
C’était par une triste soirée d’automne. La pluie tombait à torrents, et le vent soufflait avec violence. Mais dans la petite chaumière de Jean X., tout était paisible. La famille était réunie pour prier et bénir Dieu avant d’aller se livrer au, repos.
S’il avait fait jour, vous n’auriez pu vous empêcher d’admirer la situation de cette humble demeure, entourée de collines et de bois aux grands ombrages dont le feuillage se colorait des teintes riches et variées de l’automne. La chaumière était entourée d’un jardin propre et bien tenu, montrant toute l’habileté et les soins de celui qui le cultivait. En effet, Jean X. avait toujours été connu pour faire tout à fait bien ce qu’il entreprenait, et, de plus, il avait un goût particulier pour le jardinage.
Or lorsque des parents sont exacts et soigneux en toutes choses, montrant qu’ils introduisent Christ dans leur vie de chaque jour, faisant tout comme pour le Seigneur, le plus souvent les enfants suivent leurs traces. Quand un enfant voit que sa mère considère comme un mal aux yeux de Dieu d’être malpropre, négligent ou sans soin, sur sa personne ou dans la maison, et qu’elle estime que « toutes choses » doivent être faites « avec bienséance et avec ordre, » même dans le plus humble appartement ou dans la plus petite chaumière, cet enfant-là ne peut que faire comme elle. Il apprend bientôt qu’il y a « une place pour chaque chose, » et que « chaque chose, » pour une personne d’ordre, « doit être à sa place ». Il en était ainsi chez Jean X. Les parents aimaient tendrement leurs enfants, mais ils étaient stricts à leur faire mettre en pratique le principe, que tout ce qui vaut la peine d’être fait, vaut la peine d’être bien fait.
Ce principe était aussi appliqué dans leur culte domestique. C’était, délicieux d’entendre cette famille chanter les louanges de Dieu. Leurs voix pleines, soutenues par les sentiments qui remplissaient leurs cœurs, exprimaient en de douces mélodies la confiance et la gratitude envers le Seigneur pour toutes les grâces qu’il leur accordait.
Cependant, ce soir-là, même un observateur peu attentif aurait pu remarquer une note plaintive dans leur chant, et quelque anxiété sur leurs visages. Qu’était-il arrivé ? Qu’est-ce qui pouvait abattre ainsi cette famille pieuse, aimante et, d’ordinaire, si paisiblement heureuse ? Nous allons l’apprendre. L’hymne est achevée, tous s’agenouillent, et le père de famille répand son cœur devant le Père qui est dans les cieux. Écoutons la prière qu’il prononce à peu près en ces termes :
« Notre Père céleste, nous nous prosternons humblement devant toi et venons te prier. Nous te remercions pour ce grand privilège de pouvoir répandre nos cœurs en ta présence. Nous te rendons grâces de ce que tu as envoyé ton cher Fils Jésus qui est mort pour nous, afin d’effacer nos péchés. Et nous te remercions pour ta gracieuse promesse.
Tu nous dis : « Confie-toi en l’Éternel, et pratique le bien ; habite le pays, et repais-toi de fidélité, et fais tes délices de l’Éternel : et il te donnera les demandes de ton cœur ». Et maintenant, Seigneur, nous plaçons devant toi notre position. Tu connais notre peine. Tu sais, Seigneur, que ton serviteur n’a pas eu de travail toutes ces dernières semaines, que nous ne savons pas comment avoir du pain. Ô Seigneur, tu sais aussi que nous n’avons rien eu rien à manger depuis midi, et que nous n’avons rien pour demain matin. Seigneur, tu t’es montré plein de grâce et de miséricorde envers nous dans le passé, et tu nous as bénis bien plus que nous ne méritions, nous, pauvres créatures pécheresses. Mais, Seigneur, regarde vers nous dans ta bonté, et donne à nos chers enfants et à nous la nourriture nécessaire. Seigneur, nous savons que tu peux le faire. Accorde-nous maintenant la grâce de nous confier en Toi pour être secourus et aussi celle de pouvoir te servir et t’aimer davantage, pour l’amour de Jésus-Christ. Amen ! ».
Quand le père se releva, des larmes coulaient sur ses joues brunies. Il embrassa ses enfants et leur recommanda d’aller tout droit au lit et de s’endormir tranquilles, parce que le Seigneur répondrait certainement à sa prière d’une manière ou d’une autre. Les parents eux-mêmes gagnèrent leur lit, et bientôt, malgré la faim, un profond sommeil s’empara d’eux tous ; car « il donne le sommeil à son bien-aimé » (Ps. 127. 2.)
Vous vous demandez sans doute, cher lecteur, quelle était la profession de Jean, et comment il en était venu à une position si précaire. Il y a plusieurs années, avant que les machines n’eussent été inventées et perfectionnées comme elles le sont maintenant, la profession de tisserand à la main était très commune. Dans beaucoup d’endroits, vous n’auriez entendu en passant dans les rues, que le bruit de la navette courant d’un côté du métier à l’autre. La soie, la laine, et d’autres matériaux étaient tissés sur ces métiers en châles ou en autres objets semblables, et l’ouvrage était très solide et souvent aussi très beau.
Mais depuis l’introduction des machines mues par la vapeur, le tissage à la main a été presque entièrement mis de côté, parce que les fabriques font l’ouvrage beaucoup plus vite et à meilleur marché. Jean était tisserand et vivait à l’époque où les machines commençaient à se répandre. Son métier à tisser était dans la partie supérieure de la, maison, et, ouvrier habile, il travaillait diligemment quand il trouvait quelque ouvrage à faire, mais, malgré ses efforts, il avait de la peine à en obtenir. Il n’avait cependant jamais été réduit à une extrémité semblable à celle où il était au jour de notre récit, et c’était une grande épreuve pour lui de voir sa femme et ses enfants manquer du nécessaire.
S’étant levés de bon matin, le jour suivant, Jean et sa femme remercièrent Dieu de leur avoir donné un sommeil si rafraîchissant au milieu de leur adversité. Bientôt les enfants descendirent l’un après l’autre, sans la moindre ombre sur leurs figures, car ils se disaient entre eux : « Papa a prié le Seigneur hier soir de nous donner à manger. Il a dit à Jésus que nous avions faim, et il a dit aussi qu’il était sûr que Dieu nous enverrait quelque chose ».
Lorsque tous furent arrivés dans la cuisine, le père dit : « Nous rendrons grâces au Seigneur et nous le prierons comme d’habitude » et bientôt les voix firent entendre le cantique :
De quoi t’alarmes-tu mon cœur ?
Ranime ton courage.
Souviens-toi de ton Créateur ;
Ta tristesse l’outrage.
Car le Dieu Fort
Règle ton sort,
Enfant du Dieu suprême ;
Il te connaît, Il t’aime.
Bannis donc, mon cœur, les soucis,
Car la douleur t’abuse ;
Après t’avoir donné son Fils,
Est-ce que Dieu refuse
À son enfant
Le vêtement,
Le toit, le pain, la vie ?
Crains-tu qu’il ne t’oublie ?
L’hymne sembla les encourager et les réjouir d’une manière étonnante, et, leur culte terminé, Jean dit à sa femme : « Eh bien, Marie, prépare la table pour le déjeuner ».
« Mais nous n’avons rien » répondit-elle tristement.
« N’importe » dit-il ; « mets le couvert, afin que nous soyons prêts. Soyons comme attendant que le Seigneur nous envoie ce qu’il nous faut ».
Le couvert fut mis, les enfants prirent leurs places, le père rendit grâces, mais il n’y avait toujours rien à manger. Et Jean dit : « Le Seigneur ne peut manquer à sa promesse. Nous attendrons à table qu’Il la remplisse ».
Le Seigneur est vraiment admirable dans ses voies et riche en moyens. Ils n’étaient pas assis depuis longtemps, lorsqu’un bruit de roues se fit entendre et une voiture s’arrêta devant la maison. Qui pouvait venir de si grand matin ? C’était bien pour eux cependant, car un fort coup fut frappé à la porte, comme si l’on était bien pressé. Quand la porte fut ouverte, un monsieur parut, disant : « Voilà un sac de farine que je vous apporte, et un morceau de lard, du sucre et du thé et autres petites choses. J’espère que cela vous sera utile ».
« Mais, Monsieur, » dit Jean, « comment saviez-vous que nous étions dans le besoin ? Je suis sûr de n’en avoir parlé à personne ».
« Comment je l’ai su ? Eh bien, je savais que vous n’aviez guère eu de travail dernièrement ; mais ce n’est pas la seule raison qui me fit vous apporter les choses. Le fait est que, quand j’allai hier soir me coucher, je commençai à penser à vous et à votre famille, et je me dis : « Je suis sûr qu’ils doivent être dans la gêne, car il a eu peu à faire ces derniers temps ». Je me mis au lit, mais je ne pus dormir de toute la nuit. C’était comme si quelqu’un me disait : « Porte quelque chose au pauvre Jean : il meurt de faim ». J’essayai de chasser cette pensée et de m’endormir, mais ce fut inutile, Je me levai donc de grand matin, j’allai à la chambre aux provisions et je vous ai apporté tout cela. Maintenant, dites-moi, n’étiez-vous pas gênés ? »
« C’est merveilleux, » dit Jean, et il raconta à son bienveillant visiteur comment, la veille, ils n’avaient plus rien à la maison, et comment ils avaient prié et ensuite joui d’un bon sommeil; puis, comment le matin ils s’étaient mis à table attendant leur déjeuner, et alors ne pouvant plus se contenir, il fondit en larmes, mais en larmes de joie et de reconnaissance, disant : « Béni soit Dieu ! c’est merveilleux ! Merci, oh ! merci aussi à vous, monsieur ».
Et le déjeuner fut bientôt prêt, et ils se mirent à table, ne cessant de répéter : « Béni soit Dieu ! »
Ainsi Dieu bénit la foi de son humble serviteur, pourvut à ses besoins, et répondit à sa prière d’une manière à laquelle il ne se serait jamais attendu.
Le bras de Celui qui multiplia l’huile et la farine de la veuve à Sarepta, est toujours aussi puissant, et nous pouvons, avec confiance, rejeter sur Lui tout notre souci, car il prend soin de nous (1 Pierre 5. 7).
D’après La Bonne Nouvelle 1893