LE PETIT GABRIEL ET SA BIBLE

Un petit garçon était absorbé dans la lecture d’un livre qu’il avait devant lui. De temps à autre, il laissait échapper un soupir, qui seul troublait le grand silence de la chambre. À la fin, il ferma le livre et resta plongé dans ses réflexions.

La porte s’ouvrit et son père entra. C’était un grand et bel homme. Il s’approcha et jeta un regard indifférent sur le volume. « Quoi ! des contes encore, Gabriel, tant de lecture n’est pas bonne pour toi, mon garçon ».

L’enfant s’élança dans les bras de son père, mais la tristesse se reflétait encore sur sa figure pâle.

– Papa, dit-il en entourant de ses bras le cou de son père et en appuyant ses boucles dorées sur sa large épaule, est-ce que ce sont des contes ou des histoires vraies, dans ce gros livre ?

– Quel est ce livre, mon garçon ? Il prit le gros volume : « C’est une Bible », ajouta-t-il d’un air de dédain. « Il n’y a rien là qui puisse intéresser un petit garçon comme toi ». Et il le remit en place.

Mais Gabriel ne garda pas le silence.

– Il est question d’un homme qu’on a battu, continua-t-il ; on lui a craché au visage, mis sur la tête une couronne d’épines, et on l’a pendu sur une croix.

– Qu’est-ce que cela te fait ! répliqua le père, ne sachant que répondre et détournant les yeux du regard suppliant de son petit garçon.

– Je désire savoir si c’est vrai, et pourquoi on l’a pendu sur la croix. Était-il un bien méchant homme ?

Le père fut troublé. Il connaissait l’histoire du Sauveur ; il savait fort bien que Christ avait souffert pour un monde coupable. Sa femme, une aimable chrétienne que Dieu avait rappelée à Lui, lui avait souvent parlé du Sauveur. Mais ce sujet le remplissait de pensées dures et rebelles.

Hélas, semblable à beaucoup d’autres, le père de Gabriel n’avait jamais reconnu qu’il était un pécheur devant Dieu. C’était un homme moral, respectable, honnête devant tous, mais tristement ignorant de Dieu. Il n’avait jamais pris conscience de sa culpabilité devant ce Dieu saint et juste. Il ne pensait à Lui que comme à un Maître dur. Une grande épreuve était tombée sur lui par la mort prématurée de son épouse qu’il aimait beaucoup, et il attribuait ce malheur à un manque d’amour de la part de Dieu, ne voyant rien au-delà de son égoïsme. Pour ce cœur ignorant et rebelle, Dieu n’était pas un Dieu d’amour, mais Celui qui avait ravi son plus grand trésor, ne laissant autour de lui que des ténèbres sur lesquelles jamais la lumière ne brillerait.

Il déposa par terre son petit garçon et, les sourcils froncés :

– Non, Gabriel, ce n’est pas vrai. Maintenant, va jouer dehors et ne me pose plus de sottes questions.

En dépit d’un calme apparent, sa conscience n’était pas à l’aise. Mais ce père pensait peu qu’une autre épreuve était sur son chemin ; elle le frappa comme éclate un orage terrible en plein été.

Dans la chambre, il fait sombre, les rideaux sont tirés, il règne un silence de mort qu’interrompent seuls des gémissements. Le petit Gabriel est dans son lit, les joues brûlantes et les yeux brillants de fièvre.

– Ô papa ! je vois les gouttes de sang sur son front ! Pourquoi l’ont-ils tué ?

« C’est une histoire qu’il a lue juste avant de tomber malade », dit le père au docteur qui le questionnait du regard.

– Eh bien, tenez-le tranquille, dit le docteur en quittant la maison, je reviendrai cet après-midi.

Aussitôt que la porte fut fermée, le père s’assit au chevet de son petit garçon, attentif aux différentes expressions de sa figure attristée jusqu’à ce que ses yeux brûlants se ferment, et qu’il tombe dans un profond sommeil.

Qui pourrait dire les pensées de ce père veillant son enfant ? Il se rappelait son mensonge avec une honte écrasante. Mais ce n’était que le point de départ, une de ces choses dont Dieu se sert pour montrer à un homme sa condition réelle de pécheur perdu. Pour la première fois, il avait conscience de sa culpabilité.

Au seuil de l’Éternité, toute sa vie passa devant lui, et il lui parut que chaque pensée, chaque parole et chaque action l’accusait devant Dieu. Il reconnut avoir mis de côté Dieu dans tous les détails de son existence, dont il avait été jusqu’alors si satisfait. Le sentiment écrasant d’avoir, non seulement oublié Dieu, mais même de l’avoir méprisé dans son cœur, l’accablait. Il reconnaissait maintenant pour la première fois qu’il était un pécheur devant Dieu. Il apprenait que Dieu est lumière et qu’en Lui il n’y a point de ténèbres. Mais cette lumière le condamnait et, sachant qu’il le méritait, il était disposé à se laisser condamner.

Ignorant la bonté de Dieu, il considérait l’épreuve présente comme un châtiment de sa rébellion.

– Ô Dieu, j’ai péché contre toi, murmura-t-il, dans l’agonie des regrets et de la repentance. Prendras-tu l’enfant comme tu as pris la mère ?

Mais non ; les voies de Dieu ne sont pas nos voies ! Une heure après, le petit Gabriel se réveilla sans fièvre et paisible.

Le cœur plein de reconnaissance, le père se pencha vers lui et plaça sa petite tête sur son épaule. La réalité de son repentir se manifesta tout de suite. Il ne pouvait pas renvoyer un instant l’aveu de la vérité à son enfant.

– Gabriel, dit-il avec affection, je sais que l’histoire que tu as lue te préoccupe. Ce n’est pas un conte, mon enfant.

Il était étrange de voir comment la douce histoire de la croix, avec son amour profond et sa compassion infinie, avait pris possession de ce petit garçon isolé dans cette demeure loin sur la montagne. Aux paroles de son père, il leva des yeux avides de savoir.

– Qui est-il, papa ? demanda-t-il.

C’est Jésus Christ, le Fils de Dieu, répondit le père profondément ému.

Quelle signification brillait dans ces mots : Jésus Christ le Fils de Dieu ! Il est le Fils de Dieu, il doit être le don de Dieu, et s’il est le don de Dieu à un monde ruiné et coupable, il doit y avoir miséricorde auprès de Dieu pour le pauvre pécheur. Jésus Christ était-il l’expression de cet amour ? Toute l’histoire de la croix, le Juste souffrant pour les coupables, Christ, l’Agneau de Dieu, le Substitut du pécheur subissant le jugement de Dieu, ces pensées merveilleuses, d’autres encore vinrent remplir, comme un fleuve de bénédictions, l’âme de ce père. Il crut « du cœur » et sa bouche le confessa. Il reçut le salut.

« Jésus Christ » … répéta son fils, tandis que ses pensées se reportaient à sa tendre enfance. Que ce nom lui était familier alors ! Comme il l’avait souvent entendu des lèvres de celle qui maintenant était avec son Sauveur bien-aimé.

– Pourquoi l’ont-ils tué, papa ? demanda-t-il.

– Ô Gabriel, répondit le père en serrant son petit garçon dans ses bras. Il mourut pour toi, pour moi et pour tous afin que nous puissions être sauvés et passer l’éternité avec Lui.

Là, dans cette chambre obscure où la mort avait presque fait son apparition, ce père raconta à son fils l’antique et merveilleuse histoire de Jésus et de son amour. Elle apporta la joie au cœur naïf de l’un, au cœur endurci de l’autre. Comme le volume négligé depuis si longtemps devint précieux à tous les deux ! Ils apprirent chaque jour à connaître l’amour de Celui qui avait quitté les demeures célestes pour venir dans ce pauvre monde et y mourir afin que ceux qui croient en l’efficacité de son sang puissent recevoir la vie éternelle.

« Celui qui vient à moi, je ne le mettrai pas dehors » (Jean 6. 37).

D’après La Bonne Nouvelle 1993