
Par une après-midi ensoleillée, quelques enfants de pêcheurs avaient quitté leur village et se dirigeaient vers la plage, en quête de quelque amusement. Ils atteignirent bientôt l’endroit où ils avaient coutume de jouer. Non loin de là se trouvait un bateau renversé sur le sable ; on venait de le remettre à neuf, et sa peinture fraîche lui donnait l’air fort engageant.
– Regardez, voilà le bateau de Jacob Willemsen, s’écria l’aîné des garçons ; prenons-le et faisons une petite promenade sur mer. Il n’y a point de vagues aujourd’hui et on ne sent pas un souffle de vent ; ce sera délicieux.
– Oui, oui, quelle bonne idée ! répondirent en chœur ses camarades.
Un seul d’entre eux fit exception. C’était Charles Sand.
– Ne faites pas cela ! s’écria-t-il. Nous n’avons aucun droit sur ce bateau et nous ne devons pas y entrer sans en avoir demandé la permission.
– Bah ! répliqua le premier interlocuteur. Tu es toujours si craintif. Tu gâtes tous nos plaisirs avec ta stupide phrase : Je n’ose pas.
Et sur ces mots Benjamin, ou Ben, comme l’appelaient ses camarades, renversa le bateau sur le côté et essaya de le pousser en avant. Tous, excepté Charles, s’empressèrent de lui aider.
– Ce dernier, par toutes sortes de remontrances, chercha à détourner ses amis de leur projet, mais Ben se fâcha, l’appela poltron, et lui enjoignit de se taire. Lorsque Charles vit qu’il n’obtenait rien, il s’assit sur le sable et se contenta d’observer tristement la bande d’étourdis. Ceux-ci réunirent toutes leurs forces pour pousser le bateau à l’eau, mais ils découvrirent bientôt que ce n’était pas une tâche facile. Il fallait le faire glisser à travers une large étendue de sable, et son poids rendait le travail difficile. Les plus petits garçons qui avaient déjà sauté dans le bateau, se hâtèrent d’en ressortir pour l’alléger. Quelques-uns semblèrent aussi revenir à de meilleurs sentiments et, suivant l’exemple de Charles, renoncèrent à l’expédition. Le plus jeune de tous, Jean Hagen, qui avait été un des premiers à grimper dans le bateau, essaya aussi d’en redescendre, mais Ben l’en empêcha.
– Reste assis, Jean, dit-il.
– Mais je ne veux plus aller avec vous, répondit Jean, et il cria à Charles de venir lui aider à sortir. Celui-ci s’approcha avec empressement.
– Va-t’en, Charles, cria Ben très excité. Tu n’as pas à t’occuper de mes passagers.
Jean tendit le bras à Charles, et celui-ci sauta dans le bateau, plein de pitié pour son petit camarade. En cet instant, Ben s’écria :
– Tenez-le ferme, vous autres, ne le laissez plus ressortir.
En même temps il faisait un dernier effort pour pousser l’embarcation dans l’eau et cette fois il y parvint. Le sable grinça, et le bateau glissa brusquement dans la mer, laissant à peine le temps à Ben et à deux de ses compagnons de sauter dedans.
– Eh bien, ramène maintenant Jean à terre si tu le peux, Charles, s’écria Ben d’une voix triomphante.
Celui-ci ne répondit pas, mais s’efforça d’atteindre une des rames qui était tombée à l’eau au moment du départ. En vain ! elle flottait de plus en plus loin vers le large. Ben prit peur, mais ne voulut pas le laisser voir, et, saisissant le seul aviron qui restât, il chercha à se diriger par son moyen. Mais il dut bientôt reconnaître l’inutilité, de ses efforts ; poussée par la brise qui soufflait en droite ligne du rivage, l’embarcation s’éloignait visiblement de la côte.
– Je ne puis plus gouverner, dit enfin Ben d’un ton abattu en jetant la rame au fond du bateau. Nous dérivons irrésistiblement vers la pleine mer.
– Oh ! Ben, qu’as-tu fait ? s’écria Charles.
Les enfants se mirent à crier aussi fort qu’ils le pouvaient ; mais leurs camarades s’étaient hâtés de rentrer à la maison, et il n’y avait, aussi loin que s’étendait la vue, aucune créature humaine qui pût les entendre. Ils voyaient bien une barque de pêcheurs à l’horizon, mais elle était trop éloignée d’eux pour qu’ils pussent attirer l’attention de ses occupants. Un des garçons sortit son mouchoir, l’attacha au bout de la rame et agita de temps en temps ce drapeau improvisé pour montrer qu’ils étaient en danger. Mais personne ne parut voir leur signal. Le soir tombait et le bateau continuait à flotter à dérive sur l’immense étendue de la mer. On ne distinguait plus qu’une étroite bande marquant le rivage, et même celle-ci disparut peu à peu dans l’ombre. Le pauvre petit Jean pleurait et réclamait sans cesse sa mère. Charles le prit dans ses bras et fit de son mieux pour le consoler. Bientôt l’obscurité fut complète, et, pour accroître encore la terreur des petits navigateurs, le vent s’éleva et jeta la frêle embarcation de droite et de gauche comme une balle. Les vagues pénétraient par-dessus bord et trempaient les jeunes garçons jusqu’à la peau. Ceux-ci s’occupaient incessamment à vider l’eau à l’aide de leurs casquettes. Mes jeunes lecteurs peuvent se représenter à quel point les enfants étaient fatigués, affamés et effrayés.
– N’as-tu pas peur, Charles ? demanda tout à coup Ben à son ami qui paraissait n’avoir rien perdu de son calme.
– Oui et non, fut la réponse. Je n’ai pas peur quand je pense que Dieu aura soin de nous et veillera sur nous. Il est aussi bien sur la mer que sur la terre.
– Mais Il est si loin de nous, dit Ben, et je suis un si méchant garçon.
Charles essaya de le rassurer aussi bien qu’il le put. Il avait été élevé dans la crainte de Dieu, et de bonne heure avait appris à connaître le Seigneur. En plus d’une occasion il avait reproché à Ben sa, mauvaise conduite, et avait cherché à le conduire à Jésus. Mais son camarade n’avait prêté aucune attention à ses exhortations. Pauvre Ben ! Dans le malheur qui les avait frappés, lui et ses compagnons, il était le seul coupable, car c’est lui qui les avait induis à partir, et il y avait même contraint Charles et Jean. Peut-être devraient-ils tous succomber. Si même les flots les épargnaient, la faim menaçait de leur préparer une terrible mort. Tout abattu par ces réflexions, Ben restait assis à l’arrière du bateau qui oscillait de nouveau doucement, car le vent s’était calmé. Quelles tristes pensées venaient obséder son pauvre cœur ! Ah oui ! il avait toujours été un méchant garçon. Depuis la mort de sa mère, quelques années auparavant, il semblait que Ben eût mis son honneur à causer tout le déplaisir possible à son père. Durant cette longue nuit, à mesure que le danger et la détresse augmentaient, toute sa vie passée lui revint en mémoire. L’une après l’autre, toutes ses mauvaises actions se dressaient devant son esprit. Combien de fois n’avait-il pas désobéi à son père ! Combien de fois ne l’avait-il pas affligé par sa mauvaise conduite ! Pour la première fois de sa vie, Ben se tourna vers le Seigneur, et par une prière silencieuse, confessa ses nombreux péchés et implora le pardon divin. Ce fut une terrible nuit, mais aussi une nuit bénie pour lui, car durant ces heures d’angoisse, il apprit à se réfugier auprès du Sauveur qui avait donné sa vie pour le racheter.
Lorsque l’aube parut, le regard anxieux des cinq compagnons d’infortune ne découvrit rien que le ciel et la mer. Pendant la nuit le bateau s’était toujours davantage éloigné de terre, et les malheureux enfants ne savaient plus du tout où ils se trouvaient. C’était le dimanche matin. Le petit Jean, qui avait dormi dans les bras de Charles, s’éveilla et scruta en vain l’horizon pour chercher à apercevoir le rivage natal.
– En tous les cas, dit-il après un moment de réflexion, ils vont nous regretter ce matin, à l’école du dimanche. Peut-être sont-ils en train de chanter maintenant. Ne pourrions-nous pas aussi chanter un cantique ?
Sa proposition rencontra l’approbation générale, et bientôt, sur l’étendue des eaux maintenant apaisées, résonnèrent quelques-uns des chants que les garçons avaient appris à l’école du dimanche. À peine le dernier son s’était-il éteint, que Ben se leva résolument, et, fixant un regard sérieux sur le petit cercle de ses camarades, il leur dit :
– Camarades, il faut que je vous dise quelque chose. Tout ce qui est arrivé est de ma faute. Si je ne m’étais pas entêté dans mon projet, nous ne nous trouverions pas maintenant dans ce grand danger. Voulez-vous me pardonner de vous avoir entraînés dans cette aventure ?
La voix lui manqua. Après un instant de silence il tendit la main à Tom, son voisin le plus rapproché, et reprit d’un ton suppliant et d’une voix tremblante :
— Veux-tu me pardonner, Tom, et me donner la main pour me montrer que tu ne m’en veux pas ?
Tom lui tendit la main de bon cœur et les autres suivirent aussitôt son exemple. Il y avait des larmes dans tous les yeux, et un silence solennel régna dans le bateau. À la fin Ben se tourna vers Charles en lui disant :
– Charles, voudrais-tu prier Dieu qu’il nous sauve de ce terrible danger ?
Charles s’agenouilla et pria à haute voix. Ses compagnons s’agenouillèrent auprès de lui et se joignirent à sa prière. Les simples paroles prononcées par le jeune garçon montèrent vers Celui qui entend et comprend les moindres balbutiements de ses enfants. En se relevant, les pauvres petits se sentaient, le cœur allégé et fortifié. Ils s’assirent tranquillement sur les bancs et attendirent ce que le Seigneur allait faire. Longtemps ils restèrent ainsi, les yeux fixés sur l’horizon lointain ; mais peu à peu la fatigue les gagna, et l’un après l’autre ils cédèrent au sommeil. Ben résista le dernier. « Il faut que je veille pour les autres », se répétait-il. Mais ses paupières s’alourdissaient de plus en plus, et avant qu’une demi-heure se fût écoulée, il dormait aussi profondément que ses compagnons. Dormez seulement, enfants ! Il y a Quelqu’un qui veille sur vous, qui jamais ne dort, ni ne sommeille.
Laissons maintenant pour un moment nos petits voyageurs et voyons ce qui s’était passé sur la côte pendant ce temps. Aussitôt que Jacob Willemsen s’aperçut de la disparition de son bateau et apprit des garçons que cinq de leurs camarades s’y étaient embarqués sous la direction de Ben, tout le village fut en émoi. L’inquiétude augmenta encore lorsqu’on découvrit la rame perdue que les vagues avaient, rejetée sur le rivage. Immédiatement plusieurs bateaux furent envoyés à la recherche des disparus. Mais l’un après l’autre ils revinrent sans avoir rien découvert. L’angoisse des pauvres parents fut à son comble lorsque la nuit tomba sans qu’on eût aucune nouvelle de leurs enfants. Dès que les premières lueurs du jour apparurent, quelques bateaux de pêcheurs quittèrent de nouveau le rivage, pour continuer les recherches, accompagnés des ferventes prières de ceux qui restaient. Vers midi l’un des bateliers aperçut avec sa lunette d’approche un point noir à l’horizon. Il commanda à ses hommes de diriger le bateau dans cette direction, et à mesure qu’ils s’en approchaient, ils voyaient se dessiner les contours d’une petite embarcation qui semblait bien être celle qu’ils cherchaient. Abandonnée au gré des vagues, elle dansait sur l’eau comme une coquille de noix. Mais où étaient les garçons ? Aucune tête ne se montrait par-dessus bord pour donner aux arrivants l’assurance que ceux qu’ils cherchaient étaient encore en vie ; aucune main ne s’agitait pour leur souhaiter la bienvenue.
Les deux bateaux se rapprochaient de plus en plus l’un de l’autre. Les pêcheurs pouvaient maintenant lire à l’œil nu à l’arrière du canot le nom de son propriétaire « Jacob Willemsen ». Mais on ne voyait toujours rien remuer à l’intérieur. Qu’est-ce que cela signifiait ? Les garçons étaient-ils tous morts, ou, pendant l’orage de la nuit, avaient-ils été jetés par-dessus bord ? Conduit par une main experte, et rapide comme une flèche, le bateau de pêcheurs fendait les flots. Encore quelques vigoureux coups de rames – et voilà les deux embarcations bord à bord. Mais quel spectacle ! Les cinq compagnons d’infortune étaient couchés paisiblement » au fond du bateau, dormant aussi profondément que s’ils avaient été couchés à la maison dans leurs lits chauds. Une ombre d’émotion passa sur les traits des rudes marins, et pendant un moment ils restèrent immobiles sur leurs bancs comme s’ils craignaient de troubler le sommeil des enfants. À la fin pourtant l’un d’eux enjamba le bord et secoua les petits dormeurs par l’épaule. Ceux-ci se redressèrent brusquement et regardèrent autour d’eux avec stupéfaction. Puis, reconnaissant les figures amies, ils tombèrent en pleurant de joie dans les bras de leurs sauveurs. Oui, Dieu soit loué, ils étaient sauvés. Le Seigneur avait entendu leur prière et les avait tirés de danger au moment où ils y pensaient le moins. Les cœurs remplis de reconnaissance, ils prirent place à côté des rameurs et durant le trajet de retour, racontèrent toutes leurs aventures. Ben fit de nouveau une franche confession de sa faute et prit tous les torts sur lui. Cette nuit en pleine mer avait été bénie pour lui.
Lorsque les deux bateaux approchèrent du rivage la joie ne connut pas de bornes. Tout le village était rassemblé sur la plage. C’est avec une profonde reconnaissance envers Dieu que les parents serrèrent sur leur cœur les fils qu’ils avaient cru perdus. Les yeux pleins de larmes, Ben allait de l’un à l’autre implorant le pardon de la mère du petit Jean, des parents des autres garçons. Puis il se tourna vers son père et le priait de lui pardonner tout ses fautes et ses désobéissances passées. Mes jeunes lecteurs peuvent penser que de tous les côtés on lui accorda de bon gré le pardon qu’il demandait avec tant d’humilité.
Mais mieux que tout cela ; Ben avait trouvé un Sauveur prêt à le recevoir et lui pardonner. Le bon Berger avait pris dans ses bras sa brebis errante et depuis ce jour-là Ben connut le bonheur que rien ne peut troubler ou détruire.
D’après La Bonne Nouvelle 1927