
Un brick français longeait les côtes rocheuses de la Bretagne lorsqu’une tempête effroyable s’éleva. Le capitaine, marin expérimenté, un vrai loup de mer, employa tous les moyens en son pouvoir pour maintenir le bâtiment loin du rivage. Mais le tumulte du vent et des vagues était tel que ses efforts demeurèrent inutiles. Le petit navire était poussé toujours plus près des écueils.
La lutte dura vingt-quatre heures. Le capitaine donnait ses ordres que l’équipage exécutait avec une précision digne de tous les éloges. Et cependant tous les matelots savaient que leurs efforts étaient inutiles. L’ouragan ne faisait qu’augmenter et le vent, soufflant du nord-ouest, soulevait des vagues énormes qui semblaient par moments vouloir ensevelir la frêle embarcation sous leurs masses écumantes. Enfin, l’inévitable se produisit.
Un choc affreux, un ébranlement violent, un craquement sinistre, annoncèrent aux passagers et à l’équipage que le brick avait touché. Pris entre deux écueils, il était devenu impossible de le dégager. Bien que la catastrophe fut prévue, la consternation remplit le cœur de chacun. Les passagers surtout étaient affolés. Des appels désespérés se mêlèrent aux hurlements du vent et au fracas des vagues et, comme cela arrive toujours en pareil cas, tous se jetèrent à genoux et implorèrent le Dieu dont ils niaient peut-être l’existence quelques heures auparavant.
– Les embarcations à la mer, commanda le capitaine.
Cet ordre fut immédiatement exécuté, mais à peine les canots eurent-ils été descendus que déjà ils étaient emportés par les vagues. En ce moment le courage des plus vaillants commença à faiblir. Aucun secours humain n’était à espérer. Les flots cruels réclamaient leurs victimes.
– Un seul moyen de salut nous reste encore, mes enfants, clama le capitaine et sa voix avait peine à dominer le tumulte des éléments. L’un de nous doit chercher à gagner la côte à la nage en portant une corde ; s’il y réussit, il établira une communication entre le rivage et nous. C’est une tentative désespérée, mais c’est aussi notre dernière chance.
– Impossible, capitaine, fit le timonier en montrant du doigt les vagues qui se brisaient contre les rochers déchiquetés de la côte. Celui qui tentera l’aventure est un homme perdu.
– Dans ce cas, il ne nous reste rien à faire qu’à mourir, répondit gravement le capitaine.
En ce moment, un enfant se fraya un passage à travers le groupe de matelots et vint se planter devant le capitaine. C’était Jacques, le mousse du bord, un gamin de douze ans, adroit, courageux, téméraire parfois, mais toujours serviable et dévoué et qui avait gagné le cœur de ces rudes marins.
– Que veux-tu donc ? interrogea le capitaine.
– Cet enfant-là, répondit un vieux matelot, veut absolument nager jusqu’à la côte. Il est entêté comme un mulet et ne veut pas comprendre le risque qu’il court.
Très surpris, le capitaine regardait le petit garçon qui, fort embarrassé, baissait les yeux devant son supérieur. Du regard, il mesura l’enfant de la tête aux pieds, puis répondit brusquement :
– C’est insensé ! Comment un enfant de cet âge pourrait-il entreprendre ce travail de géant ?
Mais Jacques ne se laissa pas si vite décourager.
– Mon capitaine, dit-il, et sa voix enfantine ne tremblait pas, vous ne devez pas laisser courir ce risque à un de vos bons matelots, mais pour moi, qui ne suis qu’un petit mousse, cela a bien moins d’importance. Attachez-moi la corde autour du corps et, avec l’aide de Dieu, j’essayerai.
– L’enfant est-il bon nageur ? interrogea le capitaine.
– Il nage comme une anguille, affirma un des matelots.
– Oui, capitaine, je pourrais remonter la Seine depuis le Havre jusqu’à Paris ! ajouta Jacques.
Le capitaine hésitait. Son regard se reportait sans cesse sur le frêle enfant qui s’offrait à tenter une aventure devant laquelle reculait le plus brave de ses vieux marins. Avait-il le droit d’exposer ce petit garçon à une mort presque certaine ? Tout en lui se révoltait à cette pensée. Cependant le danger était là, la mort à brève échéance pour cinquante personnes au moins… Enfin, il céda.
Jacques fit immédiatement les préparatifs nécessaires. Mais avant de revêtir la ceinture de sauvetage et de se laisser attacher la corde autour de la poitrine, il se tourna encore une fois vers le capitaine.
– Mon capitaine, comme il est possible que je sois noyé tout à l’heure, j’aurais une faveur à vous demander que vous ne me refuserez pas, je l’espère.
– Certainement pas, mon enfant, répondit le vieux marin profondément ému et, qui déjà regrettait, l’autorisation qu’il avait accordée. Parle ! Qu’as-tu encore à me dire ?
Jacques tendit à son supérieur deux pièces de cinq francs enveloppées dans un lambeau d’étoffe.
– Capitaine, si je dois mourir et que vous et les autres soyez sauvés, voulez-vous remettre cet argent à ma mère, au Havre. Dites-lui que je l’aime, elle et mes sœurs, et aussi que je sais auprès de Qui je vais. Tout est bien pour moi. Voulez-vous faire cela, capitaine ?
Le capitaine ne pouvait plus contenir son émotion. D’une voix étouffée, il répondit :
– Bien volontiers, mon fils, si Dieu nous conserve la vie. Si, ce qu’à Dieu ne plaise, tu devais périr pour nous sauver, je te promets que ta bonne mère ne manquera jamais de rien.
– Oh ! s’il en est ainsi, je ferai tout ce qui est en mon pouvoir, avec l’aide de Dieu, fit Jacques tout joyeux. Puis il courut de l’autre côté du pont, s’agenouilla derrière un paquet de cordages et, avec une confiance enfantine, se recommanda aux soins du Seigneur Jésus. Se relevant bientôt, il s’approcha du bastingage, prêt à sauter à la mer.
Alors le capitaine n’y tint plus.
– Non, non, s’écria-t-il ; nous ne pouvons consentir à ce que l’enfant s’expose pour nous à un pareil danger. Retenez-le. J’ai eu tort de céder.
– C’est vrai ! retenez l’enfant ! répétèrent les marins. C’est une honte qu’un jeune garçon montre plus de courage que les hommes faits. Retenez-le donc !
Mais il était déjà trop tard. Jacques, prévoyant ce qui allait arriver, coupa court aux délibérations et, d’un bond, se jeta à l’eau. Tous les yeux le suivirent et sur bien des joues tannées par les intempéries, les larmes coulaient sans que les vieux marins songeassent à s’en cacher Mais, malgré tous les efforts, bientôt on perdit de vue le hardi nageur ; la mer en furie semblait l’avoir instantanément englouti. Enfin un œil exercé crut discerner, tantôt sur la crête d’une vague, tantôt glissant vers l’abîme, un point noir qui paraissait un instant pour disparaître de nouveau. Était-ce un effet de l’imagination, où Jacques nageait-il vraiment vers le rivage ? nul n’aurait osé l’affirmer. Enfin on ne vit plus rien du tout et tous les yeux se fixèrent sur la corde qui se déroulait tantôt avec lenteur, tantôt avec une grande rapidité.
– Quel courageux garçon, disait-on alors ; quel héros ! Puis, quand le mouvement semblait s’arrêter, un gémissement s’échappait de toutes les bouches. « Que Dieu lui soit en aide ! Lui seul peut le sauver ! » et il leur semblait voir le corps du pauvre enfant projeté sans pitié contre les cruels écueils du rivage.
Le temps semblait interminable ! Quelles pensées préoccupaient tous ces malheureux ? Crièrent-ils au Seigneur dans leur détresse ? Nous ne pouvons que l’espérer. Peut-être que l’exemple de Jacques, se jetant à genoux, pour chercher le secours auprès de son Sauveur, parla au cœur et à la conscience de quelques-uns de ces pauvres gens que la mort guettait ! Chaque minute qui s’écoulait voyait le danger s’accroître. L’inaction forcée augmentait encore l’angoisse de ceux qui attendaient. Les vagues s’abattaient sur le bateau avec une violence toujours plus grande et la charpente du bâtiment gémissait sous le choc comme un être humain en proie à la souffrance. La corde se déroulait toujours par saccades. Ainsi une heure entière s’écoula avec une lenteur mortelle.
Tout à coup la corde tomba mollement dans l’eau. Elle n’était plus tendue. Qu’était-il arrivé ? Le nageur a-t-il lâché prise ? N’est-il plus qu’un cadavre ballotté par les flots ? Ou bien a-t-il vaincu les éléments déchaînés et est-il arrivé à bon port ? En cet instant, tous les occupants du navire en détresse, depuis le capitaine jusqu’au plus jeune des matelots étaient préoccupés bien davantage du courageux enfant que de leur propre condition désespérée.
Mais soudain une secousse vigoureuse fit vibrer la corde ; cela se répéta une fois, deux fois, trois fois. Ce n’était donc pas l’effet du hasard, mais bien le signal convenu. Jacques avait atteint la rive. Émus et reconnaissants, matelots et passagers se jetèrent dans les bras les uns des autres.
Cependant le travail n’était pas terminé. Ils se trouvaient encore sur le bâtiment naufragé qui, d’un instant à l’autre, pouvait s’effondrer sous le choc des vagues, et la côte était encore loin. Il n’y avait pas un instant à perdre. A la corde, on attacha solidement un câble et, à un signal donné par les pêcheurs de la côte, accourus à l’appel de Jacques, ce câble fut tiré à terre et solidement fixé à une pointe de rocher, tandis que l’autre extrémité en restait sur le navire. Le reste fut comparativement facile. Munis des bouées de sauvetage, l’un après l’autre les passagers, puis les matelots se risquèrent à se glisser le long du câble. Le chemin était périlleux, mais tous atteignirent le rivage. Le capitaine fut le dernier à abandonner son bâtiment. A peine tous les naufragés furent-ils en sûreté que le bateau s’abîmait dans les flots.
Le petit Jacques tomba gravement malade. L’effort avait été trop grand pour lui. De plus il s’était blessé contre les écueils ; son corps n’était plus qu’une plaie. Mais il supporta patiemment ses souffrances. Dieu l’avait aidé et il conservait une confiance enfantine en Celui qui avait pris soin de lui. Un grand nombre de vies humaines avaient été sauvées par son moyen et il en était profondément reconnaissant.
Sa mère reçut une pension annuelle qui la délivra de tout souci matériel. C’est ainsi que le Seigneur répondit à la prière d’un enfant.
Avez-vous, vous aussi, fait l’expérience de sa bonté et de ses tendres soins ?
D’après La Bonne Nouvelle 1928