LE PETIT JOUEUR DE CLAIRON

Pendant que j’étais à l’armée, raconte un colonel chrétien, me trouvant aux Indes, en un temps d’agitation, j’avais dans mon régiment un petit joueur de clairon, que j’avais souvent signalé comme étant trop frêle et délicat pour la vie militaire ; mais il était né au régiment et nous avions convenu de le traiter avec tous les ménagements possibles.

Son père, qui était très brave, avait été tué au cours d’une bataille ; sa mère, fille d’un chrétien pieux, avait langui quelques mois après la mort de son mari, puis l’avait suivi dans la tombe. Délicate et raffinée, elle avait élevé son enfant sérieusement d’après les lumières qu’elle avait reçues. En dépit de sa religion, elle était généralement aimée et respectée ; l’enfant était, on peut dire, à son image, mais comme il aimait assister aux réunions de prière avec sa mère, plutôt que d’aller jouer avec les autres enfants de son âge. il souffrait, de leur part, mille tracasseries.

Sa vie lui était rendue misérable par les railleries et les plaisanteries grossières des soldats, dont il était un constant sujet de moquerie.

Quelques mois plus tard, quand Willie Holt eut environ quatorze ans, le régiment dut aller bivouaquer à quelques kilomètres du camp, pour des exercices de tir. J’avais décidé de laisser ce garçon à l’arrière, le trouvant trop débile pour suivre le régiment, mais son sergent-major me demanda de l’emmener : Il y a de la révolte dans l’air, mon colonel, me dit-il ; on maltraitera ce garçon courageux et patient, qui est un saint, oui, vraiment un saint !

J’avais précisément reçu un certain nombre de recrues qui étaient de mauvais garnements, et à peine étions-nous installés depuis quelques jours, que de nombreux actes d’insubordination m’étaient signalés, C’était un moment difficile, et je m’étais promis de faire un exemple au premier délit, en faisant fouetter le coupable.

Un matin, le rapport mentionnait que, durant la nuit, les cibles avaient été arrachées et rendues inutilisables. C’était grave. Une investigation permit de suivre la trace du coupable jusqu’à la tente où précisément Willie Holt couchait. Deux des hommes qui y campaient aussi, étaient les plus mauvais sujets du régiment.

Quand il fut démontré à l’évidence que le coupable devait appartenir à ce groupe, tous ceux qui en faisaient partie furent arrêtés pour être traduits devant la cour martiale. Ce fut en vain qu’ils furent invités à faire connaître l’auteur de l’acte criminel qui avait été commis.

– Nous avons, leur dis-je, la preuve que celui qui a accompli au cours de la nuit dernière un acte de lâcheté, est parmi les hommes qui sont là devant nous, et, me tournant vers le groupe des prévenus, j’ajoutai : Si quelqu’un d’entre vous qui a couché la nuit passée dans la tente n° 4, veut sortir des rangs et subir sa punition comme un homme, les autres seront libres ; sinon, il n’y a pas d’autre alternative que celle de vous punir tous.

Pendant deux minutes, ce fut un silence de mort ; puis, du milieu du groupe, où il disparaissait en raison de sa petite taille et de ses formes débiles, Willie Holt sortit.

– Mon colonel, dit-il, vous avez prononcé la parole que si quelqu’un de nous se présente pour subir la peine, les autres seront libres. Me voici, mon colonel, je suis prêt ; s’il vous plaît, puis-je être puni sur le-champ ?

Pendant un court moment, je ne pus trouver un mot à dire, si complète était ma stupéfaction ; puis, dans un mouvement de colère et de dégoût, je regardai le groupe des prévenus et m’écriai : N’y a-t-il donc pas parmi vous un seul homme digne de ce nom ? Êtes-vous assez lâches pour accepter que cet enfant souffre pour ce que vous, vous avez fait. Il est innocent, vous le savez aussi bien que moi. Mais ils restèrent tous obstinément silencieux.

Puis je me tournai vers le jeune garçon, dont les yeux suppliants étaient fixés sur moi, et jamais dans ma vie je ne m’étais vu dans une aussi pénible situation. Je savais que ma parole devait s’exécuter, et le garçon, lui aussi, le savait, car il me répéta délibérément : Je suis prêt, mon colonel.

Bien à contre-cœur alors, je donnai l’ordre, et on l’emmena pour être fouetté.

Courageusement il présenta son dos nu, tandis que un, deux, trois coups tombaient sur lui. Au quatrième, un faible gémissement s’échappa de ses lèvres, devenues livides ; mais avant qu’un cinquième ne le frappât, un cri rauque s’éleva du groupe qui avait été contraint d’assister à cette scène, et, d’un bond, Jim Sykes (la brebis galeuse du régiment), arrêtait le fouet, tandis que d’une voix étranglée, il s’écriait :

– Arrêtez ! Arrêtez ! Colonel, faites-moi lier à sa place ; ce n’est pas lui le coupable, c’est moi !

Et, le visage angoissé et convulsé, il couvrait l’enfant de ses bras.

Défaillant, et presque sans voix, Willie fixa son regard sur le visage du soldat, et sourit ; mais de quel sourire !

– Non, Jim, murmurait-il, vous êtes libres à présent ; la parole du colonel est sûre. Puis, sa tête se renversa : il avait perdu connaissance. Le jour suivant, comme je me rendais à la tente qui servait d’hôpital, Où était couché le petit soldat, je rencontrai le docteur.

– Comment va-t-il ? demandai-je.

– Il se meurt, colonel, répondit tranquillement le major.

– Quoi ? m’écriai-je transporté d’horreur et d’effroi.

– Oui, colonel, le, choc d’hier était trop violent pour ses faibles forces ; depuis quelque temps déjà, il m’a semblé que ses jours étaient comptés, et que ce n’était qu’une question de temps. Puis il ajouta : Cette affaire a seulement précipité l’événement. Il est plus fait pour le ciel que pour la terre, colonel. Puis, avec une humidité suspecte sous ses bonnes vieilles paupières, il s’écarta pour me laisser entrer dans la tente.

Le jeune mourant était appuyé sur ses coussins, et, à son chevet, moitié agenouillé, moitié couché, ,était Jim Sykes.

Le changement qui s’était produit sur le visage du garçon me glaça d’effroi. C’était la pâleur de la mort ; mais ses yeux brillaient d’un éclat étrangement doux. Jim, à genoux, ayant levé la tête, je remarquai des gouttes de sueur perler sur son front, tandis que, d’une voix entrecoupée, il murmurait : Pourquoi avez-vous fait cela, petit, pourquoi avez-vous fait cela ?

– Parce que je voulais souffrir à votre place, Jim, répondit tendrement la voix épuisée de Willie ; je pensais que cela vous aiderait à comprendre pourquoi Christ mourut pour vous.

– Christ mourut pour moi ? répéta le soldat.

– Oui, Il mourut pour vous, parce qu’Il vous aimait. Moi je vous aime, Jim, mais Christ vous aime bien plus ! J’ai souffert à cause d’une faute que vous avez commise, mais Christ a pris sur Lui la peine de tous vos péchés. Cette peine était la mort, et Christ mourut sur la croix pour vous.

– Christ doit avoir eu honte de s’occuper d’un homme tel que moi ; je suis un homme des plus méchants ; vous devez le savoir.

– Mais Jésus Christ est mort pour sauver les méchants, répondit Willie. Il a dit : « Je ne suis pas venu appeler des justes, mais des pécheurs ». « Si vos péchés sont comme le cramoisi, ils deviendront blancs comme la neige ; s’ils sont rouges comme l’écarlate, ils seront comme la laine » (Ésaïe 1. 18).

– Cher Jim, écoutez ! Il vous appelle. Il a versé son sang, donné sa vie pour vous. Il veut entrer dans votre cœur ; ne voulez-vous pas le recevoir ?

La voix du pauvre blessé lui manqua, mais il posa sa main sur la tête courbée de Jim.

Demeuré dans l’ombre, je sentais mon cœur étrangement agité. J’avais entendu, jadis, des paroles comme celles-là, mais il y avait bien, bien longtemps. Des pensées de ma mère bien-aimée me revenaient, et ces paroles me semblaient être un écho des siennes….

Combien de temps je restai là, je ne sais. Je fus tiré de mes pensées par un cri de Jim, et je vis que Willie, perdant connaissance, était retombé sur ses coussins. Je crus qu’il était mort, mais quelques gouttes de cordial le ranimèrent. Il ouvrit les yeux, mais ils étaient éteints.

– Mère, murmura-t- il, chante-moi : « Les portes de perles… Je suis si fatigué ! »

Les mots que j’avais entendus souvent dans un lointain passé, jaillirent à ma mémoire, et je les répétai moi-même au petit mourant :

Quelque long que soit le chemin

Qui conduit au lieu céleste,

Quand c’est Dieu qui prend par la main,

Il raccourcit le bout qui reste.

– Merci, mon colonel, murmura-t-il, je serai bientôt là.

La confidence me parut si étrange, que je demandai : Où ?

– Au ciel, mon colonel.

Et il murmura, comme se parlant à lui-même :

Tel que je suis, sans rien à moi,

Sinon ton sang versé pour moi,

Et ta voix qui m’appelle à toi,

Agneau de Dieu, je viens !

Après un court moment, il y eut un vif éclat dans ses yeux, et, avec un cri de joie, il ouvrit ses bras, comme dans un geste de bienvenue : Mère ! mère ! s’écria-t-il, et sa voix remua le cœur de tous les assistants.

Puis, doucement, ses bras épuisés retombèrent ; le regard s’éteignit dans ses yeux naguère si brillants, et le courageux enfant martyr s’en était allé à son Dieu.

D’après Le Salut de Dieu 1920