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SALLY ANNE

ou la fête de Champ Fleuri

1er samedi.

Chapitre 1.

Comment Sally Anne arriva à Boiscombe.

Assise sur le bord de son nouveau lit, Sally Anne réfléchissait, la tête dans les mains, le regard perdu sur la campagne qu’encadrait la fenêtre de sa chambre, jusqu’à en oublier la grosse larme qui roulait sur sa joue et qui finit par tomber sur le couvre-lit.
Tourmentée par l’affreuse perspective de vivre dans cette maison, si loin de papa et maman, Sally Anne se mordait les lèvres pour ne pas pleurer. Il lui faudrait, bon gré mal gré, en prendre son parti même si, en ce moment, elle n’avait que l’envie de se jeter sur son lit et de sangloter jusqu’à ce qu’il ne lui reste plus une larme.
Non ! Elle ne devait pas pleurer. Chaque fois qu’elle se reprenait à s’apitoyer sur elle-même, elle pensait aux paroles de son papa lorsque, la serrant une dernière fois dans ses bras, il lui avait dit, son regard plongeant dans le sien :
– Sally Anne ! Trois mois vont s’écouler avant que nous puissions nous revoir. Trois mois ! Ce temps peut passer très vite ou très lentement. Tout dépend de ce que tu en feras. J’aimerais, maintenant, que tu me promettes de bien l’employer. Tu pourrais, par exemple, venir en aide à quelques personnes autour de toi et tu verras que trois mois s’envoleront comme un charme.

Avant de continuer notre histoire, il faut que vous sachiez pourquoi Sally Anne habitait dans une maison étrangère, pourquoi elle se sentait si malheureuse, et enfin pourquoi elle ne verrait plus son papa et sa maman pendant trois mois.
Ses parents, M. et Mme Trivier, habitaient l’Afrique où ils œuvraient comme missionnaires. Sally Anne aimait l’Afrique, mais un jour, elle fit une maladie assez commune dans ce pays. Quand la fièvre fut tombée et qu’elle sembla hors de danger, le docteur la regarda longuement, sans mot dire, en secouant la tête. M. Trivier le raccompagna à la porte et vint prendre sa petite fille sur ses genoux.
– J’ai quelque chose de très important à t’expliquer, commença-t-il, et j’aimerais que tu m’écoutes attentivement, Sally Anne. Le docteur dit que tu as été très sage, que tu as fait tout ce qu’il t’a ordonné, mais il pense que tu devrais passer de longues vacances en Angleterre où il ne fait pas si chaud qu’ici et où tu te rétablirais tout à fait.
Le cœur de Sally Anne bat bien fort. Des vacances en Angleterre ! Voilà qui n’est pas déplaisant ! Deux fois déjà elle a fait ce long trajet avec papa et maman. Elle aime ce pays presque autant que l’Afrique.
M. Trivier serre tendrement sa petite fille contre lui parce qu’il sait que le plus difficile reste à dire et que Sally Anne en sera bouleversée.
– Cette fois-ci pourtant, continue-t-il, maman et moi nous ne pourrons pas t’accompagner. Nous avons écrit à tante Elsie. Elle a répondu qu’elle serait très heureuse de t’accueillir dans sa maison. Dans trois mois, nous irons à notre tour pour les vacances et, ensuite, nous rentrerons tous ensemble en Afrique.
Pendant un long moment Sally Anne resta silencieuse. Les vacances en Angleterre l’enchantaient, mais la pensée d’y être sans papa et maman pendant trois mois faisait trembler ses lèvres. Une grosse larme roula sur sa joue.
– Suis-je obligée de partir, papa ? demanda-t-elle. Vraiment ? Ne puis-je pas attendre jusqu’à ce que vous puissiez venir avec moi ? Cela vaudrait beaucoup mieux, ne penses-tu pas ?
– Oui, bien sûr ! Nous en avons longuement discuté, mais le docteur insiste et assure que tu dois partir maintenant. Tu as été très malade et il désire que tu te remettes au plus tôt et complètement. Qu’en dis-tu ? Vas-tu être courageuse et faire ce que nous désirons pour ton bien ?
– Je le suppose, répondit Sally Anne sans enthousiasme. Elle se sentait sans aucun courage et tout à coup étrangement seule.
– Tante Elsie fera de son mieux pour te rendre heureuse, j’en suis sûr, dit M. Trivier.

2ème samedi.

C’était précisément cela qui lui faisait peur. Elle se souvenait assez peu de tante Elsie, et ne gardait pas d’elle un bon souvenir.
L’étreinte de papa se fit plus ferme.
– Tu ne dis pas grand-chose, fit-il. Et maintenant, si nous inventions un jeu pour les trois mois de séparation ?
Sally Anne ne voyait vraiment pas comment on pourrait en faire un jeu.
– Ce ne sera pas un véritable jeu, ajouta en souriant M. Trivier qui devinait les réactions de sa petite Sally Anne. Plutôt… une sorte de souhait comme on en fait parfois à Nouvel-an. Tu sais que maman et moi nous sommes missionnaires, et que nous parlons du Seigneur Jésus à ce peuple qui ne Le connaît pas. Eh bien ! Tu vas partir en qualité de missionnaire – ma petite missionnaire.
Sally Anne ouvrit de grands yeux. Vraiment papa disait de drôles de choses quelquefois. Ne venait-elle pas d’avoir neuf ans ? Comment faire une missionnaire d’une petite fille de neuf ans ?
– Voilà qui va mieux, dit M. Trivier en souriant. Pendant une seconde j’ai retrouvé ma petite Sally Anne, toute intriguée et avec une foule de questions sur le bout de la langue. Je m’en vais t’expliquer le rôle d’une missionnaire : dans le village où habite tante Elsie, tu trouveras beaucoup de personnes qui ont besoin d’aide, et tu essaieras de les soulager comme Jésus nous l’a enseigné.
– Je comprends, dit Sally Anne, en approuvant lentement de la tête.
– Ainsi, chaque fois que tu te sentiras triste et seule, ajouta papa, regarde autour de toi si tu ne trouves pas quelqu’un encore plus triste et plus seul que toi. Cherche à l’aider et parle-lui du Seigneur Jésus et de Son amour. N’est-II pas toujours avec toi ?
Sally Anne ravala ses larmes. Personne dans le monde entier ne pouvait être plus seul et plus triste qu’elle-même en ce moment. De cela elle était tout à fait sûre. Mais, pour faire plaisir à son papa, elle répondit en soupirant :
– Je te promets d’essayer !
A partir de ce moment-là les choses se précipitèrent, si bien qu’elle n’eût guère le temps de penser.
Quelques jours plus tard, ses vêtements soigneusement pliés dans une valise, elle se tenait avec ses parents sur le large quai d’embarquement, fixant le paquebot qui devait l’amener en Angleterre.
Auprès de cet immense navire, suis-je plus qu’une mouche insignifiante ? songeait-elle. Soudain mettant fin aux sombres pensées de Sally Anne, le bateau lança un long sifflement comme s’il était lassé d’attendre et pressé de lever l’ancre.
Il fallut monter rapidement à bord. Papa et maman la serrèrent une dernière fois dans leurs bras. Quelques minutes plus tard, debout sur le pont, elle leur lança un dernier adieu. Longtemps elle agita la main, puis la brume de la mer les enveloppa et ils disparurent de sa vue.
Un moment de panique s’emparait d’elle, lorsqu’un monsieur en uniforme vint la chercher pour la conduire à sa cabine. Prestement, elle essuya ses larmes et se ressaisit.
– Je vais veiller à ce que tu arrives saine et sauve en Angleterre, dit-il. J’ai une petite fille de ton âge.
Cette déclaration rendit courage à Sally Anne, qui malgré tout se sentait perdue sur cet immense paquebot.
Enfin elle arriva en Angleterre. Tante Elsie l’attendait au port. Peu après, elles partaient ensemble pour Boiscombe, là où nous l’avons vue au début de notre histoire.
C’est ainsi que nous trouvons Sally Anne dans sa chambre et tante Elsie en bas, dans sa cuisine, préparant le repas du soir.
Grande, blonde, avec des yeux d’un bleu vif, tante Elsie était aussi jolie que la maman de Sally Anne. Par contre, elle souriait rarement et prenait à tout moment un air pincé, si bien que Sally Anne n’arrivait pas à savoir si elle aimait vraiment tante Elsie.
La chambre qu’elle avait attribuée à Sally Anne était attrayante avec sa tapisserie rose et son couvre-lit assorti. Des étagères accrochées à la paroi étaient prévues pour ses livres, une commode et une armoire pour y ranger ses affaires. On se sentait important, en quelque sorte, d’avoir une aussi jolie chambre. Malheureusement, tante Elsie avait tout gâté.

3ème samedi.

En montrant la chambre à Sally Anne, elle lui avait dit :
– Voilà, ma chère, j’ai préparé cette chambre exprès pour toi. J’espère que tu n’es pas une fille négligente et que tu sauras prendre soin de tes affaires.
C’était surtout la façon dont elle l’avait dit qui donnait à Sally Anne cette impression déprimante.
Dans la maison de la mission, en Afrique, sa chambre n’était pas si grande, mais c’était la sienne, et maman l’y laissait vivre à son idée.
Elle balança ses jambes de-ci de-là, puis tout à coup, prise de panique, elle se leva précipitamment. N’était-elle pas en train de froisser le couvre-lit et de le marquer de ronds humides par ses larmes ?
Sally Anne décida qu’elle allait faire plus attention. Après tout, c’était très gentil de la part de tante Elsie de la recevoir. Peut-être était-elle triste et solitaire comme papa le disait. Une réflexion de sa maman lui revint à la mémoire : – Elsie devrait se marier. Ce n’est pas bon pour elle de rester toute seule.
Je sais ce que je vais faire, se dit Sally Anne, je vais chercher quelqu’un qui épouse tante Elsie. Cela lui aidera beaucoup. Mais réfléchissons ! Est-ce que les missionnaires partent à la recherche de maris pour des tantes solitaires ? Oh ! si seulement papa était là pour me conseiller !
Elle n’avait plus le temps de réfléchir, sa tante l’appelait.
– Le repas est prêt, Sally Anne. J’espère que tu t’es lavé les mains. Viens vite, ma chère.
Oh horreur ! Sally Anne regarda ses mains toutes sales. Arrivée à la salle à manger, elle eut soin de les garder fermées, mais le regard perçant de tante Elsie semblait avoir découvert qu’elle ne les avait pas lavées.
Tante Elsie était institutrice et connaissait toutes les habitudes des petites filles. Elle était pourtant aimable à sa façon, mais d’une amabilité feinte.
– Maintenant, Sally Anne, dit-elle, une fois que la table fut desservie, je désire te parler. Je suppose que tu te sens très dépaysée. La vie ici est toute différente de celle de l’Afrique, mais j’espère que tu seras heureuse. Je suis très contente de t’avoir avec moi.
– Oui, tante Elsie, dit Sally Anne poliment.
– Pendant quinze jours, je vais être obligée de te laisser souvent seule, nos vacances d’été ne commençant pas plus tôt, continua sa tante. J’espère que tout ira bien et que tu ne t’attireras pas de désagréments.
– J’ai l’habitude d’être seule, dit Sally Anne. Cela ne me fait rien. Quand papa et maman s’en vont faire leurs visites, je dois veiller sur moi-même, excepté quand Ayambu vient chez nous.
– Ayambu ? Ah ! oui, c’est une des indigènes, je suppose, fit tante Elsie en fronçant les sourcils.
– Nous ne l’appelons pas comme cela, répondit Sally Anne indignée. C’est une amie.
– Je le crois bien, ajouta rapidement tante Elsie. Mais quelle vie étrange pour une petite fille. Maintenant, tu dois essayer d’oublier l’Afrique et te souvenir qu’ici tout est différent.
– Impossible ! dit Sally Anne. Maman et papa sont là-bas et j’y retournerai avec eux.
– C’est vrai ! soupira tante Elsie. Je vois que je dois faire très attention à ce que je dis… Pensons à autre chose ! Non loin d’ici, se trouve un hôpital pour enfants handicapés.
– Que veut dire le mot « handicapés » ? interrompit brusquement Sally Anne.
– Ce sont des enfants venus au monde avec des déficiences physiques. Certains ont des jambes qui ne les portent même pas ou des bras qu’ils ne peuvent employer et d’autres encore ont un petit corps tout tordu qui leur permet à peine de bouger…
– Quelle horreur ! s’écria Sally Anne, haletante.
Mais, à l’instant même, une idée germait dans son cœur : Papa serait heureux que je sois missionnaire pour les enfants handicapés. J’en suis sûre !
– Donc chaque année dans le village, continua tante Elsie, nous organisons une petite fête pour récolter un peu d’argent afin d’aider l’hôpital à acheter le nécessaire pour ces enfants. Je te dis ceci pour t’expliquer que je serai très occupée. Il me sera donc impossible de t’accorder tout le temps que je voudrais.
– Mais, tante Elsie, je pourrais t’aider à préparer cette fête ; j’en serais enchantée, s’exclama Sally Anne déjà toute excitée.
Tante Elsie pinça les lèvres.
– Je crains que tu ne sois beaucoup trop petite pour t’en mêler, dit-elle, en fronçant les sourcils. D’ailleurs, d’après la tournure que prennent les affaires, ajouta-t-elle, il ne semble pas certain que nous puissions avoir une fête. A présent, ma chère, il faut te laver les mains et aller au lit.
Sally Anne avait encore une foule de questions à poser, mais tante Elsie n’était pas d’humeur à lui répondre, et elle dut monter dans sa chambre.
Comment pouvait-elle s’endormir ? L’Afrique était si loin… Malgré le charme de sa chambre, ne se sentait-elle pas en exil ?
Enfin elle fit sa prière et demanda au Seigneur Jésus de lui venir en aide. Elle se souvint alors de la promesse qu’elle avait faite à ses parents, d’écrire son journal.

4ème samedi.

Voici ce qu’elle écrivit sur la première page blanche :
Cette journée est la plus horrible dont je puisse me souvenir. Si seulement j’étais de retour avec papa et maman ! Tante Elsie est bizarre, et je ne crois pas que je l’aime beaucoup. Je veux essayer de l’aimer et m’efforcer d’être une missionnaire comme papa me l’a dit. Le Seigneur voudra-t-il se servir d’une petite fille triste et solitaire ?
P.S. J’ai une jolie chambre, mais je préfère la mienne.
P.P.S. Que j’aimerais aider à la préparation de la fête !
P.P.P.S. Je me demande comment trouver quelqu’un qui épouse tante Elsie. Elle serait beaucoup plus gentille. Oh ! que je voudrais être de retour en Afrique !

Chapitre 2.

Sally Anne rencontre le professeur.

Sally Anne était depuis trois jours à Boiscombe lorsqu’elle rencontra M. Nazimova. Ce nom, elle le découvrit par la suite, n’était pas son vrai nom.
Son ennui de l’Afrique augmentait de jour en jour et, bien qu’elle apprît à mieux connaître tante Elsie, elle n’arrivait pas à s’attacher à elle.
Le matin, dès que sa tante partait pour l’école, Sally Anne sortait se promener le long de la rue principale aux petits pavés inégaux et s’arrêtait devant chacun des magasins. C’est là qu’elle vit le nom « Nazimova » peint en lettres biscornues sur une vieille devanture dont les fenêtres, en encorbellement, avaient une curieuse apparence. Les vitres, en fonds de bouteilles, déformaient les choses à tel point que lorsqu’on regardait à travers, tout avait l’air tordu, très gros ou très mince.
Le magasin « Nazimova » était le seul endroit à Boiscombe qui amenât un sourire sur le visage triste de Sally Anne. Elle pouvait rester des heures à regarder, à travers ces verres, les chaises et les tables antiques, les vases et les innombrables objets d’art.
Elle en fit des découvertes ! Par exemple, si elle fermait un œil ou ouvrait l’autre d’une certaine façon, les jambes de la table disparaissaient et le vase s’allongeait jusqu’à percer le plafond. Chose étrange, jamais elle n’apercevait M. Nazimova ni personne d’autre à l’intérieur. Elle ne voyait que des chaises, des tables et des vases.
Enfin, le troisième jour, Sally Anne, au bout de ses découvertes, errait tristement le long de la grand-rue. Elle s’engagea finalement sur une petite route qui traversait l’angle d’une forêt et arriva au bord d’un ruisseau au courant rapide qui brillait au soleil.
Elle se laissa tomber sur l’herbe sur le bord de l’eau et fixa le courant d’un regard sombre. Oh ! s’écria-t-elle, se parlant à elle-même, oh ! j’aimerais tant… j’aimerais tant…j’aimerais… D’un bond, elle se releva, effrayée par une voix qui disait : – Fais attention à ce que tu désires, petite fille, cela pourrait bien se réaliser et tourner à ton désavantage !
Prise de panique, elle regarda derrière elle un homme de haute taille aux yeux si bleus et si gais qu’elle n’en avait jamais vu de pareils.
– Oh ! s’écria-t-elle toute tremblante.
Il portait un vieux chapeau écorné, piqué d’une plume, un manteau rapiécé aux coudes et de hautes bottes éclaboussées de boue. D’un air joyeux et plein de malice, il demanda :
– Permets-tu que je m’asseye ici près de toi ?
Sans attendre de réponse, il s’étendit sur l’herbe en jetant loin de lui la canne à pêche jetée sur son épaule.
– Ah ! voilà qui va mieux, dit-il en soupirant d’aise, mieux que la pêche, mieux que n’importe quelle occupation, mieux que de discuter ! Mais, pour observer les règles de la politesse, il nous faut échanger quelques mots et nous présenter, qu’en dis-tu ?
Il arracha un long brin d’herbe qu’il glissa entre ses dents, puis rabattit son vieux chapeau délavé sur son front et regarda Sally Anne de ses yeux bleus pétillants de malice.
– Mais… je ne sais pas si tante Elsie serait d’accord ! commença-t-elle.
– Ah ! dit-il en riant. Tante Elsie ? Maintenant je sais qui tu es.
– Vraiment, vous le savez ?
– Bien sûr que je le sais, ricana l’étrange bonhomme. Je sais tout ce qui se passe chez âme qui vive à Boiscombe. Ton nom est Sally Anne et tu es arrivée d’Afrique. Tu as été malade et tu es ici pour trois mois. Tu habites chez ta tante, Mlle Martin, et tu ne l’aimes pas beaucoup, n’est-ce pas ?
– Mais… mais comment savez-vous ce dernier détail ? s’exclama Sally Anne en rougissant. Ce n’est pas vrai d’ailleurs !
– Cela se peut, admit-il en riant, mais souris donc, je t’en prie, tu aurais l’air beaucoup plus jolie.
Cette remarque la fit rougir encore plus.
– Ce n’est pas juste si vous ne dites pas votre nom, riposta-t-elle. De plus, ce que vous avez dit au sujet de tante Elsie n’est pas la vérité.
– Ah ! Mon nom…
Il ferma les yeux, comme dans un suprême effort de concentration :
– Mon nom ? Eh ! oui, tu l’as vu sur mon magasin à la grand-rue : « Nazimova » !
– Oh ! s’écria Sally Anne dont les yeux s’écarquillaient d’étonnement, je le connais.
Il se leva, redressa son vieux chapeau déformé et s’inclina presque jusqu’à terre.
– Je me présente : tu as devant toi le professeur Nazimova, fournisseur en antiquités de haute classe, historien, archéologue, botaniste, etc, etc.
– Oh ! dit Sally Anne toute impressionnée.

5ème samedi.

Mais au même moment ledit professeur s’affalait dans l’herbe.
– Malheureusement, j’ai un vilain défaut, soupira-t-il.
– Qu’est-ce que c’est ? demanda Sally Anne.
– L’apathie chronique, dit-il en papillonnant d’un œil. Je ne fais jamais rien. J’ai horreur du travail.
Quel personnage étrange, pensait Sally Anne en souriant. Qu’il avait l’air comique avec son chapeau de travers et ses yeux mi-clos !
– Est-ce pour cela qu’il n’y a jamais personne dans votre magasin ?
– En effet ! Je suppose que tu vas me désapprouver, comme ta tante Elsie.
– Papa m’a dit que trois mois peuvent sembler très longs ou très courts. Tout dépend de ce que l’on en fait. Il voulait dire que je devais faire quelque chose, remarqua-t-elle.
– Quoi, par exemple ?
Sally Anne fit une pause. Chose étrange, elle sentait qu’elle pouvait tout lui dire.
– Voyons, commença-t-elle, vous promettez de ne rien dire ?
Il hocha la tête.
– Papa m’a dit de chercher des personnes encore plus tristes et plus seules que moi et d’essayer de les aider.
– Voilà qui est très noble, vraiment très noble ! soupira-t-il en se frottant le menton. Bien sûr, c’est en dehors de mes vues, mais je vois ce que tu veux dire. Bon : As-tu trouvé quelqu’un ?
– Euh !… non, en tout cas je ne crois pas, mais peut-être n’ai-je pas su les voir ?
– Hum ! Il faudra que je réfléchisse. Que dirais-tu d’une petite tasse de café dans mon magasin ? Je t’aime bien, Sally Anne. Nous serons bons amis, veux-tu ? Et je vais te dire encore un secret : Mon nom n’est pas en réalité « Professeur Nazimova », mais simplement John Peters, et tu me ferais un grand honneur de m’appeler oncle John.
Sally Anne hésitait. Le temps avait passé rapidement et, en fait, elle n’avait pas eu l’occasion de réfléchir. Elle n’était pas très sûre d’avoir raison de rester là à bavarder avec ce monsieur ; par contre elle était tout à fait sûre que maman ne l’approuverait pas de s’en aller seule avec lui dans son magasin – ni tante Elsie, d’ailleurs.
– Hum ! Je m’excuse, Sally Anne, dit-il. Je me suis un peu trop avancé, n’est-ce pas ? Au fait, nous n’avons pas été véritablement présentés, et de plus tu ne me connais pas du tout. Je suis content de te voir si réfléchie. Je me demande comment nous pourrions nous sortir de cette difficulté.
Il avait une figure si comique que Sally Anne éclata de rire. M. Peters fut obligé de rire à son tour et Sally Anne fut très heureuse de ne pas l’avoir vexé.
Tandis qu’ils riaient ensemble, le pasteur Delorme apparut. Grand, soigné, il portait le col des ecclésiastiques, et, pendant un moment Sally Anne fut tout émue tant son allure lui rappelait celle de son papa.
– Ah ! s’écria-t-il gaiement, c’est là que je vous trouve enfin, John Peters. Depuis des heures, je sonne à votre porte mais… soupira-t-il, j’aurais dû savoir que vous êtes partout ailleurs que dans votre magasin !
M. Peters fit une grimace.
– L’ennui avec vous, Monsieur Delorme, c’est que vous connaissez trop de choses sur mon compte… A part ça, je n’ai pas perdu mon temps. Cette demoiselle m’a fait un sermon et m’a rappelé les bonnes manières que je suis en train d’oublier.
Le pasteur sourit à Sally Anne et lui fit un clin d’œil.
– A vrai dire, je ne connais pas cette jeune personne.
– Vous le saurez bientôt, dit M. Peters avec une petite moue. Je vous présente Sally Anne Trivier.
– Vraiment ? s’exclama le révérend d’un air ravi. J’ai beaucoup entendu parler de toi et j’avais l’intention de te rendre visite. J’aimerais avoir des détails sur l’Afrique.
Puis, très poliment, il serra la main de Sally Anne.
– Attention ! avertit M. Peters en levant solennellement son index, elle va vous entraîner à faire une quantité de choses.
– Eh bien ! Sally Anne, dit le pasteur en riant de bon cœur, si tu arrives à faire travailler ce vieux paresseux, tu auras réussi là où tout le monde a échoué.
Il regarda sa montre.
– J’ai, en réalité, beaucoup de travail, mais il me faut absolument examiner cette petite table que vous avez en vente dans votre devanture, M. Peters. Quand est-ce que cela vous arrangerait que je passe ?
– N’est-ce pas étrange, sourit M. Peters. J’étais en train d’inviter Sally Anne lorsque vous êtes arrivé, mais elle était prête à refuser. Ce serait parfait si nous allions les trois ensemble, qu’en pensez-vous ?
Le révérend rayonnait.
– Magnifique ! s’écria-t-il, voilà qui fait bien mon affaire.
Il caressa les cheveux de Sally Anne et ajouta :
– Je vois que tu es une enfant sage qui a bien retenu ce qu’on lui a enseigné. Sais-tu, Sally Anne, j’ai l’impression que tu pourras être une aide pour notre M. Peters. Tu aimes le Seigneur Jésus, n’est-ce pas ?
Sally Anne acquiesça. Elle ne pouvait s’empêcher d’être frappée par la ressemblance de M. Delorme avec son père.
– J’avais proposé un petit café, dit M. Peters.
Le révérend secoua la tête.
– Je regrette, fit-il, je n’ai que le temps de regarder la table de plus près.
Tranquillisée, Sally Anne accepta d’aller au magasin Nazimova et donna la main au pasteur.
– Il faut absolument que tu me parles de l’Afrique. J’ai déjà lu tant d’articles à ce sujet, répétait-t-il en cheminant vers le magasin d’antiquités aux fenêtres en fonds de bouteilles.
– A présent, tu peux t’asseoir dans un fauteuil et nous attendre ici, dit M. Peters en ouvrant la porte.
Les deux messieurs se mirent alors à discuter au sujet de la petite table. Ils n’en eurent pas pour longtemps, car le pasteur regarda à nouveau sa montre.
– Il est temps que je m’en aille. Je vous ferai savoir plus tard ce que j’aurai décidé.
Puis s’avançant vers Sally Anne :
– Je dois te laisser, ma chère enfant. Tu seras en bonne compagnie avec M. Peters et il prendra soin de toi.
Se penchant vers elle, il chuchota :
Encourage-le à lire la Parole de Dieu et à venir à l’église. Il n’y vient jamais.
– Hum ! grogna M. Peters. Qu’est-ce qu’on chuchote ? Après tout, que m’importe ? Maintenant que nous avons été présentés correctement, je pourrai moi-même t’avertir.
– M’avertir ? s’exclama Sally Anne.
Il mit un doigt sur ses lèvres :
– Chut ! murmura-t-il. Pas de bruit. Il ne faut pas les réveiller.
– Qui donc ?
– La table, les chaises et spécialement le « grand-père horloge » plaisanta-t-il. Mais oui, ils se réveillent parfois. Sais-tu qu’un jour j’ai trouvé « grand-père horloge » dans une telle discussion avec ce vase que son balancier en est tombé. Tu n’as jamais entendu un tel vacarme !
– Ce n’est pas possible ! s’écria-t-elle en s’apercevant au même moment qu’elle était en train de rire.
– Voilà qui va mieux ! dit-il. C’est vrai, je t’assure. Regarde-le ! N’a-t-il pas l’air désagréable ? Une de ses aiguilles est toute tordue. Je pourrais t’en raconter des histoires ! Bien ! entre à présent !
Il ouvrit une porte dans l’arrière-magasin et l’introduisit dans une petite pièce pleine de chaises confortables, toutes encombrées de journaux et de revues illustrées.
– Installe-toi pendant que je prépare le café, dit-il en faisant un geste de la main avant de disparaître.
Sally Anne repoussa quelques revues et s’assit sur le bord d’une chaise. Oui, elle aimait oncle John. Il pouvait être paresseux, mais il savait vous faire rire. Elle se sentait mieux maintenant, mieux pour la première fois depuis qu’elle avait quitté l’Afrique.
– Bravo ! fit-il en lui tendant une tasse de café et des biscuits. Tout à l’heure quand je t’ai rencontrée, tu me semblais être une petite fille beaucoup trop sérieuse. Maintenant, dis-moi ce que tu désirais tant, lorsque je suis arrivé au bord du ruisseau.
Alors Sally Anne lui raconta sa tristesse et sa solitude et comme elle avait souhaité être de retour en Afrique auprès de ses parents.
– Hum ! Je vois ce que tu veux dire. Et toute cette histoire à propos d’aider des gens, tu y penses vraiment ?
Elle acquiesça de la tête.
– Papa désire que je sois missionnaire comme lui. Je veux essayer d’être charitable comme le Seigneur Jésus nous l’a enseigné.

6ème samedi.

Pendant un moment, oncle John eut l’air plus ou moins mal à l’aise.
– Hum ! fit-il, il faudra que j’y réfléchisse pour de bon. Dis-moi, serais-tu d’accord pour que nous nous retrouvions au bord du ruisseau demain à la même heure ?
– Oh ! volontiers, s’écria Sally Anne toute excitée. Bien sûr, si cela vous plaît !
Quel plaisir d’être là à écouter les histoires qu’il inventait pour elle, et que le temps passait vite ! Elle jeta soudain un coup d’œil à la pendule.
– Oh ! Il est midi. Tante Elsie va bientôt rentrer de l’école et je lui ai promis d’aller chercher du lait.
– Hum ! Il plissa un sourcil à sa façon malicieuse. Nous ne devons pas contrarier, tante Elsie, n’est-ce pas ? Je devrais le savoir…
– Vous voulez dire que vous l’avez contrariée ?
– J’en ai bien peur ! Elle ne me parle plus et je pense que tu ferais mieux de ne pas mentionner notre rencontre.
– Mais il le faut, dit Sally Anne toute surprise. Je suis sûre qu’elle va me demander où j’ai été et je ne peux pas inventer une histoire. Ne voulez-vous pas me dire, oncle John, comment vous l’avez contrariée ?
Il soupira, fronça les sourcils et, pour la première fois, eut l’air malheureux.
– Tu promets de ne rien dire ?
Au signe affirmatif de Sally Anne, il commença :
– Je suppose qu’elle ne t’a pas parlé de la fête ?
– Mais oui, bien sûr ! En faveur des enfants handicapés… J’ai justement écrit dans mon journal que je voudrais collaborer comme une missionnaire, mais tante Elsie me trouve trop jeune, soupira Sally Anne.
– Tu en as de la chance ! dit oncle John en fronçant de nouveau les sourcils. Elle voudrait que je l’aide et fasse toutes sortes de choses, c’est pourquoi nous nous sommes querellés.
– Est-ce à cause de votre maladie ? s’inquiéta Sally Anne.
– Ma maladie ? fit-il d’un air surpris. Puis éclatant de rire : Oh je vois ce que tu veux dire, mon apathie chronique ! Oui, quelque chose de ce genre. De toute façon, il n’y aura pas de fête et c’est pure perte de temps d’en parler.

7ème samedi.

– Mais il faut qu’elle ait lieu, oncle John. Oh ! s’il vous plaît, changez d’idée ! J’aimerais tellement aider ces enfants. Tante Elsie m’a tout raconté à leur sujet. Il faut absolument qu’il y ait une fête pour que l’on puisse acheter ce dont ils ont besoin. Pourquoi dites-vous qu’il n’y en aura pas ? supplia Sally Anne.
– Pour de multiples raisons que les petites filles ne comprennent pas.
Il lui souleva le menton exactement comme son papa le faisait et dit :
– Je crois qu’il est grand temps de filer chez toi. Je plaisantais en disant que je n’aimais pas tante Elsie. Au contraire, elle est très aimable… excepté avec moi.
– Quel dommage ! soupira Sally Anne. J’ai une idée ! Je vais faire en sorte qu’elle vous aime.
Oncle John éclata de rire.
– J’ai peur que cela ne soit bien difficile. Bon ! sauve-toi et n’oublie pas de venir demain matin.
– Merci ! dit-elle en souriant.
Mais en arrivant à la porte, elle se retourna pour demander :
– Oncle John, me conduirez-vous à la maison des enfants handicapés ?
– Hum ! fit-il en fronçant les sourcils et en clignotant des yeux. Un jour… c’est promis !
– Non, demain. Sans quoi je ne viendrai pas vous voir, dit Sally Anne d’un ton décidé.
– Ah ! C’est ainsi qu’on réagit ? dit oncle John en riant. Hum ! Il faudra voir ça… Après tout, c’est en ordre ; mais tu seras obligée de venir avec Angélique.
– Qui est Angélique ? demanda Sally Anne qui déjà ressentait une pointe de dépit. Est-ce que l’on ne pourrait pas y aller que tous les deux ?
– Angélique est mon chariot, ma calèche, ou si tu veux, ma limousine et mieux encore ma vieille voiture. Si mademoiselle veut parcourir les routes poussiéreuses avec Angélique, eh bien ! soit, répondit-il en joignant un sourire malicieux à une courbette galante.
– Je vous aime bien, murmura Sally Anne, en prenant ses jambes à son cou.

Ce soir-là, elle raconta son aventure à tante Elsie. Comme les lèvres de sa tante se pinçaient d’indignation et que son regard étincelait de colère, elle ne mentionna pas le projet de la visite aux handicapés. Elle ne raconta que sa rencontre avec oncle John et le café qu’elle avait bu dans son magasin.
– Tu ne dois pas te lier d’amitié avec lui, ma chère, dit-elle avec fermeté. C’est un paresseux, un bon à rien, et pas le genre de personne que doit fréquenter une petite fille.
– Le pasteur me l’a permis, sans quoi je ne serais pas allée dans son magasin, répliqua Sally Anne.
– Ce n’est pas ce que je veux dire. Je crois que oui : je ne veux pas que tu te fasses un ami de M. Peters.
– Mais… il est… tellement gentil ! explosa Sally Anne scandalisée.
– Je ne vais pas me mettre à discuter avec toi, s’écria la tante en colère. Tu dois te souvenir que les grandes personnes en savent plus long que toi !
Sally Anne avait envie de trépigner. Tante Elsie essayait toujours de lui faire sentir qu’elle n’était qu’une enfant. Elle avait neuf ans ! N’était-elle pas capable de discerner si quelqu’un était sympathique ou non ? Elle ferait quelque chose pour cette fête, elle aussi, on ne l’en empêcherait pas.
La rougeur lui monta au visage et elle allait éclater, lorsqu’elle remarqua que tante Elsie essuyait furtivement une larme. Qu’a-t-elle donc ? se demanda Sally Anne. Peut-être aime-t-elle bien oncle John, malgré tout ?
Ce soir-là, Sally Anne regagna sa chambre, toute pensive. Très sérieuse, elle s’agenouilla pour faire sa prière. Elle raconta tout au Seigneur Jésus et implora Son aide. Ne devait-elle pas chercher avant tout à Lui plaire ?

8ème samedi

Chapitre 3.

Sally Anne se met au travail.

– Eh bien ! que vas-tu faire ce matin ? demanda tante Elsie, le lendemain, au petit déjeuner.
– Oh !… Sally Anne releva la tête de dessus son assiette. J’ai promis de rencontrer oncle… je veux dire M. Peters, vers le ruisseau et…
Tante Elsie serra les lèvres et tapa du pied.
– Chère enfant, je ne sais pas ce que je dois dire. Je suis sûre que ta maman et ton papa ne t’approuveraient pas.
– Si, papa m’approuverait. Il a dit que je devais être une missionnaire, répliqua Sally Anne en éclatant brusquement.
– Au monde ! quel rapport y a-t-il avec la visite à M. Peters, fit tante Elsie en fronçant les sourcils.
– Je regrette de ne pas l’avoir dit hier soir, confessa Sally Anne d’un air très sérieux, mais je vais te le dire maintenant. M. Peters m’a promis de me conduire à la maison des enfants invalides, tu sais, cet endroit dont tu m’as parlé.
– Sally Anne ! s’écria tante Elsie.
– Je sais qu’il ne voulait pas vous aider à préparer la fête. C’est la faute à M. Peters et j’aimerais essayer de le décider à vous aider comme vous le désiriez.
Sally Anne débita le tout aussi vite qu’elle le pût.
Tante Elsie regarda la nappe et rougit.
– T’a-t-il tout raconté ? murmura-t-elle.
Sally Anne approuva de la tête.
– Il n’en avait pas le droit ! s’écria-t-elle de nouveau, furieuse. Tu es beaucoup trop jeune pour qu’on te mette au courant de ces choses-là. J’avais mes raisons pour te dire de ne pas aller là-bas, mais je pense que tu lui as promis de l’accompagner.
– Je le lui ai demandé, rectifia aussitôt Sally Anne.
Tante Elsie secoua la tête et Sally Anne ne sut pas si elle était en colère ou si un tout petit sourire ne venait pas de passer sur son visage.
– Admettons que je te laisse aller cette fois-ci, bien que je ne sois pas du tout sûre de bien faire.
Décidément, tante Elsie est de plus en plus difficile à comprendre, se dit la fillette perplexe.
Une fois sa tante partie pour l’école, Sally Anne reprit toute songeuse le chemin de la rivière.
Oncle John l’y attendait déjà, étendu paresseusement sur l’herbe. Avec son vieux chapeau délavé, appliqué sur ses yeux, il donnait l’impression de dormir.
– Bonjour Sally Anne, dit-il pourtant. Quel beau jour ! J’ai fermé le magasin et suis prêt à emmener cette belle demoiselle à travers champs et plus loin encore.
– Je ne suis pas belle, bougonna Sally Anne.
Arès tout, oncle John n’avait qu’à parler sérieusement et ne pas toujours plaisanter.
– Hum ! on a changé d’humeur ? fit-il en lui lançant un gai sourire. Je me demande ce qui t’a piqué. Ah je sais… c’est tante Elsie ! Tu lui as parlé de moi et elle a dit que j’étais un bon à rien.
– Mais, comment le savez-vous ?
– Ah ! Je devine bien des choses.
– Vous devriez travailler, conseilla Sally Anne. Vous ne devriez pas être…
Elle devint toute rouge en s’apercevant qu’elle avait presque dit « un bon à rien ».
– Oh ! un beau jour, je me mettrai au travail. Je crois que j’écrirai un livre.
– Vraiment ? Sur quel sujet ?
– Oh ! Je ne sais pas encore, on verra…
Il s’assit en repoussant en arrière son chapeau déformé.
– Peut-être l’histoire du « vieux grand-père horloge ». Qu’en penses-tu ?
Sally Anne tapa des mains.
– Un livre que je pourrais lire ! Quand commencez-vous ?
– Oh ! un jour…
Elle le regarda pensive.
– Voulez-vous commencer aujourd’hui ? supplia-t-elle. Je pourrais lire chaque chapitre à mesure que vous les écririez. Quel suspense ! Et quand le livre serait imprimé, chacun pourrait l’acheter et vous deviendrez célèbre, et… et…
– Une minute ! Sally Anne, interrompit oncle John. Qu’as-tu donc en toi, une machine ou quelque chose de ce genre qui te pousse à chercher des occupations pour les autres ?
Radieuse, Sally Anne approuva de la tête.
– Cela fait partie du conseil de papa qui m’a dit de m’occuper pour que le temps passe très vite.
– Hum ! sourit oncle John. Bien, bien, je vois. Et notre visite à la maison des enfants ? Il me semblerait beaucoup plus agréable de rester ici, pour autant que tu cesses de parler de « choses à faire ». Il est vrai que je t’avais fait une promesse et qu’Angélique t’attend.
– Vous avez amené votre voiture ! Oh ! merci. J’avais peur que vous ayez oublié.
– Me l’aurais-tu permis ? fit-il d’un air comique.
Il lui prit la main et l’aida à remonter la berge jusqu’à la route qui longeait la rivière. C’était là, en effet, qu’attendait Angélique, vieille, décolorée et couverte d’éclaboussures de boue.
M. Peters se gratta la tête.
– Angélique n’est pas sous son meilleur jour, confessa-t-il, mais elle roule. Vas-y, saute dedans, Sally Anne.
Ils furent bientôt lancés sur les routes bosselées de la campagne. M. Trivier et sa fille avaient souvent visité ensemble les villages de la jungle africaine et, aujourd’hui, aux côtés d’oncle John, Sally Anne ne pouvait s’empêcher de revivre ces souvenirs. Elle se sentit à nouveau toute triste.
Oncle John lui tapota le bras.
– Je sais à quoi tu penses, glissa-t-il. Je suis un pronostiqueur des pensées d’autrui…
– Quelle horreur ! dit la fillette en rougissant.
Et pourtant elle trouvait oncle John très agréable. Il ne posait pas de questions embarrassantes et ne vous faisait pas sentir que vous n’étiez qu’une enfant. Il était le meilleur oncle du monde, bien que paresseux.
Ils arrivèrent enfin à une grande maison entourée de vastes pelouses et de bosquets. De grandes lettres en fer forgé en annonçaient le nom : « Champ fleuri ». Oncle John arrêta la voiture.
– Vous y voici ! Princesse, dit-il en lâchant le volant. Sortez à présent.
– Vous ne venez pas ? demanda-t-elle.
– Oh ! non, fit-il en secouant la tête. J’ai seulement promis de vous conduire. Je ne fais rien de plus.
Il se renversa sur son siège, rabattit son chapeau sur ses yeux et fit semblant de dormir profondément.

À SUIVRE !