LA CONFIANCE RÉCOMPENSÉE

Un des premiers colons dans l’Amérique occidentale fut un juge nommé White ; c’était un homme pieux, et en même temps courageux, hardi et décidé dans tous ses actes.

Le lieu où il s’établit était situé dans une épaisse forêt ; tout autour habitaient les tribus des Indiens. À la famille du juge se rattachait sa fille, une jeune veuve, qui depuis la mort de son mari habitait chez son père, avec son fils, un charmant et robuste petit garçon âgé de quatre ans. Le colon intelligent jugea comme son premier devoir de se gagner si possible les cœurs des Indiens qui vivaient dans son voisinage. Pour cela, il chercha à entrer en relations avec leurs chefs et de conclure avec eux des traités qui pussent amener une amitié durable.

Il fit tout son possible pour témoigner de ses honnêtes sentiments.

La plupart des chefs, par curiosité, et aussi en partie par cupidité, entrèrent en négociation avec le blanc inconnu. White ne manquait pas de faire des présents ; ainsi il parvint peu à peu à se rendre les Indiens favorables et à les décider à faire avec lui une alliance amicale. Un seul, et précisément le plus puissant et le plus influent, celui à l’amitié duquel White tenait le plus, se tenait encore éloigné. Il s’appelait Sachem. Toutefois, notre ami ne perdait pas l’espoir de le gagner lui aussi. À différentes reprises, il envoya un messager chez lui, et un jour celui-ci apporta la nouvelle réjouissante que le puissant chef apparaîtrait lui-même le jour suivant pour traiter avec White.

Le lendemain matin, à l’heure indiquée, le chef arriva en effet, revêtu de tous les signes de la dignité de son rang. Sur sa tête, il portait la couronne bien connue de plumes d’aigles. Autour de son cou pendait une chaîne garnie des griffes d’un ours. Sa veste à franges et ses pantalons étaient en cuir, et aux pieds, il portait des mocassins garnis de perles ; une large fourrure complétait ce pittoresque accoutrement. Reçu avec tous les honneurs dus à son rang, Sachem fut introduit dans la maison.

« Quel est le désir de mon frère ? » demanda le chef avec dignité après qu’on se fut assis.

« Nous désirons, répondit calmement White, vivre en paix parmi nos frères rouges et leur apporter les riches bénédictions de la civilisation chrétienne. En retour, nous leur demandons seulement leur estime et leur amitié ».

Le chef écouta d’un air impassible ; puis, après un instant de silence, il répondit d’un ton solennel : « Les paroles de mon frère blanc sonnent très bien, mais il promet davantage qu’il ne demande ; quel gage donnera-t-il que ses paroles sont vraies ? »

« N’ai-je pas, répliqua White, eu confiance, pour ma vie et celle des miens, dans les bons sentiments de mes frères rouges et ainsi témoigné combien je tiens à leur amitié ? Qu’est-ce que mon frère désire de plus de moi ? »

« Je vais le dire à mon frère, » répondit le chef avec force. « Un témoignage aussi simple de confiance ne me suffit pas ; j’exige de mon frère une preuve de sa confiance personnelle ».

En disant ces mots, il prit dans ses bras le petit Alfred, qui déjà, depuis un long moment, admirait l’étranger et s’amusait à manier les décorations colorées que celui-ci avait à son pourpoint ; puis le chef ajouta :

« Mon frère me témoignera sa confiance en m’abandonnant pour trois jours ce petit garçon aux cheveux dorés. Je donne ma parole à mon frère, de le lui ramener sain et sauf ».

La mère de l’enfant, qui avait déjà observé avec une frayeur secrète les mouvements de l’Indien, devint pâle comme la mort en entendant ses dernières paroles. Et quand elle vit les yeux noirs, étincelants du chef, dirigés sur elle, elle ne put pas se dominer plus longtemps. Poussant un cri d’effroi, elle se précipita sur son enfant, le prit dans ses bras et s’enfuit vers la sortie ; pourtant son père, qui lui-même était effrayé de la proposition de l’Indien, mais qui savait bien que ce moment était très important, la retint et lui dit en anglais :

« Marguerite, écoute-moi un instant, je t’en prie. Ton petit garçon est aussi bien le mien que le tien ; aussi tu peux en être sûre, je ne permettrai jamais qu’on lui fasse le moindre mal. Mais, dans ce moment, nous ne pouvons pas montrer de la défiance au chef, car tout alors serait perdu. Dieu, qui a gardé notre cher enfant jusqu’à présent, sera aussi son protecteur dans la tente du chef. Et nous, qui avons abandonné nos vies entre les mains des Indiens, ne devons-nous pas confier à leur garde notre petit AIfred pour trois journées ? »

Les paroles intelligentes du père ne manquèrent pas de produire leur effet ; la jeune femme comprit que, si elle ne voulait pas offenser l’Indien à mort et en faire son ennemi pour toujours, elle devait céder à son désir. Aussi, elle s’avança vers le chef, en tenant ses lèvres fortement comprimées, afin de cacher sa douleur et son anxiété puis elle posa l’enfant sur les genoux de l’Indien. Mais alors, subjuguée par ses sentiments, elle éclata en pleurs. Il sembla presque qu’un trait de compassion passa sur le visage de fer de l’Indien, quand il regarda un instant l’affligée. Il prit l’enfant qui avait l’air de se plaire en la compagnie de l’homme rouge et, le tenant par la main, disparut peu après dans la forêt.

Des heures d’attente angoissante s’écoulèrent lentement dans la maison du colon. La pauvre mère ne faisait que se demander quel pouvait être le sort de son petit Alfred. Que faisait-on de lui ? Était-il soigné et caressé, comme il y était habitué ? ou bien subissait-il un mauvais traitement, des coups, ou même des tortures ? Ces affreuses gens n’essayeraient-ils peut-être pas d’en faire un des leurs et de le tatouer ? La pauvre mère se tourmentait sans cesse par de telles questions. Son pauvre cœur agité n’était pas capable de se confier avec foi à Celui qui domine toutes choses et qui incline comme des ruisseaux d’eau les cœurs des hommes, même ceux des incrédules.

Le grand-père s’efforçait de consoler sa pauvre fille, mais bien qu’il parvint à ne montrer aucune inquiétude, il n’était pas toutefois sans souci. Il se fiait bien de tout son cœur à la main puissante de Dieu qui protégea Joseph parmi les Ismaélites et se tint près de lui dans la prison, qui délivra Daniel de la fosse aux lions et fit sortir les trois jeunes gens sains et saufs de la fournaise ardente. Bien d’autres exemples lui revenaient en mémoire des soins de Dieu et de délivrances opérées par sa grâce ; mais malgré tout, toujours cette question pleine d’angoisse surgissait sans cesse à son esprit : N’était-ce pas imprudent et insensé de confier le petit garçon innocent aux mains des cruels Indiens ?

Ainsi s’écoulèrent deux jours et trois nuits. Enfin le dernier jour apparut. Mais combien le soleil était lent à s’avancer dans le ciel ! Le cœur de la pauvre mère tremblait dans une attente angoissante. L’heure de midi s’approchait et l’on n’apercevait pas encore les deux êtres attendus avec tant d’impatience. L’après-midi se passa, mais toujours pas de traces du chef et de l’enfant. Toute en pleurs, la pauvre mère, presque au désespoir, se tenait à genoux à l’endroit où elle avait remis l’enfant à l’Indien.

Le juge aussi était tourmenté par une profonde inquiétude et s’accusait amèrement. Il ne pouvait rester un seul instant à la même place : il errait de la chambre à l’écurie, puis sur le chemin que Sachem avait pris avec l’enfant trois jours avant. Mais aussi loin que ses yeux puissent regarder, il n’apercevait rien.

La forêt silencieuse se dressait devant lui, noire et impénétrable.

Le soleil allait se coucher et déjà White se demandait s’il ne devait pas se mettre en route pour aller réclamer son enfant à l’Indien. Mais soudain ses yeux pénétrants aperçoivent entre les arbres les plumes d’aigle qui ornaient la tête de Sachem. Il se précipita dans la maison pour l’annoncer à sa fille.

Le lecteur peut se figurer avec quels sentiments fut reçue sa nouvelle. La joie était presque trop grande pour le cœur de la mère. La jeune femme s’élança dehors en poussant un cri de joie et un instant après le petit Alfred était dans les bras de sa mère, ivre de bonheur. Il était habillé en Indien, avec un bouquet de plumes sur la tête et des décorations de toutes les couleurs aux bras et aux jambes.

« Mon frère blanc a gagné, dit le chef calmement, la paix et l’amitié existeront entre lui et ses frères rouges ».

En disant ces mots, il se détourna et disparut dans l’ombre des arbres. Quant au colon et aux siens, ils vécurent calmement et en paix au milieu des tribus des Indiens.

C’est une histoire simple, mais saisissante, n’est-ce pas, mes chers jeunes amis ? Mais ne vous souvenez-vous pas d’une autre, bien plus saisissante encore et avant tout beaucoup plus importante ? Vous savez bien ce que j’entends. Dans notre histoire, la mère et le grand-père ont confié leur cher enfant à un Indien, afin de s’assurer par ce moyen une vie tranquille dans une forêt dangereuse.

Mais Dieu a abandonné son bien-aimé Fils unique entre les mains d’hommes méchants, sachant bien d’avance qu’ils le maltraiteraient et le tueraient. Pourquoi a-t-il fait cela ? Pour lui-même ? Non, mais bien pour vous, par amour pour vous, afin que vous puissiez avoir une vie tranquille et heureuse par la foi au sang de Christ et à sa mort expiatoire.

Mes chers amis, avez-vous déjà une fois rendu grâces au Dieu bon et fidèle, qui a livré son Fils entre les mains des pécheurs, pour vous sauver de la perdition éternelle ? Et l’avez-vous reçu, l’Agneau de Dieu, pour votre Sauveur ? C’est de votre réponse à cette question que dépend votre salut éternel. « Qui croit au Fils, a la vie éternelle, mais qui ne croit pas au Fils, ne verra pas la vie, mais la colère de Dieu demeure sur lui ». C’est une parole magnifique, mais en même temps extrêmement sérieuse. Que voulez-vous choisir ? « La vie éternelle » ou la « colère de Dieu » ? Décidez-vous encore aujourd’hui pour la première, de peur qu’une destruction subite ne vienne sur vous et que vous ne soyez perdu à toujours !

D’après La Bonne Nouvelle 1907