
Un vieux pêcheur rentrait à la maison ; il venait de la forêt qui était, à ce moment-là, toute dégarnie de ses belles feuilles. Engourdi par le froid, il portait sur son dos une lourde charge de bois sec. Il s’avançait péniblement sur le sentier couvert de neige ; ce sentier passait devant la maison du garde-forestier et franchissait ensuite un pont de bois, pour aboutir à sa pauvre chaumière. Le vieillard allait poser son pied sur le pont quand il fut forcé de s’arrêter en entendant crier : Halte tout près de lui. Le garde-forestier, un homme grossier et dur, avait aperçu le vieillard avec sa charge.
– Halte, mon vieux, répéta-t-il, où avez-vous trouvé ce bois ? Il ne vous appartient pas ! Vous l’avez volé !
Le vieillard, effrayé, lui répondit :
– Non, je ne l’ai pas volé.
– N’ajoutez pas encore à cela un mensonge, cria le garde en colère, hier pour la première fois j’ai coupé du bois dans la forêt : il y est resté, et c’est vous qui l’avez pris. Posez-le à terre.
– Non, répliqua le pêcheur, je l’ai recueilli dans la forêt, morceau après morceau, honnêtement, et comme il est permis de le faire.
Mais tout ce qu’il put dire, ne servit de rien. Le tyran arracha brutalement le bois de dessus les épaules du vieillard et le jeta dans la rivière.
– Qu’ainsi la querelle soit terminée, cria-t-il ensuite en se moquant, et en jetant un dernier regard railleur au vieillard, puis il rentra chez lui, laissant le pauvre homme qu’il venait de priver cruellement du fruit de son pénible travail. Affligé, le vieux pêcheur le regarda s’en aller, puis rentra en pleurant dans sa chaumière.
Quelques jours plus tard, le temps changea ; il fit chaud et la neige fondit ; la couche de glace qui avait recouvert l’eau par places se fendit et des quartiers de glaçons plus ou moins gros descendirent la rivière ; celle-ci grossit rapidement. Le pont en bois était en danger d’être emporté : les glaçons frappaient avec fracas les piliers vermoulus. Le pêcheur était occupé à réparer sa barque ; de temps en temps, il regardait le pont, en secouant la tête ; il savait que ce dernier ne pourrait pas résister longtemps à ces terribles coups. Soudain, il aperçut Frédéric, le petit garçon du garde-forestier, qui se préparait à le franchir. Notre vieil ami lui cria de ne pas aller plus loin, car il mettait sa vie en danger. Pendant qu’il parlait encore, la voix furieuse du père de l’enfant retentit de l’autre côté de la rivière : « Passe rapidement, lui dit-il, le pont ne va pas encore se briser ; n’écoute pas ce vieux radoteur, mais viens vite ».
Frédéric obéit. Le pont trembla et vacilla ; plusieurs coups frappèrent successivement les piliers, et subitement arriva ce qui était à redouter : un fracas assourdissant, les vagues s’élevant en écumant, et en même temps des cris aigus d’angoisse. Le pont céda et fut emporté par le courant, et avec lui aussi le malheureux enfant qui criait au secours d’une voix déchirante. Il se cramponnait encore solidement à une poutre, mais risquait fort d’être assommé par les pièces de bois et les glaçons.
Au désespoir, le père courait au bord de la rivière criant et se tordant les mains.
Et que fit le vieux pêcheur ? Avec le courage et la force d’un jeune homme, il lança sa barque contre les vagues qui s’élevaient toujours plus haut, pénétra au milieu des glaçons et des poutres et parvint, avec l’aide de Dieu, à saisir l’enfant, à l’arracher aux eaux qui allaient l’engloutir et à le ramener sain et sauf à l’autre rive.
– Voici, je vous ramène votre fils, dit-il alors d’un ton affectueux au garde-forestier, comme vous voyez, il n’est qu’épuisé par la peur et l’émotion. Portez-le vite à la maison et dans son lit.
Le père se tenait là silencieux. Il n’osait pas lever les yeux vers le sauveur de son fils.
– Pardonnez-moi, noble vieillard, parvint-il enfin à dire, pendant qu’un torrent de larmes lui coulait sur les joues, pardonnez-moi ma conduite détestable à votre égard !
– Qu’ai-je encore à vous pardonner ? répliqua amicalement le vieux pêcheur. Ne me suis-je pas assez vengé ?
Le lecteur peut s’imaginer que les rapports entre les deux hommes furent à l’avenir différents de ce qu’ils avaient été auparavant. Le vieux pêcheur avait su comment amonceler des charbons ardents sur la tête de son ennemi ; il avait agi dans l’esprit et selon le commandement de Jésus-Christ : « Aimez vos ennemis, bénissez ceux qui vous maudissent et faites du bien à ceux qui vous haïssent ».
D’après La Bonne Nouvelle 1907