1. Le glorieux bouton
Debout au milieu d’un groupe d’écoliers du village, un petit garçon parle et gesticule avec animation. Le soleil couchant dore ses cheveux blonds, mais le regard enflammé de ses yeux bleus trahit un enthousiasme communicatif, à en juger par l’attention de son auditoire. D’un geste dramatique, il désigne un gros bouton de métal cousu à sa veste, en s’écriant d’une voix vibrante :
– Oui, mon père était un héros ! A la guerre, quand il vit que les ennemis étaient si nombreux que son régiment n’aurait pas la victoire, il s’élança en criant : En avant, camarades, sauvons notre drapeau !
Les balles pleuvaient, les boulets éclataient tout autour de lui, mais mon père avançait toujours, en criant plus fort : Suivez-moi, camarades, il faut leur reprendre le drapeau !
Bientôt il s’aperçoit qu’il est tout seul, tous ses camarades ont été tués !… Vous croyez qu’il s’arrête, ou qu’il songe à retourner en arrière ? Ah ! Mais non, malgré ses blessures, il continue à avancer, se frayant un passage au milieu des ennemis. Enfin il atteint le drapeau, l’arrache des mains de l’ennemi, et rassemblant ses forces, il réussit à rejoindre son régiment qui battait en retraite, ayant toujours, lui, marché à reculons pour faire face à l’ennemi !
Il a encore la force de s’approcher du colonel :
Mon colonel, je reste seul de ma compagnie, mais j’ai repris le drapeau…
Et il tombe mort.
Le sang qui coulait à flot de ses blessures a jailli jusque sur ce bouton.
Le jeune orateur ayant prononcé ces derniers mots avec une profonde émotion, s’arrêta un instant pour reprendre d’une voix forte :
– Mon père avait trente balles dans le corps et six coups d’épée. Voilà ce qui s’appelle un soldat, voilà ce que c’est que mourir pour la patrie !
Tous les garçons paraissaient impressionnés. Cependant un sceptique de la bande osa murmurer :
– Dis donc, Édouard, la dernière fois ce n’était que vingt balles : je te conseille de nous en servir cinquante à la prochaine occasion.
– Et voilà, conclut Édouard, dédaignant de répondre à celui qui l’avait interrompu, l’histoire de mon glorieux bouton.
– Alors ton père n’avait qu’un seul bouton à ses habits ? fit tout à coup, derrière le groupe, une voix moqueuse.
Les garçons se retournèrent, fort surpris.
Une petite fille étrangère s’était approchée sans bruit et avait entendu, au moins en partie, le discours d’Édouard.
Habillée tout en bleu, avec un col marin garni de galons blancs, et un chapeau de toile cirée posé sur ses boucles brunes, elle fixait sur Édouard ses grands yeux noirs, d’un air dédaigneux, presque provocateur.
Un peu surpris au premier abord, Édouard ne tarda pas à se montrer à la hauteur de la situation.
– Un bouton, oui un seul bouton ! répéta-t-il avec emphase : le manteau, que l’on a envoyé à ma mère comme une relique sacrée, percé, déchiré, couvert de sang, n’avait plus qu’un seul bouton ! Et je suis sûr, ajouta-t-il en se rapprochant de son interlocutrice, que si tu t’étais trouvée dans une pareille bataille, et si tu avais fait la moitié des prodiges de valeur que mon père a accomplis, tu aurais perdu tous tes boutons ! Il ne t’en resterait pas un seul, entends-tu ?
Cette triomphante réplique provoqua d’unanimes applaudissements ; mais la petite étrangère n’en parut nullement émue.
– Prétends-tu tout à l’heure raconter une histoire vraie ? demanda-t-elle d’un ton impertinent.
– Certes, oui, elle est vraie, clamèrent en chœur tous les garçons qui commençaient à partager l’indignation de leur camarade directement pris à partie.
– Eh bien ! Moi, je te déclare que je n’en crois pas un mot.
Là-dessus, l’étrange petite personne tourna sur ses talons, et s’éloigna, très hautaine, laissant tous ces jeunes cœurs agités par une sourde colère.
– Qui est-elle ? demanda Édouard.
Un des plus grands répondit :
– Je l’ai vue arriver hier soir chez Sol, le vieux garde du pont suspendu ; elle était dans une voiture de la ville, avec sa mère probablement ; et il y avait des bagages, deux sacs, une grosse malle et une cage avec un perroquet. La dame a dit : « mon père » au vieux Sol ; donc celle-ci doit être sa petite-fille.
– Elle a dit qu’elle ne me croyait pas, murmura Édouard, tout en mâchonnant nerveusement un brin d’herbe ; c’est une injure, ça…
– Les filles ! Comme elles sont donc désagréables ! s’exclama un de ses camarades ; si ç’avait été un garçon, tu aurais pu te battre avec lui, Édouard : une bonne « correction » comme tu sais les donner, l’aurait vite mise à la raison mais avec ces mioches en jupon, pas moyen d’avoir le dernier mot !
Édouard se tourna vivement vers son interlocuteur.
– Eh bien, non, fit-il, quand même ce ne serait pas une fille, je n’aurais pas pu me battre : j’ai promis à ma mère de ne plus le faire sans sa permission. Tu sais que, la semaine dernière, j’ai livré quatre belles batailles ; maman a été fâchée et m’a défendu de recommencer. Moi je ne comprends pas pourquoi, puisque c’est bien pour les soldats de se battre, ce serait mal pour les garçons.
– Après tout, mon cher, je ne vois pas trop avec qui tu pourrais avoir encore à te battre. C’est seulement Larquin qui excitait les autres à essayer d’arracher ton bouton ; maintenant qu’il est parti, on te laissera tranquille.
– Je crois, dit Édouard après un court silence, que je n’ai pas dit tout à fait la vérité tout à l’heure : c’est six balles que mon père avait reçues. Quand je raconte, j’oublie le nombre… Mais cette petite fille a dit qu’elle ne croyait pas un mot de l’histoire de mon bouton…
A ce moment, la demie de six heures sonna à la vieille église derrière laquelle les gamins se réunissaient après l’école. C’était l’heure à laquelle sa grand-mère tenait à se mettre à table. Aussitôt, avec un geste d’adieu à ses camarades, et un retentissant « à demain », il prit sa course à travers champs, léger comme un chevreuil.
Édouard était incontestablement le meilleur coureur du village parmi les garçons de son âge. Également le premier aux divers jeux d’adresse, il devait sans doute à ces privilèges physiques son extrême popularité. Peut-être tenait-elle un peu à son étonnante facilité d’élocution que secondait une imagination très vive : jamais il n’était fatigué de raconter des histoires plus entraînantes les unes que les autres et dont plusieurs prenaient naissance dans son cerveau inventif.
Tout d’une haleine, il remonta un sentier ombragé conduisant à une ferme. Devant la porte il s’arrêta un instant pour lisser ses cheveux ébouriffés et boutonner sa veste, puis, soulevant le loquet, s’avança dans la vaste salle du rez-de-chaussée, à la fois cuisine et salle à manger.
Après la chaude lumière de l’extérieur, combien la pénombre fraîche lui parut agréable et reposante. Sur la table était servi le repas du soir, du pain de la maison, du beurre frais et du miel doré. Filtrant entre les volets mi-clos, un rayon de soleil faisait étinceler un bouquet de roses rouges et de chèvrefeuille posé sur la nappe blanche.
Une femme d’une soixantaine d’années, à la physionomie intelligente mais rude, présidait la table. A sa droite était assis son fils, le fermier, dont le visage hâlé s’éclairait d’un regard plein de franchise et de bonté. Vis-à-vis de la grand-mère, se trouvait la mère d’Édouard, Mme Jean Platte, jeune femme gracieuse et distinguée dans ses vêtements de veuve.
– Eh bien ! Polisson, te voilà encore en retard ! observa sévèrement la grand-mère quand Édouard fit son entrée.
L’enfant, sans s’émouvoir, s’arrêta à quelques pas de la table, et, portant la main à son front, leur fit un salut militaire.
Puis il s’installa sur la chaise préparée à son intention, en répondant doucement :
– J’en suis bien fâché, bonne-maman.
– D’où viens-tu, chéri ? Qu’est-ce qui t’a retardé ? demanda la jeune mère dont les yeux avaient brillé à l’arrivée de son fils.
– Je racontais l’histoire de papa, répondit Édouard.
Une ombre de tristesse voila aussitôt le visage de Mme Jean ; elle ne répondit rien et s’empressa de servir l’enfant.
– Ton papa n’était jamais en retard, reprit la grand-mère encore grondeuse.
– Jamais, bonne-maman ? Pas même quand il était petit ? Moi, quand je serai soldat, je deviendrai très exact.
– Mieux vaut commencer tout de suite : les mauvaises habitudes s’enracinent comme les mauvaises herbes.
A cette très judicieuse observation, le gamin ne trouva point de réplique. Il avait d’ailleurs la bouche pleine, et ne prononça plus une parole jusqu’à la fin du repas.
Tandis que les femmes débarrassaient la table, il s’approcha de son oncle qui s’était assis sur le seuil de la porte pour fumer sa pipe.
– Oncle Jacques !
Une sorte de grognement fut la seule réponse du fermier ; mais Édouard n’en demandait pas davantage : l’oncle et le neveu se comprenaient bien.
Une minute plus tard, assis sur les genoux du fermier, l’enfant commençait ainsi l’entretien :
– Je me demande, oncle Jacques, si je ne pourrais pas avoir un ennemi ? Dans toutes les histoires, même dans l’histoire biblique, les braves gens ont des ennemis : moi, je voudrais aussi en avoir un.
– Pour te battre avec lui ? demanda l’oncle.
– Oh ! D’abord pour nous observer, pour nous tendre des pièges, comme David avec Saül. Ce serait si amusant ! A la fin, peut-être que si mon ennemi faisait quelque chose de très méchant, maman me permettrait de me battre avec lui pour lui administrer une bonne correction une fois pour toutes. Alors je serais vainqueur !
– La guerre, que les hommes estiment glorieuse, n’est pas ce qu’il y a de plus beau dans ce monde, prononça lentement l’oncle Jacques ; mieux vaut la paix.
– C’est ce que dit maman. Ce matin elle m’a fait apprendre dans l’Évangile : « Bienheureux ceux qui procurent la paix ». Mais enfin, pour pouvoir faire la paix avec une personne, il faut bien qu’elle soit d’abord notre ennemie ?
L’oncle Jacques tira de sa pipe une bouffée de fumée ; quoiqu’il fût plus perspicace qu’il n’en avait l’air, les raisonnements de son petit neveu l’embarrassaient parfois.
Édouard reprit avec un peu d’hésitation :
– J’ai bien vu aujourd’hui quelqu’un qui pourrait être mon ennemi, seulement… c’est une fille. Les hommes ne se battent pas avec les femmes.
– N’empêche, remarqua l’oncle, que je préfèrerais avoir à faire à un homme qu’avec une femme. Mais voyons, qu’est-ce que cette petite fille t’a fait ?
– Elle a dit (un flot de sang monta aux joues de l’enfant, tandis que ses yeux brillaient d’un feu sombre), elle a dit qu’elle ne croyait pas un mot de l’histoire de la mort de mon père, et elle s’est moquée de mon bouton !
– C’est bien fort, en effet ! Et qui est cette petite fille pour oser parler ainsi ?
– Je ne la connais pas. Samuel dit qu’elle est arrivée avec sa mère chez M. Sol, le gardien du pont.
– Ce doit être la fille de Gertrude, dit Mme Platte qui avait entendu la fin de la conversation. On disait en effet que Gertrude passerait l’été avec son père, et j’en suis bien aise pour le pauvre vieux qui est si isolé. Je suppose que son mari en aura pour longtemps cette fois.
– Que fait son mari ? demanda la mère d’Édouard en venant à son tour s’asseoir sous le vieux porche.
– Il est marin. Cette Gertrude avait été femme de chambre de Mme Gramon, la femme du colonel ; en courant le monde avec ses maîtres, elle avait pris des goûts si absurdes qu’on n’a jamais pu la décider à se marier tranquillement par ici. Je crois qu’elle habite ordinairement un port de mer, et je sais qu’elle a une fille.
2. Deuxième rencontre
A travers les prairies qui entouraient le village serpente un ruisseau que le sentier franchit par une planche étroite.
Or, sur cette périlleuse passerelle se trouvent face à face deux enfants, – un garçon et une fillette, – à la mine également résolue : elle, toujours vêtue de son costume marin, les deux poings sur les hanches, dans une attitude menaçante ; lui, la tête haute, l’œil étincelant, les narines dilatées comme un jeune coursier qui flaire l’odeur de la poudre. Ni l’un ni l’autre, évidemment, ne songe à retourner en arrière.
La petite fille se décide à parler la première :
– C’est à toi de me laisser passer, parce que je suis une fille.
– Les garçons ne reculent jamais, riposte Édouard, surtout les fils de soldat : ce n’est pas moi qui déshonorerai mon bouton en tournant le dos à l’ennemi.
– Encore ce vieux bouton !
De rouge qu’il était, Édouard devint cramoisi ; mais il ne releva pas la moquerie.
– Je suis arrivée au pont la première, reprit la petite fille.
– Moi, je me suis avancé sur la planche plus loin que toi. D’ailleurs, qui es-tu ? Personne ne te connaît ici. Moi, il y a des années que je traverse ce ruisseau quand je le veux.
– Raison de plus pour que ce soit mon tour à présent. Je m’appelle Nancy Ritter : voilà qui je suis.
Une princesse de sang royal n’aurait pas décliné ses titres avec plus de hauteur.
– Et je compte bien, continua-t-elle, traverser la première. Ainsi, retourne en arrière pour me laisser passer.
– Jamais de la vie ! Je ne recule jamais !
– Alors, je te pousserai dans l’eau.
– Essaye si tu l’oses.
Il y eut un silence. Les deux adversaires se mesuraient du regard, chacun évaluant ses chances de victoire, quand le conflit arriverait à l’état aigu.
– Les garçons doivent toujours céder le pas aux filles, reprit Nancy ; tu n’es pas un garçon bien élevé.
– Avec ça que tu as l’air d’une fille, toi, avec ton chapeau de garçon et ce drôle de col !
– Je suis la fille d’un marin, et je m’habille ainsi pour que tout le monde le sache. Toi qui prétends être le fils d’un soldat, pourquoi n’as-tu pas un costume militaire ?
A cette dernière parole, Édouard demeura un instant interdit ; toutefois, se ressaisissant bien vite, il porta la main à sa poitrine avec un geste plein de dignité.
– Moi, dit-il, j’ai toujours là, à la vue de tous, un glorieux souvenir d’une bataille sanglante, un bouton qui a enduré le feu de l’ennemi. C’est plus que tu n’en peux dire. Est-ce que les marins se battent seulement ?
– Ils se battent autant que tous les soldats du monde ! Et quant à ton sale bouton, je parie que tu l’as ramassé dans un ruisseau.
C’en était trop : Édouard blêmit sous l’injure.
– Ah ! fit-il, les dents serrées, si tu n’étais pas une fille, je t’écraserais !…
Nancy eut un éclat de rire railleur.
– Toi ! Mais, mon pauvre garçon, j’ai des muscles autrement forts que les tiens.
– Des muscles ! Est-ce que les filles ont des muscles ?
Ce fut au tour de Nancy d’être exaspérée. Avec un cri de colère, elle bondit en avant sur l’étroite passerelle. Il y eut une courte lutte, et, – l’instant d’après – les deux enfants roulaient ensemble dans le ruisseau.
Heureusement, l’eau était peu profonde : après quelques minutes d’efforts, ils parvinrent à escalader la rive la plus basse, et se trouvèrent côte à côte sur la terre ferme, calmés tous deux par ce plongeon imprévu.
Édouard, un peu confus, essaya de rire, tandis que Nancy, qui avait eu grand ’peur, semblait près de pleurer.
– Je dirai à maman que tu as voulu me noyer.
– Si tu es la fille d’un marin, tu ne dois pas avoir peur de l’eau. Les marins vivent dans la mer, comme les poissons.
– Par exemple ! Dans la mer ? Que tu es bête !
– S’ils ne sont pas dedans, ils sont dessus, aussi près que possible. Tiens ! tu pleures ! On voit bien que tu n’es qu’une fille… et la fille d’un marin par-dessus le marché ! Une fille de militaire serait autrement brave.
– Il n’y a personne au monde de plus brave que les marins, riposta Nancy en refoulant vivement ses larmes. Quand ils sont à la guerre, ils courent bien plus de dangers que les soldats. Est-ce que la terre engloutit les hommes comme le fait la mer pour les pauvres marins, même lorsqu’ils se sont battus jusqu’à remporter la victoire ?… Quand ils sentent que leur vaisseau va couler, ils se tiennent immobiles sur le pont, les bras croisés, et enfoncent, enfoncent, jusqu’au fond des abîmes, sans pousser un cri de frayeur.
Dans son éloquence, Nancy oubliait la sensation désagréable que lui causaient ses vêtements ruisselants. Édouard l’écoutait, non sans surprise.
– Possible, finit-il par dire, que les marins soient braves quelquefois ; mais enfin ce ne sont pas de vrais soldats ; ils ne savent même pas marcher. J’en ai vu un une fois, et j’ai cru qu’il était ivre ; mais on m’a dit que non. Les marins marchent toujours comme des oies.
– Tu es le garçon le plus malhonnête que j’aie jamais rencontré !
Sur cette déclaration, la jeune personne s’éloigna d’un pas résolu, tandis qu’Édouard lui criait d’un ton moqueur :
– Tu as fait une « charge » passable, pour une petite fille ; mais, tout de même, tu ne m’as pas fait reculer d’une semelle !
Après quoi, il partit lui-même, au pas de course, dans la direction de la ferme.
Ce fut sa grand-mère qui le vit rentrer dans l’état que nous savons.
– Encore ! S’exclama-t-elle ; mais, petit vaurien, il ne se passe pas un jour que tu ne fasses quelque sottise ! Si j’étais ta mère, je te punirai fortement ; mais elle te gâte honteusement.
– Plus que toi, bonne-maman ? interrogea l’enfant en levant vers la vieille fermière un de ces regards à la fois tendres et taquins, toujours irrésistibles.
– Va la trouver, elle est à la laiterie ; moi, je me lave les mains de ta conduite !
Mais Édouard grimpa doucement l’escalier pour changer de vêtements avant de se trouver en présence de sa mère, à laquelle il dit, sans autres explications, qu’il était tombé dans le ruisseau en voulant traverser la planche.
A souper, il demanda tout à coup :
– Oncle Jacques, entre un marin et un soldat, lequel choisirais-tu ?
– Ils peuvent être bons et braves l’un et l’autre, répondit l’oncle, il n’y a pas de choix à faire.
– Et toi, maman, est-ce que tu ne préfèrerais pas le soldat, comme le plus brave ?
– Peut-être le préfèrerais-je, dit Mme Jean en souriant ; mais tout en reconnaissant que les marins peuvent être aussi braves que les soldats.
Le visage de l’enfant s’assombrit.
– Je ne croyais pas, dit-il d’un ton désappointé, que les marins savaient se battre. Je pensais qu’ils soignaient leurs navires et tiraient quelques coups de canon, voilà tout.
– Qui est-ce qui t’a mis les marins en tête maintenant ? demanda la grand-mère.
– La petite fille de l’autre jour. Elle s’appelle Nancy.
– Où l’as-tu revue ?
– Sur la planche du ruisseau. Nous sommes tombés à l’eau ensemble, parce que nous voulions traverser tous les deux.
– Oh ! Chéri, dit Mme Jean d’un ton de reproche, pourquoi ne l’as-tu pas laissée passer la première ? C’est très mal à toi.
– C’est que, vois-tu, maman, il m’aurait fallu revenir en arrière, j’aurais eu l’air de tourner le dos à l’ennemi. Elle s’était avancée d’un côté de la planche pendant que moi j’arrivais de l’autre. Et puis, c’est une vilaine petite fille, orgueilleuse, et parlant toujours des marins.
– Pas plus que toi des soldats, remarqua Mme Platte.
– Est-ce que les marins et les soldats peuvent s’aimer ? demanda Édouard.
– Pourquoi pas ? répondit sa mère ; je ne les ai jamais vus ensemble ; mais je sais que les uns et les autres peuvent remplir fidèlement leur devoir.
– Eh bien ! Moi, fils de soldat, je ne peux pas aimer la fille d’un marin ; je la considère comme mon ennemie.
– Oh ! Quelle vilaine parole ! C’est très mal d’avoir des ennemis.
– Il revient toujours à cela, dit l’oncle Jacques. Ne me disait-il pas, l’autre jour, qu’il voudrait avoir un ennemi !
– Oh ! Oui, je le voudrais tant ! confirma Édouard avec énergie. Puisque tous les hommes bons et pieux en avaient, ça ne peut pas être mal.
– Les hommes bons et pieux n’ont jamais cherché à se créer des ennemis, comme tu sembles disposé à le faire dans ce moment.
Édouard parut embarrassé.
– Je suppose, dit-il, que c’est parce que cette petite est étrangère… Qu’est-ce qu’elle vient faire dans notre village ?… Moi, je n’aime pas les étrangers.
– Elle n’est pas plus étrangère que tu ne l’étais quand tu es arrivé ici, dit doucement Mme Jean. Le seul fait qu’elle est étrangère devrait te disposer à lui montrer de l’amitié.
– J’ai envie d’aller voir sa mère, dit Mme Platte en regardant son petit-fils ; veux-tu venir avec moi pour faire meilleure connaissance avec la petite ?
– Oh ! Non, bonne-maman, je la connais assez bien comme ça !
Le sujet fut abandonné ; mais dès qu’il put quitter la table, Édouard courut jusqu’à la place de l’église, où il n’eut pas de peine à rencontrer deux ou trois de ses camarades les plus intimes. Il les mit au courant de son aventure de l’après-midi, et tous le félicitèrent de son attitude.
– Pourtant, disait-il lui-même en baissant la tête, je sais bien que les hommes doivent céder le pas aux dames. Mais voilà… il m’aurait fallu tourner le dos, ça aurait déshonoré le bouton de mon père !
– Voilà ce que tu aurais pu faire, dit Henri Brun, couramment désigné sous le nom de « Carotte », à cause de ses cheveux d’un rouge vif : tu aurais pu te jeter à plat ventre sur la planche.
– Pour qu’elle me passe dessus ? Mais c’est qu’elle est joliment lourde ! Et puis si fière, si insolente !… Oh, non, je n’aurais pas aimé cela du tout.
– Tu as très bien fait de lui résister, déclara Samuel Valtère, l’aîné de la bande. Dites donc, si nous allions jusqu’au pont pour tâcher de la rencontrer ? Si la gamine s’avise de nous maltraiter, je me charge de la remettre à sa place.
Le vieux gardien habitait avec sa famille une maisonnette à côté de la guérite où se percevait le péage. Devant la maison se trouvait une grille assez élevée.
Or, qu’aperçurent, en approchant, nos trois compagnons, sinon Nancy en personne penchée sur le haut de la grille et s’y balançant, l’œil animé, les cheveux au vent.
Elle partit, en les voyant, d’un grand éclat de rire, et cria de sa voix railleuse :
– Tiens, tiens, voilà le garçon au bouton ! Pauvre petit ! Il a besoin de deux grands pour le protéger.
Samuel s’avança vaillamment :
– Dis donc, toi là-haut, nous venons te prévenir que nous n’entendons pas supporter plus longtemps tes insolences : ainsi, prends garde !
– Alors le petit garçon au bouton vous a amenés pour me provoquer ? Vous voulez vous battre avec moi, trois contre un ?
– Nous ne nous battons pas avec les filles, dit Édouard.
– Non, vous les jetez à l’eau ; c’est plus commode.
– Tu mens !
– J’ai raconté à maman ce que tu as fait ; elle dit que tu dois être un garçon bien grossier.
Il y eut un court silence ; puis ce fut au tour de « Carotte » de prendre la parole.
– C’est toi qui es une petite fille grossière et mal élevée. Si tu continues sur ce ton-là, tu t’en repentiras !
Nancy se mit à rire de plus belle, et recommença à se balancer en faisant aller violemment la grille.
– Je me moque de tous les gamins du monde, cria-t-elle.
Sa position élevée lui donnait sur les autres un avantage incontestable. Toutefois, exaspéré d’un tel dédain pour le sexe fort, Samuel se rapprocha de la grille :
– Nous saurons bien te faire descendre de là, petite insolente !
– Essaye ! Fut la réponse. Je suis au sommet du grand mât, l’orage approche ; allons ! Ça y est !
Samuel et « Carotte » secouaient violemment la grille ; mais l’audacieuse enfant, se cramponnant à la barre supérieure, tint ferme, en criant de toutes ses forces :
– Holà ! Toutes voiles dehors ! Attention au gouvernail ! Bâbord au vent !
Édouard, un peu en arrière, la considérait bouche bée. Tous ces termes de marine qu’elle lançait avec une imperturbable assurance, lui en imposaient.
Toutefois, il n’était pas dans sa nature de conserver un rôle passif dans une scène du genre de celle-ci. Ses instincts de bagarre reprirent bien vite le dessus, et, criant plus fort que les autres, il s’élança tout à coup contre la grille.
– Hardi, camarades ! Montons à l’assaut !
La vieille grille s’ébranla en grinçant sur ses gonds, ce qui causa à Nancy une réelle frayeur.
Heureusement qu’attiré par le bruit, le père Sol parut à ce moment dans la cour.
– Eh bien ! Eh bien ! S’exclama-t-il, qui est-ce qui se permet de s’introduire chez moi de cette façon ? Ébranler la grille ! Ah ! Je t’y prends, Édouard Platte, petit vaurien, toujours en train de comploter un mauvais coup ! Je vais te caresser avec mon gourdin.
Les enfants, sachant bien que toute cette colère de l’excellent homme n’était qu’apparente, ne jugèrent pas à propos de lâcher pied.
– Oui, grand-père, dit Nancy qui était descendue précipitamment de son perchoir, c’est ce petit garçon au bouton qui a amené les autres : ils voulaient me battre ; mais j’étais au sommet du grand mât, et ils n’ont pas pu me faire tomber.
– Nous t’avons dit que nous ne nous battions pas avec les filles, protesta Édouard indigné. Tu ne dis jamais la vérité.
– Alors, pourquoi as-tu amené ces garçons ?
– Nous sommes venus de nous-mêmes, dit Samuel, et je t’ai déjà dit pourquoi : nous sommes décidés à ne pas supporter plus longtemps tes insolences.
– Mais enfin, demanda le vieux Sol, que vous a fait cette petite, mauvais garnements !
– Laissons-les, grand-père, intervint Nancy, en prenant la main du vieillard, allons retrouver maman ; ce sont de vilains garçons, malhonnêtes comme tout. Le plus grossier, c’est celui qui fait tant d’histoires avec son bouton qui ne vaut pas deux sous !
On comprend l’indignation des trois camarades, et la façon bruyante dont ils la manifestèrent.
– Vous l’entendez, père Sol, dit « Carotte » hors de lui, vous entendez de quoi elle se moque ! Eh bien ! Non, nous ne permettrons pas qu’on méprise le bouton d’Édouard.
– Allons, allons, calmez-vous, fit le vieillard avec un bon sourire ; Nancy n’est qu’une petite fille qui ne sait pas encore bien ce qu’elle dit.
– Mais, Monsieur Sol, insista Édouard, elle soutient que l’histoire de mon père n’est pas vraie ! Vous savez bien qu’elle est vraie, vous ?
– Qu’en peut-elle savoir, la petite ? Elle n’est pas si vieille que le bouton. C’est à peine si elle était née quand ton pauvre père a été tué.
– Mais alors… commencèrent en chœur les trois garçons.
Le vieux garde les interrompit.
– Assez comme ça, mes enfants, retournez chez vous, il se fait tard ; je me charge de raconter moi-même à ma petite-fille les souvenirs que rappelle ton bouton, et je vous promets qu’elle n’aura plus envie d’en rire. J’ai connu ton père, mon ami, c’était un brave militaire ; mais jamais il n’aurait déclaré la guerre à une petite créature comme celle-ci. Cela n’est point digne d’un soldat. Allons, décampez, autrement je vais chercher mon gourdin.
Édouard ne bougea pas.
– Elle a entendu mon histoire, et elle a ri : il faut au moins qu’elle dise qu’elle en est fâchée.
Les bras croisés, le regard sévère, il attendit.
– Eh bien, non ! Jamais je ne dirai que je suis fâchée de m’être moquée de toi, jamais, jamais ! Au contraire ! Je ne crois pas un mot de ton histoire.
Et sur cette nouvelle déclaration de guerre, Nancy rentra en courant dans la maison, tandis que les trois garçons, fort penauds de leur insuccès, reprenaient le chemin du village.
– Maman, dit Édouard quand sa mère lui donna ce soir-là son dernier baiser, je n’ai pas été sage aujourd’hui, et encore maintenant je me sens très en colère.
– Pourquoi, mon chéri ?
– Toujours à propos du bouton de papa…
L’enfant tombait de sommeil. Aussi sa mère ne jugea pas à propos de le raisonner de nouveau ; mais de son cœur s’éleva une fervente prière pour qu’elle eût la joie de voir un jour ce fils bien-aimé apporter au service de son Père céleste la même ardeur qu’il mettait maintenant à glorifier la mémoire de son père terrestre.
3. Ami fidèle
C’est dimanche matin. L’heure du culte approche.
Le long du sentier qui descend de la ferme s’avance Mme Jean, tenant par la main son petit garçon. De sa voix grave et douce, elle semble le raisonner, lui adresser de pressantes exhortations.
Lui, tout en laissant errer son regard sur chaque oiseau qui sautille dans les buissons, sur chaque fleur qui s’épanouit au pied de la haie, le relève de temps en temps vers sa mère avec une expression sérieuse, paraissant réfléchir profondément.
– Je te promets d’être sage aujourd’hui, dit-il enfin ; je resterai tout le temps les bras croisés et les pieds l’un contre l’autre.
Comptant sur cette promesse, Mme Jean entra dans la salle de réunions l’esprit soulagé d’un grand poids ; le besoin irrésistible de mouvement et le manque de réserve en paroles de son petit garçon lui avaient déjà causé plus d’un désagrément.
Pauvre Édouard ! Il était assis depuis un instant quand il aperçut, presque en face de lui, entre sa mère et le vieux Sol, Nancy, toujours vêtue de son costume marin et dardant sur lui ses grands yeux noirs pleins de malice.
Rester impassible sous ce regard provocateur était au-dessus des forces de l’enfant. Il commença à s’agiter nerveusement. Pourquoi cette petite fille s’obstinait-elle à le regarder ainsi ! Eh bien ! Il la regarderait de même.
Et les prunelles bleues se fixèrent à leur tour, chargées de menaces, sur la malencontreuse apparition.
Nancy ne broncha point ; son expression devint au contraire si arrogante et si hautaine qu’Édouard, perdant dans sa colère la notion de toutes les convenances, se hissa tout à coup sur les barreaux de sa chaise en faisant à son adresse une très laide grimace.
Instantanément, un bout de langue rose se chargea de lui répondre.
Alors pris d’un accès de rage sourde, Édouard prononça presque à haute voix :
– Je te déteste !
On comprend la stupeur de la pauvre Mme Jean. Au regard qu’elle jeta sur son fils, l’enfant rougit jusqu’aux oreilles et, se raisonnant, saisit un livre de cantiques dont il se fit un écran pendant le reste du culte, afin de ne plus rencontrer le regard de Nancy.
Comme ils sortaient, leur vieil ami M. Pulton les rejoignit.
– Comment votre fils a-t-il pu s’oublier à ce point ? demanda-t-il à Mme Jean, confuse et désolée.
– Vraiment, Monsieur, je ne puis le comprendre. Précisément aujourd’hui j’espérais tant qu’il serait sage !
– Envoyez-le-moi après l’école du dimanche. Nous déjeunerons ensemble, et nous causerons aussi, ajouta-t-il en posant sa main sur la tête du petit coupable, un peu déconcerté par cette invitation inattendue.
– Je vous remercie, Monsieur, dit la mère d’Édouard, mon fils s’arrêtera chez vous à midi.
Malgré son aisance et son aplomb naturels, ce fut d’un pas lent, la tête un peu basse, qu’Édouard s’achemina vers la demeure de M. Pulton.
Le vieillard, qui se promenait dans son jardin, vint à sa rencontre et l’introduisit dans sa maison, dont jamais encore Édouard n’avait franchi le seuil. Le vestibule, avec ses meubles sombres, sculptés et patinés, lui parut très intimidant, mais il se sentit rassuré quand son ami le fit entrer dans son bureau, où le soleil entrait à flots par les hautes portes-fenêtres, tandis que partout des plantes vertes découpaient leurs silhouettes élancées devant les rayonnages de livres.
– Assieds-toi, mon petit ami, commença M. Pulton, et raconte-moi, avant que nous nous mettions à table, ce que tu as appris ce matin à l’école du dimanche.
– On nous a parlé du séjour des Israélites en Égypte, répondit Édouard ; je crains de n’avoir pas très bien écouté, Monsieur. J’étais trop préoccupé à l’idée de venir chez vous après.
M. Pulton sourit, et continua à converser familièrement avec l’enfant. Quand il le vit tout à son aise, il plaça devant lui une Bible.
– Voyons, dit-il, si tu pourras me trouver la première épître de Jean.
Édouard feuilleta le volume avec dextérité :
– Voilà, Monsieur.
– Bien ; maintenant, cherche le chapitre 3 et le verset 15. Lis-le.
« Quiconque hait son frère est un meurtrier ».
– C’est bien. A présent, je te donne trois minutes pour réfléchir à ce que tu viens de lire. Tu me diras ensuite le résultat de tes réflexions.
Tout confus, le petit garçon baissa la tête, et demeura dans une complète immobilité jusqu’à ce que le vieillard lui fît signe que les trois minutes étaient écoulées. Alors il dit timidement :
– Je vous assure que je ne haïrais pas mon frère ; je voudrais tant en avoir un ! Mes camarades non plus… Seulement…, si cela veut aussi dire une fille…
– Certainement ; l’expression de frère signifie toutes les personnes qu’il y a dans le monde : hommes, femmes ou enfants.
– Eh bien ! Alors, on devrait me guillotiner, dit Édouard de plus en plus sombre.
M. Pulton ne songea pas à sourire. Les yeux tournés vers la fenêtre, il murmurait : « Évidemment, les racines du meurtre sont la haine, la colère, l’envie ; les mobiles qui portent à proférer des injures sont les mêmes qui entraînent à porter le coup fatal ».
Revenant à son petit compagnon, en s’efforçant de prendre un ton moins grave :
– Voyons, lui dit-il, raconte-moi tout ce qui s’est passé ce matin. D’abord, à qui en voulais-tu pour parler ainsi ?
Édouard était tout prêt à présenter sa défense : il le fit avec une volubilité qui étourdit quelque peu son vénérable ami, énumérant ses griefs contre la petite étrangère, et concluant, la main posée sur sa poitrine :
– Tout cela vient de ce qu’elle ne veut pas respecter le bouton de mon père ! Et puis pendant le culte, elle m’a tiré une langue longue comme tout !
– Raconte-moi donc l’histoire de ce bouton, dit M. Pulton ; on m’en a déjà parlé, mais je ne m’en souviens pas très bien.
Les yeux d’Édouard brillèrent. Il se leva vivement, et se campant, la tête haute, devant M. Pulton, il refit avec son enthousiasme ordinaire, et des gestes que son état de surexcitation rendaient absolument dramatiques, le récit tant de fois répété de la mort glorieuse de son père.
Au moment où il cessait de parler, la vieille gouvernante vint annoncer que le dîner était prêt. Ils passèrent dans la salle à manger et l’attention d’Édouard fut bientôt entièrement absorbée par l’excellent repas.
– Maintenant, mon ami, dit M. Pulton, comme ils terminaient, parlons de nouveau de choses sérieuses. Ainsi ton père était un brave militaire ; il a sacrifié sa vie pour sauver le drapeau de son régiment ; c’est très beau, cela. Je suppose que tu désires lui ressembler ?
– Oh ! oui, Monsieur, répondit l’enfant.
– Eh bien ! Ce drapeau, si cher à ton cœur, me fait penser à celui dont nous parle la Parole de Dieu. Il y a un verset de l’Ancien Testament où il est écrit : « Sa bannière sur moi c’est l’amour ». La même pensée revient avec plus de force encore dans le Nouveau Testament, accompagnée, comme conséquence pratique, de cette exhortation : « Puisque Dieu nous a ainsi aimés, nous devons nous aimer les uns les autres ». De même donc qu’à nos couleurs nationales est jointe une belle devise que tu connais, de même sur le drapeau de notre Seigneur et Sauveur Jésus Christ, que doivent aimer et suivre tous les chrétiens, je lis clairement ces mots : « Dieu est amour », – « Aimons-nous les uns les autres ». Veux-tu répéter après moi ces paroles ?
Édouard obéit, visiblement intéressé.
– Oh ! Monsieur, si Dieu voulait me permettre de porter ce drapeau-là, comme je le tiendrais droit et haut !
– Mon cher enfant, es-tu un soldat de Jésus Christ ?
– Je ne sais pas.
– Mais désires-tu vraiment le devenir ?
– Oui, Monsieur, de tout mon cœur, répondit Édouard avec un profond sérieux. Comment puis-je m’enrôler ?
– Tu sais qu’on n’accepte comme soldats dans l’armée que ceux qui sont en bonne santé, et qui sont assez forts pour porter haut leur drapeau et manier utilement leurs armes. Il en est de même dans l’armée du Seigneur Jésus. Et devant Lui, nos cœurs naturels sont tous malades, souillés par le péché ; nous sommes sans force, et incapables de rien faire pour Sa gloire. C’est pourquoi aucun de nous ne peut de lui-même s’enrôler comme soldat. Il faut auparavant qu’il soit rendu propre à la présence du Dieu saint. C’est pour cela que Jésus a dû mourir sur la croix, que Son sang a dû couler, ce sang précieux qui purifie de tout péché. Crois-tu que Jésus Christ est le Sauveur ?
– Oui, Monsieur. Maman me l’a souvent expliqué.
– Mais L’as-tu reçu pour toi-même ? Est-Il ton Sauveur à toi ?
L’enfant réfléchit un instant :
– Je n’y ai jamais pensé ainsi.
– Eh bien, mon enfant, reprit lentement M. Pulton, ne laisse pas ton cœur en repos avant de t’être mis en règle avec Dieu. Dès que tu pourras être seul et tranquille un moment, mets-toi à genoux et demande-Lui de te pardonner tes péchés au nom de Jésus, ce seul nom qui soit donné parmi les hommes, par lequel il nous faille être sauvés. Alors tu seras un enfant de Dieu, et un soldat de Jésus Christ.
L’enfant restait immobile, les sourcils froncés, hanté par une pensée importante.
A la fin, il l’exprima sans détours :
– Monsieur, dit-il, j’aimerais bien être un soldat de Jésus Christ ; seulement, pour aller à la guerre, il faut avoir des ennemis à combattre ? Je ne comprends pas quels seraient ces ennemis : sont-ils vivants ?
– Ah ! Mon enfant, je n’aurai pas de peine à t’en indiquer de bien redoutables quand tu auras pris rang parmi les combattants. Un, entre autres – ton pire ennemi – est bien vivant, je t’assure !
Édouard eut un sourire ravi.
– Pour aujourd’hui, reprit M. Pulton, je n’insisterai plus que sur un point : souviens-toi que l’étendard du Christ, le drapeau de son armée, invite au pardon aussi bien qu’à la guerre. La première personne à qui tu devras appliquer sa belle devise, c’est cette petite fille que tu as déclaré haïr ce matin. Viens, mon ami, je veux prier pour toi avant que nous nous séparions.
Le vieillard et l’enfant s’agenouillèrent côte à côte, et M. Pulton, dans une fervente prière, demanda à Dieu d’achever à salut dans ce jeune cœur le travail qu’Il avait commencé.
Quelques heures plus tard, nous retrouvons Édouard assis à côté de sa mère sur le banc rustique, à la porte de la ferme. Sa grand-mère est allée à la réunion du soir accompagnée par l’oncle Jacques.
L’enfant vient de raconter brièvement sa visite à M. Pulton. Maintenant, il reste silencieux, absorbé dans ses pensées. Les abeilles bourdonnent confusément autour de leurs ruches, les oiseaux se préparent au repos. Le calme descend peu à peu sur la nature.
– Maman ! Dit doucement Édouard.
– Mon chéri !
– Je pense que le Seigneur Jésus reçoit les femmes aussi bien que les hommes dans son armée ? Toi, maman, quand est-ce que tu es devenue un soldat de Jésus Christ ? Il y a bien longtemps, dis ?
– Oui, mon enfant, un peu avant d’avoir connu ton père.
– Ah ? Et papa ? Est-ce quand il était petit comme moi ?
– Non ; ton père était déjà un homme quand il a accepté le Sauveur ; mais que de fois ne l’ai-je pas entendu regretter de ne l’avoir pas fait plus tôt !
– Alors, Dieu prend ses soldats à tous les âges ? Penses-tu que je serai le plus jeune ?
– Non, Dieu a certainement appelé à son service des petits soldats encore plus jeunes que toi.
Il y eut un nouveau silence qu’Édouard rompit en poussant un profond soupir.
– Ah ! dit-il, j’ai des pensées si grandes dans ma tête ce soir qu’il me semble qu’on ne peut plus les contenir… Je voudrais que tu me lises quelque chose avant que j’aille me coucher.
Mme Jean déposa un baiser sur la tête bouclée qui s’appuyait sur son épaule.
– Je suis si heureuse que tu aies ces pensées-là ! Que désires-tu que je te lise ?
– J’aimerais la parabole du bon Berger.
4. Le jeune soldat
Le lendemain, à la sortie de l’école, tandis que les garçons, – criant et se bousculant comme de coutume, malgré la chaleur qui aurait dû, semble-t-il, modérer leur excitation, – atteignaient leur rendez-vous de jeu, une voix remarqua tout à coup :
– Édouard n’est pas là !
Alors ce fut un concert d’exclamations et d’appels.
– Édouard Platte !
– Mais où donc est-il passé ?
– Petit Platte ! Quel tour nous joues-tu là ?
– Il veut se faire désirer, le farceur !
– Je parie qu’il se cache derrière la cabane. Cernons-le !
Mais Édouard demeura introuvable.
– Faut qu’il ait été mis en retenue ! dit un des écoliers.
– Sans compter, ajouta un autre, qu’il ne l’aurait pas volé, du moins ce matin. Fallait entendre ça à la leçon d’arithmétique. Quand le maître l’a questionné sur les mesures de longueur, il a répondu que l’ancienne lieue se composait de quatre soldats ! C’était à éclater de rire ! – « Ah ! ça », lui a dit le maître, « tu n’as donc jamais en tête que des soldats ». Il est devenu rouge comme un coq, et a répondu : – « C’est vrai, M’sieur, aujourd’hui surtout j’en ai la tête pleine ! » – « Eh bien ! va au coin jusqu’à la fin de la classe, et tâche de les en sortir ! »
– Moi, dit un autre, je l’ai trouvé si drôle que je lui ai demandé, une fois que le maître était à l’autre bout de la classe, s’il avait perdu son bouton. « Non, m’a-t-il répondu, seulement je pense à me faire soldat ». C’est sa marotte, vous savez.
Cependant quelques joueurs s’impatientaient.
– Venez donc, vous autres ! On dirait qu’on ne peut pas faire une partie de billes sans le petit Platte !
Et lui, où était-il ? que faisait-il pendant ce temps ?
Il n’avait pas été puni, bien qu’il se fût en effet attiré, par son extraordinaire distraction, plus d’une réprimande. Dès la fin de la classe, il s’était esquivé sans rien dire à personne pour courir jusqu’à son ruisseau favori dont il avait remonté le cours, tout en se parlant à demi-voix, comme il le faisait toujours quand une préoccupation particulière agitait son cerveau.
« Je vais entrer dans le bois et me cacher dans un fourré bien touffu. Je ne veux pas même qu’un écureuil ou un lapin puisse me voir. Il faut que je sois tout seul avec Dieu. Je ne m’en irai pas jusqu’à ce que je sois bien sûr que c’est fait ».
Longtemps il erra sous bois, explorant de l’œil tous les taillis et ne trouvant jamais un endroit assez caché pour le satisfaire.
Enfin, il avisa un vieux chêne entouré de buissons, dont les branches entrelacées formaient une épaisse couronne de verdure sous laquelle il se glissa. D’un mouvement respectueux, il ôta son béret et le déposa à ses pieds sur la mousse ; puis, relevant la tête vers le ciel dont on apercevait un coin tout bleu à travers la ramure, il demeura immobile, les mains jointes, pendant quelques minutes d’un recueillement solennel, élevant son jeune cœur, dans un élan d’adoration et d’amour, bien au-delà de la voûte céleste jusqu’au trône du Saint des saints… Pas d’autre bruit autour de lui que le murmure du vent et le chant des oiseaux.
S’appuyant alors contre le tronc d’arbre, Édouard se mit à prier à haute voix, lentement, avec des pauses fréquentes :
« Mon Dieu, me voici ; je te prie de me pardonner mes péchés et de me laver dans le sang de ton Fils, et d’écrire mon nom dans ton livre pour que j’aille un jour au Ciel. Et puis, s’il te plaît, aide-moi à bien me battre contre tous les méchants ennemis que M. Pulton a promis de m’indiquer. Mon Dieu, je te remercie… Mon Dieu, je te remercie de ce que Jésus Christ est mort pour moi, et je te prie de me rendre plus sage. Au nom du Sauveur. Amen ».
Prière enfantine certainement : mais combien la foi qui la dictait était ferme dans sa simplicité !
Quand il s’éloigna, Édouard possédait la certitude que Dieu l’avait accueilli au nombre de ses enfants.
Et maintenant que « c’était fait », ainsi qu’il le disait dans son naïf langage, l’enfant se sentait comme allégé d’un poids énorme. En traversant derrière l’église la place gazonnée où plusieurs de ses camarades d’école jouaient encore, il se joignit de bon cœur à leurs jeux.
Pendant le souper, néanmoins, il se montra moins bavard que d’habitude, et dès qu’il put parler à sa mère en particulier, il lui demanda la permission d’aller chez M. Pulton.
– Ce soir, mon chéri ? S’exclama-t-elle un peu surprise.
– Est-ce trop tard, crois-tu ? Je le voudrais tant !
Le petit visage levé vers elle était si suppliant que Mme Jean répondit :
– Eh bien ! Cours vite, mais ne reste pas longtemps.
Enfoncé dans un fauteuil près de sa fenêtre ouverte, M. Pulton méditait, quand Justine frappa tout à coup à la porte de son cabinet.
Avant qu’elle eût le temps d’annoncer le visiteur, Édouard entrait en coup de vent.
– Monsieur, je l’ai fait !
– Hein ? Quoi ? Qu’avez-vous fait ?
Le jour baissait : un peu ahuri par cette interruption subite, le vieillard n’avait pas même reconnu l’enfant.
Mais aussitôt, rencontrant le regard désappointé de deux grands yeux bleus, il reprit affectueusement :
– Ah ! C’est toi, mon petit Édouard ! Je comprends ce que tu as fait alors, et j’en bénis Dieu ! Ainsi, j’ai devant moi un enfant de Dieu ?
Le visage de l’enfant devint radieux.
– Oui, Monsieur. Et ainsi, je suis devenu un soldat de Jésus Christ.
– Puisses-tu, en effet, Le glorifier dans la vie et dans la mort ! Un de ces jours je te ferai apprendre un beau cantique qui parle du combat que tu auras à livrer.
– Merci, Monsieur, dit Édouard ; mais ce soir, je voudrais bien que vous me parliez des ennemis contre lesquels je devrai me battre : vous m’avez promis hier de m’en indiquer un terrible.
– Un seul ? Il y en a, hélas ! Tant de terribles.
– Un tout à fait vivant, Monsieur.
– Ah ! J’y suis, je me souviens auquel je faisais allusion. Viens, mon enfant, je vais te mettre en sa présence.
Édouard eut un mouvement de joie. Allait-il donc pouvoir donner libre cours à tous ses instincts de guerrier ?…
M. Pulton le conduisit dans son salon et le plaça en face d’une grande glace.
– Tiens, mon ami, lui dit-il, regarde-le bien : voilà ton plus redoutable ennemi.
– Je ne vois que moi, dit Édouard.
A son désappointement se mêlait déjà un peu de confusion.
– Oui, mon enfant, c’est toi-même. Édouard Platte en personne est ton plus dangereux ennemi. Plus tu avanceras dans la vie, plus tu t’apercevras combien il est difficile de le combattre et de le vaincre.
– Je ne comprends pas, Monsieur.
– Assieds-toi là, je vais essayer de te l’expliquer. Si tu t’efforces sérieusement d’obéir à Jésus Christ, qui est maintenant, n’est-ce pas, ton grand Capitaine, tu sentiras bien vite qu’il y a en toi deux Édouard, le bon et le mauvais : le mauvais, c’est ton ennemi. Par exemple, à propos de cette petite fille contre laquelle tu étais si fort en colère : est-ce que tu lui en veux toujours autant ?
– Je n’ai pas pensé à elle aujourd’hui ; mais je… oh ! Non, je ne l’aime pas !
– C’est le mauvais Édouard qui éprouve ce sentiment-là ; le bon l’aimera bientôt, j’en suis sûr. Jésus t’aidera : tu ne peux pas combattre sans Lui.
– Je crois que je comprends maintenant, dit Édouard très sérieux. L’autre jour, quelques garçons m’ont dit : « Viens avec nous ramasser des pommes dans le verger du château ; on peut facilement escalader le mur ». J’avais joliment envie d’y aller, cela aurait été si amusant ! Je pense que c’est le mauvais Édouard qui a pensé ça. Mais j’ai compris que ce serait voler, et j’ai refusé. Ça, c’est le bon, n’est-ce pas, Monsieur ?
– Parfaitement, mon ami ! Eh bien ! Continue la lutte en suivant toujours de près notre grand Chef qui nous promet la victoire. Et souviens-toi du mot d’ordre : « En avant ! Toujours en avant ! Point de pitié pour l’ennemi ! »
M. Pulton se rapprocha de la fenêtre, tout en se répétant les paroles de l’apôtre :
« Je vois dans mes membres une autre loi qui combat contre la loi de mon entendement, et qui me rend captif sous la loi du péché… Misérable homme que je suis ! Qui me délivrera de ce corps de mort ? Je rends grâces à Dieu par Jésus Christ notre Seigneur ».
Le lendemain, à déjeuner (le petit garçon choisissait souvent le moment des repas pour présenter ses observations les plus originales), Edouard demanda tout à coup :
– Quel est le nom le plus hideux qu’on puisse donner à un garçon ?
– Allons, bon ! fit la grand-mère, encore une nouvelle lubie ! Qui veux-tu baptiser, je te prie ?
– Ce n’est pas pour un baptême, répliqua l’enfant, c’est un nom à donner à un garçon de mon âge. Dites-moi un nom très laid.
– Mais, mon enfant, dit Mme Jean, le nom qui déplaît à une personne peut être du goût de beaucoup d’autres : il n’y a pas de nom qu’on ait le droit de déclarer absolument laid. Si on aime la personne qui le porte, on se réconcilie bien vite avec le nom. Ainsi moi, je croyais détester celui d’Adolphe, jusqu’à ce que j’aie eu fait la connaissance d’un jeune garçon qui le portait : il était si bon, si aimable, que peu à peu j’en suis venue à prononcer son nom avec plaisir.
– Mais, maman, ce n’est pas du tout un nom comme celui-là que je cherche : il faut qu’il signifie quelque chose de très mauvais.
– Tu médites donc d’injurier quelqu’un ?
Et la vieille Mme Platte regarda son petit-fils avec méfiance.
Lui protesta par l’expression indignée de ses grands yeux limpides.
– C’est pour moi tout seul que je le cherche, bonne-maman.
Impossible de tirer de lui d’autres explications.
Quelques jours se passèrent sans incidents à raconter. Enfin, un après-midi de congé ayant été accordé aux écoliers, Édouard en profita pour s’acheminer vers le bois par un sentier de traverse où il pensait n’être distrait par aucune rencontre.
Écoutons, pour nous rendre compte de son état d’esprit, la conversation qu’il se tient à lui-même tout en marchant :
« C’est vraiment désagréable de n’avoir pas trouvé de nom qui lui convienne ! Je pourrais l’appeler « Monstre » ou « Vilain crapaud » ; mais ce ne sont pas des noms propres. Puisque maman n’a pas pu me donner une idée, il faudra peut-être que j’aille consulter M. Pulton. Eh bien ! Non, j’aime mieux ne pas le déranger pour cela. Je crois, décidément, que j’appellerai cet ennemi : « Le mauvais moi ». C’est entendu !… A présent qu’il est nommé, je pourrai l’attaquer pour tout de bon. Gare, « mauvais moi ! » Maintenant, occupons-nous de Nancy : il faut que je la cherche, puisque M. Pulton dit que je dois lui présenter mon drapeau. Qui sait si elle voudra seulement le regarder ? C’est une… Ah ! « Mauvais moi », tu allais dire une détestable petite fille… Au contraire, Nancy est très gentille : du moins, je pense qu’elle le sera bientôt. Je ferai tout ce que je pourrai pour la trouver gentille. Ah ! la voilà ! Ne dirait-on pas qu’elle est venue ici tout exprès pour que je la rencontre ? Mais que fait-elle ? Est-elle donc drôle ! »
Édouard s’arrêta, la bouche ouverte, les yeux écarquillés, absolument ébahi de l’agilité avec laquelle Nancy était en train de grimper à un énorme hêtre.
La petite fille se retourna sans paraître effrayée, ni même déconcertée le moins du monde.
– Encore ce petit nigaud avec son bouton ! cria-t-elle. Eh bien ! je te défie de me rejoindre.
Et elle continua de s’élever avec une aisance qui tenait à la fois de la grâce de l’écureuil et de l’espièglerie du singe.
En un clin d’œil, Édouard eut ôté sa veste, et d’un bond il atteignit les premiers rameaux du hêtre. Mais Nancy conserva son avance, émerveillant le petit garçon par son adresse et la légèreté avec laquelle elle posait ses pieds sur les branches les plus faibles sans même les faire ployer. Elle ne s’arrêta que lorsqu’il n’y eut pas moyen de monter plus haut. Alors, elle s’assit confortablement sur un rameau bien choisi, avec un geste de triomphe.
– Tu vois, quoique tu sois un garçon, tu n’as pas pu me rattraper. Je grimpe mieux que toi ; c’est mon père qui m’a appris. Je saurais atteindre le haut des agrès et du grand mât aussi bien qu’un mousse. Cet arbre est mon navire ; je commande ici : mais si tu veux être convenable, je te permettrai de me rejoindre.
Édouard se hissa jusqu’à un rameau opposé au sien ; puis il y eut un moment de silence : les deux enfants avaient besoin de reprendre haleine. De plus, Édouard se demandait comment il allait aborder son sujet.
Il le fit enfin avec son originalité ordinaire.
– Nous sommes assez près du ciel ici. C’est peut-être pour cela que les oiseaux ne se disputent pas dans leurs nids. Les anges n’aimeraient pas entendre nos quarelles.
– Je n’ai pas l’intention de te quareller, comme tu dis, quoique ce mot ne s’écrive pas avec un a.
– Comment alors ?
– C’est querelles, prononça Nancy avec aplomb, quoiqu’un doute se glissât dans son esprit quant à l’exactitude de sa propre orthographe.
Édouard n’insista pas, occupé qu’il était à sortir un objet d’une des poches de son pantalon.
Lentement, il déplia un grand mouchoir blanc, bizarrement marqué de noir, dont il attacha un des coins à un morceau de bois mort qu’il venait de couper. Puis il l’arbora fièrement aux yeux étonnés de Nancy.
– Regarde, cria-t-il ; hier au soir j’ai demandé à mon oncle Jacques un de ses plus beaux mouchoirs, et ce matin, avant déjeuner, j’y ai écrit la devise moi-même. Peux-tu la lire ?
– Je lis les grandes lettres du milieu, répondit Nancy, cela fait amour ; qu’est-ce que tu veux dire avec ça ?
– Tout autour, acheva Édouard, il y a : « Aimez-vous les uns les autres ». C’est la bannière de Jésus Christ, qu’Il me permet de porter parce que je suis un de ses soldats. Cela signifie que je dois aimer tout le monde, même toi !
Nancy fit une petite moue.
– Si tu crois que ça me ferait plaisir !
– Je dois le faire.
– Comment t’y prendras-tu ?
– Je… je ne serai plus en colère contre toi. Et puis… oh ! Que cela c’est dur…
Un soupir, qui ressemblait à un sanglot, souleva la poitrine du petit garçon.
– Je dois te dire, reprit-il, en s’efforçant d’affermir sa voix, que… je suis fâché de ne pas t’avoir laissé passer la première sur la planche, et aussi d’avoir dit que je te détestais.
Les grands yeux noirs de Nancy trahissaient son étonnement. Cherchant à lire dans ceux de son compagnon, elle demanda :
– Tu en es fâché ?
– Je crois que oui. Du moins, ce n’est que mon ennemi, le « mauvais moi », qui n’en est pas fâché.
Ceci dépassait la compréhension de Nancy.
– Alors, reprit-elle, tu ne seras plus malhonnête, et tu n’exciteras plus ces autres vilains garçons contre moi ?
– Non, je ne le ferai plus.
Et Édouard, sortant de son autre poche une belle pomme rouge, la présenta à Nancy comme un gage de paix.
L’offrande fut acceptée sans la moindre façon.
Tandis que la fillette taquine y mordait à belles dents, elle s’interrompit tout à coup pour demander :
– Et moi, faut-il que je t’aime aussi ?
– Je pense que cela vaudra mieux, répondit Édouard.
– Eh bien, je t’aimerai à une condition.
– Laquelle ?
– C’est que tu me donnes ton vieux bouton.
Édouard eut un frémissement d’indignation : l’audace de cette demande le suffoquait.
A la fin, il s’écria :
– Donner le bouton de mon père ! Mais tu n’y penses pas ! Je ne m’en séparerai jamais. JAMAIS, entends-tu ! J’aimerais mieux me laisser tuer, couper en petits morceaux ! Ce bouton sera toujours cousu à mon gilet, toute ma vie, même quand j’aurai cent ans ! Si je venais à le perdre, sais-tu ce qui arriverait ?
– Non, dit Nancy, impressionnée malgré elle.
– Mon cœur éclaterait. Si je ne mourais pas sur le coup, je ne pourrais plus manger ni boire, et le lendemain on me trouverait glacé comme du marbre, avec des yeux tout ternes qui ne verraient plus personne.
Cette conclusion pathétique, succédant à tant de véhémence, sembla mâter un instant l’indomptable Nancy. Cependant, son obstination naturelle reprit bien vite le dessus.
– Tu as beau dire, pour que je puisse t’aimer tout à fait, il me faudrait le bouton.
– Est-ce que tu ne pourrais pas m’aimer un petit peu ? demanda Édouard, très conciliant.
– Oh ! Cela… peut-être, si tu y tiens, fit Nancy avec une condescendance dédaigneuse.
– Et surtout tu ne diras plus que tu ne crois pas à l’histoire de mon père ?
– Cela, je ne le promets pas.
Nancy achevait de croquer sa pomme. Quand ce fut fait, elle ajouta :
– Du moins, je ne promets rien avant que tu ne m’aies raconté une autre histoire. Suzanne Blanc m’a dit que tu sais des contes de fée bien amusants.
– Je sais inventer toutes sortes d’histoires, repartit Édouard avec dignité ; mais celle de mon père est vraie.
– Raconte-moi une histoire tout de suite.
Édouard appuya son front contre un rameau feuillu, dans une attitude méditative. Puis, se redressant tout à coup, l’œil brillant :
– Veux-tu, dit-il, que je te raconte ce qui s’est passé une fois quand je suis descendu sous terre, en passant par une petite porte percée au pied d’un arbre comme celui-ci ? J’étais dans un palais enchanté où il y avait de tout petits nains, avec des yeux de diamant et des ongles comme des pointes d’aiguille.
Quelle aubaine pour Nancy ! Pendant un quart d’heure, elle fut tenue en haleine par le récit d’aventures plus merveilleuses les unes que les autres : dangers effroyables à faire dresser les cheveux sur la tête, fuites, évasions, combats singuliers, rien n’y manquait.
Ce fut avec un soupir à la fois de soulagement et de satisfaction intime qu’elle accueillit la conclusion du narrateur :
– Je reconnus enfin la petite porte au pied du grand arbre, et la poussant de toutes mes forces, je me retrouvai sain et sauf dans la forêt.
– C’est très joli ! Prononça Nancy ; maintenant, je t’aimerai bouton et tout ! Tu me raconteras bientôt une autre histoire, n’est-ce pas ?
– Peut-être, fit Édouard qui commençait à se sentir le plus fort. Pour le moment, je retourne à la maison : je n’étais sorti que pour penser un peu tout seul, et puis faire la paix avec toi.
Les deux enfants descendirent en même temps de leur perchoir ; mais Nancy retint son compagnon pour lui demander quelques explications au sujet de son drapeau.
– Je n’ai pas compris ce que tu disais tout à l’heure du Seigneur Jésus ?
– Il est devenu mon grand Capitaine, répondit Édouard d’un ton solennel ; et puisque son « étendard est amour », je dois, pour rester un de ses soldats, apprendre à aimer tout le monde, même les méchants.
– Ah ! fit Nancy un peu interdite.
Puis elle demanda tout à coup :
– Est-ce qu’il y a aussi des marins dans cette armée de Jésus Christ ?
– Mais non, ce ne sont que des soldats, répondit Édouard, très convaincu.
– Alors, je ne me soucie pas d’en être ! Mais je crois que tu ne dis pas la vérité : il doit y avoir des marins tout aussi bien que des soldats ; autrement ce ne serait pas juste.
Sa voix devenait irritée.
– Je t’assure, protesta Édouard, que je n’ai pas vu dans la Bible qu’il soit question de marins. Cependant, je demanderai à maman, et je te dirai ce qu’elle me répondra. Au revoir. Nous serons bons amis maintenant ?
– Oui, dit Nancy, au revoir !
Mais la malicieuse fillette, tout en s’éloignant, se retourna pour crier :
– Tu sais… je ne t’aimerai tout à fait que quand tu m’auras donné ton bouton…
5. Premières victoires
– Monsieur, puis-je vous parler ?
Édouard abordait ainsi, quelques jours plus tard, M. Pulton qui revenait de faire dans la campagne une visite à un malade.
– Certainement, mon ami ; accompagne-moi jusque chez moi, nous causerons en chemin. Voyons, qu’as-tu à me dire ?
– Monsieur, quand m’enseignerez-vous le beau chant qui parle de combats contre mon ennemi, – mon « mauvais moi », vous savez ? Je n’ai pas trouvé de meilleur nom à lui donner.
– Celui-là le désigne fort clairement. Et où en-es tu avec lui ? As-tu déjà livré quelques batailles ?
– Je crois que oui. Voulez-vous que je vous raconte celle d’hier ?
Encouragé par le sourire de son ami, l’enfant fit avec beaucoup d’animation le récit suivant :
– Grand-mère a été très fâchée parce que j’ai écrit avec de l’encre sur un des beaux mouchoirs de l’oncle Jacques. Il me l’avait donné pour en faire un drapeau, et je n’avais pas cru mal faire en y écrivant la devise de Jésus Christ ; je devais – vous savez, Monsieur – le présenter à Nancy pour faire la paix avec elle. Mais quand ma grand-mère a vu le mouchoir tout plein d’encre, elle s’est mise dans une colère terrible. Elle m’a pris par le cou et m’a enfermé dans l’arrière-cuisine. Maman n’y était pas. J’étais tellement malheureux que je me suis mis à pleurer. Bonne-maman m’a appelé un polisson qu’il faudrait mettre dans une maison de correction. Et puis elle est partie en disant que je méritais d’être puni plus sévèrement. Je m’ennuyais tant, que j’ai essayé de regarder par la fenêtre qui est au-dessus de l’évier. Alors j’ai vu qu’elle n’était pas fermée, et que je pouvais sauter dans une petite cour d’où j’aurais pu aller me promener jusqu’au retour de ma mère. Vite j’ai enjambé la fenêtre, mais quand j’ai été de l’autre côté, j’ai compris que c’était mal… Seulement, je n’avais pas envie de revenir…
– Ah ! Ah ! C’est alors que la bataille a commencé ? remarqua M. Pulton.
Édouard fit signe que oui.
– J’ai demandé à Dieu de chasser mon ennemi, et j’ai réfléchi longtemps, longtemps, avant de me décider. Est-ce que penser, c’est aussi une manière de combattre ?
– Très souvent, mon ami.
– Oh ! Alors, je crois que j’ai bien combattu ; car j’ai grimpé de nouveau sur la fenêtre pour sauter en dedans.
– Voilà en effet une victoire que la voix de Jésus Christ, ton divin Capitaine, parlant au-dedans de toi t’a fait remporter. Tu t’es conduit en bon petit soldat.
Édouard rayonnait.
– Et bientôt après, ajouta-t-il, bonne-maman est venue m’ouvrir la porte. Je l’ai embrassée, et je lui ai raconté que j’avais été bien près de me sauver, pour qu’une autre fois, si elle m’enferme, elle mette un cadenas à la fenêtre.
– Mon cher enfant, tu auras à livrer des combats autrement redoutables que celui-là. Habitue-toi dès maintenant à affronter le feu de l’ennemi.
Édouard ne répondit pas. Alors le vieillard, oubliant qu’il continuait de trottiner à ses côtés, s’enfonça dans une profonde rêverie, laissant parfois échapper à demi-voix des réflexions sérieuses : « Qu’est-ce que la vie du chrétien, si ce n’est un perpétuel train de guerre ? « Le dernier ennemi qui sera aboli, c’est la mort », nous dit l’Écriture ; mais elle dit aussi : « En toutes choses, nous sommes plus que vainqueurs par Celui qui nous a aimés ». Comment se fait-il qu’assurés de la victoire finale, nous perdions si souvent courage ?
– Est-ce que je perdrai courage, Monsieur ? demanda une petite voix troublée et anxieuse qui rappela à M. Pulton la présence de son jeune compagnon.
Sans répondre directement à sa question, le vieillard lui dit d’un ton solennel :
– N’oublie pas, mon ami, n’oublie jamais la déclaration de Jésus : « Séparés de moi (c’est-à-dire sans mon secours qu’il faut sans cesse invoquer), vous ne pouvez rien faire ». Si tu combats sans Lui, tu seras vaincu.
– Je crains, dit Édouard, de ne pouvoir pas toujours empêcher « mauvais moi » de faire ce dont il aura envie. Pourtant ce ne sera pas déserter le drapeau, n’est-ce pas, Monsieur, ni passer à l’ennemi ?
– Ce sera à coup sûr essuyer une défaite.
– Mais enfin, si je reste le plus près possible de mon grand Capitaine, si je tâche de comprendre ses ordres, je finirai par reprendre le dessus et je battrai les ennemis de Jésus Christ.
Ainsi continuèrent à causer, dans une intimité touchante, ces deux compagnons si différents à tous égards au point de vue terrestre : le plus jeune ayant une ardeur de confiance et de foi qui eût pu faire envie au vieux serviteur de Dieu et, dans sa naïveté enfantine, une intuition des choses d’En-Haut qui réjouissait le vieillard.
Peu de jours après, par un beau jeudi, Édouard et ses camarades décidèrent d’emporter leur goûter dans le bois, pour y passer gaiement l’après-midi. Quelques fillettes obtinrent la permission d’accompagner leurs frères, et quoique Nancy n’eût point de frère, elle trouva moyen d’être de la partie. Tout en conservant son allure indépendante et ses façons de parler désagréablement railleuses, elle éprouvait maintenant pour Édouard une amitié presque respectueuse.
Comme toujours, on ne tarda pas à jouer « aux soldats ». Une armée s’organisa dans un campement pittoresque, prête au premier signal à en venir aux mains avec l’ennemi imaginaire attendu d’un instant à l’autre.
Tout à coup, Édouard annonça qu’il partait « en reconnaissance ».
– Je veux, dit-il avec emphase, me rendre compte des forces de l’ennemi et étudier ses mouvements ; au retour, je ferai mon rapport au général.
Nancy insista pour l’accompagner.
– Impossible, disait Édouard ; ma mission est trop délicate ; elle exige une discrétion absolue ; et puis, elle est périlleuse aussi : tout espion fait d’avance le sacrifice de sa vie.
– Mais c’est pour rire, répondait Nancy dont les yeux n’en brillaient pas moins.
Enfin, s’étant abaissée jusqu’à promettre à Édouard de lui obéir aveuglément, elle obtint la permission désirée.
Les deux enfants se dirigèrent ensemble vers la rivière.
– Attention ! Chuchotait Édouard à l’oreille de sa compagne ; la première personne que nous rencontrerons sera un ennemi. Il nous faut ramper dans l’herbe, nous cacher derrière les buissons, grimper sur un arbre, selon les circonstances, pourvu que nous passions inaperçus.
– Mais si nous ne rencontrons personne ? objecta Nancy.
– Oh ! Que si. J’ai justement choisi le bord de la rivière, parce que je suis sûr qu’il y aura au moins des pêcheurs. Chut ! Parle bas et marche légèrement. N’oublie pas que le premier qui nous verra nous étendra raides morts.
– Oh ! fit Nancy, il n’y a pas de danger.
– Il faut faire comme s’il y en avait, répliqua sévèrement le petit garçon.
Et il entraîna sa compagne à travers un taillis, où la peine qu’elle eut à protéger son chapeau l’empêcha de hasarder de nouvelles observations.
Deux minutes plus tard, en contournant un arbre, ils découvrent un pêcheur. Près de lui, les restes d’un repas copieux indiquent qu’il est venu là avec l’intention d’y passer la journée.
Pour le moment, il dort à poings fermés, la tête appuyée contre le tronc de l’arbre.
– Sur la pointe des pieds ! ordonne Édouard en se penchant à l’oreille de Nancy ; s’il s’éveille, nous sommes perdus !
Très excités, les deux enfants échangent quelques pas plus loin, un regard de triomphe qui signifie : « Hors de danger ! »
Mais au lieu de poursuivre son chemin, Édouard s’arrête brusquement ; il se retourne, et un éclair de malice brille dans ses yeux.
– Que ce serait amusant ! murmure-t-il.
– Quoi donc ? interroge Nancy haletante.
– De le faire prisonnier ! Je n’aurais qu’à l’attacher à l’arbre avec sa propre ligne.
Et, prenant un air grave, il ajouta :
– C’est un éclaireur ennemi ; donc, notre devoir est de le mettre hors d’état de nous nuire. Tu vas voir ! Ne bouge pas, toi !
Avec une adresse et une légèreté de main extraordinaires, Édouard accomplit son audacieuse opération. Ayant réussi à attacher l’homme à l’arbre avec l’extrémité de la ficelle encore pourvue de son hameçon, il saisit la baguette et, tournant vivement autour du prisonnier toujours endormi, il l’enserre comme dans un filet autant que le permet la longueur de la ligne ; puis, plantant fièrement la baguette en terre, il s’élance en deux bonds près de Nancy dont on comprend la joyeuse admiration.
– Quand il s’éveillera, il ne pourra pas se lever ! Oh ! Que je voudrais le voir, ce serait si amusant ! Tu as été joliment habile !
– Oui, mais sauvons-nous vite ; c’est le père Verdeau de la ferme aux Pommiers ; il est horriblement méchant ; un jour, il a failli assommer Samuel parce qu’il avait attaché une casserole à la queue d’un de ses cochons. Il ne faut pas qu’il se doute qui l’a ficelé.
Les deux enfants prirent leur course ; mais ils étaient encore peu éloignés du lieu de leur exploit quand Édouard s’arrêta court. La flamme qui brillait dans son regard s’éteignit subitement, et son expression devint si douloureuse que Nancy s’écria :
– Qu’as-tu ? Est-ce que tu t’es fait mal ?
– Non ; mais je crains bien d’avoir une vraie bataille à livrer.
Nancy le regarda avec une surprise facile à comprendre, et il y eut un assez long silence. Enfin Édouard reprit à demi-voix :
– Maman me gronderait si elle savait ce que je viens de faire : donc c’est mal. Alors c’est « mauvais moi », c’est mon ennemi qui désire tant que je le laisse comme ça… Et Jésus Christ, mon grand Capitaine, n’est pas content de son petit soldat…
Édouard poussa un soupir.
– Il le faut ! Allons, je vais aller le détacher !
– Oh ! Non, non ! Cria Nancy ; tu l’éveilleras ! Il se mettra en colère, et qui sait ce qu’il te fera ? Laisse-le, il saura bien se débrouiller tout seul.
Mais Édouard secoua la tête, et revint résolument sur ses pas. Nancy le suivit à une distance respectueuse.
Défaire les nœuds fut chose plus difficile que de les faire : Édouard y parvint pourtant, et se mit aussitôt à dérouler patiemment l’interminable ficelle.
Hélas ! à peine avait-il commencé que le dormeur s’éveilla. Au premier mouvement qu’il fit, il se sentit retenu. Il vit Édouard tenant en main la baguette de sa ligne, et n’eut pas de peine à se rendre compte de la situation.
Alors le vocabulaire d’injures que possède un homme violent, ayant d’ailleurs un motif d’irritation fort légitime, fut lancé à l’adresse du petit coupable, le tout accompagné de contorsions et d’efforts désespérés pour se dégager.
– Monsieur, dit Édouard avec le plus grand sang-froid, si vous vouliez bien rester tranquille, ce serait vite fait, et je ferai tout mon possible pour ne pas abîmer votre ligne.
– Petit insolent, comment oses-tu encore ouvrir la bouche ? Tu es la peste de la commune. Ah ! Cette fois, par exemple, tu auras affaire à moi, aussi sûr que je m’appelle Verdeau !
Édouard, les joues en feu, tournait toujours de son pas régulier autour du bonhomme ; celui-ci, continuant à s’agiter comme une mouche prise dans les réseaux d’une toile d’araignée, offrait un coup d’œil si comique que Nancy riait de tout son cœur.
Dès que le fermier en colère eut pu se relever, il saisit Édouard au collet et commença par le secouer à la façon d’un chien de chasse ayant attrapé un malheureux rat ; puis, sans lâcher prise, il sortit un bout de corde d’une de ses poches.
– Tiens, polisson, j’ai là de quoi te donner une leçon dont tu te souviendras.
En un tour de main, il attacha l’enfant contre l’arbre ; puis, lui saisissant les poignets, il les enroula dans son mouchoir de poche auquel il fit également un nœud solide. Indignée, Nancy s’avança.
– Ah ! Ils étaient deux, les petits misérables ! Eh bien ! Je vais te faire ton affaire à toi aussi.
– Vous êtes l’homme le plus méchant qu’il y ait sur la terre ! cria Nancy. Puisqu’il était en train de vous déficeler quand vous vous êtes éveillé, vous deviez lui dire merci, au contraire. Je suis bien fâchée qu’il ne vous ait pas laissé attacher jusqu’à demain.
Rudement, le fermier saisit la petite fille par le bras, et deux minutes plus tard, elle se trouvait dans la même situation que son compagnon.
M. Verdeau rassembla ensuite son matériel de pêche, prit son panier, et s’éloigna en disant avec un mauvais sourire :
– Amusez-vous bien, mes enfants ! Vous resterez là aussi longtemps qu’il me plaira.
Dès qu’elle le crut hors de portée de sa voix, Nancy interpella Edouard :
– Pourquoi ne dis-tu rien ? Est-ce qu’il t’a fait bien mal ?
Édouard, en effet, n’avait pas prononcé une parole.
– Il m’a beaucoup secoué, et il est bien fort, répondit le petit garçon ; mais je n’ai pas trop mal ; seulement, je suis triste : je demandais pardon à Jésus, mon vrai Capitaine, tu sais.
– Est-ce que nous resterons ici toute la nuit ? demanda Nancy.
– Je ne pense pas ; je crois qu’il reviendra bientôt. Ce n’est pas juste pour toi : tu ne lui avais rien fait.
– J’ai ri, et je lui ai dit que j’étais fâchée que tu l’aies détaché. A propos, tu n’as jamais répondu à ma question : est-ce que dans ce que tu appelles son armée, le Seigneur Jésus permet qu’on s’appelle marin aussi bien que soldat ?
– Je l’ai demandé à maman : elle m’a répondu que dans toutes les nations il y a des armées de terre et de mer ; alors, je suppose…
– A la bonne heure ; je sais bien, moi, que les marins se battent ; même j’en ai vu sur une gravure qui coupaient les mains des ennemis qui essayaient de monter à l’abordage. Alors, pourquoi ne pourrais-je pas, comme toi, combattre sous le drapeau de Jésus Christ ?
La conversation des deux enfants fut interrompue par un bruit de pas et de voix qui se rapprochaient.
Quelques minutes plus tard, des promeneurs arrivaient en vue de l’arbre, et, comme on peut le penser, s’arrêtaient net, absolument stupéfaits.
Édouard reconnut le colonel Gramon, sa femme et une autre dame en visite chez eux.
Jeune encore, le colonel, ayant dû prendre sa retraite à la suite de blessures, s’était retiré dans le château que possédait sa femme tout près du village. Les châtelains faisaient du bien dans le pays où ils étaient unanimement respectés.
De son côté le colonel reconnut bien vite le petit Platte, et partit d’un grand éclat de rire.
– Monsieur, dit Édouard d’une voix très humble, pourriez-vous nous détacher, s’il vous plaît ?
– Ah ! Gamin, te voilà pris, à la fin, et puni comme tu le mérites, assurément ! Comtesse, ajouta-t-il en s’adressant à la dame étrangère, je vous présente le premier polisson du village ; il est, paraît-il, à la tête de toutes les escapades de nos jeunes drôles. A-t-on jamais vu visage plus trompeur ?
– Une figure de chérubin ! répondit la dame avec admiration. Et qui est cette petite fille ? Elle ressemble à une bohémienne ?
Les enfants n’entendirent point ces remarques, tout entiers à la satisfaction qu’ils éprouvaient de se sentir délivrés de leurs liens. A l’aide de son couteau de poche, le colonel s’était empressé de couper la corde qui les retenait à l’arbre ; puis il détacha leurs poignets.
– Et maintenant, gamin, parle franc : qui est-ce qui vous a attachés à cet arbre, et qu’avez-vous fait pour vous attirer pareille aventure ?
Édouard raconta tout au long ce qui s’était passé, au grand amusement de ses auditeurs. Lorsqu’il se tut, Nancy jugea à propos de prendre la parole :
– L’homme aurait pu se déficeler tout seul, puisqu’il n’avait pas les mains attachées, et il ne se serait pas douté qui lui avait joué le tour, si lui (désignant Édouard) n’était pas revenu pour dérouler la ligne.
– Qu’est-ce qui t’a décidé à revenir, mon enfant ? demanda Mme Gramon.
Édouard rougit un peu ; mais, sans hésitation, il répondit simplement :
– Je suis revenu quand j’ai compris que j’avais mal fait.
– Oh ! Oh ! Tu ne te conduis pas si vertueusement que cela d’ordinaire ! remarqua M. Gramon. C’est bien toi et quelques autres garnements de ton espèce qui avez énervé notre fermière en jouant aux fantômes dans la laiterie ?
– Oui, Monsieur, dit Édouard humblement.
– Comment ne t’es-tu pas sauvé quand tu as vu que le bonhomme s’éveillait ? demanda la comtesse.
– Je ne me sauve jamais, Madame, déclara Édouard en relevant la tête ; je suis le fils d’un militaire.
– Bravo, mon garçon ! fit le colonel. Dans quel régiment est ton père ?
– Il est mort, Monsieur ; voulez-vous que je vous raconte comment ?
– Ah ! Je me souviens ! C’est lui qui a été tué dans… une circonstance glorieuse dont j’ai oublié les détails. Il était sergent dans les colonies, n’est-ce pas ? Voyons, raconte-nous ce tragique évènement !
On sait que l’enfant n’était jamais las de refaire son récit. Et comme jamais non plus il ne songeait à s’attribuer à lui-même l’effet produit, cet effet était toujours irrésistible. Les dames contemplèrent avec une réelle émotion ce dernier bouton qu’il vénérait à l’égal de la plus précieuse relique.
Quand ils se séparèrent, le colonel lui tapa amicalement sur la joue, en disant :
– Demeure fidèle à la mémoire de ton digne père, mon garçon, et à ton tour tu feras honneur à notre chère patrie !
Cependant nos deux enfants retournèrent vers leurs petits camarades en étant moins prêts à livrer des batailles qu’au départ. Dès qu’il le put, Édouard s’esquiva pour aller raconter à sa mère toutes les aventures de la journée.
– C’est si difficile de se rappeler à temps ce qu’on ne doit pas faire ! conclut-il avec une nuance de découragement. Décidément, je ne suis pas un bien bon soldat… Maman, tu crois, n’est-ce pas, que je dois aimer, malgré tout, M. Verdeau ? Ne le dis à personne, mais à toi je veux avouer que je viens d’avoir une bataille en dedans : mon ennemi, tu sais, le « mauvais moi », déteste ce vilain homme ; mais je lui ai dit que puisque la devise de notre drapeau porte : « Aimez-vous les uns les autres », il faut absolument que j’essaye de l’aimer. Dis-moi, maman, qu’est-ce que je peux faire à M. Verdeau pour lui prouver que je l’aime ?
– Il faut attendre pour cela qu’une occasion se présente, mon chéri. Pour le moment, essaye de n’avoir à son égard aucune rancune, aucune pensée amère. Tu sais que tu as eu tort d’agir comme tu l’as fait ; je ne suis pas surprise qu’il se soit mis si fort en colère.
– Je n’attacherai plus personne, c’est sûr ! protesta Édouard avec un gros soupir.
6. L’arrivée des soldats
– Maman, bonne-maman, nous allons avoir des soldats, – peut-être vingt, – dans deux ou trois jours ! Ah ! Quel bonheur !
Avec cette nouvelle, Édouard se précipita comme un fou dans la cuisine, où sa mère repassait près d’une fenêtre ouverte, tandis que Mme Platte s’occupait des premiers préparatifs du dîner.
– Qui t’a dit cela ? demanda cette dernière.
– Un soldat, un vrai, ou, du moins, un caporal avec des galons ! Je l’ai vu sur la place, et tout de suite je suis allé lui parler.
– Cet enfant est d’une hardiesse ! Gronda la fermière.
– Il n’est pas timide, corrigea doucement Mme Jean.
– Samuel et Carotte étaient avec moi, et aussi plusieurs autres, reprit le petit garçon. Il nous a expliqué qu’il se trouvait dans la commune pour faire préparer des billets de logement, parce qu’un détachement qui voyage par étapes doit loger chez l’habitant. C’est tout à fait cela qu’il a dit. Seulement, ici, il paraît qu’on a décidé de les faire tous coucher à l’auberge du « Lièvre blanc ». Oh ! Maman, si tu savais comme il est gentil, ce caporal ! Il ne passera que la nuit prochaine ici, et puis il repartira pour aller plus loin faire préparer d’autres billets de logement. Est-ce que je ne pourrais pas l’inviter à souper avec nous ce soir, dis, bonne-maman ?
– Oh ! Toi, je te sais capable de nous amener le premier rustre que tu rencontrerais, pourvu qu’il porte un uniforme !
– Les soldats ne sont pas des rustres ! affirma Édouard très offensé.
– Les connais-tu tous, petit étourneau ?
– En tout cas, il est probable que celui-ci n’aimerait pas venir chez des étrangers, dit doucement Mme Jean.
– Oh ! Que si ; je suis sûr qu’il se plairait chez nous, car il n’a pas l’air d’aimer du tout le « Lièvre blanc ». Je l’ai entendu dire qu’il ne buvait jamais d’eau-de-vie.
– Cela parle en sa faveur, remarqua la vieille fermière. Eh bien ! Invite-le, de ma part, à venir manger la soupe avec nous, en souvenir de ton père.
Inutile de dire avec quelle joie Édouard partit aussitôt pour se mettre à la recherche de son nouvel ami. Il ne le trouva ni à la porte de l’auberge ni sur la place, où un groupe de jeunes gens jouaient aux boules. Enfin, un peu en dehors du village, il l’aperçut, lisant, assis sous un vieil ormeau. En quelques bonds, léger comme un chevreuil, il se trouva derrière lui.
– Monsieur le caporal, ma grand-mère m’a dit de vous inviter à souper chez nous !
Le militaire se retourna. C’était un beau jeune homme à la physionomie ouverte et enjouée. Le livre qu’il lisait n’était rien d’autre qu’un petit Évangile qu’il remit soigneusement dans sa poche avant de se lever.
– C’est très aimable de la part de votre grand-mère, répondit-il, et je serai heureux de m’asseoir à votre table de famille.
Édouard avait reconnu le petit livre.
– Vous aimez la Parole de Dieu ? demanda-t-il gravement.
– Oui, mon petit ami, c’est là que je cherche les ordres de mon divin Capitaine.
Les yeux d’Édouard brillèrent.
– Moi aussi, j’ai Jésus Christ pour Capitaine ! C’est bien ce que vous voulez dire, n’est-ce pas ? Il m’a engagé à son service, je suis un de ses petits soldats.
– Alors, donne-moi la main, camarade, dit le jeune militaire, très ému.
– Est-ce que tous les soldats font partie de l’armée de Jésus Christ ? demanda Édouard, tandis qu’ils s’acheminaient ensemble vers la ferme.
Le caporal secoua tristement la tête.
– Hélas ! dit-il, dans mon régiment je connais cinq ou six hommes à peine qui soient de vrais chrétiens. Moi-même qui te parle, j’ai été un impie et un buveur ; mais le Seigneur a eu pitié de mon âme. Pendant un congé de convalescence que je passais au pays, j’ai eu le bonheur de rencontrer des chrétiens pieux. Dieu a béni pour moi leurs exhortations, et je suis revenu au régiment un homme nouveau.
– Vous aurez à combattre dur, je suppose, comme dit M. Pulton, notre vieil ami ; mais il dit aussi que si Jésus est avec nous, nous ne pouvons pas être vaincus.
– Non, dit le jeune homme, dont le visage s’illumina, nous serons au contraire « plus que vainqueurs », vainqueurs « par Celui qui nous a aimés ».
Au bout d’un moment, il reprit :
– Comme votre grand-mère est bonne de s’intéresser à un inconnu ! Justement, je suis préoccupé au sujet des hommes qui me suivent : je voudrais que partout où ils s’arrêtent, quelque âme chrétienne leur témoigne un peu de sympathie. Au lieu de cela, on les loge au siège même de la tentation. Quand ils arrivent harassés, ayant chaud, ayant soif, et que la première chose qu’ils voient, c’est un bar, n’est-il pas naturel qu’ils s’y attablent pour consommer ces abominables poisons qui tuent à la fois l’âme et le corps ?
Édouard l’écoutait, l’air surpris et préoccupé. Le caporal continua :
– Il y a surtout un vieux soldat, « l’Ancien », comme nous l’appelons, qui m’inquiète beaucoup. C’est un ivrogne endurci ; mais ayant eu l’occasion de lui rendre quelques services, j’ai pu avoir avec lui des conversations sérieuses ; il paraît travaillé dans sa conscience. Depuis deux mois il n’a pas franchi le seuil d’un bar. Nous nous promenions ensemble le soir, il lisait l’Évangile, et vraiment j’avais l’espoir que Dieu le convertirait ; mais, abandonné à lui-même pendant ces jours de marche fatigantes, que fera-t-il ?
Édouard devenait de plus en plus sombre.
– Je ne savais pas, dit-il enfin, que les soldats avaient l’habitude de s’enivrer ; je croyais qu’ils ne faisaient jamais rien de mal.
Le jeune caporal ne put s’empêcher de sourire.
– C’est la première fois, remarqua-t-il, que j’entends formuler une pareille opinion.
Combien lui parut douce l’heure qu’il passa chez les Platte, et quel souvenir charmant elle lui laissa ! Le jardin embaumé, la vaste salle hospitalière, et tous ces visages heureux réunis autour de la table ; les efforts du fermier pour mettre son hôte tout à fait à l’aise, les remarques piquantes de M. Pulton, le doux sourire et la voix harmonieuse de la jeune veuve, surtout le regard profond de cet enfant l’accablant de questions sur les divers détails de la vie militaire, tout cela se grava pour longtemps dans son cœur.
Cette soirée lui rappelait son visage natal, sa vieille mère qui priait pour lui ; et, quand il prit congé, il était si ému que les mots ne lui venaient pas pour exprimer sa gratitude.
Quant à Édouard, il était au comble du bonheur. Avec le dernier serrement de main, il dit gravement au caporal :
– Quand le détachement passera, je n’oublierais pas de chercher l’Ancien.
Dès que le militaire eut disparu, il se tourna vers sa mère et sa grand-mère.
– L’Ancien, c’est un soldat qui était un ivrogne. Il ne boit plus maintenant, mais il ne fait pas encore partie de l’armée de Jésus Christ, mais le caporal dit que Dieu s’occupe de lui. Qui sait si M. Pulton ne pourrait pas l’aider pendant qu’il sera ici ? Je l’amènerai chez nous, bonne-maman.
– Je me demande ce qui adviendra de cet enfant, disait le même soir M. Pulton après que son petit-fils fut couché : il paraît plutôt fait pour être missionnaire que militaire.
– Tranquillisez-vous, ma mère, observa lentement l’oncle Jacques, notre gamin n’est pas de ceux qui ne paraissent pas faits pour vivre : je n’en connais pas de plus ardent au jeu.
– Moi aussi, dit Mme Jean pensive, je me demande souvent si, après tout, il sera militaire. Il me paraît trop délicat, trop impressionnable surtout pour une semblable carrière.
– Ce n’est pas qu’il soit poltron, par contre ! reprit la grand-mère, toujours disposé à faire l’éloge de son petit-fils quand il n’était pas présent ; ce matin, je l’ai trouvé galopant de toutes ses forces autour du champ sur le dos du poulain. Il l’avait enfourché sans selle ni bride, et la bête ne se montrait pas commode je vous assure. Mais plus elle se cabrait, plus l’enfant paraissait ravi. « Nous faisons une charge, grand-mère, me cria-t-il, c’est l’odeur de la poudre qui l’excite ». Je suis ennuyée que nous ayons ce passage de militaires : il pense bien assez à eux sans les voir. Qu’est-ce que ça sera quand le village en sera plein ? Nous n’aurons pas un moment de paix.
Édouard se leva le lendemain au point du jour pour aller dire adieu à son ami le caporal. Il eut avec lui une longue conversation à la suite de laquelle il demeura pensif et absorbé toute la matinée, ce dont malheureusement ses leçons se ressentirent.
Dès qu’il fut libre, il partit comme un trait chez M. Pulton.
– As-tu encore une aventure à me raconter ? lui demanda celui-ci avec bienveillance.
– Non, Monsieur, je viens vous parler des soldats qu’on attend demain.
– Naturellement, tu te fais une fête de les voir ?
– Monsieur… c’est pour eux que je voudrais qu’on fasse une fête. Est-ce que vous ne voudriez pas leur donner une soirée ? On pourrait leur offrir du thé ou du café ?
– Donner une soirée aux soldats ? répéta le vieillard abasourdi.
– Oui, Monsieur, pour les empêcher d’aller dans les cabarets. Le caporal qui était ici hier est venu souper avec nous ; mais ma grand-mère ne veut pas recevoir tous ceux qui arriveront demain. Alors, ils iront peut-être s’enivrer.
M. Pulton réfléchit quelques instants en silence. Enfin il dit :
– C’est une grande entreprise que tu proposes là, mon ami, et je ne sais vraiment si elle est réalisable. En admettant que j’obtienne la disposition d’une salle, l’autorité militaire autoriserait-elle une telle réunion ? Ah ! J’y pense, si le colonel Gramon voulait user de son influence, alors, peut-être… J’irai le trouver. Et je te promets de faire mon possible pour faire aboutir ton projet.
– Oh ! Merci, merci, Monsieur, s’écria l’enfant rayonnant. Et peut-être vous voudrez bien aussi leur enseigner, comme à moi, comment on peut devenir un soldat de Jésus Christ. Le caporal me disait que je devrais devenir un petit recruteur ; mais ces grands militaires ne m’écouteraient pas comme vous. Moi, je cherche à enrôler Nancy.
– C’est cela, mon enfant, parle du Sauveur à tes petits amis, et surtout donne-leur le bon exemple : c’est la meilleure manière d’honorer ton divin Capitaine.
On comprend l’étonnement de Mme Jean quand son fils lui annonça, quelques minutes plus tard, d’un air très important :
– M. Pulton et moi allons organiser une soirée pour nos militaires.
Le lendemain, en effet, quand les hommes fatigués et couverts de poussière arrivèrent dans la commune, l’officier qui les commandait, préalablement autorisé par ses chefs, leur fit part de l’invitation collective qui les attendait : une collation leur était offerte par M. Pulton et le colonel Gramon, à sept heures du soir.
Inutile de dire que, dès que les uniformes furent en vue, tous les gamins du village se portèrent à leur rencontre et les escortèrent jusqu’à la porte du « Lièvre blanc ». Inutile d’ajouter qu’au premier rang se trouvait Édouard Platte, et que Nancy n’était pas au dernier.
La petite fille n’en prit pas moins son air le plus dédaigneux, et ne se gêna pas pour déclarer que « ces fameux soldats n’étaient pas beaux du tout avec leurs faces rouges et leurs uniformes couverts de poussière ».
– Et pas le moindre drapeau ! Pouah ! Pas la peine de faire tant de bruit !
Si Édouard était désappointé, il n’en dit rien. Seul, Samuel eut la sagacité de faire observer que le drapeau et la musique étaient sans doute demeurés en ville avec la plus grande partie du régiment. Là-dessus, les enfants se séparèrent. Mais une heure ne s’était pas écoulée que notre petit Édouard revenait de son pas décidé jusqu’à la porte de l’auberge. Plusieurs militaires étaient assis dehors, les uns fumant, d’autres le verre en main. Il s’adressa à eux.
– Voudriez-vous me dire, je vous prie, où est le soldat qu’on appelle « l’Ancien » ?
Un éclat de rire général fut la première réponse. Puis une voix demanda :
– Et qu’est-ce que tu lui veux, petit Poucet ?
– J’ai besoin de lui parler.
– Eh bien, entre : tu le trouveras peut-être sous une table. Après trois étapes comme les dernières, l’éponge devait être sèche.
Nouvelle explosion de rire ; mais la triste plaisanterie ne fut point comprise de l’enfant.
– Je ne peux pas entrer dans l’auberge ; j’ai promis à ma mère de ne jamais le faire. Auriez-vous la bonté d’aller l’appeler ?
Et Édouard posa câlinement sa petite main sur le bras d’un jeune soldat dont le sourire bienveillant lui inspirait confiance.
Le soldat le regarda un instant, poussa un soupir, puis se levant :
– Allons, lui dit-il, je vais voir s’il est possible de te l’amener.
Comme il demeura assez longtemps à l’intérieur de l’auberge, Édouard en profita pour faire connaissance avec les autres militaires, les informant qu’il était lui-même le fils d’un sergent, et arrivant tout naturellement à leur déclamer l’histoire du « dernier bouton » de son père.
L’enfant fut vigoureusement applaudi.
Dans son enthousiasme, un caporal lui présenta un petit verre d’eau-de-vie :
– Tiens, mon ami, à ta santé ! Tu es digne de boire comme un homme !
Mais, d’un geste énergique, l’enfant repoussa le verre.
– Jamais ! Dit-il.
Apercevant alors sur le seuil de l’auberge un militaire à la moustache grisonnante, il s’élança vers lui.
– Vous êtes Monsieur l’« Ancien », n’est-ce pas ?
– C’est bien comme ça qu’on m’appelle, répondit-il en regardant l’enfant d’un air surpris. Que me voulez-vous ?
Il paraissait malheureux. Édouard l’attribua aux mauvaises plaisanteries dont il comprit que ses camarades l’accablaient, moqueries et railleries inoffensives d’ailleurs, mais qui, n’ayant aucun sens pour le naïf petit garçon, l’impressionnaient d’autant plus désagréablement.
– Je viens vous proposer de venir nous voir chez nous, dit doucement Édouard ; le caporal Sabin m’a dit que cela vous ferait peut-être plaisir.
L’expression de l’« Ancien » s’éclaircit aussitôt.
– J’irai volontiers, répondit-il, pourvu que ce ne soit pas trop loin ; mes jambes commencent à en avoir assez.
– Non, ce n’est pas bien loin.
En glissant sa petite main dans la rude main du vieux militaire, Édouard l’entraîna dans la direction de la ferme.
– Savez-vous, lui dit-il, que nous vous invitons tous ce soir pour une collation.
– Oui ; l’invitation nous a été transmise à l’arrivée. Ma foi, je pense que peu manqueront à l’appel. Il n’y a pas grand-chose à voir par ici, et la ville est trop loin pour aller s’y promener.
– Le caporal Sabin est venu chez nous l’autre soir, reprit Édouard. C’est votre ami, n’est-ce pas ?
– Oui, le meilleur que je possède. Il n’y a pas beaucoup de camarades comme celui-là dans l’armée, ajouta le soldat en s’animant. Si sur cinquante, un vous tend la main pour vous aider à vous relever, les quarante-neuf autres vous poussent au contraire pour vous faire rouler toujours plus bas.
Édouard restait rêveur. Enfin il dit :
– Je crains que cela n’aille pas aussi bien dans votre armée que dans la mienne. Et votre capitaine, est-ce qu’il vous aide quand vous avez des… difficultés, ou que vous avez fait quelque chose de mal ?
L’Ancien eut un gros rire.
– Le capitaine ? Il nous fourre au bloc, en signe d’amitié !
Édouard demanda quelques explications, après lesquelles il reprit :
– Eh bien ! Moi, j’ai un Capitaine si bon, si bon, qu’Il m’aide toujours, au lieu de me punir comme je le mérite. Car je suis un petit soldat, moi aussi ; Jésus Christ m’a engagé à Son service. Il est mon Capitaine, et M. Pulton m’a dit que quand je me laisse battre par mon ennemi, je dois l’appeler bien vite à mon secours.
– Le caporal Sabin me parle souvent de ces choses, dit l’Ancien ; mais la religion n’a jamais été mon fort. Vois-tu, mon petit, je viens de passer des moments terribles : j’ai juré de renoncer à la boisson ; mais c’est si dur par ces temps de marche et de chaleur, que je sens que d’un moment à l’autre je manquerai à mon serment. Alors, ce sera la dégringolade pour tout de bon !
– Pourquoi ne demandez-vous pas à Dieu de vous aider ? Je suis sûr qu’Il le ferait, dit Édouard.
– Ne croit pas qui veut, murmura le soldat, et tout le monde ne prie pas aussi facilement que toi.
– Si vous veniez parler à M. Pulton, notre ami, il pourrait vous apprendre, suggéra le petit garçon. C’est lui qui m’a expliqué comment je pouvais devenir un soldat de Jésus Christ. J’en suis si heureux, si vous saviez !
Ils arrivaient à une barrière de bois qui servait de clôture à la propriété des Platte. Le soldat s’y appuya lourdement, et regarda bien en face son petit compagnon.
– Non, non, dit-il, je n’irai pas trouver ton ami, j’aime mieux t’entendre parler toi-même que tous les prédicateurs du monde. Tu me rappelles un petit frère que j’ai perdu il y a dix ans. Ses derniers mots ont été : « Grand frère chéri, ne viendras-tu pas me rejoindre au ciel ? » C’est la seule personne que j’aimais véritablement dans ce monde, et depuis qu’il est parti, je n’ai plus goûté un moment de bonheur.
De grosses larmes roulaient sur les joues bronzées du soldat. Édouard le regardait avec une curiosité pleine de sympathie. Enfin, il lui dit :
– Alors, je vais vous répéter ce que M. Pulton m’a dit pour me décider. Il m’a rappelé que Jésus est mort pour moi ; et puisqu’Il m’a tant aimé, comment pouvais-je mépriser Son amour ? Vous savez, n’est-ce pas, que Dieu a donné son Fils aux hommes pour les sauver ?
– Oui, oui, on connaît sa religion. Sabin me répète cela dans toutes nos conversations ; mais je n’en suis guère plus avancé.
– C’était la même chose pour moi, insista le petit garçon, jusqu’au jour où j’ai demandé à Dieu de pardonner mes péchés et d’écrire mon nom dans Son livre. Faites-le aussi, Monsieur l’ « Ancien » ; Il vous acceptera, tout comme Il m’a accepté, moi, et Il vous gardera toujours !
– Je suis trop mauvais, vois-tu ! Quand je pense à toutes les vilaines actions que j’ai commises dans ma vie, j’en perds le sommeil.
– Dieu vous pardonnera, si vous le lui demandez de tout votre cœur.
– Peut-être bien ; mais tout cela est si difficile ! Comment pourrais-je, au régiment, vivre en chrétien !…
– Je crois vraiment, dit Édouard d’un ton désappointé, que vous ne désirez pas devenir un soldat de Jésus Christ : vous cherchez toutes sortes d’excuses.
Il y eut un silence. Tout à coup, le soldat poussa un profond soupir.
– Adieu, mon petit, fit-il d’une voix sourde, je n’irai pas plus loin ; je ne me sens pas d’humeur en ce moment à paraître en société ; mais je serai à la réunion de ce soir.
Les yeux de l’enfant se remplirent de larmes.
– Oh ! Pourquoi ne venez-vous pas chez nous ? Vous me l’aviez promis. J’aurais tant voulu que vous veniez voir maman et bonne-maman Platte !
Mais l’ « Ancien » tourna sur ses talons, tandis qu’un sanglot lui montait à la gorge.
Édouard se doutait peu du terrible combat qui se livrait en ce moment dans son âme. Les simples paroles de l’enfant l’avaient d’autant plus profondément remué, qu’il se trouvait à cet instant décisif où le bien et le mal se disputent la possession définitive de tout être humain…
« Il croit que je ne désire pas en finir avec ma vie de péché et de misères ! » murmura le malheureux. Je cherche des excuses, prétend-il ; c’est un peu vrai… Et pourtant, ne donnerais-je pas ma main droite pour ressembler à Sabin ! Mais comment arriver à faire le grand pas ? »
Quant à Édouard, il rentra tristement annoncer à sa mère l’insuccès de sa démarche.
– Il était tout près, – nous n’avions plus que le champ à traverser, – et il est retourné sur ses pas !
7. Triomphe et humiliation
Rien de mieux réussi que la soirée qui réunit, quelques heures plus tard, une trentaine de militaires ; car des invitations avaient été faites à tous ceux qui se trouvaient répartis non seulement dans le village, mais dans les environs.
Dans la salle décorée de verdure, les tables étaient chargées de viandes froides, de jambon, de pâtisseries faites maison et de fruits, tandis qu’une bonne odeur de café s’échappait des grands pots de faïence.
Édouard et Nancy, ainsi que deux autres enfants appartenant à des familles de militaires, avaient obtenu la faveur d’entrer dans la salle sous prétexte d’aider au service.
Vers la fin du souper, M. Pulton adressa un court discours à ceux qu’il félicita « d’être chargés par la patrie de faire respecter le drapeau ! »
– Honneur distingué que vous sauriez, s’il le fallait, payer de votre vie ! s’écria M. Pulton, dont la voix prit pour l’occasion un timbre vibrant qui ne lui était pas ordinaire. Eh bien ! Mes amis, n’oubliez pas que vous êtes, aussi bien que nous tous, appelés à un honneur plus grand encore : celui d’être engagés dans l’armée du Roi des rois et de porter la bannière de Jésus Christ.
Ces paroles furent écoutées dans un recueillement respectueux tout à fait remarquable et bien encourageant.
Le colonel Gramon se leva ensuite. Avec une brièveté toute militaire, il commença par exprimer le plaisir qu’il ressentait de se retrouver au milieu de « camarades » ; puis « persuadé que ces camarades-là étaient comme lui enchantés de leur soirée », il se fit leur interprète pour remercier ceux à qui ils la devaient.
– Donc remerciements aux dames qui ont pris la peine d’aménager la salle et de préparer un agréable menu ; remerciements à notre ami M. Pulton dont le zèle et le dévouement ont triomphé de toutes les difficultés, remerciements enfin et surtout à celui qui a été à l’origine de la fête. Le connaissez-vous, camarades, le jeune personnage dans le cerveau duquel, ou plutôt dans le cœur duquel a germé l’idée de vous réunir ici ? Laissez-moi vous le présenter !
En même temps, à son inexprimable surprise, Édouard se trouvait enlevé dans les bras robustes du colonel, et déposé sur l’estrade que l’on avait improvisée pour les orateurs.
Un tonnerre d’applaudissements accueillit cette apparition inattendue.
Du reste, s’il était surpris et légèrement intimidé, gardons-nous de croire que notre jeune ami fut embarrassé. Au contraire, sa tête était plus droite, ses yeux plus brillants que jamais.
– Je suis sûr qu’il vous parlera mieux que moi, dit en souriant le colonel : je représente au milieu de vous le passé, puisque mon temps d’activité est fini ; lui, au contraire, c’est l’avenir : son ambition est d’entrer un jour dans vos rangs pour y continuer la tradition paternelle, toute de dévouement et d’honneur. Voyons, mon garçon, qu’as-tu à nous dire ?
« On va lui tourner la tête », se dit Mme Jean avec une réelle inquiétude. Et pourtant son cœur de mère se gonfla d’orgueil quand une voix d’enfant bien connue s’éleva, claire et distincte, dans la vaste salle :
– Ce n’est pas moi qui ai pensé le premier à vous offrir cette réception, c’est le caporal Sabin qui m’en a donné l’idée.
« Vive Sabin ! Vive le caporal ! » Crièrent les militaires.
Édouard n’avait jamais eu un auditoire comparable.
– Je n’ai rien à dire, à moins que vous ne désiriez que je vous raconte la mort de mon père sur le champ de bataille. Puis-je le faire, Monsieur ?
– Certainement, mon ami.
Édouard n’avait jamais eu un auditoire comparable à celui-là ; mais il se montra à la hauteur de la circonstance. Le doigt appuyé sur son bouton, il commença comme toujours avec une véhémence enflammée qui se soutint sans effort ; car son sujet le pénétrait si absolument, l’admiration qu’il éprouvait pour la conduite de son père était si sincère, qu’il ne songeait pas, nous l’avons déjà dit, à se faire admirer lui-même dans son talent de conteur.
De là, un succès complet qui se manifesta par une véritable ovation.
Pendant que les militaires se retiraient, Édouard se glissa près de l’ « Ancien ».
– Pourrai-je vous revoir demain matin ? lui demanda-t-il.
– Non ; nous partons de bonne heure, et je serai occupé au moment du départ.
– Oh ! J’irai tout de même vous voir partir.
Le vieux posa sa main sur la tête de l’enfant, en disant à voix basse :
– Que Dieu te bénisse, cher petit ! J’ai suivi ton conseil, et il me semble que tout est changé pour moi.
Le visage d’Édouard s’illumina :
– Dieu vous a pardonné vos péchés pour l’amour de Jésus ! C’est cela que vous voulez dire, n’est-ce pas ? Oh ! Quel bonheur !
– Oui, mon enfant, en te quittant, tout bouleversé, je suis allé seul dans les bois, et là, dans la solitude, j’ai prié ! Et Dieu a eu pitié de moi. Oh ! Pourquoi ai-je endurci mon cœur si longtemps ? Adieu… ne manque pas de prier pour moi de ton côté…
Malgré l’émotion qui le suffoquait, il dut rejoindre ses camarades.
Quand Édouard fut couché, il appela sa mère :
– Maman, je suis si heureux de pouvoir être dès maintenant un soldat de Jésus Christ ! Et puis, je veux faire tout mon possible pour lui amener de nouvelles « recrues », comme dit M. Pulton, afin qu’Il nous instruise tous ensemble pour son service. Jésus désire avoir beaucoup de soldats, n’est-ce pas, maman ?
– Certainement, mon fils. Mais à présent, je désire que tu t’endormes. Tu as été beaucoup trop excité aujourd’hui.
– Oh ! oui, fit l’enfant dont les yeux se fermaient. Mais il les rouvrit en s’écriant :
– Ce qu’il y a de plus heureux, c’est que ce pauvre soldat, qui était un ivrogne, est engagé, lui aussi !
Le lendemain, la moitié du village, au moins, se trouvait réunie aux abords du « Lièvre Blanc » pour assister au départ des soldats.
Le détachement devait aller attendre quelques kilomètres plus loin la plus grosse partie du régiment afin de rentrer dans les rangs avant d’arriver sur le terrain des manœuvres.
Édouard eut la joie d’échanger un signe d’adieu avec son ami « l’Ancien », et la satisfaction la plus grande encore de constater le merveilleux changement survenu dans l’expression de son visage hâlé, hier morne, abattue, presque farouche ; aujourd’hui calme, sereine, joyeuse même.
Mais qu’est-ce que ce nuage de poussière qui s’élève au loin sur la route ? Le régiment !
Oui, le régiment qui, en bon ordre, traverse le village, musique en tête et drapeau déployé.
Pour le coup, Édouard est tout excité, il déborde de joie.
Nancy elle-même ne trouve pas une moquerie à lancer : résolument, elle bat des mains comme les autres.
Ils sont passés ! Hélas ! Pourquoi faut-il que la cloche de l’école empêche les gamins de les escorter aussi loin que pourraient les porter leurs jambes ? Édouard en est particulièrement navré.
Le maître d’école se montra ce jour-là d’une extrême compréhension : sans quoi, les punitions seraient-elles tombées sur toutes ces jeunes têtes, et sur celle de notre petit ami plus peut-être que sur les autres.
De retour à la maison, Édouard ne se calma point. Au contraire : pendant plusieurs jours les appréhensions de sa mère se réalisèrent d’une façon déplorable. Il sauta sur le dos de Catherine, la jeune domestique, au moment où elle sortait de l’étable portant deux seaux de lait, dont le contenu fut perdu ; il enferma dans la remise un énorme coq et un matou qui s’y livrèrent une effroyable bataille ; il retira l’échelle du grenier à foin, sachant qu’un ouvrier s’y trouvait et que, de plusieurs heures, personne ne viendrait le délivrer ; en un mot, il fit tant de sottises et se montra si indiscipliné, que la pauvre Mme Jean prit la résolution de prier son oncle, la prochaine fois, de lui administrer une sévère correction.
Mais ce fut à l’école que la mesure déborda. Édouard poussa l’audace d’y apporter, un matin, dans son mouchoir de poche, une dizaine de grenouilles. Il en glissa quelques-unes dans le pupitre du maître, et s’amusa à faire sauter les autres, une à une, sur le dos des écoliers placés devant lui.
On comprend que le coin de la classe où il se trouvait fut bientôt dans le plus complet désarroi ; toutefois le maître, qui en ignorait le motif, se borna d’abord à une réprimande générale.
Hélas ! Combien est glissante, combien dangereuse la pente du mal ! Il semble que notre pauvre Édouard était incapable de s’arrêter. Pendant que le maître donnait son attention à une autre classe, le voilà qui se met à conter à demi-voix, pour la plus grande édification de ses voisins, une des étonnantes histoires de sa façon :
« Il y avait une fois un nain qui était très féroce : il ne se nourrissait que de sang, et suçait de préférence celui des maîtres d’école et des institutrices. Alors, les petits garçons et les petites filles lui amenaient tous ceux qui… »
– Édouard Platte !
Jamais la voix du maître n’avait été si sévère. Les grenouilles étaient découvertes. De plus, rendu attentif par la vue de toutes les têtes penchées vers Édouard, il avait saisi quelques mots du captivant récit.
– Edouard Platte !
L’écolier se leva.
– Qui a porté ces grenouilles ?
– Moi, Monsieur.
Un peu de rougeur au front, mais aucune hésitation dans la voix.
– Viens ici !
Instantanément, un silence absolu s’était fait dans la salle.
Édouard s’avança : sa rougeur augmentait, et il baissait la tête.
– Édouard Platte, depuis trois ou quatre jours, ta conduite est détestable. Puisque les punitions ordinaires – devoirs supplémentaires et retenues – ne produisent aucun effet sur toi, je me vois forcé de recourir à une humiliation que je réserve, tu le sais, pour les cas extrêmes. Pendant huit jours l’entrée de l’école te sera interdite. L’avis en sera donné à ta famille dès aujourd’hui. Retourne à ta place.
Les leçons recommencèrent. Édouard était maintenant d’une pâleur de cire.
Dès que la classe fut terminée, il sortit sans prononcer une parole, en proie à une inexprimable confusion.
Peu à peu, un véritable désespoir s’empara de lui ; il se traîna jusqu’à l’entrée d’un champ, et, se jetant sur l’herbe, éclata en sanglots convulsifs.
Il était là depuis un quart d’heure, quand vint à passer l’oncle Jacques. On comprend sa surprise en reconnaissant son neveu.
– Eh bien, que t’est-il donc arrivé ? demanda-t-il en soulevant le petit garçon.
Édouard continuait à sangloter. La vue de ce visage lamentable toucha l’excellent homme à tel point qu’il s’assit sur un tronc d’arbre et prit l’enfant sur ses genoux.
– T’es-tu fait mal ? Es-tu malade ?
Au lieu de répondre, Édouard demanda anxieusement :
– Mon oncle, qu’est-ce qu’on fait aux soldats qui se laissent battre, au lieu de remporter la victoire ? Est-ce qu’on les chasse de l’armée ?
– Oh ! Non.
– Mais le général et le ministre de la guerre, qu’est-ce qu’ils disent ?
– Que peuvent-ils dire ? Je n’en sais rien, moi. Ils sont très fâchés, sans doute.
– Et Dieu, que fait-Il quand ses soldats cessent de combattre, et que leur ennemi les écrase ?
– Je suppose que Lui aussi est peiné.
Le fermier commençait à comprendre où l’enfant voulait en venir avec ses étranges questions.
– Je suis sûr, reprit Édouard en secouant tristement la tête, que Jésus Christ finit par renvoyer de son armée ceux qui laissent sa bannière traîner dans la boue ! Moi, je me suis joint à l’ennemi pour faire toutes sortes de sottises : c’est affreux, ça !
Et dans un redoublement de désespoir, tordant les mains, il s’écria :
– Je dois être un déserteur, un lâche !… Alors comment pourrai-je jamais, jamais revenir ? Oh ! Oui, c’est affreux !
L’oncle Jacques, ému, embarrassé, ne savait que dire. Enfin il demanda :
– Qu’as-tu fait ce matin ? Pourquoi n’es-tu pas revenu avec tes camarades ?
Édouard lui raconta tout, ajoutant d’une voix brisée :
– Comment puis-je revoir maman ? J’ai été puni et… j’ai… déshonoré mon bouton !
Il se mit à pleurer de plus belle.
– Écoute, mon petit, dit lentement le bon oncle ; je ne te dirai pas que tu n’as pas été en effet très dissipé et très désobéissant depuis quelques jours. Ta mère elle-même s’est fait assez de soucis à ton sujet ! Mais enfin, si nous tombons dans un tas de boue, ce que nous avons de mieux à faire, c’est d’y rester le moins possible : il faut nous relever, nous nettoyer et reprendre notre route en marchant avec plus de précautions, voilà tout. Pourquoi ne ferais-tu pas la même chose ?
– Mais puisque je suis un déserteur ! sanglota l’enfant ; mon capitaine ne voudra plus me recevoir.
– Si c’est de Dieu que tu parles, je crois au contraire qu’Il est tout prêt à te tendre la main pour t’aider à te remettre d’aplomb, si tu Le lui demandes.
– Vrai, mon oncle ?
Et une lueur d’espoir s’alluma au fond des prunelles humides.
– Te souviens-tu du verset que tu récitais dimanche dernier à ta maman : « Si vos péchés sont comme le cramoisi, ils deviendront blancs comme la neige ».
Édouard ne répondit point, il regarda un instant le ciel bleu, puis poussa un long soupir.
– Viens-tu ? demanda son oncle.
– Je voudrais rester encore un peu ici tout seul, dit l’enfant.
Le fermier rentra pour préparer sa belle-sœur à ce qui l’attendait.
La jeune mère, quoique désolée, vit le bon côté de la chose.
– Il avait besoin d’une leçon sévère qui l’arrête net. Pauvre chéri, quel gros chagrin il doit avoir !
– Comme il n’a pas de malice et qu’il est si nerveux, fit la grand-mère, on devrait avoir plus de patience avec lui.
Elle oubliait que le matin même, poussée à bout par ses farces, elle lui avait appliqué une gifle magistrale.
Quelques minutes plus tard, la porte s’ouvrait sans bruit, et le petit coupable s’arrêtait sur le seuil, les mains derrière le dos.
– Maman, bonne-maman, prononça-t-il, d’une voix basse mais distincte, je me suis très mal conduit ce matin à l’école, et je suis sévèrement puni. Le maître m’a appliqué la peine de l’exclusion temporaire.
Il ajouta en relevant un peu la tête :
– Je suis très fâché d’avoir été si méchant pendant plusieurs jours ; mais je vais pourtant continuer d’être un petit soldat dans l’armée de Jésus Christ. Il m’a pardonné et m’aidera à mieux combattre mon « mauvais moi ».
Alors Mme Jean prit son petit garçon par la main, et l’emmena dans sa chambre pour laver ses yeux gonflés et ses mains souillées de boue.
Ensuite, le prenant sur ses genoux, elle appuya sur son épaule la tête de l’enfant.
– Mon chéri, dit-elle tendrement, ta mère est heureuse que tu regrettes ta vilaine conduite : elle a beaucoup prié pour toi aujourd’hui. Voyons, raconte-moi maintenant tout ce qui s’est passé.
8. Dans le verger
– Bonjour, Madame Platte ; puis-je voir Édouard ?
– Je crois qu’il est dans le verger. Mais ne va pas l’entraîner à quelque sottise. Il a emporté un livre de cantiques, comme cela convient au dimanche, et paraissait disposé à rester tranquille.
C’est Nancy que nous trouvons sur le seuil de la ferme à la fin d’une belle journée de dimanche. La vieille Mme Platte lui indiquait de la main, tout en parlant, la direction à suivre pour gagner le verger.
Nancy y courut, après avoir promis d’être également très sage.
Elle ne tarda pas à découvrir le petit garçon étendu tout de son long dans l’herbe, un livre ouvert devant lui. Quand il se retourna, son visage avait une expression rêveuse, presque extasiée.
– Ah ! C’est toi, Nancy ! Pourquoi viens-tu ici ?
– Pour causer avec toi.
Et sans plus de façon, Nancy se jeta à terre près d’Édouard.
– Montre-moi ton livre des dimanches.
– M. Pulton me l’a prêté pour apprendre le cantique des jeunes soldats de Jésus Christ : « Jusqu’à la mort nous te serons fidèles ». Il est beau, je le sais presque par cœur. Mais à présent, je ne l’étudiais plus ; je me composais une histoire.
– Une histoire ! Oh ! Dis-la-moi vite. J’aime tant tes histoires !
– C’est que celle-là n’est pas comme les autres. Je me la dis à moi tout seul, le dimanche, quand tout est tranquille. Et quelquefois, il me semble… je sens comme si c’était… réel.
– Quoi donc ?
– Je ne peux pas raconter cela à haute voix, je cesserai de le sentir.
– Dis-le tout bas, juste pour que je t’entende un peu. D’abord, sur quel sujet est-elle, cette histoire ?
– Sur mon entrée dans le Ciel.
– Oh ! fit Nancy, saisie d’une émotion respectueuse.
– Veux-tu que je te dise comment elle commence ?
La petite fille fit signe que oui.
Alors Édouard sortit un autre livre – un Nouveau Testament qu’il ouvrit au chapitre 21 de l’Apocalypse – et se mit à lire d’un ton solennel :
« Il m’emporta sur une grande et haute montagne, et il me montra la sainte cité, Jérusalem, descendant du ciel, d’auprès de Dieu ».
– C’est dans la Bible, remarqua Nancy.
– Oui ; maintenant écoute : Je suis très tranquille, et j’entends un tout petit bruit derrière moi ; puis il y a une lumière très douce comme un rayon de lune, et voilà un bel ange qui m’apparaît.
– Comment est-il, cet ange ?
– Tout habillé d’un vêtement blanc très luisant, avec des ailes de plumes blanches, et une jolie figure qui sourit ; ses yeux ressemblent à ceux de maman et ses cheveux sont comme ceux de Suzanne.
– Maman les appelle du chanvre, dit Nancy.
– Chut. Le voilà qui s’arrête devant moi, et il me parle : « Édouard, je viens te chercher pour t’emmener au Ciel ». Aussitôt, je me lève. L’ange continue : « Tu n’as pas été un bien bon soldat ; pourtant le Capitaine dit qu’Il a besoin de toi là-haut. Allons, viens ! » Alors, je m’assois entre ses ailes, je passe mes bras autour de son cou, et le voilà qui s’élève en l’air. Je vois au-dessous de nous les maisons du village, la grande route, les champs… Nous filons droit vers cette montagne, à l’horizon. Il me semble que je me suis envolé…
– Que cela doit être agréable ! s’écria Nancy ; je voudrais être avec toi sur le dos de l’ange.
– Il n’est chargé d’emporter que moi. Il faudrait qu’un autre vienne te chercher. Nous voilà au sommet de la montagne. Mon bon ange me dépose à terre.
– Je m’y figure y être aussi, dit Nancy.
– Ne m’interromps pas ; autrement je ne peux plus sentir. Je reste là debout, au milieu de petits nuages mignons comme tout ; mais l’ange me dit : « Mets ton pied sur celui-ci, et puis sur celui qui est au-dessus, ce sont les marches du Ciel ».
– Et l’on ne tombe pas ? fit Nancy dont l’imagination suivait avec délices son petit compagnon dans ces régions du mystérieux au-delà où celle d’Édouard planait avec tant d’aisance.
– Pas moi ; on dirait que je mets les pieds dans des coussins d’ouate. Je monte, monte, monte…
« Vois-tu la porte ? » me dit l’ange. Je regarde… Oh ! Qu’elle est belle, cette porte ! De grands battants tout en or, et couverts de pierres magnifiques, comme les bagues de Mme Gramon. Je monte encore… J’y suis maintenant.
– Ah ! Est-ce fini ? demande la petite fille.
– Mais non, ça commence seulement, puisque je ne suis pas encore entré. La porte est fermée ; mais on m’a vu arriver, car deux anges viennent l’ouvrir. Je tremble un petit peu, mais j’avance tout de même dans une belle rue, large, et aussi tout en or. Des quantités d’anges viennent à ma rencontre avec des trompettes, et ils se mettent à jouer comme la musique du régiment. Je les suis jusqu’à un grand trône magnifique – cent fois grand comme l’estrade de l’autre soir, et tout brillant de lumières – il y a des marches en diamant pour y monter, et sur la première marche je vois le Seigneur Jésus, mon Capitaine, qui me tend les bras. Je ne puis dire comment Il est ; seulement, Il a l’air bon, bon… Il me semble qu’Il dit : « Cela va bien, petit Édouard ». Alors je me jette dans ses bras, et je crois que je pleure…
Ici, à l’extrême surprise de Nancy, de vraies larmes remplirent les yeux du conteur qui s’interrompit un instant.
Sa voix n’était plus qu’un murmure quand il reprit :
– Je crois que Jésus me prend dans ses bras, car je suis bien fatigué ; il m’emporte dans le plus beau jardin qu’on puisse imaginer, et me conduit vers mon père…
– J’espère que j’irai au ciel, fit Nancy pensive.
Alors Édouard redescendit sur la terre.
– Est-ce que Dieu t’a enrôlée dans Son armée ? demanda-t-il gravement.
– Je t’ai dit que je ne me soucie pas d’être un soldat.
– Alors, tu n’iras jamais au ciel. Les portes ne s’ouvrent là-haut qu’à ceux qui sont des soldats de Jésus Christ, parce qu’Il les a achetés par Son sang. Les filles peuvent se battre contre le mal aussi bien que les garçons.
– Oh ! Cela, bien sûr ! Je sais me battre tout autant que toi.
– Alors, il faut battre ton ennemi.
– Quel ennemi ?
– J’appelle le mien « Mauvais moi ». Il est terriblement désagréable ! Tu dois avoir le tien, – ce qui, au-dedans de toi, t’engage à faire de mauvaises choses. Il faut le vaincre pour faire, au contraire, ce qui est bien. Rien qu’aujourd’hui, j’ai eu deux batailles à livrer.
– Oh ! Oh ! Raconte-moi cela !
– Si tu me promets de ne le répéter à personne, je veux bien. D’abord, ce matin, au culte, j’avais devant moi une vieille dame très drôle. Comme il faisait chaud, elle avait défait les rubans de son bonnet et les avait rejetés par-dessus ses épaules, si bien qu’ils tombaient presque sur mes genoux. Puis elle s’est assoupie, et comme elle dodelinait la tête, son bonnet était bien près de tomber, de sorte que je n’aurais eu qu’à tirer un des bouts de ruban pour qu’il s’en aille tout à fait. Cela aurait été bien drôle !
– Oh ! oui, dit Nancy en riant aux éclats : pourquoi ne l’as-tu pas fait ?
– Mais ça aurait été méchant ! Aussi « mauvais moi » allait le faire bien vite quand heureusement je me suis rappelé que je ne devais pas le lui permettre. Alors je me suis mis à lutter de toutes mes forces. Oh ! Avec cet ennemi-là, on ne se bat pas à coups de fusils ou à coups de poings, mais c’est dur tout de même, allez ! J’ai demandé à Dieu de m’aider, et j’ai mis mes deux mains dans mes poches. Enfin, j’ai été drôlement content quand la vieille dame s’est éveillée et a rattaché son bonnet.
– Eh bien ! Moi, dit Nancy, je crois que je n’aurais pas été aussi sage que toi. Et ta seconde bataille ?
– Mon oncle Jacques venait d’apporter un rayon de miel tout frais, et l’avait mis dans une assiette près de la fenêtre ; puis il était sorti en me disant : « N’y touche pas, Édouard ». Je me trouvais tout seul dans la cuisine, attendant maman pour sortir. Je me suis approché de l’assiette, et « Mauvais moi » pensait que je pouvais bien y tremper le bout de mon doigt ; mais j’ai compris que ce serait désobéir, et je lui ai dit de se taire. Ensuite je m’en suis allé, pour ne plus voir le miel.
– Alors, tu repousses toujours ton ennemi du dedans ? fit Nancy.
– Non, souvent je ne pense à lui livrer bataille que quand c’est trop tard. Maman dit que je dois demander à mon bon Capitaine de m’avertir à temps.
– Je crois que je n’aimerais pas ces espèces de batailles, déclara la petite fille.
– Oh ! Nancy, dit Édouard avec une affectueuse gravité, je voudrais tant que tu acceptes Jésus Christ pour ton Sauveur et ton Maître.
– Je crois que je préfère être méchante, répliqua la fillette avec un peu d’hésitation dans la voix.
Puis, changeant subitement de ton :
– Sais-tu que mon père débarquera bientôt ? Alors il viendra nous voir ici, et tu verras comme c’est un beau marin. C’est bien autre chose qu’un simple soldat.
– Mon père n’était pas un simple soldat, dit Édouard, blessé, il était sous-officier.
– Oh ! le mien est plus que ça ! Il est quartier-maître.
– Le mien a entraîné toute une compagnie au combat, même à la mort !
– Mon père se battra peut-être dans vingt batailles avant de mourir, tandis que le tien ne s’est battu qu’une fois.
– Mon père est au ciel : c’est le comble de la gloire, ça !
La discussion atteignant ces hauteurs, Nancy jugea à propos de se taire. Du reste, la pensée même de ce séjour de sainteté et de paix dont ils venaient de s’entretenir calma subitement l’effervescence des deux champions.
– Ah ! dit Édouard d’un ton chagrin, « mauvais moi » a bien été près de se mettre en colère contre toi ! Pourquoi me cherches-tu toujours querelle, Nancy ?
– Pourquoi ne me laisses-tu pas dire que mon père vaut le tien ? Riposta la petite fille.
– Il ne vaut pas mieux, en tout cas. Tiens, Nancy, ne te fâche pas : décidons qu’ils sont autant l’un que l’autre.
Nancy souscrivit par son silence à cet arrangement pacifique.
Elle se leva en disant avec une expression sérieuse qui ne lui était pas ordinaire :
– Il faudra que je réfléchisse à tout cela. Je voudrais tant être sûre que j’irai au ciel.
– Quand tu seras enrôlée, dit Édouard – et j’espère aussi quelques-uns de mes camarades, peut-être Carotte, – nous chanterons tous ensemble le beau cantique dont je suis en train d’apprendre les paroles. Je vais te le lire :
Jésus ressuscité
Dans le ciel est monté ;
Les siens l’ont vu.
Chrétien, voilà ton Chef,
Il dirige ta nef ;
Sa force, le sais-tu ?
Fait ta vertu.
Du ciel Jésus viendra ;
Au ciel Il nous prendra ;
Vivons pour Lui.
Il dit : « Je viens bientôt ».
Gardons le bon dépôt.
Veillons ; déjà la nuit
Pâlit et fuit.
Jésus ! Jusqu’à ce jour,
Pour le ciel, ton séjour,
Forme nos cœurs.
Protège nos combats ;
Au but conduis nos pas ;
Dans la joie ou les pleurs
Rends-nous vainqueurs.
O Dieu ! Garde les tiens ;
Sur eux répands tes biens ;
Soutiens leur foi.
Te servir, vivre en paix,
Répondre à tes bienfaits,
Dépendre en tout de toi,
C’est notre loi.
Aimer, adorer Dieu,
Nous tenir en tout lieu
Sous Son regard ;
Aimer, servir Jésus,
Proclamer Ses vertus,
Suivre Son étendard,
C’est notre part.
La voix expressive du petit lecteur était devenue de plus en plus forte et vibrante. Quand il s’arrêta, les yeux des deux enfants brillaient d’enthousiasme.
– C’est très joli, prononça Nancy ; je voudrais savoir l’air, pour le chanter de toute ma force.
– Oh ! fit Édouard d’un ton de reproche, pas avant que cela soit vrai pour toi, Nancy ! Cela, vois-tu, il faut que le cœur puisse le chanter, sans mentir !
Quelques jours plus tard, nous retrouvons Édouard tout seul, errant à l’aventure à travers les prairies. Passionné pour le jeu quand il se trouvait avec ses jeunes camarades, il y avait des moments où l’enfant préférait la solitude. Alors son esprit vagabondait comme ses jambes, et il se parlait à lui-même, tout en ramassant des fleurs sauvages ou de grosses gerbes d’herbes folles.
Tout à coup, il aperçut des moutons, qui, profitant d’une ouverture pratiquée dans une haie, sortaient de leur enclos et se dirigeaient vers la route.
« Tiens, tiens, ce sont les moutons du père Verdeau. Tant mieux ; il aura de la peine à leur courir après, ce vieux grigou ! Chut ! « Mauvais moi » veux-tu te taire ! Est-ce qu’on parle ainsi du prochain ? Je vais, au contraire, faire rentrer les bêtes de ce brave homme ».
Et il se lança à la poursuite des fugitifs.
Malheureusement l’affaire était plus difficile qu’il ne le pensait. Les moutons effarés s’entêtaient à ne point vouloir repasser par l’ouverture vers laquelle Édouard s’évertuait à les refouler.
Il était en nage et tout enroué à force d’avoir crié, lorsque, à son extrême consternation, le fermier en personne apparut sur le lieu de la scène, brandissant un énorme gourdin.
– Encore toi, vaurien, galopin de malheur ! Veux-tu me laisser mes moutons tranquilles ! Tu es toujours en quête d’un mauvais coup à faire ! – Gare à toi, si tu ne déguerpis pas au plus vite !
Édouard, loin de s’enfuir, attendit le bonhomme de pied ferme. Alors levant vers lui son regard si franc :
– Monsieur, dit-il, j’essayais de faire rentrer vos moutons par ce trou. Regardez, c’est par là qu’ils sont sortis.
– Le trou, le trou ! S’il y a un trou, c’est toi qui l’as fait, et pour les faire sortir, non pas pour les faire rentrer, comme tu as le toupet de le prétendre, vilain menteur !
Édouard devint pourpre.
– Je ne mens jamais, entendez-vous ! cria-t-il, c’est vous qui êtes…
Il s’arrêta court, et baissa la tête, tout confus de sa violence.
Le père Verdeau le regarda avec surprise.
– Pourquoi n’achèves-tu pas ? Je suis curieux de savoir ce que tu allais dire.
– Ce n’est pas tout à fait moi qui parlais si en colère, c’est l’ennemi que j’ai au-dedans de mon cœur : il allait dire que c’est vous qui êtes un menteur, mais je l’ai arrêté à temps.
– Décidément, cet enfant est un peu fou, comme certains le prétendent, remarqua le fermier. Enfin, admettons que mes bêtes soient sorties d’elles-mêmes ; en quoi cela te regardait-il, petit drôle ?
– Je désirais vous rendre service. Je suis très fâché de vous avoir attaché l’autre jour. Et je sais que je dois vous aimer ; alors je pensais bien faire de vous ramener vos moutons.
– Tu dois m’aimer ! s’exclama le fermier avec un rire ironique ; et quand est-ce, je te prie, que je me suis recommandé à ton amitié ?
– Oh ! fit Édouard gaiement (il voyait avec plaisir le gourdin déposé dans l’herbe, aux pieds du fermier), je ne dis pas que vous vous souciiez de mon amitié ; mais voilà : je suis un petit soldat de Jésus Christ, et comme sa bannière est « Amour », je dois aimer tout le monde.
M. Verdeau ne répondant rien, l’enfant continua :
– Si vous pouviez me pardonner et me permettre de vous donner une poignée de main, cela me serait moins difficile de vous aimer. Dites, Monsieur, pouvez-vous me pardonner ?
Il y avait tant d’honnêteté dans les yeux bleus levés vers lui, une grâce si touchante dans le ton suppliant d’Édouard, que le fermier, quoique méfiant vis-à-vis de l’enfant, dut à son tour en subir le charme.
– Allons, lui dit-il, entre chez nous ; nous verrons ce que ma femme pense de toi.
Édouard suivit le père Verdeau sans le moindre embarras, et fut introduit dans la salle du rez-de-chaussée, où se trouvaient Mme Verdeau et une de ses filles.
– Je vous amène le premier galopin du village : gardez-le à vue jusqu’à mon retour. J’ai à faire rentrer quelques moutons.
Ayant ainsi parlé, le fermier referma bruyamment la porte et disparut.
Édouard, après avoir présenté sa petite main à la vieille dame, puis à la jeune fille, s’assit en face de la première qui lui demanda sèchement :
– Quelle sottise venez-vous de faire ? C’est étonnant que votre mère ne puisse pas mieux vous surveiller.
Un peu déconcerté, comprenant hélas ! A quoi expose une mauvaise réputation, Édouard raconta l’incident qui venait de le remettre en présence du père Verdeau : mais il eut beau protester de la pureté de ses intentions, un sourire d’incrédulité ne quitta point les lèvres des deux femmes.
Alors il changea brusquement de sujet de conversation.
– Qu’est-ce que M. Verdeau aime le plus au monde ?
La question parut trop absurde à Mme Verdeau pour mériter une réponse ; mais sa fille, très amusée, dit en riant :
– Une tarte aux framboises, si la croûte est bien croquante. Là, te voilà renseigné. Passons à une autre question.
Mais Édouard, plongé dans de profondes réflexions, ne prononça plus une parole jusqu’au retour du fermier.
– Eh bien ! dit celui-ci en prenant place vis-à-vis de sa femme sur le siège qu’Édouard lui avait poliment cédé, il paraît que ce jeune citoyen est en train de s’amender : qu’en penses-tu ?
– Oh ! Moi je n’ai aucune confiance dans les gamins de cette espèce !
– Voilà qui est peu flatteur pour toi, hein, petit ? Pourtant je ne veux pas être intraitable. Dis donc, Lucette, si tu lui préparais une tartine de confiture, ça doit être l’heure de son goûter.
– Merci bien, dit Édouard ; maman serait inquiète si je ne rentrais pas. Puis-je m’en aller maintenant, Monsieur ? Et voulez-vous me pardonner ce que j’ai fait l’autre jour ?
Le père Verdeau prit dans sa main rude celle de l’enfant.
– Soit ! N’en parlons plus. Je suis peut-être un imbécile de me fier à toi ; mais enfin, si tu es sincère, il ne sera pas dit que je t’aurai repoussé.
Le regard d’Édouard était si franc, son sourire si lumineux, qu’il reçut sur l’épaule une tape amicale.
– Allons, sauve-toi, puisque ta mère t’attend ; nous avons fait la paix.
Tout en s’éloignant, Édouard murmurait :
« C’est cela ; on dit que maman pétrit si bien la pâte… Je suis sûr qu’elle la réussira très croquante. Et je ramasserai moi-même les framboises ».
Le père Verdeau fut très étonné en recevant, la semaine suivante, un paquet à son adresse, déposé par quelques petits écoliers se rendant en classe. Sa surprise redoubla quand, ouvrant le paquet, il y trouva une superbe tarte à laquelle était attaché un morceau de papier où une main inhabile avait tracé ces mots : « Avec les amitiés d’Édouard Platte ».
Heureusement que Mlle Lucette possédait le mot de l’énigme. Le père et la fille rirent de bon cœur de la façon originale imaginée par le petit soldat pour sceller le traité de paix.
9. Perdu
Comme toutes les carrières chrétiennes, celle de notre jeune ami se poursuivit avec des alternatives de succès et de défaites. Mais, tout de même, sa conduite manifestait le changement opéré par Dieu dans son cœur ; chacun le constatait autour de lui, et sa mère se sentait bien heureuse et reconnaissante.
Tout en restant le boute-en-train du village, l’enfant apprenait à maîtriser la fougue de son caractère et son intempérance de langage ; il n’appelait plus « bonnes farces » des actes désagréables au prochain, et participait de moins en moins à des escapades répréhensibles.
Nancy continuait à mettre souvent sa patience à une rude épreuve. Chose étrange ! Ces deux enfants, malgré leurs discussions perpétuelles, semblaient ne plus pouvoir se passer l’un de l’autre.
Le premier évènement de l’automne fut la visite du père de la petite fille. Édouard, à cette occasion, fut invité chez le vieux Sol : il eut le privilège d’entendre les merveilleux récits du rude marin à la carrure athlétique, au teint bronzé, qui n’en avait pas moins au fond de son cœur des trésors de tendresse pour sa fillette taquine.
Édouard trouva les aventures maritimes très intéressantes ; Nancy fut satisfaite de ses exclamations admiratives ; néanmoins, quand de retour chez lui, il fut interrogé sur ses impressions, il s’écria :
– Le père de Nancy est bien gentil, mais on ne peut pas le comparer au portrait de papa en uniforme. Et puis, il a une grosse voix, il parle si fort ! On ne me fera jamais dire que les marins sont plus beaux que les soldats. – Oh ! Cela jamais, jamais !
Peu de jours après le départ du visiteur, le temps étant encore doux, Édouard et Nancy allèrent ensemble à la pêche. On leur avait donné à chacun une petite ligne dont ils savaient très bien se servir ; mais celui qui les aurait vus assis sur le parapet du vieux pont, et aurait entendu leur incessant babillage coupé de joyeux éclats de rire, aurait été surpris que leur pêche soit réussie. Bientôt même ils se levèrent, descendirent la pente gazonnée, et allèrent se promener le long de la berge.
Tout à coup, Nancy appela l’attention de son compagnon sur son « fameux bouton », comme elle l’appelait toujours :
– Sais-tu que tu vas le perdre ? Il est à moitié décousu.
– J’ai dit hier à maman que le fil avait lâché ; mais elle n’a pas pu le croire ; elle dit qu’elle ne fait que le coudre. Je vais l’arracher tout à fait et le mettre dans ma poche. Que deviendrais-je si je le perdais !
Tout en parlant, il donna une secousse si forte que le bouton, brusquement détaché, tomba à terre.
La tentation était trop grande pour Nancy. D’un bond, elle fondit dessus et s’en empara.
– Rends-le-moi ! cria Édouard d’une voix rendue tremblante par l’émotion et la colère.
– Ta, ta, ta, je le tiens, ce fameux bouton ! Je l’ai, et je le garde ; je le coudrai à ma jaquette.
Et les yeux étincelants de malice, Nancy élevait au-dessus de sa tête, en un geste triomphant, sa main droite dont les doigts se fermaient sur sa capture.
– Si tu ne me le rends pas à l’instant, gare à toi ! cria Édouard dont la surexcitation devenait inquiétante. Est-ce qu’il t’appartient ? Tu serais une voleuse si tu le gardais !
– J’ai envie de l’envoyer à la rivière, prononça la malicieuse.
Édouard s’élança sur elle, et une lutte s’engagea, le petit garçon employant toute sa force pour ouvrir la main que Nancy serrait de plus belle, tout en le repoussant de l’autre main.
Enfin Édouard poussa un cri de triomphe : il est parvenu à desserrer deux doigts de son adversaire.
Joie de courte durée, hélas ! L’effort qu’il a fait pour saisir son trésor a été trop violent : brusquement dégagé, le bouton décrit une trajectoire et tomba au milieu de la rivière…
Nancy jette un cri ; mais plus prompt que l’éclair, sans proférer une exclamation, sans même prendre le temps de penser, Édouard se jette à l’eau, à l’extrême stupeur de sa compagne qui suit, dans une muette angoisse, ses premières évolutions.
Édouard est bon nageur ; il plonge fort bien d’habitude ; pourtant, lorsque sa petite tête reparaît à la surface, il semble à moitié évanoui.
D’une voix défaillante, il appelle :
– Au secours ! Je me noie !
Et il disparaît de nouveau.
Affolée, Nancy se met à pousser des cris perçants qui, heureusement, sont entendus d’un charretier en train de traverser le pont.
L’homme descend précipitamment de sa charrette et accourt : il était temps.
Se débarrassant à toute vitesse de sa veste et de ses lourdes chaussures, il plonge au moment précis où Édouard reparaissant à la surface pour la troisième fois, allait disparaître de nouveau – cette fois pour toujours !
Il le saisit par les vêtements et l’emporte sans peine sur la berge ; mais l’enfant ne donne aucun signe de vie.
Alors le désespoir de Nancy devient navrant.
– Il est mort ! Il est mort ! Sanglote-t-elle, et c’est moi qui l’ai tué !
Cependant le sauveteur ne perd pas une minute pour donner au petit noyé tous les soins en son pouvoir. Efforts inutiles, semble-t-il. Ce que voyant, il se décide à l’emporter dans sa charrette pour le confier le plus tôt possible au docteur.
– Pourvu qu’il soit chez lui ! dit le brave homme.
Et s’adressant à Nancy :
– Toi, petite, cours le plus vite possible avertir la famille du pauvre enfant.
Nancy s’élance sur la route, tout en continuant à pleurer et à se lamenter.
Quand elle arrive à la ferme des Platte, elle est dans un tel état qu’il lui est tout d’abord impossible de parler. Mais, à sa vue, Mme Jean a bien vite le pressentiment d’un malheur.
– Édouard ? S’exclame-t-elle, mon fils ! Que lui est-il arrivé ?
– Il… il est chez le docteur… noyé… peut-être mort, bégaie Nancy.
Et elle s’affaisse sur le plancher.
Mme Jean, jetant un châle sur ses épaules, se précipite hors de la maison, pâle et chancelante, laissant échapper, en phrases incohérentes, une continuelle prière.
Par bonheur, le médecin se trouvait chez lui lorsque le charretier vint y déposer son précieux fardeau ; mais il commençait à désespérer de rappeler le petit noyé à la vie, quand apparut la pauvre mère.
A la vue de son enfant étendu sans mouvement, les cheveux en désordre entourant un visage livide, Mme Jean crut que son cœur allait cesser de battre. Immobile, elle suivait avec une anxiété indescriptible, tous les gestes du dévoué praticien.
Toutefois, quand celui-ci, relevant la tête, la regarda avec une expression qui disait clairement : « Inutile ! » la malheureuse femme retrouva soudain une énergie extraordinaire.
– Docteur, cria-t-elle, ne perdez pas espoir ! Continuez ! Sauvez-le ! Il n’est pas mort… Non, non… c’est impossible ! Mon fils chéri, mon petit Édouard, si joyeux, encore si plein de vie il y a quelques heures !
Le docteur secoua la tête, mais se remit à l’œuvre, ne ménageant point ses forces pour pratiquer la respiration artificielle.
Enfin il crut sentir un léger battement de cœur, ce qui l’encouragea à redoubler d’efforts. Peu à peu, la respiration de l’enfant se rétablit faiblement, ses lèvres reprirent une teinte rosée. Encore quelques minutes d’angoisse, et les paupières se soulevèrent à demi, puis une voix à peine perceptible appela :
– Maman !
Mme Jean tomba à genoux en murmurant :
– Dieu soit loué !
Et elle s’évanouit.
Le soir, Édouard put être transporté à la ferme et couché dans son lit, mais son état était toujours des plus graves. Il demeurait dans une insensibilité complète. Le docteur constata qu’il avait reçu un coup à la tête, probablement dès son premier plongeon, ce qui expliquait l’étourdissement dont il avait été saisi.
Nancy qu’on avait ramenée chez elle avant le transport de son petit ami, fut informée que, quoiqu’en danger, il vivait encore : ce qui apporta un profond soulagement à son cœur désolé.
Édouard demeura plusieurs jours entre la vie et la mort, pendant lesquels les témoignages de sympathie ne manquèrent pas à sa famille : ses camarades d’école, les habitants du château, tous les voisins, fermiers et ouvriers, s’enquéraient sans cesse de l’état de l’enfant avec une émotion qui prouvait à sa mère combien il était aimé de tous. M. Pulton ne fut pas le dernier à venir prendre des nouvelles de son jeune ami et à témoigner sa fidèle sympathie à sa famille, priant avec eux à chacune de ses visites.
Nuit et jour, Mme Jean veillait au chevet de son fils, édifiant tous ceux qui l’approchaient par son calme et sa sérénité. Après le choc terrible du premier moment, elle avait pu remettre son trésor entre les mains de son Père céleste, se soumettant d’avance à ce que serait Sa sainte volonté. « Père, non point ce que je veux, mais ce que tu veux », répétait-elle à l’exemple du Sauveur.
Cependant, à mesure que les jours se succédaient sans amener aucun changement, une pensée affreuse commença à se glisser dans le cœur de la jeune mère : le docteur avait parlé d’ébranlement cérébral ; est-ce qu’Édouard n’aurait point pour toujours perdu la raison ?…
Un matin, n’y tenant plus, elle interrogea le médecin qui d’ordinaire, pendant ses visites, restait impénétrable.
– S’il vit, sera-t-il idiot, lui qui avait l’esprit si vif, l’intelligence si ouverte ? Oh ! S’il en est ainsi, combien je préfèrerais le voir partir !
Le docteur ne put que lui répondre :
– Tout espoir n’est pas perdu ; j’ai vu des malades, dont le cas était pire que le sien, arriver à une guérison complète.
Un jour enfin, à l’heure où la chambre silencieuse s’éclairait aux derniers rayons du soleil couchant, la petite tête douloureuse se retourna sur l’oreiller, et la mère entendit, plus douce qu’une musique, ce mot qui n’avait pas frappé son oreille depuis six semaines :
– Maman !
Mme Jean se pencha sur le lit, et rencontra le regard lucide des grands yeux bleus.
Quelle joie ! Quelle infinie reconnaissance !
– Je suis fatigué !… Maman, mets ta main sous ma joue… Oh ! Comme j’ai sommeil !
Les paupières de l’enfant se fermèrent, et il s’endormit paisiblement.
Sa mère demeura à son chevet, sentant peu à peu s’engourdir le bras qui soutenait la tête chérie, mais n’osant le retirer, tant elle craignait de troubler ce repos réparateur.
Quand le docteur entra pour sa visite du soir, le petit malade dormait encore.
– Il m’a parlé, il m’a reconnue, dit à voix basse Mme Jean, radieuse.
Le docteur sourit avec une satisfaction évidente. Au même instant, une petite voix demandait :
– Où suis-je, dis, maman ?
– Dans ton lit, mon chéri ; tu as été malade.
– Où est mon bouton ?
– Il est sauvé, dit le docteur ; conservez autour de lui le plus grand calme et nourrissez-le abondamment.
Le lendemain, dans le village, la nouvelle se transmettait de proche en proche que le petit Platte était enfin hors de danger.
Ce fut un jour heureux à la ferme que celui où Édouard, chaudement enveloppé dans une couverture, put être descendu dans la grande salle du rez-de-chaussée, et installé dans un fauteuil au coin du feu ; sa figure et ses mains semblaient transparentes ; mais ses yeux avaient leur vivacité ordinaire, et un joyeux sourire entrouvrait ses lèvres.
Mme Jean le laissa pour un peu de temps à la garde de sa grand-mère.
Elle avait bien souffert, elle aussi, la vieille fermière, pendant ces jours d’angoisse ; car l’enfant tenait une grande place dans son cœur. Sa plus rude épreuve avait été peut-être de rester loin de lui, s’occupant en bas des travaux, tandis que sa belle-fille prodiguait ses soins au petit malade.
S’asseyant près du fauteuil, elle prit dans les siennes les deux mains d’Édouard.
– Sais-tu que son petit a bien manqué à la pauvre vieille bonne-maman ?
L’enfant jeta ses bras autour du cou de sa grand-mère et la serra tendrement, sans aucun égard pour son bonnet tuyauté.
– Je vais mieux chaque jour, bonne-maman, et je t’aime toujours davantage !
Puis, après un instant, il reprit :
– Pourtant, je ne suis pas trop solide sur mes jambes. Ce matin j’ai demandé à maman de me laisser marcher un peu, et j’ai failli tomber. Je ne pourrai pas courir avant… peut-être un an, n’est-ce pas ?
– Oh ! Que si ! Avec l’aide de Dieu, tu seras bientôt tout à fait rétabli.
– Bonne-maman, tu connais mon grand chagrin ?
La physionomie d’Édouard s’était subitement assombrie ; ses yeux se voilaient de larmes.
– Oui, mon pauvre ami ; mais il ne faut pas songer à cela aujourd’hui.
– Au commencement, quand je me suis souvenu, j’ai dit à maman que je ne désirais pas guérir, parce que je ne pourrais pas vivre sans le bouton de papa ; mais elle m’a dit que ce n’était pas d’un vaillant soldat de désirer de mourir dès que l’épreuve arrivait ; maman croit que si je supporte bravement mon chagrin, Dieu sera content de moi. Est-ce que je le supporte bravement, bonne-maman ?
– Oui, oui, mon petit. Tiens, regarde cette belle grappe de raisins que Mme Gramon t’a envoyée. N’est-ce pas qu’elle est bonne de penser à toi ?
Mais Édouard ne voulait pas se laisser distraire.
– J’y pense toujours, toujours ; je ne me consolerai jamais… Seulement, ce matin, je me suis dit que Dieu pourrait me le rendre, et je vais me mettre à le lui demander tous les jours. Je crois qu’il me permettra de le retrouver à la fin. Maman dit que je dois être très patient.
Au bout d’un moment, Édouard demanda :
– Pourrais-je bientôt voir Nancy ?
– Elle vient tous les matins prendre de tes nouvelles en allant à l’école. La pauvre petite a été si désolée de ta maladie que pendant quelques jours elle ne voulait plus manger. Sa mère était tout à fait inquiète. Nous l’enverrons chercher un de ces après-midi, si tu continues à faire des progrès.
Deux jours plus tard, Nancy faisait son apparition.
Elle s’approcha timidement du grand fauteuil, osant à peine lever les yeux sur la figure pâle de son petit camarade. Enfin, elle s’écria :
– Est-ce que tu pourras jamais me pardonner ? Si tu étais mort, c’est moi qui t’aurais tué !
– Oh ! non, dit Édouard en l’embrassant. J’étais aussi méchant que toi ce jour-là. Je n’aurais pas dû me jeter sur toi si brusquement.
– Je descends au bord de la rivière tous les jours, reprit tristement la fillette, dans l’espoir de le retrouver parmi les cailloux. M. Verdeau a jeté un grand filet dans lequel il a retiré toute sorte de choses, des clous, des morceaux de ferraille ; mais le bouton n’y était pas !
Elle soupira profondément.
– Je demande à Dieu tous les jours de me le faire trouver, dit Édouard, et j’espère beaucoup qu’Il m’exaucera. Demande-le aussi, Nancy ; peut-être que nous l’obtiendrons plus vite.
Il y eut un silence. Nancy s’assit sur un tabouret et prit le chat sur ses genoux.
– Est-ce que tu as pensé que tu allais mourir ? demanda-t-elle au bout d’un moment.
– Je n’ai rien pensé du tout jusqu’au jour où il m’a semblé que je m’éveillais, et où j’ai vu maman me regarder en pleurant. Alors j’étais fatigué, fatigué, j’avais mal partout ; je ne pensais pas pouvoir me guérir, puisqu’une fois j’ai demandé où l’on m’enterrerait. Mais maman a presque ri, et elle m’a répondu que Dieu me faisait aller un peu mieux chaque jour. Moi, je ne le sentais pas du tout encore.
– Est-ce que tu voudrais être mort, pour aller au Ciel ?
– Bien sûr ! dit Édouard sans hésiter ; seulement, cela ferait trop de chagrin à maman à bonne-maman, et aussi à l’oncle Jacques. Est-ce que tu ne serais pas heureuse d’être au Ciel, Nancy ?
– D’y être, oui… je suppose… Mais je ne suis pas sûre que les anges m’y portent si je mourais maintenant. Je ne dois pas être assez sage pour aller au Ciel, bien que j’essaie de l’être.
– Je ne crois pas que ce soit d’être sage qui nous permette d’entrer dans le Ciel, remarqua Edouard ; nous ne le serions jamais assez. Jésus est mort pour que nos péchés soient effacés ; alors Dieu nous ouvre la porte du Ciel. As-tu demandé à Dieu de te pardonner tes péchés, Nancy ?
– Oh ! Oui, quand tu étais si malade. J’ai compris combien mon cœur était méchant.
Cependant ce n’était pas dans la nature de la petite fille, ni de son âge non plus, de soutenir plus longtemps une conversation sérieuse. Elle se mit à jouer avec la chatte, et ne tarda pas à présenter à Édouard la jolie bête affublée de son col à galons blancs et coiffée de son chapeau marin.
– Regardez, regardez, quel gentil petit matelot !
Et Édouard, à cette exhibition vraiment comique, poussa un éclat de dire si franc, si joyeux, que Mme Platte, en l’entendant de la pièce voisine, sentit son cœur tout réjoui.
Elle appela sa belle-fille.
– Écoutez le petit ! Le voilà redevenu lui-même. Ça lui fait un bien infini de s’amuser avec un enfant. Il faut dire à Nancy de revenir.
Et Nancy revint, bien entendu ; d’autres petits camarades d’Édouard furent aussi autorisés à venir le voir.
Et peu à peu, les couleurs reparurent sur les joues du petit convalescent entouré, choyé, comblé par tous d’attentions et de prévenances. Des présents de toutes sortes étaient chaque matin déposés à la ferme par les enfants se rendant à l’école : bouquets de fleurs sauvages, billes, macarons, sucre d’orge, et jusqu’à un sifflet et une trompette d’étain !
– Comment se porte notre petit soldat ? demanda M. Pulton en entrant pour la première fois depuis qu’Édouard descendait de sa chambre.
– Il sortira bientôt de l’hôpital ! cria gaiement le petit garçon.
– Ah ! Ah ! Bonne nouvelle ! Et continuera-t-il à combattre dans la bonne guerre ?
– Je trouve, Monsieur, que son ennemi s’est tenu tranquille pendant sa maladie.
– C’est naturel ; mais si je ne me trompe, il ne tardera pas à reprendre l’offensive. Je te conseille, mon garçon, de faire bonne garde.
Édouard comprit, au bout de peu de jours, combien le vieillard avait eu raison de l’avertir. Sa mère eut fort à souffrir de son impatience et de ses caprices, et il fut, hélas ! plus souvent vaincu que victorieux.
Même Nancy finit par lui adresser un reproche :
– Tu es terriblement grognon aujourd’hui : rien ne peut te contenter.
– Mais aussi, pourquoi ne me laisse-t-on pas sortir ? Je m’ennuie, moi, toujours entre ces quatre murs !
– Puisque tu n’es pas encore en état de sortir, à quoi bon grogner ? Cela ne te fera pas avancer d’un jour.
Édouard se tut, mais conserva son expression maussade.
– Je suppose, reprit Nancy, que quand tu es si désagréable, tu ne comptes pas sur ton Capitaine pour t’aider à bien te battre ?
Édouard fondit en larmes.
– Je crois, gémit-il, que je ne suis plus un soldat du tout. Le « mauvais moi » fait tout ce qu’il veut et je ne sais plus le combattre. Je suis trop fatigué !
Ses sanglots redoublèrent.
Pauvre petit soldat, abattu et découragé ! Va, ne crains point : ton céleste Chef est toujours ton Ami suprême. Il prend pitié de ta faiblesse physique, et restaurera ton âme.
10. Retrouvé
L’hiver est venu, Édouard, maintenant en parfaite santé, retourne régulièrement à l’école. Il a retrouvé son entrain ; néanmoins, au milieu même de ses jeux comme pendant ses heures d’étude, une ombre passe souvent sur son visage, tandis qu’un soupir soulève sa poitrine. Il pense à son trésor disparu, à ce cher souvenir qui était pour lui le plus précieux ainsi que le plus riche héritage… Quand, comment le retrouvera-t-il ? Car, avec une foi inébranlable, il continue à croire que Dieu exaucera sa prière journalière en le lui rendant.
– Ce sera peut-être mon cadeau de Noël, dis, maman ?
Mme Jean l’encourage à remettre ce sujet de préoccupation entre les mains du Seigneur.
Par un jour très froid du mois de décembre, l’enfant venait de rentrer de l’école et s’amusait à faire griller des châtaignes pour son goûter, quand on frappa à la porte de la cuisine.
Un valet de chambre du château apparut.
– Le colonel fait prier Mme Platte de lui envoyer le petit un moment ; il aurait besoin de lui parler.
– Savez-vous à quel propos, interrogea Mme Jean, qui craignait que son fils n’ait fait quelque sottise.
– Il ne le retiendra pas longtemps, répondit évasivement le domestique.
Puis, tandis qu’Édouard, très excité par l’aventure, mettait son manteau, le domestique se pencha à l’oreille de Mme Jean et lui dit quelques mots qui eurent pour effet de remplacer comme par un enchantement son expression alarmée par un sourire de bonheur.
Quant à Édouard, tout en marchant avec entrain à côté du jeune domestique, il entama bien vite la conversation.
– Moi, je ne me ferai jamais valet de chambre dans un château. Vous êtes obligés de vous tenir droit et raide ; j’en aurais bientôt les genoux engourdis. Vous êtes toujours comme qui dirait des soldats auxquels on vient de crier : « Attention au commandement ! » Est-ce que vous pouvez parfois vous dégourdir les jambes? Peut-être à la cuisine ?
– Je me les dégourdis où je veux et quand je veux, répondit le domestique presque offensé.
– Est-ce que vous n’aimeriez pas mieux vous faire militaire ?
– Ma foi, non ; la vie de caserne n’est pas de mon goût ; autant être parqués comme du bétail.
Édouard protesta vivement, et la discussion menaçait de devenir orageuse quand elle prit brusquement fin à la porte du vestibule brillamment éclairé.
– Dites-moi, fit Édouard un peu timidement en s’arrêtant sur le seuil, est-ce que le colonel est fâché contre moi ?
– Pas que je sache. Allons, essuyez vos pieds et ôtez votre béret.
Édouard s’avança sur la pointe des pieds.
Une porte s’ouvrit, et M. Gramon vint lui-même à sa rencontre.
– Entre ici, mon enfant ; n’aie pas peur.
Le petit garçon avait déjà retrouvé son aplomb. Ce fut la tête haute qu’il suivit le colonel dans un salon où un groupe de dames et de messieurs se trouvaient réunis autour de la monumentale cheminée.
Mme Gramon accueillit Édouard avec cordialité, tandis que le colonel le présentait à ses hôtes comme le « héros en herbe », dont ils avaient tous entendu parler.
– Plusieurs d’entre vous lui ont même entendu raconter, l’été dernier, à l’occasion d’un passage de troupes, l’histoire d’un certain bouton de manteau auquel il attachait un si grand prix que nous avons été peu surpris d’apprendre qu’il a risqué sa vie pour le repêcher. Mais c’est déjà de l’histoire ancienne : peut-être n’y penses-tu plus, mon garçon ? La perte d’un bouton ne semble pas pouvoir laisser des regrets bien durables.
A la première allusion du colonel, Édouard avait légèrement pâli. Maintenant, au contraire, un flot de sang lui monte au visage, de ses yeux jaillissent des éclairs d’indignation, et, insoucieux de se trouver le point de mire de tous les regards, proteste d’une voix frémissante :
– Vous croyez que je pourrais oublier un jour le dernier bouton de mon père ! Ah ! non, certainement pas ! … Le retrouver, c’est ce que je désire le plus au monde. Et je pense, j’espère que ce sera bientôt…
– Mais, mon ami, n’est-il pas au fond de la rivière ?
– Je ne sais pas où il est, Monsieur ; mais Dieu le sait. Je lui demande tous les jours de me le rendre. J’ai idée qu’Il m’exaucera avant la fin de l’année.
Des regards stupéfaits et des exclamations étouffées accueillirent cette déclaration.
« Le vrai peut quelquefois n’être pas vraisemblable », prononça le colonel d’une voix émue.
Puis, changeant de ton :
– Maintenant, mon garçon, viens ici.
Lui-même se tenait debout, adossé à la cheminée. Il sortit de sa poche un petit écrin de maroquin rouge et le plaça dans la main d’Édouard qui, à son invitation, s’était approché.
– Ouvre cette boîte, et dis-moi si tu en reconnais le contenu.
Édouard souleva le couvercle. Instantanément, son regard s’illumina, comme extasié, et il poussa un cri de joie.
– Oh ! Mon bouton ! Mon précieux, mon bien-aimé bouton ! Oh ! Monsieur le colonel…
Il ne put en dire davantage ; ses yeux se remplirent de larmes et il resta là immobile, perdu dans la contemplation de son trésor retrouvé.
Puis revenu à la réalité, il s’extasia :
– Que c’est joli, Monsieur ! Qu’il est donc beau, maintenant !
Le colonel avait fait entourer le bouton d’un cercle en or monté sur un ruban bleu, de façon à en faire une véritable médaille.
Mme Gramon voulut l’épingler lui-même sur la poitrine de l’heureux enfant.
– Maintenant, lui dit-elle, devine comment ton bouton est arrivé en notre possession. Ou plutôt, comme je sais que tu ne le devineras jamais, je vais te le raconter. Figure-toi que l’autre jour, en préparant un superbe brochet pour le cuire, notre cuisinière a été si étonnée de trouver dans son estomac un gros bouton de métal, qu’elle est venue nous le faire voir, se doutant bien peu de la valeur de sa trouvaille. Heureusement, le colonel a tout de suite reconnu l’objet dont on s’était tant occupé, il y a quelques mois, dans notre entourage.
– Ce n’est pas étonnant, remarqua fort judicieusement Édouard, que personne n’ait pu le retrouver, puisque le brochet l’avait avalé !
Et tout en caressant avec orgueil son nouvel ornement, il ajouta :
– Cela ressemble à l’histoire du poisson dans lequel Pierre, l’un des disciples, trouva une pièce d’argent pour payer l’impôt.
– Je suppose que tu désires toujours devenir soldat comme ton père, dit le colonel en riant, et qu’en attendant d’aller à la guerre, tu t’exerces la main contre tes petits camarades ?
Édouard devint très sérieux.
– Je ne me bats plus avec personne, dit-il, excepté – au-dedans – avec mon ennemi personnel, le « mauvais moi ». Ça me donne assez de mal de le combattre.
– Avec quel ennemi te bats-tu, demanda Mme Gramon ; je n’ai pas compris.
– C’est M. Pulton, expliqua Édouard, qui m’a appris à sentir la « mauvaise moitié » de moi-même ; elle m’attaque toujours pour m’entraîner à faire ce qui est mal ; mais je dois la repousser, parce que je suis soldat de Jésus Christ. Jésus enrôle dans son armée de tout-petits soldats. Il y a déjà plusieurs mois que je m’y suis engagé.
Un silence prolongé accueillit cette information de l’enfant.
Puis, Édouard fut congédié, laissant la société sous une impression sérieuse.
– Il nous remet en mémoire, dit une dame, les vers de Racine, qui provoquèrent, dit-on, l’exclamation de Louis 14 : « Voilà deux hommes que je connais bien ! » Que Dieu veuille que chacun se comporte à l’égard du mauvais moi comme ce cher petit garçon, plutôt que comme le « grand roi » ! Je crois me souvenir au moins de la première strophe :
Mon Dieu ! Quelle guerre cruelle !
Je trouve deux hommes en moi :
L’un veut que, plein d’amour pour toi,
Mon cœur te soit toujours fidèle ;
L’autre, à tes volontés rebelle,
Se révolte contre ta loi…
Cependant Édouard s’était élancé comme une flèche le long de l’avenue du château, et avait couru, sans reprendre haleine, jusqu’à la ferme, où il fit irruption dans la cuisine, sans même s’apercevoir qu’il arrivait couvert de neige.
Nous savons que sa mère connaissait déjà la grande nouvelle ; mais ce qui lui fut une bien agréable surprise, c’est la forme charmante sous laquelle le précieux bouton réapparaissait sur la poitrine de son fils. La grand-mère et l’oncle Jacques se montrèrent aussi fort sensibles à l’attention du colonel Gramon.
La prière d’Édouard, ce soir-là, amena des larmes dans les yeux de Mme Jean.
« Mon Dieu, je te remercie beaucoup, beaucoup ! Je pensais bien que tu me répondrais bientôt, parce que tu savais, Toi, combien j’étais malheureux sans mon bouton ! Je tâchais d’être brave et de ne pas en parler, mais mon cœur était si triste !… Mon Dieu, je te prie, aide-moi à en avoir grand soin, et que je ne le perde jamais plus ! »
Le lendemain matin, avant déjeuner, Édouard courut communiquer à Nancy l’heureux évènement. La joie de la petite fille fut presque égale à la sienne. Cependant, toujours raisonneuse, elle lui dit tout à coup :
– Tu vois que tu as pu vivre sans ton bouton ? Te souviens-tu de m’avoir dit un jour que si tu le perdais, ça te ferait mourir de chagrin ?
– Oui ; et aussi j’ai bien cru mourir, répliqua Édouard ; seulement, dès que j’ai eu commencé à en parler à Dieu, je n’ai plus été si malade, parce que je sentais qu’Il me le rendrait.
– Enfin, reprit Nancy, avec un soupir, je te promets de ne plus essayer de le prendre ; mais si tu venais à mourir avant moi, est-ce que tu ne voudrais pas me le laisser ? J’en prendrais bien soin.
Édouard réfléchit quelques minutes ; enfin il répondit :
– J’avais décidé qu’il serait enterré avec moi ; mais si tu me promets de ne le donner à personne d’autre, peut-être je déciderai de te le léguer.
– Moi je t’avais dit, reprit Nancy, que je ne t’aimerais pour de vrai que lorsque tu m’aurais donné ton fameux bouton ; mais ce n’est plus vrai, tu comprends, puisqu’à présent Jésus Christ est mon Capitaine et que j’essaie de faire les choses qui lui plaisent.
– Et nous ne nous chamaillerons plus, ajouta Édouard, à propos des soldats et des marins ; il est convenu, n’est-ce pas, qu’ils valent autant les uns que les autres ?
– C’est convenu, acquiesça Nancy, mon père est aussi brave qu’était le tien.
Cette conclusion ne parut pas tout à fait du goût d’Édouard ; cependant il n’éleva aucune protestation.
Quelques jours plus tard, le petit garçon dit à sa mère, quand celle-ci s’approcha comme d’habitude de son lit pour lui donner le baiser du soir :
– N’est-ce pas drôle, moi qui désirais tant avoir l’occasion de livrer beaucoup de batailles, je commence à être fatigué d’avoir toujours un ennemi ! Est-ce que c’est mal, maman ? J’ai demandé aujourd’hui à M. Pulton si je ne finirais pas par en être débarrassé en devenant grand ; mais il m’a répondu que c’était impossible ; seulement peut-être je réussirai à le faire prisonnier, et alors, en le surveillant bien, je l’empêcherai de s’échapper pour me tourmenter de nouveau.
– Mon fils chéri, les bons soldats ne doivent pas être fatigués de combattre ; et tu sais que ton divin Capitaine – Jésus, notre Sauveur – est toujours là pour te soutenir.
– Oui, maman ; peut-être aussi, à mesure que je grandirai, ça deviendra moins difficile pour moi. Toi, dis, est-ce que tu dois aussi livrer des batailles ? As-tu un méchant ennemi, comme moi ?
– Certes oui, mon enfant.
– Mais tu ne te laisses jamais vaincre par lui ? Tu ne fais jamais rien de mal.
– Je ne fais plus de sottises dans le genre des tiennes, dit en souriant Mme Jean ; mais j’ai beaucoup de difficultés, beaucoup de tentations que tu ne peux pas comprendre ; et bien souvent, hélas ! Le redoutable ennemi de nos âmes a aussi le dessus sur moi.
Édouard resta pensif quelques instants.
– Quand je serai au ciel, dit-il enfin, je n’aurai plus d’ennemi.
– Non, mon chéri, au ciel nous serons pour toujours à l’abri du mal et du péché.
– Qui sait ? reprit l’enfant avec un sourire, peut-être Dieu trouvera-t-il que j’ai été presque aussi brave que papa, si je combats de toutes mes forces le « mauvais moi » pendant toute ma vie ?
– La Bible déclare, mon enfant, que « celui qui gouverne son esprit vaut mieux que celui qui prend une ville » (Prov. 16. 32).
D’après La Bonne Nouvelle Années 1962 et 1963.
Éléments fondamentaux de la Vie Chrétienne
Entretiens avec les Jeunes croyants
1. QU’EST-CE QU’UN CHRÉTIEN ?
1.1 Quelqu’un qui appartient à Christ
Le mot «chrétien» se trouve pour la première fois en Actes 11. 26 : « Et ce fut à Antioche premièrement que les disciples furent nommés chrétiens ». Ce nom fut donné par le monde à ceux qui reconnaissaient Jésus Christ comme Sauveur et Seigneur, et qui Le suivaient. Ils étaient identifiés à Christ crucifié et rejeté.
Il s’ensuit que ce terme de chrétien a eu premièrement le sens de quelqu’un qui, selon les apparences de langage, d’opinion et de conduite a pris au moins extérieurement le parti de Christ. Le monde n’est pas en mesure de voir davantage quant à l’état intérieur, si quelqu’un est « né de nouveau » comme le Seigneur Jésus disait à Nicodème, pour désigner le changement intérieur vital caractérisant celui qui peut voir le royaume de Dieu ou y entrer, quelqu’un qui a la vie éternelle (Jean 3. 3, 5, 14 à 16).
Au sens littéral, un chrétien est un « homme de Christ », quelqu’un qui appartient à Christ, et c’est dans ce sens que le mot chrétien sera utilisé dans cet article. Celui qui dit être chrétien, sans en avoir la réalité intérieure, est bien un chrétien « professant », mais sa profession est vaine, sans substance.
Quant aux chrétiens véritables, 1 Corinthiens 15. 23 parle de «ceux qui sont du Christ, à sa venue», et en Jean 13. 1, l’évangéliste parle des croyants comme « les Siens », ceux que le Seigneur aima jusqu’à la fin. Quel privilège merveilleux d’appartenir à Celui qui est le Fils absolument glorieux, parfait et éternel, le Fils de Dieu et le Fils de l’homme, Jésus Christ !
1.2 Quelqu’un qui est né de nouveau
Un chrétien est quelqu’un qui est né de nouveau par l’Esprit Saint, car Jean 3. 3 à 5 déclare: « Si quelqu’un n’est né de nouveau, il ne peut voir le royaume de Dieu… Si quelqu’un n’est né d’eau et de l’Esprit, il ne peut entrer dans le royaume de Dieu ». C’est une naissance spirituelle par laquelle on nait dans la famille de Dieu par l’opération du Saint Esprit. « Régénérés, non par une semence corruptible, mais [par une semence] incorruptible, par la vivante et permanente parole de Dieu » (1 Pierre 1. 23).
Celui qui est ainsi né de Dieu a reçu une nouvelle nature qui aime Dieu et hait le péché. C’est « le nouvel homme, créé selon Dieu, en justice et sainteté de la vérité » (Éphésiens 4. 24). Il a été ainsi rendu participant de la nature divine (2 Pierre 1. 4). Un chrétien, alors, est quelqu’un qui est né de nouveau et possède une nouvelle nature divine qui ne peut pas pécher (1 Jean 3. 9).
1.3 Une personne convertie
Le Seigneur dit: « Si vous ne vous convertissez et ne devenez comme les petits enfants, vous n’entrerez point dans le royaume des cieux » (Matthieu 18. 3). ‘Se convertir’ signifie ‘changer’, et celui qui est né de nouveau par l’Esprit de Dieu connaît un changement moral, la conversion. Une telle personne établit la vérité de 2 Corinthiens 5. 17 : « En sorte que si quelqu’un est en Christ, c’est une nouvelle création : les choses vieilles sont passées ; voici, toutes choses sont faites nouvelles ».
1.4 Un enfant de Dieu
Un chrétien est quelqu’un devenu un enfant de Dieu par la nouvelle naissance et par la foi en Christ : « Vous êtes tous fils de Dieu par la foi dans le christ Jésus » (Galates 3. 26). Il connaît donc Dieu comme son Père, aussi l’apôtre Jean écrit : « Je vous écris, petits-enfants, parce que vous connaissez le Père » (1 Jean 2. 13). Quel merveilleux privilège en effet !
1.5 Quelqu’un habité et dirigé par le Saint Esprit
En plus d’être né de nouveau et de posséder une nouvelle nature, un chrétien est habité par l’Esprit Saint de Dieu, le Consolateur et le Docteur divin qui nous enseigne. « L’Esprit de vérité… Il demeure avec vous, et il sera en vous » (Jean 14. 17). « Ne savez-vous pas que votre corps est le temple du Saint Esprit qui est en vous, et que vous avez de Dieu ? » (1 Corinthiens 6. 19). « Car tous ceux qui sont conduits par [l’] Esprit de Dieu, ceux-là sont fils de Dieu » (Romains 8. 14). « Parce que vous êtes fils, Dieu a envoyé l’Esprit de son Fils dans nos cœurs, criant : Abba, Père » (Galates 4. 6). Cet Esprit qui demeure en lui donne au croyant les affections d’un enfant et la conscience d’être un enfant de Dieu, rendant témoignage avec notre esprit que nous sommes enfants de Dieu (Romains 8. 16).
1.6 Quelqu’un assuré d’avoir ses péchés pardonnés et d’avoir la vie éternelle
Le croyant né de nouveau en Christ est assuré de la rémission (ou : pardon) des péchés et de la vie éternelle. « Je vous écris, enfants, parce que vos péchés vous sont pardonnés par son nom ». « Tous les prophètes lui rendent témoignage, que, par son nom, quiconque croit en lui reçoit la rémission des péchés » (1 Jean 2. 12 ; Actes 10. 43).
La Parole de Dieu, et l’Esprit de Dieu en lui, assurent le croyant que «Dieu nous a donné la vie éternelle, et cette vie est dans son Fils» (1 Jean 5. 10 à 13). Ainsi, un chrétien est quelqu’un qui a l’assurance bénie des péchés pardonnés et qui a la vie éternelle. On peut être un croyant en Christ et manquer de cette assurance, et avoir besoin d’aide à cet égard, mais une telle assurance est la vraie possession d’un chrétien.
Telles sont, cher lecteur, quelques-unes des caractéristiques essentielles d’un chrétien. Sont-elles vraies de vous ? Si non, peut-être avez-vous besoin d’aide quant à la façon de devenir un vrai chrétien, et nous continuons donc sur ce sujet.
2 Comment Devenir Chrétien ?
2.1 La repentance envers Dieu
La repentance est nécessaire pour devenir chrétien. Le Seigneur a dit : « Repentez-vous et croyez à l’évangile » (Marc 1. 15), et « que la repentance et la rémission des péchés soient prêchées en son nom à toutes les nations » (Luc 24. 47). L’apôtre Pierre prêcha : « Repentez-vous donc et vous convertissez, pour que vos péchés soient effacés », et l’apôtre Paul témoigna aux Juifs et aux Grecs, insistant sur « la repentance envers Dieu et la foi en notre Seigneur Jésus Christ », leur disant « de se repentir et de se tourner vers Dieu, en faisant des œuvres convenables à la repentance » (Actes 3. 19 ; 20. 21 ; 26. 20).
La repentance est un changement d’esprit, un revirement complet de l’attitude intérieure à l’égard de soi, à l’égard du péché, à l’égard de Dieu, à l’égard de Christ et à l’égard de l’évangile. C’est abandonner son propre esprit et sa propre opinion et accepter les pensées de Dieu telles que révélées dans l’évangile. On peut penser être un chrétien parce qu’on vit une bonne vie, qu’on appartient à une église, qu’on a été baptisé et que l’on fait des œuvres religieuses. Pourtant, aucune de ces choses, ni d’autres de ce genre, ne fera jamais de quelqu’un un chrétien né de nouveau ; il doit donc y avoir un changement des pensées à l’égard de tout cela. Il faut venir à Dieu comme un pécheur repentant, et croire en Christ comme son Sauveur pour devenir un chrétien.
2.2 Recevoir Christ comme son Sauveur personnel
« À tous ceux qui l’ont reçu, il leur a donné le droit [l’autorité] d’être enfants de Dieu, [savoir] à ceux qui croient en son nom » (Jean 1. 12). Pour devenir un chrétien, on doit recevoir Christ par la foi dans son propre cœur, Christ comme l’Envoyé de Dieu, comme son propre Sauveur, son Sauveur personnel. Comme Zachée autrefois, on doit « descendre » et Le recevoir avec joie (Luc 19. 6).
2.3 Confesser de sa bouche, croire et obéir avec son cœur
« Si tu confesses de ta bouche Jésus comme Seigneur et que tu croies dans ton cœur que Dieu l’a ressuscité d’entre les morts, tu seras sauvé. Car du cœur on croit à justice, et de la bouche on fait confession à salut » (Romains 10. 9 et 10). Confesser Jésus comme votre Seigneur et croire dans votre cœur qu’Il « a été livré pour nos fautes et a été ressuscité pour notre justification » (Romains 4. 25). Si vous faites cela, la Parole de Dieu vous assure que vous êtes sauvé. Obéissez de votre cœur à l’évangile du salut en Christ, et vous serez affranchi du péché, et vous deviendrez un véritable un enfant de Dieu (Romains 6. 17 et 18).
2.4 Sauvé par la grâce, et non par les œuvres
« Car vous êtes sauvés par la grâce, par la foi, et cela ne vient pas de vous, c’est le don de Dieu ; non pas sur le principe des œuvres, afin que personne ne se glorifie » (Éphésiens 2. 8 et 9). « Il nous sauva, non sur le principe d’œuvres [accomplies] en justice, que nous, nous eussions faites, mais selon sa propre miséricorde, par le lavage de la régénération et le renouvellement de l’Esprit Saint » (Tite 3. 5). Acceptez le don de Dieu du salut gratuit par la foi en Christ et vous deviendrez un vrai chrétien.
3 Développer la Nouvelle Nature
Dans le chapitre précédent, nous avons observé que le chrétien est quelqu’un né de nouveau et qui a reçu de Dieu une nature nouvelle, divine et sainte. C’est «le nouvel homme» dont il est parlé en Colossiens 3. 10 et que le chrétien a revêtu. Cette nouvelle nature doit être nourrie et développée si le chrétien veut grandir et devenir fort. L’apôtre Pierre nous exhorte à cette croissance et à ce développement. Il nous dit que nous devrions « désirer, comme des enfants nouveau-nés, le pur lait intellectuel de la Parole, afin que nous croissions ». Il dit encore : « Mais croissez dans la grâce et dans la connaissance de notre Seigneur et Sauveur Jésus Christ » (1 Pierre 2. 2 ; 2 Pierre 3. 18).
3.1 La nourriture
Observez que c’est « le pur lait intellectuel de la parole » qui est la nourriture complète qui fera croître le petit enfant en Christ. La Parole de Dieu est la seule nourriture pour la nouvelle nature. Le Seigneur Jésus est le sujet de cette Parole, et Lui est le pain de vie pour le nouvel homme. « Et Jésus leur dit : Moi, je suis le pain de vie. Celui qui vient à moi n’aura jamais faim… Moi, je suis le pain vivant qui est descendu du ciel : si quelqu’un mange de ce pain, il vivra éternellement » (Jean 6. 35, 51).
Le chrétien doit donc se nourrir de Christ dans les Écritures tous les jours, sinon il ne deviendra pas fort et ne se développera pas. Le Seigneur a dit : « Comme le Père [qui est] vivant m’a envoyé, et que moi, je vis à cause du Père, de même celui qui me mangera, celui-là aussi vivra à cause de moi » (Jean 6. 57). Jésus vivait dans la dépendance quotidienne du Père, et pareillement nous devons tous les jours « manger » de Christ dans une vraie dépendance pour développer la vie divine en nous. La nouvelle nature ne peut être nourrie et soutenue qu’en s’alimentant quotidiennement de Christ dans les Écritures.
La nouvelle nature, instinctivement, désire avidement la Parole de Dieu comme nourriture, et rien d’autre au monde entier ne nourrira et ne fortifiera la nouvelle nature en dehors de la Parole de Dieu. Tout le reste est de la nourriture pour l’homme naturel, et nourrit notre vieille nature pécheresse.
Comme les enfants d’Israël en Exode 16, nous avons besoin de recueillir et de manger la manne fraîche chaque jour pour être des chrétiens sains et forts. Dieu dit à Israël qu’Il les nourrissait de la manne chaque jour « afin de te faire connaître que l’homme ne vit pas de pain seulement, mais que l’homme vivra de tout ce qui sort de la bouche de l’Éternel » (Deutéronome 8. 3). Nous avons aussi besoin d’apprendre cette leçon que, comme chrétiens, nous ne pouvons pas vivre seulement de nourriture matérielle ; nous devons avoir la nourriture spirituelle pour nos âmes, et vivre des paroles venues de Dieu qu’on trouve dans la Sainte Bible. Lisons donc nos Bibles chaque jour, méditons ce que nous lisons et digérons-le.
3.2 Respirer l’air de la prière
Un nouveau-né a aussi besoin d’air pour soutenir sa vie, et pareillement le nouveau-né en Christ a besoin de respirer l’air de la prière pour soutenir sa vie spirituelle. La prière est le souffle de la vie spirituelle et indique la présence de la vie divine. La prière est l’expression de la dépendance de Dieu, et s’appuyer sur Dieu dans la dépendance est un instinct inné et naturel de la nature divine du chrétien. La prière, donc, est l’épanchement naturel et l’expression de notre nouvelle nature, et elle est nécessaire pour sa croissance et son développement.
La prière nous introduit dans la présence de Dieu, et favorise la communion avec Lui. Sans communion avec Dieu, la vie spirituelle ne peut être ni soutenue ni renouvelée. « Ceux qui s’attendent à l’Éternel renouvelleront leur force » (Ésaïe 40. 31). Quand nous lisons la Bible, Dieu nous parle, et quand nous prions, c’est nous qui parlons à Dieu. Les deux sont nécessaires pour la communion, la croissance et le développement de la nouvelle nature.
Le psalmiste dit : « Le soir, et le matin, et à midi, je [prie, je] médite et je me lamente » (Psaume 55. 17). Daniel « s’agenouillait sur ses genoux trois fois le jour, et priait, et rendait grâce devant son Dieu » (Daniel 6. 10). Nous devrions en faire autant si nous désirons être des chrétiens en bonne santé ; ne commencez pas votre journée sans lire votre Bible et sans prier Dieu. Si vous négligez de le faire, vous serez vite un chrétien vaincu et affamé. Outre des temps réguliers de prière chaque jour, le croyant est exhorté à « persévérer dans la prière » et à « prier sans cesse » (Romains 12. 12 ; 1 Thessaloniciens 5. 17). L’attitude de dépendance de la prière devrait toujours caractériser l’enfant de Dieu.
3.3 Marcher par l’Esprit
Nous avons observé dans notre entretien précédent que le Saint Esprit de Dieu habite dans le chrétien ; Il est la puissance de la vie chrétienne, et Il fortifie la nouvelle nature : « fortifiés en puissance par son Esprit, quant à l’homme intérieur » (Éphésiens 3. 16). Cette Personne divine, qui habite dans le croyant, voudrait toujours mettre en action les désirs et instincts de la nouvelle nature. Il veut nous guider et diriger toutes nos affaires, si nous Le laissons prendre le contrôle de nos vies et si nous suivons Sa direction. C’est pourquoi nous sommes exhortés à « marcher par l’Esprit » et à être « conduits par l’Esprit» (Galates 5. 16, 18). Cela signifie la soumission de cœur et l’obéissance aux impulsions de l’Esprit Saint en nous et à la Parole de Dieu. C’est un point essentiel et vital de la vie chrétienne. Faire autrement signifie la défaite et l’échec dans le chemin du chrétien.
Le Saint-Esprit voudrait toujours encourager le croyant dans les désirs et les activités de la nouvelle nature. C’est Son œuvre spéciale de nous guider dans toute la vérité, et de prendre les choses de Christ, le Pain vivant et la Parole vivante, et de nous les annoncer (Jean 16. 13 à 15). Il voudrait aussi nous conduire dans la prière : « priant par toutes sortes de prières et de supplications, en tout temps, par l’Esprit » ; « priant par le Saint Esprit » (Éphésiens 6. 18 ; Jude 20). Ainsi nous devons marcher par l’Esprit, si nous voulons que notre nouvelle nature soit nourrie et développée. Si un croyant désobéit à l’Esprit Saint et à la Parole de Dieu, le Saint Esprit qui habite en lui est attristé et éteint, et Il n’est pas libre de promouvoir les désirs de la nouvelle nature (Éphésiens 4. 30 ; 1 Thessaloniciens 5. 19). Il peut seulement convaincre un tel homme de péché, et le conduire au jugement de soi-même et à la confession des péchés. Marcher dans la puissance de l’Esprit non contristé, voilà ce qui est essentiel pour la vie chrétienne.
3.4 La communion avec les chrétiens
« Si nous marchons dans la lumière, comme lui-même est dans la lumière, nous avons communion les uns avec les autres » (1 Jean 1. 7). La communion avec les autres chrétiens et leur compagnie sont également vitales et essentielles pour nourrir et développer la vie divine. La nouvelle nature désire la communion avec Dieu et avec les autres croyants, et la compagnie de ceux-ci. L’association avec nos frères chrétiens encourage la nouvelle nature et fortifie les désirs divins. « Deux valent mieux qu’un… Car, s’ils tombent, l’un relèvera son compagnon » (Ecclésiaste 4. 9 et 10). Si l’un est faible dans la foi, et susceptible de tomber, la compagnie de chrétiens plus forts le relèvera et le fortifiera. « Le fer s’aiguise par le fer, et un homme ranime le visage de son ami » (Proverbes 27. 17). C’est particulièrement vrai dans la compagnie des chrétiens.
Il nous est dit dans Hébreux 10. 24 et 25 : « Prenons garde l’un à l’autre pour nous exciter à l’amour et aux bonnes œuvres, n’abandonnant pas le rassemblement de nous-mêmes ». En s’associant à d’autres chrétiens, il y a une émulation mutuelle à l’amour et aux bonnes œuvres ; et en participant aux réunions chrétiennes, nos âmes sont nourries ensemble et édifiées dans la foi. Quand deux ou trois se rassemblent au nom du Seigneur Jésus Christ, Il est là au milieu d’eux (Matthieu 18. 20), et des bénédictions spéciales sont ainsi obtenues par-là, qui fortifient et développent la nouvelle nature. Par conséquent, la communion dans la lumière avec les autres chrétiens est vitale pour la vie chrétienne.
3.5 Exercer la nouvelle nature
Dans la vie physique comme dans la vie spirituelle, l’exercice et l’activité sont nécessaires pour la croissance et le développement. Par l’exercice et l’usage de nos membres physiques, nous grandissons, nous nous développons et nous devenons forts. De même dans les choses spirituelles, tandis que nous nous exerçons dans les désirs et les activités de la nouvelle nature, nous grandissons, nous nous développons et devenons forts dans le Seigneur.
Il a été dit au jeune Timothée : « Rejette les fables profanes et de vieilles femmes », qui ne nourrissent que la vieille nature pécheresse, « et exerce-toi toi-même à la piété » (1 Timothée 4. 7). Le chrétien a besoin de s’engager dans des exercices spirituels journaliers pour être en bonne santé quant à son âme. Il doit exercer ses membres à la piété. Les yeux, les oreilles, les pensées, la langue, le cœur, les mains et les pieds doivent être dirigés dans la voie de la piété, et y être exercés journellement.
Chaque jour le chrétien devrait avoir des exercices pratiques de voir, entendre, penser, parler, sentir et travailler pour le Seigneur. Plus on le fait, plus ces activités deviendront naturelles, et plus on sera fort dans ces exercices spirituels de la nouvelle nature. Nos yeux et nos oreilles doivent être à l’affût de quelque service à faire pour le Seigneur et pour les âmes précieuses, à l’affût de quelque occasion de témoigner pour Lui. Le cœur a besoin d’être entrainé à la compassion pour les âmes perdues et pour celles qui appartiennent au Seigneur et dans le dévouement au service de Dieu et des hommes. L’esprit et la langue ont besoin d’être exercés à parler pour le Seigneur, et les mains et les pieds entrainés aux activités de l’amour pour Christ. Ainsi, la nouvelle nature se développera par des exercices spirituels.
4 La Victoire sur la Vieille Nature
4.1 La découverte d’une nature pécheresse
Dans la jouissance heureuse de la nouvelle nature avec ses désirs envers Dieu, le jeune chrétien est bientôt troublé par la découverte du mal encore présent dans son cœur. En dépit de l’amour pour le Seigneur et des désirs de Lui plaire, le jeune converti constate que des mauvais désirs sont également dans son cœur et dans ses pensées. C’est une découverte décevante, mais vraie, que chaque chrétien doit faire, parce que la mauvaise nature avec laquelle nous sommes nés dans le monde persiste encore dans le chrétien après être né de nouveau par l’Esprit de Dieu.
4.2 L’expérience de Romains 7
Romains 7 dessine l’expérience de ce qu’est la chair dans l’homme renouvelé sous la loi : « Je trouve donc cette loi pour moi qui veux pratiquer le bien, que le mal est avec moi. Car je prends plaisir à la loi de Dieu selon l’homme intérieur ; mais je vois dans mes membres une autre loi qui combat contre la loi de mon entendement et qui me rend captif de la loi du péché qui existe dans mes membres » (Romains 7. 21 à 23). La personne convertie découvre ainsi qu’elle a deux natures, la nouvelle nature de l’homme intérieur et la mauvaise nature du péché. L’une est humaine et polluée, l’autre vient de Dieu et est sainte et sans péché.
On apprend aussi que quand on fait ce que le nouvel homme hait, « ce n’est plus moi [la personne convertie] qui fais cela, mais c’est le péché qui habite en moi » (Romains 7. 17). La nature pécheresse qui demeure encore dans le croyant est la source de toutes les mauvaises pensées, mauvais sentiments, mauvaises passions et actions, tout ce que la nouvelle nature déteste.
En outre, le croyant fait l’expérience que, depuis qu’il a été sauvé, sa mauvaise nature n’est pas meilleure qu’elle n’était avant sa conversion, et qu’elle ne peut pas être améliorée ni changée. « La pensée de la chair est inimitié contre Dieu, car elle ne se soumet pas à la loi de Dieu, car aussi elle ne le peut pas » (Romains 8. 7). Nous devons apprendre la leçon de Romains 7. 18 : « Je sais qu’en moi, c’est-à-dire en ma chair, il n’habite point de bien » (Romains 7. 18a). C’est une leçon difficile à apprendre, mais elle doit être apprise si l’on veut avoir la paix à propos de la vieille nature et avoir la victoire sur elle.
4.3 Crucifié avec Christ
En Romains 6. 6, nous lisons : « Sachant ceci, que notre vieil homme a été crucifié avec lui, afin que le corps du péché soit annulé, pour que nous ne servions plus le péché ». Voici quelque chose de vital que Dieu voudrait que nous sachions, à savoir que « notre vieil homme a été crucifié » avec Christ. Le terme « le vieil homme » ne figure que trois fois dans l’Écriture, et il exprime ce que le croyant était dans son état passé comme pécheur responsable : « le vieil homme qui se corrompt selon les convoitises trompeuses » (Éphésiens 4. 22).
Cet état a été traité et jugé dans la mort de Christ sur la croix. Christ a si pleinement accompli la délivrance pour le croyant que celui-ci peut s’identifier par la foi avec Lui sur la croix, et voir dans Sa mort, sa propre mort comme pécheur responsable devant Dieu. Ainsi, nous pouvons dire avec l’apôtre Paul : « Je suis crucifié avec Christ » (Galates 2. 20). Par la foi, nous pouvons regarder en arrière à la croix et dire : « Notre vieil homme a été crucifié avec Christ ».
Cela donne le repos du cœur et un véritable sentiment de puissance contre le péché : « Ayant dépouillé le vieil homme avec ses actions et ayant revêtu le nouvel [homme] qui est renouvelé en connaissance, selon [l’] image de celui qui l’a créé » (Colossiens 3. 9 et 10). C’est un fait accompli pour le chrétien, et tandis que nous le réalisons par la foi, le résultat pratique en sera « que le corps du péché [qui habite en nous] soit annulé, pour que nous ne servions plus le péché » (Romains 6. 6). Le pouvoir de vaincre le péché qui habite en nous, est par la foi en ces vérités de la mort du vieil homme et de l’existence du nouvel homme devant Dieu. Parce que Dieu dit : « vous êtes morts, et votre vie est cachée avec le Christ en Dieu » (Colossiens 3. 3), le croyant mortifie — c’est-à-dire met à mort pratiquement — tout ce qui est incompatible avec la mort de Christ (Colossiens 3. 3, 5).
« Dieu, ayant envoyé son propre Fils en ressemblance de chair de péché, et pour [le] péché, a condamné le péché dans la chair » (Romains 8. 3). Dans la personne de Christ, notre substitut sur la croix, Dieu a condamné le péché dans notre chair, — notre nature pécheresse, — et l’a jugé là une fois pour toutes. Il est non seulement mort pour nos péchés, mais aussi pour cette racine du principe du mal en nous, le péché dans la chair, et « il a aboli le péché par son sacrifice » (Hébreux 9. 26). La condamnation du péché dans la chair par le juste jugement de Dieu, c’est s’en débarrasser devant Dieu par le sacrifice de Christ. Cet acte est efficace pour tous ceux qui croient en Jésus qui l’a accompli.
Ainsi, nous n’avons pas à essayer d’améliorer, éradiquer ou « détruire » la vieille nature de péché en nous, comme certains voudraient l’enseigner. Nous devons accepter la condamnation par Dieu et le jugement du péché dans la chair dans la croix de Christ, et nous réjouir de ce qu’il a aussi été mis hors de Sa vue. Il ne pardonne pas le péché dans la chair, (bien qu’Il pardonne nos péchés), mais Il l’a jugé et condamné.
4.4 Une nouvelle position
Dans la croix de Christ, notre ancienne position devant Dieu comme enfants de la race perdue d’Adam a pris fin. Là, nous sommes morts sous le jugement de Dieu exécuté sur Christ, notre Substitut. Comme croyants dans le Sauveur qui est mort pour nous, nous sommes maintenant associés à Christ ressuscité et glorifié, et nous avons une nouvelle position devant Dieu en Lui. Dieu ne nous voit plus comme nous tenant devant Lui dans notre nature pécheresse. Il ne nous voit plus en relation avec la vie condamnée du premier Adam, mais dans la vie de résurrection de Christ, le dernier Adam. Il ne regarde pas à notre nature pécheresse, dont le jeune converti est quelquefois occupé et qui le met tellement en détresse. Dieu voit le croyant en Christ, « agréable dans le Bien-aimé » et « accompli en lui » (Éphésiens 1. 6 ; Colossiens 2. 10). « Il n’y a donc maintenant aucune condamnation pour ceux qui sont dans le christ Jésus » (Romains 8. 1). C’est la nouvelle position du chrétien devant Dieu, et le fait de la réaliser est un grand réconfort pour celui qui est troublé par la découverte de sa nature pécheresse et est troublé par le fait de s’en occuper. Savoir que Dieu en a fini avec notre vieil homme, et ne nous voit plus comme tels, aide le croyant à, lui aussi, en avoir fini avec la vieille nature, et à ne plus en être encore occupé.
4.5 Se tenir pour mort au péché
Sachant que Dieu considère notre vieil homme comme mort avec Christ, il nous est dit : « De même vous aussi, tenez-vous vous-mêmes pour morts au péché, mais pour vivants à Dieu dans le christ Jésus » (Romains 6. 11). Nous avons à nous tenir comme Dieu le fait, nous appropriant le fait que nous sommes morts avec Christ et ressuscités avec Lui, et donc morts au péché.
Bien que notre vieille nature soit encore très vivante en nous, nous devrions refuser de l’écouter ou de lui obéir quand elle fait entendre sa voix, nous disant de penser ou de faire des choses qui déplairaient à Dieu. Nous devons la traiter comme une personne morte qui n’a pas le droit de vivre ou d’être écoutée. Voilà comment nous tenir pratiquement comme morts au péché et vivants à Dieu.
« Que le péché donc ne règne point dans votre corps mortel pour que vous obéissiez aux convoitises de celui-ci » (Romains 6. 12). Bien que le péché habite encore en nous, nous ne devons pas le laisser régner en nous ou gouverner là.
4.6 Livrez-vous vous-mêmes à Dieu
« Ne livrez pas vos membres au péché comme instruments d’iniquité, mais livrez-vous vous-mêmes à Dieu, comme d’entre les morts étant [faits] vivants, — et vos membres à Dieu, comme instruments de justice. » (Romains 6. 13). Voici la troisième instruction vitale de Romans 6 : Livrez vos membres à Dieu, comme instruments de justice. Autrefois, nous étions esclaves du péché, mais maintenant nous sommes libérés de l’esclavage du péché par notre Sauveur, et nous devons donc nous livrer à Lui et servir la justice. Nous avons besoin de reconnaître les droits du Seigneur sur nous, et réaliser que nous sommes à Lui, et que nous devons Le servir. L’apôtre nous dit : « Vous n’êtes pas à vous-mêmes ; car vous avez été achetés à prix. Glorifiez donc Dieu dans votre corps » [et dans votre esprit qui appartiennent à Dieu] (1 Corinthiens 6. 19 et 20 + note ; selon Texte Reçu).
Quand quelqu’un se livre au Seigneur et Le sert, il échappe à la tentation de servir la chair, car on ne peut pas faire deux choses opposées en même temps, à savoir servir le Seigneur et servir la chair. Il est donc bon pour le croyant de faire quelque chose pour le Seigneur, et d’avoir son cœur occupé de Lui et des choses qui Le concernent. Ce faisant, il livre ses membres comme instruments de justice à Dieu, et il se trouvera au-dessus de la puissance de la nature mauvaise.
4.7 La puissance dans le Saint Esprit
La puissance de mettre à bas la vieille nature et de la garder dans la place de la mort, se trouve dans le Saint Esprit : « si par [l’] Esprit vous faites mourir les actions du corps, vous vivrez » (Romains 8. 13). Nous constatons que nous sommes sans force en nous-mêmes pour mettre à bas la mauvaise nature en nous, car elle est plus forte que le nouvel homme. Mais, avec le secours de l’Esprit de Dieu qui habite en nous, et qui nous fortifie (Éphésiens 3. 16), nous sommes en mesure de mortifier les mauvaises actions de la chair et de la garder sous contrôle. C’est le secret de la victoire sur la vieille nature pécheresse — la victoire par la puissance de l’Esprit.
Nous sommes exhortés à « marcher par l’Esprit [écouter la voix de l’Esprit et faire ce qu’Il nous rend capables de faire], et nous n’accomplirons point la convoitise de la chair » (Galates 5. 16). Le Saint Esprit dans le croyant est comme un homme fort vivant dans une maison où il y a un mauvais locataire qui doit être maintenu sous contrôle. Ce mauvais locataire est plus fort que le propriétaire de la maison, et le surmonte, mais l’homme fort aide le propriétaire à garder le mauvais locataire enfermé dans une pièce et sous contrôle. Le mauvais locataire peut être comparé à notre mauvaise nature. Si nous laissons le Saint Esprit contrôler nos vies, Il contrôlera la vieille nature et nous donnera la victoire, de sorte que nous ne marchons pas selon la chair, mais selon les désirs de la nouvelle nature.
4.8 La pratique du jugement de soi et la confession
Si l’on a écouté la chair, et qu’on a cédé à ses désirs, et fait du mal, l’Esprit de Dieu en nous est attristé, la communion avec Dieu est rompue, et on se sent misérable. L’Esprit de Dieu n’est alors pas libre d’agir pour nous en mettant à mort les actions du corps, mais Il est attristé parce que nous L’avons mésestimé, et avons laissé le champ libre à la chair. La seule façon d’être restauré est de se juger devant le Seigneur et de Lui confesser nos torts. « Si nous nous jugions nous-mêmes, nous ne serions pas jugés » (1 Corinthiens 11. 31). « Si nous confessons nos péchés, il est fidèle et juste pour nous pardonner nos péchés et nous purifier de toute iniquité » (1 Jean 1. 9). Le jugement de soi et la confession doivent être pratiqués chaque jour, car nous trouverons toujours quelque chose dans nos cœurs et dans nos vies à juger devant le Seigneur. Lorsque nous nous jugeons nous-mêmes, nous nous rangeons du côté du Seigneur contre nous-mêmes, et contre ce qui Lui déplaît, et nous avons la promesse qu’Il nous pardonnera et nous purifiera de toute iniquité. Si nous ne pratiquons pas le jugement de soi, Dieu doit nous juger et nous châtier « afin que nous ne soyons pas condamnés avec le monde » (1 Corinthiens 11. 32).
4.9 Maintenir une bonne conscience
En relation avec le jugement de soi, il y a le maintien d’une bonne conscience, qui est très nécessaire pour la victoire dans la vie chrétienne. L’apôtre Paul dit : « À cause de cela, moi aussi je m’exerce à avoir toujours une conscience sans reproche devant Dieu et devant les hommes » (Actes 24. 16). La seule façon de pouvoir avoir une bonne conscience devant Dieu et devant les hommes, c’est de marcher dans la vérité. Si nous avons échoué dans ce domaine, le jugement de soi et la confession doivent être exercés devant Dieu et devant les hommes. « Gardant la foi et une bonne conscience, ce que quelques-uns ayant rejetée, ils ont fait naufrage quant à la foi » (1 Timothée 1. 19). Si un croyant abandonne l’effort de maintenir une bonne conscience, il fera naufrage quant à la foi, et sa vie chrétienne et son témoignage seront ruinés.
« Si notre cœur nous condamne, Dieu est plus grand que notre cœur et il sait toutes choses. Bien-aimés, si notre cœur ne nous condamne pas, nous avons de l’assurance envers Dieu ; et quoi que nous demandions, nous le recevons de lui, parce que nous gardons ses commandements et que nous pratiquons les choses qui sont agréables devant lui » (1 Jean 3. 20 à 22). Voilà l’heureux résultat d’une bonne conscience devant Dieu, et l’inverse est vrai, si la conscience et le cœur du croyant le condamnent. Si on veut jouir d’une bonne conscience vis-à-vis de Dieu et des hommes, on doit constamment se tenir pour mort au péché, s’abandonner à Dieu, marcher par l’Esprit, et pratiquer le jugement de soi.
4.10 Ne pas nourrir la vieille nature
Si notre vieil homme est crucifié avec Christ, et que notre vieille nature doit être gardée à la place de la mort, il s’ensuit que nous ne devons pas la nourrir, mais plutôt l’affamer. Romains 13. 14 nous dit : « Ne prenez pas soin de la chair pour [satisfaire à ses] convoitises ». Si nous tenons compte de l’appétit insatiable de la vieille nature, et que nous la nourrissons avec ce qu’elle aime, c’est prendre des dispositions pour que la chair accomplisse sa convoitise. Elle s’en trouve fortifiée, et devient forte, et va bientôt dominer sur nous.
Nous avons vu précédemment que nous avons besoin de nourrir la nouvelle nature pour qu’elle se fortifie et se développe. Ce faisant, nous affamerons la vieille nature, car ce qui nourrit la nouvelle nature, affame la vieille nature, car chacune veut des aliments différents. À titre d’illustration, nous pouvons imaginer un chien et un aigle enchaînés l’un à l’autre. Ce qui nourrit le chien affamera l’aigle, et le chien aurait la maîtrise ; mais si l’aigle est nourri, le chien sera affamé, et l’aigle deviendra fort et s’élèvera en l’air, emportant le chien avec lui. Il en est de même avec nous, selon que nous alimentons la vieille nature ou la nouvelle nature.
4.11 En résumé
Les sujets précédents relatifs à « la victoire sur la vieille nature » sont, croyons-nous, des éléments essentiels selon l’Écriture pour une vie chrétienne heureuse et victorieuse. La vraie vie chrétienne peut seulement être vécue en réalisant que le vieil homme a été crucifié avec Christ, et que la nature pécheresse a été condamnée par Dieu à la croix, et en se tenant pour mort au péché et en se livrant à Dieu et en marchant dans la puissance de l’Esprit Saint qui habite dans le croyant. Étant enseigné par l’Esprit, le croyant réalise sa nouvelle position d’agréable devant Dieu, marchant dans la vérité et pratiquant le jugement de soi et la confession à l’égard de tout manquement.
5 La Séparation d’avec le Monde
Le monde dont nous allons parler n’est pas notre monde matériel ou créé, mais l’ordre et le système du monde que Satan a construit sur cette terre matérielle.
Dans la langue grecque, dans laquelle le Nouveau Testament a été écrit, il y a trois mots différents utilisés qui sont tous traduits par «monde» dans la plupart des Bibles. Ce sont (1) « aion » qui signifie « âge (ère), temps, dispensation », (2) « kosmos», qui signifie « ordre, forme, mode, arrangement », (3) « oikoumene » qui signifie « la terre habitable, ou le pays ». La majorité des versets de notre Bible qui parlent du monde font référence à l’ordre et au système du monde que l’homme assujetti à Satan a construit sur la terre. Le chrétien est appelé à marcher dans la séparation d’avec ce système du monde.
5.1 Satan, son chef (ou : prince) et son dieu
En Jean 12. 31 et 14. 30, le Seigneur a parlé de Satan comme « le chef (ou : prince) de ce monde » et en Éphésiens 2. 2 il nous est dit que « vous avez marché autrefois, selon le train de ce monde, selon le chef (ou : prince) de l’autorité de l’air, de l’esprit qui opère maintenant dans les fils de la désobéissance ». Le train de ce monde et l’ordre du système mondial qui nous entourent sont selon Satan, qui est son gouverneur et le chef (ou : prince) des puissances du mal qui opèrent dans ceux qui ne sont pas sauvés.
2 Corinthiens 4. 4 parle de Satan comme « le dieu de ce siècle » ou « de cet ère », et Galates 1. 4 parle du « présent siècle (ou : ère) mauvais ». Parce que Satan est son chef et son dieu et a construit son grand système et arrangé son train, c’est un monde ou un siècle (ère) mauvais dans lequel nous vivons. Jean nous dit que « Le monde entier gît dans le méchant » (1 Jean 5. 9).
5.2 Le caractère du système du monde
En 1 Jean 2. 15 à 17, il nous est dit : « N’aimez pas le monde, ni les choses qui sont dans le monde : si quelqu’un aime le monde, l’amour du Père n’est pas en lui ; parce que tout ce qui est dans le monde, la convoitise de la chair, et la convoitise des yeux, et l’orgueil de la vie, n’est pas du Père, mais est du monde ; et le monde s’en va et sa convoitise, mais celui qui fait la volonté de Dieu demeure éternellement ».
Voilà clairement présenté le caractère de tout ce qui est dans le monde que Satan a construit. Tout en lui fait appel à l’une ou l’autre des trois convoitises de la nature mauvaise de l’homme déchu — la convoitise de la chair, la convoitise des yeux, et l’orgueil de la vie. Quand Satan tenta Ève et Christ, il a fait appel à ces trois convoitises dans ses tentations (voir Genèse 3. 6 ; Matthieu 4. 1 à 10). Ève a répondu et péché, mais Satan ne trouva en Christ aucune réponse à ses tentations, car il n’y avait pas de nature pécheresse en Lui. Les choses dans le système du monde ne sont pas de Dieu notre Père, et passeront. Elles font appel à notre nature mauvaise, que nous avons à tenir pour morte avec Christ ; par conséquent, le chrétien doit marcher dans la séparation du monde mauvais de Satan, et de toute sa séduction, s’il veut avoir une vie chrétienne heureuse et victorieuse.
Les choses du système de ce monde, dont Satan voudrait que nous soyons occupés, sont pour un temps, et elles passeront. « Le monde languit et se fane » (Ésaïe 24. 4). « Mais celui qui fait la volonté de Dieu demeure éternellement » (1 Jean 2. 17). La nouvelle nature, selon laquelle le chrétien a à marcher, n’aime pas le monde mauvais de Satan ; elle aime Dieu le Père, et cherche à Lui plaire. Et puisque le monde n’est pas du Père, mais est selon Satan, le vrai chrétien ne désire pas marcher selon les choses de ce monde mauvais, et ne peut pas être heureux dans quelque communion que ce soit avec lui. C’est pourquoi l’apôtre dit : «Si quelqu’un aime le monde, l’amour du Père n’est pas en lui ». Un vrai chrétien n’est pas caractérisé par l’amour pour le monde.
5.3 Le monde a crucifié Christ
Quand le Seigneur Jésus est venu dans le monde qu’Il avait créé, le monde ne l’a pas connu (Jean 1. 10). Plus tard, Juifs et Gentils, religieux et irréligieux, s’unirent pour Le rejeter et Le crucifier. L’écriteau mis sur la croix était écrit en hébreu, en grec et en latin, les langues du monde religieux, du monde instruit et du monde politique de ce temps-là. Ainsi, l’ensemble du système du monde s’est uni pour rejeter son Créateur et Le crucifier.
En parlant de la sagesse de Dieu en 1 Corinthiens 2. 7 et 8, l’apôtre dit : « qu’aucun des chefs de ce siècle n’a connue, (car s’ils l’eussent connue, ils n’eussent pas crucifié le Seigneur de gloire) ». Ainsi il est parlé des chefs de ce monde comme ignorant Christ, Lui la sagesse de Dieu, et comme étant ceux qui L’ont crucifié.
En Jean 15. 18 à 25, le Seigneur parle du monde comme Le haïssant Lui, Son Père et les Siens sans cause. Cette attitude du monde envers Christ et envers Dieu n’a pas changé. Il ne s’est jamais repenti du terrible crime de crucifier Christ, et c’est pourquoi ce système du monde est entaché du sang du Fils bien-aimé de Dieu, et le chrétien qui aime le Seigneur doit marcher dans la séparation du monde, s’il veut être fidèle à son Sauveur rejeté.
5.4 La croix nous sépare du monde
Puisque le monde a donné à Christ la croix du rejet et de la crucifixion, comment le chrétien pourrait-il aimer ou s’unir au système mauvais du monde qui a Satan pour dieu, et qui hait Christ, Son Père et Son peuple ? L’amitié avec un tel monde est inimitié contre Dieu comme Jacques 4. 4 nous le dit : « Quiconque donc voudra être ami du monde, se constitue ennemi de Dieu ». L’apôtre Paul a dit que, par la croix de notre Seigneur Jésus-Christ, le monde lui est crucifié et lui au monde (Galates 6. 14). La croix de Christ doit rester comme une barrière infranchissable et inamovible entre le monde et le chrétien — comme ce qui le sépare à jamais de lui.
5.5 Les chrétiens ne sont pas du monde
En Jean 15. 19, le Seigneur nous dit : « Parce que vous n’êtes pas du monde, mais que moi je vous ai choisis du monde, à cause de cela le monde vous hait ». Le Seigneur a choisi et pris les croyants hors du système du monde, et en sauvant leur âme, Il « les a délivré du pouvoir des ténèbres », du royaume de Satan de ce monde mauvais, et les « a transportés dans le royaume du Fils de son amour » (Colossiens 1. 13). Notre citoyenneté et nos associations de vie sont dans le ciel (Philippiens 3. 20). Le chrétien appartient ainsi à un monde et un royaume différents, dont Christ est le centre et la circonférence ; il ne fait donc pas partie du système de ce présent siècle mauvais.
Le chrétien est dans le monde, mais n’est pas du monde. Il est comme un navire dans l’eau. Le navire est fait pour l’eau, et pour être utile dans l’eau, mais si l’eau pénètre dans le navire, il coulera vite. Il en est ainsi du chrétien ; il doit être utile au Seigneur et aux âmes dans le monde, mais le monde dans lequel il est ne doit pas entrer dans son cœur pour en faire partie. S’il le fait, il fera naufrage quant à la foi (1 Timothée 1. 19).
C’est ainsi que le Seigneur a dit dans Sa prière de Jean 17 : « Je ne fais pas la demande que tu les ôtes du monde, mais que tu les gardes du mal. Ils ne sont pas du monde, comme moi je ne suis pas du monde » (Jean 17. 15 et 16). Le désir du Seigneur pour les Siens est qu’ils soient gardés du mal du système du monde, afin d’être véritablement et pratiquement « pas du monde ». Puissions-nous donc, cher lecteur chrétien, nous conserver « purs du monde » (Jacques 1. 27) en réponse à la volonté et à la prière de notre Seigneur.
5.6 Un peuple séparé
Le Seigneur désire que Son peuple soit séparé pour Lui, et marche à part de ce monde mauvais qui L’a crucifié et L’a haï, Lui et Son Père. C’est la voie que la nouvelle nature du croyant voudrait suivre et la voie où l’Esprit qui habite en nous voudrait nous conduire. C’est un élément essentiel de la vie chrétienne, et aucun enfant de Dieu ne peut prospérer dans son âme ni réellement jouir de Christ et de son héritage céleste, s’il ne marche pas dans la séparation pratique de l’esprit et du train de ce monde mauvais.
Dans tous les temps, le peuple de Dieu tout au long de la Bible a été appelé à être un peuple séparé pour le Seigneur : « Vous me serez saints, car je suis saint, moi, l’Éternel ; et je vous ai séparés des peuples, pour être à moi » (Lévitique 20. 26). Il y a d’autres exemples de l’appel de Dieu à Son peuple d’autrefois et à nous aujourd’hui, à marcher dans la séparation du monde et de ceux qui ne sont pas les Siens : Exode 33. 16 ; Lévitique 20. 24 ; Esdras 10. 11 ; Néhémie 9. 2.
5.7 Pas de joug mal assorti
Si l’on veut marcher dans la séparation du monde, on ne peut pas être sous un joug mal assorti avec ceux qui sont incroyants et font donc partie du système de Satan. 2 Corinthiens 6. 14 nous donne des instructions précises à cet égard : « Ne vous mettez pas sous un joug mal assorti avec les incrédules ; car quelle participation y a-t-il entre la justice et l’iniquité ? ou quelle communion entre la lumière et les ténèbres ? » Lorsque deux sont attelés ensemble sous le joug, ils doivent tirer et travailler ensemble comme ne faisant qu’un. Mais comment un chrétien peut-il marcher avec un incrédule ? Ils sont aussi différents que la lumière et les ténèbres. Être attelés ensemble ainsi, c’est un joug mal assorti et malheureux. C’est pourquoi Par conséquent, tout joug d’affaires, religieux ou de mariage de chrétiens avec des incroyants est un joug mal assorti avec le monde, et doit être fui, comme pour la vie et le témoignage chrétiens. Beaucoup de croyants n’ont pas tenu compte de cette instruction, et ont découvert à leur grande douleur combien ces jougs mal assortis les ont faits souffrir et les ont entravés dans leur vie chrétienne.
5.8 Veiller à vos fréquentations
Ce qui conduit à des jougs mal assortis avec le monde et les incrédules est en premier lieu les fréquentations avec le monde et les non-croyants. Par conséquent, il est très important que les chrétiens soient très soigneux à l’égard de ceux qu’ils fréquentent. Le psalmiste dit : « Je suis le compagnon de tous ceux qui te craignent, et de ceux qui gardent tes préceptes » (Psaume 119. 63). Faites du Seigneur Jésus votre compagnon principal, et prenez pour amis et compagnons tous ceux qui L’aiment et Le craignent et gardent Sa parole. Nous sommes très affectés par ceux que nous fréquentons : « Ne soyez pas séduits : les mauvaises compagnies corrompent les bonnes mœurs » (1 Corinthiens 15. 33). « Qui marche avec les sages devient sage, mais le compagnon des sots s’en trouvera mal » (Proverbes 13. 20). Si un croyant a pour compagnon ceux qui sont du monde et qui aiment sa mauvaise voie, il aura bientôt un esprit mondain et se mêlera au système du monde lui-même.
Nous espérons que le lecteur aura vu que la séparation de ce présent système mauvais du monde est un élément essentiel de la vie chrétienne et que l’on ne peut pas jouir de la vie en abondance en Christ, si l’on pratique l’amitié avec le monde. La séparation d’avec le monde doit être le résultat naturel de la communion avec Christ et de la marche par l’Esprit. La consécration au Sauveur et la jouissance de Lui-même sont la source et la puissance pour être séparés du monde.
6 Rendre Culte, l’Adoration en Esprit et en Vérité
En Philippiens 3. 3, l’apôtre Paul nous donne trois caractéristiques du christianisme : « Nous sommes la circoncision, nous qui rendons culte par l’Esprit de Dieu, et qui nous glorifions dans le Christ Jésus, et qui n’avons pas confiance en la chair ». Ainsi rendre culte à Dieu par l’Esprit et nous glorifier (ou : ‘nous réjouir’ selon le texte anglais) en Jésus Christ sont une vraie caractéristique et un élément essentiel de la vie chrétienne. Cette vie vient de Dieu et se réjouit, ou se glorifie, en Lui comme la source de toute bénédiction. Dans l’esquisse de la position et des bénédictions du chrétien en Romains 5. 1 à 11, ce qui est donné comme le sommet de l’échelle, c’est : « Nous nous glorifions (ou : ‘nous nous réjouissons’, selon le texte anglais) en Dieu par notre seigneur Jésus Christ, par lequel nous avons maintenant reçu la réconciliation ». Cette joie s’exprime naturellement dans l’adoration et la louange envers Celui qui est reconnu comme le Donateur et la Source de toute joie et de toutes bénédictions.
6.1 Qu’est-ce que rendre culte, et adorer ?
Rendre culte est la réponse reconnaissante et joyeuse et le débordement du cœur vers Dieu, quand il est rempli du sentiment profond des bénédictions qu’Il a données. Rendre culte, c’est Lui donner l’honneur, l’adoration, la louange et l’action de grâces qui Lui sont dus en raison de ce qu’Il est en Lui-même, et de ce qu’Il a fait, et fait encore pour nous. Les louanges, les actions de grâces et l’évocation des attributs de Dieu et de Ses actes dans une attitude d’adoration, voilà ce qui constitue le fait de rendre culte.
Le sens du mot grec pour « rendre culte » (proskineo), qui est le plus utilisé dans le Nouveau Testament, est : « révérer ou rendre hommage en se prosternant — en s’inclinant dans l’adoration ».
En Jean 4. 24, il nous est dit que « Dieu est esprit, et il faut que ceux qui l’adorent, l’adorent en esprit et en vérité ». Du fait que Dieu est esprit, le culte spirituel est tout ce qu’Il accepte. Il doit être adoré « en esprit et en vérité ». Le culte spirituel est en contraste avec les formes, rites et cérémonies religieuses dont l’homme non régénéré est capable. Celles-ci ne sont pas le culte spirituel ou adoration que Dieu cherche. Le véritable culte ou adoration chrétienne est l’expression de la nouvelle vie divine dans l’énergie et la puissance du Saint Esprit, qui se manifeste dans des expressions de louange, d’adoration et d’actions de grâces. Cela met de côté toutes les formules humaines, les cérémonies et rituels imposants produits par la volonté humaine et par l’énergie de l’homme religieux, mais non régénéré.
6.2 Le Père cherche des adorateurs
« Les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité ; car aussi le Père en cherche de tels qui l’adorent » (Jean 4. 23). Dieu est connu comme Père par Ses enfants, et adoré comme tel en esprit et en vérité. Il s’est fait connaître Lui-même comme un Père cherchant à adopter des enfants pour L’adorer. Dieu, dans Son amour rédempteur, est allé à la recherche d’adorateurs, sous le doux nom de « Père », les cherchant et les plaçant dans une position de proximité et de liberté devant Lui comme les enfants de Son amour. C’est la place bénie dans laquelle le chrétien est introduit, et maintenant notre Père qui aime cherche l’adoration de Ses enfants rachetés par le sang de Christ. Donnons-Lui, alors, librement chaque jour la louange, l’action de grâces et l’adoration qui Lui sont dues, et qu’Il recherche de la part de Ses enfants.
6.3 Cultiver l’esprit de louange
Le psalmiste nous dit : « Il est bon de célébrer l’Éternel, et de chanter des cantiques à [la gloire de] ton nom, ô Très-haut ! D’annoncer le matin ta bonté, et ta fidélité dans les nuits » (Psaume 92. 1 et 2). L’apôtre, écrivant aux croyants hébreux, dit : « Offrons donc, par lui, sans cesse à Dieu un sacrifice de louanges, c’est-à-dire le fruit des lèvres qui confessent son nom… car Dieu prend plaisir à de tels sacrifices » (Hébreux 13. 15 et 16). De même l’apôtre Pierre écrit : « vous-mêmes aussi, comme des pierres vivantes, êtes édifiés une maison spirituelle, une sainte sacrificature, pour offrir des sacrifices spirituels, agréables à Dieu par Jésus Christ » (1 Pierre 2. 5).
Ces passages, et bien d’autres, nous parlent de l’esprit de louange et d’adoration qui doivent caractériser le chrétien chaque jour. Cultivons donc cet esprit de louange et d’adoration qui est l’épanchement naturel de la nature divine et une caractéristique essentielle de la vie chrétienne.
6.4 Où sont les neuf ?
Le Seigneur posa cette question à l’un des dix lépreux qui revint vers Lui et tomba à Ses pieds pour Lui rendre grâces, quand Il eut découvert qu’il avait été purifié de sa lèpre. « Les dix n’ont-ils pas été rendus nets ? Et les neuf, où sont-ils ? Il ne s’en est point trouvé qui soient revenus pour donner gloire à Dieu, si ce n’est cet étranger » (Luc 17. 17 et 18). Cela montre combien le Seigneur appréciait le culte du lépreux purifié, et combien Il ressentait vivement l’ingratitude des neuf autres. Puissions-nous ne pas être comme les neuf, mais comme celui qui a rendu culte à son Sauveur.
6.5 « Faites ceci en mémoire de moi »
À la louange et à l’adoration que le Seigneur recherche et qui Lui sont dues, se rattache la demande spéciale du Seigneur que nous nous souvenions de Lui dans Sa mort pour nous, en mangeant le pain et en buvant à la coupe de la cène du Seigneur. « Et ayant pris un pain, [et] ayant rendu grâces, il le rompit, et le leur donna, en disant : Ceci est mon corps, qui est donné pour vous ; faites ceci en mémoire de moi ; — de même la coupe aussi, après le souper, en disant : Cette coupe est la nouvelle alliance en mon sang, qui est versé pour vous » (Luc 22. 19 et 20). « Car toutes les fois que vous mangez ce pain et que vous buvez la coupe, vous annoncez la mort du Seigneur jusqu’à ce qu’il vienne » (1 Corinthiens 11. 26).
C’est donc le désir du Seigneur que nous prenions part régulièrement à la cène du Seigneur en souvenir de Lui et de Sa mort expiatoire pour nous, et qu’à cette occasion nous Lui rendions louange et adoration en tant que notre Sauveur, Rédempteur et Seigneur. C’est un élément essentiel de la vie chrétienne, que le croyant ne peut pas négliger s’il désire plaire à son Sauveur et prospérer dans son âme. Obéissez-vous au Seigneur et répondez-vous à cette demande spéciale de se souvenir de Lui comme Il l’a demandé ?
7 Porter du Fruit
En Jean 15, le Seigneur parla à Ses disciples du fait de porter du fruit pour la gloire de Dieu. Il leur dit qu’Il était le vrai cep de vigne, Son Père le cultivateur, et qu’eux étaient les sarments. Il dit également : «Celui qui demeure en moi, et moi en lui, celui-là porte beaucoup de fruit… En ceci mon Père est glorifié, que vous portiez beaucoup de fruit ; et vous serez mes disciples » (Jean 15. 5, 8). Puis il leur dit : « Ce n’est pas vous qui m’avez choisi ; mais c’est moi qui vous ai choisis et qui vous ai établis, afin que vous alliez, et que vous portiez du fruit, et que votre fruit demeure » (Jean 15. 16).
De ces paroles de notre Seigneur, nous apprenons que le but de notre appel et de notre salut est que nous portions du fruit à la gloire du Père. Pour cela, nous avons été choisis et établis. Notre Père recherche du fruit pour Son plaisir et Sa satisfaction dans Ses enfants, et « tout sarment qui porte du fruit, il le nettoie, afin qu’il porte plus de fruit » (Jean 15. 2). Nous pouvons être ainsi sûrs que porter du fruit pour Dieu est un élément essentiel de la vie chrétienne. Le Seigneur nous a sauvés dans ce but précis, et tout chrétien doit être exercé sur ce sujet important et pratique de porter du fruit.
7.1 Qu’est-ce que porter du fruit ?
Porter du fruit est une manifestation de la vie et des caractéristiques de cette vie. Une graine de semence plantée contient la vie et les caractéristiques certaines de celle-ci. Elle devient une plante qui produit du fruit de même nature et de mêmes caractères que la vie qui était dans la graine de semence plantée. Le pépin (semence) d’un oranger, s’il est planté, produira un autre oranger avec son fruit caractéristique. Le pépin (semence) d’un citronnier qui est planté produira un autre citronnier avec des citrons comme fruits.
De même dans la vie chrétienne, porter du fruit est une reproduction de la vie et des caractéristiques de Christ dans le croyant. Porter du fruit est davantage ce qu’on est que ce qu’on fait ; c’est être quelque chose pour Dieu plutôt que faire quelque chose pour Lui. Porter du fruit pour Dieu a à faire avec le caractère et la ressemblance à Christ plutôt qu’avec le service.
Christ le vrai cep dans lequel le croyant doit demeurer, voudrait se reproduire chez ceux qui demeurent ainsi en communion avec Lui. Le Père, le divin cultivateur, cherche à ce que la vie de Christ et Ses caractéristiques soient reproduites et manifestées dans Ses enfants. Voilà le fruit qu’Il recherche pour Sa satisfaction et Son délice. Il nous a prédestinés « à être conformes à l’image de son Fils » (Romains 8. 29), et désire « que Christ soit formé en nous » (Galates 4. 19). Ainsi l’apôtre Paul réalisait que le dessein de Dieu dans toutes les difficultés que nous sommes appelés à traverser, est « que la vie aussi de Jésus soit manifestée dans notre corps » (2 Corinthiens 4. 10). Quand Christ est vu dans notre vie, c’est du fruit à Sa gloire et à celle du Père.
En Galates 5. 22 et 23, il nous est dit que « le fruit de l’Esprit est l’amour, la joie, la paix, la longanimité, la bienveillance, la bonté, la fidélité, la douceur, la tempérance ». Toutes ces vertus étaient parfaitement illustrées dans la vie de Christ comme fruit à la gloire et pour le délice du Père. L’Esprit de Dieu qui habite dans le croyant voudrait aussi produire cette belle grappe du fruit dans la vie de chaque croyant qui demeure en Christ le vrai cep. Il n’est pas parlé de ces vertus de ressemblance à Christ comme de plusieurs fruits, mais comme du « fruit de l’Esprit ». Elles sont, pour ainsi dire, toutes en un bouquet comme une grappe de raisin — un fruit aux neuf saveurs différentes. C’est un développement harmonieux complet, par l’Esprit, du caractère chrétien, dans lequel chaque partie est en relation évidente avec le reste. L’amour est mentionné en premier et brille dans toutes ces vertus et les relie ensemble, pour ainsi dire.
Les trois premiers éléments du fruit de l’Esprit (l’amour, la joie, la paix) sont dirigés vers Dieu et sont pour Sa contemplation. Ils peuvent être appelés le fruit interne. Les trois éléments suivants (la longanimité, la bienveillance, la bonté) ont un caractère relatif, le résultat de ce que les trois premiers remplissent le cœur. Ils se manifestent envers les frères, le monde, et même les ennemis du croyant. Tous peuvent les voir et les apprécier. Les trois derniers éléments (la fidélité, la douceur, la tempérance ou maîtrise de soi) sont personnels et nécessaires au soutien de l’âme dans sa traversée du monde avec ses tribulations et ses épreuves.
7.2 Conditions requises pour porter du fruit
En Jean 15, où il est particulièrement parlé de porter du fruit, le Seigneur donne les conditions nécessaires pour ce faire. Aux versets 4 et 5, nous lisons : « Demeurez en moi, et moi en vous. Comme le sarment ne peut pas porter de fruit de lui-même, à moins qu’il ne demeure dans le cep, de même vous non plus [vous ne le pouvez pas], à moins que vous ne demeuriez en moi. Moi, je suis le cep, vous, les sarments. Celui qui demeure en moi, et moi en lui, celui-là porte beaucoup de fruit ; car, séparés de moi, vous ne pouvez rien faire ».
Ici nous apprenons que le fait de demeurer en Christ et Lui en nous, est la condition première pour porter du fruit. Tout vrai croyant est uni à Christ, et est en Lui quant à sa position de sarment par rapport au cep. Et la vie même qui coule à travers le cep, Christ, coule à travers le sarment, le croyant. Ainsi la puissance de produire du fruit pour Dieu est en Christ, le cep, et en nous aussi en tant que sarments en Lui. Mais nous sommes responsables de demeurer en Christ pratiquement, et c’est ce qui est souligné en Jean 15 comme nécessaire pour porter du fruit.
Nous ne pouvons pas porter du fruit pour Dieu de nous-mêmes ; ce n’est pas par nos efforts que le fruit pour Lui est produit. C’est simplement en demeurant en Christ en communion pratique et vivante avec Lui, le cep qui donne la vie, que le fruit à Sa gloire est produits chez le chrétien. Si une âme demeure en Christ, Christ demeure dans cette âme et ce qui est en Lui, lui est communiqué exactement comme la sève du cep dans les sarments. En demeurant en Christ, nous tirons notre force continuellement de Lui, et le fait de porter du fruit en découle comme résultat du fait de demeurer en Lui.
Dans le monde naturel, le fait de porter du fruit n’implique aucune activité, sinon de rester tranquille et d’absorber la pluie et les rayons du soleil et la sève du cep qui donne la vie. Ainsi dans le domaine spirituel, le fruit pour Dieu est produit par la communion et le repos tranquilles en Christ, en gardant le contact pratique et constant avec Lui dans le sentiment de nos besoins et de notre incapacité à faire quoi que ce soit sans Lui. C’est en étant occupé de Christ que le fruit est porté pour Lui, plutôt que par des efforts de notre part pour produire du fruit qui Lui soit agréable.
Un esprit de complète dépendance de Christ est nécessaire pour demeurer en Lui et porter du fruit. Le Seigneur nous rappelle : « Séparés de moi, vous ne pouvez rien faire » (Jean 15. 5). C’est seulement en réalisant notre néant et en faisant de Christ notre seule ressource et en nous appuyant sur Lui dans une dépendance constante que nous demeurerons en Lui et porterons du fruit.
Un autre point est mentionné au v. 7. « Si vous demeurez en moi, et que mes paroles demeurent en vous, vous demanderez ce que vous voudrez, et il vous sera fait » (Jean 15. 7). Il est nécessaire que les paroles de Christ demeurent en nous et contrôlent nos pensées et nos désirs, si nous voulons avoir confiance pour demander ce que nous voulons et recevoir la puissance pour porter du fruit. Lorsque nous demeurons vraiment en Lui et que Ses paroles demeurent en nous, notre esprit, notre volonté et nos pensées sont formés par les paroles de Christ, et nous recevons les directions et avons la confiance pour demander au Père dans la prière. Ainsi, nous obtenons la puissance pour demeurer et porter du fruit par Sa Parole demeurant en nous.
Au v. 3 (Jean 15) le Seigneur dit : « Vous, vous êtes déjà nets, à cause de la parole que je vous ai dite ». La Parole de Dieu a une puissance purifiante sur nos âmes, et le chrétien doit avoir recours chaque jour à elle s’il veut demeurer en Christ et porter du fruit. Pour demeurer en communion avec le Seigneur, il faut l’action purificatrice constante de la Parole de Dieu dans nos cœurs qui sont si facilement souillés par l’activité de la mauvaise nature en nous et par le mal autour de nous. Nous ne pouvons pas demeurer en Christ si le péché est admis dans nos cœurs. C’est pourquoi nous avons toujours besoin de la puissance sanctifiante et purifiante de la Parole de Dieu sur nos âmes pour nous préserver de pécher et de nous souiller. « J’ai caché ta Parole dans mon cœur, afin que je ne pèche pas contre toi » (Psaume 119. 11).
Puis un autre point suit au v. 10 (Jean 15) : « Si vous gardez mes commandements, vous demeurerez dans mon amour ; comme moi j’ai gardé les commandements de mon Père, et je demeure dans son amour ». Ici, nous avons l’obéissance aux commandements du Seigneur comme une condition nécessaire pour demeurer dans Son amour. Nous ne devons pas seulement avoir Sa Parole demeurant en nous, mais nous avons à marcher dans l’obéissance à cette Parole comme Christ obéissait aux commandements de Son Père et a joui du fruit de demeurer dans Son amour. Ainsi, un esprit de simple obéissance à la volonté de Dieu telle que révélée dans Sa parole est nécessaire pour demeurer en Christ et porter du fruit.
Vient ensuite le résultat béni d’avoir la joie de Christ, joie restant ou demeurant en nous, et notre joie étant accomplie selon le verset 11. Le Seigneur avait une joie parfaite dans le Père. Sa joie était de porter du fruit à la gloire du Père, et Il nous montre ici comment, dans le fait de porter du fruit, nous pouvons avoir la joie et la bénédiction ici-bas.
En résumé, nous apprenons ainsi que les conditions divines requises pour porter du fruit sont a) de demeurer en Christ, dans une dépendance complète de Lui, Sa parole étant en nous comme une puissance purifiante et formative qui engendre la confiance pour demander dans la prière, et b) de marcher dans l’obéissance à Ses commandements. Tout ceci revient à demeurer dans Son amour et à avoir Sa joie demeurant en nous.
7.3 Les soins du cultivateur
Un autre point important dans le sujet de porter du fruit, ce sont les soins du divin cultivateur envers les sarments, et Son travail pour les nettoyer afin qu’ils portent davantage de fruit à Sa gloire. Le Seigneur dit : « Mon Père est le cultivateur. Tout sarment en moi qui ne porte pas de fruit, il l’ôte ; et tout sarment qui porte du fruit, il le nettoie, afin qu’il porte plus de fruit » (Jean 15. 1 et 2).
C’est le Père qui est le Cultivateur et comme tel Il surveille les sarments avec un amour tendre et des soins attentifs. Il combine une sagesse et un amour parfaits dans Son traitement des sarments, et sait comment faire pour les amener à porter plus de fruit. Il enlève le professant stérile, et celui qui porte du fruit, Il le purifie et le nettoie pour qu’il porte plus de fruit. Il enlève de nos vies tout ce qui nous empêche d’être comme Christ, et de porter du fruit pour Son délice. Il peut utiliser le couteau pour couper ce qui est superflu dans nos vies, de sorte que plus de fruit et du fruit meilleur soit produit en nous. Il nous châtie et peut nous faire passer à travers les feux de l’affliction pour ôter de nous les impuretés et pour que «nous participions à sa sainteté » (Hébreux 12. 10). Le processus peut être douloureux et pénible, « mais plus tard, elle [la discipline] rend le fruit paisible de la justice à ceux qui sont exercés par elle » (Hébreux 12. 11).
Alors, quand les épreuves viennent, peut-être la maladie et la souffrance, ou le stress des circonstances, ou le deuil, nous pouvons être sûrs que ce sont les soins d’amour du Père pour nous en tant que sarments, et que c’est Son processus purificateur pour nous faire porter plus de fruit pour Lui. Parfois, Il doit dire comme dans le Cantique des cantiques : « Réveille-toi, nord, et viens, midi ; souffle dans mon jardin, pour que ses aromates s’exhalent ! » Les vents du nord froids de l’adversité et les vents du sud de la grâce et de l’amour sont combinés pour souffler sur la vigne du Père afin que le parfum du fruit doux à Son goût puisse se répandre. Puis suivent les mots agréables : « Que mon bien-aimé vienne dans son jardin, et qu’il mange ses fruits exquis », et « à nos portes il y a tous les fruits exquis, nouveaux et anciens : mon bien-aimé, je les ai gardés pour toi ! » (Cantique des Cantiques 4. 16 a,b, 7. 13).
Puissions-nous, par grâce, être capables de dire ces paroles bénies à notre bien-aimé Sauveur et à notre Père d’amour qui recherchent du fruit, plus de fruit et beaucoup de fruit de nos vies. Puissions-nous penser davantage à cet élément essentiel de la vie chrétienne : porter du fruit, et connaître davantage ce que c’est que demeurer en Christ comme la seule façon par laquelle du fruit peut être produit dans nos vies à la gloire du Père
8 Servir le Seigneur
Quand le Seigneur appela Simon et André, Il dit : « Venez après moi, et je vous ferai devenir pêcheurs d’hommes » (Marc 1. 17). Nous voyons ainsi que le Seigneur les a appelés à devenir des ouvriers pour Lui, et à pêcher les âmes des hommes. Servir le Seigneur, être Ses « pêcheurs », allait devenir leur travail désormais.
Juste avant d’aller à la croix, le Seigneur a dit à Ses disciples : Le Fils de l’homme est « comme un homme allant hors du pays, laissant sa maison, et donnant de l’autorité à ses esclaves, et à chacun son ouvrage… ; et il commanda au portier de veiller » (Marc 13. 34). Par cela, le Seigneur voulait dire qu’Il retournait au ciel, et laissait Ses intérêts ici-bas aux mains des Siens, dont Il attend qu’ils soient Ses serviteurs et que chacun fasse son propre travail particulier pour son Maître en veillant dans l’attente de Son retour.
Après Sa résurrection d’entre les morts, Christ dit à Ses disciples : « Comme le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie » (Jean 20. 21), et « Allez dans tout le monde, et prêchez l’évangile à toute la création » (Marc 16. 15). Il était ici-bas dans le monde comme le Serviteur actif de Dieu, allant de lieu en lieu depuis tôt le matin jusqu’à la nuit, exerçant Son ministère en faveur de ceux qui étaient dans le besoin. Le Père L’avait envoyé non pas « pour être servi, mais pour servir et pour donner sa vie en rançon pour plusieurs » (Marc 10. 45). Et comme le Père L’avait envoyé dans le monde, de même maintenant Il envoyait les Siens dans le monde pour Le servir Lui et servir l’humanité nécessiteuse.
De ces Écritures, nous pouvons à juste titre déduire que servir le Seigneur est un élément essentiel de la vie chrétienne auquel tout croyant est appelé en quelque mesure. Vivre pour le Seigneur et Le servir doivent être l’affaire principale du chrétien. Nous ne sommes pas sauvés simplement pour aller au ciel et être en paix ici-bas. Le Seigneur nous a sauvés et nous a laissés ici-bas pour travailler pour Lui et être Ses témoins, Ses lumières et Ses représentants sur cette scène où Il a été rejeté, et crucifié.
Notre Sauveur voudrait nous avoir pour être comme Ses mains, Ses pieds, Son cœur et Sa bouche dans ce monde. Il désire que nous portions Ses messages et fassions Ses commissions pour Lui, que nous allions de lieu en lieu en faisant le bien comme Il le faisait quand Il était ici-bas. Il voudrait que Son amour s’épanche par nos cœurs vers la pauvre humanité souffrante, et Il voudrait parler aux hommes et aux femmes et aux enfants par nos vies et par nos bouches. Quel privilège ! Les archanges n’ont pas reçu un service pareil à celui qui nous a été confié dans Sa grâce merveilleuse. Puissions-nous apprécier un tel privilège et une telle opportunité, et être trouvés en train de servir le Seigneur qui nous a rachetés par Son propre sang précieux. Puissions-nous réaliser qu’ainsi nous ne nous appartenons pas, mais que nous sommes appelés à glorifier Dieu dans nos corps (1 Corinthiens 6. 20).
Au sujet des nouveaux convertis de Thessalonique, il est écrit qu’ils s’étaient « tournés des idoles vers Dieu, pour servir le Dieu vivant et vrai, et pour attendre des cieux son Fils » (1 Thessaloniciens 1. 9 et 10). L’une des trois grandes choses qui les caractérisaient était leur « travail d’amour » pour le Seigneur, servant le Dieu vivant et vrai vers qui ils s’étaient tournés après s’être détournés de leurs idoles. Que cela nous caractérise également nous qui, aujourd’hui, nous sommes « tournés des idoles vers Dieu ». Puisse cela, notamment, être vrai de tout lecteur de ces lignes.
8.1 Que ferai-je ?
Parfois les croyants posent la question : « Que puis-je faire pour le Seigneur ? », et ils rajoutent qu’ils n’ont guère de talent, de temps et d’argent pour Le servir. En cherchant à être de quelque secours sur ce point, nous voudrions dire d’abord qu’il est bon d’être exercé de la sorte, et de demander au Seigneur quel service on peut faire pour Lui. Lorsque Saul de Tarse fut subitement arrêté par Christ sur le chemin de Damas, et mis en face de Jésus qu’il était en train de persécuter, il dit tout de suite : « Que dois-je faire, Seigneur? » (Actes 22. 10). C’est une bonne question que tout croyant a à poser au Seigneur pour lui-même. Le Seigneur répondit directement à la question de Saul avec des directives explicites qui conduisirent à l’amener à la pleine délivrance et au plein salut en Christ et à la connaissance de son service particulier pour son Seigneur qu’il venait de trouver. Nous lisons alors que «aussitôt il prêcha dans les synagogues [disant] que Lui [Jésus] est le Fils de Dieu » (Actes 9. 20). De suite, il s’occupa pour son Seigneur et témoigna pour Lui.
Quant à ce que l’on peut faire pour le Seigneur, il est utile de lire Colossiens 3. 23 et 24, qui a probablement été écrit pour ceux qui étaient des serviteurs de rang inférieur, peut-être même des esclaves : « Quoi que vous fassiez, faites-[le] de cœur, comme pour le Seigneur … vous servez le Seigneur Christ ». Ainsi nous apprenons que nous pouvons faire notre banal travail quotidien comme pour le Seigneur, et Le servir en cela. Donc quoi que nous fassions, nous avons à le faire de bon cœur comme pour le Seigneur, et à Le glorifier en le faisant. « Tout ce que ta main trouve à faire, fais-le selon ton pouvoir » (Ecclésiaste 9. 10a), est une autre parole utile pour nous guider quant au service pour le Seigneur. De Marie, le Seigneur a dit : « Ce qui était en son pouvoir, elle l’a fait » (Marc 14. 8). C’est tout ce qu’Il attend de chacun de nous. Si nous avons un cœur désireux de servir le Seigneur et désireux de faire tout ce qu’Il nous donne à faire, même si c’est petit et banal, nous trouverons bientôt ce que nous pouvons faire dans le service pour Lui et pour les âmes précieuses.
Quand Moïse invoquait des prétextes pour ne pas faire ce que l’Éternel lui disait de faire, l’Éternel lui dit : « Qu’as-tu dans ta main ? » (Exode 4. 2). C’était une verge qu’il avait dans la main, et Dieu s’en servit avec une grande puissance. De même le Seigneur voudrait utiliser ce que nous avons, si peu que ce soit. Mais nous avons à le Lui remettre, et Il le bénira et nous en donnera davantage si nous l’utilisons pour Lui.
Il y a quelque chose à faire pour tout croyant comme pour son Seigneur, quelque chose pour quoi il ou elle est spécialement qualifié(e) comme un membre spécial du corps de Christ. Soyez en communion avec Lui et Il vous montrera ce que vous pouvez faire. Il vous fortifiera alors pour cela, et vous utilisera en bénédiction pour les âmes précieuses et pour Sa gloire.
La chose importante dans le service pour le Seigneur n’est pas ce que nous faisons, mais que nous fassions ce qu’Il nous donne à faire, et que nous le fassions pour Son œil et non pour l’homme ni pour notre propre gloire. Le poème suivant le fait bien ressortir :
Père, où vais-je travailler aujourd’hui ?
Mon amour coulait chaud et librement.
Alors Il me désigna une petite place,
Et dit : « Occupe-t’en pour moi ».
Je répondis rapidement : « Oh, non, pas cela.
Pourquoi personne ne verrait jamais
Si mon travail est bien fait.
Non, pas cette petite place pour moi ».
La parole qu’Il me dit n’était pas sévère,
Il me répondit tendrement :
« Ah, mon petit, sonde ton cœur.
Travailles-tu pour eux ou pour moi ? »
8.2 Récompenses
Pour notre encouragement dans les épreuves et les peines liées au service pour le Seigneur, Il promet en grâce de nous récompenser pour tout ce que nous faisons pour Lui. Il promet de récompenser même une coupe d’eau froide donnée en Son nom (Marc 9. 41), et différentes couronnes seront accordées à ceux qui Le servent ici-bas (voir 1 Thessaloniciens 2. 19 ; 2 Timothée 4. 7 et 8 ; 1 Pierre 5. 4 ; Apocalypse 2. 10). Une des dernières promesses du Seigneur est : « Voici, je viens bientôt, et ma récompense est avec moi, pour rendre à chacun selon que sera son œuvre » (Apocalypse 22. 12). Il s’associera aussi à Lui le fidèle serviteur dans Son règne sur Son royaume. C’est ce que nous apprenons de Matthieu 25. 21 : « Son maître lui dit : Bien, bon et fidèle esclave ; tu as été fidèle en peu de chose, je t’établirai sur beaucoup : entre dans la joie de ton maître ». Quel précieux encouragement ! Que dans le peu de temps qui reste avant Sa venue, cela puisse nous pousser à un service plus fidèle et plus diligent pour notre Seigneur et Sauveur qui en est digne, manifestant ainsi dans nos vies cet élément essentiel de la vie chrétienne.
9 Attendant la Bienheureuse Espérance
La bienheureuse espérance du chrétien est exprimée dans de nombreux passages du Nouveau Testament. En Tite 2. 13, il nous est dit : « attendant la bienheureuse espérance et l’apparition de la gloire de notre grand Dieu et Sauveur Jésus Christ, qui s’est donné lui-même pour nous » (Tite 2. 13 et 14a). Le Seigneur Jésus Christ Lui-même est l’espérance du croyant selon 1 Timothée 1. 1 : « Le Christ Jésus notre espérance ». Juste avant d’aller à la croix, le Seigneur dit aux disciples : « Je vais vous préparer une place. Et si je m’en vais et que je vous prépare une place, je reviendrai, et je vous prendrai auprès de moi ; afin que là où moi je suis, vous, vous soyez aussi » (Jean 14. 2 et 3). Sa venue pour chercher les Siens, la vraie Église, qui est Son Épouse, et les amener auprès de Lui dans la maison du Père en haut, voilà la bienheureuse espérance que le chrétien attend. Cette attente de la bienheureuse espérance est bien un élément essentiel de la vie chrétienne, et devrait caractériser tout vrai croyant.
Les chrétiens à Thessalonique étaient caractérisés par trois choses merveilleuses que l’apôtre Paul énumère dans l’épître qu’il leur adresse : « Nous souvenant sans cesse (1) de votre œuvre de foi, (2) de votre travail d’amour, et (3) de votre patience d’espérance de notre Seigneur Jésus Christ ». Il rappelle ensuite « comment ils se sont tournés des idoles vers Dieu » — ce qui était leur œuvre de foi ; « pour servir le Dieu vivant et vrai » — ce qui était leur travail d’amour ; « et attendre des cieux son Fils » — ce qui était leur patience d’espérance (1 Thessaloniciens 1. 3, 9 et 10). Nous avons ici le merveilleux trio de la foi, l’amour et l’espérance, qu’on retrouve liés ensemble en 1 Corinthiens 13. 13 et plusieurs autres passages de l’Écriture.
C’est de ce troisième trait, l’espérance, dont nous désirons être occupés dans ce chapitre ; remarquons que l’espérance des chrétiens de Thessalonique s’exprimait dans leur attente pratique du retour du ciel de Jésus le Fils de Dieu. Ce sujet de la seconde venue du Seigneur Jésus Christ est le thème principal des deux épîtres de Paul à l’assemblée de Thessalonique. Il en est parlé dans tous les chapitres des deux épîtres, et cela montre quelle grande place cette vérité de la bienheureuse espérance et cette espérance elle-même avaient dans le cœur de l’apôtre, et la place qu’elles devraient également avoir dans les affections de tout chrétien.
9.1 Venir pour et venir avec Ses saints
Une étude attentive des différents passages qui parlent de la seconde venue de Christ révèle que Sa venue comporte deux phases. Tout d’abord, Il viendra pour Son épouse, la véritable église des croyants lavés par Son sang, et les amènera dans la maison de Son Père. Puis, plus tard, Il reviendra avec tous Ses saints sur la terre et règnera comme Roi des rois et Seigneur des seigneurs. Le passage déjà cité de Jean 14 parle nettement de la venue de Christ en vue de recevoir les Siens pour qu’ils soient avec Lui dans le lieu préparé dans la maison du Père.
1 Thessaloniciens 4. 14 à 17 présente aussi clairement la venue du Seigneur pour Ses saints comme un événement à part de Sa venue avec les Siens sur la terre pour régner. « Car le Seigneur lui-même, avec un cri de commandement, avec une voix d’archange, et avec [la] trompette de Dieu, descendra du ciel ; et les morts en Christ ressusciteront premièrement ; puis nous, les vivants qui demeurons, nous serons ravis ensemble avec eux dans les nuées à la rencontre du Seigneur, en l’air ; et ainsi nous serons toujours avec le Seigneur ». Ici, il est seulement parlé des morts en Christ qui sont ressuscités, et de ceux qui croient en la mort et la résurrection de Jésus, qui sont ravis ensemble avec les croyants ressuscités, à la rencontre du Seigneur en l’air pour être toujours avec Lui. Ce passage présente la venue du Seigneur pour Ses saints, les croyants de l’Ancien et du Nouveau Testament, et comme l’Époux venant pour Son Épouse. Matthieu 25. 1 à 10 présente également cet aspect de Sa venue pour les vierges sages qui sont prêtes et sortent à Sa rencontre.
L’apparition du Seigneur, ou Sa manifestation comme le Fils de l’homme avec puissance et une grande gloire, et Sa venue sur la terre en jugement avec Ses saints sont nettement présentés dans les passages suivants des Écritures : Matthieu 24. 30, 25. 31 à 46 ; 1 Thessaloniciens 3. 13, 5. 2 et 3 ; 2 Thessaloniciens 1. 7 à 10, 2. 8 ; 1 Timothée 6. 14 et 15 ; Apocalypse 1. 7, 19. 11 à 21, et d’autres passages. Mélanger ces passages de l’Écriture avec ceux que nous avons donnés ci-dessus comme se référant à la venue du Seigneur pour Ses saints, et les appliquer à un seul et même évènement, cela crée une grande confusion et n’est qu’une lecture irréfléchie de choses qui diffèrent. Le Seigneur a dit une fois à un certain docteur de la loi : « Qu’est-il écrit dans la loi ? Comment lis-tu ? » (Luc 10. 26).
La Bible n’enseigne pas un retour unique et indivisible de Christ à la fin de la période de tribulation, comme certains l’enseignent aujourd’hui. Nous sommes persuadés que les Écritures enseignent effectivement une venue du Seigneur pour Son Église avant la période de la tribulation qui débute en Apocalypse 6, — d’abord l’enlèvement secret des saints, — et ensuite Sa venue sur la terre en puissance et dans une grande gloire avec Ses saints à la fin de la grande tribulation selon Apocalypse 19.
9.2 Les affections d’Épouse
Nous avons vu que le Seigneur viendra pour Son épouse, la vraie église. Étendons-nous un peu sur cette relation d’Épouse et d’Époux, et voyons comment cela souligne notre sujet de « l’attente de la bienheureuse espérance » de la venue du Seigneur comme un élément essentiel de la vie chrétienne. D’abord, nous pouvons affirmer qu’Éphésiens 5. 23 à 32 nous présente clairement Christ et Son Église dans cette relation bénie et très intime d’Épouse et d’Époux. En Apocalypse 19. 7 à 9, il nous est parlé des noces de l’Agneau dans le ciel, et au chapitre 21 nous avons une description de l’Épouse comme la femme de l’Agneau, « préparée comme une épouse ornée pour son mari » (Apocalypse 21. 2). Ainsi la plus haute et la plus intime des relations terrestres est utilisée pour présenter le lien et l’affinité qui existent entre le cœur de Christ et le chrétien. C’est ce que le Cantique des cantiques présente en type de manière aussi vivante.
L’apôtre Paul écrivait aux Corinthiens qu’il les avait fiancés à un seul mari, pour les présenter à Christ comme une vierge chaste (2 Corinthiens 11. 2). Ainsi, tout vrai chrétien est comme fiancé à Christ. Il devrait y avoir des affections d’Épouse et une attente de Lui, juste comme le cœur de toute jeune fiancée est plein de désir amoureux pour son fiancé. Son cœur ne se satisfait pas des communications merveilleuses et des dons de son amour ou de ses petites visites. Il aspire au jour des noces quand elle l’aura et sera avec lui pour la vie. Si c’est vrai dans la sphère de l’amour terrestre, combien plus cela devrait être vrai de nous qui avons accepté l’amour céleste et divin du plus grand de ceux qui aiment, le Seigneur Jésus Christ.
La divine nature dans le croyant désire ardemment le Seigneur Lui-même, et languit après Sa venue promise pour nous recevoir auprès de Lui afin que nous soyons pour toujours avec Lui dans la gloire. L’Esprit de Dieu qui demeure en nous cherche toujours à développer ces affections d’Épouse et ce désir de Celui qui nous aime. « L’Esprit et l’Épouse disent : Viens ». Et la réponse à la promesse du Seigneur : « Oui, je viens bientôt » devrait être : « Amen ; viens, seigneur Jésus ! » (Apocalypse 22. 17, 20).
9.3 Attendre et veiller
En Luc 12. 35 à 37a, nous avons les paroles du Seigneur Lui-même quant à l’attitude de cœur qu’Il désire que nous ayons en rapport avec Sa venue : « Que vos reins soient ceints et vos lampes allumées ; et soyez vous-mêmes semblables à des hommes qui attendent leur maître, à quelque moment qu’il revienne des noces, afin que, quand il viendra et qu’il heurtera, ils lui ouvrent aussitôt. Bienheureux sont ces esclaves, que le maître, quand il viendra, trouvera veillant ». Il désire que nous ayons les reins ceints dans la préparation pour Le servir, nos lampes brûlant brillamment en témoignage pour Lui, et nos cœurs L’attendant vraiment et guettant Son retour dans une attente sincère et affectionnée de Son retour pour nous. Cela réjouira Son cœur de trouver Ses bien-aimés L’attendant et Le désirant ardemment, Lui et Son retour. Tandis que nous attendons et désirons la venue de notre Époux, nous avons à travailler et à témoigner pour Lui. Les deux choses vont ensemble. « Bienheureux est cet esclave-là, que son maître lorsqu’il viendra, trouvera faisant ainsi » (Luc 12. 43).
Puissions-nous être caractérisés par cet élément essentiel de la vie chrétienne : « attendre la bienheureuse espérance et l’apparition de la gloire de notre grand Dieu et Sauveur Jésus Christ », et aussi manifester tous les autres éléments essentiels de la foi chrétienne qui ont été devant nous dans ces lignes.
D’après R.K. Campbell