
Ch. 1er
C’était en juin 1875, pendant la semaine des inondations, semaine de sinistre mémoire pour les riverains de la Garonne, de l’Adour et des autres cours d’eau de la région pyrénéenne.
Un train en retard de plusieurs heures arrivait en gare de la petite ville de B.
Le premier voyageur qui descendit, ou plutôt s’élança hors d’une voiture du train, fut un jeune garçon de treize à quatorze ans, échappé pour quelques jours de son lycée, grâce à une circonstance de famille.
– Enfin, vous voilà, monsieur Charles ! et vous n’êtes pas noyé, s’écria en s’avançant vivement, une femme chaussée de sabots, et enveloppée d’un capulet rouge, sorte de capuchon en usage dans le pays.
– Comme vous voyez, Marceline, répondit le lycéen. Et il lui serra amicalement la main, bien qu’une ombre de déception ait passé sur son visage à la vue de la seule personne qui l’ait attendu.
Charles tendit à la bonne sa petite valise et, lui disant rapidement quelques mots, il allait la quitter lorsqu’elle le retint par le bras. Alors une discussion s’engagea entre eux.
– Il le faut, Marceline, disait le jeune garçon en se dégageant, je vous dis qu’il le faut, puisque je l’ai promis à mon camarade.
– Promis d’aller courir à huit kilomètres d’ici, par ce temps effroyable, dans des chemins impossibles, si même il en existe encore par là-bas !…
Monsieur Charles, vous n’y pensez pas, votre maman en mourra d’inquiétude !
– Eh bien, Marceline, attendez un instant ; vous remettrez ceci à ma mère.
Charles sortit de sa poche un crayon et un morceau de papier, et traça à la hâte les lignes suivantes :
« Arrivé sain et sauf, chère maman ; mais contraint, avant de t’embrasser, d’aller à un village voisin porter un message urgent de mon brave camarade Étienne.
J’ai promis que sa famille l’aurait aujourd’hui, et il est déjà tard.
Ne gronde pas Marceline, qui voulait me retenir à toutes forces, et ne sois pas fâchée contre moi, mère, je fais mon devoir… »
Le lycéen remit son billet à Marceline ; puis repoussant le parapluie qu’elle voulait lui faire accepter, il partit en courant dans la direction de la ville qu’il devait traverser avant d’atteindre la grande route. La pluie tombait avec une persistance inusitée.
Il est probable que, quand sa tunique commença à jouer le rôle d’éponge et qu’une impression désagréable d’humidité l’atteignit aux épaules, Charles regretta d’avoir refusé l’offre de Marceline.
Pourquoi donc les enfants confondent-ils si souvent l’imprévoyance et la témérité avec le vrai courage ?
Charles ne fut pas surpris de trouver presque désert l’intérieur de la ville : on se portait naturellement vers l’Adour dont parfois les mugissements furieux arrivaient jusqu’à lui.
La route suivait à diverses reprises la rive gauche de ce fleuve, qu’il n’avait jamais vu en cet endroit que sous la forme d’un modeste ruisseau roulant ses ondes limpides sur un lit caillouteux, protégé par d’épais rideaux de verdure.
Comme il s’attendait peu au spectacle qui frappa ses regards.
À quelques pas de la ville, la route avait disparu. Là où elle se déroulait naguère comme un large ruban, les eaux se précipitaient furieuses.
Déjà, sur leur passage, entraînant, comme pour se faire aider dans leur œuvre dévastatrice, d’énormes pierres et des quartiers de roche, elles avaient déraciné les arbres, emporté les ponts, détruit des granges et même des habitations humaines.
Pour poursuivre son chemin, Charles dut monter sur une éminence, où se pressait une foule consternée.
Notre lycéen commençait à se sentir inquiet. On lui dit que la route était coupée en d’autres endroits, que tous les cours d’eau des vallées secondaires avaient débordé, et que l’on ne pouvait parvenir aux villages et aux hameaux de la rive gauche qu’en suivant les coteaux, ce qui allongeait singulièrement la route, en admettant même qu’on ne se perde pas dans les bois et les landes.
– Enfin, on peut y arriver ; j’irai donc, dit Charles en reprenant résolument sa marche au pas de gymnastique, et en ajoutant à part soi : Si je remettais à demain, et que le vieux grand-père vienne à mourir cette nuit, je ne me le pardonnerais jamais.
On le suivit des yeux avec une certaine inquiétude.
La pluie avait enfin cessé ; mais l’après-midi s’avançait. Pendant trois quarts d’heure, Charles marcha aussi rapidement que le permettait le sol détrempé.
Les fermes habitées devenaient rares, et il ne rencontrait plus que quelques paysans ahuris qui venaient constater les dégâts faits à leurs granges, la nuit précédente, par les pluies torrentielles et la brusque fonte des neiges qui en était la conséquence.
Grâce à ces rencontres pourtant, mais non sans de fréquents détours, il se maintint dans la bonne direction, mais la marche devenait de plus en plus difficile.
Tantôt c’était un ruisseau débordé qu’il s’agissait de franchir, tantôt une vaste prairie transformée en marécage, ou bien une autre à pente rapide, devenue tellement glissante que le pauvre garçon tomba plusieurs fois.
Fort heureusement, il ne se fit point de mal ; mais représentez-vous l’état de sa veste et de son pantalon ! Quant à ses souliers, la boue dont ils étaient couverts les rendait d’une lourdeur insupportable. Mais ces inconvénients n’étaient rien à côté des difficultés qui l’attendaient encore.
Notre jeune voyageur, comptant sur un long crépuscule de juin, s’était flatté de franchir avant la nuit un ravin de l’autre côté duquel, lui avait-on dit, se trouvait le village, but de sa course : il oubliait que dans les régions montagneuses, le jour disparaît avec une rapidité à laquelle s’habituent difficilement les habitants de la plaine.
À peine atteignait-il le bord du ravin que déjà il ne distinguait plus les objets. Or, il s’agissait de descendre une pente abrupte et entièrement boisée.
Tout au fond de la gorge, on entendait gronder un torrent. La situation était critique, et notre héros ne se sentait pas rassuré.
Charles prêta l’oreille, espérant entendre le pas de quelque villageois que l’inondation aurait, comme lui, détourné des chemins battus ; il n’entendit rien. Il voulut appeler à l’aide ; mais l’impression que lui causa, au milieu de ces solitudes, l’écho de sa propre voix, l’empêcha de renouveler la tentative.
« Que je sorte seulement de cette forêt avant que l’obscurité soit complète, se dit-il, et il me semble que tout ira bien. L’autre côté sera rude à gravir ; mais j’ai aperçu un chemin passablement tracé. Le village est à mi-côte ».
Là-dessus, Charles saisit une forte branche de hêtre pour point d’appui, et descendit en droite ligne. S’accrochant ainsi d’arbre en arbre, il réussit à franchir en quelques secondes une distance assez considérable ; mais bientôt il ralentit son allure : le bruit du torrent devenait de plus en plus terrible.
La pensée qu’un faux pas suffirait pour le précipiter dans l’abîme l’effraya au point de le paralyser. Il demeura plusieurs minutes, cramponné à un tronc d’arbre, absolument incapable d’avancer ou de reculer…
Pendant ces minutes d’angoisse, qui lui parurent des siècles, que d’images, que de souvenirs envahirent son esprit !
Il pensa à sa famille, à sa mère surtout, qui l’attendait dans une mortelle anxiété, et qui ne le verrait plus, peut-être… Des fautes presque oubliées lui revinrent à la mémoire : conversations légères, manque de droiture, dimanches profanés…
Et le torrent mugissait, toujours plus fort, semblait-il, au-dessous de lui, et il sentait ses forces l’abandonner…
Alors Charles se demande s’il n’a point eu tort de tenter cette dangereuse aventure ?
Oh bonheur ! La réponse de sa conscience lui rend force et courage : « Tu fais ton devoir ; Étienne compte sur toi, et son dernier mot a été : Le temps presse ».
« Mon Dieu, protège-moi », murmure avec ferveur le jeune lycéen. Et il reprend sa périlleuse descente.
Autant qu’il peut s’en rendre compte dans les ténèbres, il approche du fond de la gorge ; mais que trouvera-t-il sous ses pieds ? Si le chemin qui certainement existe sur la lisière du bois était envahi par les eaux ?…
Le paysan qui, le dernier, a renseigné Charles, n’avait pas mentionné ce torrent. Sans doute, ce n’est en temps ordinaire qu’un mince filet d’eau facile à franchir ; mais maintenant ?
Enfin les pieds de Charles ne rencontrent plus ni arbres ni broussailles pour les soutenir. Il est donc sorti de la forêt ; ce dont il s’aperçoit d’ailleurs en découvrant au-dessus de sa tête un coin du ciel gris. Mais comment poursuivre sa marche ?
Assurément, il a déjà vaincu bien des obstacles ; mais celui-ci n’est-il pas insurmontable ?…
Un véritable désespoir envahit l’âme du pauvre enfant à mesure qu’il suit et remonte le lit du torrent sans découvrir trace de pont. Habituellement, sans doute, on le traverse sur quelques-unes de ces pierres qu’on entend maintenant s’entrechoquer sous le choc des eaux tumultueuses.
Si au moins il pouvait s’assurer de la profondeur de l’eau, étudier les endroits propices pour tenter le passage, mais tout est devenu impossible, même le retour en arrière. Il fait nuit ! c’est l’inaction forcée jusqu’à ce que le jour reparaisse ; dangereuse, fatale inaction dans l’état où se trouve le pauvre Charles : absolument trempé et n’ayant aucun moyen de se procurer ni feu, ni nourriture !
Ch. 2
Tandis que Charles se voyait ainsi contraint de renoncer à tenir la promesse qu’il avait faite le matin à son camarade Étienne, l’événement confirmait, hélas ! les paroles de ce dernier : « Le temps presse ».
Pour les habitants du village, comme pour le jeune voyageur seul au fond du ravin, la nuit venait d’étendre son voile sur les scènes de désolation qu’avait éclairées cette longue journée.
Entrons dans la chaumière qui se trouve un peu isolée, à l’entrée de la première ruelle. Une chandelle de résine jette un rayon blafard sur le visage d’une petite fille assise près de la table.
Cette enfant, qui peut avoir dix à onze ans, tient son regard anxieusement fixé sur le lit où un vieillard, les yeux fermés, les traits rigides, semble dormir de son dernier sommeil.
– Grand-père, dit-elle enfin d’une voix tremblante, comme vous dormez longtemps ! Réveillez-vous, j’ai peur…
Les paupières du vieillard se soulevèrent imperceptiblement. L’enfant se leva, et s’approcha du lit sur la pointe des pieds.
Le malade, semblant deviner sa présence, fit un effort pour secouer son engourdissement.
– Jenny, dit-il faiblement, es-tu seule ?
– Oui, grand-père, personne ne vient ce soir. Ils ont été si occupés dans les prairies où il y a tant d’eau.
– Tant… d’eau…, répéta le vieillard, comme s’il cherchait à rassembler ses idées.
– Ah !… l’inondation… Elle a emporté notre champ, Jenny.
– Et quand je serai mort, on vous prendra la maison.
– Pauvre Étienne, il n’a pas une bourse entière… il faudra qu’il quitte le lycée ».
Et dans un état de demi-divagation, toujours les yeux fermés, le vieillard, songeant à la fille qu’il avait perdue, poursuit : « Ma fille, mon Étiennette, ne sois pas fâchée contre ton vieux père… il a fait ce qu’il a pu pour tes enfants ».
La petite Jenny écoute, consternée. Son grand-père était malade depuis longtemps.
Les attaques successives le retenaient souvent alité ; mais jamais elle ne l’avait entendu parler d’une façon aussi étrange, jamais son visage ne lui avait paru aussi altéré.
Il est probable que, sous l’influence des sinistres nouvelles que lui avaient apportées les voisins, et en apprenant en particulier la perte de son champ, le vieillard, sans que personne s’en soit aperçu, avait eu une nouvelle attaque. La fin était proche.
Si inexpérimentée que ait été Jenny, elle en eut une sorte de pressentiment, et elle courut appeler la voisine qui d’ordinaire venait l’aider dans le ménage et donner quelques soins au vieillard.
Malheureusement le gendre de cette femme s’était blessé en s’efforçant, avec d’autres villageois, d’établir un barrage contre les eaux ; elle se trouvait donc retenue chez sa fille.
Une autre voisine répondit à l’appel de l’enfant ; mais, préoccupée de ses propres affaires, elle se borna à s’assurer que rien d’indispensable ne manquait dans la chaumière.
Le vieillard, qui ne parlait plus, lui parut dormir assez paisiblement ; aussi engagea-t-elle Jenny à aller se reposer.
Mais la petite fille restait inquiète, le cœur oppressé, l’esprit troublé de mille craintes qu’elle n’aurait pu définir.
En se couchant dans la pièce voisine dont la porte demeura ouverte, elle eut soin de laisser brûler une chandelle. Plusieurs fois, dans la nuit, elle s’éveilla en sursaut, et dirigea vers le lit de son grand-père un regard plein d’épouvante.
Une fois, rassemblant tout son courage, elle se leva et s’approcha du malade dont les yeux étaient toujours fermés. Jenny, en se penchant, l’entendit respirer : « Il dort encore, pensa la petite fille ; oh ! si demain il pouvait être mieux !… »
Peu à peu, son souhait devenant une sorte d’espoir, elle se rendormit plus calme.
Lorsque Jenny se réveilla, la chandelle était éteinte ; mais l’aube matinale laissait pénétrer un peu de lumière par les volets entrebâillés de la petite fenêtre.
Jenny sauta de son lit en entendant son grand-père parler de nouveau de cette voix étrange qui l’avait tant impressionnée le soir précédent.
– Que tout est sombre ! disait-il.
La petite s’empressa d’ouvrir la fenêtre ; mais il ne parut pas s’en apercevoir, et continua :
– C’est le passage de ce monde à l’autre, et il faut m’y engager seul… Seul ! répéta-t-il, seul !
Et dans ses yeux, maintenant grand ouverts, se lisait une indicible angoisse.
– Grand-père, dit Jenny, je suis là, moi, près de vous. La voisine viendra bientôt peut-être ; mais il doit être de bonne heure, il fait à peine jour.
Pour la première fois, le vieillard ne sembla pas reconnaître la voix de sa petite-fille, de cette enfant que, depuis l’âge de cinq ans, il entourait de son affection et de la plus touchante sollicitude.
Il était arrivé à ce moment suprême où tous les liens terrestres se détachent, où les préoccupations légitimes ou coupables qui ont absorbé la vie s’effacent devant cette question unique, solennelle, terrible : Que va devenir mon âme ?
Pauvre vieillard ! Comme tant d’autres, il avait vécu sans penser sérieusement à l’éternité. Et maintenant que cette éternité mystérieuse s’ouvre devant lui, il se demande avec effroi quelle y sera sa portion.
Jenny est trop jeune, surtout, hélas ! trop ignorante, pour comprendre la nature des pensées qui troublent ainsi son grand-père.
Impuissante à le calmer, elle s’éloigne du lit pour s’approcher de la fenêtre. Elle a entendu des pas au dehors.
Quelle n’est pas sa surprise – au lieu de l’un des visages familiers qu’elle s’attendait à rencontrer, de se trouver face à face avec un inconnu !
C’est un jeune garçon très pâle, nu-tête, les vêtements déchirés, et qui marche avec peine dans des chaussures ruisselantes d’eau.
– N’est-ce pas ici, lui demande-t-il, que demeure un Monsieur Baurat qui a son petit-fils Étienne au lycée de Toulouse ?
Au nom d’Étienne, les yeux de la fillette brillèrent.
– Étienne, c’est mon frère, dit-elle d’un ton tout glorieux.
– M’y voilà donc enfin ! s’exclama avec un soupir de soulagement le jeune étranger qui, on le comprend, n’était autre que Charles.
Oui, notre ami avait bravement supporté sa nuit solitaire au fond du ravin.
Agitant ses bras et ses jambes, se donnant du mouvement afin d’éviter, si possible, un refroidissement, il n’avait cédé au sommeil qu’une heure ou deux ; dès que les premières lueurs du crépuscule étaient arrivées jusqu’à lui, il s’était mis en quête d’un moyen de franchir le torrent.
Pendant la nuit, le niveau des eaux avait sensiblement baissé, et laissait presque à découvert le tronc d’un arbre tombé en travers du ruisseau.
Le premier mouvement de Charles fut de s’aventurer sur ce pont glissant ; mais la réflexion lui fit comprendre qu’il lui serait impossible d’arriver au bout sans tomber, et sans risquer, par conséquent, non de se noyer – il n’y avait plus assez d’eau – mais de se blesser contre les énormes pierres qui formaient le lit du torrent.
« Je passerai pourtant, se dit-il avec un redoublement d’énergie ! il y aura un retard de quelques heures, mais, avec l’aide de Dieu, je tiendrai ma promesse ! »
Alors il imagina de s’asseoir sur le tronc d’arbre, et laissant pendre ses jambes de chaque côté, d’avancer peu à peu à l’aide des mains et du corps. Le moyen réussit.
Une fois de l’autre côté du ravin, surmontant sa fatigue, oubliant la faim, il s’élança dans le sentier rocailleux tracé au flanc du mamelon sur lequel est situé le village.
Ch. 3
– Grand-père, dit la petite Jenny, grand-père, on vous demande ! C’est pour vous donner des nouvelles d’ Étienne.
Écoutez donc, grand-père : il ne sera pas obligé de quitter le lycée ; il vous fait dire qu’il a toujours été sur le tableau d’honneur cette année, et que ses professeurs lui ont annoncé qu’il aurait la bourse entière, Grand-père !…
Mais le grand-père ne répondit pas. Aucun sourire ne vint témoigner de sa satisfaction. Alors Jenny fondit en larmes, et Charles s’écria, désolé :
– J’arrive trop tard !
Il se laissa tomber sur une chaise, et fut sur le point de pleurer comme la petite fille. Penser que toutes ses peines étaient perdues, que son camarade Étienne n’aurait pas la douceur de savoir que sa bonne nouvelle avait réjoui les derniers moments de son grand-père, c’était dur…
Le découragement s’emparait de lui à mesure que sa lassitude se faisait plus vivement sentir ; un sentiment amer, qui ressemblait à une sourde révolte, remplaçait dans son cœur cette confiance dans le succès qui avait fait sa force au milieu des dangers réels qu’il avait courus.
Il songeait tristement aux difficultés du retour, lorsque la voix du mourant se fit entendre.
– Ma réponse ?… disait-il en s’agitant sous ses couvertures, je ne puis préparer ma réponse… ma tête s’y perd…
– À qui voulez-vous répondre ? demanda Charles.
Et le vieillard, avec un regard terriblement expressif dans son égarement, lui répondit : « A Dieu ! »
Charles tressaillit. Il avait été élevé dans une famille chrétienne. Quoique jeune encore, et bien peu avancé dans la piété, il connaissait l’Évangile.
Il lui sembla entendre une voix intérieure lui dire que si le message terrestre dont il s’était chargé arrivait trop tard, celui-là, le message céleste, était précisément ce qu’il fallait à cette âme angoissée, près de paraître devant Dieu.
Serait-ce donc pour le charger d’une mission bien autrement importante que celle qu’il avait à cœur d’accomplir, que le Seigneur l’avait conduit à travers tant d’obstacles ?…
Une émotion profonde s’empara de lui. La recommandation d’Étienne : « Hâte-toi, le temps presse », résonna de nouveau à son oreille avec une signification plus haute.
Charles se pencha vers le lit du mourant, et, s’efforçant d’affermir sa voix :
– Écoutez dit-il avec l’accent le plus sérieux et le plus ému : « Les gages du péché, c’est la mort ; mais le don de grâce de Dieu, c’est la vie éternelle dans le Christ Jésus, notre Seigneur » (Rom. 6. 23).
« Crois au Seigneur Jésus, et tu seras sauvé » (Act. 16. 31).
Le vieillard écoutait, haletant. Au mot sauvé, il y eut comme un rayonnement dans ses yeux, Charles reprit :
– Jésus a dit : « Moi, je suis le chemin, et la vérité, et la vie » (Jean 14. 6).
Dites-lui seulement : « Seigneur Jésus, reçois mon esprit » (Act. 7. 59), et c’est Lui-même qui répondra pour vous devant Dieu. Il a tout accompli en mourant sur la croix pour nos péchés.
Il est permis de croire que le vieillard comprit ; Dieu, dans ses grandes compassions, lui ouvrit le cœur pour recevoir la bonne nouvelle car, bien qu’on ne l’ait plus entendu parler, ses lèvres remuèrent à plusieurs reprises, et l’expression de poignante anxiété répandue sur son visage se dissipa peu à peu.
Quand son cœur cessa de battre, ses traits étaient calmes.
Alors seulement, quelques-uns des voisins qui étaient entrés dans la chaumière et s’étaient arrêtés, silencieux, saisis par la solennité de cette scène, se mirent à échanger des réflexions sur le sort de celui qui venait de mourir, ou à s’apitoyer sur les orphelins.
Tous savaient que la maisonnette était hypothéquée, et que la petite pension que touchait le père Baurat, comme ancien militaire, finissait avec lui.
– C’était un brave homme, commença un des villageois, et depuis la mort de sa fille, le dévouement du pauvre vieux pour ses petits-enfants a été admirable.
– Eh bien, fit un autre, croiriez-vous que quand ma femme qui était entrée la première est venue me chercher, on aurait juré qu’il avait un remords sur la conscience. La mort lui faisait une peur terrible.
– Cela ne prouve rien, déclara le premier. Je me souviens à ce propos d’une prédication que j’ai entendue à la ville, dans une salle où j’étais entré par hasard.
Le prédicateur disait qu’à l’article de la mort tous nos mérites d’honnêtes gens ne paraissent plus rien devant la justice du Tout-Puissant. C’est ce qu’a dû éprouver le père Baurat.
– Sans doute ; car sans les encouragements de ce jeune garçon, qui est venu ici par amitié pour Étienne, et qui a bien failli périr en route, le vieux aurait eu une triste fin.
– Dans le sermon dont je vous parle, reprit le premier interlocuteur d’un air pensif, on recommandait de ne pas attendre le dernier moment pour se préparer au grand voyage.
Personne ne répondit, et le groupe se dispersa lentement.
Une voisine avait emmené chez elle la petite Jenny ; une autre se chargea du pauvre Charles qui était littéralement à bout de forces, et plus impressionné peut-être que tous les autres assistants par ce lit de mort, le premier dont il se soit approché.
La brave femme, après lui avoir donné les premiers soins, l’engageait à se coucher pendant qu’elle ferait sécher et raccommoderait ses vêtements, lorsque arrivèrent au village deux guides de B., envoyés à la recherche du lycéen par sa mère, Mme Tuilier.
Prévoyant l’état dans lequel ils trouveraient le jeune imprudent, ces hommes avaient eu soin de se munir pour lui de chaussures et de vêtements de rechange.
Charles se laissa habiller comme dans un rêve ; et ce ne fut que soutenu par un bras vigoureux qu’il lui fut possible de marcher.
Heureusement les chemins étaient plus praticables et les guides en connaissaient parfaitement les détours. Avant midi Charles était dans les bras de sa mère qui avait passé une nuit d’angoisse terrible.
Ch. 4
Dix jours plus tard, nous retrouvons notre héros, pâle et affaibli par une bronchite assez bénigne, mais accompagnée d’une fièvre violente, quittant son lit pour la première fois depuis sa mémorable aventure.
Lorsque Étienne, mandé par dépêche, était arrivé à B., M. Tuilier l’avait accompagné au village et avait suivi avec lui le cercueil de son grand-père.
Puis il s’était occupé de la situation des orphelins.
– Je renoncerai à mes études, lui avait dit bravement Étienne, et vous prierai, monsieur, de me chercher une place qui me permette de subvenir aux besoins de ma petite sœur ; je désire ne pas recourir pour elle à la charité publique.
Mais M. Tuilier arrangea les choses de façon à rendre inutile ce généreux sacrifice.
Une fois la succession du père Baurat liquidée, il resterait, pensait-il, une petite somme qu’il conseilla d’employer à placer Jenny en pension jusqu’à ce qu’elle soit en âge de se suffire à elle-même par le travail.
Quant à Étienne, la bourse qu’il venait d’obtenir lui permettrait de poursuivre ses études sans frais. On décida également que le frère et la sœur se réuniraient aux époques de vacances chez les parents de Charles, à la grande satisfaction de ce dernier, est-il besoin de le dire ?
Quant au rôle qu’a joué Charles dans la scène suprême de la mort du vieillard, les voisins qui y assistaient l’ont raconté à Étienne ; il en remercia avec effusion son camarade, toujours vivement impressionné par ce souvenir.
– N’est-il pas vrai, mes enfants, dit Mme Tuilier, très émue elle-même, que vous reconnaissez en tout ceci la main bienfaisante de notre Père céleste, et que vos cœurs sont reconnaissants ?
– Il est pourtant une chose, dit Charles, dont il m’est difficile de prendre mon parti ; c’est de n’avoir pu, en arrivant le soir, tenir rigoureusement ma promesse.
– Cette promesse était téméraire, répondit Mme Tuilier, tu n’avais pas le droit de la faire ; nous ne pouvons pas plus disposer d’une manière absolue de notre temps et de nos personnes que des événements.
Mais le Seigneur, dans sa bonté, a fait tourner toutes choses à sa gloire, puisque tu es arrivé à temps pour faire entendre au vieillard mourant une parole qui l’a préparé à entrer dans l’éternité.
Je me demande si mes jeunes lecteurs auraient su comme Charles trouver dans leur mémoire les passages appropriés à la condition du moment ?
Enfants, pensez à cela en apprenant vos versets pour l’école du dimanche.