SECOURS DANS LA DÉTRESSE

Un soir d’automne en 1848, dans une petite ville industrielle, un brave et pieux tisserand, connu par son habileté au travail, regagnait à pas lents sa demeure. Il habitait un modeste appartement, situé au rez-de-chaussée d’une vaste maison. Le logis se trouvait même légèrement en contre-bas de la rue ; il se composait de deux pièces seulement, petites et sombres, mais bien tenues et surtout d’une propreté méticuleuse.

Sa femme et ses cinq enfants l’attendaient avec impatience et, quand on le vit arriver, un joyeux brouhaha se fit entendre. Les deux cadets s’élancèrent au-devant de leur père et se cramponnèrent si vivement à ses genoux qu’il ne pouvait plus avancer, tandis que les aînés criaient : Papa ! Papa ! voici papa !

La mère, qui préparait le repas du soir, s’interrompit dans son travail pour aller à la rencontre de son mari ! Mais ce soir-là le pauvre tisserand avait le cœur très gros. Sans mot dire, il posa sur la table le salaire de la semaine et s’assit sans pouvoir réprimer un profond soupir. Puis il passa la main sur son front, tout en caressant tendrement les deux petits enfants qui ne le quittaient pas et paraissaient très étonnés de son silence, car, en temps ordinaire, il n’y avait pas d’homme plus joyeux que leur père, surtout quand il rentrait le samedi soir, la semaine terminée, avec la perspective d’un dimanche paisible et heureux au sein de cette famille à laquelle il était admirablement dévoué.

Sérieusement inquiète, la mère prit l’argent de dessus la table et regarda son mari dans le blanc des yeux. Comme il ne disait toujours. rien, elle finit par s’écrier :

– Mais parle donc ! Dis-moi ce qu’il y a ! Tu sembles avoir un souci terrible et accablant. Tu n’as pourtant pas été…

– Sois tranquille, ma pauvre amie, répondit l’ouvrier d’une voix ferme, mais qui laissait deviner sa douleur. Le Seigneur est toujours le même et son amour ne change pas. Mon patron m’a donné mon congé, ainsi qu’à un bon tiers des ouvriers.

– Mais non ! s’écria la. brave femme. Ton congé à toi ? Ce n’est pas possible. Alors tu n’auras plus de travail et nous n’aurons pas de pain ! Non, ce ne peut être vrai ! Voici quinze jours à peine que ton patron t’a félicité de ton zèle et t’a cité en exemple aux autres ouvriers. Et c’est comme cela qu’il te récompense des treize années que tu as passées à son service. C’est…

– Ne t’aigris pas, ma chérie, interrompit son mari. Je n’y comprends rien moi-même. Le chemin est plein de ténèbres. Lorsqu’on commença à faire l’appel de ceux qui devaient être renvoyés, je me disais qu’en tous cas mon nom ne serait pas prononcé, parce que le directeur de la fabrique m’a toujours témoigné jusqu’ici une préférence marquée ; puis, tout à coup, je m’entendis appeler. Tu peux te figurer l’effet que cela produisit sur moi. Lorsque je me fus enfin ressaisi, j’allai chez le directeur et lui représentai humblement que j’avais été longtemps à son service et qu’il m’avait toujours témoigné la satisfaction la plus complète quant à mon travail. Puis, comme il ne me répondait pas, je le priai de me dire le motif de mon renvoi, question qui se légitimait d’autant mieux qu’il gardait d’autres employés beaucoup moins anciens que moi. Mais le directeur, sans même me regarder, me dit froidement : Ce qu’il y a de plus clair, c’est que je n’ai plus d’ouvrage pour vous. Vous avez là votre salaire pour la prochaine quinzaine. Prenez-le et retirez-vous. Nous ne nous reverrons plus.

La mère éclata en sanglots. Les aînés des enfants entouraient leur père, l’air consterné, et retenaient à grand-peine leurs larmes, sans bien se rendre compte encore de ce qui arrivait, tandis que les cadets pleuraient bruyamment, ne pouvant comprendre ce qui se passait. Le père pouvait à peine garder sa contenance, bien qu’il sût très bien – et sa foi était grande – que tous les cheveux de sa tête étaient comptés, ainsi que ceux de ces êtres qu’il aimait d’un amour si intense ; amour qui semblait redoubler de profondeur en ce moment où les circonstances prenaient pour eux tous une tournure si tragique.

– Ne pleurez pas, réussit-il à dire enfin, comme s’il n’y avait pas un Dieu dans les cieux, un Dieu qui est au-dessus de tout. Hier matin nous avons lu ces mots dans sa Parole : Votre Père sait de quoi vous avez besoin, avant que vous le lui demandiez (Mat. 6. 25). Ces mots ont pris pour moi une réalité toute particulière. Ils m’avaient frappé déjà quand nous les lisions et je comprends maintenant pourquoi.

Puis il se tourna vers sa femme et ajouta :

– Mère, sais-tu ce qui est la chose la plus nécessaire ? Prions ensemble et avec ferveur, pour que l’amour de Dieu soit répandu toujours davantage dans nos cœurs. Nous sommes des enfants de Dieu. Réalisons ce que veut dire cela pour nous en cet instant même, en remettant sur lui tout notre souci, car il a soin de nous. Il ne nous oubliera pas, surtout au moment de l’épreuve. Si ce grand malheur nous frappe, ou du moins ce que nous considérons comme tel, c’est lui qui l’a permis, et dans son amour immense envers nous. Il sait ce qu’il nous faut et fera tourner même ceci à notre bénédiction présente et éternelle.

Aux aînés des enfants il dit encore :

– J’espère que vous allez renoncer à toute chicane, à toute querelle. Que de fois vous avez montré de l’indifférence à l’égard du Seigneur, de sa Parole et de la prière ! Maintenant il vous prend sous sa discipline ; j’aime à croire que vous prêterez une attention sérieuse à ses avertissements.

Le lendemain étant un dimanche, le tisserand se rendit au culte avec tous les siens. Le Seigneur bénit abondamment les paroles qui y furent dites et le brave homme rentra chez lui encouragé et fortifié. Il put remettre son chemin en pleine confiance au Seigneur et réalisa comme une certitude la ferme espérance qu’il avait que tout irait bien. Le lundi matin, il sortit de bonne heure pour rendre visite à plusieurs chefs d’ateliers et de fabriques et leur demander du travail. Mais il rentra le soir, abattu et découragé : personne n’avait d’occupation à lui donner. Toute la semaine passa ainsi, sans lui apporter la moindre lueur d’espoir, malgré ses démarches incessantes de tous les côtés. Les circonstances très troublées de cette époque, jointes à l’incertitude politique, obligeaient chacun à restreindre ses dépenses ou bien interdisaient, même aux plus entreprenants, de se risquer à étendre leur champ d’activité industrielle ou commerciale. C’est ainsi que nombre d’ouvriers manquaient de travail et de pain.

Un matin, la femme de notre tisserand posa sur la table la soupière pleine ; à la place de chacun elle mit deux petits morceaux de pain, puis elle dit tristement :

– Nous n’avons plus un sou dans la maison, plus une miette de pain dans l’armoire, plus un atome de farine à la cuisine. Si nous ne faisons pas de restes à notre déjeuner, nous aurons consommé en même temps notre dîner et notre souper.

Profondément peinés de ces paroles, les trois aînés des enfants se regardèrent longtemps en silence ; ensuite l’un d’eux dit :

– Moi, je n’ai pas faim ; je ne veux rien manger. Le petit frère et la petite sœur prendront ma part.

Puis les enfants se firent signe des yeux l’un à autre, comme s’il y avait quelque chose à faire contre la faim. Cependant ils ne se mirent pas à leurs devoirs d’école, mais restèrent debout devant la table. Leur père leur dit d’un ton plein de confiance :

– Nous allons manger avec foi autant qu’il nous sera nécessaire à chacun. Il est inutile de souffrir de faim, faute de confiance dans les tendres soins du Seigneur qui ne manqueront jamais envers les siens. Sa miséricorde ne connaît pas de limites et ses bontés se renouvellent chaque matin. Nous les éprouverons, je n’en doute pas un instant.

Tous se mirent donc à table et mangèrent avec appétit le repas frugal, mais substantiel, que la mère avait préparé. Et, quand ils eurent terminé, il se trouva qu’il y avait encore un peu de reste. Le père rendit grâces au Seigneur, selon son habitude ; puis il prit son chapeau et se prépara à reprendre ses courses en quête de travail. Il dit même presque gaiement :

– On m’a fixé ce matin un rendez-vous chez un directeur de fabrique. Je vais de ce pas chez lui. N’en doutez pas : je suis sûr que je reviendrai tout à l’heure avec une bonne nouvelle.

Puis il sortit et les enfants prirent le chemin l’école. La mère avait moins de confiance. Cependant elle fit monter une ardente prière vers le Seigneur lui demandant d’augmenter sa foi et de prendre soin d’eux tous dans cette heure de détresse amère. Réconfortée par cet instant de recueillement, si court qu’il eût été, elle ouvrit la fenêtre pour suivre des yeux son mari et ses enfants qui s’éloignaient, puis elle se mit à vaquer à ses devoirs domestiques. Tout à coup elle entendit quelque chose tomber sur le plancher. Elle crut tout d’abord que le cadet des enfants, un bébé encore au berceau, en était tombé, mais il reposait paisiblement. Les deux autres jouaient sans bruit dans un coin : il ne leur était rien arrivé d’anormal. Soudain elle aperçut, sous la table, le corps d’un pie morte, qu’un mauvais garnement avait lancé depuis la rue par la fenêtre restée ouverte. Se voyant reconnu, il se sauva à toutes jambes, tout en criant avec effronterie :

– Gardez cela pour vous ! Vous aurez au moins de quoi manger.

La brave femme avait appris, en vivant en communion avec le Seigneur, la valeur de la prière ; elle savait lui remettre tous ses soucis et n’ignorait pas non plus que ceux qui lui appartiennent doivent apprendre le pardon des injures ; qu’ils doivent aussi se taire quand on les outrage et présenter la joue gauche lorsqu’on les a frappés sur la droite. Mais les paroles outrageantes du gamin la blessèrent au cœur ; elle ne put se contenir, d’autant plus que l’allusion qu’avait faite, sans s’en douter, à leur triste situation, la lui rendait particulièrement poignante. Elle fondit en larmes et n’avait pas encore retrouvé son calme quand son mari rentra. Il revenait à pas lents et le cœur bien gros : la démarche sur laquelle il avait compté avait échoué comme toutes les autres et son visage l’annonçait suffisamment, sans qu’il fût nécessaire de le questionner sur ce qui s’était passé.

– Vois ! s’écria sa femme en l’apercevant. Nous sommes déjà devenus la risée de nos voisins. Ils ne savent que trop ce qui en est de nous. C’est la goutte de trop ; j’en ai le cœur brisé.

Sans rien dire, le tisserand ramassa le cadavre de l’oiseau. Les deux petits enfants s’approchèrent timidement de leur père, craignant que la pie ne fût pas vraiment morte et qu’elle ne cherchât à les mordre de son bec affilé. Il se préparait à jeter l’oiseau par la fenêtre, pour que sa femme ne l’eût plus sous les yeux, quand, en l’examinant de plus près, il fut frappé de l’aspect étrange du volatile.

– La pauvre bête est morte de faim, dit-il au bout d’un moment. Mais non, ajouta-t-il aussitôt, elle a un goitre et un goitre singulièrement gros et dur. Qu’y a-t-il donc ? Ou bien elle était malade, ou bien elle a avalé quelque chose qui l’a étranglée.

Il prit son canif et fit une incision dans le cou de l’oiseau. À sa profonde surprise, il en retira un collier d’or, garni de pierres précieuses. Il suffit d’un peu d’eau pour le nettoyer et lui rendre son éclat primitif. La bonne femme ne pouvait se lasser de l’admirer en le voyant déposé sur la table, tout étincelant au soleil. Jamais un objet pareil n’avait été vu dans cette humble chambre.

– Dieu soit loué, s’écria enfin le tisserand, de ce que ce méchant gamin ait choisi notre fenêtre pour y jeter cet oiseau ! Celui à qui appartient cette belle parure a sûrement assez à manger. Peut-être, si je réussis à en retrouver le propriétaire, cela nous vaudra-t-il aussi deux jours au moins de nourriture.

Il courut chez un bijoutier de ses amis pour lui raconter tout ce qui s’était passé et lui demander si, par aventure, il savait à qui appartenait ce collier. Sans répondre immédiatement, le bijoutier l’examina longuement, le soupesa avec soin, compta et recompta les pierres précieuses et les perles, puis il dit d’un ton profondément sérieux, comme s’il voulait donner une valeur particulière à chacun des mots qu’il articulait :

– Mon cher ami, tu as là de quoi te réjouir. Tu as fait une trouvaille qui vaut plus que son pesant d’or. Ce collier appartient à la fille de M. le directeur de la fabrique où tu travaillais jusqu’à ces jours derniers. C’est moi qui l’ai monté ; voilà ma marque. Il y a quinze jours, il vint chez moi et me raconta que ce collier, auquel sa fille tenait comme à la prunelle de ses yeux, avait disparu. On l’a cherché dans toute la maison, au jardin, mais sans succès, et l’on a fini par se convaincre qu’un voleur doit l’avoir dérobé. Il m’a donc prévenu de la chose, afin que, si on venait m’offrir cette parure, pour l’acheter ou la taxer, je puisse immédiatement en aviser la propriétaire. Porte-la-lui donc toi-même !

Le tisserand partit aussitôt, le cœur joyeux, du côté de son ancien atelier. Il se sentait d’autant plus heureux qu’il avait ainsi l’occasion, après le renvoi injustifié dont il avait été l’objet, de rendre à son maître le bien en retour du tort qu’il avait subi. Mlle M. poussa un cri de joie lorsque le tisserand lui remit le collier et s’en fut en hâte appeler son père qui se fit raconter l’histoire jusque dans les moindres détails.

– Petit bandit ! s’écria la jeune fille, en voyant la pie morte. Tu criais : Au voleur ! toute la journée et c’est toi qui l’étais. Mais ton larcin t’a coûté cher et tu t’en tires à moins bon compte que tes camarades de haut vol qui, en général, s’ils perdent souvent la liberté, gardent au moins la vie.

Pendant ce temps, le directeur de la fabrique demeurait silencieux et semblait profondément préoccupé. À la fin, il tendit la main à son ancien employé, qui ne l’avait jamais vu si humble ni si avenant, et lui dit :

– Mon cher ami, pardonnez-moi ! Je vous ai fait grand tort, car je vous ai soupçonné du vol de cet objet. Je ne puis me pardonner, à moi-même d’avoir agi de la sorte envers vous, après les longues années de fidèles services que vous avez passées chez moi. Je veux simplement vous expliquer ce qui est arrivé, mais je ne vous le dis pas pour ma justification. Vous êtes le seul des ouvriers qu’on ait vu passer devant, la fenêtre de ma fille le jour où cette parure a disparu. Cette fenêtre étant au rez-de-chaussée, c’est ainsi que, bien à tort, nous avons laissé des soupçons tomber sur vous. Tout ce que je puis faire pour réparer l’injustice dont vous avez été victime, c’est de vous reprendre à l’instant même à mon service. Vous y resterez aussi longtemps que vous en aurez les forces. Je vais donner l’ordre de vous payer sur le champ le salaire auquel vous auriez eu droit pendant ces quinze jours d’absence et, dès aujourd’hui, vous recevrez une paie double de celle dont vous bénéficiiez jusqu’à maintenant.

Le brave tisserand ne trouva pas de mots pour exprimer sa reconnaissance. Il se hâta de rentrer chez lui pour raconter aux siens le miracle que le Seigneur avait opéré en leur faveur. Ensemble ils s’agenouillèrent pour rendre grâces au Père des miséricordes de qui descend sur les siens tout don parfait et qui s’était servi du cadavre d’un oiseau pour donner du pain à ses enfants, parce qu’ils avaient mis leur confiance dans sa bonté infinie.

« Ne soyez pas en souci pour votre vie, de ce que vous mangerez et de ce que vous boirez, ni pour votre corps, de quoi vous serez vêtus : la vie n’est-elle pas plus que la nourriture, et le corps plus que le vêtement ? Regardez aux oiseaux du ciel : ils ne sèment, ni ne moissonnent, ni n’assemblent dans des greniers, et votre Père céleste les nourrit. Ne valez-vous pas beaucoup mieux qu’eux ? » (Mat. 6. 25 et 26.)

D’après La Bonne Nouvelle 1918