
– René, dit Mme Dumas, cours au village et rapporte-moi tout ce que j’ai inscrit sur cette liste. Voilà cent francs, ne les perds pas.
Le petit garçon eut vite fait d’arriver au village. L’épicier prit la liste, lui remit les denrées, et René paya avec le billet de cent francs. Comme il était pressé, il prit toute la monnaie dans sa main, puis tout de même, craignant de perdre quelque chose, il s’arrêta, posa son sac, et se mit en devoir de mettre cet argent en sûreté. Mais quoi ! l’épicier s’était trompé. René avait en main deux billets de cinquante francs et de la menue monnaie – il y avait cinquante francs de trop !
– Quelle chance, se dit René, je vais pouvoir acheter des patins ! Grand-père dit que la glace portera encore quinze jours, cela en vaut la peine. Ce sont les camarades qui vont être étonnés ! Et puis je ne vais pas acheter des patins en fer-blanc qui se tordent, non, je trouverai bien, pour ce prix-là, des patins en acier.
– Cet argent n’est pas à toi, fit une voix intérieure, M. Cordier s’est trompé, il faut le lui rendre.
– M. Cordier ne s’apercevra jamais qu’il lui manque cinquante francs, dit le tentateur, j’ai vu son tiroir plein de billets.
– Et si on te demande d’où viennent ces patins ? Il faudra que tu mentes ?
– Je dirais que j’ai trouvé cinquante francs, ce sera presque vrai, c’est une espèce de trouvaille, ça. Et puis je laisserai mes patins chez mon ami Louis, et mes parents ne sauront même pas que j’en ai.
– Cet argent n’est pas à toi.
– Ce serait idiot de laisser échapper une si bonne occasion, continuait le tentateur. M. Cordier n’avait qu’à faire attention ! S’il a été assez bête pour se tromper, je serais encore plus bête en lui rendant l’argent.
La conscience se tut, et René se dirigea vers le magasin de jouets où de beaux patins étincelaient dans la devanture.
– Où vas-tu, René, dirent des camarades qui admiraient les splendeurs qui s’étalaient en l’honneur du Nouvel-An.
– Je vais acheter des patins, dit René fièrement. À ce moment l’horloge de la mairie sonna onze coups.
– Je n’ai pas le temps, s’écria le petit garçon, maman attend ces provisions, mais je reviendrai !
Soudain, en repassant devant l’épicerie de M. Cordier, il s’arrêta. Sa conscience protestait et le mettait mal à l’aise.
– Tu es un voleur si tu gardes ces cinquante francs. Entre vite et rends cet argent.
René rougit. Comment avait-il pu penser garder ce billet ! Il ouvrit la porte de l’épicerie et se dirigea vers la caisse où M. Cordier faisait des additions.
– Monsieur, dit-il en lui tendant le billet de cinquante francs, vous m’avez donné ce billet en trop.
– Tu en es sûr ?
– Oh ! oui, dit l’enfant, maman m’avait donné cent francs, votre note était de quarante-deux francs, et voilà la monnaie que vous avez mise dans ma main.
L’épicier compta. L’enfant avait raison.
– Mon pauvre enfant, je suis désolé, tu as dû revenir de chez toi pour me donner cet argent, tu aurais pu attendre à demain.
René rougit.
– Non, je me suis aperçu de la chose quand j’ai quitté votre magasin, mais, d’abord… j’ai cru… qu’avec cet argent… je pourrais acheter des patins… et puis, j’ai compris que ce serait voler…
C’est dur d’avouer qu’on a presque été un voleur !
– Tu as bien fait, mon petit, c’est vrai que je ne me serais pas aperçu que ce billet manquait à ma caisse, mais tu aurais perdu plus que moi, et tu en aurais souffert toute ta vie peut-être. Quand on n’écoute pas sa conscience, elle finit par se taire, et c’est terrible. Mais tu es un brave enfant, et je vais te faire un cadeau.
Tout en parlant, l’épicier avait pris sur un rayon un paquet enveloppé de papier brun. C’était un peu lourd et à travers une déchirure du papier brillait un métal.
– Je viens de recevoir des patins, ils sont excellents. Je crois que cette paire te conviendra.
– Je ne les mérite pas, dit René confus, je n’ai fait que mon devoir.
– Prends-les, ça me fera plaisir, insista M. Cordier, et puis dans deux ou trois ans, quand tu quitteras l’école, viens me trouver si tu as besoin de travail.
Ceci s’est passé il y a plusieurs années. René est devenu le commis, puis l’associé de M. Cordier. Il n’a jamais regretté d’avoir obéi à sa conscience.
D’après La Bonne Nouvelle 1993