ? Après avoir été sauvés de nos péchés, nous nous trouvons dans le désert. Le monde devient pour nous un désert. Nos expériences dans un monde gâté par le péché sont trouvées être amères pour nos nouveaux désirs de chrétiens. Quel est le remède ? N’y a-t-il pas un bois ?

Ce bois précieux sur lequel notre Sauveur a été attaché – jetez le bois dans l’expérience, et il la rendra douce. Traverser les épreuves et les tensions de ce monde avec le Sauveur fait toute la différence. Il a passé avant nous par ce chemin. Une douce proximité se joint à la communion de ses souffrances. En Le voyant, peut-être, beaucoup plus clairement que jamais, nous sommes amenés à voir les choses dans la lumière de sa présence.

D’après the Lord is near août 1986

« Il (Jésus) passa plus loin et vit deux autres frères, Jacques, le fils de Zébédée, et Jean son frère, dans la barque avec Zébédée leur père, en train de raccommoder leurs filets, et il les appela. Aussitôt, laissant la barque et leur père, ils le suivirent » Matthieu 4. 21 et 22.

L’APPEL SOUVERAIN DU SEIGNEUR JÉSUS

Avant d’appeler Jacques et Jean, le Seigneur Jésus avait appelé Pierre et André alors qu’ils jetaient le filet dans la mer. Cela illustrait bien l’œuvre à laquelle le Seigneur les avait appelés, l’acte évangélique de pêcher des hommes. Pierre avait été préparé pour cette œuvre de manière publique, comme nous le voyons en Actes 2. 14 à 41, et il n’y a pas de doute que André avait été rendu propre pour annoncer l’évangile de façon personnelle (Jean 1. 40 et 41). À l’appel du Seigneur ils laissèrent immédiatement leurs filets et suivirent Jésus pour être pêcheurs d’hommes.

Jacques et Jean, également frères, sont dans une barque avec leur père, raccommodant des filets. On remarque là une relation de famille. Raccommoder a le sens de restaurer. Cela n’implique-t-il pas l’action d’édifier les saints afin qu’ils puissent être employés dans l’œuvre du Seigneur, plutôt que l’évangélisation ? Cela comporte l’enseignement et les soins d’un berger, ce qui était certainement l’œuvre particulière de Jacques et Jean. Dans ce cas aussi l’appel du Seigneur Jésus amène une réponse immédiate : ils quittent la barque et leur père. La foi les rend capables, pour l’amour du Seigneur, de renoncer aux moyens même de leur entretien matériel ; et plus que cela, à un lien naturel de famille.

Il n’y avait toutefois pas de négligence à l’égard des besoins de leur père, car Marc 1. 20 nous dit qu’il y avait aussi des serviteurs payés dans la barque. L’appel du Seigneur ne dispense jamais des responsabilités de quelque relation que ce soit, mais aucune relation naturelle ne doit interférer avec son appel. Ses appels sont souverains, et n’admettent pas d’excuses pour que l’on hésite : ils Le suivirent aussitôt.

D’après the Lord is near août 1986

« Les biens du riche sont sa ville forte, et comme une haute muraille, dans son imagination » Proverbes 18. 11.

NOUS REPOSER SUR LES PROMESSES DE DIEU

Il est bon pour nos cœurs de noter que, dans ce verset, Dieu, dans les cieux, est conscient du besoin de tous les hommes d’être protégés contre les malheurs inattendus, et cependant communs à tous. Le verset met aussi en garde contre les faux rêves de sécurité, qui sont également communs.

En pratique, tous les gouvernements modernes donnent à leur citoyens une certaine sécurité sociale. Par une législation libérale ils pourvoient aux besoins de l’âge avancé, du chômage, et de beaucoup plus de besoins. Ils font cela malgré l’endettement public grandissant, qui à son tour entraîne une sérieuse inflation. Comment cela se terminera ? C’est une question qui alarme de nombreux économistes.

Tout cela n’est pas nouveau. Babylone et Tyr n’étaient-elles pas des villes fortes, riches, avec de hautes murailles, se confiant dans leurs richesses et leurs fortifications ? Elles n’avaient cependant aucune protection contre les jugements de Dieu qui s’abattirent inévitablement. Pour quiconque lit les prophéties de l’Apocalypse, peut-on considérer la richesse actuelle problématique comme une protection contre la colère de Dieu qui balaiera de nombreuses villes et nations en un seul jour ?

Où, alors, doit se trouver notre sécurité ? Nous avons une ville de refuge en Christ. Nous attendons aussi une cité qui est à venir, que Dieu a construite, éternelle, dans les cieux. Ses portes sont des perles, ses fondations, des pierres précieuses, sa rue, d’or pur. Hors d’elle sort un fleuve d’eau vive. C’est un endroit de repos et de sécurité. Aucun adversaire ne peut perturber sa paix. Levons les yeux de la foi vers cette cité. Nous ne serons pas alors trompés par notre imagination ou nos illusions, mais sur un terrain solide, nous confiant dans les promesses de Dieu.

D’après the Lord is near août 1986

« Il disait à Jésus : souviens-toi de moi, Seigneur, quand tu viendras dans ton royaume ; Jésus lui dit : en vérité, je te dis : aujourd’hui tu seras avec moi dans le paradis » Luc 23. 42 et 43.

UNE CONVERSION À LA DERNIÈRE HEURE

Ce malfaiteur n’était pas du tout repenti, regrettant ses mauvaises actions, quand il fut amené à la croix. Nous lisons qu’il contribuait aux reproches adressés au Seigneur alors qu’il était pendu à la croix : « ceux aussi qui étaient crucifiés avec lui l’insultaient » (Marc 15. 32). Que cet homme, condamné à mort, pensait peu à la montagne de culpabilité entre lui-même et Dieu ! Il est clair qu’il ne craignait pas la mort ou le jugement d’un Dieu saint qui est « un feu consumant » (Héb. 12. 29) quand il est question du mal.

Humainement parlant, ce criminel semblait perdu sans espoir, et cependant l’amour insondable de Dieu trouva un chemin vers son cœur endurci. Plein de miséricorde, notre grand Dieu abaissa les yeux sur lui et permit que les paroles exprimées par son Fils bien-aimé trouvent le chemin de ses oreilles et de son cœur – des paroles telles qu’on n’en avait jamais entendues sur la terre auparavant : « Père, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font » (Luc 23. 34). Un tel amour fit fondre son cœur endurci, aussi, reconnaissant sa culpabilité personnelle, il demanda pardon : « Souviens-toi de moi, Seigneur, quand tu viendras dans ton royaume ». Le Seigneur plein de grâce, endurant Lui-même une peine inouïe, répondit sans délai à sa foi et lui accorda le pardon. Le malfaiteur avait demandé à être reçu dans le royaume qui devait être instauré plus tard (dans le Millénium), mais le Seigneur Jésus le prit au paradis ce jour-même – comme étant sa possession. Quelle grâce insondable !

Vous aussi trouverez le pardon et la paix si vous vous tournez vers le Seigneur Jésus en ressentant le poids de votre culpabilité. Ne voulez-vous pas le faire aujourd’hui même ?

D’après the Lord is near août 1986

« Ainsi vous dit l’Éternel : ne craignez pas, et ne soyez pas effrayés à cause de cette grande multitude ; car cette guerre n’est pas la vôtre, mais celle de Dieu » 2 Chroniques 20. 15.

DIEU AVEC NOUS, CELA ÔTE LA CRAINTE

Que c’est beau ! L’œuvre est de Dieu. Le témoignage entier est de Dieu. Et il est très heureux de laisser Dieu accomplir son propre ouvrage. Nous croyons qu’Il ne peut pas se passer de nous – mais Il le peut. Dieu peut prendre soin de sa propre arche : Christ.

Le point important, c’est d’avoir la certitude que Dieu œuvre toujours pour la gloire de son Fils bien-aimé. Je crois pourtant que nous verrions beaucoup plus de son action s’il y avait plus de prière et de jeûne. Quand les chrétiens ne sont pas très heureux, ils soupirent. S’ils sont heureux, ils chantent. Si vous marchez avec Dieu, vous prierez avec celui qui est affligé, et si vous êtes heureux dans votre âme, vous chanterez avec le frère qui chante. C’est l’Esprit qui produit la joie dans l’âme et cela se manifeste par le chant. La question d’avoir de la voix, comme disent les hommes, n’a rien à faire avec cela.

Je me souviens d’un cher frère, un pêcheur écossais, qui, en rentrant du culte, disait : Oh ! c’était magnifique, la présence du Seigneur, et le chant était tellement beau. Vous savez, docteur, je n’ai pas de voix, aussi je ne peux pas chanter, mais je faisais un bruit joyeux.

Son cœur débordait de la grâce du Seigneur. Que le Seigneur nous pousse un peu plus à cela ! Il aime entendre nos cantiques.

« Tenez-vous là, et voyez la délivrance de l’Éternel qui est avec vous. Juda et Jérusalem, ne craignez pas et ne soyez pas effrayés ; demain, sortez à leur rencontre, et l’Éternel sera avec vous » (2 Chron. 20. 17). Cela a dû être pour eux une parole des plus encourageantes et réconfortantes dans ce jour difficile. Si le Seigneur est avec nous, tout va bien pour nous. Mais si le Seigneur n’est pas avec nous, c’est une chose terrible.

D’après the Lord is near août 1986

« Et Josaphat s’inclina le visage contre terre, et tout Juda et les habitants de Jérusalem tombèrent sur leur face devant l’Éternel, pour adorer l’Éternel » 2 Chroniques 20. 18.

UNE VICTOIRE SANS BATAILLE, DONNÉE PAR DIEU

Il y a là une action différente. Le témoignage de Dieu conduit maintenant, non à la prière et au jeûne, mais à l’adoration. Josaphat est un adorateur, et tout Juda avec lui. La pensée de la réponse de Dieu en grâce à leur cri suscite un temps d’adoration. Vous ne pouvez pas créer cela. L’adoration est ce qui déborde d’un cœur rempli de la présence de Dieu, et vous ne pouvez jamais le connaître sauf par la puissance de l’Esprit de Dieu – et vous ne pouvez pas en jouir sans la joie de l’âme en Christ. Quand Christ remplit la vue de notre âme, il y a vraie adoration.

Nous voyons maintenant éclater le cantique. Il y a eu le jeûne, la prière, et l’adoration, et maintenant débute le cantique. Tout était très simple, et très bienséant. La foi de Josaphat était pleinement exercée, comme il le dit : « Croyez à l’Éternel, votre Dieu, et vous serez affermis ; croyez ses prophètes, et vous prospérerez » (ch. 20. 20). La confiance en Dieu assure une pleine délivrance, et la foi chante ses cantiques de victoire avant même qu’un coup ne soit porté. C’est-à-dire qu’ils eurent une réunion d’actions de grâces pour la victoire, avant que la bataille ne commence.

Les chantres engagés conduisent l’armée, et au moment où le chant commence à s’élever vers l’Éternel, Il commence à intervenir. Il n’y a pas de bataille ni de luttes. Toutes les difficultés s’évanouissent lorsque les ennemis se détruisent les uns les autres. Quelle victoire ! Le seul travail qu’ils eurent à faire, était de rassembler le butin pendant trois jours, et le quatrième jour eut lieu une nouvelle réunion d’adoration dans la vallée de Beraca, puis le retour chez eux avec joie.

D’après the Lord is near août 1986

« Pourquoi votre maître mange-t-il avec les publicains et les pécheurs ? » Matthieu 9. 11

L’HUMILITÉ, CONDITION DU SALUT

En vérité, pourquoi l’Enseignant n’aurait-Il pas mangé avec ces hommes ? Pourquoi Lui, le Seigneur de gloire, voilant un temps sa majesté, a-t-Il même condescendu à descendre au milieu des hommes ?

Y aurait-il eu un meilleur groupe de personnes que celles avec qui Il mangeait ? Qui donc ? Les pharisiens, peut-être ? – Non, le Seigneur leur conseille d’aller apprendre la simple vérité de l’Écriture : qu’Il désirait la compassion et non le sacrifice.

D’autres pourraient paraître très pieux extérieurement, évitant ceux qui l’étaient moins, comme ils les estimaient. Notre Seigneur voyait clairement cela. En fait, ils étaient tous semblables, malades moralement, et ayant besoin d’un médecin apportant la guérison spirituelle.

Ces publicains et ces pécheurs réagirent. Ils se rassemblèrent dans la maison de Matthieu et se joignirent à Jésus pour un repas. Lesquels étaient-ils en meilleure condition ce jour-là, ceux qui refusaient d’être vus avec ceux que la société jugeait inacceptable, ou ceux qui désiraient être avec Jésus de Nazareth, où qu’Il soit ?

La gloire de l’éternité ne sera pas peuplée par quelque groupe social, racial, ou économique. Une chose est certaine. Ceux qui seront là y seront parce qu’Il est là, et parce qu’ils L’ont écouté.

Ces hommes devinrent quelques-unes des voix que Dieu employa pour répandre la bonne nouvelle de Christ mort, enseveli, ressuscité et monté au ciel pour des pécheurs. Ils ne se vantaient pas, de manière superficielle, d’œuvres de propre-justice, mais ils réagissaient avec une profonde sincérité au Christ des publicains et des pécheurs.

D’après the Lord is near août 1986

« L’amour du Christ nous étreint, en ce que nous avons discerné ceci, que si un est mort pour tous, tous donc sont morts, et qu’il est mort pour tous afin que ceux qui vivent ne vivent plus pour eux-mêmes, mais pour celui qui pour eux est mort et a été ressuscité » 2 Corinthiens 5. 14 et 15.

VIVRE TOUT POUR LA GLOIRE DE CHRIST

Vu à la lumière de ce passage, pour quoi vivons-nous ? Est-ce que je vis pour moi-même ou pour Christ ? Mon but continuel est-il de me plaire à moi-même ou de plaire à Christ ? Ces questions importantes se basent sur le propos divin dans la mort de Christ. Il est mort afin que ceux qui étaient morts spirituellement puissent vivre par la foi en Lui. Christ « est mort pour tous » (c’est-à-dire, pour les croyants comme pour les incrédules), afin que ceux qui vivent (les croyants) vivent pour Christ ressuscité. De telles vies, provenant de Christ et ayant une ressemblance avec Christ qui est mort, seraient acceptables pour Dieu.

C’est donc là le seul objet de la vie chrétienne idéale. Il n’y a jamais une question, grande ou petite, se posant dans notre vie journalière, dans laquelle notre décision ne montre pas si nous vivons pour nous-mêmes ou pour Celui qui est mort pour nous et qui est ressuscité. Souvent, hélas, nous pouvons reprocher à notre âme de ne pas donner la prééminence à notre Sauveur. Combien souvent, pour ne pas dire régulièrement, la première impulsion du cœur, c’est d’accepter tout de suite une chose quelconque qui contribue à notre plaisir, ou à notre intérêt, ou à notre élévation ! N’est-ce pas là l’habitude de vivre pour nous-même, ce que la Bible condamne ?

Combien d’entre nous peuvent prononcer en vérité les paroles de l’apôtre Paul : « Pour moi, vivre, c’est Christ » ? Quand une question quelconque se pose, nous disons-nous tout de suite : comment cela touchera-t-il Christ ?

D’après the Lord is near août 1986

« Quand je regarde tes cieux, l’ouvrage de tes doigts, la lune et les étoiles que tu as disposées : qu’est-ce que l’homme, que tu te souviennes de lui, et le fils de l’homme, que tu le visites ? » Psaume 8. 3 et 4

LA GRÂCE DE DIEU OFFERTE À TOUS LES HUMAINS SUR LA TERRE

Quelque part, parmi les millions d’étoiles dans l’univers, une légère brume flotte en spirale : c’est la voie lactée, elle-même une galaxie de millions d’étoiles, l’une d’elles étant notre soleil. Tournant autour du soleil, il y a un certain nombre de petits points. Le troisième est appelé la Terre. Sur cette terre il y a une particule minuscule : ce n’est rien autre que moi. En plus de moi il y a quelques milliards de particules semblables – les autres humains, avec leur vie, leur travail, leur famille, et leurs problèmes. Chacun de nous se sent très important, malgré notre nullité comparée à l’immensité de la création.

Mais, merveille des merveilles ! Le Dieu tout-puissant qui a créé cet univers aime chacun de ces êtres minuscules appartenant à la race humaine – et cela est d’autant plus extraordinaire si nous considérons que nous avions tourné le dos à Dieu avec un orgueil arrogant, en péchant contre Lui sans retenue. Et cependant, Il nous aime encore ! Et cela, tellement qu’Il a donné son unique Fils pour qu’Il meure sur la croix, afin que quiconque croit en Lui ne soit pas perdu, mais qu’il ait la vie éternelle. Avez-vous la vie éternelle ?

Le soleil qui suit sa voie sans marques,

Et verse sur la terre sa lumière dorée,

La multitude d’étoiles brillantes, tous semblent dire

En accents clairs, que Dieu est bon.

Pour tous tes dons, nous te bénissons, Seigneur ;

Mais par-dessus tout pour ton sang rédempteur,

Ta grâce qui pardonne, ta Parole qui vivifie,

Tout nous pousse à chanter que Dieu est bon.

D’après the Lord is near août 1986

PROVIDENCE DIVINE OU HASARD ?

« Qui est-ce qui dit une chose, et elle arrive, quand le Seigneur ne l’a pas commandée  ? » (Lam. 3. 37)

« Le cœur d’un roi, dans la main de l’Éternel, est des ruisseaux d’eau ; il l’incline à tout ce qui lui plaît » (Prov. 21. 1).

Souvent nous entendons parler de hasard, de chance ou de malchance. Un chrétien peut-il utiliser le mot « hasard » pour une circonstance heureuse ou malheureuse ? La notion de hasard n’a rien à faire avec la foi, et revient à laisser Dieu de côté.

Ce Dieu que le croyant a appris à connaître par Jésus Christ est un Père céleste qui donne des directions à ses enfants. Mais, dans notre société, on préfère parler de fatalité plutôt que de se laisser guider dans la proximité du Dieu vivant.

Les allusions au hasard ou à la chance sont courantes, tandis que les expressions « Dieu a permis » ou « Dieu a refusé » paraissent décalées.

Par une attitude humble et confiante, le chrétien peut voir la main de Dieu dans les événements de sa vie. Le discernement spirituel lui permet d’y reconnaître la volonté du Seigneur. Il comprend son chemin, s’il est guidé par la foi et la confiance en Dieu.

Ainsi, un enfant de Dieu peut se trouver dans une situation qu’il n’a pas recherchée, mais qui est permise par Dieu. Alors il prie son Père qui, soit lui donnera la certitude et la force de poursuivre son chemin, soit lui montrera qu’il faut l’abandonner. C’est cela être conduit par la foi  !

Si nous nous laissons absorber par les circonstances de la vie au point de les gérer sans Dieu, nous nous égarerons. Elles ne sont jamais dues au hasard, et doivent être considérées à la lumière de la Parole de Dieu et dans la proximité du Seigneur.

« Je t’instruirai, et je t’enseignerai le chemin où tu dois marcher  ; je te conseillerai, ayant mon œil sur toi » (Ps. 32. 8).

D’après La Bonne Semence octobre 2024

LA SOURCE DE CELUI QUI CRIE

Lecture proposée : Juges 15

« Jésus se tint là, et il cria : si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi et qu’il boive. Celui qui croit en moi… des fleuves d’eau vive couleront de son ventre » Jean 7. 37 et 38.

« Que celui qui a soif vienne ; que celui qui veut prenne gratuitement de l’eau de la vie »  Apocalypse 22. 17.

Samson, un personnage biblique de l’Ancien Testament, est un jeune homme doté par Dieu d’une force surhumaine. Il y a dans sa vie des zones d’ombre, mais aussi des scènes lumineuses.

Par la foi et avec l’aide de Dieu, Samson remporte une grande victoire en combattant seul contre mille hommes de l’armée des Philistins. « Il eut ensuite une très grande soif ». Il invoqua l’Éternel et dit : « Tu as donné par la main de ton serviteur cette grande délivrance, et maintenant je mourrais de soif et je tomberais entre les mains des incirconcis ». Alors Dieu fendit le rocher creux… et il en sortit de l’eau. Samson but, son esprit se ranima et il vécut. C’est pourquoi cette source fut appelée « En-Hakkoré, c’est-à-dire : la source de celui qui crie (Jug. 15. 18 et 19).

Après le combat, le vainqueur se sent faible ; il meurt de soif ! Comment réagit-il ? Il prie. C’est la première prière que Samson prononce. Dans son angoisse, il se tourne vers son Dieu, qui fend le rocher, comme Il l’avait déjà fait pour son peuple dans le désert (Ps. 105. 41). La source porte désormais dans son nom le souvenir de cette prière : « la source de celui qui crie ».

Connaissons-nous tous cette source ? Avons-nous déjà invoqué Dieu dans la souffrance ou le découragement ? Avons-nous fait l’expérience de ses réponses et de la vie qu’Il donne en abondance à celui qui se confie en Lui ?

Chrétiens, si nous vivons des moments d’intense activité, sommes-nous capables de goûter le rafraîchissement que la prière et la communion avec Dieu nous apportent ?

D’après « Il buon seme » avril 2024

ÉLOIGNEMENT ET RETOUR

« Je me souviens de toi, de la grâce de ta jeunesse… quand tu marchais après moi dans le désert » Jérémie 2. 2.

« Toutefois retourne vers moi, dit l’Éternel » Jérémie 3. 1.

« Nous voici, nous venons à toi, car tu es l’Éternel, notre Dieu » Jérémie 3. 22.

Laissez-moi vous supplier, chers jeunes lecteurs, de faire très attention de ne pas vous éloigner.

Cela commence par quelque chose qui vient interrompre la joie de la réalisation de l’amour de Christ, et votre cœur perd la douce appréciation qu’il avait de son amour et de sa grâce. Vous l’avez oublié, mais Lui ne vous a pas oublié.

Il me semble que Paul nous présente une telle pensée, lorsqu’il écrit : « Je crains qu’en quelque manière, comme le serpent séduisit Ève par sa ruse, ainsi vos pensées ne soient corrompues et détournées de la simplicité à l’égard de Christ (2 Cor. 11. 2 et 3). C’était alors un grand exercice pour l’apôtre bien-aimé, qui craignait que quelque chose vienne leur rendre Christ moins précieux. Il dit aussi aux Thessaloniciens : « Maintenant nous revivons, si vous tenez ferme dans le Seigneur » (1 Thess. 3. 8). C’est comme si Paul disait : Si vous vous détournez, j’en mourrai de chagrin.

Est-ce que vous vous êtes écarté, vous qui lisez ces lignes ? Est-ce que je pourrais vous entendre dire : je me suis éloigné du Seigneur ? Si tel est le cas, il est bon que vous le réalisiez. On ne s’en rend pas toujours compte. Mais le Seigneur le sait et Il cherche toujours à nous ramener à Lui. Mais nous fait-il des reproches à cause de cela ? Non ! Il se pourrait qu’Il ait à nous reprendre et nous punir. Mais ce qui restaure, c’est sa Parole.

– Je n’ai pas oublié ton dévouement ; il m’était agréable, dit le Seigneur, et je n’ai pas non plus oublié le moment où tu es venu à moi et où j’étais tout pour toi. C’est par de telles paroles qu’Il cherchait à ramener Israël du temps du prophète Jérémie et, cher ami, le Seigneur agit envers toi de la même manière aujourd’hui ! Il est « le Même, hier, et aujourd’hui, et éternellement » (Héb. 13. 8).

D’après La grâce de Dieu qui restaure – W.T.P Wolston

APPORTEZ VOS PROBLÈMES À JÉSUS !

« Et aussitôt, en sortant de la synagogue, ils allèrent avec Jacques et Jean dans la maison de Simon et d’André. Or la belle-mère de Simon était couchée, avec de la fièvre ; aussitôt ils lui parlèrent d’elle » Marc 1. 29 et 30.

« Rejetez sur lui tout votre souci, car il prend soin de vous » 1 Pierre 5. 6.

Une chose remarquable dans la Bible, c’est qu’elle mentionne aussi le côté sombre de la vie – souffrances, défaillances, mort.

Un jour, Jésus séjournait dans la ville de Capernaüm avec quelques-uns de ses disciples. Il alla d’abord dans la synagogue, puis chez Simon et André. Là, ils trouvèrent la belle-mère de Simon couchée, avec de la fièvre. Luc, qui était médecin, écrit qu’elle était « en proie à une forte fièvre » (Luc 4. 38).

De nos jours, les relations d’une personne avec sa belle-mère sont souvent présentées comme négatives. Mais ici, nous voyons Simon et André qui la traitent avec beaucoup d’estime. Oui, aujourd’hui comme alors, de saines relations de famille sont possibles – avec l’aide de Dieu !

Cependant, la maison de Simon et d’André n’était pas épargnée par l’épreuve. Nous aussi, nous faisons souvent l’expérience de la maladie, du chômage, de la vieillesse, de la violence, de difficultés financières ou même psychologiques. Certaines épreuves peuvent conduire tout près de la mort – sans issue apparente. Faisons comme Simon et André ont fait alors : parlons-en à Jésus.

Le Seigneur de la vie et de la mort, le grand Dieu Créateur, le Sauveur du monde, désire que nous Lui parlions de ce qui nous inquiète, et Il est toujours prêt pour cela, car Il se préoccupe de chacun de nous ! Plus encore, nous pouvons Lui dire tout ce qui nous concerne – sans employer un langage religieux particulier, mais simplement en Lui parlant directement, dans une entière confiance. Comme ici : « Ils lui parlèrent d’elle ».

Il est bon de Le connaître, Lui à qui nous pouvons tout dire !

D’après « The Good Seed » avril 2024

LA MAISON DE LA FORÊT

Le vent soufflait dans les arbres autour du Manoir, et la pluie tambourinait sur les pavés de la terrasse, du côté de la maison où donnaient les fenêtres du salon.

C’était une vieille bâtisse sans prétention, juste assez grande pour qu’il y fasse bon vivre.

La petite fille qui se tenait à la fenêtre de ce qui avait été la nursery, maintenant la salle d’études, avait toujours vécu là . Menue, petite pour son âge, avec de longs cheveux bruns soyeux, tombant sur les épaules et retenus sur les côtés par une paire de barrettes plutôt laides, elle offrait en ce moment l’image de la désolation.

Une moue pathétique abaissait les coins d’une petite bouche sensible et, au fur et à mesure que se déroulaient ses pensées, un éclair d’indignation jaillissait de ses grands yeux gris. Les vacances de Pâques touchaient à leur fin et la désertion de ses deux frères en cet après-midi de pluie n’en était que plus cruelle.

Quel dommage que Mme Rose, la gouvernante, l’ait rattrapée quand elle essayait de les accompagner et lui ait absolument défendu de sortir !

– La bonne idée, avec ton rhume, d’aller te balader dans l’herbe mouillée, avait-elle grondé. C’est sûr que les garçons t’y entraîneront !

Mme Rose avait été leur nurse pendant leur petite enfance et quand, deux ans auparavant, leur mère était morte, elle était revenue au Manoir comme gouvernante et maîtresse de maison.

Restée seule, Myriam se sentit très triste. Dans deux jours, ses frères, Philippe et Guy, âgés respectivement de treize et onze ans, allaient retourner dans leur internat et elle reprendrait ses cours auprès du pasteur avec les trois enfants du presbytère.

Délicate de santé, elle avait été plusieurs fois gravement malade, ce qui l’empêchait de fréquenter une école comme tout le monde. C’était une privation pour elle et elle en souffrait. Elle n’avait que mépris pour la compagnie des enfants du pasteur, plus jeunes qu’elle.

Soudain, alors qu’elle contemplait les arbres ruisselants de pluie, le bruit de la porte qui s’ouvrit brusquement la fit sursauter. Ses yeux s’arrondirent d’étonnement à la vue de son père. Il n’entrait jamais dans la salle d’étude, domaine des enfants.

Parfois, le soir, quand il était à la maison, elle allait le saluer, mais il s’absentait de plus en plus depuis la mort de sa femme, et ses enfants étaient devenus pour lui presque des étrangers.

– Où sont les garçons ? demanda-t-il.

Si elle avait été plus âgée, Myriam aurait perçu une certaine nervosité, une tension inhabituelle dans le ton de son père.

– Ils sont sortis, répondit-elle avec tristesse.

L’exclamation pleine d’impatience que poussa son père la surprit.

– C’est bien dommage ! Je ne peux pas les attendre. Je dois prendre un train. Viens ici, Myriam, j’ai à te parler. Tu répéteras aux garçons ce que je vais te dire.

II resta encore un long moment silencieux, l’entourant d’un bras et la serrant contre lui avec une tendresse à laquelle la fillette n’était plus habituée depuis longtemps.

Timidement, elle leva la main pour lui caresser la joue.

– Qu’y a-t-il, papa ? demanda-t-elle enfin doucement. Son père soupira et sembla se reprendre.

– Je vais partir dans quelques minutes, commença-t-il d’un ton enjoué, et j’aurais aimé vous expliquer pourquoi. C’est vraiment dommage que tes frères ne soient pas là.

Il se tut à nouveau. Saisie de curiosité, Myriam ne le quittait pas des yeux. Une étrange appréhension commençait à monter en elle.

– Vous allez avoir une nouvelle maman, lâcha-t-il enfin, puis il continua précipitamment. Je pense que ce sera une bonne chose. Vous avez besoin de quelqu’un qui s’occupe de vous et c’est une personne que vous pourrez aimer.

– Comment est-ce possible ? Notre maman ne peut pas revenir !

Le trouble et la consternation se peignirent sur le visage de l’enfant. Irrité, son père retira son bras et s’écria, légèrement impatient :

– Bien sûr que non ! Ne comprends-tu pas ? Je vais me marier avec une jeune et charmante dame. Elle sera ma femme et prendra ainsi la place de votre maman.

Il se mordit les lèvres. Il n’aurait pas dû dire cela. Myriam recula. Son joli visage s’empourpra.

– Non, non, oh ! Papa, s’il te plaît, ne fais pas une chose pareille ! Nous ne voulons personne à la place de notre maman.

M. Stanhope soupira et se dit pour la centième fois qu’il ne comprenait pas les enfants. Il avait redouté cet entretien et l’avait renvoyé jusqu’à la dernière minute. Il jeta un coup d’œil à sa montre puis attira à nouveau la petite fille contre lui.

– Écoute, Myriam, essaie de comprendre. Vous n’avez pas vraiment de foyer en ce moment et je suis, moi aussi, très solitaire. Après mon mariage, nous serons tous beaucoup plus heureux.

Je dois partir maintenant. Je me marie demain. Dans trois semaines, je reviendrai avec ma femme. Promets-moi de très bien l’accueillir. Les garçons seront à l’internat. Vous pourrez ainsi bien faire connaissance avant leur retour.

Peut-être pourront-ils venir pendant un week-end au milieu du trimestre ? Maintenant, au revoir, ma chérie. Tu raconteras tout aux garçons, et sois bien sage jusqu’à mon retour.

Il l’embrassa et sortit précipitamment.

Complètement désorientée, Myriam resta pétrifiée au milieu de la pièce. Elle ne resta pas longtemps seule. Mme Rose entra en coup de vent.

– Bien, ma chère, commença-t-elle, je devine que ton père vient de t’apprendre que vous allez avoir une belle-mère.

Ce mot horrible n’était pas encore venu à l’esprit de l’enfant.

En un éclair, cette expression évoqua dans son imagination tous les contes de fées, toutes les histoires où d’affreux tyrans, de méchants personnages étaient toujours représentés par ce terrible mot de « belle-mère ».

Dans un silence horrifié, elle fixa un moment Mme Rose, puis, poussant un cri perçant, elle s’élança dans les bras de la femme, suffoquée par des sanglots.

La gouvernante n’avait pas cru mal faire en utilisant ce terme de « belle-mère ». Elle-même était profondément blessée. M. Stanhope l’avait informée de son mariage si proche, seulement deux jours auparavant, tout en lui recommandant de ne pas en parler jusqu’à ce qu’il ait tout expliqué à ses enfants.

Il avait complètement manqué d’égards envers elle en la laissant dans l’ignorance jusqu’à la semaine même où le mariage avait lieu. Depuis deux ans, c’était elle qui avait dirigé tout le train de la maison et voici qu’arrivait une nouvelle maîtresse !

Elle serra Myriam contre son cœur, la berçant tendrement comme un bébé ; la détresse de l’enfant ne lui déplaisait pas. Son orgueil blessé y trouvait son compte.

– Là, là, mon amour, murmura-t-elle d’un ton apaisant. Ne te désole pas comme cela ! C’était à prévoir. Ton père est encore jeune. Nous ne pouvons qu’espérer pour le mieux.

– Papa n’est pas jeune, Rose ! Myriam releva la tête et la fixa soudain, saisie. Mais elle, comment sera-t-elle ? Je la déteste ! Je sais que je la détesterai !

– Non, ma chérie, tu ne dois pas parler ainsi. Une petite fille ne dit jamais : « Je déteste ». Mme Rose parlait avec fermeté.

Maintenant, tu vas aller te rafraîchir le visage. Je vais préparer le thé, car c’est l’heure où les garçons vont rentrer. Leur absence a contrarié ton père, mais eux pensent qu’ils peuvent toujours en faire à leur tête !

Lorsque Mme Rose quitta la pièce, Myriam n’avait pas du tout l’intention de lui obéir. Elle s’assit sur le large rebord de la fenêtre tout en reniflant lamentablement, mais elle n’y resta pas plus de trois minutes.

Le bruit d’une galopade dans le couloir et de la porte ouverte à toute volée annonça le retour de ses frères dans un état d’excitation exceptionnel.

– Sais-tu ce qui nous arrive ? s’écria Guy, prenant les devants sur son frère aîné. Mais… qu’y a-t-il ? ajouta-t-il d’un air alarmé à la vue de sa sœur abattue, et des traces de larmes sur son visage.

– Qu’as-tu encore à pleurnicher ? s’écria Philippe. Nous avons quelque chose à te raconter.

– Moi aussi, dit Myriam, et c’est affreux. Vous ne penserez plus à rien d’autre quand vous le saurez. Mais parlez d’abord, ajouta-t-elle, sa curiosité l’emportant sur le plaisir qu’elle commençait à éprouver à dramatiser la situation.

– Oh ! nous ne pouvons pas te le dire comme cela, dit Philippe avec mépris. Parle d’abord. Je suppose que tu as cassé ton imbécile de poupée ou que tu t’es disputée avec Rose.

Myriam sauta sur ses pieds.

– Papa m’a dit de vous en parler. Il était fâché que vous ne soyez pas là. Je ne suis pas censée vraiment le dire si vous êtes aussi désagréables. Il voulait vous en parler lui-même. Mais vous, il fallait que vous sortiez !

– Bon, qu’est-ce que c’est ?

Philippe était devenu grave. Si son père avait voulu leur parler, c’est qu’il s’agissait de quelque chose d’important.

Myriam se campa devant eux et, écartant ses longs cheveux de sa figure rouge de colère, elle déclama :

– Il a dit que nous allons avoir une nouvelle maman. Il va se marier demain et elle viendra vivre ici !

Si elle avait désiré faire sensation, elle avait tout à fait réussi. Les garçons, immobiles, la regardaient, bouche bée.

– C’est affreux ! s’écria Guy, enfin.

Philippe était devenu tout pâle. Il avait tant aimé sa mère et, par moments encore, la douleur de l’avoir perdue était plus vive que jamais. Il serra les poings.

– Comment peut-il faire ça ? Une nouvelle maman, vraiment ! Jamais je ne lui adresserai la parole ! Et lui, jamais je ne lui pardonnerai !

Sa voix se brisa brusquement. Il tourna les talons et sortit de la pièce.

Consternés, Guy et Myriam se regardèrent en silence. Bien qu’elle redoute une terrible belle-mère, la pensée de blâmer son père n’avait pas effleuré la fillette. Les paroles de Philippe l’atterraient et le fait de l’avoir vu près de s’effondrer la mettait, comme aussi Guy, dans une situation embarrassante.

Ils se regardèrent d’un air misérable et ce fut un triste spectacle qui s’offrit aux regards de Mme Rose quand elle entra, chargée d’un plateau.

– Allons, allons, s’écria-t-elle, cela ne sert à rien de faire cette tête ! Je peux vous assurer qu’il arrive des choses bien pires dans la vie. Où est Philippe ?

– Il est sorti. Je pense qu’il est dans sa chambre, répondit Guy.

– Bon, va lui dire de venir goûter et faites tous un effort pour être raisonnables.

Rapidement, la gouvernante dressa le couvert. Guy n’avait aucune envie de faire cette commission. À contrecœur, il prit à pas lents la direction de la chambre qu’il partageait avec son frère.

La clé en était perdue depuis longtemps, de sorte que Philippe n’avait pas pu s’enfermer. Guy le trouva debout, les mains dans les poches, le dos tourné à l’intrus.

– Rose dit que tu dois venir goûter, dit-il.

– Goûter ! siffla-t-il entre ses dents, d’une voix méprisante. Va, mange tout ce que tu veux, si tu y arrives, et laisse-moi tranquille.

Il n’avait même pas tourné la tête. Guy hésita.

– Oh ! viens, Phil, balbutia-t-il. À quoi cela sert-il ?

Philippe se retourna et Guy recula d’un pas à la vue de son visage tourmenté.

– Si tu ne t’en vas pas immédiatement, je te flanque à la porte.

La voix de l’aîné se brisa et le cadet battit précipitamment en retraite.

– Il ne veut pas venir, annonça-t-il à son retour dans la salle d’étude.

Mme Rose réagit tout de suite :

– Se mettre en colère ne sert à rien, déclara-t-elle d’un ton sentencieux. Tant que je serai là, j’agirai pour le mieux – et vous ferez de même, si vous êtes un peu raisonnables.

– Que veux-tu dire avec ton « tant que je serai là » ? demanda Guy. Tu ne vas quand même pas être lâche au point de nous abandonner !

Une nouvelle crainte remplit le cœur de Myriam. Elle laissa tomber la tartine beurrée qu’elle était en train de grignoter et, les yeux fixés sur Mme Rose, attendit sa réponse en retenant son souffle.

Cette dernière remuait son thé d’un air pensif.

– Je ne peux pas encore dire, si brusquement que j’en suis toute bouleversée. Votre belle-mère peut ne pas vouloir que je reste, et alors je partirai. Nous ne pouvons qu’attendre et voir.

Comme un tourbillon, Myriam se leva d’un bond, fit le tour de la table et se jeta au cou de la gouvernante.

– Tu ne dois pas t’en aller ! Promets-moi que tu ne m’abandonneras pas. Je ne pourrais pas le supporter !

Une nouvelle explosion de sanglots lui coupa la parole. Troublée, Mme Rose regretta amèrement d’avoir parlé sans réfléchir.

– Ne te tourmente pas comme cela, Myriam. Tu vas te rendre malade. Quelle affaire, entre Philippe et toi ! Sois sage, supplia-t-elle. Bien sûr que je ne t’abandonnerai pas, pour autant que cela dépendra de moi. Toutes ces histoires ne nous font du bien ni aux uns ni aux autres.

Elle eut beaucoup de mal, toutefois, à calmer la petite fille et elle ne put arriver à lui faire finir son repas.

Pendant ce temps, Guy, maussade, mastiquait son pain sans dire un mot. Puis il repoussa sa chaise, la table fut débarrassée et un silence oppressant s’établit dans la pièce.

Reniflant encore, Myriam se pelotonna dans le vieux fauteuil. Le garçon se soulagea en lançant un bon coup de pied contre la table.

– À quoi cela sert-il de se conduire de cette façon ? cria-t-il. Nous ne pouvons empêcher notre père de se remarier, si moche que cela soit pour nous.

Toi et Phil, croyez-vous changer quelque chose en vous privant de repas et en vous conduisant comme des idiots ? Vous devrez quand même finir par manger !

– Je sais que ça ne sert à rien, remarqua Myriam. Tout est tellement affreux.

Toutefois, la tension était maintenant tombée et les deux enfants commencèrent à discuter de la situation. Malgré leurs sombres pressentiments, leur curiosité était éveillée.

Le sujet s’épuisait quand la fillette se rappela tout d’un coup dans quel état d’excitation ses frères étaient rentrés dans l’après-midi.

– Que vouliez-vous donc me dire quand vous êtes arrivés ? demanda-t-elle négligemment. Elle ne voulait pas montrer un trop grand intérêt.

Guy fronça les sourcils.

– Oh ! ce n’est plus très important maintenant, dit-il. C’était tout de même terriblement intéressant ! Nous avions découvert le secret de la maison de la forêt.

– Vraiment ? vous l’avez trouvé ! Myriam devint toute rouge. Oh ! Guy, qu’est-ce que c’est ?

– Eh bien, le type qui y habitait et qui était parti si brusquement, la police le surveillait. Il était ce qu’ils appellent un recéleur.

La petite fille prit un air effrayé.

– C’est quelqu’un qui écoule le butin que les cambrioleurs lui apportent, expliqua Guy très sommairement.

La police cherchait ce butin car, bien que M. Thompson ait été arrêté, il n’avait pas avoué où il se trouvait.

Guy prit une longue aspiration et continua :

– Il y a un vieux puits caché dans le cellier de la maison et aujourd’hui ils ont enlevé le plancher et découvert au fond du puits un tas de choses enveloppées dans du plastique.

Il y avait des tas et des tas d’argenterie. Ils ont reconnu quelques pièces appartenant à Sir George Hamilton. Or il y a deux ans qu’il avait été cambriolé !

– Qui t’a dit tout cela ? Comment ont-ils pu repêcher toutes ces choses ? N’étaient-elles pas abîmées ?

Myriam voulait tout savoir à la fois.

– Il n’y a plus d’eau dans le puits, petite sotte, répondit Guy avec impatience. Ils y travaillaient cet après-midi. Nous les avons regardés faire, Phil et moi, et Félix nous a tout raconté, bien que ce soit défendu d’en parler.

Félix était le policier du village. Il aimait bien les trois enfants Stanhope et était toujours disposé à faire un brin de causette. Myriam se mit à réfléchir à toute cette histoire. Guy l’avait certainement un peu enjolivée, mais elle était tout de même assez déçue.

Ce n’était pas du tout le genre de secret qu’elle avait imaginé en pensant à la maison de la forêt. Elle lui avait inspiré beaucoup de rêveries où fantômes et fées, sorcières et lutins jouaient un grand rôle. La maison, tout au bout de la grande rue du village, était proche de la forêt, d’où son nom. C’était une longue bâtisse basse dont le toit de chaume descendait jusqu’à terre. Faisant un angle droit avec la route, sa façade et ses jardins à l’arrière n’en étaient séparés que par une épaisse haie de houx.

Elle avait été restaurée quelques années auparavant mais, depuis, rien n’avait été fait et elle avait maintenant un aspect délabré.

De nombreux commentaires sur ses différents locataires circulaient dans le village. On parlait des particularités de chacun avec de mystérieux hochements de tête et des insinuations qui laissaient supposer que le narrateur, en général l’un des plus anciens habitants du village, en savait plus qu’il ne voulait le dire.

Myriam écoutait ces bavardages avec de délicieux frissons. Elle avait surveillé les allées et venues du dernier locataire avec beaucoup d’intérêt. M. Thompson était grand, brun, avec une barbe en pointe. Les gens du village le trouvaient plutôt sauvage. Il s’absentait des semaines durant. Son départ précipité avait suscité de nombreux commentaires.

Félix, tenu jusque-là au silence, jouissait d’avoir maintenant la vedette et se plaisait à révéler que M. Thompson avait été emmené par des policiers en civil et que l’on fouillait sa maison à la recherche d’objets volés.

Les deux enfants étaient en train de parler de tous ces événements lorsque Philippe entra dans la pièce. Il paraissait plus pâle que d’habitude. Les lèvres serrées, le menton en avant, il se planta, pour se donner une contenance, devant le foyer où brillait un feu bienvenu en cette soirée plutôt fraîche.

– J’ai bien réfléchi à cette sale histoire, commença-t-il. Il nous faut prendre une décision. Nous ne pouvons empêcher que la… que cette personne arrive. Même si nous avons l’intention de nous en aller dès que possible, nous ne pouvons pas dire que nous ne lui adresserons jamais la parole.

Il fit une pause en regardant d’un air sévère les deux enfants silencieux.

– Il y a un type à l’école, continua-t-il, qui a une belle-mère et il l’appelle « Tante chose » d’un nom quelconque. Quand nous aurons à lui parler, nous pourrions faire de même. « Bonjour, tante Pétunia », etc.

Guy et Myriam éclatèrent de rire. Leur frère les fusilla du regard.

– Très drôle, en effet, grinça-t-il, sarcastique. Vraiment très drôle de voir une étrangère prendre la place de notre propre mère et essayer de nous en imposer. Dégrisés, les deux enfants protestèrent.

– Écoute, dit Myriam, tu sais bien que nous ne rions pas de cela, mais tante Pétunia ! Elle ne peut vraiment pas s’appeler comme ça !

Et malgré elle, la petite fille se remit à rire.

– Là n’est pas la question, reprit Philippe avec mépris. Appelez-la Pétunia, Jémima ou Perkita ou de n’importe quel autre nom idiot. Maintenant, écoutez bien pourquoi nous le ferons. Nous serons obligés de lui parler, mais nous allons tous promettre, par serment, que nous ne l’accepterons pas comme faisant partie de notre famille.

Nous ne dirons pas un mot ou ne ferons pas un geste qui le lui laisse penser. Elle est une étrangère et elle doit vivre ici comme une étrangère.

Les deux enfants paraissant suffisamment impressionnés, Philippe continua :

– Je regrette, le pire sera pour toi, Myriam, car tu restes ici ; mais tiens bon et ne te laisse pas faire. Ne sois pas impolie, car cela mettrait Papa en colère.

Réponds seulement oui ou non, et garde tes distances, autant que possible. Maintenant, jure-le.

– Je le jure, prononça Myriam d’un ton solennel en regardant son frère dans les yeux.

– À toi, maintenant.

Philippe se tourna vers Guy.

Une promesse était chose sacrée pour les enfants Stanhope. Une fois donnée, elle devait être tenue à tout prix. À la grande surprise de l’aîné, la réponse tardait à venir. Le cadet n’osait pas le regarder et donnait de petits coups dans la grille du foyer.

– Comment pouvons-nous savoir qu’elle sera si méchante ? éclata-t-il. Je pense que nous devrions attendre de la connaître.

La voix de Philippe, furieux, lui écorcha les oreilles.

– Très bien, tu peux souhaiter la bienvenue à la personne qui vient prendre la place de ta propre mère, tu peux lui dire comme tu es heureux de la voir, comme tu l’aimes, tu peux la caresser, mais alors, ça sera fini entre nous !

– Je ne la désire pas plus que toi, répondit Guy vivement. Il me semblait seulement qu’elle pourrait ne pas être aussi mauvaise que tu la dépeins.

– Alors pourquoi se marie-t-elle avec notre père ? demanda froidement Philippe. Elle doit deviner que nous ne la voulons pas, mais elle fera tout ce qu’elle pourra pour nous avoir. Bien, fais comme tu veux. Vas-tu promettre, oui ou non ?

– Bon, je pense qu’il faut le faire, grommela Guy. Mais Philippe ne fut satisfait qu’après que Guy eut répété mot à mot après lui la formule requise.

Il sembla alors qu’ils n’avaient plus rien à se dire, et les trois enfants étaient assis, regardant le feu d’un air morne, lorsque Mme Rose entra avec du pain et un bol de lait fumant. Elle obligea Myriam à tout avaler avant d’aller au lit.

– Et toi ? dit-elle en se tournant vers Philippe. Resteras-tu sans rien manger ? Cela te fera beaucoup de bien !

– Je crois que je pourrais avaler quelque chose, répondit Philippe avec une indifférence feinte. Il mourait de faim, mais ne voulait pas en convenir.

Quelques minutes plus tard, Mme Rose était en train de brosser les cheveux de Myriam quand la fillette lui échappa des mains et lui sauta au cou.

– Rose, dit-elle gravement, promets-moi que tu ne t’en iras pas.

– Comment le promettre, ma chérie, quand je ne sais pas moi-même si je pourrai rester ? La nouvelle maîtresse peut avoir d’autres idées là-dessus.

Mme Rose soupira.

– Elle serait encore pire que nous le pensons si elle te renvoyait, s’écria Myriam, les yeux pleins de larmes. C’est impossible ! Je demanderai à Papa de l’empêcher d’être aussi méchante.

– Ne t’occupe plus de cela, recommanda Mme Rose. Nous devons espérer pour le mieux. Mais moins tu en diras à ton père à ce sujet, mieux ce sera.

Il lui fallut un certain temps pour persuader Myriam d’aller au lit et d’essayer  de dormir, et encore plus pour qu’elle s’endorme enfin.

Les garçons parlèrent aussi plus longtemps que d’habitude, se complaisant dans de sombres présages et faisant toutes sortes de plans pour résister à toute tentative d’autorité de la part de leur belle-mère.

Oncle Dick arrive

Myriam avait dit au revoir à ses frères, lors de leur départ pour l’internat deux jours auparavant, avec plus de regret que d’habitude. Ils lui manquaient toujours terriblement pendant les premiers jours de chaque trimestre, mais cette fois-ci, il lui semblait injuste d’avoir à affronter l’étrangère sans leur appui.

La promesse faite, lourde de responsabilité, lui pesait. Souvent elle se demandait comment elle allait pouvoir la tenir assez fidèlement pour satisfaire Philippe, sans pour cela encourir la colère de son père.

Tandis qu’elle repassait ses leçons du jour au presbytère, le village entier apprenait la nouvelle du second mariage de M. Stanhope et les commentaires allaient bon train.

Berthe Gilbert, l’aînée du pasteur, était une jeune personne plutôt flegmatique. Normalement, elle suivait Myriam dans les jeux et les tours parfois pendables que, dans son imagination débordante, la petite fille pouvait inventer mais parfois, pour une bagatelle, elle lui tenait tête et alors de violentes querelles éclataient, dans lesquelles Berthe se montrait intraitable.

Le tact n’était pas son fort et dès l’arrivée de Myriam, au premier matin de la reprise des cours, elle l’inspecta des pieds à la tête d’un air solennel, comme si elle s’attendait à trouver en elle quelque subtil changement. Puis elle lui déclara sèchement, une pointe d’accusation perçant dans sa voix :

– Tu vas avoir une belle-mère.

Myriam hocha la tête.

– Je pense que ce sera bon pour toi, continua-t-elle plutôt agressive.

– Va-t-elle te battre ? s’enquit, les yeux ronds, Paul, l’un des jumeaux qui complétait le trio du presbytère.

Bien que son cœur batte à coups redoublés, Myriam répondit avec un léger mépris :

– Non, elle ne me battra pas. Je ne la laisserai pas faire, petit imbécile !

Puis, tête haute, elle se dirigea vers la salle d’étude.

La veille de l’arrivée de M. Stanhope et de sa femme, Mme Rose était en train de modeler les longs cheveux raides de Myriam en belles anglaises, ce que détestait la fillette.

– Je ne veux pas avoir des boucles pour elle, protesta-t-elle, indignée.

Mais la gouvernante resta inflexible.

– Tu dois avoir la meilleure apparence possible, déclara-t-elle avec fermeté. Je ne veux encourir aucun reproche sur ma façon de t’élever.

En l’accompagnant à ses cours le lendemain matin, elle l’exhorta à nouveau :

– Rentre directement à la maison après le repas de midi.

D’habitude, Myriam mangeait au presbytère et allait se promener ou travaillait avec l’institutrice jusqu’à quatre heures.

– J’aimerais t’arranger encore les cheveux. Aussi rentre vite pour que tu sois prête. Ils seront là à trois heures et demie.

La matinée traîna en longueur d’une façon intolérable. Normalement, Myriam était une élève brillante et intelligente mais ce jour-là, elle ne montrait aucun intérêt et Mlle Granger, devinant la tension de l’enfant, fit preuve d’indulgence.

Quand elle quitta le presbytère à deux heures moins le quart, la petite fille n’avait pas du tout l’intention de désobéir aux instructions de Mme Rose mais, à cette heure-là, sa nervosité avait atteint un tel degré qu’à chaque pas elle se sentait de moins en moins en mesure de faire face à l’épreuve qui l’attendait.

Presque malgré elle, ou du moins telle fut son impression, elle passa sans s’arrêter devant la porte du Manoir et continua à descendre lentement la rue du village. C’était un délicieux après-midi. La chaleur était estivale. On ne se serait pas cru au mois de mai.

Myriam ralentit en approchant de la maison de la forêt. Cet endroit exerçait toujours la même fascination sur elle. Plusieurs rumeurs circulaient sur le nouveau locataire, un homme seul, sans famille, si bien que Catherine, la jeune fille qui venait chaque jour faire le ménage au Manoir, avait décrété qu’il avait quelque chose à cacher.

Quand Myriam lui avait demandé pourquoi elle avait dit cela, elle avait expliqué : « Il est horrible. Il ne veut pas qu’on le voie ». Cette réponse avait piqué la curiosité de la fillette, encore plus que des vols d’argenterie. Un nouveau secret, un mystère dans lequel elle redoutait toutefois de pénétrer.

Elle s’arrêta devant le portail bas entre les grandes haies et jeta un coup d’œil dans le jardin où foisonnaient des fleurs de toutes les couleurs. Ce ne furent pourtant pas les fleurs qui retinrent l’attention de l’enfant, mais la vue d’un homme, assis dans un fauteuil roulant, à l’ombre d’un grand hêtre, les jambes en plein soleil sous une légère couverture. Il tenait un papier à la main.

Peut-être prit-il conscience du regard d’intense curiosité qui le fixait depuis l’autre côté du portail ? Il leva les yeux et agita joyeusement la feuille de papier.

– S’il te plaît, entre, fillette. Viens me voir.

Il avait une voix agréable, amicale, et Myriam n’était pas particulièrement timide. Cependant, elle hésita un instant. Elle avait souvent pénétré auparavant dans ce jardin, quand la maison était inhabitée, jetant un regard entre les volets et, en imagination, peuplant les pièces de toutes sortes de choses étranges et mystérieuses.

Le peu qu’elle avait entendu au sujet du nouveau locataire s’accordait très bien avec les histoires d’ogres de ses contes de fées. Et s’il en était vraiment un ? D’après le ton de sa voix, il semblait inoffensif, mais il valait quand même mieux être prudente avant de pénétrer dans son domaine.

Au bout d’un moment, l’homme reprit la parole. Il semblait légèrement peiné.

– Est-ce que je te fais peur, petite ?

Myriam fit non de la tête avec énergie, tira le verrou tout usé et s’avança vers l’homme à pas lents. Elle ne l’avait vu que de profil depuis le portail et dans l’ombre de l’arbre mais, comme elle s’approchait, elle sursauta de frayeur et s’arrêta net. La bouche de l’étranger était tordue de côté d’une façon bizarre et sa joue gauche, pendante, labourée de cicatrices, le défigurait.

Il était trop tard pour cacher son geste de recul. Toute confuse, et ne pouvant réprimer un sentiment de répulsion, Myriam aurait tourné les talons et se serait enfuie si la voix de l’étranger ne l’avait retenue :

– N’aie pas peur, petite, dit-il avec douceur. Approche-toi du côté où tu ne verras pas trop ma blessure. Je ne peux pas te courir après. Ainsi tu viendras seulement si tu en as envie.

Un sentiment de pitié envahit brusquement le cœur de l’enfant. Elle se plaça au côté du fauteuil qu’il avait indiqué et lui demanda timidement :

– Habitez-vous ici ?

– Oui, je viens d’arriver et tu es ma première visite. J’aimerais que nous devenions amis si tu arrives à oublier mon apparence et à apprendre à connaître qui je suis au fond. Veux-tu essayer ?

– Oui, répondit-elle sans hésiter.

– Bien. Nous allons commencer par nous dire nos noms. Je m’appelle Richard Harding, mais si tu arrives à me dire oncle Dick, je saurai que nous serons amis. Quel est ton nom à toi ?

Myriam le lui dit. La glace était rompue. Jamais elle n’avait rencontré une grande personne avec laquelle il était si facile de causer.

En quelques minutes, elle lui avait tout raconté de sa vie, sa maison, ses frères, et il ne lui sembla plus impoli de lui poser la question qui lui brûlait les lèvres. Il répondit en toute simplicité :

– J’étais un aviateur pendant la guerre et un jour mon avion a pris feu. J’ai été tellement brûlé que je suis maintenant défiguré et ne peux plus marcher.

Il se mit à rire.

Myriam posa la main sur le bras du fauteuil et lui demanda d’une voix tremblante :

– Vous ne guérirez jamais ?

– Non, pas tant que je vivrai.

Il avait dit cela gaiement mais la petite fille en eut le souffle coupé.

– Oh ! C’est affreux ! Comment pouvez-vous supporter cela ? murmura-t-elle.

Richard Harding devint grave.

– Au début, j’ai cru que je ne le pourrais pas, mais j’ai découvert un merveilleux secret qui a tout changé.

– Donc, c’est vrai ? Vous avez un secret ? Cela ne m’étonne pas ! Le visage de l’enfant s’illumina de plaisir.

– Comment savais-tu que j’ai un secret ? dit M. Harding, lorsque l’horloge de l’église commença à égrener ses quatre coups dans l’air tranquille de l’après-midi.

Poussant un cri, Myriam bondit du petit tabouret de jardin sur lequel elle était assise.

– Oh ! qu’ai-je fait ? Ils vont arriver ! Mme Rose va être très fâchée. Oh ! j’ai peur de rentrer à la maison !

– Qu’y a-t-il ? Qui va arriver ? demanda son nouvel ami avec inquiétude.

Myriam déballa toute l’histoire pêle-mêle et de façon plutôt incohérente.

– C’est ma faute. Je t’ai retenue, dit oncle Dick d’un air contrit. Tu diras à ton père comme je le regrette et… mais attends un moment.

Il sortit un carnet et un stylo de sa poche, prit une carte de visite et écrivit au dos : « Veuillez me pardonner d’avoir retenu votre petite fille. J’ai beaucoup joui de sa compagnie et je serais très heureux si vous lui permettiez de revenir me voir ».

– Peut-être qu’avec cette carte, le blâme de ton père retombera sur moi, dit-il en la lui tendant avec son étrange sourire tout tordu auquel Myriam ne prêtait déjà plus attention.

– Je veux revenir, oncle Dick, dit-elle vivement, le plus souvent possible, et peut-être, un jour, pourrez-vous me dire quelque chose de votre secret.

Richard Harding retint un moment dans la sienne la main qu’elle lui avait tendue avec tant de confiance.

– Oui, Myriam, je t’en parlerai à ta prochaine visite. J’aimerais pouvoir le faire maintenant mais tu es déjà très en retard.

La petite fille s’éloigna à regret, le salua encore une fois de la main avant de refermer le portail, puis s’engagea résolument sur le chemin du Manoir. Elle se sentait étrangement réconfortée et encouragée par cette rencontre.

Elle avait envie de parler à quelqu’un de son nouvel ami et du secret qu’il avait promis de partager avec elle. Comment pouvait-il paraître si courageux alors qu’il se savait défiguré et paralysé pour la vie ?

Mais elle se trouvait maintenant à la porte du Manoir et il lui fallait affronter l’épreuve qui l’attendait. Le cœur battant à grands coups, elle parcourut le court trajet qui la séparait de la maison.

Sans bruit, elle se dirigea vers la petite porte qui lui permettrait de se glisser dans la salle d’étude par les escaliers de derrière. Elle posait la main sur la poignée quand Mme Rose surgit. Un simple coup d’œil lui suffit pour savoir qu’elle était, en effet, très en colère.

– Où étais-tu passée ? demanda-t-elle d’un ton si dur que l’enfant se fit toute petite.

Myriam en oublia le petit discours qu’elle avait préparé. Comment expliquer quoi que ce soit sous ce regard froid et implacable ?

– Réponds-moi, vite.

La voix de Mme Rose tremblait d’indignation. L’après-midi avait été difficile et éprouvant pour elle. Tout d’abord, elle se faisait vraiment du souci pour sa place.

De plus, après avoir attendu une demi-heure le retour de Myriam, elle avait téléphoné au presbytère pour s’entendre dire que l’enfant était bien partie dès la fin du repas.

Mme Rose avait envoyé Catherine à la recherche de Myriam mais celle-ci, après avoir parcouru tout le village, était revenue bredouille. À l’arrivée de M. et Mme Stanhope, au lieu de leur présenter une petite fille en grande toilette, aux boucles irréprochables, comme elle en avait eu l’intention, elle avait dû leur confesser, à sa grande confusion, qu’elle ne savait absolument pas où l’enfant se trouvait.

M. Stanhope avait semblé plus ennuyé qu’inquiet, mais elle avait senti très vivement son mécontentement et elle demeurait convaincue qu’il l’avait rendue responsable de ce malheureux incident qui gâchait l’arrivée de sa femme dans son foyer. Quelle injustice ! Cela la mettait dès le début dans une position fausse vis-à-vis de sa nouvelle maîtresse.

Cela, ajouté à la crainte de perdre sa place, l’avait amenée à un tel degré de nervosité que son sang ne fit qu’un tour à la vue de la coupable essayant de se glisser dans la maison sans être vue.

Mme Stanhope avait eu l’air beaucoup plus inquiète que son mari. Elle avait tout de suite compris que l’absence de Myriam pouvait signifier quelque chose.

– Oh ! Henri, s’était-elle écriée, crois-tu qu’elle se cache quelque part ou qu’elle s’est enfuie parce qu’elle n’avait pas envie de me voir ?

– Mais bien sûr que non, chérie, lui avait-il affirmé. Mais son ton manquait de conviction et, se tournant vers Mme Rose, il lui avait demandé si la maison avait été fouillée à fond.

– Je redoutais ce genre de réaction…

Mme Rose avait saisi ces mots au vol alors que la jeune femme entrait avec son mari dans leur chambre. Elle en avait serré les lèvres de dépit.

Maintenant, Myriam se tenait devant elle, sans un mot. Elle la prit par les épaules et la secoua.

– Méchante petite ! Désobéissante ! Si tu ne me dis pas tout de suite où tu es allée, je te mène vers ton père… et ta mère, ajouta-t-elle d’un ton plein de sous-entendus. Ils sauront s’occuper de toi.

– J’ai oublié l’heure, balbutia Myriam.

C’était une si pauvre excuse que Mme Rose en renifla de mépris.

– Tu savais que tu devais rentrer tout de suite à la maison.

Elle tira la fillette après elle sans ménagement en haut des escaliers, jusqu’à sa chambre.

– Enlève ta robe, ordonna-t-elle. Je vais avertir ton père que tu es ici.

Myriam la saisit par le bras.

– Oh ! non, Rose, n’y va pas. Reste ici, je vais tout te dire.

– Il doit savoir que tu es rentrée saine et sauve, répliqua la gouvernante. Son ton, bien que ferme, s’était radouci. Enlève ta robe. Je reviens tout de suite.

Les frayeurs de l’enfant redoublèrent. Elle n’avait jamais pu supporter d’être grondée. Au bord des larmes à cause de la scène qu’elle venait de vivre, elle se débattait, les doigts tremblants, avec les boutons dans le dos de sa robe toute froissée.

Mme Rose revint très rapidement.

– Tu vas descendre au salon prendre le thé avec eux. C’est ta belle-mère qui l’a suggéré. Mais, si je ne me trompe, ton père aura quelque chose à te dire ensuite.

Elle boutonna la robe bien repassée et attacha avec un gros nœud les cheveux soigneusement brossés mais restés désespérément raides.

Prise de panique, Myriam ne bougeait pas.

– Viens avec moi, Rose, supplia-t-elle.

– Quelle idée ! Que vas-tu encore inventer ! s’exclama Mme Rose avec indignation. Descends vite, maintenant. Ne les fais plus attendre.

Saisie d’un sentiment poignant de solitude, Myriam descendit le grand escalier et, sur la pointe des pieds, s’approcha de la porte derrière laquelle elle entendit un murmure de voix.

Elle tourna la poignée presque sans bruit et s’immobilisa sur le seuil, n’osant pas lever les yeux.

– Approche, Myriam.

Son père parlait avec entrain mais l’enfant se rendit bien compte qu’il était loin d’être content d’elle.

– Voici la vagabonde, Audrey ! dit-il, s’adressant à sa femme. Raconte-nous ce que tu as fait, petite, ajouta-t-il, poussant légèrement l’enfant, maintenant à ses côtés, vers son épouse.

Sans lâcher le bras du fauteuil de son père, Myriam jeta un regard furtif dans la direction de celle-ci. Ce qu’elle vit l’étonna tellement qu’elle ne put réprimer un geste de surprise. Depuis si longtemps, elle s’était fait une image de la belle-mère classique !

Ce qu’elle découvrait n’y ressemblait pas, mais pas du tout ! Sa belle-mère était jeune et belle. De beaux cheveux bruns, ondulés, encadraient gracieusement un doux visage souriant, aux traits fins et aux grands yeux noisette pleins de gaieté.

Elle prit la main que l’enfant lui tendait gauchement, et l’attira vers elle.

– Ne pourrions-nous pas nous embrasser puisque nous allons vivre ensemble ? demanda-t-elle.

Voilà le moment venu de prendre position ! Myriam était sûre que Philippe aurait considéré un baiser comme une violation de leur pacte, mais elle ne pouvait contrarier davantage son père.

Elle se contenta donc de ne pas le lui rendre et détourna la tête de sorte que la caresse de la jeune femme ne fit qu’effleurer sa joue. Si elle était blessée, la nouvelle Mme Stanhope n’en fit rien paraître.

– Je suppose que tu as faim, dit-elle aimablement. Viens et assieds-toi bien à ton aise à cette petite table.

Elle plaça devant l’enfant une tasse et une assiette, et lui passa du pain et du beurre, puis se mit à parler avec son mari.

Reconnaissante d’être laissée tranquille, Myriam observa et écouta. Tout tourbillonnait dans sa tête. Il allait être très difficile de suivre le plan prévu ! Il était évident que cette jeune femme voulait obtenir son amitié.

C’était quand même trop injuste qu’elle soit toute seule pour tenir la promesse que Philippe leur avait extorquée ! Qu’aurait-il fait, lui, dans les circonstances présentes ? Le thé fini, son père se tourna vers elle.

– Maintenant, Myriam, dis-nous pourquoi tu étais en retard cet après-midi. Les gens du presbytère ont dit que tu les avais quittés à deux heures moins le quart.

La carte ! Myriam se leva d’un bond.

– J’ai une carte pour toi, Papa ! dit-elle.

Elle allait se précipiter avec impétuosité hors de la pièce mais son père la retint.

– Bien, je verrai cela tout à l’heure. Réponds d’abord à ma question.

La fillette rougit et jeta un coup d’œil inquiet à sa belle-mère.

– Je croyais que j’avais beaucoup de temps, murmura-t-elle. Je suis allée seulement jusqu’à la maison de la forêt, et il était là, dans le jardin. Son visage est épouvantable mais il est si gentil que je n’y ai plus fait attention.

Ce fut au tour de ses auditeurs de ne rien comprendre !

– Qui a un visage épouvantable ? Avec qui as-tu parlé ? demanda son père.

– Il m’a dit de te donner sa carte parce que tous les deux nous avions oublié quelle heure il était, expliqua Myriam.

– Alors va la chercher. J’espère qu’elle nous aidera à comprendre un peu mieux tes explications, rétorqua son père avec quelque impatience.

Heureuse de s’échapper, Myriam grimpa les escaliers.

Dès que la porte se fut refermée sur elle, Mme Stanhope s’adressa à son mari :

– C’est exactement ce que je craignais, Henri, elle a décidé de ne pas m’aimer. Les enfants auraient dû avoir l’occasion de me connaître avant notre mariage.

– Tout ira bien, ne te tourmente pas, Audrey, dit M. Stanhope d’un ton rassurant. Myriam est seulement timide et maladroite. Mais elle est comme un bébé et cela ne durera pas longtemps avant qu’elle ne t’accepte comme sa maman.

Sa femme secoua la tête.

– Non, mon cher, elle n’est pas un bébé. À son âge, les enfants peuvent avoir des idées très arrêtées. Je ferai tout pour gagner son affection, et aussi celle de ses frères. Je désire seulement qu’ils restent spontanés ! Je ne veux pas qu’ils ne soient pas naturels avec moi.

Elle n’eut pas le temps d’en dire davantage car Myriam revenait avec la carte qu’elle tendit à son père. Celui-ci émit un sifflement étouffé.

– Richard Harding ! C’était un aviateur célèbre. J’ai su qu’il avait été affreusement brûlé et je croyais que le pauvre type était mort à l’heure actuelle.

Il retourna la carte et lut le message écrit au verso.

– Tu ne dois pas ennuyer ce monsieur, recommanda-t-il. C’est un grand honneur pour une petite fille d’être invitée par un de nos héros nationaux. Cependant, s’il désire te revoir, c’est sûr que tu dois y aller.

Les yeux de l’enfant se mirent à briller. Un héros ! Qu’allaient dire les garçons ? C’était sûrement le secret qu’il avait promis de lui dire. Elle n’en souffla mot et se contenta de demander avec vivacité :

– Puis-je y aller demain ?

– Non, répondit son père d’un ton ferme. Tu as été trop sotte aujourd’hui. Tu dois apprendre à obéir. Tu n’iras pas avant quinze jours.

J’écrirai un mot à M. Harding, ajouta-t-il en s’adressant à sa femme, ou mieux encore nous pourrions nous promener par-là demain et lui rendre visite. Ce doit être terriblement mortel pour lui de vivre dans cet endroit !

Audrey Stanhope approuva d’un air absent. Elle venait de remarquer l’air abattu de l’enfant, qui serrait les lèvres pour en réprimer le tremblement.

Elle aurait aimé lui dire un mot pour la consoler, mais elle craignait que la fillette s’effondre. Aussi se contenta-t-elle de se lever et de dire qu’elle allait vider ses dernières valises.

Myriam, reconnaissante, en profita pour se glisser dans la salle d’étude. Écrire une lettre était pour elle une corvée ! Toutefois, elle rassembla tout le matériel nécessaire et entreprit de coucher sur le papier pour ses frères tous les événements de la journée. « N’oublie pas de tout nous raconter par le menu ». C’étaient là presque les dernières paroles de Philippe.

L’arrivée de leur belle-mère revêtait à leurs yeux une telle importance qu’elle passa sous silence son escapade à la maison de la forêt. Elle se creusa la tête pour traduire par écrit le plus fidèlement possible ce qu’elle venait de vivre.

Elle n’avait pas terminé sa lettre et était loin d’en être satisfaite lorsque Mme Rose entra avec du lait et des biscuits, lui annonçant qu’il était temps pour elle d’aller au lit.

Elle resta sourde aux supplications de l’enfant :

– Juste le temps de finir ! implora-t-elle.

– Tu as causé assez d’ennuis aujourd’hui pour espérer obtenir une faveur par-dessus le marché ! déclara Mme Rose. Bois ton lait et viens avec moi.

Une heure plus tard, au lit, Myriam eut la surprise d’entendre un léger coup frappé à la porte. Celle-ci s’ouvrit sans qu’elle ait répondu.

– Je passe juste pour te dire bonne nuit !

À sa grande consternation, sa belle-mère se tenait près de son lit. Qu’elle était belle, même dans la pénombre, dans sa robe de soirée toute noire, une rangée de perles brillant autour de son cou ! Mme Stanhope la regarda pendant un moment puis se pencha vers elle et, appuyant sa joue contre la sienne, murmura tendrement :

– Nous serons amies, n’est-ce pas ?

Elle sentit l’enfant se raidir dans un mouvement de recul et, n’obtenant pas de réponse, elle s’écarta, peinée et déçue.

– Bonne nuit, dit-elle tranquillement.

Un grognement sourd lui répondit. Remplie de tristesse, la jeune belle-mère sortit sans se douter de la tempête d’émotions qu’elle avait provoquée chez l’enfant.

La petite fille tira le drap au-dessus de sa tête pour étouffer le bruit des sanglots qu’elle ne pouvait réprimer. Cette caresse l’avait désarmée et elle avait presque succombé à la tentation de jeter les bras autour du cou de la nouvelle venue pour répondre de tout son cœur à cette offre d’affection.

Tenir cette terrible promesse s’avérait encore plus difficile qu’elle ne l’avait cru ! La pensée de la reprendre ne l’effleura même pas. Elle se contenta de pleurer. Le chagrin et la colère se disputaient dans son cœur et elle en voulut à ses frères de l’avoir laissée seule en face d’une situation pour laquelle elle ne trouvait aucune solution.

Tempêtes au Manoir

La quinzaine de jours qui suivit fut orageuse et éprouvante pour Mme Stanhope. Elle était arrivée remplie de projets pour le bien de sa famille adoptive.

À son grand chagrin, presque sur tous les points, elle se heurta à un échec. Elle avait tout juste vingt-cinq ans et le manque de coopération qu’elle rencontrait à tout moment la mit dans un état de trouble, de colère et même souvent de dépression.

Mme Rose la traitait ostensiblement avec respect mais ne la secondait en aucune manière. Elle soutenait délibérément Myriam qui désobéissait constamment à sa belle-mère, ce qui chagrinait et exaspérait à la fois la jeune femme.

Pour la gouvernante, il était clair qu’on ne pouvait attendre de la nouvelle venue qu’elle puisse être en aide à l’enfant ou la comprendre.

M. Stanhope, un avocat très occupé, partait chaque jour pour la ville voisine distante d’une quinzaine de kilomètres. Il ne se rendait pratiquement compte de rien.

– N’y fais pas attention, fut tout ce qu’il répondit à sa femme lorsqu’elle lui fit part avec tristesse de l’échec de ses tentatives pour gagner la confiance de l’enfant. Cela va s’arranger. Ne te tourmente pas, ma chérie, supplia-t-il à la vue de l’air abattu d’Audrey.

– C’est facile à dire : « Ne te tourmente pas », protesta-t-elle. Je m’attendais bien à un peu de parti pris à mon égard au début, mais je suis sûre qu’il y a plus que cela.

Je me demande si Mme Rose ne monte pas la tête à Myriam contre moi.

– Elle en est incapable.

Il fronça les sourcils l’air sombre.

– Elle est entièrement dévouée aux enfants et peut-être un peu jalouse, mais pas au point de la tourner contre toi. S’il en était ainsi, elle serait immédiatement renvoyée.

Si tu le désires, je le fais, mais je pense que comme elle comprend bien notre situation, elle pourrait être une aide pour toi.

– Non, je ne crois pas que ce serait bon qu’elle s’en aille en ce moment, répondit lentement Audrey. Son départ bouleverserait Myriam et la braquerait encore plus contre moi. Mais j’aimerais trouver la cause de ce malaise.

M. Stanhope se leva avec impatience.

– Je vais de ce pas voir Myriam et lui parler sérieusement, déclara-t-il. Je ne lui permettrai pas de te faire du mal. Si cela ne suffit pas, elle sera sévèrement punie.

Comment cette fillette de rien du tout peut-elle oser te tenir tête ! Cela ne tient pas debout ! Nous allons immédiatement mettre fin à cette absurdité !

– Non, non, Henri !

Mme Stanhope s’accrocha au bras de son mari.

– Surtout, ne fais pas cela ! Ne vois-tu pas que la gronder à cause de moi serait la pire chose à faire ? Elle aura alors une raison de ne pas m’aimer. Je jouerai le rôle classique de la belle-mère se mettant entre le père et les enfants. Ne dis rien. Je vais essayer encore de trouver le chemin de son cœur.

M. Stanhope s’arrêta et l’embrassa tendrement.

– Très bien, ma chérie. Qu’il en soit comme tu le désires. Mais seulement pour cette fois-ci. Je ne laisserai pas Myriam ni une autre personne te rendre malheureuse.

Si elle ne change pas, je l’enverrai en internat et nous nous passerons de Mme Rose, si tu la crois être la cause de tout cela. Ne les laissons pas aller trop loin.

Ainsi prit fin cette discussion et Audrey Stanhope se promit que, dans la mesure du possible, elle n’entamerait plus jamais ce sujet. Son échec pour gagner l’affection et la confiance de sa belle-fille blessait son orgueil et la faisait profondément souffrir.

D’un idéal élevé, la jeune femme avait la certitude de gagner la partie à force d’affection, de patience et de bonne volonté. Bien sûr, on n’en était qu’au tout début, mais il lui semblait qu’elle ne pouvait faire plus. L’enfant la regardait avec une hostilité à peine voilée, ou au mieux avec une tolérance distante qu’un tempérament comme celui d’Audrey avait beaucoup de peine à supporter.

La colère, l’impatience montaient en elle chaque fois que la petite voix froide et polie : « Non merci, je n’y tiens pas » rejetait ses tentatives de lui faire plaisir. Myriam entretenait avec soin cette façon de répondre à toute suggestion venant de sa belle-mère qui résistait alors à l’envie de fouetter cette petite ingrate, ce qui n’aurait fait qu’envenimer les choses.

Un mois presque entier s’écoula avant que la visite si ardemment souhaitée à la maison de la forêt puisse être envisagée.

À la fin des quinze jours fixés par son père, Myriam s’y était tout de suite rendue. Oncle Dick n’était pas au jardin dans son fauteuil roulant ! Il ne lui était pas venu à l’idée qu’il puisse être ailleurs que là !

Elle s’immobilisa, désemparée, devant le portail pendant quelques minutes puis, prenant son courage à deux mains, elle sonna. Une dame entre deux âges, à l’aspect agréable, vint quand la petite fille lui eut exposé sa requête.

– M. Harding ne va pas très bien, mon enfant. Il ne peut recevoir personne pour le moment.

Amèrement déçue, la fillette s’éloigna. Elle n’osa plus sonner de nouveau par crainte d’essuyer d’autres rebuffades, mais elle regardait avec envie à travers le portail chaque fois qu’elle trouvait le moyen de passer devant la maison.

Elle ne pouvait plus le faire aussi souvent que par le passé, car tante Audrey ne lui permettait pas de vagabonder dans le village.

Cependant, à la fin de la troisième semaine, elle sauta de joie : on venait de lui apporter une lettre adressée sans l’ombre d’un doute à Mlle Stanhope.

« Ma chère Myriam,

Comme nous avons dû attendre pour nous revoir ! Je le regrette tellement. Je t’écris aujourd’hui pour te demander de venir prendre le thé et me tenir compagnie un moment samedi prochain. Je choisis le samedi parce que je crois que c’est le jour qui te convient le mieux.

Au plaisir de te revoir ! J’espère que tu pourras venir !

Ton nouvel oncle, Richard Harding.

L’écriture était si claire que Myriam n’eut aucune peine à lire le billet.

Les yeux brillants, elle le montra à Mme Rose :

– Je peux y aller, n’est-ce pas Rose ? demanda-t-elle vivement.

– Ce n’est pas à moi de te répondre, rétorqua la gouvernante d’un air sombre. Désormais tu dois demander les permissions à ta mère, ma chère.

Le visage de l’enfant s’assombrit.

– Elle n’est pas ma mère. Tu ne dois pas l’appeler ainsi, dit-elle, fâchée. Pourquoi faut-il que je le lui demande ? Papa avait dit que je pouvais y aller après quinze jours. Il y a longtemps qu’ils sont passés !

– Il s’agit d’une invitation en bonne et due forme à laquelle tu dois envoyer une réponse. Bien sûr que tu dois en parler, appuya Mme Rose d’un ton ferme.

Myriam s’éloigna en faisant la moue. Tout son plaisir s’était envolé. Elle aurait bien résolu le problème en demandant la permission à son père, mais elle avait entendu dire qu’il ne rentrerait que très tard ce jour-là. Or elle ne pouvait attendre au lendemain.

Oncle Dick pourrait croire qu’elle n’avait pas envie d’aller le voir. Elle mit donc son orgueil sous ses pieds et partit à la recherche de sa belle-mère.

Mme Stanhope cueillait des pois de senteur. Quel charmant fouillis dans le jardin et qu’elle paraissait jeune et jolie dans sa robe de cotonnade fleurie, ses magnifiques cheveux bruns bouclés et les joues légèrement empourprées par le soleil de ce bel après-midi !

Myriam fut vaguement consciente du charmant tableau qu’elle offrait, mais, pour la centième fois, elle endurcit son cœur, afin de ne pas se laisser attendrir.

– Tante Audrey, M. Harding m’écrit un mot. Il m’invite pour l’heure du thé samedi.

Elle semblait énoncer un fait dans toute sa sécheresse plutôt qu’une requête.

– M. Harding ? s’interrogea Mme Stanhope, perplexe. Ah ! oui, le célèbre aviateur ! Puis-je voir sa lettre ?

Elle tendit la main et Myriam lui abandonna à contrecœur la précieuse missive. Sa belle-mère la parcourut puis la lui rendit avec un sourire.

– Oui, certainement, tu peux y aller. Mais tu sais qu’il est invalide et qu’il souffre beaucoup. Veille à ne pas le fatiguer.

– Rose dit que je dois lui répondre.

Myriam sembla poser une question.

– Oui, bien sûr, approuva Mme Stanhope. Veux-tu aller jusqu’à mon secrétaire dans le salon ? Tu trouveras du papier à lettres dans le tiroir de gauche.

– Merci.

La petite fille s’attarda.

Tout en lui jetant un coup d’œil empreint de curiosité, la jeune femme continua à cueillir les pois de senteur. Myriam attendit un moment, embarrassée, fit quelques pas, puis revint vers elle.

– Que dois-je lui dire ? finit-elle par murmurer.

C’était la première fois qu’elle demandait l’avis de sa nouvelle maman. La jeune Mme Stanhope ressentit un vif plaisir de ce semblant de rapprochement, si mince soit-il.

Elle s’appliqua toutefois à répondre sans avoir l’air d’y attacher de l’importance :

– Simplement : merci pour votre invitation pour samedi. Je serai très heureuse d’y répondre… ou quelque chose comme cela. Sois brève. Commence par : « Cher M. Harding » et signe, bien sûr.

Je rentre dans quelques minutes. Tu peux m’appeler si tu en as besoin.

Myriam remercia et courut vers la maison. Elle n’en voulait pas davantage. Elle n’allait pas écrire : « Cher M. Harding » ! Elle jouit de s’asseoir devant le beau secrétaire, de prendre le stylo en or et le beau papier de luxe trouvés dans le tiroir.

« Cher Oncle Dick, écrivit-elle. Merci de m’avoir invitée pour samedi. Je m’en réjouis ». Elle spécifia : « Et je vais venir. Affectueusement, Myriam ». L’enveloppe était déjà fermée lorsque Mme Stanhope parut.

Cette dernière l’aida à libeller correctement l’adresse et eut la délicatesse de ne rien demander de plus, bien qu’elle en ait eu très envie.

Le samedi fut long à venir. Myriam l’attendit avec une joyeuse impatience. Un secret important n’allait-il pas lui être confié ? Un secret qu’elle détiendrait probablement elle seule. Elle prouverait à Oncle Dick qu’elle était digne de sa confiance. Son père l’avait dite honorée d’avoir été remarquée par un tel homme, et maintenant qu’elle le savait être un héros en chair et en os, son imagination galopait. Qu’allait-il lui dire ?

Elle alla au lit toute heureuse le vendredi soir. Le jour tant attendu était à portée de la main. Toutefois, elle fut très contrariée que Mme Rose veuille la coiffer pour ce grand événement avec ces horribles boucles !

Elle protesta de toutes ses forces et des larmes de colère lui vinrent aux yeux. Elle ne voulait pas de boucles. De toute façon, elles ne tiendraient pas et tous ces bigoudis autour de sa tête allaient l’empêcher de dormir.

Au plus fort de l’altercation, à leur grande surprise, Mme Stanhope entra dans la pièce d’un pas tranquille et s’enquit de la raison de tout ce tapage. Un long silence lui répondit. Mme Rose, la brosse d’une main, les bigoudis de l’autre, se tenait, toute droite, vexée et quelque peu échauffée par la dispute. La petite fille lui faisait face d’un air de défi, toute rouge et le visage couvert de larmes.

N’obtenant pas de réponse, la jeune femme s’adressa à la gouvernante qui s’emporta :

– Myriam est exaspérante ! Elle est invitée pour demain et je voulais la coiffer convenablement pour qu’elle soit présentable !

La jeune femme sourit.

– Oh ! je suis sûre qu’elle le désire mais vous savez, ce n’est pas tellement indiqué de faire des anglaises avec des cheveux raides comme ceux de Myriam ! Pour moi, les laisser tomber naturellement convient mieux à son genre.

D’un petit coup de peigne, elle sépara les cheveux par une raie de côté, les fit bouffer légèrement sur le front et les attacha joliment sur le côté avec un ruban. L’effet fut surprenant. On était loin de la raie au milieu, des cheveux bien tirés sans qu’aucune mèche ne dépasse et serrés dans un nœud au sommet de la tête !

Myriam jeta un coup d’œil furtif dans la glace, puis baissa les yeux et ne daigna pas répondre à la question qui lui était posée avec vivacité :

– Préfères-tu cette coiffure, ma chérie ?

Stoïque, Mme Rose resta impassible. Poussant une légère exclamation de dépit, Mme Stanhope tourna les talons et quitta la pièce.

Il y eut un moment de silence. Puis Myriam articula d’une petite voix étrange :

– Tu peux me mettre des bigoudis, si tu le désires, Rose.

– Certainement pas. Nous avons reçu des ordres. Tu peux aller te faire coiffer par Mme Stanhope avant de partir demain, dit la gouvernante d’un ton de mauvais augure.

Myriam bondit sur ses pieds.

– Je n’irai pas ! Tu sais bien que je n’irai pas. Ne sois pas méchante. Ce n’est pas ma faute si elle est arrivée juste à ce moment-là !

Elle arracha le ruban, bien qu’au fond d’elle-même, elle ait eu envie d’admirer la plaisante image reflétée par la glace.

En silence, Mme Rose lui tressa les cheveux comme d’habitude pour la nuit. C’était la première fois que la nouvelle maîtresse la désavouait ouvertement, et elle se plaisait à se répéter que ce n’était là qu’une première tentative pour saper son autorité.

Myriam n’avait pas de cours le samedi matin. Elle prenait habituellement le repas de midi avec ses parents, M. Stanhope étant à la maison ce jour-là.

En se levant de table, Mme Stanhope lui recommanda :

– J’aimerais te voir avant ta visite chez M. Harding, ma chérie.

L’enfant serra les lèvres de dépit. Elle ne pouvait ignorer cette requête faite en présence de son père. Elle n’avait certes pas l’intention de risquer un renvoi de cette visite tant attendue ! Elle se précipita hors de la pièce quand la voix irritée de son père la rappela.

– On t’a demandé quelque chose, Myriam. Je n’ai pas entendu de réponse.

L’enfant tortilla ses doigts dans un silence embarrassé. Mme Stanhope intervint avec grâce.

– Je pense qu’elle ne croyait pas avoir à répondre. Tu as bien entendu ma question, n’est-ce pas, Myriam ?

– Oui, tante Audrey, murmura l’enfant.

– Pourquoi ne pas l’avoir dit tout de suite ? rétorqua son père d’un ton cassant.

– Qu’a-t-elle donc ? ajouta-t-il dès que la porte se fut refermée sur sa fille heureuse de s’échapper.

Sa femme sourit d’un air las.

– Elle ne veut pas faire la paix avec moi. Arrivera-t-elle à surmonter son parti pris à mon égard ? Je crains que non. Quelque chose la retient, je n’arrive pas à comprendre quoi. Si tu pouvais le savoir, Henri, en gagnant sa confiance, tu m’aiderais beaucoup.

Il haussa les épaules.

– Je crains bien de ne rien comprendre aux enfants. Tu es d’une patience d’ange avec elle. Mais je n’arrive pas à admettre qu’une stupide petite fille puisse te causer des ennuis par son obstination ! Si la situation ne s’améliore pas pendant les vacances d’été, elle ira en internat.

– Non, je ne le veux pas, protesta Mme Stanhope avec énergie. Ce serait admettre la défaite et la mettre contre moi plus que jamais. J’espère que les garçons seront un peu plus compréhensifs qu’elle !

– Certainement, répondit son mari sans hésiter, les garçons ont un sens du fair-play beaucoup plus que les filles.

Ce fut une petite fille toute douce qui surgit aux côtés de Mme Stanhope une heure plus tard. Des traces de larmes se voyaient sur son visage et elle tenait une brosse, un peigne et un ruban.

Sa belle-mère était en train de lire dans une chaise longue, sur la terrasse. Elle abaissa son livre et la regarda.

– Que désires-tu, Myriam ? questionna-t-elle avec gentillesse.

Myriam avala sa salive puis lui tendit la brosse, froidement déterminée.

– S’il te plaît, tante Audrey, veux-tu me coiffer ? répondit-elle.

Mme Stanhope rosit de plaisir.

– Il vaudrait mieux le faire devant un miroir dit-elle d’un ton enjoué.

Elles allèrent jusqu’à la grande glace du hall d’entrée. Elle aurait bien aimé interroger Myriam sur la crise de larmes qui, selon toute évidence, venait de se passer. Mais elle pensa qu’il était inutile de forcer des confidences. Elle était en effet loin de deviner quelle scène pénible venait de se dérouler entre Myriam et sa gouvernante.

Cette dernière avait décidé de ne pas « mettre les doigts », selon sa propre expression, dans la coiffure de l’enfant pour cet après-midi-là. Elle était lasse de toutes ces histoires. Il s’en était suivi une telle tempête de cris et de larmes que Mme Rose l’avait menacée de demander à son père de lui défendre cette sortie. Des paquets d’eau froide n’avaient pu enlever tout à fait les traces de larmes.

Maintenant, les yeux rougis et les paupières gonflées, Myriam se laissait docilement coiffer par les mains habiles de sa belle-mère. Dès qu’elle eut terminé, « Merci, tante Audrey, au revoir » lui dit-elle de sa petite voix polie, et elle s’échappa avec un soulagement visible.

Une fois sur la route, elle soupira d’aise. Elle pouvait oublier pour le moment tous ses soucis ainsi que l’étrange hostilité de Mme Rose, et jouir pleinement de son après-midi.

Pas de fauteuil roulant sous le hêtre comme elle s’y attendait ! Elle s’approcha de la porte d’entrée et tira la vieille sonnette avec quelque inquiétude. Si après tout ce qui venait de se passer, il était arrivé quelque chose à Oncle Dick, qui l’empêche de la recevoir ! Elle n’attendit pas longtemps. La même dame entre deux âges qu’elle avait déjà vue vint lui ouvrir et, avec un sourire de bienvenue, s’effaça pour la laisser passer.

– Entre, mon enfant. M. Harding t’attend, dit-elle.

Elle introduisit la fillette dans un étroit hall carrelé puis dans une pièce au plafond bas, toute en longueur, remplie d’objets très intéressants – mais bien que plus tard chaque recoin lui soit devenu familier, elle n’y prêta sur l’heure que peu d’attention.

Ses regards se portèrent vers le divan sous les fenêtres, au fond de la pièce, et elle s’y précipita, ne sachant plus que dire, mais les yeux brillants de plaisir.

– La bonne affaire, te voilà ! dit l’invalide.

Le ton de sa voix témoignait d’une telle sincérité que le cœur de sa visiteuse en fut tout réchauffé. Elle éprouva soudain un sentiment de paix et de sécurité.

– J’espère que nous allons avoir le temps nécessaire pour dire tout ce qui est resté en suspens, continua-t-il. Mais d’abord, assieds-toi et raconte-moi comment tu vas. Ou bien préfères-tu faire un petit tour et tout regarder ?

Myriam promena ses regards autour de la pièce. Certes, il y avait plein de choses qu’elle aurait aimé voir de près. Quelques-unes retinrent particulièrement son attention : un certain nombre de modèles réduits de beaux aéroplanes (comme ils plairaient aux garçons !), un jeu d’échecs en ivoire, une petite figurine représentant un homme revêtu d’une cuirasse et brandissant une épée.

Elle poussa un petit soupir de ravissement.

– Comme c’est beau ! Mais, s’il vous plaît, oncle Dick, vous m’avez promis de me dire votre secret. Je n’en parlerai à personne, c’est sûr.

– C’est plutôt long à raconter et une petite personne comme toi aura besoin de patience pour l’écouter jusqu’au bout, dit oncle Dick. J’avais pensé que nous pourrions commencer à jouer à un ou deux jeux et puis, après le thé, nous y mettre sérieusement.

Tout d’abord, j’aimerais savoir comment s’est passé le retour de ton père. Et avec ta belle-mère, comment cela va-t-il ? J’espère, beaucoup mieux que tu ne le craignais.

– Rien ne va bien à la maison.

Myriam hocha la tête avec tristesse. Il était si facile de causer dans cette pièce tranquille, imprégnée de paix !

Avant même de s’en être rendu compte, elle avait tout dit sur ce qui se passait en elle, sur l’attitude de Mme Rose, et même sur celle de sa belle-mère. Il n’y eut point de jeux ce jour-là car, une fois les barrières tombées, c’était un tel soulagement de pouvoir tout raconter !

Elle finit par avouer la promesse faite à Philippe, ceci à une question précise posée par oncle Dick : pourquoi se sentait-elle obligée de garder ses distances avec sa belle-mère ?

À l’ouïe de cette révélation, Richard Harding devint grave. Toutefois, il n’eut pas le temps d’entamer le sujet, car la gentille maîtresse de maison apparut, chargée d’un plateau, et commença à disposer sur la table le goûter le plus appétissant qui soit.

Il y avait des scones tout frais, des cakes faits maison, des fraises et de la glace ! Quel régal ! Les dernières miettes du festin emportées, Myriam poussa pourtant un profond soupir de contentement. Se blottissant près du sofa sur lequel reposait l’invalide, elle murmura :

– Maintenant, oncle Dick… Le secret.

– Quand j’étais petit, commença tout de suite oncle Dick, j’aimais beaucoup, comme tous les enfants, m’allonger par terre et regarder le ciel, surtout quand il était sans nuages, de ce bleu profond jusqu’à l’infini. Et je m’imaginais volant haut, toujours plus haut dans tout ce bleu.

Devenu grand, je décidai de devenir aviateur et j’entrai dans la Royal Air Force, (l’armée de l’air anglaise) dès la fin de mes études. Je commençais juste ma formation quand la guerre éclata. En as-tu entendu parler ? C’était il y a longtemps, en 1939.

Comme j’aspirais à pouvoir être au cœur de tout cela et, au moment de la grande mêlée que l’on a appelé la « Bataille de Bretagne », j’y étais ! C’était passionnant ! Mes copains m’appelèrent « Harding le veinard » car je sortis de nombreux combats sans une égratignure !

Myriam écoutait, les lèvres entrouvertes. Il lui sourit, puis continua :

– Je pourrais te raconter un tas d’histoires sur ce temps-là, et peut-être le ferai-je une fois. Elles t’intéresseront, toi et tes frères ; mais pour le moment, voyons la suite.

Je suivis alors un entraînement spécial pour les vols de nuit. C’était quelque chose de tout nouveau et de fascinant. Je ne peux te dire à quel point j’aimais voler ainsi, tout seul, au-dessus d’un monde plongé dans l’obscurité. Tu te sens, à certains moments, le seul être vivant dans tout l’univers. Cette immensité de silence, ces millions d’étoiles, l’impression d’être complètement coupé de tout…

J’ai commencé à penser à Dieu en cette période comme jamais auparavant. Je me suis demandé s’il était possible d’entrer en relation avec Lui. Une ou deux personnes me l’avaient affirmé. Je ne pouvais pas douter que Dieu était là ; vraiment je me sentais très proche de Lui dans cet immense espace de silence.

J’étais rempli d’un sentiment de révérence, d’une sorte de crainte en même temps que d’un grand désir de Le connaître. Parfois, j’avais même envie de Lui parler, mais une fois revenu sur terre, j’allais au mess (lieu où se réunissent les officiers et sous-officiers pour prendre leur repas), je riais et je plaisantais avec mes camarades.

Je ne voulais plus penser à Dieu et le chassais de mon esprit aussi vite que possible. J’espère que ce que je te raconte-là n’est pas trop difficile pour toi, mon enfant.

Richard Harding s’arrêta, en souriant au petit visage attentif qui le regardait d’un air grave. Myriam secoua la tête, et il poursuivit :

– Les combats de nuit sont terrifiants. J’en ai vu beaucoup, puis mon tour vint. Mon avion fut descendu. Criblé de balles, il prit feu et s’écrasa au sol. Je ne me souviens plus de rien. Les docteurs m’ont dit qu’il n’y avait aucune partie de mon corps qui n’ait été blessée, mais le pire de tout, c’étaient les brûlures.

Après avoir passé sept à huit mois à l’hôpital, je demandai dans combien de temps je marcherais de nouveau. On me répondit évasivement : je devais faire preuve de patience ; cela prendrait encore quelques mois….

Quand je vis mon visage dans un miroir pour la première fois, j’eus un choc ! J’essayais de ne pas me faire voir, mais ne pouvais m’empêcher de me contracter chaque fois que je voyais un regard posé sur moi. Être défiguré me remplissait d’amertume et me révoltait.

Je me rendais compte que les chirurgiens tentaient l’impossible et qu’ils utilisaient tout ce qu’ils savaient en matière de greffes de peau et de chirurgie plastique. Sans leur intervention, je serais pire encore. Tu ne pourrais même pas me regarder !

– Si, je le pourrais, interrompit Myriam avec force. Je vous aimerais tout autant !

Oncle Dick sourit.

– C’est très gentil à toi, ma chérie, mais tu ne peux pas t’imaginer comment j’étais ! Toutefois, le moment arriva où mes blessures furent cicatrisées, mes os brisés remis en place, et toutes les autres parties de mon corps rafistolées… et je ne pouvais toujours pas bouger mes jambes.

J’étais transféré d’un hôpital à l’autre et commençais à comprendre que les docteurs me cachaient quelque chose. Je les harcelais de questions ; leurs réponses ne me satisfaisaient pas. Dans le dernier hôpital, il y avait un jeune médecin à peu près de mon âge. Il était hautement qualifié et semblait différent des autres. J’avais l’impression que je pouvais lui faire confiance.

Il me dirait la vérité. Il était très occupé, mais un jour je le retins et le suppliai de me dire ce qui en était au sujet de mes jambes. Il refusa de me répondre. Je devais m’adresser au patron, le chirurgien qui s’occupait de mon cas. Je n’abandonnai pas la partie. Me mentirait-il pour me tranquilliser ? Assurément non, mais il n’avait pas le droit de me répondre.

Il revint dans la soirée, s’assit à côté de moi. Il avait obtenu du patron la permission de me parler franchement : je n’avais pratiquement aucune chance de marcher un jour à nouveau. Mais il n’en resta pas là.

Sans me laisser le temps de prendre conscience de ce qu’il venait de me dire, il se mit à parler de Celui qui avait porté mes souffrances et s’était chargé de mes maladies, le Tout-Puissant, qui pouvait et voulait me faire triompher si je le laissais faire, Celui qui dans tout ce que j’aurais à endurer ne m’abandonnerait jamais.

Tout cela était nouveau pour moi. Je n’avais jamais été très religieux. Pour la toute première fois, je commençais vaguement à réaliser que le Seigneur Jésus était une Personne vivante.

Voilà mon secret, Myriam. Je ne peux t’en dire plus. Je ne compris pas tout, tout de suite. D’abord, la pensée de passer ma vie cloué sur un lit ou un sofa me rendait fou. Mais quand, enfin, je remis ma vie entre ses mains pour que sa volonté soit faite, tout changea. Impossible de décrire ce qu’Il a fait. Personne ne le peut.

C’est une expérience qui ne vaut que pour soi-même. Il tient parole. Il est toujours à nos côtés. Cet amour est si merveilleux que pour Lui on est prêt à tout lâcher.

Richard Harding murmura ces derniers mots plus pour lui-même que pour l’enfant, se tut un instant, puis se tourna vers Myriam en souriant :

– Tu as été très patiente. C’était une longue histoire. Si je te l’ai racontée, c’est parce que j’aimerais tellement que tu connaisses aussi ce secret ! Le Seigneur Jésus veut être ton Sauveur aussi bien que le mien et Il désire que tu Lui appartiennes.

Il a le droit de te prendre de force mais Il ne le fera pas. Il attendra que tu Lui demandes de recevoir son merveilleux don de la vie éternelle, de venir en toi et d’y vivre. Veux-tu le lui demander maintenant, Myriam ?

La fillette le fixa de ses grands yeux gris.

– Pourrais-je le faire ? demanda-t-elle avec étonnement.

– Oui, si tu le désires vraiment. Tu le peux maintenant, tout de suite. Il viendra en toi, et tu lui appartiendras pour toujours.

Une lueur d’intérêt se fit jour sur le petit visage attentif. Elle marqua une hésitation.

– Je ne suis pas bonne du tout, oncle Dick, murmura-t-elle.

Une main réconfortante emprisonna immédiatement la sienne et la serra avec force.

– Non, chérie, tu ne l’es pas. Tu ne le seras jamais, malgré tous tes efforts. C’est une des choses que le Seigneur Jésus seul peut faire. Il a dit : « Je ne suis pas venu appeler des justes à la repentance, mais des pécheurs ». C’est donc toi qu’Il appelle puisque tu te sais méchante. Crois-tu cela ?

Avec solennité, Myriam inclina la tête affirmativement.

– Que vas-tu faire maintenant ? demanda-t-il d’un ton tranquille.

– Que dois-je faire ?

Oncle Dick se pencha en avant avec un regard plein de bonté.

– Le Seigneur Lui-même se tient près de toi en ce moment, Myriam, plus près que je ne le suis moi-même. Tu n’as qu’à Lui dire que tu désires Lui appartenir et qu’Il dispose de toi comme Il le veut.

– J’aimerais m’agenouiller, dit Myriam.

Elle glissa sur ses genoux contre le divan sans lâcher la main de M. Harding.

– Puis-je lui parler à haute voix ? s’enquit-elle encore.

– Oui, c’est ce que je ferais, répondit-il doucement.

– S’il te plaît, Seigneur Jésus, prends-moi maintenant à toi et pour toujours. Jusqu’à maintenant, je ne savais pas que c’était ce que tu voulais.

Telle fut la prière de Myriam.

Richard Harding ajouta de l’air le plus naturel du monde :

– Nous allons maintenant Le remercier.

Tandis qu’il exprimait, plein de joie, sa reconnaissance à l’Auditeur invisible avec quelques mots très simples, l’enfant, le cœur battant, éprouva tout à coup une nouvelle impression de paix et de sécurité.

Elle releva la tête, et bien que l’émotion lui ait fait monter les larmes aux yeux, elle s’écria avec un large sourire :

– Oh ! Oncle Dick, c’est vrai, Il m’a réellement prise !

– Mais oui, aucun doute là-dessus. Il tient toujours ses promesses. Or Il a dit : « Je ne mettrai point dehors celui qui vient à moi ! » (Jean 6. 37)

Maintenant tu es son enfant. Il nous faut voir comment faire pour que tu apprennes à Le connaître. Tout d’abord, possèdes-tu une Bible ?

Myriam secoua la tête.

– Nous apprenons le catéchisme au presbytère. Je ne crois pas que ce soit la Bible, dit-elle d’un air de doute.

Oncle Dick éclata de rire.

– Non, je ne le crois pas. Si tu regardes dans cette bibliothèque, tu trouveras trois ou quatre bibles sur la seconde étagère. Prends celle qui a les plus gros caractères. J’y inscrirai ton nom et la date d’aujourd’hui. Tu ne l’oublieras jamais.

Les yeux brillants, la petite fille apporta le livre. C’était un bel exemplaire, magnifiquement relié de cuir, mais elle ne pouvait deviner ce qu’il représentait pour son propriétaire.

– C’est la Bible que m’a offerte le docteur dont je t’ai parlé, dit-il en lui montrant son nom inscrit sur la page de garde. Au-dessous, elle lut : « Comme voyant celui qui est invisible » et une référence.

– Qu’est-ce que cela veut dire ? demanda Myriam, montrant du doigt la référence.

– C’est l’endroit où on peut trouver ces paroles dans le livre. Nous avions beaucoup parlé de ce sujet. C’est pourquoi il les a écrites tout spécialement pour moi. C’est à moi maintenant d’inscrire ton nom et aussi une parole pour toi.

Il prit un stylo, inscrivit le nom de la fillette, puis ajouta : « Je vous écris, enfants, parce que vos péchés vous sont pardonnés par son nom » (1 Jean 2. 12).

Myriam les lut lentement puis le questionna du regard.

– Oui, dit-il en souriant, c’est pour toi. La Bible, c’est la Parole de Dieu pour nous. Nous pouvons y trouver absolument tout ce que nous avons besoin de savoir. Dieu nous parle encore à travers elle et nous dit exactement ce que nous avons à faire, mais nous devons apprendre à l’utiliser. J’aimerais bien t’aider à le faire, du moins au début.

On frappa à la porte et la maîtresse de maison entra.

– Mme Rose vient chercher la jeune fille, monsieur, dit-elle. Myriam poussa un léger cri.

– Oh ! non, je ne veux pas m’en aller, pas encore ! Les deux adultes éclatèrent de rire et oncle Dick s’écria :

– Je vous en prie, mademoiselle Page, dites-lui de venir ici une minute.

Légèrement embarrassée, Mme Rose parut au bout d’un moment. Son hôte la salua avec une telle cordialité qu’elle se détendit un peu et exprima le souhait que sa petite invitée ne l’ait pas trop fatigué.

– Pas le moins du monde, répliqua-t-il. J’aimerais justement demander une autre faveur. Aurait-elle le temps de venir me voir pendant une heure chaque dimanche ?

Nous avons une affaire à mener à bien ensemble et qui nous intéresse beaucoup tous les deux. Que fais-tu d’habitude le dimanche après-midi ? demanda-t-il en s’adressant à l’enfant.

– Rien. Rose va dormir. Je m’amuse. Rien ne m’empêche de venir, n’est-ce pas Rose ?

L’allusion au sommeil de la gouvernante manquait de délicatesse et une fois de plus Mme Rose prit ses grands airs.

– Ce n’est pas à moi de le dire, répondit-elle, très droite. Fais tes adieux maintenant et remercie M. Harding d’être si gentil avec toi.

– Puis-je venir demain ? glissa Myriam au moment de la séparation.

– J’aimerais bien, répondit gaiement oncle Dick. Je t’attendrai de toute façon.

La fillette s’éloigna à regret.

– Bonsoir, madame Rose, dit-il à la gouvernante d’un ton courtois. À l’occasion, veuillez dire à M. et Mme Stanhope combien je jouis des visites de leur fille.

– C’est très aimable à vous, répliqua la gouvernante sans promettre de transmettre ce message.

Sur le chemin du retour, ses yeux tombèrent sur le livre que l’enfant tenait à la main.

– Qu’est-ce que tu vas faire avec ça ? demanda-t-elle toute surprise.

– Il est à moi, répondit la fillette d’un ton ravi, avec une pointe d’orgueil.

Elle ajouta presque timidement :

– Je vais le lire parce que j’appartiens au Seigneur Jésus.

– Ah ! M. Harding a donc de la religion ! Le ton de Mme Rose intrigua Myriam qui lui lança un regard de côté.

– Bien, si tu veux obtenir la permission d’aller le voir, n’en parle pas à ton père. Tu sais qu’il ne tient pas à ces choses.

Toute troublée, Myriam glissa sa main dans celle de la gouvernante.

– Pourquoi, Rose ? demanda-t-elle.

– Eh bien, ma chérie, c’est difficile à dire. Je ne suis pas religieuse, moi non plus, mais je ne suis pas d’accord qu’on interdise aux enfants de dire leurs prières ou d’aller à l’Église.

C’est pourtant ce qu’a fait ton père après la mort de sa femme et, bien qu’il t’envoie au presbytère pour tes cours, il est bien entendu que cela en reste là. Aussi je crains bien qu’il ne lui soit pas très agréable de t’entendre parler comme tu viens de le faire.

Myriam garda le silence jusqu’au Manoir. Sous le coup de tant d’impressions nouvelles et devant tant de questions qu’elle ne s’était jamais posées jusque-là, elle aurait aimé courir vers oncle Dick tout de suite. Elle n’avait pas eu le temps de tout dire.

– Va et dis bonne nuit, ordonna Mme Rose dès leur arrivée, puis viens te coucher.

Ce genre de séance était devenu une des épreuves quotidiennes de l’enfant. Elle n’embrassait jamais sa belle-mère. Par une sorte d’entente tacite, elle faisait semblant de le faire quand M. Stanhope était présent. Elle donnait alors un baiser à son père puis allait vers sa femme et lui tendait froidement la joue.

Quand Mme Stanhope était seule, ce qui arrivait assez souvent, elle se contentait d’ouvrir la porte, d’avancer de deux ou trois pas dans la pièce, puis avec un « Bonne nuit, tante Audrey », elle se retirait aussi vite que possible.

Ce soir-là, sans pouvoir l’analyser, elle se sentait différente. Quand, la porte du salon ouverte, elle trouva Mme Stanhope seule, elle n’eut aucune impression de gêne et courut à elle.

– Je viens de rentrer, tante Audrey. Puis-je aller chez M. Harding tous les dimanches après-midi ? S’il te plaît, dis oui. Il le désire tellement ! supplia Myriam.

La jeune femme la regarda, très étonnée.

– Tous les dimanches ? répéta-t-elle. D’accord, je n’y vois aucun inconvénient, si tu n’as rien d’autre à faire. Mais, dis-moi, comment cela s’est-il passé aujourd’hui ? T’es-tu bien amusée ?

– Oh ! C’était tellement bien, s’écria Myriam avec enthousiasme. Il y a des tas de choses très belles chez lui, mais aujourd’hui nous n’avons fait que causer, et il m’a dit son secret… et Mme Rose dit que je dois aller me coucher, termina-t-elle sans transition, soudain confuse.

– Très bien, va vite alors, lui dit sa belle-mère, un sourire amusé aux lèvres. Elle fut agréablement surprise de voir l’enfant lui tendre spontanément la joue et lui rendre son baiser.

Une fois couchée, Myriam se mit à réfléchir sérieusement. Elle ne connaissait pratiquement rien des enseignements du Nouveau Testament, à part le peu qu’elle avait appris ce jour-là. Cependant, on lui avait toujours recommandé de dire la vérité et de considérer une promesse comme sacrée. Or voici que celle faite à Philippe la troublait maintenant et la rendait perplexe.

Myriam sentait qu’un changement profond s’était opéré en elle. Elle n’aurait pu l’exprimer, si elle avait dû le faire autrement que par le cri de joie qu’elle avait poussé : « Il m’a réellement prise ! »

Sans pouvoir se l’expliquer, elle se rendait compte qu’il était hors de question de garder une attitude hostile envers sa belle-mère. Mais voilà, il y avait cette promesse ! Mal à l’aise, elle se tournait et se retournait dans son lit.

Soudain, elle se rappela un des derniers conseils d’oncle Dick : « Tu peux t’adresser au Seigneur Jésus pour n’importe quoi. Il sera toujours avec toi. Et fais toujours tout de suite ce qu’Il te dira ».

Myriam s’assit dans son lit et prononça à haute voix :

– S’il te plaît, Seigneur Jésus, dis-moi comment changer envers tante Audrey tout en tenant ma promesse ! Dis-moi ce que je dois faire.

Après une pause, elle s’écria :

– Je sais. Je vais écrire à Phil pour lui dire que je ne peux plus la tenir. Comment n’y ai-je pas pensé plus tôt ?

Elle se recoucha avec un soupir de soulagement.

– Il va se mettre en colère, mais je n’y peux rien.

Il serait difficile de dire lequel, de l’homme ou de l’enfant, jouissait le plus de ces après-midi de dimanche. Myriam ignorait tout. Elle n’avait eu jusque-là qu’une vague connaissance des histoires les plus connues de l’Ancien Testament.

Mais sa soif d’apprendre et la façon dont elle appliquait immédiatement ce qu’elle comprenait aurait encouragé et stimulé n’importe quel professeur. Et elle avait le privilège d’être en présence d’un homme qui non seulement aimait et pratiquait les enseignements bibliques mais encore savait les rendre vivants pour son élève si sensible.

– Myriam a changé, déclara Mme Stanhope à son mari. Je n’arrive pas à croire qu’il s’agisse de la même petite fille. Elle est aussi spontanée, douce, agréable que j’aurais pu le souhaiter ! Je me demande ce qui lui est arrivé.

M. Stanhope se mit à rire.

– C’est ta patience, ma chérie, qui en est venue à bout. Je te l’avais prédit. Elle a surmonté sa mauvaise humeur et est redevenue elle-même. Toutefois, n’attends pas qu’elle soit un petit ange ! Elle en est loin !

La lettre avait été dûment écrite à Philippe, un simple exposé des faits. Comme il s’agissait d’une affaire privée, Myriam s’était particulièrement appliquée :

« Cher Phil,

Je regrette, mais je ne peux plus tenir ma promesse. Tu dois m’en relever. Je l’ai tenue jusqu’à maintenant. Mais quelque chose est arrivé. Je te le dirai quand tu reviendras. S’il te plaît, ne te fâche pas.

Baisers de Myriam ».

Elle attendit la réponse avec anxiété mais celle-ci ne vint pas. Ses frères n’aimaient pas écrire, mais tout de même, vu l’importance de cette communication, elle avait espéré une lettre de Philippe.

Les vacances d’été approchaient et il n’y avait rien d’autre à faire que d’attendre le retour des garçons.

Ce qu’ignorait Myriam, c’est que justement ces vacances étaient une occasion de divergence d’opinion entre M. et Mme Stanhope. M. Stanhope avait prévu de faire un merveilleux voyage de cinq à six semaines en Suisse mais, quand il en fit la suggestion à sa femme, au lieu de l’explosion de joie qu’il attendait, elle s’écria, choquée :

– C’est impossible, voyons ! Juste au moment où les garçons reviennent de l’école !

Il eut un léger rire.

– Aucune importance. Les garçons sont très contents d’être livrés à eux-mêmes. Ils ont l’habitude de jouer entre eux et aucun d’eux ne s’attend ni même ne désire que tu t’occupes d’eux.

– Non, Henri, ce n’est pas bien, protesta Audrey. Tu dois être avec eux pendant les vacances, avec Myriam aussi. Ne vois-tu pas qu’elle a besoin d’un changement d’air ? Nous pourrions aller tous ensemble au bord de la mer.

– Oh ! non, répondit-il d’un ton catégorique. Ma chérie, tu dois admettre que je suis un bien mauvais père de famille et que je ne comprends pas les enfants.

Tu me vois, un mois durant, dans une chaise longue sur quelque plage surpeuplée pendant que les gosses construiront des châteaux de sable ? De toute manière, ils ont dépassé ce stade.

Audrey éclata de rire.

– En effet ! Mais les garçons pourraient jouer au golf avec toi, et puis faire du bateau, aller à la pêche ! Il y a des quantités de choses qu’ils pourraient faire !

Il hocha la tête.

– Je crois que je préfère ta compagnie à la leur, constata-t-il.

Il s’était attendu à la convaincre sans difficulté. Or elle restait troublée et, glissant sa main dans la sienne, dit :

– Tu sais, Henri, tu m’as parlé de tes enfants sans mère. Tu m’as priée de la remplacer auprès d’eux autant que possible. Comment croiront-ils que tel est mon désir si dès le début des vacances je m’en vais pour mon propre plaisir sans m’inquiéter d’eux ?

– Tu es vraiment trop consciencieuse, dit-il avec impatience. Je puis t’assurer que les gosses ne sont pas en mesure d’apprécier ton sacrifice. Cela n’a aucun sens.

Il fut contrarié par cet échec qu’il n’attendait pas, et légèrement troublé par ce désaccord, le premier, assez sérieux, survenu entre eux deux. Finalement, on trouva un compromis. Ils resteraient tout le premier mois des vacances, mais à la maison, stipula M. Stanhope. Pas question de voyage au bord de la mer !

Ensuite, ils iraient en Suisse. Audrey insista toutefois pour revenir à temps avant la rentrée afin de pouvoir s’occuper des affaires des garçons.

– Mme Rose l’a toujours fait, déclara son mari avec mauvaise humeur.

Sa femme se mit à rire.

– Tu parles toujours de renvoyer Mme Rose, dit-elle, et tu ne me laisses aucune occasion d’apprendre à la remplacer. Je crois que c’est à une mère de s’occuper de ce genre de choses.

– Tu as sûrement raison, concéda-t-il. Le fait est que je n’ai pas aussi envie que je le croyais de me priver de toi en faveur des enfants. J’espère qu’ils prendront conscience de l’immense privilège ils ont de t’avoir comme belle-mère !

Il en resta là et l’embrassa avec tendresse.

Le retour des garçons pour les vacances constituait toujours un des événements les plus importants dans la vie de Myriam. Tout ce qui lui arrivait tournait autour de leur départ et de leur retour mais, cette fois-ci, sa joie était tempérée par l’incertitude où elle se trouvait. Seraient-ils contents d’elle ?

Si Philippe était fâché et ne voulait pas lui pardonner, tout irait de travers. Elle aimait de façon égale ses deux frères, loyalement, de tout son cœur ; mais elle vouait une admiration particulière à son grand frère qui, à ses yeux, faisait figure de héros. Il ne pouvait avoir tort, et la pensée d’encourir tout au long de ces semaines son mépris et son déplaisir était plus qu’elle n’en pouvait supporter.

Et puis il y avait tante Audrey. Elle avait appris à l’aimer tendrement et craignait qu’elle ne soit intriguée et surtout blessée par la froideur et le manque de gentillesse des garçons, alors qu’elle était toujours en train de faire des projets pour qu’ils aient de merveilleuses vacances. Elle ne pouvait pas lui parler de cette terrible promesse, mais avait souvent envie de l’avertir que les choses n’iraient sûrement pas aussi facilement et aussi harmonieusement qu’elle semblait s’y attendre.

La veille des vacances, Mme Stanhope vint lui dire bonne nuit au lit comme elle le faisait assez souvent. Elle était habillée pour une soirée qu’elle et son mari devaient passer avec des amis dans le village voisin.

Elle trouva la petite fille assise dans le lit, la grande Bible donnée par oncle Dick ouverte sur les genoux. La fillette leva les yeux et l’inspecta des pieds à la tête d’un air approbateur.

– Comme tu es belle, tante ! Ta robe est magnifique, dit-elle en la caressant de la main avec un visible plaisir.

– Je suis contente qu’elle te plaise, répondit sa belle-mère avec sérieux. Tu as là un bien gros livre pour une si petite fille, ajouta-t-elle, tu ne crois pas ?

Myriam approuva.

– Les gros caractères sont plus faciles à lire, expliqua-t-elle.

– À ta place, je ne le lirais pas trop souvent tout de même, dit Mme Stanhope en l’embrassant. Je suis sûre que tu es trop jeune pour le comprendre.

– Oncle Dick m’explique tout, répondit l’enfant, légèrement troublée, puis comme Mme Stanhope se détournait pour partir, elle lui prit la main :

– Tante Audrey, si les garçons ne sont pas très gentils au début, tu ne te tourmenteras pas trop, n’est-ce pas ? On devinait une certaine anxiété dans sa voix et son air abattu frappa Audrey qui lui sourit avec gentillesse.

– Pourquoi penses-tu qu’ils ne seront pas gentils, Myriam ? répliqua-t-elle.

N’obtenant pas de réponse, elle s’assit sur le lit et poursuivit :

– Dis-moi, ma chérie, est-ce que, toi et les garçons, vous aviez décidé, avant même de m’avoir vue, que je devais être une horrible bonne femme ?

Le visage de l’enfant devint cramoisi.

– Comment le sais-tu ? balbutia-t-elle.

Sa belle-mère rit doucement.

– Ce n’est pas très difficile à deviner ! C’était tellement évident que c’était là ta pensée, et maintenant, tu crains que les garçons fassent de même…

Mais, dis-moi, ma chérie, qu’est-ce qui t’a tellement changée ?

Si Mme Stanhope avait espéré s’entendre répondre que sa bonté et sa patience avaient fait tomber les barrières, elle fut déçue.

Myriam la regarda les yeux brillants :

– C’est que maintenant j’appartiens au Seigneur Jésus, déclara-t-elle. Je L’aime et alors je t’aime aussi.

Ce fut dit très simplement mais avec une telle conviction et une telle assurance qu’un étrange sentiment qui ressemblait à du respect envahit la jeune femme. D’un geste rapide, elle se leva et embrassa une nouvelle fois l’enfant :

– C’est tout à fait merveilleux, ma chérie, dit-elle, pressée. Mais maintenant Papa m’attend et je dois le rejoindre.

Restée seule, Myriam suivit du doigt un verset dans la Bible ouverte. Ils en avaient beaucoup parlé, oncle Dick et elle, le dimanche précédent. C’était celui-ci : « Si vous demandez quelque chose en mon nom, moi, je le ferai ».

Elle inclina la tête sur le livre et prononça une prière qui, sous une forme ou une autre, lui était souvent montée aux lèvres au cours de ces dernières semaines : « S’il te plaît, Seigneur Jésus, montre aux garçons le chemin pour venir à toi sans tarder, et ne permets pas que jusque-là ils soient trop méchants avec tante Audrey ».

Le retour des garçons

Le grand jour était arrivé. Sur la véranda, Myriam et tante Audrey attendaient le bruit qui annoncerait l’arrivée de l’auto dans l’allée du jardin.

M. Stanhope avait convenu d’aller chercher les garçons à la gare en revenant du bureau. Il avait promis de rentrer le plus tôt possible afin de ne pas les faire trop attendre, mais il y avait déjà un bon moment que le thé était prêt et Myriam était allée au moins une douzaine de fois au portail pour scruter la route avec anxiété.

– Crois-tu que nous ferions mieux de commencer ? finit par demander tante Audrey.

Avec regret, elles jetèrent un coup d’œil d’envie sur la table garnie de façon si alléchante. On y trouvait des macarons à la noix de coco, les biscuits préférés de Philippe, et un certain gâteau au chocolat que Guy aimait plus que tout autre cake.

– Attendons encore cinq minutes.

Myriam n’avait pas terminé sa phrase qu’un coup de klaxon prolongé les fit se lever d’un bond. L’auto, enfin !

Le moment critique des salutations se déroula sans incident. Les garçons étaient bien élevés et Mme Stanhope n’attendait d’eux qu’une bonne poignée de mains.

Personne n’eut l’air de voir la froideur nettement marquée de Philippe envers sa sœur. Il la repoussa délibérément quand elle s’approcha pour l’embrasser, tandis que Guy se prêta de bonne grâce à ce genre de démonstration que semblent affectionner les femmes, de la « mollasserie » comme il le claironnait en privé.

Tout le monde s’assit pour le repas auquel, du moins les garçons, firent grand honneur. Myriam eut de la peine à avaler les premières bouchées. Très sensible, la rebuffade de son frère l’avait atteinte en plein cœur. Comment allait-elle pouvoir supporter ces longues vacances si Phil persistait dans cette attitude ?

Elle avait échafaudé tant de projets, plus merveilleux les uns que les autres ! Elle refoula avec énergie les larmes qui lui picotaient les yeux. Ce serait le comble d’être accusée de se conduire comme un bébé ! Cependant elle avait déjà appris qu’elle pouvait à tout moment s’adresser à un tout-puissant Ami pour n’importe quel besoin, grand ou petit.

Il la comprendrait toujours, dans son amour, et elle éleva son cœur vers Lui. « S’il te plaît, Seigneur Jésus, aide-moi ». Ce fut tout, mais suffisant pour la fortifier et la calmer, et elle se joignit bientôt à la conversation.

– Imaginez-vous que Dina, la chatte tant aimée de la salle d’étude, a eu une portée de chatons, les plus mignons qu’on ait jamais vus !

Tout en parlant, elle ne cessait d’observer à la dérobée les réactions de ses frères envers tante Audrey. Nul doute qu’ils interprétaient leur promesse comme elle l’avait fait elle-même. À ses questions sur l’école, ils se contentaient de répondre par monosyllabes.

Après le thé, elle ne put avoir ses frères pour elle seule. Philippe était assez grand pour dîner avec les grandes personnes et tante Audrey demanda d’étendre ce privilège aux deux autres pour cette première soirée.

Myriam eut l’impression que, bien qu’il ait immédiatement consenti, son père n’était pas très content de cet arrangement. Elle-même aurait préféré de beaucoup un souper entre eux trois dans la salle d’étude !

Après le repas, ils jouèrent tous ensemble au salon. Comme c’était amusant ! Quelques jeux étaient un peu trop difficiles pour Myriam, mais les garçons, pleins d’enthousiasme, entrèrent en compétition avec leur père et leur belle-mère dans un jeu plutôt compliqué, avec papier et crayon, lorsque, l’heure étant passée depuis longtemps, la petite fille fut envoyée au lit.

La soirée ne s’était pas déroulée comme elle l’avait prévu ; elle était contente que tout ce soit bien passé, mais elle éprouvait un étrange serrement de cœur.

Elle ne voulait pas reconnaître qu’il s’agissait de jalousie, le vilain mot ! Elle se sentit mal à l’aise et pas du tout disposée à lire, comme d’habitude, quelques versets de sa Bible.

Chaque dimanche, oncle Dick notait les lectures à faire pendant la semaine. Il lui avait donné un petit carnet pour y écrire ses remarques ou ses questions afin d’en parler ensemble le dimanche suivant. Ce soir-là, elle se déshabilla avec lenteur et, se mettant au lit, tourna presque à contrecœur les pages jusqu’au signet glissé dans les Éphésiens.

Elle pâlit un peu en lisant les sept premiers versets du chapitre quatre ; selon son habitude, elle souligna du doigt celui qui l’avait le plus frappée : « Je vous exhorte donc, moi, le prisonnier dans le Seigneur, à marcher d’une manière digne de l’appel dont vous avez été appelés, avec toute humilité et douceur, avec longanimité, vous supportant l’un l’autre dans l’amour » (Éph. 4. 1).

Aucun doute : elle avait bien été appelée ! Mais que voulaient dire les autres mots ? Elle pressentait que leur sens lui échappait pour le moment. Elle venait juste de prendre un crayon quand un grand boum retentit contre la porte qui s’ouvrit à toute volée devant Philippe. Ses yeux tombèrent sur le livre et, surpris, il émit un léger sifflement.

– Écoute, Myriam, commença-t-il, s’asseyant sans façon, selon sa vieille habitude, sur le bord du lit, pardonne-moi si je t’ai malmenée. Je comprends tout à fait qu’il a dû être pénible pour toi d’essayer de continuer à être détestable envers tante Audrey. Enfin, je n’avais pas vraiment dit que tu devais être détestable…

Quoiqu’il en soit, je ne crois pas qu’elle ait l’intention de tout commander, ajouta-t-il en baissant la voix, ou de prétendre prendre la place de notre mère. Si elle commençait à faire quelque chose dans ce sens, nous pourrions toujours revenir à notre promesse, mais je ne crois pas qu’elle le fera.

– Qu’est-ce que tu es en train de faire avec cette Bible ? acheva-t-il sans reprendre son souffle.

– Regarde, Phil, qu’est-ce que cela veut dire ? fut la seule réponse de sa sœur. Elle lui montra du doigt les mots qui occupaient ses pensées au le moment même.

– « Je vous exhorte donc, moi, le prisonnier dans le Seigneur, à marcher d’une manière digne de l’appel dont vous avez été appelés, avec toute humilité et douceur, avec longanimité, vous supportant l’un l’autre dans l’amour » lut son frère avec un étonnement grandissant.

Cela m’a tout l’air de vouloir dire : devenir une chiffe molle, dit-il avec mépris. Mais pourquoi as-tu besoin de savoir cela ? Tu ne deviendrais pas dévote par hasard ?

Il éclata de rire à une idée aussi absurde. Myriam se mit à rire, elle aussi.

– Non, je ne le crois pas, dit-elle gaiement, mais vois-tu, je t’avais dit que je te raconterais pourquoi je ne pouvais plus tenir ma promesse. Ce n’est pas ce que tu crois, simplement parce que tante Audrey est gentille. Cela n’aurait rien changé. C’est quelque chose de tout à fait différent qui m’est arrivé.

Elle se tut. Flattée par l’air attentif de Philippe, elle chercha les mots qui pourraient exprimer ce merveilleux « quelque chose ».

– Je me suis donnée au Seigneur Jésus, dit-elle enfin, et Il m’a acceptée. Et comme Il dit que si nous L’aimons, nous devons aimer aussi tout le monde, il fallait que je cesse d’être méchante. Tu ne peux pas savoir à quel point je l’ai été ! ajouta-t-elle en hochant la tête.

– Te voilà plongée jusqu’au cou dans la piété ! s’écria Philippe d’un ton accusateur. Mais, au monde, comment cela t’est-il arrivé ? Il n’y a personne ici pour te parler de ces choses !

Pleine d’enthousiasme, Myriam allait se lancer dans l’histoire qu’elle avait tellement envie de raconter lorsque Mme Rose ouvrit la porte brusquement.

– Eh bien ! Qu’est-ce que je vois ? s’écria-t-elle avec indignation. Philippe, tu n’as pas honte de faire veiller ta sœur si tard ? Je ne sais pas à quoi tu penses. Tu devrais être au lit et dormir à l’heure qu’il est.

– Oh ! Rose, ne sois pas assommante ! Je dois écouter cette histoire sensationnelle.

Philippe ne faisait pas mine de bouger, mais Mme Rose ne voulut rien entendre. Elle le chassa de la pièce sans cérémonie en grommelant.

Fermant la porte avec énergie, elle revint vers Myriam, secoua son oreiller et lui intima l’ordre de s’endormir immédiatement, sous peine de rester au lit le lendemain sans revoir du tout les garçons. Puis elle éteignit la lumière et sortit.

Myriam poussa un soupir. C’était une si bonne occasion de parler avec Philippe ! Bien sûr, il ne serait certainement pas d’accord, mais il était intéressé, c’était évident ! Il lui serait maintenant plus difficile d’obtenir à nouveau son attention.

Aussi fut-elle agréablement surprise le lendemain de voir ses deux frères s’emparer d’elle tout de suite après le petit déjeuner et l’escorter jusqu’au vieux pavillon d’été en la priant de leur raconter son histoire.

– J’ai dit à Guy que tu étais devenue dévote, expliqua Philippe, et il veut tout savoir au sujet de ce type que tu appelles oncle Dick. Bon, alors, raconte !

Sur le moment, Myriam trouva moins facile d’avoir à parler à ses deux frères ensemble, mais, une fois lancée, elle se laissa complètement emporter par son récit. Aussi, grande fut sa déception lorsque, ayant proposé à la fin de sa narration de faire sur-le-champ une visite à oncle Dick, Philippe et Guy refusèrent avec énergie.

– Je regrette beaucoup pour ce pauvre type, commenta Guy avec une certaine impartialité, ce doit être tout à fait épouvantable pour un pilote d’élite comme lui de se voir paralysé jusqu’à la fin de ses jours, mais tout de même je n’ai pas envie d’entendre ses sermons.

– Mais il n’en fera pas, protesta sa sœur. Tu n’y comprends rien ! Et il y a chez lui tant de choses intéressantes, ajouta-t-elle habilement.

Malgré leurs réticences, la description des modèles réduits d’avions et du jeu d’échecs en ivoire retint leur attention.

– Il ne nous laissera pas jouer avec. Cela ne se fait pas, grogna Philippe.

– Je suis sûre que si, répartit Myriam. Il ne dit jamais : « Ne touchez à rien ! » Il m’a dit qu’il aimerait jouer avec vous et il est en train de m’apprendre.

– À toi ! s’exclama Philippe, incrédule. Son ton était plein de mépris. S’il laisse une gamine comme toi jouer à ce jeu, c’est qu’il ne doit pas être aussi formidable.

La riposte indignée qu’il voulait provoquer ne vint pas. Myriam se maîtrisa. Pour le moment, rien d’autre ne lui importait que d’arriver à éveiller chez ses frères le désir de se rendre à la maison de la forêt !

Guy demanda sur les avions des détails qu’elle n’était pas en mesure de donner et il était clair qu’il désirait les voir de ses propres yeux.

– Je pense, conclut Philippe, que si nous devons vraiment aller le voir, nous pouvons lui dire très poliment, dès qu’il commencera à nous parler de religion, que papa ne veut rien avoir à faire avec ces choses-là. Au fait, le sais-tu, Myriam ? ajouta-t-il d’un air sévère en se tournant vers sa sœur.

– Non. Je sais qu’il ne va pas à l’église, mais ce n’est pas la même chose. Il ne peut pas vouloir m’empêcher d’avoir le Seigneur Jésus comme Ami, n’est-ce pas ? demanda-t-elle candidement.

Les deux garçons se regardèrent, embarrassés.

– C’est la même chose dite autrement. Quel bébé tu es, Myriam ! dit Philippe qui se hâta d’ajouter devant l’expression attristée de sa sœur :

– Peu importe comment tu appelles cela, pourvu que tu ne fasses pas la petite sainte ! Nous irons peut-être voir une fois ce type, mais qu’il ne s’attende pas à nous entortiller avec ses histoires comme il l’a fait avec toi. Du reste, il doit savoir que cela ne marchera pas avec nous !

– C’est parce qu’il est malade, intervint Guy. Je suppose qu’il sait qu’il va bientôt mourir.

– Ce n’est pas vrai du tout, déclara sa sœur. Il m’a dit qu’il peut vivre encore longtemps. Seulement, il ne pourra plus jamais marcher.

– C’est vraiment moche ! s’écria Philippe, et les deux garçons s’échappèrent.

Il fallut attendre une bonne semaine avant qu’ils consentent à se rendre à la maison de la forêt. Myriam surmonta son impatience et sa déception du mieux qu’elle put.

Lors de ses fréquentes visites à oncle Dick, elle était réconfortée par ses prières pour ses frères et sa tranquille assurance qu’ils finiraient par venir le voir.

– Et quand ils le feront, dit-il à l’enfant, ne précipitons rien. Puisqu’ils ont tellement peur d’un sermon, il vaut beaucoup mieux ne rien dire pour le moment et les laisser regarder tout ce qui les intéresse.

– Mais vous ne faites pas de sermons, dit Myriam d’un air étonné.

Oncle Dick se mit à rire.

– Non, j’en suis incapable, confessa-t-il, mais il semble que les garçons croient que je guette toutes les occasions pour en faire.

Si nous restons à son écoute, le Seigneur nous montrera le bon moment pour essayer de les amener à Lui et comment le leur dire.

– Oui, je vois, approuva la fillette. Elle posa alors la question qui lui brûlait les lèvres depuis quelque temps.

– Qu’est-ce que la religion ?

Un éclair passa dans le regard d’oncle Dick.

– Le dictionnaire la définit ainsi : « Connaître Dieu comme un objet d’adoration, d’amour et d’obéissance. Les relations de l’homme avec Dieu et ses devoirs envers Lui ».

La petite fille le regarda d’un air perplexe.

– Mais alors ce n’est pas quelque chose de mauvais, dit-elle avec hésitation.

– Bien sûr que non. Qu’est-ce qui te tracasse ? demanda-t-il.

– C’est ce que tout le monde dit, expliqua l’enfant, et Phil affirme que Papa ne veut rien avoir à faire avec elle. Ce n’est sûrement pas vrai si cela signifie seulement aimer Dieu.

Ce fut au tour d’oncle Dick d’avoir l’air troublé. Myriam attendait ses explications avec tant de confiance ! Comment lui donner une réponse juste ?

– C’est en effet difficile à comprendre, dit-il enfin, mais, tu vois, Myriam, quand les gens ne connaissent pas une personne, ils s’en font souvent une idée fausse et ne croient pas ce que les autres en disent.

Par exemple, tu t’étais fait une idée de tante Audrey avant même de l’avoir vue, et c’était tout à fait faux ! Tes frères ont décidé qu’ils ne m’aimeraient pas et probablement que, plus tu essaieras de changer cette décision, plus ils s’y accrocheront.

C’est ainsi que la plupart des gens font avec le Seigneur Jésus. Ils ne cherchent pas à Le connaître par eux-mêmes. Le plus triste, c’est qu’ils ont toutes ces fausses idées à cause de ceux qui disent Lui appartenir et qui, par leurs paroles et par leurs actes, donnent une image tout à fait déformée de ce qu’Il est réellement.

Il saisit la Bible qu’il avait toujours à portée de main et, l’ouvrant dans la 2nde épître aux Corinthiens, chapitre 5, verset 20, il lut : « Nous sommes donc ambassadeurs pour Christ, – Dieu, pour ainsi dire, exhortant par notre moyen ; nous supplions pour Christ : soyez réconciliés avec Dieu ! »

– Un ambassadeur va dans un pays étranger pour y représenter son gouvernement. Il en existe dans le monde entier. Ils doivent se montrer dignes de la confiance qui leur est faite en se conduisant avec sagesse et en veillant à l’honneur et aux intérêts de leur patrie.

C’est un peu difficile pour toi de comprendre cela, mais c’est ce que ce verset veut dire. Le Seigneur Jésus, notre Roi, nous envoie ici pour le représenter auprès des autres. Nous, nous sommes de son pays, de sa maison. Si ceux qui nous entourent ne Le voient pas, ils peuvent nous voir, nous, et jugent de Lui par ce que nous sommes.

Il nous confie ce rôle : être de vrais ambassadeurs qui ne cherchent plus leurs propres intérêts mais pensent uniquement à montrer aux autres combien c’est magnifique de l’avoir comme Sauveur et Seigneur !

Myriam rejoignit le Manoir plongée dans ses réflexions. Désormais, elle ne ferait plus mention à ses frères d’oncle Dick.

À la fin de la première semaine, un jour de pluie diluvienne devint le facteur décisif. Au repas de midi, les garçons en avaient assez des jeux d’intérieur. Quand tante Audrey annonça qu’elle allait se coucher pour l’après-midi à cause d’un fort mal de tête, ils se regardèrent d’un air plutôt sombre.

– Qu’allons-nous faire ? demanda Guy en entrant dans la salle d’étude.

Les deux garçons interrogèrent du regard Myriam, qui ne pipa mot. Philippe se mit à aller et venir dans la pièce puis, au bout de quelques minutes, suggéra :

– Et si nous allions voir ce héros invalide ? Pas besoin d’y rester longtemps.

Guy approuva avec empressement et tous les trois allèrent enfiler leurs imperméables.

– Crois-tu qu’il sera choqué de nous voir arriver sans nous être annoncés ? demanda Guy en chemin.

– Non, certainement pas. Il va se réjouir de nous voir, lui assura sa sœur.

– En tout cas, veille à nous présenter en bonne et due forme et dis bien que c’est toi qui veux que nous venions, intervint Philippe d’un ton de commandement.

Myriam se demanda si elle saurait faire ce genre de présentations, mais elle garda ses réflexions pour elle.

Depuis quelque temps, elle ne sonnait même plus en arrivant à la maison de la forêt. Aussi surprit-elle ses frères par l’assurance avec laquelle elle tourna la poignée de la porte et pénétra dans le hall.

– Enlevez vos imperméables, commanda-t-elle, tout en s’avançant vers l’intérieur pour frapper à la porte du salon.

Un vibrant « Entrez » lui répondit.

Elle s’élança vers le divan et glissa fébrilement dans l’oreille de l’invalide :

– Les garçons sont là !

– C’est formidable ! Amène-les, dit-il cordialement.

Philippe et Guy, embarrassés, s’avancèrent sur la pointe des pieds. Bien qu’ils aient été avertis que M. Harding était défiguré, Guy ne put s’empêcher de détourner rapidement les yeux.

Ils s’absorbèrent aussitôt dans la contemplation des modèles réduits et Guy, la permission obtenue, ne tarda pas à les tourner et retourner pour les examiner de près. Les questions fusèrent.

Pendant ce temps, Philippe et oncle Dick s’installèrent pour une partie d’échecs. Philippe y était très fort.

À plat ventre sur le tapis, Myriam, tout en feuilletant avec délices un grand album de belles photos, prêta l’oreille aux bribes de propos échangés entre les joueurs.

Au bout d’un moment, oncle Dick l’interpella :

– Myriam, voudrais-tu aller demander à Mme Cooper de préparer le thé pour nous tous ?

Myriam sauta sur ses pieds mais glissa un regard trahissant le doute vers Philippe qui ne manqua pas d’intervenir :

– Merci beaucoup, Monsieur, mais nous ne voulons pas vous importuner. De toute façon, nous sommes attendus à la maison pour le thé.

De quelle manière manœuvra oncle Dick, Myriam ne le comprit pas tout à fait. Toujours est-il que, trop content d’avoir enfin un partenaire à la hauteur, il réussit à retenir Philippe, tandis qu’elle et Guy rentrèrent à la maison pour expliquer son absence.

Après quelques pas, Guy rompit le silence.

– C’est certainement un type étonnant. Je ne peux pas comprendre comment il peut arriver à être comme il est avec cet horrible visage et sachant qu’il ne pourra plus jamais marcher !

Il frissonna. Très sensible à la beauté, la vue de toute laideur le faisait reculer.

– Il ne semble pas aussi religieux que je le pensais, ajouta-t-il d’un ton pensif.

– Je ne trouve pas son visage horrible ! s’écria sa sœur.

– Alors, tu dois être aveugle, rétorqua Guy.

Philippe ne revint que tard dans la soirée. Il était étrangement tranquille et pas du tout disposé à donner ses impressions sur M. Harding, ni à raconter comment la soirée s’était déroulée.

Tout en se préparant à aller au lit, Guy le questionna :

– Tu n’as quand même pas joué aux échecs tout le temps ?

Son frère se contenta de secouer la tête.

– Alors, qu’as-tu fait ? insista Guy.

– Oh ! seulement causé, répondit-il d’un ton sans réplique.

Après un moment de silence, Guy explosa :

– Bon, n’importe comment, j’espère que tu n’iras pas le voir souvent. Il a plein de choses intéressantes mais son visage fait peur.

– Comme si cela avait de l’importance ! Ne fais pas l’âne !

Philippe se mit au lit. Guy resta sur sa faim mais ne put rien faire d’autre que de laisser tomber la conversation.

Au cours des semaines suivantes, son frère lui faussa compagnie à plusieurs reprises. Il le soupçonna fortement de passer beaucoup plus de temps à la maison de la forêt qu’il ne voulait bien le dire.

Il s’y était rendu lui-même deux ou trois fois. Il aimait jouer avec les modèles réduits. Les histoires de M. Harding sur sa vie dans la Royal Air Force pendant les journées mouvementées de la guerre le fascinaient. Toutefois, sans pouvoir analyser un curieux recul, une certaine répulsion, il gardait ses distances envers son hôte.

M. et Mme Stanhope partirent en Suisse et les enfants furent beaucoup plus livrés à eux-mêmes. Myriam continua à passer ses après-midi de dimanche avec oncle Dick et ces instants d’intimité, les seuls qui lui restaient désormais, lui devinrent plus précieux que jamais.

Guy s’ennuyait ferme. Aucun garçon de son âge au village parmi les familles de sa connaissance ! Pendant les vacances, lui et Philippe avaient toujours tout fait ensemble. Or ce dernier passait le plus clair de son temps à la maison de la forêt !

Cet après-midi-là, il y partit de suite après le repas de midi. Il faisait très beau, pas très chaud cependant. Guy et Myriam errèrent sans but à travers champs. En revenant à la maison, ils arrivèrent au bord d’une petite rivière. Assez profonde – environ trois mètres – elle coulait entre des rives escarpées envahies de mauvaises herbes et de joncs.

Guy n’avait cessé de se lamenter pendant toute la promenade sur la désertion de Philippe et l’ennui mortel de toutes ces vacances. Myriam se sentait tout à fait incapable de le consoler. Après un ou deux essais infructueux, elle se tut et se réfugia dans ses pensées.

Une exclamation de Guy faite sur un ton tout différent l’en tira brusquement.

– Myriam, regarde, une barque avec les rames et tout ! Allons faire un tour !

Myriam scruta la rive du regard et aperçut, parmi les broussailles et à moitié échoué sur le bord, un très vieux bateau à fond plat.

– Sais-tu ramer ? demanda-t-elle d’un ton plein de doute.

– Bien sûr ! Ce n’est pas difficile ! Viens ! répondit Guy, sûr de lui.

Il dégringolait déjà la pente.

Il prit pied avec précaution sur la rive et tendit la main à sa sœur. Celle-ci, ignorant son offre, s’assit sur ses talons et par petites secousses se glissa jusqu’à lui. Il y avait à peine de la place pour deux dans la barque. Guy s’avança à pas mesurés vers le milieu puis aida sa sœur à y monter. Il l’avertit :

– Ne reste pas sur le bord. Assieds-toi-là, dit-il en lui désignant une place à l’avant. Comme c’est amusant ! Nous allons voir jusqu’où nous pouvons aller ! ajouta-t-il allégrement en se saisissant d’une rame.

Il fit un immense effort pour pousser la vieille embarcation toute délabrée dans l’eau et l’amener au milieu du courant. Sa joie fut de courte durée. Myriam poussa un cri qui le fit se lever en toute hâte.

– Aïe ! J’ai les pieds dans l’eau !

Ce n’était que trop vrai ! L’eau montait rapidement. Épouvanté, Guy regarda autour de lui, empoigna une rame et essaya désespérément de se rapprocher de la rive.

– Écope (Écoper : vider l’eau d’une embarcation), Myriam, ordonna-t-il.

Sa sœur, les jambes repliées sous elle, surveillait avec une terreur grandissante la montée rapide de l’eau. Elle n’avait aucune idée de ce qu’écoper voulait dire et, l’aurait-elle su, cela n’aurait rien changé car elle n’avait rien pour le faire ! Les violentes tentatives de Guy pour propulser le bateau ne faisaient que hâter la catastrophe.

La barque s’emplissait de plus en plus et commença bientôt à s’enfoncer dans la rivière. Tous deux maintenant étaient pris de panique. Myriam ne savait pas nager. Vint le moment où l’embarcation achevant de sombrer, Guy, avec une épouvante qu’il ne put jamais oublier, vit l’eau se refermer sur la tête de sa sœur.

Lui-même était un bon nageur. De toute la force de ses poumons, il lança un appel au secours et nagea vers Myriam. Au bout d’un temps qui lui sembla interminable, il la vit reparaître, se débattant et suffoquant. Il l’agrippa fermement.

– Ne te débats plus, Myriam. Tiens-moi bien, implora-t-il, essoufflé. Regarde, la rive est toute proche. C’est très facile. Je vais t’y amener, continua-t-il en claquant des dents.

Secouée de sanglots, Myriam s’étouffait. Elle fit un effort désespéré pour atteindre la rive éloignée d’un mètre à peine. Elle coula à nouveau. Cependant Guy n’avait pas lâché prise. Il lui semblait que sa poitrine allait exploser car il était souvent submergé ; il parvint néanmoins à tirer sa sœur après lui sur la pente glissante où il l’adossa, les jambes encore dans l’eau.

Myriam, les paupières closes, des ruisseaux de boue dégoulinant sur son visage, reposait, les lèvres bleues. Mais puisqu’elle toussotait et suffoquait, elle était encore vivante ! Guy serra les dents.

– Nous devons rentrer à la maison, immédiatement, dit-il fermement. Viens, ça ira mieux quand tu pourras te sécher.

Toutefois ce ne fut pas une mince affaire d’atteindre le haut de la rive escarpée. Myriam semblait vidée de toute force et Guy s’impatienta, alarmé par ses efforts infructueux.

Lui-même grimpa avec peine. Il n’était chaussé que de vieux tennis et l’un d’eux était resté enfoncé dans la boue au bord de la rivière. Les ronces déchirèrent son pied nu. Il s’en aperçut à peine, préoccupé qu’il était par l’étrange inertie de sa sœur.

Après tout, elle n’était qu’une petite fille, toute menue, à côté de lui, un garçon, et un garçon bien bâti ! Gêné par ses vêtements alourdis par l’eau, il concentra toute son énergie et parvint, après une lutte acharnée, à l’amener au sommet, saine et sauve.

– Dépêchons-nous maintenant ! Avance ! implora-t-il, en s’essuyant le visage avec la manche trempée de sa chemise.

Il la prit par la main. Ils essayèrent d’avancer aussi vite que possible mais ils trébuchaient à chaque pas. Le sentier paraissait interminable ! Myriam tombait à tout moment et il lui fallait la relever.

Il s’arrêta plus d’une fois pour la laisser vomir car elle avait avalé une quantité impressionnante d’eau boueuse. Guy commença à s’alarmer sérieusement. Aucune âme en vue ! Il n’y avait rien d’autre à faire que de continuer à marcher péniblement.

Quand ils atteignirent enfin le Manoir, ils étaient complètement épuisés. Ils entrèrent par la porte de derrière et ne trouvèrent personne à la cuisine.

Guy installa sa sœur sur une chaise basse, la cala avec un coussin et partit à la recherche de Mme Rose. Cette dernière resta bouche bée en le voyant mais il arrêta net le flot de questions qu’elle commençait à déverser sur lui.

– Descends et viens voir Myriam, ordonna-t-il. Elle est dans la cuisine.

Mme Rose le retint alors qu’il se préparait à l’accompagner.

– Va tout de suite prendre un bain bien chaud, commanda-t-elle. Misère ! Dans quel état tu t’es mis ! Dépêche-toi !

Elle n’était toutefois pas préparée au spectacle qu’offrait Myriam dans la cuisine. La fillette, tassée sur sa chaise, les lèvres bleues, les traits tirés, n’arrêtait pas de tousser.

Mme Rose ne posa pas de question. Elle appela Catherine à grands cris et la pria de préparer des bouillottes et des couvertures chaudes. Puis elle déshabilla l’enfant et l’enveloppa dans une couverture, la porta dans la salle de bain où elle ordonna à Guy de lui laisser la place tout de suite.

Ce ne fut qu’après avoir bordé les deux enfants dans leurs lits et que Myriam, la respiration encore sifflante, eut sombré dans un profond sommeil, qu’elle se fit raconter toute l’histoire. Guy avait déjà pris une boisson chaude mais il réclamait son goûter.

À part une grande fatigue, il se sentait tout à fait bien et il jouissait de se détendre au lit et d’être servi. La colère que piqua Mme Rose le tira très vite de son bien-être.

– Myriam a failli se noyer, gronda-t-elle, et alors tu aurais eu sa mort sur la conscience ! Même maintenant, nous ne savons pas encore comment elle va s’en tirer. Elle a avalé assez de cette eau immonde, un véritable poison, pour en mourir.

Tu avais perdu la tête pour faire une chose pareille ! Quel dommage que ton père ne soit pas là ! Si je ne me trompe, tu aurais reçu ce que tu mérites. De toute façon, il le saura…

Et elle continua sur ce ton. La contrition de Guy fit place à un sentiment de colère. Mécontent, il tourna délibérément le dos à la gouvernante et s’enfouit sous les couvertures. Il en fut tiré par le pas d’un homme montant les escaliers.

– Qui est-ce ? demanda-t-il.

– Ce doit être le docteur.

Mme Rose était déjà à la porte. Guy, cette fois-ci, prit peur.

– Rose, viens ici, appela-t-il. Dis, Myriam n’est pas vraiment malade ?

– Bien sûr que si ! Qu’est-ce que tu crois ? fut la réponse indignée et la porte claqua.

Toute l’assurance de Guy s’envola d’un coup. On ne voyait pas souvent le docteur au Manoir. Pour lui, sa présence ne pouvait signifier qu’un malheur. Il savait sa sœur délicate de santé, mais comme sa maladie datait d’avant la mort de sa mère, il n’y avait pas attaché une grande importance. Un sentiment de détresse l’envahit.

Et s’il arrivait vraiment quelque chose à sa sœur après cette escapade ? Il s’attendait au pire. Cela ressemblait bien à Mme Rose de le laisser dans l’huile bouillante ! Il sauta du lit, attrapa sa robe de chambre et alla se poster dans le couloir à la porte de la chambre de sa sœur.

Cette visite n’en finissait pas ! Cela devait être grave. Il avait de plus en plus peur. Enfin la porte s’ouvrit. Le docteur, un petit homme entre deux âges, paraissait sympathique.

Mme Rose, étonnée, retint une exclamation indignée.

– Qu’y a-t-il ? dit le docteur. J’allais te voir. Comment te sens-tu ?

Guy, ignorant cette question qu’il jugea sans importance, demanda d’une voix tremblante :

– Myriam est-elle très malade ?

– Retourne au lit, répondit le docteur avec bonté. Myriam ira bientôt très bien. C’est seulement toute cette eau boueuse qu’elle a avalée qui lui fait mal.

Quand, un peu plus tard, Mme Rose lui apporta un copieux goûter sur un plateau, elle ne le gronda plus. Il mangea de bon appétit et, à sa grande surprise, s’endormit presque de suite avec un soupir de soulagement.

La décision de Philippe

Quand Guy ouvrit les yeux, il vit son frère immobile à côté de lui. Poussant un soupir de soulagement, Philippe s’assit sur le bord du lit.

– Enfin, te voilà réveillé ! dit-il. J’ai eu peur que tu dormes jusqu’à demain matin. Tu as l’air de t’être bien amusé !

Guy bâilla et s’étira.

– Quelle heure est-il ? demanda-t-il.

– Environ neuf heures du soir, répondit Philippe et tu dors depuis cinq heures. Guy s’assit.

– Je pense que c’est à cause de cette chaleur, dit-il d’un air dégoûté. Je vais envoyer promener toutes ces couvertures.

Phil, cours me chercher quelque chose à manger, tu seras gentil, pendant que je refais mon lit. Comment va Myriam ? ajouta-t-il comme son frère s’en allait.

– Elle dort encore. J’ai été la voir deux fois. Une vraie marmotte !

Il revint chargé d’un plateau et escorté par Mme Rose qui ne s’attarda pas. Les deux frères s’installèrent pour parler de ce qui venait de se passer.

– Tu t’es conduit comme un imbécile, s’écria Philippe sans détour. Tu pouvais bien deviner qu’un bateau abandonné là où il était ne pouvait plus servir ! Mais, tu sais, Myriam parle de toi comme d’un héros !

Guy le regarda, incrédule. Son frère fit un signe affirmatif.

– Elle a raconté au docteur et à Rose comment tu l’avais sauvée, comme si tu avais nagé pendant des heures pour venir à son secours. Elle semble penser que tu es formidable de ne pas l’avoir laissée tranquillement se noyer.

Tous deux éclatèrent de rire à cette idée, tant elle leur paraissait absurde ! Puis Philippe ajouta plus gravement :

– Je crois que ce serait effectivement arrivé si tu n’étais intervenu aussi rapidement.

Guy eut un léger frisson.

– Elle coulait, c’est certain, avoua-t-il. Elle ne sait pas nager, et même pendant que je la tenais, sa tête était souvent sous l’eau.

Ils échangèrent leurs impressions encore pendant un moment, puis Philippe, faisant un effort évident, enchaîna :

– Quand j’ai trouvé tout ce branle-bas ce soir en rentrant, je venais te dire quelque chose mais je ne sais comment l’exprimer.

Guy ne dit mot et attendit, intrigué. Philippe se mit à aller et venir dans la chambre.

– Tu sais, je suis allé voir plusieurs fois Harding, reprit-il au bout d’une minute. Peut-être devines-tu que je n’ai pas joué tout le temps aux échecs !

Guy fit un signe de tête affirmatif et explosa :

– Tu ne vas pas me dire qu’il t’a convaincu !

Philippe rougit.

– Je ne crois pas que personne puisse convaincre quelqu’un d’autre de devenir chrétien, dit-il lentement. Ce n’est pas du tout comme tu le crois, Guy.

Vois-tu, c’est quelque chose que Dieu fait. Tu dois naître de nouveau. Tu ne peux pas le faire de toi-même et personne ne peut t’en persuader. Mais voilà, je le suis et c’est ce que je voulais te dire.

– Tu es quoi ? demanda Guy, complètement abasourdi.

– Né de nouveau, répéta Philippe à voix basse. C’était tout à fait nouveau pour lui de parler de ces choses et il en était beaucoup plus gêné que sa sœur.

– Je n’en crois rien ! s’écria Guy en colère. Ce type est très habile. Il arrive toujours à ses fins ! Avec Myriam, cela ne m’étonne pas, mais avec toi ! Je n’aurais jamais cru que tu te laisserais prendre par ses sermons !

Philippe, les mains enfoncées dans les poches, continuait à aller et venir. Il revint s’asseoir sur le lit.

– Écoute, Guy, commença-t-il gravement. Ce n’est pas juste, pour quelque chose de si important, de dire que c’est à cause de quelqu’un d’autre. Nous étions complètement ignorants. Cela n’a rien à voir avec ce que l’on nous enseigne à l’école sur la religion.

Ce que j’ai maintenant, c’est quelque chose de réel. Le Seigneur Jésus Christ est une Personne vivante et Il m’a sauvé. Je veux Le servir toute ma vie et j’aimerais bien te voir, toi aussi, te décider.

Philippe, tout rouge, parlait à mots précipités. Guy se renfrogna.

– Tu ne pourras pas continuer comme cela à l’école. Ce n’est pas la peine alors de commencer, grommela-t-il.

Philippe fit une grimace.

– Ce n’est pas pour faire de l’épate, ni une toquade, fit-il remarquer. Je ne pense pas, en effet, être capable de continuer, mais je compte sur sa puissance pour ne pas me dégonfler.

Il se leva et commença à se déshabiller. Guy le regardait faire, l’air dégoûté, et ne put réprimer un haut-le-cœur quand Philippe, les oreilles toutes rouges, s’agenouilla auprès de son lit.

Il tourna le dos à son frère lorsqu’il se releva et plus aucune parole ne fut échangée entre eux ce soir-là.

À son retour de la maison de la forêt, Philippe avait été très déçu de trouver son frère et sa sœur endormis. Il brûlait d’impatience de parler avec Myriam. Bien qu’elle soit très jeune, elle au moins comprendrait et se réjouirait d’apprendre qu’il venait de passer par cette merveilleuse expérience.

II ne s’attendait pas à une opposition trop forte de la part de Guy. En général, ce dernier finissait toujours, après quelques objections, par se ranger à l’avis de son frère aîné. Or Mme Rose lui avait seulement permis de rentrer sur la pointe des pieds dans la chambre de sa sœur qu’il avait trouvée profondément endormie.

Le lendemain matin, la gouvernante garda au lit la fillette, qui protesta vigoureusement en apprenant que Guy, lui, avait pu se lever.

Philippe demanda la permission de lui apporter le plateau du petit déjeuner. Il le posa sur la table de chevet et sans plus attendre lui fit part de sa conversion et de sa décision de suivre Christ. Les yeux de sa sœur brillèrent. La joie qu’elle manifesta dépassa l’attente de son frère et fit beaucoup pour effacer la déception de la veille.

Ils avaient tant de choses à se dire, bien plus importantes que le petit déjeuner, et il fallut les clameurs de Guy pour arrêter ce flot de joyeuses confidences.

– Dépêche-toi de descendre, cria ce dernier à son frère.

Le docteur revint dans la matinée et donna la permission tant attendue. Myriam pourrait se lever dans l’après-midi. Elle fut consternée en découvrant que les relations entre ses frères étaient plus que tendues.

En fait, Guy, se considérant incompris pour une raison qui leur était inconnue, s’était mis à bouder. Plein de mépris, il refusa d’accompagner Philippe et Myriam à la maison de la forêt et quand, après beaucoup d’insistance et de supplications, ces deux derniers partirent sans lui, il se sentit profondément lésé et misérablement abandonné.

Rien n’y fit pour alléger l’atmosphère les jours suivants. Bien sûr, souvent, ils oubliaient leur sujet de discorde et jouaient tous les trois ensembles comme ils l’avaient toujours fait. Mais il suffisait de faire mention du nom d’oncle Dick pour qu’immédiatement la discorde reparaisse.

Un autre sujet de souffrance pour Guy était les soirées que Philippe passait maintenant dans la chambre de sa sœur pour y lire un passage de la Bible et en parler avec elle. Guy refusait avec dédain toute invitation de se joindre à eux. La communion entre Philippe et Myriam grandit au fur et à mesure de ces lectures du soir où ils pouvaient, en dehors de la présence des grandes personnes, échanger librement leurs pensées.

Souvent Philippe avait à expliquer à sa petite sœur le sens de certains mots, de certaines phrases, mais il était surpris de constater à quel point, parfois, elle saisissait vite ce que voulait dire en réalité ce qu’ils lisaient, et la façon éminemment pratique qu’elle avait de l’appliquer à leur vie.

Ce fut ainsi que s’envolèrent les semaines de vacances. Philippe avait l’intention de faire part à son père de sa nouvelle façon de voir les choses, avant son départ pour l’internat.

Guy avait prédit un sérieux retour de flammes à l’annonce de ce qu’il considérait comme une occasion de chercher des bâtons pour se faire battre. Cette folie allait, selon lui, conduire tout droit à l’interdiction pour Myriam de retourner à la maison de la forêt, ce qui plongea la fillette dans un état d’appréhension et de véritable angoisse.

– Bien que, naturellement, ajouta-t-il d’un air sombre, ce serait une bonne chose si cela pouvait te faire oublier ce bourrage de crâne.

Horrifiée, sa sœur le regarda d’un air de reproche. Elle ne pouvait supporter la pensée de ne plus voir oncle Dick, mais elle répondit avec fermeté :

– Rien ne me fera oublier. Le Seigneur Jésus m’a prise, comme Il l’a promis.

Ce ton d’absolue confiance confondit Guy. Toutefois, il prit Philippe à part pour essayer de le détourner de son projet. Son aîné resta inébranlable. Il redoutait cet entretien mais il aurait lieu, sinon il serait un lâche.

En conséquence, dès le retour de son père, il lui demanda à le voir en tête-à-tête. La soirée s’était déroulée joyeusement. À la satisfaction de leur père, les trois enfants, sans exception, s’étaient manifestement réjouis de revoir leur belle-mère.

Heureux, détendu, M. Stanhope accueillit son fils aîné pour cet entretien en privé avec plus de bonne humeur que d’habitude.

Myriam monta se coucher mais son petit visage reflétait une telle inquiétude que lorsqu’elle posa la question : « Philippe a-t-il fini maintenant de parler avec Papa ? » il ne fut pas difficile à tante Audrey de deviner que quelque chose d’exceptionnel était en train de se tramer.

– Que se passe-t-il ? demanda-t-elle. Philippe aurait-il fait une bêtise pendant notre absence et serait-il allé l’avouer ?

Myriam secoua la tête énergiquement et serra la main de sa belle-mère.

– Il dit à Papa qu’il appartient maintenant au Seigneur Jésus et il a peur que Papa ne soit pas content. Mais, tante, pourquoi ne le serait-il pas ?

Mme Stanhope se trouva à court de réponse. Pourtant les yeux fixés sur elle, en attendaient une, et véridique.

– Je crois que je ne comprends pas tout à fait, dit-elle gentiment. Ce qui est arrivé pendant notre absence, est-ce quelque chose de tout à fait nouveau ?

– Oh ! Oui ! Phil n’en savait rien avant ces vacances. La petite fille était prête à donner des explications mais désirait plus encore avoir la réponse à ce qui la troublait.

– Pourquoi Papa se mettrait-il en colère ? Crois-tu qu’il va se fâcher ?

– Je ne le crois pas, si cela ne rend pas Philippe stupide.

Toutefois, la jeune femme semblait le penser.

Myriam la dévisagea. Elle ne pouvait comprendre qu’elle puisse faire une telle hypothèse. Mais déjà une autre question lui vint aux lèvres :

– Et toi, tante Audrey, est-ce que tu Lui appartiens ? Il me semble que ce n’est pas possible autrement. Tu es si gentille !

Audrey était une des femmes les plus droites et les plus franches qui soient. Elle ne se déroba pas au regard qui la fixait mais rougit fortement en répondant :

– Je pense que tous, nous appartenons à Dieu, ma chérie, et certainement je crois en lui, mais je pense ne pas Lui appartenir dans le sens que tu veux dire.

À ce moment-là, la porte s’ouvrit doucement et Philippe passa la tête. À la vue de sa belle-mère il allait se retirer quand cette dernière se leva vivement et avec un certain soulagement.

– Philippe, je t’en prie, ne t’en va pas. Myriam aimerait te voir.

Elle lui sourit, souhaita un bref « bonne nuit » et les laissa seuls.

– Qu’a dit Papa ? demanda la fillette, la porte à peine refermée.

Son frère haussa les épaules et fit une grimace attristée.

– Il a ri, avoua-t-il. Il a dit que nous avons tous des attaques de religiosité pendant notre jeunesse, au même titre que les oreillons ou la rougeole, et que ça passera en grandissant, que je n’ai pas besoin de prendre cela trop au sérieux.

Myriam parut extrêmement soulagée. Elle ne soupçonna pas à quel point son frère avait été blessé dans son orgueil.

– Alors, il ne nous interdit pas d’aller voir oncle Dick ?

– Non, de ce côté-là, tout va bien. Bonne nuit.

Le garçon s’en alla, porteur de son chagrin, et se sentant très solitaire. Guy n’aurait certainement aucune sympathie et celle de Myriam lui faisait défaut. Il était trop tard pour s’esquiver vers la maison de la forêt.

Seul un homme aurait pu comprendre comme cela avait été douloureux pour lui de voir sa foi nouvelle et sa confession de Christ traitées d’enfantillages dont il se lasserait bientôt.

– C’est l’occasion pour moi d’apprendre à ne m’appuyer sur personne, grommela-t-il en regagnant sa chambre.

Au commencement du nouveau trimestre, la routine reprit. M. Stanhope étant toujours très occupé, Myriam passait beaucoup de temps avec sa belle-mère.

De temps à autre, elles parlaient de ce que la fillette apprenait lors de ses fréquentes visites à la maison de la forêt et il arrivait que tante Audrey, songeuse, pose sur elle un regard interrogateur.

Une fois ou deux, elle emmena la fillette à l’église avec elle, mais M. Stanhope ne vit pas cette innovation d’un œil favorable.

– Mes enfants sont assez enclins à la piété sans les y encourager encore, dit-il en riant à demi.

À la mi-novembre, oncle Dick eut une de ses mauvaises attaques. Il fut très malade et, quelques jours durant, Myriam ne reçut que des réponses plutôt décourageantes à ses questions pleines d’anxiété.

– C’est une des pires attaques qu’il n’ait jamais eues, lui confia Mme Cooper le cinquième jour où elle dut lui refuser l’entrée.

– Oh ! Mme Cooper, le docteur peut-il faire quelque chose ?

Myriam leva des yeux noyés de larmes vers le visage bienveillant de la gouvernante.

– Oncle Dick ne va pas mourir, n’est-ce pas ?

– Nous espérons bien que non, ma chérie, bien que nous ne puissions pas le savoir. Il n’a devant lui qu’une vie de souffrances et il serait si heureux de s’en aller !

Une grosse larme vint s’écraser sur le nez de la fillette mais elle serra les lèvres d’un air résolu et hocha la tête.

– S’il vous plaît, dites-lui toute mon amitié, dit-elle en s’en allant.

Ce soir-là, Myriam resta si tranquillement assise devant le feu, au salon, qu’après lui avoir jeté un coup d’œil à deux ou trois reprises, Mme Stanhope lui demanda si elle se sentait tout à fait bien.

– Oui, merci, j’ai seulement beaucoup de chagrin, répondit-elle avec tristesse.

– Beaucoup de chagrin ? répéta en écho sa belle-mère. Et pourquoi, ma chérie ?

La petite fille avala sa salive.

– Oncle Dick va peut-être mourir, expliqua-t-elle. Je devrais m’en réjouir mais je n’y arrive pas.

Audrey Stanhope s’approcha et essuya avec son mouchoir les larmes de la fillette qui jaillissaient maintenant sans retenue.

– Ne pleure pas, ma chérie, supplia-t-elle. C’est normal que nous ne puissions pas nous réjouir de voir mourir ceux que nous aimons. Mais je suppose que tu penses devoir le faire parce qu’il est invalide.

Myriam fit un signe de tête affirmatif. Elle se frotta rageusement les yeux avec le mouchoir roulé en boule.

– Pourquoi ne pouvons-nous pas nous réjouir ? demanda-t-elle. Ce serait tellement mieux pour lui si le Seigneur Jésus le prenait dans le ciel ! Il serait tout à fait bien, il pourrait de nouveau marcher, et tout, et tout, et je suis sûre que le Seigneur Jésus lui dirait : « Bien, bon et fidèle serviteur ! »

– C’est parce que nous pensons à nous-mêmes, dit brièvement Mme Stanhope.

– Aimerais-tu faire une partie de jeu de chevaux ? ajouta-t-elle, désireuse de détourner la conversation.

– C’est être égoïste, n’est-ce pas ? enchaîna la fillette d’un air pensif en se levant pour aller chercher le jeu. Je ne veux pas l’être, tante, continua-t-elle en disposant les pions.

Tu sais, le dernier dimanche où je suis allée voir oncle Dick, nous avons parlé du verset : « Christ n’a point cherché à plaire à lui-même » (Rom. 15. 3).

J’aimerais bien te l’expliquer mais c’est difficile. Elle soupira.

À moitié amusée, sa belle-mère la regarda.

– Ne pas être égoïste ! Certainement que ce n’est pas facile, agréa-t-elle. Nous pouvons seulement faire de notre mieux.

– Oh ! non ! s’écria la petite fille en secouant énergiquement la tête. Oncle Dick m’a expliqué une fois, il y a longtemps, que nous n’y arriverons jamais parce que rien n’est bon en nous. Il faut que ce soit Lui qui le fasse, en vivant tout le temps en nous. Ne le savais-tu pas, tante ?

– Non, mon petit théologien, je regrette, je ne le savais pas, confessa Mme Stanhope. Et maintenant, jouons ! Sinon, ta tête va éclater par tant de sagesse !

Quelques minutes plus tard, M. Stanhope les trouva en train de rire joyeusement.

– Cela fait du bien d’être rosse ! remarqua la fillette en renvoyant triomphalement à l’écurie pour la troisième fois le pion de son adversaire.

Elles parvinrent à persuader M. Stanhope de se joindre à elles juste pour la dernière partie avant d’aller au lit, et la soirée se termina dans la gaieté.

Le lendemain, quand Myriam se présenta dans l’après-midi à la porte de la maison de la forêt, ce fut pour apprendre qu’une nette amélioration avait eu lieu.

– Demain, si tout va bien, M. Harding pourra te recevoir, mais juste une minute, lui dit Mme Cooper en souriant, et la fillette gambada jusqu’au Manoir. Comme tout avait changé depuis la veille !

Le lendemain, elle ne s’attarda pas au presbytère après le dîner. Les leçons terminées, elle emmena des devoirs que Mme Stanhope devait superviser.

Jusque-là, Myriam n’était jamais entrée dans la chambre d’oncle Dick. Mme Cooper l’y conduisit tout droit et, ne pouvant s’empêcher d’éprouver une certaine gêne, la fillette s’approcha sans bruit du lit.

Elle y fut saluée par un sourire plus accueillant que jamais et l’enfant remarqua à peine les traits durement accusés et les traces de souffrance laissées sur le visage d’oncle Dick, tant elle fut heureuse d’entendre la voix familière s’exclamer :

– Comme c’est bon de revoir ma nièce à moi !

– Oh ! oncle Dick, que je suis contente ! Vous m’avez tellement manqué !

Elle se pencha vers lui.

– Est-ce que cela vous fait beaucoup de peine de ne pas être parti vers le Seigneur Jésus ?

– Je suis un peu déçu, avoua Richard Harding, mais s’il désire que je reste ici encore un peu, c’est le meilleur et bien sûr je ne souhaite rien d’autre.

Il doit avoir encore quelque chose à me donner à faire, tu vois, et c’est merveilleux. J’aimerais tellement voir ton frère Guy se donner à lui !

Le visage de Myriam s’illumina.

– Oh ! oui ! J’espère que c’est cela qu’il va vous confier. Les garçons vont bientôt revenir. L’invalide sourit.

– Peut-être, dit-il, mais n’en sois pas si sûre ! C’est à toi et à Philippe d’amener Guy au Seigneur, plus qu’à moi.

– Il ne nous écoute pas, dit Myriam tristement.

– Peu importe. Ce qui compte, c’est qu’il voie le Seigneur Jésus vivre en vous, répondit oncle Dick. La fillette poussa un soupir après un moment de silence.

– Si tout le monde pouvait l’aimer ! Même tante Audrey ne comprend pas vraiment. À part vous, personne ne comprend.

Elle ajouta précipitamment :

– Pourtant, après un jour ou deux, je n’ai plus demandé à Dieu de vous laisser ici parce que je savais que vous désiriez tellement aller au ciel !

– C’est très gentil à toi, Myriam, dit oncle Dick avec bonté. Bien, puisque je suis encore là, nous allons profiter l’un de l’autre le plus possible !

Je souhaite de tout cœur que, lorsque je m’en irai, tu aies quelqu’un d’autre pour te comprendre. Nous allons prier pour Guy, pour tante Audrey et pour ton père.

Myriam approuva avec ferveur, mais à ce moment-là, Mme Cooper passa la tête à la porte et lui fit signe qu’il était temps de lui dire au revoir.

Je t’appellerai Maman

Les vacances de Noël se passèrent sans incident. Guy ne se laissa entraîner qu’une seule fois à la maison de la forêt.

Il s’agissait d’une invitation spéciale, un véritable gala, un repas particulièrement soigné pour fêter l’anniversaire de Myriam. La soirée devait ensuite se passer autour du feu, à rôtir des châtaignes et à raconter des histoires. Chacun devait apporter sa contribution.

Philippe commença par le résumé d’une aventure en mer qu’il venait de lire.

Comme ils avaient plus d’imagination, Guy et Myriam préférèrent, quant à eux, inventer un récit de toutes pièces.

Guy se lança dans une histoire de revenants, haute en couleurs, et à vous glacer le sang !

Myriam annonça :

– Le petit chat gris qui est allé au ciel…

Les huées de ses frères se moquant d’elle l’interrompirent.

– Les chats ne vont pas au ciel, protesta Guy. Trouve un autre sujet.

Mais oncle Dick exprima le désir d’entendre la narratrice jusqu’au bout. Grande fut la surprise des garçons d’être tenus eux-mêmes en haleine par le conte de leur sœur. Il s’agissait d’un malheureux petit chat qui désirait être aimé et qui ne trouvait aucun ami sur la terre.

Transporté au ciel par une mort prématurée, il y trouva tous les animaux qui étaient morts de faim ou avaient subi de mauvais traitements ici-bas, tous les chatons et tous les chiots qu’on avait noyés, les chevaux surmenés, les ânes épuisés.

Des anges prenaient soin de ces créatures et se faisaient un délice de leur prodiguer tout l’amour qui leur avait manqué sur la terre. Myriam devint éloquente pour décrire longuement la profusion de plaisirs déversés sur eux, et comme ils étaient aimés et choyés. L’histoire prit fin assez brusquement lorsque la fillette, à court d’imagination, se tut.

À peine le conte terminé, les deux garçons s’adressèrent à oncle Dick.

– Les animaux n’ont pas de vie dans l’au-delà, dit Philippe. Quand ils meurent, c’est fini, n’est-ce pas ? C’était plus une constatation qu’une question.

– Je crois en effet qu’il y a une différence fondamentale entre les hommes et les animaux, répondit Richard Harding d’un ton tranquille. L’homme a été créé à l’image de Dieu, au contraire des animaux.

Il est aussi écrit dans la Bible que Dieu a soufflé dans les narines de l’homme une respiration de vie, et l’homme est devenu une âme vivante. Mais nous devons respecter la créature de Dieu et donc tous les animaux. Notre Seigneur a dit que même un moineau ne peut tomber à terre sans qu’Il s’en préoccupe.

Guy commençait à s’agiter. Oncle Dick lui adressa un coup d’œil de connivence et changea de sujet en ajoutant :

– Si j’ai encore une chance d’apporter ma contribution, il ne faut plus m’attarder.

L’histoire sembla jaillir spontanément de ses lèvres. Aucun des trois enfants ne soupçonna les heures de réflexion et de prière qu’avait nécessitées sa préparation.

Curieux mélange de mystère et d’aventure présenté dans un contexte familier, c’était une allégorie dont Philippe saisit tout de suite le fil conducteur. Il n’apparut aux deux autres que plus lentement. Il était plus que temps de se quitter quand elle fut terminée, et sur le chemin du retour, Philippe, plein d’enthousiasme, expliqua à sa sœur ce qu’elle n’avait pas compris.

– As-tu vu cela ? demanda-t-il, se tournant vers son frère qui restait étrangement silencieux.

– Je ne sais pas, répondit-il avec mauvaise humeur. Il s’est arrangé pour nous faire un sermon, n’est-ce pas ?

– Oh ! Guy, c’était une merveilleuse histoire. Ne l’as-tu pas aimée ? s’écria sa sœur, déçue.

– Tu n’y comprends rien, répliqua Guy, méprisant. Je n’ai pas dit que l’histoire n’était pas bien, mais que c’était un sermon.

À la faveur de l’obscurité, Philippe pinça le bras de sa sœur alors qu’elle s’apprêtait à répliquer vivement. Elle se tut.

– Pourquoi Guy parle-t-il toujours de cette façon ? s’écria-t-elle avec pétulance, lorsque Philippe l’eut rejointe pour la lecture du soir, et, oh ! Phil, pourquoi oncle Dick ne lui parle-t-il pas directement ? Penses-tu qu’il viendra un jour au Seigneur Jésus ?

– Bientôt, j’en suis convaincu, répondit Philippe avec assurance. Il a tellement peur que cela lui arrive qu’il ne laisse personne lui en parler ; mais au fond, il le désire, j’en suis sûr.

Très peu de temps après, les garçons retournèrent à l’internat. Myriam s’ennuya moins que d’habitude car peu de temps auparavant, tante Audrey lui avait confié qu’elle allait avoir un petit frère ou une petite sœur. Quelle joie !

Elle prit beaucoup d’intérêt à tous les préparatifs faits pour accueillir ce nouveau venu et posa des questions sans fin. Elle réussit même à tricoter une très jolie petite brassière et n’en était pas peu fière !

Vers la fin du mois de février, un matin de grand vent, elle trouva son père seul au petit déjeuner. Il l’informa brièvement que tante Audrey ne s’était pas levée, puis se plongea dans la lecture du journal. Il quitta la pièce avant que la fillette ait fini de manger.

Saisie d’une soudaine appréhension, Myriam, toute triste, se dépêcha d’avaler son dernier toast et grimpa rapidement les escaliers. Elle pourrait au moins dire au revoir à sa belle-mère avant de partir au presbytère. Confiante, elle frappa à la porte de la chambre et, sans attendre de réponse, tourna la poignée.

La porte s’ouvrit en même temps de l’intérieur et Myriam se heurta à une jeune infirmière inconnue, vêtue d’un uniforme immaculé. Elle eut un léger recul de surprise. Avant qu’elle ait pu placer un mot, l’étrangère lui fit signe de s’en aller.

– Tu ne peux entrer maintenant, mon enfant. Ta mère ne va pas très bien. Elle sera très heureuse de te voir un peu plus tard.

Et la porte se referma. Atterrée, Myriam s’en fut, toute désorientée. Mme Rose grimpait les escaliers.

– Ah ! te voilà, s’exclama Mme Rose, soulagée. Tu devrais être déjà partie. Je viens de téléphoner au presbytère. Aujourd’hui tu mangeras là-bas.

– Oh ! non, Rose, je n’en ai pas du tout envie. Je suis tellement mieux à la maison. S’il te plaît, laisse-moi revenir, plaida la fillette.

Depuis qu’on attendait un bébé, Mme Rose avait complètement changé d’attitude envers Mme Stanhope. Elle avait participé de tout cœur aux préparatifs ; ce qui avait donné l’occasion à la future maman de lui demander maints conseils vu son expérience. La gouvernante aimait à évoquer les nombreux enfants qu’elle avait élevés.

Mme Rose resta inflexible.

– Tout est arrangé et on t’attend là-bas. La meilleure chose à faire est d’y aller tout de suite.

– Tu n’es pas gentille. Je ne gênerai personne. Je suis sûre que tante ne veut pas se débarrasser de moi. Mme Rose fronça les sourcils.

– Myriam, arrête de faire des histoires. Tu vois que tout le monde est occupé et se fait du souci. Je croyais que tu désirais aider et tu causes des ennuis.

À quoi sert alors de lire la Bible et de parler de ta religion si tu n’es pas capable d’être un peu utile au bon moment ?

Myriam se tut et, regardant pensivement la gouvernante, répondit d’un ton tout autre :

– D’accord, Rose. Au revoir.

Elle dégringola les escaliers avant que la gouvernante ait pu ouvrir la bouche.

– Ça, par exemple ! se dit cette dernière en s’éloignant. Cette enfant a vraiment changé. Cela ne fait aucun doute.

Ce jour-là parut interminable à la fillette. Il était entendu qu’elle resterait au presbytère jusqu’à quatre heures de l’après-midi, comme autrefois. Elle fit une promenade avec Mlle Granger et les enfants du pasteur ce qui lui parut absolument dénué d’intérêt.

L’institutrice insista pour qu’ils ne quittent pas la grande route. Le temps était humide et triste. Quand enfin on les libéra, elle courut jusqu’au Manoir où elle arriva, essoufflée, les joues toutes rouges, les cheveux ébouriffés et ayant perdu un ruban. Tout était tranquille.

Après avoir jeté un coup d’œil dans les pièces du rez-de-chaussée où elle ne trouva âme qui vive, elle partit à la recherche de Mme Rose. Elle ne put pas, toutefois, résister à la tentation de s’arrêter un moment à la porte de sa belle-mère pour tendre l’oreille mais, là aussi, tout était silencieux.

Elle trouva la gouvernante dans la salle d’étude, confortablement installée au coin du feu avec son raccommodage.

– Puis-je aller voir tante Audrey maintenant ? demanda-t-elle vivement.

Mme Rose secoua la tête.

– Je ne le pense pas, dit-elle, en tout cas pas dans cet état. Comme tu es étourdie !

Puis, voyant la déception de l’enfant, elle ajouta :

– Nous verrons ce que dira la nurse après le thé. Peut-être te laissera-t-elle entrer une minute. Tu as un petit frère.

Myriam poussa un cri de joie et se mit à gambader.

– Oh ! Rose, c’est merveilleux ! Il faut que je le voie. Je peux, n’est-ce pas ? Comment est-il ? L’as-tu vu ?

Mme Rose soupira.

– Seulement un petit moment. Il est très petit et assez faible, malheureusement.

Myriam, ne prenant pas garde à la note d’inquiétude qui perçait dans cette réponse, continua à sauter de joie et à faire des entrechats autour de la pièce, trop excitée pour penser à goûter.

Un peu plus tard, son père passa la tête à la porte.

– Viens, Myriam, dit-il tendrement. Tante désire te voir et te montrer celui qui vient d’arriver.

– N’est-ce pas merveilleux, Papa ? Comment va-t-on l’appeler ? Si je fais bien attention, est-ce que je pourrai le prendre dans mes bras ?

– La nurse ne permettra pas que tu le sortes de son lit bien chaud ce soir. Moi-même, j’ai seulement pu lui jeter un coup d’œil, répondit son Père en ouvrant la porte de la chambre.

Tante Audrey, adossée contre les oreillers, paraissait assez faible, mais extrêmement heureuse aux yeux de Myriam. Elle lui tendit les bras et la serra contre elle avec tendresse. Son mari contemplait cette scène d’un air heureux.

Un feu brillait dans la cheminée et, devant, trônait le berceau, joliment habillé. Myriam avait assisté à sa préparation avec le plus grand intérêt et son regard s’y porta tout de suite.

– Elle peut y jeter un coup d’œil, n’est-ce pas, nurse ? demanda Mme Stanhope.

L’infirmière s’approcha, un triangle d’étoffe blanche à la main.

– Il faut que j’attache ce masque sur ta bouche, dit-elle en souriant. Nous devons faire très attention pour que ce jeune homme n’attrape aucune infection.

Myriam faillit éclater de rire. Ce procédé lui parut vraiment étrange. L’infirmière mit aussi un masque.

– N’allons-nous pas lui faire peur ? Nous avons un si drôle d’air, murmura-t-elle en s’approchant du berceau. Elle tomba en extase devant la minuscule tête aux cheveux bruns qui reposait sur l’oreiller.

La nurse souleva légèrement la couverture. Myriam ne fit qu’entrevoir un petit visage tout plissé, un poing rose chiffonné sous le menton.

– Oh ! tante, s’écria-t-elle en revenant vers la jeune femme, comme il est mignon ! Je n’aurais jamais cru qu’il serait si petit. Oh ! comme je l’aime !

Mme Stanhope sourit de bonheur.

– J’en étais sûre, dit-elle, et lui aussi t’aimera bientôt.

– Bon, tu dois partir maintenant, intervint son père, et laisser ces deux-là dormir le plus possible.

Et il mit la petite fille à la porte. Myriam ne fit que parler du bébé toute la soirée et bombarda de questions Mme Rose qui n’y répondit que par monosyllabes.

– J’aimerais tellement le dire à oncle Dick ! Puis-je y aller juste dix petites minutes, Rose chérie ? supplia-t-elle.

– Sûrement pas, répliqua Mme Rose catégorique. Pour aller te perdre dans le noir… Quelle idée !

Myriam soupira, mais le jour suivant étant un samedi, rien ne pourrait l’empêcher d’aller annoncer la bonne nouvelle aussitôt après le petit déjeuner.

Peut-être même pourrait-elle revoir la petite merveille avant de partir ; et, avec un soupir de bonheur, elle s’endormit.

Lorsqu’elle se réveilla le lendemain matin, de violentes rafales de pluie cinglaient les vitres. Elle paressa un moment, bien au chaud au fond de son lit, en bâtissant des plans agréables pour l’avenir.

Au bout d’un moment, cependant, elle commença à s’étonner. Pourquoi Mme Rose ne venait-elle pas lui dire de se lever ? La lumière grise de l’aube en ce matin de février entrait dans la chambre malgré le temps sombre. Ce devait sûrement être l’heure du petit déjeuner.

Elle se souleva à demi. La grosse horloge du hall égrena huit coups mais elle n’entendit aucun gong annonçant le petit déjeuner.

– Peut-être tante est-elle en train de dormir et on ne veut pas la réveiller, elle ou le bébé, se dit-elle, et elle fit sa toilette en toute hâte.

Elle était en train d’attacher ses cheveux du mieux qu’elle pouvait avec un ruban lorsque Mme Rose entra sans bruit dans la pièce. Il lui suffit de la regarder pour savoir que quelque chose de grave venait d’arriver. Son visage reflétait une réelle détresse. Myriam courut à elle et se pendit à son cou.

– Es-tu malade, Rose ? Pourquoi n’es-tu pas montée ? Je me demandais pourquoi tu ne venais pas.

– Non, ma chérie, ce n’est pas moi qui ne vais pas bien. J’aimerais mieux qu’il en soit ainsi. J’ai une très triste nouvelle à t’annoncer, Myriam. Il te faut être très courageuse et bien penser à ta pauvre tante.

– Qu’y a-t-il, Rose ? Tante est-elle très malade ? Oh ! parle vite, supplia-t-elle, alarmée.

– Non, pas pour le moment, dit Mme Rose inquiète, mais je crains pour elle. Le bébé vient de mourir, il y a une heure. Quelle tristesse ! Quelle déception !

Mme Rose tamponna ses yeux rougis avec son mouchoir.

Myriam devint affreusement pâle. Paralysée de surprise, ses yeux s’agrandirent d’horreur.

Alarmée, Mme Rose la prit dans ses bras, lui administra de petites tapes et lui prodigua des caresses, essayant de la consoler. Myriam la repoussa sans réaliser ce qu’elle faisait.

– Pourquoi Rose, s’écria-t-elle au bout d’un moment, pourquoi le bébé est-il mort ?

– Il était très faible quand il est né, ma chérie, répondit tristement Mme Rose, et quelque chose n’allait pas en lui. Le docteur n’avait laissé aucun espoir mais, bien sûr, on espérait quand même.

Mme Stanhope n’était pas au courant et elle vient de recevoir un choc terrible, et cela pourrait devenir grave. Mais viens, ma chérie, il te faut manger quelque chose.

– Dans une minute, Rose, dit Myriam tristement. Laisse-moi seule un petit moment, s’il te plaît.

Elle paraissait si abattue que la gouvernante prit peur. Toutefois, malgré ses alarmes, elle céda à sa requête et quitta la pièce.

Myriam alla s’agenouiller près de son lit, cachant son visage dans ses mains. Elle tremblait de la tête aux pieds.

– Seigneur Jésus, aide-moi, je t’en prie, murmura-t-elle. C’est tellement épouvantable. Je ne vois vraiment pas comment cela peut être le mieux, mais toi, tu le sais. Oh ! nous avions tellement envie d’un joli petit bébé ! cria-t-elle. Ce cri délivra des torrents de larmes qui la soulagèrent.

Ce fut une petite fille très pâle, les yeux gonflés, qui rejoignit un peu plus tard Mme Rose dans la salle d’étude. Malgré tous ses efforts, Myriam ne put avaler une bouchée.

– Où est Papa ? demanda-t-elle au milieu de ce simulacre de repas. Mme Rose secoua la tête.

– Il vaut mieux ne pas aller le voir pour le moment, ma chérie. Il était dans la bibliothèque et ne voulait pas être dérangé. Peut-être maintenant est-il auprès de ta tante.

Myriam ne dit plus un mot. Sitôt après le petit déjeuner, elle se glissa dans le hall, enfila son imperméable et ses bottes. Ne voulant pas risquer une interdiction, elle ne demanda pas de permission à Mme Rose, se contentant de laisser un message à Catherine au cas où la gouvernante la demanderait. Elle était à la maison de la forêt et reviendrait très vite.

Tout en courant, elle se rappela combien elle s’était réjouie, la veille, de cette visite, et les larmes coulèrent sur ses joues, se mêlant aux gouttes de pluie. Mme Cooper fut toute surprise de la voir arriver si tôt. Oncle Dick n’était pas encore levé.

Myriam lui saisit la main d’un air suppliant.

– S’il vous plaît, laissez-moi entrer.

Elle paraissait avoir un tel chagrin que la gouvernante, pleine de bonté, alla immédiatement s’enquérir et dans l’espace d’une minute Myriam fut introduite dans la chambre.

Myriam vida son cœur. Au début, les mots se bousculèrent sans suite. Puis, peu à peu, comme toujours en présence de l’invalide, le calme revint en elle et son récit devint plus cohérent.

Apaisée, elle percevait tout au fond d’elle-même la sympathie pleine de tendresse et la compréhension de son interlocuteur. Aussi fut-il aisé d’entamer le sujet qui la préoccupait et l’emplissait de tristesse.

– Pourquoi Dieu a-t-il laissé mourir notre bébé ? demanda-t-elle, assise près du lit et appuyant sa joue brûlante et striée de larmes contre la main fraîche de l’invalide.

– Je ne le sais pas, Myriam, répondit-il doucement. Si nous aimons notre Père et si nous pensons qu’Il ne se trompe jamais, nous n’avons pas besoin de Lui demander pourquoi avant le temps où Il nous expliquera toutes choses.

Nous regretterons tellement alors d’avoir cru être plus sages que Lui ! Toutefois, je peux deviner quelques-unes de ses raisons. L’une d’elles est qu’il désire tellement que ta tante vive près de Lui et prenne la place qu’Il a préparée pour elle là-haut, qu’Il a pris son petit enfant afin qu’elle ait envie de le rejoindre.

Myriam le regarda, bouche bée. Un sourire se dessina lentement sur ses lèvres.

– Croyez-vous que je puisse lui dire cela ? murmura-t-elle.

Oncle Dick en était convaincu. Prenant la Bible qu’il était en train de lire à l’arrivée de sa petite visiteuse, il tourna les pages et lui montra du doigt le verset 11 d’Ésaïe 40 : « Comme un berger il paîtra son troupeau ; par son bras il rassemblera les agneaux et les portera dans son sein ; il conduira doucement celles qui allaitent ».

– Je pense que cela veut dire que s’il prend les bébés dans son sein, c’est qu’il désire faire connaître son amour aussi aux mamans.

Ils parlèrent encore un moment et relevèrent plusieurs passages de la Bible sur ce sujet.

Myriam retourna au Manoir le cœur rempli. Elle avait été consolée mais comprenait, comme jamais auparavant, combien il devait être douloureux de ne pas connaître un tel réconfort !

Obtiendrait-elle la permission d’aller voir Audrey ? Elle avait bien peur que non et elle fit monter une courte et ardente prière pour que la porte de la chambre lui soit ouverte.

Il était environ onze heures du matin quand elle arriva à la maison. Un lourd silence y régnait. Irait-elle trouver son père ? Mais s’il refusait de donner la permission, ne serait-ce pas alors plus difficile de voir la malade ? Elle se tint un moment, hésitante, au bout du couloir où donnait la chambre de Mme Stanhope, quand la nurse en sortit, portant un plateau.

Le léger repas qui y était disposé était intact. Comme Myriam s’apprêtait à la suivre, Mme Rose surgit à l’autre extrémité du couloir. L’enfant recula de quelques pas.

– Comment va-t-elle maintenant ? demanda la gouvernante.

– C’est toujours pareil, la pauvre ! répondit l’infirmière. Elle semble changée en pierre. Si seulement elle pouvait se laisser aller et pleurer un bon coup !

Elles avaient baissé la voix mais Myriam, l’oreille aux aguets, avait tout entendu. Les deux femmes s’éloignèrent tout en parlant. « Le choc a été trop fort pour elle », perçut-elle encore au moment où elles disparaissaient de sa vue.

L’enfant retint son souffle. Elle hésita encore un moment, mais n’était-ce pas une réponse directe à sa prière ? Elle s’avança d’un pas décidé, tourna tout doucement la poignée et entra dans la chambre. Le feu brillait toujours gaiement dans la cheminée mais le berceau avait disparu. Son cœur se serra.

Ses yeux se tournèrent ensuite vers le lit et ce qu’elle vit lui fit oublier tout le reste. Elle fut submergée par une vague d’amour et de compassion. À moitié assise contre les oreillers, tante Audrey gisait, toute pâle. Au bruit de la porte, elle n’avait même pas tourné la tête et ses yeux, hagards, fixaient la fenêtre sans la voir.

Myriam n’avait pas préparé ce qu’elle dirait. Poussant un faible cri, elle s’élança vers la malade, l’entourant de ses bras et pressant doucement sa joue contre la sienne, toute glacée :

– Aimerais-tu que moi je t’appelle Maman désormais ? murmura-t-elle.

Audrey Stanhope fit un mouvement et attira la petite fille contre elle.

– Myriam, dit-elle à voix basse, je crois que tu me comprends. Tu es la seule. Mais comment as-tu pu deviner ce que j’étais en train de penser ?

Ses yeux jusque-là vidés de toute expression se remplirent de larmes. Myriam se pendit à son cou et couvrit de baisers les lèvres maintenant tremblantes.

– Maman chérie, le Seigneur Jésus a pris notre bébé dans ses bras parce qu’Il t’aime. Il désire que tu viennes à Lui et peut-être ne l’aurais-tu jamais fait si tu avais gardé ton enfant.

Mais maintenant, tu le feras, n’est-ce pas ? Veux-tu que je te montre cela dans la Bible ?

La malade sanglotait convulsivement mais put acquiescer d’un léger signe de tête. Myriam courut chercher son plus précieux trésor. Elle était à peine de retour lorsque la nurse entra. Cette dernière resta un moment frappée d’étonnement, puis montra la porte d’un geste impératif à la fillette.

– S’il vous plaît, laissez-moi un tout petit peu, supplia l’enfant.

Mme Stanhope tourna la tête et fit un effort pour reprendre le contrôle de sa voix.

– J’ai besoin d’elle. Laissez-nous seules un moment, je vous prie.

– Vous devez vous reposer, objecta la nurse. Il ne vous faut aucune excitation et vous ne devez pas parler.

Les lèvres de la malade s’entrouvrirent.

– J’ai besoin de Myriam, répéta-t-elle. Le mieux que vous puissiez faire est de nous laisser seules.

– Très bien. Alors, seulement un petit moment, dit la nurse et elle se retira.

S’asseyant près du lit, Myriam ouvrit sa Bible. Tournant vivement les pages, elle montra du doigt, l’un après l’autre, les passages relevés le matin même. Elle ne fit aucun commentaire mais lut chaque verset lentement et avec révérence, appuyant sur les mots qui lui semblaient les plus importants.

La dernière référence se trouvait dans le chapitre 66 d’Ésaïe : « Comme quelqu’un que sa mère console, ainsi moi, je vous consolerai » (verset 13).

– Il va te consoler de cette manière maintenant, n’est-ce pas, maman ? dit-elle doucement en fermant le livre.

– Je l’espère, répondit tristement la malade, mais vois-tu, il faut que tu saches que je ne lui appartiens pas vraiment.

– Oui, je le sais, acquiesça l’enfant, mais tu peux te donner à lui à l’instant même. Tu n’as qu’à le Lui demander et Il te prendra et te gardera pour toujours. Jamais Il ne te laissera.

– Est-ce aussi simple que cela ?

Un timide sourire erra sur les lèvres d’Audrey Stanhope mais juste à ce moment-là, la nurse revint et Myriam, à contrecœur, se dirigea vers la porte.

– Laisse-moi ton livre, murmura sa mère en tendant la main vers la Bible que l’enfant emportait, et, après l’avoir encore embrassée, Myriam s’en alla.

– Je n’aurais pas attendu de toi une chose pareille ! s’écria Mme Rose avec indignation quelques instants plus tard. Attendre que je tourne le dos pour te glisser là à pas de loup ! L’infirmière a dit qu’on aurait pu la renverser d’une chiquenaude quand elle t’a trouvée dans la chambre !

Pour Myriam, entendre de tels reproches lui fit l’effet d’une douche et elle s’apprêtait à se justifier en termes plutôt vifs. Mais, ravalant sa riposte, elle leva des yeux pleins de reproches vers les sourcils froncés de la gouvernante.

– Maman avait besoin de moi, dit-elle d’un ton tranquille.

Ce mot de maman prononcé d’une façon si naturelle par l’enfant laissa la gouvernante stupéfaite et elle s’en alla sans un mot.

L’après-midi traîna en longueur. Myriam n’avait pas envie d’entreprendre quoi que ce soit. M. Stanhope ne se montra pas du tout. Juste avant l’heure du thé, on descendit un petit cercueil tout blanc.

Mme Rose et Myriam le regardèrent passer dans un silence rempli de tristesse puis se retirèrent dans la salle d’étude où, unies dans la peine, elles pleurèrent, la tête de la fillette reposant sur les genoux de la gouvernante.

– C’est un coup cruel et une amère déception, murmura Mme Rose en caressant les cheveux de l’enfant d’une main particulièrement tendre.

À ces mots, Myriam releva la tête et lui ferma la bouche avec son mouchoir.

– Il ne faut pas dire cela, Rose. Tu sais, Dieu ne peut pas être cruel. Il aime tellement notre bébé ! Il va le garder toujours près de Lui et le rendre heureux et après il le rendra à maman.

– C’est ce que tu as dit à ta mère ce matin ? demanda Mme Rose pleine de curiosité.

Myriam fit un signe affirmatif.

– Ça, par exemple ! Cela ne me serait jamais venu à l’idée.

Mme Rose se leva sans autre commentaire et quitta la pièce.

Plus tard dans la soirée, Myriam, assise au coin du feu, essayait en vain de fixer son attention sur les pages d’un livre lorsque son père entra en coup de vent.

– Maman désire te voir, Myriam, dit-il.

Sa voix trahissait une certaine tendresse et il s’était attardé sur le premier mot avec un plaisir évident. La petite fille se leva d’un bond et s’élança vers lui. Elle aurait aimé lui dire sa sympathie mais elle ne savait comment s’y prendre.

Il sembla le comprendre et s’inclina pour embrasser le petit visage levé vers lui.

– C’est un mauvais moment à passer, murmura-t-il, mais je crois que tu as fait du bon travail, petite servante.

Il la tint par la main jusqu’à la porte de la chambre puis la quitta.

Mme Stanhope tourna tout de suite la tête quand la porte s’ouvrit et elle l’accueillit d’un sourire timide. Sa main reposait sur une page ouverte de la Bible, qu’elle gardait à côté d’elle.

La petite s’approcha avec empressement.

– Est-ce que tu vas mieux, maman chérie ? demanda-t-elle.

– Oui, je vais mieux, répondit Audrey Stanhope. Tu sais, Myriam, je n’étais pas vraiment malade. Si… si… Sa voix s’étrangla. Puis, les couleurs lui revenant au visage, elle continua tranquillement, d’un ton ferme :

– Si mon bébé avait vécu, je n’aurais même pas été malade du tout. Seulement, voilà, quand il est mort, j’ai désiré mourir, moi aussi.

Ses lèvres tremblèrent. Elle appuya la main sur la page ouverte :

– Mais tout est changé si ce qui est dit là est la vérité ! Comment puis-je en être sûre ?

C’est la vérité !

Dans la voix de l’enfant ne perçait aucun doute.

– Si vraiment mon bébé est auprès de Lui, alors il est vivant et je peux apprendre à attendre de le revoir. Regarde, Myriam, les paroles merveilleuses que j’ai trouvées : lis-les.

Elle lui montra le passage d’un doigt effilé et la fillette lut lentement à voix basse :

« Je suis la résurrection et la vie : celui qui croit en moi, encore qu’il soit mort, vivra ; et quiconque vit, et croit en moi, ne mourra point à jamais » (Jean 11. 25 et 26).

– Je voudrais croire, dit Mme Stanhope. J’ai trouvé une quantité d’autres passages. Ce ne sera pas facile, mais dis-moi, ma chérie, ce que je dois faire d’abord.

– Simplement demander au Seigneur Jésus de venir et de te prendre et puis de le laisser faire. Il le fera, dit Myriam.

– Très bien. Merci, ma petite consolatrice, murmura sa mère. Reprends ta Bible. Je sais qu’elle te manque, mais rapporte-la-moi demain matin.

Les vacances de Pâques revinrent une fois de plus. Un chaud soleil de printemps entrait à flots dans le grand salon de la maison de la forêt. Richard Harding se reposait sur le divan contre la fenêtre d’où il pouvait apercevoir les parterres fleuris de tulipes, de jonquilles et de jacinthes aux mille couleurs.

Mme Stanhope, Philippe et Myriam se tenaient auprès de lui. La conversation était animée, remplie de réminiscences, de « Souviens-toi », de « C’était cette fois-là, l’année dernière »…

– Tout a été très différent cette année à l’internat, n’est-ce pas, Phil ? dit oncle Dick.

– Oui, en tout cas pendant les deux derniers trimestres, acquiesça Philippe. Au début, j’ai cru que j’étais le seul chrétien de l’école, mais bientôt j’en ai découvert deux ou trois autres.

Tout est allé beaucoup mieux quand nous avons pu surmonter notre timidité. Je me demande pourquoi on éprouve cette crainte. C’est tellement bête !

– En effet, c’est étrange, enchaîna oncle Dick d’un air pensif. On a construit une telle muraille d’idées fausses et de réserves ! Vous pouvez la briser en vous entretenant de votre foi. En tout cas, cela vous aidera pour témoigner. Tout le monde dans l’école saura qui est chrétien.

– J’aimerais tellement que Guy vienne nous rejoindre, poursuivit Philippe. Je n’aurais jamais cru qu’il s’obstine à ce point.

Mme Stanhope lui jeta un rapide coup d’œil.

– Ne te décourage pas, Phil, dit-elle, il y arrivera, et Papa aussi. Dieu désire faire pour eux ce qu’Il a fait pour nous. Il faut seulement persévérer à le Lui demander.

Pensez qu’il y a un an seulement, j’étais vraiment une païenne ! Connaître le Seigneur Jésus comme son Sauveur et son Ami… je n’en avais aucune idée !

Je croyais en savoir beaucoup sur la religion mais à quoi cela me servait-il ? J’ai commencé à réfléchir en voyant à quel point Myriam avait changé après être venue à Lui, mais il a fallu beaucoup de chagrin et de souffrance pour que je reconnaisse que je n’y arriverais jamais sans Lui.

Je pense que Dieu conduit chacun par un chemin qui lui est propre.

– Oui, certainement, dit Richard Harding, et avec un regard de compréhension il ajouta :

– Il semble que pour certains d’entre nous, ce chemin de douleur soit indispensable.

– Vous vous souvenez, intervint Myriam au bout d’un moment de silence, le jour où nous avons appris l’arrivée de maman ? Vous aviez découvert ce jour-là le secret de la maison de la forêt. N’est-ce pas un secret bien plus merveilleux que nous avons trouvé ?

– Ce n’en est pas vraiment un, objecta Philippe. Tout le monde peut le connaître !

La petite fille eut l’air déçue. Oncle Dick lui adressa un sourire.

– C’est bien ce que nous aimerions, mais c’est un secret tout de même, dit-il prenant sa Bible.

Écoutez ce que dit Paul : « … le mystère qui avait été caché dès les siècles et dès les générations, mais qui a été maintenant manifesté à ses saints, auxquels Dieu a voulu donner à connaître quelles sont les richesses de la gloire de ce mystère… c’est-à-dire Christ en vous » (Col. 1. 26 et 27).

Vous voyez, cela reste un secret. Nous pouvons en parler un peu, mais jamais l’expliquer. Car ce mystère, c’est une présence en nous. Il faut l’avoir reçue pour pouvoir le comprendre et le faire connaître.

Myriam frappa des mains et s’écria avec un accent de triomphe :

– Voilà le vrai secret de la maison de la forêt ! N’est-il pas merveilleux ?