Nouvelle histoire qui paraitra tous les mercredis…

Bonne lecture !

 

PAULA

La petite orpheline des Vallées vaudoise du Piémont

D’après Eva Lecomte

 

PRÉFACE

Voulez-vous lire quelque chose de réconfortant ? Vous le trouverez dans ces pages si captivantes. Ce récit de « Paula, la petite orpheline des Vallées vaudoises du Piémont », est l’essence même du christianisme pratique et vécu. Notre âme en ressent un puissant réconfort.

Je me suis beaucoup occupée de la jeunesse et me voilà très âgée, mais réellement un récit de ce genre ne peut que devenir une bénédiction pour ceux de nos amis, et pour les jeunes en particulier, qui le liront. Il n’est pas besoin de faire de grands efforts pour servir le Maître que nous aimons : Nous n’avons qu’à nous laisser conduire par Sa main puissante et bénie, jusqu’à notre arrivée au Port !

Tavannes, le 28 novembre 1943. (La Rochette)

Louise CHATELAIN.

PREMIÈRE PARTIE

 

CHAPITRE PREMIER

Une lettre inattendue

Je revois encore très clairement la grande maison grise où j’ai passé mon enfance : elle avait gardé depuis plus d’un siècle le nom de Couvent des Dames-Blanches, et élevait fièrement ses quatre étages bien au-dessus des modestes demeures qui l’entouraient. Sur le devant, du côté de la grand-route qui conduit de Rouen à Darnétal, s’étendait une vaste cour entourée de hautes murailles ; on y pénétrait par une haute porte cochère aux vantaux garnis de clous énormes. L’aspect de cette cour dénudée était assez triste ; mais, par-derrière, du côté du midi, la fertile campagne normande s’étendait à perte de vue, vaste et riant tapis de verdure, sillonné de ruisseaux argentés, émaillé de villages dont on apercevait chaque petite église au clocher pointu.

Le domaine de l’ancien Couvent avait été complètement transformé : sur une partie de ce qui avait été autrefois un immense jardin, notre propriétaire avait fait bâtir une douzaine de maisonnettes en briques, lesquelles s’alignaient à notre gauche et nous faisaient penser à des maisons de poupées, tant elles paraissaient petites à côté du Couvent. On les appelait les Maisons-Rouges.

Seule, la longue avenue de tilleuls qui nous séparait des propriétés avoisinantes, avait été respectée : c’est là que les enfants du Couvent jouaient et se querellaient avec ceux des Maisons-Rouges ; c’est là que l’été les vieillards s’asseyaient sur les bancs de pierre, à l’ombre des grands arbres ; c’était là aussi que, dans le passé, les Dames blanches s’étaient promenées, en pensant au monde qu’elles avaient quitté pour toujours. On en racontait des histoires qui me faisaient peur, et dont je rêvais parfois la nuit.

Le reste du terrain était réparti entre les nombreux locataires du Couvent qui avaient, les uns un jardin potager, les autres des parterres pleins de fleurs, de sorte que le coup d’œil ne manquait pas de variété.

Notre jardin, le plus grand de tous, faisait face aux Maisons-Rouges ; bien que ce fût un jardin sans prétention avec ses corbeilles multicolores, sa tonnelle ombragée, son puits profond et ses ruches bourdonnantes, c’était, à nos yeux, un coin de terre enchanté.

Je n’ai pas une mémoire des plus fidèles, et j’ai oublié bien des choses depuis ; mais il y a une journée qui a fait sur mon esprit une telle impression, que je me la rappellerai, je crois, jusqu’à la fin de ma vie.

Il y a près de vingt ans de cela. Nous étions à souper ; Thérèse, notre vieille servante, allait et venait dans sa cuisine, car elle ne se donnait jamais le temps de s’asseoir pour manger. Notre bonne Thérèse ! Depuis sept ans elle essayait de remplacer auprès de nous la mère que nous avions perdue lorsque j’étais encore au berceau.

Mon frère Louis et moi, nous nous étions, dans la journée, querellés à propos d’un rien, et, comme devant notre père nous n’osions pas continuer notre dispute ouvertement, nous la poursuivions avec acharnement en nous donnant des coups de pieds sous la table.

Louis avait dix ans et j’en avais neuf. En sa qualité d’aîné et de garçon, mon frère prétendait avoir le dernier mot en tout. Ici, les coups de pieds remplaçant les paroles, ils se succédaient rapidement. Il est vrai que, placés assez loin l’un de l’autre, nous ne nous faisions pas grand mal ; néanmoins, je commençais à perdre patience ; pour en finir, sachant Louis peu courageux (il a changé depuis), je penchai ma chaise de son côté, et lui allongeai un maître coup de pied. Cette fois, sa figure s’empourpra de souffrance et de rage.

Dérangé par le bruit, mon père nous regarda. Je ne sais trop ce qui serait arrivé si Thérèse n’était entrée à ce moment-là dans la salle à manger, tenant à la main une lettre bordée de noir qu’elle remit à notre père. Il la prit silencieusement et l’ouvrit, tandis que Thérèse s’en retournait, emportant la soupière.

Je vis bientôt, à l’expression de mon père, que cette lettre apportait quelque grande nouvelle, et je suis sûre que Louis s’en aperçut aussi, car il oublia tout à fait de me rendre mon coup de pied.

-Thérèse ! cria mon père dès qu’il eut fini de lire.

-On arrive, répondit la vieille bonne sans se presser.

-Lisez cela et dites-moi ce que vous en pensez, reprit-il en tendant la lettre à notre domestique.

Elle eut vite fait de s’installer entre Louis et moi, et les deux coudes sur la table, la tête entre les mains, elle commença sa lecture.

Pendant quelques minutes, on n’entendit plus qu’un sourd bourdonnement : Thérèse n’était pas savante et ne pouvait lire qu’à mi-voix.

-Qui est-ce qui a écrit ça, Monsieur ? fut sa première question.

-Le pasteur de l’endroit, répondit mon père.

-Un pasteur ! Il a une bien vilaine écriture, ce pasteur ! Et dire que sa pauvre mère aura payé je ne sais quoi pour lui donner une éducation !

Mon père sourit un peu tristement.

-Vous ne comprenez pas, Thérèse ?

-Oui, oui, Monsieur, j’en comprends la moitié et j’en devine l’autre.

-Veux-tu que je t’aide ? demanda Louis gentiment.

-Toi ? Pour sûr que non ! Tu n’es pas si pressé de m’aider quand j’ai besoin de toi à la cuisine ou pour aller faire les courses, n’est-ce pas ?… Ce que c’est que la curiosité tout de même !

Louis demeurant sans réplique, Thérèse continua péniblement sa lecture. Sa grosse figure ridée devenait de plus en plus sérieuse à mesure qu’elle approchait de la fin de la quatrième page d’écriture fine et serrée, qui lui donnait tant de peine à déchiffrer. Lorsqu’enfin elle releva la tête, ses yeux étaient pleins de larmes.

-Pauvre, pauvre petite, répéta-t-elle doucement.

-Et qu’est-ce que vous en pensez ? demanda mon père.

-Ce que j’en pense ?… Mais, Monsieur, je pense qu’il faut la faire venir ici le plus tôt possible. Car…

-Qui ? m’écriai-je, l’interrompant sans cérémonie.

-Qui, qui ? demanda Louis à son tour.

-Dis-nous, père ! ajouta ma sœur Rose, grande et sérieuse jeune fille de quinze ans.

Et comme on ne nous répondait pas assez vite, nos questions se multipliaient, s’élevaient toutes à la fois et devenaient inintelligibles en s’entremêlant.

-Patience, mes enfants, cria mon père, votre tour viendra. Laissez-moi parler maintenant. Vous vous faites vieille, Thérèse ; une enfant de plus dans la maison, cela signifie du travail en plus pour vous et des soucis de plus pour moi. Si elle (mon père ne pouvait pas encore se résigner à prononcer le nom de maman), si elle était encore ici, je n’hésiterais pas, mais faire venir une orpheline dans une famille en deuil, est-ce prudent ?

-Ne vous chagrinez pas, Monsieur. Un peu plus de travail ne fait pas peur à la vieille Thérèse Rouland. On se lève plus tôt, on se couche plus tard, et tout est dit.

-J’y penserai, Thérèse. Cela demande de la réflexion.

-Et pourquoi, Monsieur ? On n’a pas besoin de réfléchir pour faire le bien.

-C’est que, voyez-vous, je crois qu’un autre pourrait mieux que moi remplacer les parents de cette orpheline. J’avoue que, pour ma part, je ne m’en sens guère le courage !

-Tenez, Monsieur, voulez-vous que je vous dise ce que vous pensez ? Vous vous dites : « Depuis que Madame est morte, la vie m’est à charge, et si ce n’était pour les enfants, je me laisserais volontiers mourir de chagrin ; mais par amour pour eux, il faut bien que je vive et que je travaille ; ce n’est donc pas la peine de m’embarrasser des affaires des autres, moi qui ai le cœur si déchiré que je puis à peine m’occuper des miennes ».

-Il y a beaucoup de vrai dans ce que vous dites, ma pauvre Thérèse.

-C’est mal, Monsieur, c’est très mal, permettez-moi de vous le dire. Je ne devrais pas vous parler comme ça, car je ne suis qu’une pauvre vieille servante ; mais c’est moi qui l’ai élevée, la chère petite dame que nous pleurons tous : je la connaissais avant vous, Monsieur, et je l’aimais comme je l’aurais aimée si elle avait été ma fille. Quand je l’ai mise dans son cercueil, c’était pour moi comme si on m’avait arraché le cœur ; car elle était si jeune pour mourir, elle était si douce, si bonne, et avec tout cela si jolie ! Mais j’ai séché mes larmes comme j’ai pu et j’ai tâché de reprendre courage : je me suis dit que j’honorais mieux la mémoire de Madame en essayant de faire ce qui lui aurait fait plaisir de son vivant. Allez, Monsieur, prenez cette petite, comme venant de sa part ; c’est sa nièce, c’est l’enfant de sa sœur…

Elle s’arrêta tout d’un coup, hors d’haleine, un peu confuse aussi d’avoir osé en dire si long. Bien plus que ses paroles, sa voix, vibrante d’émotion, nous avait remués jusqu’au fond de l’âme.

-Vous êtes une courageuse femme et vous avez un grand cœur, dit mon père en lui tendant la main. J’écrirai dès ce soir, et aussitôt que possible nous ferons venir l’enfant.

Puis, se tournant vers nous, il ajouta :

-Vous savez sans doute de quoi il s’agit maintenant : votre cousine Paula vient de perdre son père ; vous vous rappelez que sa mère est morte il y a plusieurs années et nous sommes ses plus proches parents. On vient de m’écrire pour me demander si je consens à prendre cette petite fille chez moi, et vous avez entendu ce que j’ai répondu à Thérèse. Dans quelques semaines tout au plus, cette enfant sera parmi nous.

Nous ouvrions déjà la bouche pour poser mille questions ; notre père nous arrêta :

-Non, non… C’est assez pour le moment. Plus tard, je vous donnerai des détails ; du reste, je dois sortir à l’instant même. Préparez vos devoirs et ne pensez pas trop à votre cousine.

 

CHAPITRE II

Souvenirs

Je n’appris pas mes leçons ce soir-là, car je ne fis que penser à Paula. D’ailleurs l’étude pour moi n’avait jamais beaucoup d’attrait, et j’étais certainement l’élève la plus étourdie et la plus paresseuse de ma classe. Louis ne valait pas beaucoup mieux que moi en fait d’application, mais au lycée, grâce à la vivacité de son esprit, il savait toujours se tirer d’affaire.

Rosine ne nous ressemblait pas ; c’était un vrai modèle d’obéissance, d’application et de patience. J’étais très fière de ma grande sœur Rose : je l’aimais et je l’admirais, mais je n’avais pas le moindre désir de l’imiter.

Après le départ de notre père, il ne fut plus question que de notre cousine. Quand viendrait-elle ? Comment était-elle ? Serait-elle contente de venir chez nous ? C’étaient autant de questions auxquelles nous ne pouvions répondre. Nous savions peu de chose à son sujet. On m’avait dit que Paula demeurait au Villar, dans les vallées vaudoises, un pays de montagnes où les gens se nourrissaient de pain noir et vivaient dans les étables. Les conditions des paysans vaudois du Piémont se sont améliorées depuis ce temps-là. Je n’aurais pu dire exactement où se trouvait le Villar, je l’avais cherché sur l’Atlas sans réussir à le trouver, mais je pensais que ce devait être quelque part entre la France, l’Italie et la Suisse !

Je savais encore une chose qui me réjouissait beaucoup : Paula avait à peu près mon âge. Quelle joie ! Je ne pouvais me lasser de le répéter.

-Tais-toi Lisette, me dit enfin Louis, qui, je crois, était un peu jaloux que Paula ne fût pas un garçon, tais-toi et apprends tes leçons. Tu répètes toujours la même chose et tu tiens ta grammaire le haut en bas ! Cela ne m’étonne pas que tu sois toujours dans les derniers de ta classe, si c’est de cette manière-là que tu étudies.

-Tu peux me dire tout ce que tu voudras, répondis-je méchamment : mais quand Paula sera arrivée, je ne te parlerai plus et je lui dirai de ne pas te parler non plus. C’est moi qui suis contente que Paula soit une chère petite fille, au lieu d’être un vilain garçon comme toi.

-Garde-la ta Paula, répliqua Louis en rougissant de colère ; si elle te ressemble…

-Voyons, voyons, s’écria Rosine, est-ce que vous allez vous quereller au sujet de cette pauvre Paula que vous n’avez même pas encore vue ?

-C’est Louis !…

-Non, c’est Lisette !…

-C’est tous les deux. Si Paula savait comme vous vous disputez, elle n’aurait pas envie de venir. J’espère qu’elle nous aimera tous, et il faudra que nous l’aimions tous aussi, car elle est orpheline, et puis c’est la nièce de notre chère maman.

Rosine savait s’y prendre pour ramener la paix. Presque toujours, du reste, le seul mot « maman » y suffisait.

-Écoute, Lisette, reprit ma sœur en m’attirant auprès d’elle, je vois bien que tu n’as aucune envie d’étudier ce soir, ferme donc ton livre ; si tu te lèves assez tôt demain matin, je t’aiderai. Sais-tu ce que je ferais à ta place ?

-Quoi ?

-J’irais voir Catherine. Tu sais qu’elle n’aime pas à être seule toute la soirée, et je crois que Thérèse vient de sortir. Si je n’avais pas tant de leçons, j’irais moi-même. Prends bien garde de ne pas faire trop de bruit, n’est-ce pas, Lisette ? Catherine a mal à la tête aujourd’hui.

-Oh ! la bonne idée ! J’y cours, m’écriai-je joyeusement.

Ce n’était pourtant pas la pensée de voir ma sœur aînée qui me rendait joyeuse ; loin de là : j’allais dans sa chambre le moins souvent possible, car je m’y ennuyais en compagnie de cette malade si triste et si désagréable.

Je me rappelais cependant le temps où Catherine était la plus vive, la plus gaie parmi nous ; hélas ! tout avait changé en quelques moments. Un jour, il y avait de cela trois ans, Catherine était tombée de toute la hauteur d’un grand cerisier, où elle était montée cueillir les premières cerises mûres, malgré la défense de Thérèse qui prévoyait un accident. Lorsqu’on l’avait relevée, elle était sans connaissance. Sa chute avait été si malheureuse, qu’on avait cru d’abord qu’elle en mourrait. Après six mois de cruelles souffrances, sa jeunesse avait triomphé, mais la grande sœur que nous avions connue légère comme un oiseau n’avait plus qu’un pauvre corps brisé et souffrant, qui lui permettait à peine de se traîner péniblement d’une chambre à l’autre à l’aide de béquilles.

Malheureusement, son caractère aussi avait souffert : malgré la tendresse de notre père qui cherchait à exaucer tous ses désirs, malgré les soins infatigables de Thérèse et malgré la patience et la douceur que lui témoignait Rosine, Catherine n’était jamais contente. Sa chambre, la plus belle de toute la maison, était éclairée par de hautes fenêtres, donnant en plein midi sur la campagne ; le petit lit, tout blanc, s’abritait sous de légers rideaux de mousseline retenus par des rubans de soie bleue. On lui avait acheté un couple de jolis canaris, afin que leur chant pût l’égayer ; on lui réservait les meilleurs fruits, on lui changeait continuellement ses livres d’histoires, mais tout cela ne parvenait pas à amener un sourire de satisfaction sur sa figure amaigrie.

Pauvre Catherine ! à vrai dire, je ne l’aimais pas beaucoup. J’étais si habituée à la voir malade, que son état ne me touchait plus, et elle était si souvent de mauvaise humeur que j’allais dans sa jolie chambre le moins souvent possible.

Ce soir-là pourtant, j’avais un tel désir d’annoncer ma grande nouvelle à tout le monde que j’eus bien vite fait de me précipiter dans sa chambre. Sans me soucier des recommandations de Rosine, j’ouvris la porte avec fracas.

Catherine était couchée, la figure tournée du côté de la muraille ; les persiennes étaient à demi-closes, et une housse de serge verte recouvrait la cage où les canaris, croyant la nuit venue, avaient cessé leur joyeux gazouillement. En toute autre circonstance, je serais prudemment partie, pensant que Catherine, plus malade ou plus irritée que de coutume, dormait ou essayait de dormir. Thérèse, sans doute, était allée la voir pour lui parler de Paula, et, l’ayant trouvée souffrante, l’avait engagée à prendre un peu de repos. Elle tourna la tête en m’entendant entrer, et d’une voix très aigre s’écria :

-Quel bruit tu fais, Lisette ; ne peux-tu pas me laisser un moment tranquille ?

-Tu sais bien, répondis-je avec impatience, que je t’ai laissée tranquille toute la journée. Je ne suis pas venue depuis hier matin ; d’abord, j’avais oublié que Rosine m’avait dit que tu avais mal à la tête.

-Tu le sais, maintenant.

-Alors tu ne veux pas que je te dise la grande, grande nouvelle ?

-Non.

-Eh bien, je te la dirai quand même, parce que… parce que je ne peux pas la garder plus longtemps. L’oncle Jean est mort…

-Mort ! L’oncle Jean ?

-Oui, c’est moi qui suis contente !

-Comment, contente ?

-Oh oui ! pas parce que l’oncle Jean est mort, bien sûr, mais parce que sa petite fille, notre chère cousine Paula, va venir demeurer avec nous. Que je suis contente ! Ah ! que je suis contente !

-Tu n’as pas besoin d’être si contente, ma mie, Paula ne viendra jamais demeurer ici ; c’est moi qui t’en réponds !

-Et pourquoi ? Papa l’a dit. Tu n’as qu’à le demander à Rosine ou à Thérèse, ou à Louis.

-Je ne demanderai rien à personne, mais Paula ne viendra pas ; non, non, non ! J’ai bien assez de toi et de Louis ; à vous deux vous me rompez déjà la tête, vous vous querellez du matin au soir, et quand vous jouez on dirait que la maison va s’écrouler. Pense un peu, s’il me fallait avoir ici une autre petite fille mal élevée : mais cela n’arrivera jamais !

-Tu n’es pourtant pas la maîtresse.

-Et toi encore moins, impertinente.

-Oh ! ne te fâche pas, Catherine, m’écriai-je les larmes aux yeux. Tu ne sais pas tout, tu ne sais pas que Paula n’a personne au monde pour la soigner ; Thérèse nous a lu la lettre tout haut. Je le sais bien que je suis méchante, et que je suis presque aussi désagréable que toi, mais je serai sage quand Paula sera ici, tu verras ! Elle sera ma petite sœur chérie, elle est presque de mon âge ; oh ! je l’aimerai tellement, tellement, nous serons toujours ensemble et nous nous…

-Tais-toi, Lisette, ta langue marche comme la roue d’un moulin. Et puis, où as-tu pris tes renseignements ?

-C’est ce soir après souper. On a écrit à papa, et papa a donné la lettre à Thérèse et Thérèse a dit que cela ne lui faisait rien, qu’elle ne s’en apercevrait même pas, et alors papa a dit oui.

-Et moi ? papa a-t-il parlé de moi ?

-Non, je ne me le rappelle pas.

-Ah ! s’écria Catherine en pleurant, on fait tout sans moi maintenant. Parce que je suis malade, on décide de tout sans m’en avertir. Cela ne vous fait rien à vous qui pouvez courir et vous amuser si je souffre ici, seule, sans rien savoir de ce qui se passe dans la maison. Je voudrais vous voir à ma place, vous ! Papa n’est pas même venu m’en dire un mot ; et maintenant, sans s’occuper si cela ne me rendra pas plus malade ou non, on veut faire venir cette petite mal élevée pour me tourmenter, mais elle ne viendra pas. Le jour où elle viendra, j’irai dans un hôpital, puisqu’on ne veut plus de moi…

Pauvre Catherine ! elle s’exaltait de plus en plus. Certainement, elle avait dû passer  une bien mauvaise journée, et cela lui arrivait souvent de pleurer ainsi sous le moindre prétexte. Sans l’aimer beaucoup, je la plaignais de tout mon cœur, et je fis tout ce que je pus pour la calmer, mais inutilement, car, une fois ses pauvres nerfs agacés, Catherine était inconsolable.

De plus, j’avais bien peur qu’elle ne réussît à détourner notre père de son consentement à recevoir Paula. Lui, si sévère, si froid, si insensible envers tous, se pliait aux moindres caprices de sa fille aînée. Et alors !… oh ! alors, je sentis que je ne pourrais jamais ni me consoler ni pardonner à Catherine.

-Écoute, lui dis-je en essayant de l’embrasser, papa a dû sortir, mais quand il reviendra, il te dira tout lui-même.

Mais Catherine n’écoutait plus : la tête enfoncée dans ses oreillers, elle sanglotait éperdument.

J’étais désespérée.

Il fallait moins que cela pour rendre Catherine plus malade. Catherine plus malade ! Par ma faute ! Que dirait mon père ? Et pourtant, je n’avais pas eu de mauvaises intentions, mais qui eût pu prévoir que Catherine recevrait ainsi ma grande nouvelle ?…

Une idée lumineuse me vint tout à coup. Laissant Catherine à son désespoir, je courus vers la cuisine où Thérèse épluchait ses légumes pour le dîner du lendemain.

-Thérèse, viens, oh ! viens vite, m’écriai-je les larmes aux yeux, Catherine est en train de se rendre malade à force de pleurer.

-Et pourquoi ? Je l’ai laissée à moitié endormie il n’y a qu’un moment.

-Oh ! je le sais bien, mais viens donc, Thérèse. C’est moi, c’est de ma faute… Je lui ai dit que Paula venait, et c’est cela qui la désole. Je ne l’ai pas fait exprès, je t’assure…

Thérèse se leva lentement.

-En faut-il de la patience avec des enfants pareils ! dit-elle à mi-voix.

Puis elle ajouta avec conviction :

-Tu es une fille bien maladroite, ma pauvre Lisette.

-Je t’assure que…

-Tais-toi, et retourne dans la chambre de Catherine, je te suis.

Rassérénée, je quittai la cuisine. Si Thérèse ne savait pas faire de belles phrases, elle avait en revanche un cœur d’or, et j’étais sûre que, d’une manière ou d’une autre, elle arrangerait les choses.

À mon retour, je vis Rosine qui, debout près du lit de Catherine, essayait en vain de la calmer.

-Qu’est-ce qui lui est arrivé ? me demanda-t-elle en me voyant entrer. Cette pauvre Catherine sanglotait si fort que je l’ai entendue de la salle à manger. Ce n’est pas toi qui l’as fait pleurer, au moins ?

-Non, ce n’est pas moi, répondis-je avec humeur, c’est Paula !

-Paula !

J’allais m’expliquer lorsque Thérèse parut, portant une assiette de belles pommes reinettes.

-Comment, Catherine, dit-elle de sa bonne grosse voix, c’est comme ça que vous pleurez ! Et moi, qui étais allée chercher les dernières belles pommes de la grand-mère et qui allais vous demander de me relire une lettre que Monsieur a reçue d’Italie !

Catherine se calma un peu ; elle avait saisi ce mot de lettre et pour la pauvre infirme privée de sortir, une lettre était un petit événement ; néanmoins, elle dit entre deux sanglots :

-C’est une lettre au sujet de cette affreuse Paula !

-Oui, répondit tranquillement Thérèse, c’est une lettre qui nous parle de la nièce de votre pauvre mère.

Catherine se tut. Si le souvenir de notre mère vivait dans le cœur de tous ses enfants, c’était dans celui de sa fille aînée qu’il tenait le plus de place.

-Relisez-la-moi, Catherine, reprit Thérèse. Là, ne pleurez plus, attendez que je vous arrange vos oreillers. Quel mal de tête vous allez avoir, mais c’est tout fini maintenant, n’est-ce pas ?

Tout en parlant, Thérèse serrait entre ses mains compatissantes la tête endolorie de la jeune fille.

-J’ai trop mal, Thérèse ; que Rosine la lise. Rosine obéit et lut de sa voix claire et lente les quelques lignes de fine écriture qui nous avaient tant émus.

Il y avait peu de détails, l’oncle Jean, disait le pasteur, était mort comme il avait vécu : en chrétien. Il n’avait point de proches parents et le reste de sa famille était parti pour l’Amérique deux ans auparavant. Paula était seule. Avant de mourir, il avait exprimé le désir de confier l’enfant aux soins de notre père qu’il ne connaissait pas, mais dont il n’avait entendu dire que du bien. Du reste, il remettait sa fille entre les mains de Dieu, le Père des orphelins, le suppliant de tout diriger Lui-même. Sa dernière prière avait été pour nous, il avait demandé à Dieu de nous bénir et de nous conduire tous dans l’étroite mais bonne voie du salut.

Ensuite venaient quelques renseignements au sujet du petit héritage de Paula, et l’assurance que, au cas où mon père ne pourrait pas élever la fillette, le pasteur ferait son possible pour assurer le bonheur spirituel et temporel de l’orpheline.

-Est-ce tout ? demanda Catherine.

-Oui, répondit Rosine.

-Pauvre petite !…

Il y eut un long silence. Je crois que Catherine pensait à maman, car sa figure s’était adoucie. Thérèse tricotait de ses gros doigts agiles qui n’étaient jamais inactifs, et le bruit métallique et cadencé de ses aiguilles alternait avec le chant joyeux des canaris auxquels Rosine avait rendu la lumière.

Jamais je ne m’étais donné la peine de regarder Catherine attentivement ; mais, ce soir-là, je ne pus m’empêcher de remarquer combien elle était pâle et frêle. Appuyée sur ses oreillers, avec ses cheveux blonds retombant sur ses épaules, on ne lui aurait pas donné plus de treize à quatorze ans, et pourtant elle en avait presque dix-huit ! En la voyant là, faible comme un petit enfant, après une journée de souffrance, il me prit une envie de l’entourer de mes bras, de l’embrasser, de lui pardonner toute sa mauvaise humeur, tous ses caprices, toute sa dureté de cœur envers Paula, mais je n’en eus pas le courage : si elle allait me repousser !

-Thérèse, dit-elle tout à coup en fermant les yeux pour retenir ses larmes, car elle pleurait de faiblesse, je crois ; penses-tu qu’on souffre beaucoup pour mourir ?

-Pourquoi ? demanda Thérèse en la regardant étonnée.

-Je pensais à l’oncle Jean.

-Ça dépend, Catherine, ça dépend. Il y a des personnes qui meurent comme vous vous endormez, le soir, quand vous n’avez pas mal ; pour d’autres, c’est tout le contraire.

-Et après, Thérèse, après, qu’est-ce qui nous arrive ?

-Après ? oh ! après, personne ne peut savoir ça au juste. Chez nous, ma mère qui était une pieuse femme, nous disait que si nous étions sages nous irions au paradis, et que si nous ne l’étions pas, nous irions en enfer. M’est avis qu’elle avait raison, la pauvre femme, mais il y a bien longtemps que je ne me suis pas occupée de religion et votre père n’aime pas qu’on en parle.

-Je le sais, Thérèse, mais j’y pense souvent quand même. Maman était-elle pieuse ?

-Pas précisément, du moins pas avant sa maladie. Ses parents du Villar, votre tante et votre oncle, lui écrivaient souvent de belles lettres qui ne parlaient que de Dieu, du ciel et des prières. Madame soupirait après les avoir lues, quelquefois elle m’en lisait une page et elle me disait : « Ma bonne Thérèse, il faudra que nous pensions toutes les deux à ces choses ; ma sœur est plus heureuse là-bas sur sa pauvre montagne que nous ici au milieu de nos aises. Ce doit être bien beau de ne pas craindre la mort et d’aimer Dieu de tout son cœur ». Quand elle parlait à Monsieur, il riait et disait : « Ne te chagrine pas, ma chère amie, tu ne pourrais pas être meilleure que tu ne l’es et je suis bien aise que tu ne ressembles pas à ces bigots qui voudraient te faire croire que tu vas mourir d’un moment à l’autre. Il sera bien temps de t’occuper de tout cela quand tu seras à la dernière extrémité : avec ta bonne santé et ta constitution robuste, tu peux compter sur une longue vie ».

-Mais papa se trompait, Thérèse ?

-Ah oui ! il se trompait, le pauvre homme. Le lundi soir, Madame se plaignait pour la première fois d’un mal de gorge, et le jeudi matin, à l’aube, elle mourait.

-C’était la diphtérie ?

-Pauvre, pauvre chère maman !

-Oh oui ! vous pouvez bien la plaindre, allez ! jamais je n’oublierai ses derniers moments ni le chagrin de votre père. Dès sa première visite, le médecin nous dit qu’il n’y avait plus d’espoir. Je croyais devenir folle. Plus d’espoir ! La veille encore, Madame riait et chantait tout en faisant son travail, et dire qu’elle était là, devant nous, dans toute sa jeunesse et sa beauté, et sa pauvre gorge se fermait de plus en plus.

-Et elle n’a pas pu nous embrasser avant de mourir, Thérèse ?

Non. Pauvre Madame, c’était son plus grand chagrin, mais on dit qu’il n’y a rien qui s’attrape plus vite que la diphtérie… Vous pleurez, Catherine ? c’est de ma faute; je vous ai raconté ces choses tant de fois et voilà que je vous en parle encore comme une vieille sotte que je suis…

-Continue, continue Thérèse, répondit Catherine en essuyant ses larmes. Je suis si heureuse de t’entendre parler de notre chère maman.

-Et moi aussi, m’écriai-je en m’agenouillant auprès de notre vieille bonne, qui abandonna un instant son travail pour poser sa main sur ma tête.

-Tu ne l’as pas connue, toi, ma petite Lisette, dit-elle en me caressant légèrement les cheveux. Que de fois dans sa maladie elle m’a recommandé de prendre soin de toi, de t’aimer comme une mère, de te corriger… Quelquefois, je me demande si j’ai bien fait mon devoir.

-Oh ! Thérèse, s’écria Rosine, l’interrompant et fermant avec un bruit sec le livre qu’elle ne lisait plus depuis quelques instants ; oh ! Thérèse, tu as fait ton devoir. Qu’aurions-nous fait sans toi ? C’est vrai, dit-elle en souriant, que les corrections n’ont pas été très nombreuses, mais papa nous corrige… oui, papa nous corrige et toi tu nous aimes !

-Monsieur vous aime aussi ; seulement, le chagrin d’avoir perdu Madame l’a rendu triste, et à le voir on le dirait plus sévère qu’il ne l’est. Ouvre la fenêtre, Rosine, je n’y vois plus et je voudrais bien finir ce bas avant d’aller me coucher.

Rosine obéit. On était à la fin de mai et une brise tiède montait jusqu’à nous, chargée de mille parfums.

-Le soir de la visite du médecin, reprit Thérèse, Madame m’appela auprès d’elle et me dit : « Thérèse, dis-moi la vérité ; le docteur croit que je vais mourir, n’est-ce pas ? » Je ne savais comment répondre ; Monsieur espérait malgré tout et ne voulait absolument pas qu’on dise à votre pauvre mère qu’il y avait du danger. Elle me regardait et me suppliait en joignant les mains de tout lui dire ; elle parlait déjà avec peine, et j’avais peur que bientôt elle ne pût plus parler du tout ; aussi, en pleurant, je lui dis toute la vérité.

-Et alors ?

-Alors, elle me dit : « Thérèse, j’ai peur de mourir, j’ai peur, j’ai peur ! » Je lui répondis : « Madame, pourquoi auriez-vous peur ? N’avez-vous pas toujours été bonne envers tout le monde ? Dieu vous prendra dans son Paradis ». Mais elle ne pouvait pas se rassurer. « Selon le monde, oui, Thérèse, peut-être ; mais devant Dieu ! Si tu savais ce que c’est de penser : dans quelques heures je serai devant le Juge et je ne suis pas prête !… Je t’en prie, laisse-moi parler, Thérèse ; j’ai fait mon devoir envers mon mari, envers mes enfants, envers toi, mais j’ai négligé Dieu, je ne l’ai pas aimé, je ne l’ai pas prié. J’ai peur d’avoir à me tenir devant Lui ! J’ai peur de mourir ! » Je ne savais plus que dire pour la consoler, et je ne pouvais que lui répéter : « Dieu vous pardonnera, Madame. Il est si bon, Il aura pitié de vous qui n’avez jamais fait de mal à personne ». — « Ah ! me répondit-elle, si j’avais écouté ma sœur et mon beau-frère ! Que de fois ils m’ont suppliée dans leurs lettres de me donner à Dieu, mais j’ai toujours remis au lendemain… et maintenant je vais mourir. J’ai mieux aimé le monde que Dieu ! Oh ! Thérèse, Thérèse, ma bonne Thérèse, ne peux-tu pas m’aider ? »

-Mais maman est morte en paix ? demanda tout à coup Rosine qui pleurait. Dépêche-toi d’arriver là… au moment où elle t’a dit qu’elle allait au ciel.

-Oui, elle est morte en paix, la chère dame. Un peu plus tard, elle me dit : « Thérèse, relis-moi la lettre de ma sœur, sa dernière lettre qui est là sous mon oreiller ». Du mieux que je pus, je me mis à lire ; quand j’eus fini, elle me dit : « Relis-la encore, Thérèse, relis-la encore. Oh ! si ma chère sœur était ici maintenant ! » Je la relus encore deux fois, mais elle n’était pas satisfaite : « Les dernières paroles, Thérèse, me disait-elle, relis-les moi, s’il te plaît ». Je les relus.

-Tu te les rappelles, Thérèse ? demanda Catherine, qui, les mains jointes, écoutait le récit que nous avait fait tant de fois notre bonne.

-Pas toutes, j’aurais voulu garder la lettre, une lettre qui peut faire tant de bien à une personne mourante ; c’est un trésor, n’est-ce pas ? Mais pauvre Madame a voulu l’emporter avec elle dans la tombe, et elle la tient encore dans ses mains aujourd’hui, pauvre ange ! Pourtant, il me semble que la lettre finissait ainsi : « Je ne mettrai point dehors celui qui vient à moi ». (Jean 6, 37).

Je lui relus ces paroles-là au moins dix fois ; elle semblait s’y cramponner comme une personne qui se noie se cramponne à une planche. Sans mouvement, les yeux fermés, on aurait pu la croire endormie, mais ses lèvres remuaient de temps à autre.

-Elle priait, Thérèse ? demandai-je à voix basse.

-Oui, Lisette, elle priait ; et il faut croire que Dieu l’entendait, car après un long silence elle me dit avec peine : « Thérèse, je crois que mon Sauveur me pardonne ; je suis une pauvre pécheresse, coupable, ingrate… j’ai attendu jusqu’au dernier moment, je sais que mes péchés sont grands… mais l’amour de mon Sauveur est encore plus grand ! Mais mon mari, mes enfants, je n’ai rien fait pour les amener à Dieu ; Thérèse, prends soin d’eux, je les remets entre les mains du Seigneur et les tiennes. Je ne puis rien faire, moi, il est trop tard… »

Elle me demanda d’appeler votre père qui se reposait dans la chambre voisine, car il avait veillé toute la nuit précédente et travaillé pendant la journée comme d’habitude. Elle pouvait à peine lui parler, mais du mieux qu’elle put elle le supplia de ne pas faire comme elle, mais de se réconcilier avec Dieu à l’instant même, d’élever leurs enfants dans la crainte du Seigneur.

-Ce qui m’étonne, Thérèse, fit Rosine pensivement, c’est que papa, qui aimait tant notre chère maman, ne nous ait pas fait élever dans la religion chrétienne selon son dernier désir.

-C’est justement parce qu’il l’aimait tant, répondit Thérèse. Si vous saviez combien il a changé depuis la mort de Madame ! On dirait que le chagrin a rendu son cœur dur comme une pierre. Quand on essayait de le consoler au commencement de son deuil il s’écriait : « Ne me parlez pas de Dieu, ne me dites pas qu’il est un Dieu d’amour ; Il m’a enlevé mon plus précieux trésor, Il a brisé ma vie ».

Environ une semaine après la mort de Madame, il m’appela et me dit : « Thérèse, tu es une brave femme, tu as élevé ma chère Marie, tu l’as portée dans tes bras lorsqu’elle était enfant, et c’est dans tes bras qu’elle a rendu son dernier soupir. Elle t’a recommandé ses pauvres enfants, et je veux que tu restes toujours auprès d’eux, mais à une condition… c’est que tu ne leur parles jamais de religion ; ainsi, point de prières, point d’église, rien de tout cela. Tu me comprends ? » Alors je lui rappelai les paroles de Madame, ses larmes, ses recommandations. Tout fut inutile. « Écoute, Thérèse, me dit-il, je n’ai jamais beaucoup prié dans ma vie, mais la dernière nuit que ma chère femme a passée sur la terre, si quelqu’un a prié de tout son cœur, de toute sa force, c’est moi. À genoux, auprès de son lit, j’ai promis à Dieu de le servir, d’élever mes enfants pour Lui, s’il voulait seulement épargner mon trésor. Il ne l’a pas fait ! Pourquoi le servirais-je ? »

Quand j’ai vu qu’il était inutile de raisonner avec Monsieur, je promis de faire ce qu’il me demandait. Pensez seulement, si j’avais été obligée de vous abandonner à une servante étrangère ! ajouta Thérèse en nous regardant toutes les trois de ses petits yeux bleus remplis de tendresse.

-Oh ! m’écriai-je en entourant sa grosse taille de mes bras, oh ! qu’est-ce que nous aurions fait sans toi ?

Mais Thérèse qui, je crois, avait envie de pleurer et ne voulait pas le montrer, me repoussa doucement en me disant :

-Voyons, voyons, ne me fais pas perdre mon temps. Relève-toi, il y a au moins une demi-heure que tu es là à genoux à me câliner comme une petite chatte. Tu sais bien que tes bas s’usent à te traîner par terre comme ça.

Puis elle continua sans attendre ma réponse :

-C’est vrai que je ne suis qu’une pauvre paysanne ignorante. Si je sais lire, c’est Madame qui m’a appris. Quand même, cela me serre le cœur de vous voir grandir tous les quatre comme des païens ! La prière, ça porte bonheur !

-Pries-tu, Thérèse ? demanda Rosine.

-Oh ! quelquefois, mais voyez-vous, les serviteurs finissent par faire comme les maîtres. Après la mort de Madame, je priais souvent, et puis, petit à petit, je me suis découragée. Monsieur ne me parlait presque pas ; à l’exception de Catherine, vous étiez tous trop jeunes pour comprendre quelque chose, et les voisins… oh ! les voisins, vous savez qu’ici, au Couvent des Dames-Blanches, ce n’est pas précisément l’endroit où l’on entend beaucoup de prières, mais je serais bien heureuse de voir, avant de mourir, le jour où les prières de Madame seront exaucées.

-C’est dommage, fit remarquer Rosine, que la petite fille de l’oncle Jean soit si jeune ; si elle avait quelques années de plus, elle pourrait peut-être…

-Ce qui est dommage c’est qu’elle vienne, interrompit Catherine avec un retour de mauvaise humeur.

-Oh ! soupira Thérèse, pauvre petite, que peut-elle faire à son âge ? Ce n’est pas une fillette de dix ans qui réussira à changer les idées de Monsieur. Plus on lui parle, et plus il s’endurcit. Oh non ! il faudra que ce soit elle qui change et qui apprenne à faire comme nous ; pourvu qu’elle n’ait pas trop à en souffrir ; il est vrai qu’à son âge on prend vite d’autres habitudes, et Monsieur a bon cœur après tout. Là, ajouta-t-elle avec satisfaction, j’ai fini mon bas ! Il était temps, car je n’y vois plus. Quelle belle journée il a fait ! Cette chaleur fera mûrir les fruits.

-Et quelle belle soirée, ajouta Rosine.

-Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf… C’était l’horloge de la petite église de Darnétal qui nous rappelait au présent.

-Neuf heures ! s’écria Thérèse en se levant lentement de sa chaise, neuf heures ! Comme le temps passe vite ! Lisette, va te coucher, ma fille.

-Déjà ! Thérèse, laisse-moi rester quelques petites minutes de plus, s’il te plaît. Il fait si bon près de la fenêtre ouverte.

-Oui, mais il ne fera pas aussi bon se lever tôt demain matin pour arriver à l’école à temps, n’est-ce pas ?

-Va donc, Lisette, obéis sans répliquer, me dit Rosine.

-Tiens, ajouta Catherine, en me tendant une belle orange qu’on lui avait apportée le matin, voilà pour toi si tu t’en vas tout de suite.

-Oh ! m’écriai-je ravie, tout en serrant le cou de ma sœur malade, oh ! que je t’aime, ma petite Catherine !

-Est-ce moi ou l’orange que tu aimes ? me demanda-t-elle en riant.

-C’est toi, et l’orange, et Thérèse, et papa, et Rosine, et Louis, et… Paula.

-Assez, petite folle, assez ! s’écria Catherine en essayant de se dégager de mes bras qui la serraient sans pitié, assez ! si tu ne te sauves pas, je garde l’orange.

En riant, je l’embrassai une fois de plus ; j’embrassai aussi Rosine ; je tendis le front à Thérèse, puis je m’élançai dans ma chambre en courant, non sans avoir fermé la porte  de celle de Catherine avec un bruit qui retentit dans toute la maison.

CHAPITRE III

L’arrivée de Paula

Depuis près d’une semaine, je ne pouvais penser à autre chose qu’à l’arrivée de Paula !

Notre père était parti pour Paris. Il devait y rester quelques jours, afin d’y régler des affaires importantes pour la fabrique dont il était le chef comptable, et y attendre la petite orpheline confiée par le pasteur aux soins d’une jeune fille qui se rendait à la capitale pour s’y placer.

À l’école, je ne parlais plus d’autre chose, et j’en parlais toute la journée ! Je n’apprenais plus mes leçons, je ne faisais plus mes devoirs.

La nuit, je me réveillais en sursaut, criant : Paula ! Paula ! si fort que Thérèse, dont je partageais la chambre, se réveillait aussi et m’administrait une médecine, pensant que j’avais la fièvre. Je faisais des promesses de réforme à tous ceux qui voulaient m’écouter ; je désirais devenir bonne, studieuse, patiente, tout cela pour être un exemple à Paula qui, touchée de voir en moi tant de qualités, voudrait me ressembler ; mais, en attendant, je devenais insupportable.

Mes sœurs, sans partager tout mon enthousiasme, parlaient souvent de Paula. Catherine se lamentait encore quelquefois mais se consolait assez vite en se rappelant que notre père lui avait promis de mettre la fillette en pension au cas où elle « ne serait pas sage ». Quant à Louis, il avait essayé de nous faire croire que l’arrivée de notre cousine ne l’intéressait nullement. Si elle avait été un garçon, à la bonne heure ! une petite fille ! cela lui était bien égal…

Thérèse, elle, parlait rarement de Paula ; mais je suis persuadée que, bien avant l’arrivée de l’orpheline, elle lui avait donné une grande place dans son cœur. Tout de suite, elle avait ôté son lit de la chambre que je partageais avec elle et y avait préparé à côté du mien un petit lit tout blanc pour la fillette.

Enfin le grand jour arriva :

C’était un mercredi, et je dus aller à l’école comme d’habitude. Je ne savais pas à quelle heure notre père reviendrait de Paris avec Paula, de sorte que je me disais à chaque instant : « Ils sont arrivés ». Et mes leçons allaient de mal en pis. Mais le soir, à cinq heures, lorsque j’arrivai essoufflée à la maison, sans avoir attendu Rosine, dont la classe sortait un moment après la nôtre, Paula n’était pas là.

-Ils ne viendront pas, m’écriai-je avec impatience, lorsque Thérèse me l’eut appris ; je le savais bien qu’ils n’y seraient pas.

-Et pourquoi as-tu tant couru alors ? me demanda Thérèse.

Je ne répondis rien ; mais Rosine arriva bientôt et, après notre goûter, je me mis à arranger mes livres, à habiller convenablement mes poupées, à me frotter les doigts avec de la pierre ponce afin d’enlever autant que possible l’encre dont ils étaient barbouillés. Je fis je ne sais pas combien de fois le tour de notre jardin, allant entre temps à la grande porte qui donnait sur la rue, afin d’y guetter toutes les voitures… toujours sans résultat.

Vint enfin l’heure du souper. Catherine était restée levée toute la journée et ne voulait pas aller se coucher sans avoir vu Paula. Les journées sont longues en juin, mais il avait fallu allumer la lampe et se résigner à attendre sans même avoir la consolation de regarder par la fenêtre, car il faisait nuit noire, point de lune ! aucune étoile ! Tout à coup… ô joie ! un roulement lointain se fit entendre, d’abord indistinct, puis de plus en plus sonore, sur les pavés de la rue déserte. Je regardai Rosine, Rosine regardait Catherine. Il n’y avait pas à s’y méprendre, c’était une voiture : la voiture peut-être, oui, oui, elle s’arrêtait devant la porte… Thérèse s’était déjà levée ; j’eus envie de courir au-devant de ma cousine, de l’embrasser la première, de la voir au plus tôt, cette petite fille qui avait pendant trois semaines occupé toutes mes pensées ; mais quelque chose, un peu de timidité sans doute, me retint ; et pendant que je restais là à attendre, à me demander ce que j’aurais à dire, à essayer de me rappeler les recommandations de Thérèse, notre vieille bonne était déjà dans la cour, se chargeant des bagages… Quelques instants après notre père entrait  dans la salle à manger, tenant par la main une enfant vêtue de noir : Paula était arrivée…

En pensant à Paula, je m’étais représentée une petite fille pâle et triste, aux yeux bleus remplis de larmes, à la voix basse, à la démarche embarrassée ; je me l’étais figurée avec des cheveux blonds très lisses coupés au ras des oreilles, vêtue d’une robe noire et portant un petit chapeau de paille orné d’un nœud de ruban noir, posé par devant, bien au milieu…

Mais Paula était grande et forte pour son âge ; sa figure éveillée, brunie par le soleil et le grand air, dénotait l’intelligence et la santé. Une petite coiffe de soie noire garnie d’une ruche très fine lui serrait la tête sans parvenir à cacher entièrement ses beaux cheveux bruns, dont les nattes épaisses, relevées à la mode des paysannes vaudoises, se dessinaient sous la soie du bonnet. Sa robe, toute simple, à raies grises et noires, lui tombait jusqu’aux chevilles, tandis que son tablier de cotonnade lui arrivait à peine aux genoux ; elle portait sur ses épaules un mouchoir de laine noire, dont les coins passés sous les bras, sans toutefois se croiser sur la poitrine, étaient noués par-derrière ; une paire de gros souliers complétaient sa toilette. Malgré cet accoutrement presque ridicule, combien elle était jolie notre Paula, avec son front intelligent, ses grands yeux bruns pleins de douceur et le tendre sourire de ses lèvres entrouvertes.

-Allons, nous dit mon père d’une voix presque caressante, embrassez la petite cousine et souhaitez-lui la bienvenue.

Rosine s’avança et je fis de même très timidement ; mais Paula, dégageant sa petite main brune de celle de mon père, se jeta au cou de Rosine, puis au mien, nous couvrant de baisers l’une et l’autre, riant et pleurant à la fois, oubliant son long voyage, sa fatigue, pour nous répéter de sa voix mélodieuse avec un léger zézaiement qui n’était pas sans douceur :

-Je vous aimerai, je vous aimerai tous… mon oncle Charles, je l’aime déjà lui, il m’a dit vos noms, le tien c’est Rosine, et le tien, oui, toi tu es la plus petite, le tien c’est Lisette ; oh ! si vous saviez combien je vous aime déjà !

-Viens embrasser ta cousine Catherine, dit mon père, lorsque l’enfant eut donné libre cours à son affection spontanée. Catherine est malade, ajouta-t-il doucement.

Paula se laissa conduire auprès du grand fauteuil où Catherine était étendue, souriant tristement à la petite étrangère.

-Et moi, m’aimeras-tu aussi un peu ? demanda ma grande sœur.

Avec une tendresse et une précaution infinies, la fillette entoura la pauvre malade de ses deux bras robustes.

-Je t’aime déjà de tout mon cœur, dit-elle en appuyant sa tête sur l’épaule de Catherine.

-Tu n’as jamais été malade, Paula ?

-Non… mais papa l’a été, répondit-elle d’une voix tremblante.

À ce moment, Thérèse arriva dans la salle à manger, où elle déposa une valise.

-Enfin, s’écria-t-elle, attirant Paula dans ses bras, je peux aussi l’embrasser cette chère petite ! Vous ne savez pas qui je suis ? continua-t-elle en voyant que Paula la regardait avec un peu d’étonnement. Eh bien, je suis la vieille Thérèse pour vous servir… C’est moi qui ai élevé votre chère maman, et maintenant… j’allais dire que j’allais vous élever aussi, mais vous n’aurez guère besoin de mes soins, car vous êtes grande, oh ! bien plus grande que cette pauvre Lisette, qui doit pourtant avoir votre âge ou à peu près. Quel âge avez-vous ?

-J’ai dix ans, Madame.

-Oh ! il ne faut pas m’appeler Madame, il faut m’appeler Thérèse, comme le faisait votre chère maman. Mais je ne crois pas que vous lui ressembliez, à votre maman, — et Thérèse saisit la lampe qu’elle tint tout près de la figure de Paula. — Non, il y a tout au plus un air de famille et vous avez un peu de sa voix, mais vos cousines lui ressemblent bien plus que vous, elles sont blondes et petites comme elle, tandis que vous… laissez-moi vous embrasser encore une fois, mon trésor…

Et Thérèse serra sur son cœur la petite fille qui n’avait plus de mère.

-On dit, chez nous, que je ressemble à papa ; j’ai son portrait dans ma malle, répondit Paula, je vous le montrerai.

-Montre-le-moi tout de suite, m’écriai-je. Mais Thérèse m’interrompit :

-Comment veux-tu qu’elle te le montre ce soir ? Est-ce que tu crois qu’elle n’est pas assez fatiguée ainsi, sans aller fouiller dans le fond de sa malle ?

Le souper de Paula était en partie préparé sur le bout de la table ; Thérèse, qui y avait déjà placé des tartines de beurre et un pot de confiture, courut à la cuisine y chercher une tasse de lait chaud.

-Bon appétit, Paula, dit-elle en la faisant approcher de la table.

-Et vous ? dit Paula timidement en nous regardant tour à tour.

-Nous avons déjà soupé depuis longtemps, répondit Rosine.

-Si nous mangions chacune une tartine de confiture… pour tenir compagnie à Paula, demandai-je en hésitant un peu.

Tout le monde se mit à rire.

-Tu es bien polie, Lisette ; mais dis plutôt que tu aimes les confitures, ajouta Catherine.

-Lisette a raison, répliqua Thérèse toujours heureuse lorsqu’elle pouvait nous faire un petit plaisir ; Paula ne s’en sentira que plus à l’aise.

En quelques instants, les tartines furent apprêtées.

-Allons, Paula, n’as-tu pas faim ? demanda Thérèse, la main sur le bouton de la porte, mais qui, avant de quitter la salle à manger, voulait s’assurer que la fillette allait prendre son souper.

-Oui, Madame… oui, Thérèse.

-Commence alors : regarde Lisette, elle ne se fait pas prier, elle ; fais comme elle, ma douce petite et mange de bon appétit.

Paula nous regarda l’une après l’autre, puis elle regarda Thérèse comme si elle avait voulu lui demander quelque chose… Et comme Thérèse restait là, un peu étonnée, Paula se leva et, debout entre sa chaise et la table où son souper refroidissait, elle joignit les mains, ferma les yeux, puis, inclinant un peu la tête, elle dit à haute voix, lentement et avec recueillement :

-La nourriture que nous allons prendre soit bénie ! Amen !

CHAPITRE IV

La petite cousine

Je n’eus pas de peine à m’éveiller de bonne heure le lendemain, et ma première pensée, mes premiers regards furent pour Paula. Elle dormait encore ; j’aurais bien voulu l’appeler, mais Thérèse m’avait tant recommandé de la laisser dormir que je ne fis qu’écarter les rideaux et ouvrir la fenêtre.

Je ne sais quelle heure il était, car Thérèse avait emporté sa montre, et je n’avais jamais pu réussir à connaître l’heure d’après le soleil comme Rosine et Louis, mais il devait être de bon matin, car presque toutes les portes et fenêtres des Maisons-Rouges étaient encore fermées. Çà et là, des hommes en sortaient pourtant, un paquet sous le bras ; c’étaient des ouvriers se rendant à la fabrique. Je reconnus parmi eux le Breton, un grand ivrogne dont j’avais une peur terrible ; mais il devait être sobre ce matin-là, car il marchait droit et ferme et saluait ses camarades en passant.

Le ciel était bleu, sans nuages, mais il avait dû pleuvoir pendant la nuit, car, sur les feuilles des arbres, sur les buissons, sur chaque brin d’herbe, des myriades de gouttes d’eau scintillaient comme autant de diamants.

Sur les arbres de l’avenue des Tilleuls, les petits oiseaux voltigeaient et chantaient d’allégresse ; dans les jardinets, devant les Maisons-Rouges et autour du Couvent, les premières fleurs d’été embaumaient l’air et souriaient au soleil ; quelle multitude de roses, de lys, de pensées, de géraniums, de marguerites, de ‘ne m’oubliez pas ‘ !

De ma fenêtre, je ne voyais pas notre jardin, mais je savais que là aussi il y avait une profusion de fleurs, grâce aux soins de Thérèse, et que là mûrissaient les fraises et les groseilles ; et puis n’y avait-il pas la balançoire, la vieille balançoire que notre père avait placée pour nous, lorsque nous étions encore tout petits, à l’ombre des pommiers, tout au fond du jardin ?

Que ce serait délicieux de s’y bercer d’abord doucement, doucement, puis de s’élever plus haut, toujours plus haut, atteignant presque le sommet des grands arbres !

Oh ! oui, Paula aimerait le « Couvent » et serait heureuse avec nous ! Si seulement le soleil la réveillait ! Mais non, Paula continuait à dormir ; elle avait fait un si long voyage et devait être bien fatiguée, pauvre petite ! Je m’approchai sur la pointe des pieds pour mieux la voir ; sa jolie figure était presque triste tellement elle était sérieuse, et son oreiller, si blanc et si frais la veille, était froissé et tout mouillé de larmes. Paula avait dû pleurer la plus grande partie de la nuit.

Mais, lorsqu’elle se réveilla vers neuf heures, toute sa tristesse avait disparu ; nous avions fini de déjeuner et notre père venait de partir ; comme la veille, elle joignit les mains et pria avant de manger.

Pendant que Thérèse lui cherchait parmi les effets de mes sœurs quelques vêtements un peu plus modernes, elle babilla gaiement, nous disant comment elle avait passé sa vie dans les Vallées, nous racontant comment en hiver, elle restait avec son père à l’étable, parmi les vaches, les chèvres, les brebis et les petits lapins, et comme on y était bien et comme il y faisait chaud.

Quelquefois, les pauvres du quartier venaient s’y réchauffer aussi, y amenant leurs enfants, et alors quel entrain, quelle gaieté, quels jeux !

Oh ! oui, elle allait à l’école, à la petite école dont son père était le régent ; le soir, on faisait la veillée tous ensemble, car l’étable de l’oncle Jean était grande et l’on y trouvait toujours un bon accueil ; les voisins apportaient chacun leur quinquet, les femmes filaient, tandis que les hommes lisaient à haute voix et que les petits enfants s’endormaient sur la litière auprès des brebis. Paula ne s’endormait plus, elle était trop grande pour cela ; elle essayait toujours de se tenir réveillée, parce que, quand les femmes avaient assez travaillé, l’oncle Jean disait : « Maintenant, mes amis, réunissons-nous autour du Seigneur ».

Alors, on déposait les quenouilles dans un coin, on prenait les recueils de cantiques et l’on chantait quelquefois bien avant dans la nuit, puis on lisait un psaume ou un chapitre dans le Nouveau Testament, on priait, et ainsi se terminaient les longues soirées d’hiver.

Mais Paula préférait de beaucoup la belle saison : elle aimait courir pieds nus sur l’herbe fleurie ou accompagner son père aux champs ; souvent aussi, elle menait paître son troupeau de chèvres capricieuses, et leurs gentils petits chevreaux dont elle ne se lassait jamais de regarder les folles gambades parmi les rochers.

Et l’été, sur les Alpes, parmi les vastes pâturages verdoyants, qu’il y faisait bon ! que l’air y était pur et que le ciel était bleu ! Et l’automne, oh ! la belle saison des vendanges, de la récolte des noix et des pommes !

L’oncle Jean visitait alors ses ruches dont il emportait le miel, le beau miel doré dont Paula était si friande…

Et tandis qu’elle parlait, Paula souriait, s’animait, semblait revivre dans le passé, paraissait oublier qu’elle était bien loin de son cher pays ensoleillé et que son père était parti pour ne jamais revenir. Et moi, habituée à entendre parler de notre pauvre maman à voix basse, avec des soupirs et des larmes, je m’étonnais de la voir si heureuse ; je m’étais promis de la consoler, de la faire sourire ou de pleurer avec elle, et voici que c’était tout le contraire ; c’était Paula qui nous faisait sourire, qui répandait le bonheur et l’amour autour de nous.

Thérèse allait et venait d’une chambre à l’autre, ouvrant les tiroirs, découvrant, ici une robe que Catherine n’avait plus portée depuis des années, là, un tablier devenu trop court pour Rosine, plus loin, une paire de mignons souliers, ailleurs encore une ceinture de soie noire qui n’avait plus servi depuis que nous avions fini le deuil de notre mère.

Dans l’autre chambre, Catherine écoutait : de temps en temps, elle m’appelait pour lui répéter quelque bout de conversation qu’elle n’avait pas bien saisi, et Rosine écrivait, ou plutôt essayait d’écrire une lettre à notre frère Louis, pour lui raconter en détail l’arrivée de Paula.

Tout le monde était de bonne humeur, mais je crois que j’étais la plus heureuse de toutes, car déjà, j’aimais ma chère petite cousine, et je la trouvais mille fois plus gentille que toutes les autres fillettes de ma connaissance. Aussi, ce fut sans réflexion et sans penser que je pourrais lui faire de la peine, que je lui dis tout à coup :

-Paula, cela ne te fait-il pas beaucoup de chagrin d’avoir perdu ton père ?

Thérèse me regarda d’un air menaçant, mais il était trop tard : Paula avait entendu mes cruelles paroles, et ses yeux s’emplirent de larmes. J’aurais donné bien des choses pour ne pas avoir été si étourdie.

-Papa est au ciel, répondit l’orpheline ; il a bien souffert avant de mourir, mais maintenant il est heureux. Un jour, j’irai le voir aussi, mon cher papa ; mais, pour cela, il faut que je serve le Seigneur fidèlement comme papa l’a servi. Maman est partie, papa aussi, je n’ai plus personne ; mais papa, avant de mourir, a demandé à Dieu d’avoir soin de moi et de m’aider à être bonne ; je suis la petite fille du Seigneur Jésus maintenant.

Je n’avais jamais rien entendu de pareil.

-Tu es la petite fille du Seigneur Jésus et notre Paula bien-aimée à tous, s’écria Thérèse d’une voix émue.

Les trois jours qui suivirent l’arrivée de Paula furent pour moi trois jours de bonheur. J’aurais bien voulu la prendre avec moi à l’école, mais notre père pensa que pour un peu de temps, elle serait mieux à la maison où elle pourrait s’habituer à son changement de vie et où elle tiendrait compagnie à Catherine, dont les forces diminuaient chaque jour.

Le matin, à midi, et pendant toute la soirée, nous étions ensemble. À mon retour de l’école, nous allions manger notre goûter dans le jardin, et, lorsque j’avais étudié mes leçons, nous avions encore le temps de travailler dans mon petit parterre ou de nous amuser selon notre bon plaisir, car les jours étaient longs, et Thérèse nous permettait de rester dehors jusqu’à neuf heures.

J’avais montré à Paula les jouets, les poupées, les beaux livres illustrés que m’avaient donnés, à diverses époques, parents et amis. Paula s’extasiait devant tant de belles choses ; elle prenait mes poupées une à une, les regardait, examinait leurs petits vêtements, passait et repassait doucement ses doigts sur leur chevelure noire ou blonde en s’écriant :

-Oh ! qu’elle est belle ! Oh ! les beaux cheveux ! on dirait qu’ils sont naturels ! Et ses yeux, elle les ouvre et les ferme comme moi ! Elle a des bas et des souliers tout comme une grande personne. Il n’y a pas de poupées comme celles-là chez nous. J’en ai vu de jolies à la foire du Villar, mais elles avaient des cheveux peints, et elles étaient raides, raides ! Les tiennes remuent leurs bras et leurs jambes et tournent la tête comme les petits enfants. Que tu as de belles choses, Lisette !

Paula, à son tour, m’avait fait voir ses trésors. Ils n’étaient pas bien nombreux, mais la petite orpheline les chérissait d’autant plus. D’une main tremblante elle avait dénoué un mouchoir de poche à grands carreaux rouges et bleus, et, sans dire un seul mot, elle avait étendu sur la table un portrait, un petit livre à reliure noire, et quelques fleurs fanées.

Je pris le portrait ; c’était celui d’un homme jeune encore, ses yeux semblaient sourire comme ceux de Paula, une bonté et une douceur infinies étaient répandues sur ses traits… je n’eus pas de peine à le reconnaître.

-C’est papa, dit doucement la petite orpheline.

J’aurais voulu lui dire quelque chose pour la consoler, mais je ne pus trouver une seule parole. Je ne sus que l’entourer de mes bras et la serrer bien fort en pleurant, et je sentis que ses larmes brûlantes coulaient sur mon visage et se confondaient avec les miennes.

-Ne pleurons pas, dit-elle après quelques moments. Mon père est au ciel, ta mère aussi. Ils sont avec Dieu. Nous irons les rejoindre, et nous resterons toujours avec eux, n’est-ce pas, Lisette ?

-Oui, répondis-je un peu embarrassée.

-Regarde mes fleurs, maintenant ; je les ai cueillies le matin, avant de partir, tout près de notre maison. Tu vois, il y a des « ne m’oubliez pas », de la menthe sauvage, du tréfeuil, de petites pensées et des marguerites ; pauvres marguerites ! elles étaient si belles ! maintenant je ne les reconnais plus ; je garderai toujours ce bouquet, et lorsque je retournerai au Villar, je l’emporterai avec moi.

-Mais tu n’y retourneras pas, m’écriai-je ; tu resteras toujours avec nous. Je ne veux pas que tu nous quittes.

-Tu viendras avec moi, mais il faudra attendre que nous soyons grandes et que nous puissions travailler. Oncle Pierre, le granger qui a loué les terres de papa, m’a promis de ne jamais quitter la ferme, mais d’y rester jusqu’à ce que je revienne. Je le lui ai fait promettre, et dès que je serai grande, j’y retournerai. Peut-être que les vaches, les chèvres et les lapins n’y seront plus. Si tu savais comme j’ai pleuré quand je les ai tous embrassés ; ils me connaissaient si bien ! Je me demande s’ils pensent encore à moi !

Avec un petit soupir, Paula replaça tendrement ses fleurs sèches dans le mouchoir et me tendit le livre noir.

-C’est ma Bible, dit-elle ; papa s’en est servi pendant des années ; il me l’a donnée le jour de sa mort : vois, il y a écrit mon nom, ajouta-t-elle en indiquant la première feuille.

Avec un peu de peine, je réussis à déchiffrer l’écriture tremblante de l’oncle Jean, et je lus à haute voix :

Paula JAVANEL Souvenir de son père mourant.

C’était un vieux livre ; en plusieurs endroits les feuillets tenaient à peine ensemble, et, sur presque chaque page, des lignes entières avaient été soulignées, tantôt au crayon, tantôt à l’encre. Çà et là, des Souvenirs servaient à marquer des endroits préférés ; ici, un morceau de ruban fané, là une fleur pressée, ailleurs une naïve image.

C’est mon trésor le plus précieux, me dit Paula. Papa le tenait entre ses mains lorsqu’il est parti pour le ciel. Je lui ai promis d’en lire quelques versets tous les jours de ma vie avec l’aide du Seigneur, et, lorsque je lis, je pense : « Papa n’est plus là, mais je lui obéis encore ; cela me console de pouvoir faire ce qu’il m’a demandé. Je veux essayer de me rappeler tout ce qu’il m’a dit ; il était si bon, et il aimait tant le Seigneur, mon cher papa ! Je voudrais bien pouvoir lui ressembler ».

-Tu n’es qu’une petite fille, répondis-je.

-C’est vrai ! mais papa me disait souvent : « Tu n’es pas trop petite pour servir Dieu, Paula ». Je lisais la Bible avec lui ; quelquefois, lorsqu’il n’avait pas le temps de la lire à la maison, nous la lisions dehors, dans les prés, tandis que paissaient les vaches ; ensuite, je l’ai lue seule ; maintenant nous la lirons aussi ensemble, toi et moi, n’est-ce pas, Lisette ? et nous essayerons d’être toujours aussi sages que possible et de rendre tout le monde heureux. Je n’ai jamais eu de petite sœur, et maintenant que tu veux être la mienne, ce sera bien facile. Tu ne me réponds pas ?

Elle appuyait sa tête sur mon épaule et plongeait dans les miens ses yeux souriants.

Comment lui répondre ?

J’avais envie de lui dire : « Paula, nous pouvons être aussi sages que possible si cela te fait plaisir, mais jamais nous ne pourrons lire la Bible. Papa n’y consentirait pas. Ici ce n’est pas comme chez toi ; on ne prie pas et on ne parle pas de Dieu ».

Mais le matin même, Thérèse, qui avait eu une longue discussion à ce sujet avec mes sœurs, avait décidé qu’il valait mieux n’en rien dire à Paula. « Ce n’est qu’une enfant, avait-elle ajouté ; elle s’accoutumera vite à faire comme nous. Du reste, Monsieur sait comment elle a été élevée ; il a trop bon cœur pour la rendre malheureuse, et les choses s’arrangeront d’elles-mêmes. Pauvre petite, elle souffrirait trop si on lui disait tout de suite que nous vivons quasi comme des sauvages ! »

Tandis que je cherchais vainement une réponse, Thérèse, sans le savoir, vint à mon aide en m’appelant depuis la cuisine.

En toute autre occasion, j’aurais probablement répondu sans me déranger : « Qu’est-ce que tu veux ? » mais cette fois-là je fus trop heureuse d’interrompre la conversation en courant à son appel.

-Je vais en ville, me dit-elle, tout en mettant un tablier propre ; si tu veux y venir aussi avec Paula …

-Oh ! quel bonheur ! m’écriai-je et je courus annoncer la bonne nouvelle à Paula. Au bout de deux minutes, nous étions prêtes. Il est vrai que nous n’étions pas bien difficiles.

Thérèse nous toisa de la tête aux pieds et nous gronda un peu. Il nous fallut renouer nos souliers et nous laver les mains ; mais une fois dehors, ce petit contretemps fut vite oublié.

Mais aussi, respirer la fraîcheur du soir à la fin d’une belle journée d’été et sortir en compagnie d’une petite fille qui n’a jamais vu de grande ville et qui s’extasie devant tout, et enfin retourner en tramway à l’heure où l’on est couché d’habitude, y a-t-il rien de plus agréable pour les enfants d’une dizaine d’années ?

 CHAPITRE V

La montre de Louis

Lorsque Louis revint à la maison le samedi soir, il fut un peu étonné de voir Paula si gaie et si heureuse ; il la trouva à la cuisine où elle aidait Thérèse à essuyer la vaisselle.

-On dirait qu’elle est ici depuis des mois, nous dit-il en nous rejoignant.

La fillette se montra plus timide envers lui qu’envers nous. Je crois que son uniforme de collégien y était pour quelque chose ; mais Louis, en brave garçon qu’il était, fit de son mieux pour la mettre à son aise. Il fit fonctionner en son honneur ses jouets mécaniques et, lorsqu’il eut dévoré trois ou quatre tartines, il offrit d’aller jouer avec nous dans le jardin.

Thérèse nous regarda partir avec un peu d’inquiétude, car, lorsque Louis s’amusait avec nous, il nous arrivait presque toujours quelque accident ; aussi quand nous revenions avec nos mains égratignées, nos tabliers déchirés et rien de pire, notre vieille bonne poussait un soupir de soulagement. Le fait est que Louis jouait avec nous comme avec des camarades de classe dans la cour du lycée, et nous faisait exécuter des tours de force qui auraient fait trembler Thérèse si elle avait pu nous voir.

Quant à Paula, elle n’avait peur de rien, peut-être parce qu’on l’avait élevée au grand air, qu’on l’avait habituée à courir sur les rocs escarpés et à faire paître ses chèvres capricieuses au bord des précipices ; peut-être était-ce aussi grâce à sa constitution robuste. Louis en était émerveillé.

À la course, elle était toujours la première à atteindre le but ; s’il lui arrivait de tomber et de se faire mal, elle frottait en riant ses genoux meurtris ou portait à ses lèvres sa main écorchée et recommençait à jouer comme auparavant.

Mais, malgré son animation et en dépit du désordre de sa petite personne (car elle ne faisait pas plus attention à sa toilette que moi), on pouvait toujours reconnaître dans la fillette qui jouait de si bon cœur celle qui s’était appelée avec tant de confiance « la petite fille de Dieu ». Elle était toujours prête à nous faire plaisir, à céder sa place, à aller ramasser une balle qu’une main maladroite avait lancée par dessus un mur, à courir à la recherche d’un volant qui s’était logé dans un endroit introuvable : Louis était bien content d’avoir une compagne aussi complaisante.

Le moment fatal où il nous fallait rentrer parut arriver plus tôt que de coutume ; Thérèse avait rarement le temps de venir nous chercher, mais elle s’en remettait à Louis qui avait une montre. D’ailleurs, du jardin, nous entendions très bien sonner les heures à l’horloge de l’église de Darnétal.

-Écoutez !… neuf heures qui sonnent ! m’écriai-je sur un ton lamentable ; il nous faudra rentrer et il fait encore jour !…

-Tais-toi, répliqua Louis qui venait d’inventer un amusement des plus dangereux (il s’agissait de sauter du haut d’un mur très élevé), je te dirai moi-même quand il sera l’heure de rentrer ; allons ! vous êtes prêtes ? Cours, Paula, chercher l’échelle que tu vois là-bas au pied du cerisier, nous monterons sur le mur par l’échelle, et, de là, nous sauterons tous ensemble. Compris ?

Paula courut chercher l’échelle.

-C’est vrai, dit-elle en plaçant la lourde échelle contre le mur, Thérèse nous a dit de rentrer à neuf heures.

-Nous le savons bien, je pense, répondit Louis avec humeur.

-Et alors ? Est-ce que nous ne rentrons pas ?

-Non, pas tout de suite, cinq minutes de plus ou de moins ne feront aucune différence.

-Cinq minutes ne feront aucune différence, répéta lentement Paula, et il fait si beau !… mais Thérèse nous a dit de rentrer à neuf heures. Voulez-vous que j’aille lui demander de nous donner la permission de rester un quart d’heure de plus ?

-Bien sûr que non, répondit Louis en riant ; Thérèse ne te la donnerait pas. Allons, monte la première, Paula !

-Thérèse sera fâchée, je ne veux pas rester.

-Mais non, elle ne sera pas fâchée ; elle n’en saura rien du tout, elle est peut-être sortie en ce moment.

-Oh ! mais elle le saura à son retour.

-Elle le saura si nous le lui disons, mais nous ne dirons rien ; regarde, dit-il en tirant sa montre, je sais comment m’arranger.

Paula regarda et je fis de même. La montre marquait neuf heures et cinq minutes ; avec beaucoup de soin il fit tourner la grande aiguille en arrière et toucha à peine la petite.

-Quelle heure est-il maintenant ? demanda Louis.

-Huit heures et demie, répondit Paula en levant sur son cousin de grands yeux étonnés.

-Mais oui, huit heures et demie, pourquoi me regardes-tu comme si tu avais l’air de ne rien comprendre ?

-Parce que je ne comprends pas !

-Comment, tu ne comprends pas ? c’est pourtant bien simple ; si Thérèse nous gronde, je lui dirai que nous avons quitté le jardin à neuf heures et je lui ferai voir ma montre.

-Mais, s’écria Paula bouleversée, c’est mentir, cela !

-Mais non, petite sotte, ce n’est pas mentir, nous partirons à neuf heures juste à ma montre ; c’est ce que je dirai à Thérèse si elle nous demande quelque chose ; si elle ne demande rien, je ne dirai rien. Du reste, c’est pour toi et Lisette que je le fais ; si vous étiez des garçons au lieu d’être des filles, vous n’auriez pas besoin de rentrer si tôt. Voyons, est-ce que tu montes, oui ou non ?

-Non, répondit courageusement Paula.

-Non ! – Louis était furieux. –

-Non !… c’est ainsi que tu me réponds, petite impertinente, dis plutôt que c’est parce que le mur est trop haut et que tu as peur de sauter.

Paula regarda le mur ; il était bien haut, en effet, mais la hauteur ne l’effrayait pas.

-Non, je n’ai pas peur de sauter de ce mur-là ; au Villar, lorsque j’allais mener paître mes chèvres parmi les rochers, je sautais quelquefois de bien plus haut pour courir après elles et les empêcher d’aller manger l’herbe de nos voisins ; mais j’ai promis à Thérèse de rentrer à neuf heures, et je ne voudrais pas lui désobéir.

-Si tu veux toujours obéir à Thérèse, je n’aurai jamais un moment de tranquillité, dis-je à mon tour.

-Tu veux aussi rester ? me demanda Paula tristement.

-Certainement, s’écria Louis sans me donner le temps de répondre ; allons, si tu veux partir, pars et laisse-nous tranquilles. Donne-moi cette échelle.

Paula, qui était assise sur l’un des échelons, se leva promptement pour le laisser passer et Louis fut bientôt sur le haut mur.

-À ton tour ! me cria-t-il.

Je suivis mon frère, tandis que Paula descendait lentement l’allée du jardin.

-J’ai envie d’aller avec elle, dis-je à Louis, lorsque du haut du mur je vis la fillette se retourner pour nous regarder encore une fois.

-Laisse-la, dit Louis, elle trouvera bien son chemin toute seule, la petite sotte ; elle a besoin de quelques bonnes leçons, sinon elle deviendra insupportable. Regarde maintenant, fais comme moi ou tu te casseras le nez et Thérèse dira encore que c’est de ma faute.

-Saute le premier.

-Petite peureuse ! Tu vois, je prends mon élan, un, deux, trois…

Louis venait de sauter dans un carré de superbes pensées qui faisaient l’orgueil de Thérèse.

-Ho ! ho ! m’écriai-je en voyant le dégât, comme Thérèse sera fâchée !

-Tant pis pour elle, qu’avait-elle besoin de semer des fleurs précisément à cet endroit-là ? Saute vite, nous les arrangerons, nous les arroserons et il n’y paraîtra pas.

Mais je ne pouvais pas me décider à sauter d’une telle hauteur.

-J’ai peur, Louis…

-Peur ! quelle idée ! Ne vois-tu pas que je suis ici, au bas du mur ? Saute seulement, je ne te laisserai pas tomber, sois tranquille.

Mais j’étais loin d’être tranquille.

-Je veux descendre par l’échelle.

-Pas du tout, il faut que tu apprennes à avoir du courage ; voyons, dépêche-toi. Cela ne m’étonnerait pas que Paula soit allée faire un joli rapport sur notre compte à Thérèse, et si papa est à la maison, gare à nous.

-Louis !… Lisette !…

Louis se retourna et aperçut Paula qui nous appelait du fond du jardin et nous faisait signe de venir.

-Qu’est-ce que tu veux encore ? Je te croyais à la maison, cria mon frère, tandis que, profitant de l’occasion, je m’empressais de courir jusqu’à l’échelle et de descendre au plus vite.

-J’étais presque arrivée, répondit la petite en se rapprochant, mais je ne suis pas rentrée, parce que… je craignais de rencontrer Thérèse.

-Pourquoi ?

-Parce que je n’aurais su que dire si elle m’avait demandé pourquoi vous n’étiez pas revenus.

-Ne lui aurais-tu pas dit la vérité ?

-Il l’aurait bien fallu ; mais j’avais peur de vous faire gronder, c’est pour cela que je suis revenue vous chercher. J’ai couru, couru tout le temps, et si vous vouliez venir maintenant je serais si contente !

Mon frère hésitait.

-Je ne voudrais pas désobéir, continua Paula les larmes aux yeux, et je n’aime pas rapporter ; ne voulez-vous pas venir ?

Louis n’était pas un méchant garçon, malgré ses défauts. À la vue de notre cousine qui pleurait et qui ne savait comment faire accorder son devoir et son bon cœur, il fut touché sans pourtant vouloir le laisser paraître.

-Allons, partons, dit-il, puisqu’il n’y a pas moyen de jouer comme il faut avec des filles. Mais tu sais,

Paula, tu as oublié ton échelle ; va la mettre en place, si tu veux que nous obéissions à tes caprices.

Paula souriait déjà.

-Oh ! merci, dit-elle simplement en essuyant ses larmes.

Tandis que Paula replaçait péniblement son échelle et que j’allais remplir un arrosoir, Louis relevait les pauvres pensées meurtries sous ses pieds.

-Voilà, c’est magnifique ! Thérèse ne s’apercevra de rien, dit-il en les regardant d’un air satisfait après les avoir arrosées.

Un moment encore, le temps de chercher mon chapeau que j’avais accroché à un arbre, et nous partions tous les trois au galop.

-Déjà ? s’écria Thérèse lorsqu’elle nous vit bondir dans la cuisine.

-Il est plus de neuf heures un quart, ma vieille Thérèse, répliqua Louis dont la politesse n’était pas à toute épreuve ; mais sans la cousine, nous y serions encore pour une demi-heure, n’est-ce pas, Paula ?

CHAPITRE VI

Au milieu des ténèbres

Notre père n’avait guère eu le temps de s’occuper de Paula depuis son arrivée. À son retour de Paris, il avait trouvé le directeur de la fabrique malade, et cela avait tellement augmenté son travail qu’il avait à peine le temps de prendre, le matin, une tasse de café à la hâte avant de se rendre à son bureau. Le soir, il consacrait quelques moments à Catherine, puis il s’enfermait dans sa chambre où il travaillait encore jusque bien avant dans la nuit.

Ce fut donc avec un soupir de soulagement que, le dimanche arrivé, il se mit à table pour prendre tranquillement son déjeuner avec nous.

-Voyons, Paula, dit-il en s’adressant à ma petite cousine, tandis que Thérèse nous versait notre café au lait, tu ne m’as pas encore dit ce que tu penses de ta nouvelle famille ?

Paula rougit un peu.

-Je l’aime bien, mon oncle, répondit-elle simplement.

-C’est une gentille réponse, et nous t’aimons aussi, fillette.

-Merci, mon oncle.

Le café était servi. Paula n’était avec nous que depuis quatre jours, mais elle savait déjà qu’il ne fallait pas s’attendre à nous voir prier. Malgré mon désir de suivre les recommandations de Thérèse, il m’avait été impossible de l’empêcher de me faire bien des questions, et je n’avais pas été assez habile pour lui répondre de manière à la tranquilliser. Je ne me serais fait aucun scrupule de mentir à d’autres ; mais devant Paula, qui me regardait de ses yeux si francs, si honnêtes et si pénétrants qu’ils semblaient lire ma pensée, je ne savais quel mensonge inventer. Lorsqu’elle eut compris la différence qui existait entre notre maison et la sienne, elle en fut grandement étonnée et comme anéantie de douleur.

Mais je crois qu’il ne lui était pas encore venu à la pensée qu’on voudrait l’empêcher de faire selon son habitude, et elle avait continué à prier elle-même avant chaque repas.

Aussi ce fut sans hésitation qu’elle répéta devant mon père les paroles qui m’avaient tant surprise quelques jours auparavant : « La nourriture que nous allons prendre soit bénie ! Amen ».

-Que fais-tu là ? demanda mon père, lui donnant à peine le temps de finir.

Paula, toujours debout, les mains encore jointes, fixa sur mon père ses beaux yeux surpris ; elle ne souriait plus, et je vis qu’elle avait compris qu’on était mécontent d’elle.

-Réponds-moi donc, reprit mon père.

-Mais…

-Répète les paroles de ta prière.

Paula obéit docilement.

-Où as-tu appris cela ?

-C’est papa qui me l’a appris ; il priait toujours avant les repas et quelquefois aussi après.

Paula avait dit ces paroles d’une voix tremblante, et on voyait qu’elle avait beaucoup de peine à retenir ses larmes. Je crois que notre père en fut touché.

-Écoute-moi, Paula, dit-il avec plus de douceur, je ne veux pas que tu penses que je t’en veuille ; loin de là, c’est avec plaisir que je t’entends parler de ton père, je vois que tu honores sa mémoire et que tu te souviens de ses paroles : cela est bien de ta part. Seulement, je désire qu’à l’avenir tu te conduises comme les autres membres de ma famille et que tu fasses comme nous. Tu me comprends, mon enfant ?

-Non, mon oncle.

-Non ? alors je te parlerai plus clairement. Tes cousines t’auront peut-être dit qu’ici, chez moi, je ne souffre point qu’on s’occupe de religion. Je veux qu’à l’avenir il en soit de même pour toi.

-Mais, mon oncle…

-C’est assez comme cela ; lorsque tu seras en âge de comprendre mes raisons, si tu désires encore les connaître, je te les donnerai. Pour le moment, qu’il te suffise de savoir que cela me déplaît de t’entendre prier. Donne-moi mon journal, Rosine.

Rosine le lui tendit.

Nous mangions en silence, à l’exception de Paula, qui semblait ne pouvoir avaler un morceau de pain. Notre père, les regards perdus dans son journal, ne faisait plus attention à elle. J’avais grande envie de pleurer sans trop savoir pourquoi, car je ne pouvais plus comprendre ce qui rendait Paula si malheureuse. Notre père ne l’avait ni grondée ni punie, et pourtant, à la voir si pâle, le regard plein de douleur et d’effroi, on l’eût dit menacée de quelque terrible malheur.

Rosine et Louis se faisaient des signes d’intelligence, tandis que, pour lui témoigner ma sympathie, j’essayais de prendre la main brûlante de ma petite cousine. Mais elle la retira aussitôt, et je compris qu’il était inutile de chercher à la consoler.

-Mon oncle, dit-elle tout à coup, mon oncle, oh ! pardonnez-moi, mais je ne peux pas, je ne veux pas vous obéir !

-Comment ? demanda notre père en la regardant avec stupéfaction et colère.

Cette fois, la surprise fut si grande, que Louis lui-même en oublia de finir son déjeuner.

Oh ! nous avions désobéi souvent, Louis et moi surtout, et nous étions punis fréquemment aussi, car mon père ne plaisantait pas sur ce chapitre-là ; mais jamais nous n’avions osé désobéir ouvertement, et au grand jamais il ne nous serait venu à l’esprit de lui dire : « Je ne veux pas obéir ».

-Tais-toi, Paula, s’écria Rosine craignant pour la petite les conséquences de sa témérité.

Mais mon père, très mécontent du reste, gardait son sang-froid.

-Tu ne veux pas m’obéir ! dit-il, en fixant sur Paula un regard froid et sévère ; voilà des paroles que j’entends pour la première fois : explique-toi, ma fille.

-Mon oncle, dit-elle en s’approchant de notre père, mon oncle, ne soyez pas fâché ; je veux vous obéir en toutes choses, oh oui ! en tout ; j’ai promis à papa d’obéir, d’essayer d’être sage, d’être bonne, de montrer que je suis la petite fille du Seigneur Jésus ; mais, mon oncle, il faut que je prie, que je serve Dieu, papa me l’a dit, et Dieu me l’a dit aussi, c’est écrit dans la Bible.

-« Enfants, obéissez à vos parents » ; voilà ce qu’ordonne la Bible, dit mon père.

-Oui, je le sais bien, mais papa m’a dit de toujours servir Dieu. Oh ! mon oncle, ne le servez-vous pas ? Le Seigneur qui nous aime tous tellement, qui est mort pour nous… je croyais que vous l’aimiez aussi. Je ne savais pas qu’il y eût des personnes qui n’aimaient pas Dieu ; laissez-moi prier, mon oncle, je vous en prie, je vous en prie… Papa, mon cher papa, oh ! s’il savait que sa petite fille ne peut plus prier !… Je lui ai promis d’aller le revoir un jour au ciel, et il vous attend aussi là-haut, mon oncle, vous et Lisette, et Louis, et Catherine, et Rosine, et tout le monde. Oh ! s’il vous plaît, s’il vous plaît, laissez-moi prier ! Paula sanglotait, la tête appuyée sur l’épaule de notre père.

-Laisse-la, papa, implora Rosine à voix basse, elle est petite, elle oubliera.

Je crois qu’un grand combat se livrait alors dans le cœur de notre malheureux père, car tantôt il regardait Paula avec attendrissement comme s’il avait envie de la prendre dans ses bras et de lui dire : « Prie, fais tout ce que tu voudras ; seulement ne pleure pas, cela me fait mal ». Mais bientôt son regard retombait sur nous et redevenait sévère. S’il cédait à Paula, que deviendrait la discipline de la famille ? Et puis, lui permettre de prier, c’était pour ainsi dire céder un peu à Dieu qui, désormais, entendait Son nom invoqué dans notre maison, et cela pour son cœur endurci, c’était trop.

-Je te répète, reprit mon père, qu’il faut obéir, et cela au plus tôt. Cette scène a déjà trop duré.

On n’entendit pour réponse qu’un sanglot désespéré.

-Tu pleures pour rien, continua mon père ; je connais ta religion parfaitement, et j’ai même été une fois sur le point de la pratiquer. La religion chrétienne enseigne l’obéissance des enfants envers leurs parents, ainsi que je te l’ai dit.

Paula releva lentement la tête et montra sa figure mouillée de larmes.

-Mon oncle, dit-elle timidement.

-Encore ?

-Je suis une petite fille, je ne sais rien et je ne peux pas vous expliquer ce que je veux dire. Je sais bien que je dois être obéissante, papa me l’a dit ; quand je lui désobéissais, il me punissait, mais papa…

-Continue.

-La volonté de papa était aussi la volonté de Dieu ; il me disait que lui était mon père sur la terre et que Dieu était mon père dans le ciel ; il me disait aussi que s’il venait à mourir, Dieu serait mon père pour toujours, et que, même si je n’avais personne pour m’aider, il faudrait que je continue à servir Dieu ; si on essayait de m’en empêcher, il faudrait que je le serve quand même, parce qu’il vaut mieux obéir à Dieu qu’aux hommes.

Je vis notre père blêmir de colère.

-Tu es une insolente, gronda-t-il, et j’ai bonne envie de te fouetter pour t’apprendre à me traiter avec respect.

Paula le regarda avec étonnement.

-Est-ce que je suis méchante, mon oncle ? demanda-t-elle ; ces paroles-là sont dans le Nouveau Testament.

-Montre-les-moi, ordonna mon père.

Paula, tout heureuse de s’échapper un moment, courut chercher sa Bible qu’elle avait laissée dans notre chambre.

Près de la porte, elle se croisa avec Thérèse qui venait débarrasser la table.

-Qu’est-ce qu’il y a ? demanda la vieille bonne avec son sans-gêne ordinaire ; Paula a les yeux tout rouges ; on dirait qu’elle a pleuré, pauvre petite !

-Il y a que Paula est d’une impertinence incroyable, dit mon père.

-Ça m’étonne, elle est toujours si gentille avec tout le monde.

-Peut-être ! mais ainsi que je le craignais, cette enfant a toutes les idées de son père. À chaque instant elle parle de Dieu, de la Bible, de sa religion, et cela m’est insupportable.

-Allez doucement, Monsieur, ce n’est qu’une enfant.

-Soit : mais elle doit obéir.

Thérèse se contenta de hausser les épaules ; elle voyait que mon père n’était pas d’humeur à céder, et Paula revenait déjà, sa Bible à la main.

-Eh bien ! dit mon père après quelques instants de silence, ne peux-tu pas trouver ces paroles ?

Debout près de lui, Paula feuilletait toujours sa Bible de ses petites mains diligentes.

-Pas encore, mon oncle ; mais je les trouverai bientôt, je crois.

Il y eut un nouveau silence ; Thérèse avait regagné la cuisine dont elle avait fermé la porte à grand fracas pour montrer son mécontentement. On n’entendait que le tic-tac régulier de la pendule et le froissement des pages que Paula tournait et retournait avec persévérance malgré les pleurs qui l’aveuglaient.

-Je l’ai ! s’écria-t-elle tout à coup, souriant à travers ses larmes. Regardez, mon oncle, là, au cinquième chapitre des Actes, tout au bas de la page… le vingt-neuvième verset.

« Il vaut mieux obéir à Dieu qu’aux hommes », murmura mon père deux ou trois fois tandis que Paula le regardait de ses yeux confiants ou quelques larmes brillaient encore.

-Voyons un peu de quoi il s’agit, ajouta-t-il ; ah ! j’y suis.

Et il commença à lire cette fois tout haut : « Le souverain sacrificateur les interrogea et leur dit : Ne vous avons-nous pas expressément défendu d’enseigner en ce nom-là ? Et vous avez rempli Jérusalem de votre doctrine et vous voulez faire venir sur nous le sang de cet homme ? Mais Pierre et les autres apôtres répondirent : Il vaut mieux obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes ».

Thérèse, qui avait oublié d’ôter la nappe, revint la prendre et sa bonne figure s’épanouit en voyant que Paula souriait de nouveau, car rien ne réjouissait la brave femme davantage que de nous voir tous heureux autour d’elle.

Mon père lui fit quelques recommandations au sujet de Catherine qu’il avait trouvée bien faible ce matin-là ; puis, ramassant journaux et Bible, il se leva pour s’en aller.

-Mon oncle, dit Paula timidement, vous vous êtes trompé… vous avez pris ma Bible avec vos journaux.

-En effet, mais je ne me suis pas trompé ; je garde ta Bible pour le moment.

-Vous me la rendrez ce soir, mon oncle.

-Pas du tout ; pourquoi ce soir ?

-Pour la lire, mon oncle.

-Je ne veux pas que tu la lises ; mes filles ne lisent pas la Bible et ne s’en portent pas plus mal ; je t’ai déjà dit que tu dois dorénavant te conduire en toutes choses comme les membres de ma famille dont tu fais partie à présent.

  • Mon oncle, oh ! mon oncle, implora Paula en tendant vers lui ses mains suppliantes ; laissez-moi ma Bible ; c’est la Bible que m’a donnée papa, rendez-la-moi, je vous en supplie ! Je serai sage, je vous donnerai tout, tout ce que j’ai apporté des Vallées, mais laissez-moi ma Bible ; oh ! s’il vous plaît, laissez-la-moi, laissez-la-moi !

Paula sanglotait et s’attachait à notre père avec le courage du désespoir.

Thérèse, à qui cette scène faisait mal et qui n’osait pas intervenir dans la crainte d’irriter davantage notre père, allait et venait dans la salle où elle feignait de mettre de l’ordre çà et là.

Pour ma part, je ne comprenais pas la conduite de Paula et je ne pouvais pas m’imaginer pourquoi elle tenait tant à ce vieux livre noir, moi qui aurais échangé tous mes livres contre la première poupée venue ; mais j’aurais souffert n’importe quoi pour lui venir en aide. Aussi, malgré Thérèse qui me faisait signe de me taire et de m’asseoir, j’avais saisi mon père par la manche de son habit et, en pleurant, je lui répétais:

-Papa, donne-la-lui.

Mon père me regarda un instant. Jamais je ne l’avais vu si courroucé ; sa figure était blanche comme un linge. Tout à coup, repoussant Paula qui l’entourait de ses bras, il leva la Bible au-dessus de la tête de l’enfant, et, d’une voix menaçante, il demanda:

-Veux-tu te taire ?

Paula parut ne pas avoir compris.

-Mon oncle, implora-t-elle encore une fois en tendant ses petites mains pour essayer de s’emparer de son cher trésor, mon oncle…

Pour toute réponse, j’entendis un bruit sec et je vis Paula chanceler. Hors de lui, mon père lui avait abattu violemment la Bible sur la tête.

Thérèse s’élança vers la fillette, qu’elle prit par la main et entraîna à la cuisine.

-Prenez garde, Monsieur, cria-t-elle à mon père d’une voix tremblante d’indignation. Prenez garde, vous pourriez avoir à regretter plus tard ce que vous avez fait là !

Peut-être mon père le regrettait-il déjà, car saisissant son chapeau à la hâte, il sortit et ne rentra que le soir.

-C’est grand dommage que Paula ne soit pas un garçon, fit Louis dès que la porte se fut refermée derrière mon père.

-Pourquoi ? demandai-je.

-Parce qu’elle est si courageuse ; as-tu vu comme elle a cessé de pleurer dès que papa l’a frappée ; à sa place, tu crierais encore maintenant.

-Et toi, donc !

-Les garçons ne pleurent pas pour si peu. Je m’étonne bien que papa l’ait frappée, lui qui ne nous frappe jamais.

-Moi aussi, dit Rosine ; mais il faut convenir que Paula aurait dû lui obéir.

-Qu’est-ce qu’il peut bien y avoir dans cette Bible pour qu’elle y tienne tant ? continua Louis. En définitive, qu’est-ce que c’est qu’une Bible ? Une espèce de livre de prières, je crois ?

-Non, m’écriai-je, toute fière d’en savoir aussi long, ce n’est pas un livre de prières. J’ai vu Paula prier le matin et le soir ; elle s’agenouille, ferme les yeux et prie sans livre. Elle m’a dit que dans ce livre-là elle apprend à être bonne et à servir Dieu ; son père lisait tous les jours la Bible, et elle lui avait promis de la lire tous les jours aussi.

-Pauvre Paula ! soupira Rosine, elle est si gentille ! Je ne sais pas comment cela va finir.

-Elle en mourra, répondis-je en m’efforçant de ne pas pleurer.

-Oh que non, dit Louis en riant, elle n’en mourra pas, sois tranquille ; au bout de quelques jours elle n’y pensera plus ; cela me fait quand même de la peine de la voir si malheureuse ; enfin, je n’y puis rien. Au revoir Rosine, au revoir Lisette, ne pleure donc plus, tu vas fondre en larmes, et ce serait grand dommage ! va plutôt voir ce que devient cette pauvre Paula.

J’avais le cœur trop gros pour lui répondre, mais je suivis immédiatement son conseil, et je courus à la recherche de Paula.

La cuisine était vide ; j’allai dans ma chambre dont j’ouvris précipitamment la porte : Thérèse était assise sur mon lit et tenait Paula sur ses genoux.

-Mon trésor, mon cœur, ne pleure plus, murmurait-elle doucement. Tu veux donc lui faire bien de la peine à ta pauvre vieille Thérèse qui t’aime tant et qui aimait tant ta mère avant toi. Là, là, mon ange, c’est assez, tu vas te rendre malade. Regarde Lisette qui est aussi venue te consoler !

Mais Paula continuait à pleurer, la figure cachée sur l’épaule de sa vieille amie.

Je m’étais approchée d’elle, et je lui caressais les cheveux sans dire un mot, car je ne pouvais trouver aucune parole de consolation.

-Papa, papa, appelait-elle de temps en temps d’une voix entrecoupée de sanglots.

-Ton papa est au ciel, répondait Thérèse en la berçant tendrement dans ses bras. Que doit-il penser de sa petite fille s’il la voit dans cet état ?

-Oh ! si papa m’avait prise avec lui !… Oh ! si je pouvais aller le voir aujourd’hui, tout de suite ! Je lui avais promis de lire ma Bible, et maintenant je ne peux plus, je ne l’ai plus ma chère petite Bible qui me parlait de Dieu et où papa avait marqué tant de beaux versets. Oh ! papa, viens me prendre, ta petite fille a besoin de toi !…

Thérèse, voyant qu’il était inutile de chercher à l’apaiser, se contentait d’essuyer ses joues inondées de larmes et de rejeter en arrière les cheveux ondulés qui lui cachaient à demi la figure de la petite fille.

Mais à force de pleurer et de se désoler, ses forces s’épuisèrent, et elle finit par se calmer ; alors, elle put écouter tranquillement le long récit que lui fit Thérèse de la mort de notre mère et de la chute malheureuse de Catherine ; puis elle lui montra comment ces malheurs, loin d’attirer notre père à Dieu, l’avaient au contraire endurci et avaient rendu son cœur froid et plein de révolte.

Puis elle avait ajouté :

-Mais il ne faut pas croire que Monsieur ne t’aime pas ! Si tu savais que de recommandations il m’a faites pour que tu ne manques de rien et que tu sois traitée tout à fait comme l’une de ses filles !

-C’est vrai, ajouta Rosine, qui était entrée pendant le récit de Thérèse ; papa a l’air sévère, et ce matin il était bien fâché, mais, au fond, il a bon cœur.

-Je ne savais pas, répondit Paula en baissant la tête, que mon oncle avait tant souffert.

-Et puis, continua Thérèse, qui te dit que Monsieur ne la lira pas ta petite… est-ce une Bible que tu l’appelles ?

-Oui. Oh ! Thérèse, le crois-tu ?

-Certainement ; pourquoi pas ? Quand il l’aura lue et qu’il aura vu que c’est un bon livre, il te la rendra, sois tranquille.

-Mais, demanda Paula, doutant encore, est-ce que mon oncle n’a pas une Bible à lui ?

-Il en avait une dans le temps, mais il doit l’avoir perdue ou donnée, car il y a très longtemps que je ne l’ai plus vue.

-Oh ! s’écria Paula toute joyeuse, si mon oncle lit ma Bible, il voudra que je la lise aussi, et il ne sera plus malheureux, parce qu’il se confiera en Dieu comme papa. Lui aussi avait eu bien des chagrins : maman est morte, puis mes deux petits frères, tous les trois en une année, et papa me disait qu’il avait ainsi cruellement appris à ne pas s’attacher aux choses de la terre, mais à trouver son bonheur en Dieu… Je ne sais pas très bien m’expliquer, mais je comprenais si bien papa quand il me le disait.

-Et moi aussi je te comprends, murmura Thérèse en s’essuyant les yeux du revers de sa manche.

-Rosine, toi qui es savante, tu pourrais bien me dire où on peut acheter une Bible, demanda-t-elle.

Rosine sourit.

-Je ne suis pas bien sûre si on peut en trouver chez les libraires, mais je demanderai demain à l’école. Il y a une de mes amies qui en a une.

-Eh bien, reprit Thérèse, demande-lui ça demain. J’ai une idée, Paula, une belle idée qui fera sécher tes larmes, je t’en réponds ! Demain soir je dois aller en ville, et, si Rosine sait me dire où on peut s’en procurer, nous irons toutes les quatre acheter une Bible neuve, et tu pourras la lire tout à ton aise ici dans ta chambre ; Monsieur n’en saura jamais rien !

-Oh ! Thérèse, que tu es bonne ! s’écria Paula en l’embrassant dans un élan de reconnaissance.

-Je n’y aurais jamais songé, ajouta Rosine avec admiration.

Mais déjà la figure de Paula s’était attristée.

-Qu’as-tu ? demanda Rosine, tu n’es pas contente ?

-C’est que, répondit la petite en hésitant, c’est que… ce serait tromper mon oncle, peut-être…

Thérèse se hâta de la rassurer.

-Mais non, mais non, lui dit-elle, je peux faire ce que je veux de mon argent, et si j’ai envie d’acheter une Bible, Monsieur n’a rien à y voir.

Paula leva sur elle ses grands yeux troublés.

-Je voudrais bien avoir une Bible, dit-elle, mais mon oncle m’a défendu de la lire ; je sais bien que vous, vous pouvez vous en acheter une et la lire ; mais à moi, mon oncle me l’a défendu… non, non, ce serait mal, ce serait le tromper. Merci, Thérèse, oh ! merci, mais j’avais oublié que ce serait tromper mon oncle. Le Seigneur Jésus m’aidera, je sais tant de beaux versets, papa me les a fait apprendre par cœur, et je sais aussi tant de belles histoires ! J’essayerai de me les rappeler, et je prierai tous les jours pour mon oncle, afin qu’il lise la Bible et qu’il me la rende lorsqu’il l’aura lue. Le Seigneur m’exaucera si je prie avec foi et si je suis sage. Vous n’êtes pas fâchée, Thérèse ?

-Pourquoi, mon trésor ?

-Parce que j’aime mieux que vous ne m’achetiez pas une Bible.

-Non, fillette, non, tu as raison, et tu es meilleure que moi, répondit Thérèse, touchée de l’honnêteté de l’enfant.

-Thérèse ?

-Oui, ma petite.

-Voulez-vous prier pour moi ?

-Moi ?

-Oui.

-Ma pauvre Paula, je ne prie pas pour moi-même, comment veux-tu que je prie pour toi ?

Paula fit un geste de découragement.

-C’est que, reprit-elle d’une voix un peu tremblante, j’ai peur d’oublier tout ce que j’ai promis à papa ; j’ai peur de faire… de devenir…

Elle se reprit, craignant de nous froisser.

-J’ai peur d’oublier Dieu, dit-elle enfin d’un ton d’angoisse.

Thérèse, pour la tranquilliser, lui promit de prier pour elle ce soir même.

-Non, prions tout de suite, insista Paula. Mais la pauvre Thérèse ne voulait rien entendre.

-Moi, prier ici devant toi, devant Lisette et Rosine ? Jamais ! Je ne saurais que dire.

-Ne savez-vous pas dire : « Notre Père qui est aux cieux » ?

-Peut-être ; mais il y a si longtemps que je ne l’ai plus dit ! et puis cette prière-là me fait penser à ma pauvre mère ; que de fois je l’ai dite à genoux auprès d’elle, quand j’avais ton âge ! Oh ! oui, je l’ai dite aussi depuis, mais il y a bien des années que je n’y ai même plus pensé. Non, non, c’est inutile ; toi, prie pour nous tous, Paula, nous en avons bien besoin, mais, moi, une pauvre pécheresse comme moi… Je te dis que c’est inutile.

Paula ne perdit pas courage.

-Thérèse, dit-elle doucement en appuyant sa joue brune et lisse contre la figure ridée de notre vieille bonne, vous savez que Jésus est mort pour nous, et vous vivez comme une païenne !

-Comme une païenne ! s’écria Thérèse.

— Oui, oui, comme une païenne, continua Paula avec animation. Papa me lisait les histoires des Missions, le dimanche, et les païens vivent sans prier, sans lire la Bible, sans chanter des cantiques et sans aller à l’église. Seulement, les païens n’ont jamais entendu parler de Dieu ; et puis, ajouta-t-elle avec un de ses beaux sourires qui illuminaient toute sa figure, les païens ont la peau noire, tandis que vous, Thérèse, vous avez une belle couleur rouge.

Thérèse passa ses deux mains sur ses joues ridées.

-Tu as raison, Paula, murmura-t-elle tristement, je vaux moins qu’eux.

Paula la regarda un moment en silence ; puis, s’agenouillant auprès d’elle, elle commença :

-Thérèse, veux-tu prier avec moi si je prie ? Le Seigneur Jésus te pardonnera, Il te donnera un cœur tout nouveau, Il t’aidera à L’aimer ; je ne suis qu’une petite fille moi, mais Il m’aide et Il m’exauce quand je Le prie ; Il l’a promis, Thérèse. Papa m’avait appris un si beau verset ; quand mon oncle m’aura rendu la Bible je te le montrerai, c’est : « Je ne mettrai point dehors celui qui vient à Moi ». (Jean 6, 37)

Thérèse, la tête cachée dans ses mains, ne répondait pas un mot.

-Viens, insista Paula la tirant doucement par son tablier.

Il y eut un moment d’hésitation ; puis Thérèse se laissa tomber lourdement à genoux auprès de son lit.

Paula, qui jusqu’alors paraissait nous avoir oubliées, tendit ses deux petites mains vers chacune d’entre nous, comme pour nous inviter à nous agenouiller aussi.

-Non, dit Rosine en secouant la tête d’un air offensé.

-Moi non plus, dis-je à mon tour, intimidée par le refus de ma sœur.

-« Notre Père qui est aux cieux », commença la voix claire de Paula. « Notre Père qui est aux cieux », répéta la grosse voix de Thérèse qui tremblait d’émotion, « que Ton nom soit sanctifié », « que Ton nom soit sanctifié », et Thérèse, gagnant du courage à mesure que les paroles lui revenaient à la mémoire, on entendit en même temps la même prière qui s’élevait vers Dieu de cœurs si différents ; l’un pur et confiant, l’autre souillé et repentant.

-Seigneur Jésus, continua Paula lorsqu’elles eurent achevé l’Oraison dominicale, bénis mon oncle et Thérèse et Catherine, et Rosine et Lisette et Louis. Bénis-les, Seigneur, aide-les tous à venir à Toi ; bénis-moi, rends-moi bien sage pour l’amour de Ton nom. Amen !

-Ainsi soit-il ! soupira Thérèse.

Paula ouvrit les yeux, mais les referma aussitôt dès qu’elle vit que Thérèse ne bougeait pas, et attendit à genoux que la vieille femme eût achevé sa méditation.

-Mon Dieu, murmura Thérèse, mon Dieu, si Tu peux avoir pitié d’une pauvre pécheresse comme moi, qui T’ai oublié pendant des années, pardonne-moi, change mon pauvre cœur pour l’amour de Ton fils Jésus-Christ ! — Amen, dit Paula doucement.

Pendant longtemps, Thérèse ne fit aucune allusion à la scène qui s’était passée dans notre chambre, le premier dimanche qui suivit l’arrivée de Paula ; mais sa conduite était changée ; elle ne travailla pas davantage, cela eût été impossible : elle ne fut pas plus dévouée, cela aussi eût été impossible, mais elle devint plus douce, plus patiente, plus charitable envers un bon nombre de ses voisines qu’elle avait jusqu’alors méprisées à cause de leur paresse et de leur désordre ; ses jours de mauvaise humeur devinrent de plus en plus rares et disparurent enfin pour ne plus revenir. Elle traita aussi notre père avec plus de respect et écouta sans trop se plaindre ses observations parfois injustes ; puis, elle ne se permit plus comme auparavant de nous dire de petits mensonges, soit pour nous encourager, soit pour nous effrayer.

Autour d’elle, dans notre nombreux voisinage, elle essaya par ses actions et par ses paroles affectueuses de ranimer le courage de ceux que la misère ou les afflictions avaient réduits au désespoir, et fut pour tout le monde une véritable amie. Je m’aperçus de tout cela petit à petit, sans m’en rendre compte d’abord et sans savoir pendant longtemps comment et pourquoi ce changement s’était opéré en elle, me doutant, toutefois, que Paula y était pour quelque chose…

La journée se passa tranquillement ; Rosine resta auprès de notre sœur aînée, qui se plaignait d’un violent mal de tête, et Thérèse, dès que son ouvrage fut terminé, alla voir une de ses amies.

Paula, épuisée par tant d’émotions, parut d’abord avoir perdu tout son entrain ; mais sa gaieté naturelle reprit bientôt le dessus, et lorsque mon père revint, vers huit heures, elle courut à sa rencontre, lui ouvrit la porte et l’embrassa comme si rien ne s’était passé.

Je fus remplie d’étonnement, car, si nous n’osions pas répondre à notre père, en revanche nous savions tous bouder, et je crois que mon père en fut aussi surpris que moi, car il lui dit avec beaucoup de douceur :

-Ta prévoyance me fait plaisir, Paula.

Un rayon de joie illumina les yeux profonds de la fillette ; mais elle ne répondit rien.

-Sais-tu comment va Catherine ? me demanda mon père.

-Elle a toujours mal à la tête et Thérèse craint qu’elle ne tombe malade.

-Pauvre enfant ! tâchez de ne pas faire trop de bruit, répondit-il en se dirigeant vers la chambre de Catherine.

Mais Paula l’arrêta au passage.

-Mon oncle, dit-elle humblement, voulez-vous me pardonner ?

-Pourquoi ?

-Pour ce matin. Vous vous rappelez, mon oncle : je ne voulais pas vous donner ma Bible.

-Et maintenant, tu veux bien me la donner ?

-Oh oui ! Thérèse m’a dit que vous n’aviez pas de Bible à vous, mais je ne le savais pas, et elle m’a aussi dit que vous la liriez et que vous me la rendriez lorsque vous l’auriez lue. Je ne le savais pas, mon oncle ; j’ai été très méchante, pardonnez-moi.

-Je t’ai pardonné depuis longtemps. Alors, cela te ferait plaisir que je lise ta Bible ?

-Oh oui ! mon oncle.

-C’est bien, j’y penserai, répondit-il.

Ce n’était pas une promesse très encourageante, mais Paula savait se contenter de peu.

-Oh ! merci, s’écria-t-elle en sautant à son cou et en l’embrassant avec effusion.

-Tu m’aimes donc un peu quand même, ma petite nièce, demanda mon père en souriant.

-Tellement, tellement !

-Oui ?… cela me fait grand plaisir ; tu verras que bientôt nous finirons par nous comprendre tout à fait, toi et moi. À propos, j’ai remarqué qu’il y a un bon nombre de fleurs sèches dans ta Bible ; si tu les veux, elles sont à toi, je te les donnerai tout de suite.

-Oh ! merci, mon oncle, ce sont des souvenirs de papa, j’aimerais bien les garder moi-même dans un livre ; comme cela, je pourrais les voir souvent, souvent…

-C’est ce que j’ai pensé ; je vais tout de suite chercher ta Bible, tu les prendras toi-même.

Mais Paula s’était déjà ravisée.

-Non, j’aime mieux ne pas les avoir, dit-elle d’une voix altérée.

-Comment ? demanda mon père avec étonnement, tu as déjà changé d’avis ?

-Oui, expliqua Paula, j’ai peur de les voir, mon oncle. J’ai peur, parce que je l’aime tant, tant, ma Bible ! je la lisais tous les jours ! Si je la revoyais, peut-être que je voudrais la garder, peut-être que je pleurerais encore…

-Je comprends, dit mon père.

Mais, sur le point d’aller voir Catherine, il s’arrêta, la main sur le bouton de la porte, et regarda longuement Paula, comme s’il cherchait à connaître le secret de cette nature d’enfant si vive, si impressionnable et si aimante.

CHAPITRE VII

La maladie de Catherine

Thérèse ne s’était pas trompée. Catherine tomba si gravement malade la semaine suivante, que notre père perdit bientôt tout espoir de la voir se rétablir ; ne pouvant rester auprès d’elle pendant le jour, il la veillait une grande partie de la nuit, et sans Thérèse, qui le forçait à prendre un peu de repos, il serait probablement tombé malade à son tour.

Que les journées me parurent longues, malgré l’affection grandissante de ma cousine Paula ! Notre père nous regardait à peine, tant il était absorbé par la crainte qui remplissait son cœur, et Thérèse, accablée de travail et de soucis, n’avait pas le temps de s’occuper de moi.

Rosine dut rester à la maison pour aider à soigner notre sœur, et il fut décidé que Paula n’irait à l’école que plus tard.

Je partais donc seule le matin, emportant mon dîner dans un panier, et je revenais seule le soir, osant à peine rentrer, craignant d’apprendre quelque terrible nouvelle. Combien je regrettais alors d’avoir si peu aimé Catherine, et que de bonnes résolutions je formais pour l’avenir !

Un soir, je fus étonnée de trouver mon père à la maison, car il n’était que cinq heures. Il me regarda tristement, et je n’osai pas même l’embrasser comme d’habitude. Thérèse, qui traversait la salle à manger, me répéta pour la centième fois depuis la maladie de ma sœur :

-Ne fais pas de bruit, Lisette, va t’asseoir et reste tranquille.

-Thérèse, dit mon père à voix basse, croyez-vous que Catherine soit en état de voir les enfants ?

-Pourquoi, Monsieur ?

-Je voudrais qu’elle pût les embrasser une dernière fois… Vous savez ce qu’ont dit les médecins ?

-Oh ! les médecins ! s’écria Thérèse d’un ton de mépris, les médecins n’en savent pas si long qu’ils veulent nous en faire croire !

-Si je pouvais penser comme vous !

-Ne perdez pas tout espoir, Monsieur ; je sais bien que les médecins disent que Catherine ne peut pas vivre longtemps, mais si Dieu veut qu’elle vive, elle vivra quand même, en dépit des médecins.

-Ah ! mais elle est si faible, jamais elle ne pourra lutter contre de telles complications ! Je ne sais pas comment je pourrai supporter une telle épreuve ; elle me rappelle tant sa mère… la même voix, les mêmes yeux bleus, le même sourire ! Et il faudra que je la suive, elle aussi, au cimetière et que je revienne à la maison, où elle ne sera plus !

-Pourquoi ne consultez-vous pas le Grand Médecin, Monsieur ?

-Quel grand médecin ?

-Le Seigneur Jésus ; remettez Catherine à ses soins ; lorsqu’il était sur la terre, on lui amenait les malades, et Il les guérissait tous !

-Il n’est plus sur la terre.

-Non, mais sa puissance est la même maintenant qu’il est auprès de son Père dans le ciel.

-Vous priez donc, Thérèse ?

-Oui, Monsieur.

-Depuis quand ?

-Depuis que Paula est ici, Monsieur.

-Je m’en doutais.

-Ne lui en veuillez pas ; si vous saviez comme elle vous aime et comme elle prie pour vous et pour Catherine. Ah ! Monsieur ! que de fois elle m’a fait rougir de honte.

-Vous, ma bonne Thérèse ?

-Oui, moi, Monsieur. Je pensais en moi-même : tu es une brave femme, tu as bien souffert dans ta vie, tu travailles, tu ne fais pas de mal à personne, tu iras sans doute au Paradis. Mais quand j’ai vu Paula, quand j’ai vu la réalité de sa religion, quand j’ai vu comme elle aimait Dieu, oh ! alors, Monsieur, j’ai compris que j’étais une vieille pécheresse digne d’aller en enfer, aussi j’ai prié pour que Dieu me pardonne.

-L’a-t-il fait ?

-Le Sauveur nous assure qu’il ne repousse personne ; à cause de cela, j’ose espérer qu’il m’a pardonnée.

Thérèse était pâle d’émotion ; c’était la première fois qu’elle confessait ainsi Dieu devant les hommes, et il devait lui en coûter de le dire à notre père, mais il ne fit que la regarder avec pitié ; il était trop abattu pour se mettre en colère.

-Où est Paula ? demanda-t-il après un moment de silence.

-Chez le pharmacien, Monsieur, je l’ai envoyée chercher les médicaments que le docteur a ordonnés.

-Dès qu’elle reviendra, envoyez-la dans la chambre de Catherine, j’y vais moi-même maintenant, et j’y resterai tout le temps que…

Mais mon père ne put achever.

-Tu viendras avec elle, Lisette, reprit-il avec effort en se tournant vers moi.

-Oui papa, répondis-je à voix basse.

Un quart d’heure après, Paula était de retour.

Jamais je n’oublierai l’angoisse et la frayeur que je ressentis lorsque Thérèse, après nous avoir recommandé de rester calmes, nous conduisit jusque dans la chambre de la mourante.

Catherine ne parut pas s’apercevoir de notre présence ; ses yeux étaient fermés et sa figure était si pâle que je crus d’abord qu’elle était morte ; mais mon père nous fit signe d’approcher et, mettant sa main sur le front de sa fille chérie, il l’appela doucement.

La malade ouvrit les yeux, mais les referma aussitôt.

-Catherine, dit mon père d’une voix qui trahissait à peine son angoisse, Lisette et Paula sont venues te voir ; ne veux-tu pas les embrasser ?

-Lisette…, Paula…, murmura Catherine. Ah oui ! je me rappelle !… Père, soulève-moi.

En un instant, notre père tenait dans ses bras le corps amaigri de son enfant. Malgré tous mes efforts, je ne pouvais m’empêcher de pleurer en pensant que je devais, pour la dernière fois, embrasser la grande sœur que j’avais si peu aimée.

Elle nous regarda longuement, puis elle nous dit avec beaucoup de calme :

-Vous êtes venues me dire adieu.

-Non, non, commença mon père, il faut espérer que…

-Je vais mourir, papa, je le sens bien ; il est inutile de me le cacher, dit la malade avec effort. Mourir à dix-huit ans !… mais je n’étais utile à personne et je ne serai guère regrettée !…

-Catherine, s’écria mon père, ne parle pas ainsi, tu me fais mal, vois : tu fais pleurer Lisette et Paula.

-Tu pleures, Lisette ? dit Catherine en tournant vers moi ses yeux brillants de fièvre ; cela m’étonne, car je n’ai pas été pour toi une sœur bien gentille, je pensais toujours que tu ne m’aimais pas…

-Catherine, m’écriai-je en me jetant à genoux au chevet de son lit, oui, je t’aime ! Oh ! ne meurs pas ! Je te soignerai, je viendrai toujours te voir, je ne ferai plus de bruit quand tu seras malade, tu verras ! Je serai toujours bonne pour toi, oui, même quand tu seras de mauvaise humeur. Oh ! ne meurs pas, ne meurs pas !…

Je sanglotais avec tant de violence, que mon père, craignant que cette scène n’abrégeât les derniers moments de Catherine, pria Thérèse de m’entraîner de force hors de la chambre ; mais Catherine l’en empêcha en disant :

-Laisse-la, papa, cela me fait du bien de la voir pleurer. Je croyais toujours que Lisette n’avait pas de cœur, je vois maintenant que c’est de ma faute ; si j’avais été différente, elle m’aurait peut-être témoigné de l’affection. Rosine…, un peu d’eau !…

Rosine s’empressa de verser quelques cuillerées d’eau sucrée entre les lèvres de la malade.

-Tu te trouves mal, ma fille chérie ? demanda mon père avec inquiétude.

Mais pendant quelques minutes, Catherine fut incapable de parler.

-Lisette, reprit-elle enfin, ne pleure plus, écoute-moi…

Je me fis violence et me calmai un peu.

-Nous avons besoin de pardon l’une et l’autre, petite sœur, reprit-elle ; embrasse-moi et dis-moi que tu me pardonnes.

-Oh ! oui, je te pardonne, répondis-je du fond de mon cœur ; c’est, c’est moi qui ai été si méchante ; toi, Catherine, tu étais malade, tandis que moi je suis bien portante.

-C’est vrai, mais moi, qui suis ton aînée, j’aurais dû te donner un bon exemple, et je n’ai pensé qu’à moi-même… Hélas ! c’est trop tard maintenant. Lisette, relève-toi, chérie, et viens m’embrasser.

J’aurais voulu rester à genoux pendant des heures, afin de cacher ma figure couverte de honte et inondée de larmes, mais je n’osai pas refuser un dernier baiser à Catherine. Tandis que j’appuyais ma joue brûlante contre celle de ma sœur et que j’essayais de lui dire au revoir, ses larmes se mêlaient aux miennes.

Lorsque vint le tour de Paula, Catherine était si épuisée, qu’elle eut à peine la force de lui adresser quelques paroles d’adieu.

-Tu me remplaceras, Paula, murmura-t-elle ; papa, je vais mourir… Paula sera pour toi comme une autre fille, car elle sera meilleure que moi…

Ses forces diminuaient rapidement et l’on entendait à peine sa voix mourante ; mon père la replaça doucement sur ses oreillers et nous fit, à toutes les deux, signe de sortir.

Accablée de remords et de chagrin, je courus me jeter sur mon lit où je continuai à pleurer jusqu’à ce qu’enfin je m’endorme d’un lourd sommeil.

Pendant plus d’une semaine, Catherine fut entre la vie et la mort. Notre excellent médecin, le docteur Lebon, venait deux ou trois fois par jour ; Thérèse ne se couchait plus et mon père ne faisait que de courtes et rares visites à son bureau ; en revanche, il rapportait une quantité considérable de travail à la maison. Rosine remplaçait Thérèse tantôt à la cuisine, tantôt dans la chambre de la malade, et moi je continuais d’aller à l’école, où, grâce aux craintes qui remplissaient mon cœur, j’avais une conduite modèle, sans toutefois étudier mes leçons mieux que par le passé.

Paula avait bien vite appris à se rendre utile ; il est vrai qu’elle manquait d’expérience, mais elle y mettait tant de bonne volonté, qu’on oubliait la maladresse de ses petites mains actives.

-Laissez-moi faire cela à votre place, disait-elle à Thérèse de sa voix caressante ; vous êtes fatiguée, et vous avez tant de travail maintenant.

Thérèse, habituée à tout faire elle-même, hésitait un peu, mais Paula la regardait d’un air si suppliant, que la vieille bonne finissait par céder.

Depuis que Catherine était malade, Rosine était chargée de faire les provisions, et ce n’était pas une petite affaire, car du Couvent à la ville il y avait une bonne distance. Quelquefois Paula allait avec Rosine.

-Tu pourrais bien m’y laisser aller seule, avait encore demandé Paula ; si tu n’avais pas à sortir, tu pourrais aider à Thérèse ou rester auprès de Catherine.

-C’est vrai, avait répondu ma sœur : mais tu n’es pas habituée à aller seule en ville, et tu pourrais t’égarer.

-Non, non, je ne m’égarerais pas, avait-elle insisté ; laisse-moi au moins essayer ! dis oui !

Et Rosine, comme Thérèse, avait cédé. Quelquefois, lorsque Paula avait à sortir vers les quatre heures, elle en profitait pour demander à Thérèse la permission de venir me chercher à l’école, ce qui lui était presque toujours accordé.

-Comment va Catherine ? était ma première question.

-Toujours la même chose, répondait-elle.

-Crois-tu qu’elle guérira ?

-Je ne sais pas, mais je crois que oui, Thérèse prie pour elle et moi aussi… Dieu peut guérir tous les malades, tu sais, Lisette.

Et comme elle pensait au malade bien-aimé que Dieu n’avait pas guéri, elle ajoutait :

Le Seigneur n’a pas guéri mon cher papa, c’est vrai, mais il était prêt.

-Prêt ?

-Oui, je veux dire qu’il avait donné son cœur à Dieu et qu’il était prêt pour le ciel.

Est-il difficile de se préparer ?

-Oh ! non. Dès que nous demandons au Seigneur Jésus de nous donner un cœur nouveau, Il nous exauce.

-Catherine l’a-t-elle fait ?

-Je ne sais pas, mais je ne le crois pas, parce qu’elle se tourmente et dit qu’elle a peur de mourir.

-Oh ! Paula, si tu savais ! je voudrais tant qu’elle guérisse ! Avant sa maladie, je ne l’aimais pas, et je croyais qu’elle ne m’aimait pas non plus ; mais depuis l’autre jour, depuis qu’elle nous a dit adieu, je l’aime ma pauvre chère Catherine. Quelquefois à l’école je pense en moi-même : qui sait si Catherine mourra aujourd’hui, et alors je n’entends plus la voix de Mlle Vertu ; il me semble voir Catherine morte dans son lit et je n’ose plus retourner à la maison. Si j’avais été bonne pour elle, cela ne serait pas la même chose, mais j’ai été si méchante !

-Écoute, Lisette, voici ce que tu devrais faire : tu devrais demander au Seigneur Jésus de la guérir.

-Il ne le ferait pas pour moi.

-Pourquoi ?

-Est-ce que Dieu exauce les prières des méchantes personnes ?

Paula ne répondit pas. Je vis à l’expression sérieuse de sa figure qu’elle réfléchissait. Tout à coup un rayon de joie brilla dans ses grands yeux bruns.

-Oui, Il exauce les méchants ! s’écria-t-elle avec vivacité.

-Comment le sais-tu ?

-Parce que, lorsque le Seigneur Jésus était crucifié, l’un des brigands lui a demandé de se souvenir de lui et le Seigneur l’a exaucé.

-Alors, murmurai-je, peut-être que le Seigneur m’exaucera aussi.

Paula se tourna vers moi.

-Mais, tu n’es pas méchante, toi !

-Oh ! je le suis.

-Non, non, tu n’es pas méchante. Si tu veux être ma petite sœur, tu aimeras le Seigneur Jésus ; tu l’aimeras bientôt, n’est-ce pas, Lisette ? mais je ne veux pas t’entendre dire que tu es méchante, tu es gentille au contraire et je t’aime… je t’aime mille fois, Lisette.

Gentille, moi ! Je ne pus m’empêcher de regarder ma petite cousine Paula. Elle marchait lentement, car elle était fatiguée de sa course, et son panier était bien lourd ; moi, j’étais restée assise tout l’après-midi, mais je n’avais pas même eu l’obligeance de lui aider à le porter. Une sorte de remords me serra le cœur, et ôtant le panier de son bras, je le mis au mien ; elle ne me dit plus une parole, mais ses yeux souriants me remercièrent et, pour la première fois, je sentis vaguement combien il est doux de « porter les fardeaux les uns des autres ».

Ce soir-là, avant de m’endormir, je priai pour la première fois de ma vie. Thérèse était déjà venue nous dire bonsoir et éteindre notre bougie ; je n’eus pas le courage de me relever pour me mettre à genoux ainsi que le faisait Paula, mais je joignis les mains et fermai les yeux comme elle, la tête cachée sous mes couvertures.

-Mon Dieu, murmurai-je, je ne t’ai jamais, jamais rien demandé ; et je n’oserais rien te demander ce soir, si Paula ne m’avait pas dit que tu écoutes les prières des méchantes personnes. Mon Dieu, je te demande de guérir ma sœur Catherine, je te le demande de tout mon cœur. Je t’en prie, ne la laisse pas mourir. Je me suis montrée peu aimable envers elle ; je le regrette beaucoup, mais je l’aime et je voudrais être bonne pour elle maintenant. Mon Dieu, laisse-la vivre, s’il te plaît ; si tu la guéris, je te promets d’apprendre toutes mes leçons et de faire tous mes devoirs pendant une semaine entière. Merci d’avance, mon Dieu ! Amen.

Deux jours après, Catherine était hors de danger ! Ce fut mon père lui-même qui m’annonça l’heureuse nouvelle à mon retour de l’école.

-Que je suis heureuse, papa, que je suis heureuse ! m’écriai-je en dansant de plaisir.

-Pas plus que moi, ma fille, répondit-il gravement.

CHAPITRE VIII

La pièce de cinq francs

Catherine se rétablit lentement, et comme elle aimait à avoir Paula toujours auprès d’elle, je dus continuer d’aller seule à l’école. Le soir, je la trouvais au chevet de ma sœur, toujours gaie, toujours souriante, s’oubliant elle-même complètement. Mon père s’adoucissait peu à peu envers elle, à mesure qu’il voyait son désintéressement, mais il la regardait pourtant quelquefois encore d’un air soupçonneux et avait de temps à autre des discussions avec Thérèse à son sujet.

Paula subissait un changement : la petite fleur des Alpes, habituée à l’air pur des montagnes, ne pouvait pas être arrachée sans souffrance du sol qui l’avait vue naître et grandir ; de plus, sa conscience, toujours délicate, luttait continuellement entre l’obéissance qu’elle devait à Dieu et celle qu’elle devait à son oncle. Thérèse ne savait trop comment lui venir en aide, et finissait presque toujours par se mettre en colère contre mon père.

-Il est plus entêté qu’un mulet, disait-elle sans plus de façon.

Un jour, Thérèse acheta un Nouveau Testament et nous le montra d’un air de triomphe.

-Celui-ci est à moi, dit-elle, et je défie Monsieur d’y toucher ; du reste, il ne le verra pas, car je le garderai dans ma chambre.

Paula le regarda, le retourna, en caressa la reliure neuve avec tendresse.

-Prends-le, dit Thérèse ; il est aussi pour toi ; tu auras plus de temps de le lire que moi.

-Non, merci, Thérèse, répondit Paula avec un soupir. Peut-être qu’un jour mon oncle me rendra ma Bible ; je le demande à Dieu si souvent !

Plus tard, Paula me dit :

-J’aurais tant aimé prendre le Nouveau Testament ; j’aurais tant aimé relire deux ou trois versets que j’ai presque oubliés… Mais ce ne serait pas bien, n’est-ce pas, Lisette ? Ce serait tromper mon oncle.

Quelquefois elle me demandait :

-Suis-je sage, Lisette ? J’ai si peur d’oublier tout ce que j’ai promis à papa.

Ne pas oublier, c’était sa constante préoccupation.

Mais, au milieu de ses luttes, sa parfaite confiance en Dieu lui venait toujours en aide ; lorsqu’elle était tentée ou que le chemin lui paraissait plus pénible qu’à l’ordinaire, elle allait s’agenouiller auprès de son lit, et là, les yeux fermés et les mains jointes, elle restait quelques moments, sa petite figure comme illuminée d’un rayon céleste. Parfois aussi des larmes s’échappaient de ses yeux : c’était, je crois, quand elle pensait à son père ou à ses amis du Villar ; au début de son séjour parmi nous, il lui arrivait même de ne plus pouvoir se contenir et d’éclater en sanglots.

Mais, lorsqu’elle se relevait active et joyeuse, pour courir où l’appelaient ses devoirs d’enfant, le soleil brillait de nouveau dans ses yeux bruns et une joie douce éclairait son visage. Non, ce n’était pas en vain qu’elle priait. Son Dieu, qu’elle n’avait cessé de servir au milieu de l’indifférence générale, venait la consoler et la fortifier.

Là-bas, au Villar, on n’oubliait pas non plus la petite orpheline. Un jour, toute rougissante de plaisir, Paula avait reçu des mains du facteur une lettre qui lui était adressée personnellement.

-Quelle belle écriture ! s’était écriée Rose en s’en emparant aussitôt ; de qui peut-elle bien venir ?

-De ma marraine, je crois, répondit Paula en tremblant d’émotion. Oh ! Rose,  donne-la moi, je t’en prie.

Rose, très bonne au fond, mais qui aimait à taquiner sa petite cousine dont elle ne comprenait pas toujours le caractère impressionnable, la lui rendit immédiatement.

-Veux-tu me la lire ? demanda la fillette lorsqu’elle en eut déchiré l’enveloppe ; je ne sais pas très bien déchiffrer l’écriture courante.

Rose y consentit de bon cœur et s’installa commodément sur la table de la cuisine, Thérèse étant absente.

Tandis que Paula, debout auprès de Rose, la fixait de son profond regard interrogateur, je profitais de l’occasion pour fureter tout à mon aise dans les recoins d’un grand tiroir où Thérèse avait l’habitude d’enfermer tous les objets que nous laissions traîner dans notre chambre et qu’elle désignait sous le nom peu flatteur de vieilles loques. J’en découvris un grand nombre dont je remplis mes poches tout en écoutant Rose qui lisait de sa voix claire et lente :

Ma chère filleule,

« Je ne puis te dire combien j’ai été affligée d’apprendre, en arrivant de Genève, la mort de ton bien-aimé père. Pour lui, je sais qu’il est au ciel, en repos auprès du Seigneur, mais c’est pour toi que mon cœur est plein d’angoisse. Peux-tu t’imaginer mon chagrin quand, à mon retour au Villar, je ne vous ai trouvés ni l’un ni l’autre ? M. le pasteur m’a dit que tu étais en Normandie, auprès de ton oncle, et que tu y serais très bien soignée. Combien j’aurais aimé te prendre avec moi, ma petite Paula, mais tu sais que cela m’est impossible ; il faut que je travaille pour aider mes parents à payer leurs dettes ; je crois que, Dieu voulant, nous y parviendrons dans quelques années. Nous achèterons alors la petite ferme où mon père a travaillé si longtemps, je resterai toujours à la maison, et, si tu le veux bien, tu viendras demeurer avec nous ; mais ne seras-tu pas alors une trop grande demoiselle pour te contenter de notre pauvre vie de campagne ? Il me semble pourtant que non… »

-Oh ! non, non, non, s’écria Paula. Marraine sait bien que je ne pourrai jamais oublier le Villar !

-Et tu y retourneras ? demanda Rose.

-Oh ! oui.

-Comment ? Tu nous quitteras, nous qui t’aimons tant !

-Je vous emmènerai tous avec moi, répondit Paula qui trouvait généralement moyen d’arranger les choses.

Rose sourit et continua sa lecture :

« Je suis allée visiter la tombe de ton cher papa. J’y ai planté un rosier blanc qui résistera, je crois, aux grands froids de l’hiver. J’ai pensé que cela te ferait plaisir.

« Je suis aussi allée à l’Endroit prendre des nouvelles de tout ton petit monde. Barba Pierre Vigne te salue. Nous avons beaucoup parlé de toi, et nous avons prié le Seigneur de te bénir et de te rendre en bénédiction parmi les tiens. Barba Vigne m’a parlé du temps où tu allais le voir lorsqu’il était malade, et il m’a dit combien il était heureux quand tu lui chantais un de tes beaux cantiques. Je crois, ma chérie, que si tu voulais lui écrire quelques lignes, tu lui ferais un bien grand plaisir ; il verrait ainsi que la petite fille de son meilleur ami pense à lui quelquefois.

« Tout le monde qui te connaît et qui sait que je t’écris t’envoie des baisers. Plusieurs personnes m’ont dit de te demander de prier pour elles. On t’aime et on te regrette au village, ma petite filleule, et cela me fait plaisir à moi qui suis ta marraine, — ta mère en Dieu.

« Sois bonne, Paula, sois obéissante, aime bien tout le monde, et surtout aime Dieu, le Dieu de ton père qui t’attend au ciel. Sois fidèle, petit soldat de la Croix, le Seigneur ne t’oublie pas, Il t’aidera toujours.

« Au revoir, ma filleule bien-aimée. Que Dieu te bénisse et te garde.

« Ta marraine qui prie pour toi.

« Évangéline »

 Paula, vaincue par l’émotion, pleurait tout bas, la tête appuyée sur l’épaule de Rose.

-Écoute, dit celle-ci, il y a encore quelque chose, ne pleure plus.

Paula essuya ses yeux et écouta attentivement.

« Je t’envoie cinq francs », continua Rose ; « tu pourras les toucher à la poste. Achète quelque chose en souvenir de moi ».

-Cinq francs ! répéta Paula dont les larmes faisaient place à l’étonnement ; en es-tu bien sûre ?

-Mais oui, regarde, voilà le papier.

Paula, qui n’avait jamais possédé cinq centimes, était suffoquée de surprise et de joie.

-Combien je vais acheter de jolies choses ! dit-elle radieuse.

La lettre de la marraine fut un véritable événement. Rose dut la relire plusieurs fois, car Paula semblait vouloir l’apprendre par cœur. Mon père la lut très attentivement et en parut satisfait ; Thérèse, plus expansive, déclara que la marraine de Paula devait être une personne très comme il faut, sans vouloir cependant préciser pourquoi.

Une chose pourtant parut déplaire à Thérèse : l’empressement que mit Paula à vouloir dépenser ses cinq francs, dès qu’elle en fut en possession.

-Ils te brûlent donc la poche ? demanda-t-elle un peu rudement. J’aurais cru qu’une fille comme toi aurait aimé les garder.

-Les garder ? demanda Paula. Et pourquoi ? Mais dès qu’elle put aller en ville, Thérèse nous emmena toutes deux avec elle.

-Que vas-tu acheter ? demanda-t-elle à Paula.

-Tant, tant de choses ! Tu verras.

Et Thérèse vit en effet des choses qui l’étonnèrent beaucoup ce soir-là.

Il fallut d’abord aller chez le libraire faire une provision d’images, de souvenirs, comme disait la fillette, et le choix était embarrassant, car le libraire en avait une quantité innombrable. Selon mon opinion de petite écolière, Paula avait mauvais goût : les images aux couleurs les plus voyantes et les moins naturelles lui arrachaient des cris d’admiration, mais Thérèse approuvait et Paula était satisfaite.

Du libraire on alla chez un fruitier, dans la boutique duquel Paula avait vu du beau raisin blanc.

-Catherine aime tant le raisin ! répondit-elle à Thérèse, qui lui faisait observer le prix élevé qu’on lui en demandait, et je suis si riche ce soir !

-Tu ne seras pas riche longtemps, gronda la vieille bonne.

De là, il fallut retourner chez le libraire y acheter deux porte-plumes en bois sculpté pour Rose et Louis.

-Tu n’achètes donc rien pour toi ? demanda Thérèse.

-Je verrai, répondit l’enfant ; mais tu sais que j’ai tout ce qu’il me faut, Thérèse, et même davantage.

Le cadeau de mon père fut l’objet d’une discussion aussi animée qu’elle pouvait l’être dans une rue brillamment éclairée et remplie de promeneurs.

-Les hommes ne tiennent pas aux cadeaux ; à ta place, je ne lui achèterais rien, fit Thérèse qui commençait à s’impatienter.

Mais Paula n’était pas de son avis.

-Je sais ! s’écria-t-elle joyeusement, mon oncle aimerait une tasse à déjeuner ; il se plaint toujours que la sienne est trop petite.

Il fallut, bon gré, mal gré, céder à son enthousiasme et aller à la recherche d’un marchand de porcelaine. Paula choisit tout de suite une tasse bleue à fleurettes d’or d’une grandeur extraordinaire. On la lui laissa pour un franc. Je ne pouvais m’empêcher de me demander si j’aurais aussi ma part de la générosité de Paula ; mais en dépit d’une surveillance attentive, je ne découvris rien, jusqu’à ce qu’enfin, arrivée devant un bazar où l’on vendait des centaines d’objets variés, je vis que ma petite cousine faisait des signes que Thérèse paraissait comprendre ; puis, contre son habitude, Thérèse entra seule dans le magasin, en nous recommandant de ne pas nous éloigner.

-Oh ! s’écria Paula avec précipitation, il y a encore le tablier de Thérèse à acheter. Comment allons-nous faire pour qu’elle ne s’en aperçoive pas ?

-Tu ferais bien mieux de lui dire d’en choisir un elle-même, répondis-je, tout en me demandant ce que Thérèse faisait à l’intérieur du bazar.

-Oh ! non. Ne vois-tu pas que ce doit être une surprise ?

-Oui, je vois, mais je ne sais pas comment nous allons faire.

Un peu plus tard, Paula découvrit un moyen, assez hardi, il est vrai, mais que les circonstances paraissaient justifier.

Thérèse, ne voulant pas, sans doute, que la généreuse enfant lui fît un cadeau, nous avait étroitement surveillées. Du bazar même, elle avait pu nous voir ; mais lorsque les emplettes furent ou parurent terminées, la vieille femme s’occupa des provisions du ménage et fit en même temps la causette avec les commerçants qui la connaissaient depuis un grand nombre d’années. Paula saisit la première occasion :

-Viens, me dit-elle à voix basse. Je la suivis sans répondre. Thérèse parlait à la mère Laurent, la marchande de beurre et de fromage qu’elle avait connue à l’école ; elle en aurait pour un petit quart d’heure.

Un peu troublée de nous trouver ainsi seules, à une heure assez avancée et tremblant d’avoir Thérèse à nos trousses, nous marchions vite sans oser nous retourner. Paula se précipita dans la boutique d’un marchand de nouveautés qu’elle avait dû remarquer d’avance, et je la suivis sans dire un mot. Sauf quelques garçons de magasin qui bavardaient en attendant l’heure de fermer, la boutique était vide.

-Oh ! Monsieur, dit Paula d’une voix suppliante à l’un des jeunes gens, voulez-vous me servir tout de suite, car je suis bien pressée.

-Pressée ? répéta le jeune homme d’un ton quelque peu moqueur.

-Oui, expliqua Paula, nous nous sommes sauvées, et…

Cette fois, le monsieur parut intéressé ; il avait une figure aimable et des yeux pleins de bonne humeur.

-Sauvées ! répéta-t-il encore en réprimant un sourire ; mais savez-vous, Mesdemoiselles, que cela est grave ! Vous êtes-vous sauvées de bien loin ?

-Oh ! non, d’une boutique seulement.

-D’une boutique ?

-Oui. Nous voulons faire une surprise ; je veux un tablier.

Le jeune homme cessa de nous questionner et étala devant nous des tabliers de toutes couleurs, aux garnitures assorties.

-Choisissez, Mesdemoiselles, nous dit-il. Paula n’y jeta qu’un regard.

-Oh ! pas comme cela, dit-elle avec une consternation que je ne pouvais que partager à l’idée de voir notre vieille Thérèse avec de gros sabots et ses jupons courts, parée d’un de ces tabliers à la dernière mode.

-Ils ne sont pas à votre goût, dit le jeune homme.

-Oh ! non, répondit Paula.

-Si je savais pour qui c’est, continua-t-il avec bonté, je pourrais peut-être vous aider dans votre choix.

-C’est pour… Thérèse, dit Paula en souriant.

-Et qui est Thérèse ?

Paula allait s’expliquer, lorsque, tout à coup, la figure anxieuse de notre vieille bonne se montra à la vitrine : elle s’était aperçue de notre départ et nous cherchait.

-La voilà ! m’écriai-je. Oh ! Paula, qu’allons-nous faire ?

-Cache-toi ! dit la fillette qui ne perdait jamais la tête.

Je me précipitai derrière une colonne tendue de lainages, tandis que Paula s’expliquait avec le vendeur dans un coin sombre du magasin. Le jeune homme parut comprendre tout de suite notre position.

-Monsieur Bertrand, dit-il en s’adressant à l’un de ses confrères, ayez la bonté de servir la petite demoiselle, je reviens tout de suite.

Mais M. Bertrand eut à peine le temps de nous demander ce que nous désirions ; notre premier ami était déjà de retour, un paquet de rouennerie sous les bras.

-J’ai vu Mme Thérèse, dit-il toujours souriant, et je crois qu’un tablier de cette bonne étoffe lui irait à merveille. Voyez comme ces petits carreaux sont jolis.

Paula jeta un regard inquiet vers la vitrine avant de répondre.

-Elle n’y est plus, ne craignez rien, Mademoiselle, dit le jeune homme devinant sa pensée ; ne vous voyant pas ici, elle sera allée plus loin et vous la rejoindrez facilement.

Nous étions enchantées, et l’étoffe nous plaisant, on nous eut bientôt servies.

-Vous êtes bien bon pour nous, Monsieur, dit Paula avant de partir, et nous vous avons donné beaucoup de peine ; mais quand nous voudrons acheter des surprises pour Thérèse, nous viendrons toujours chez vous, n’est-ce pas, Lisette ?… En attendant, merci beaucoup, beaucoup !

-C’est à moi de vous remercier, Mesdemoiselles, répondit le jeune homme poliment.

Thérèse était à quelques pas, arrêtée devant la boutique d’un bijoutier.

-Enfin ! vous voilà, dit-elle aimablement ; dépêchons-nous, car il est tard.

Elle ne fit aucune allusion à notre fuite ; on eût dit qu’elle ne s’en souvenait plus, et nous n’en étions que trop contentes ; mais j’ai supposé plus tard, que, gagné par la confiance de Paula, le jeune homme avait glissé quelques paroles à l’oreille de Thérèse lorsqu’il l’avait vue à la devanture de son magasin.

-Vous arrivez bien tard, ce soir, Thérèse, dit mon père à notre retour.

-Je croyais n’avoir jamais fini, répondit la vieille femme en riant ; quand Paula commence à acheter…

-Ah ! je comprends. Vous êtes allées dépenser cette belle pièce de cinq francs… Paula, j’espère que tu voudras bien me montrer tes emplettes ?

-Oui, mon oncle.

Toujours soumise, toujours prévenante, Paula avait pourtant conservé un peu de timidité envers mon père. Elle avait pour lui une affection mêlée de crainte, d’une crainte que rien ne pouvait dissiper. Ce fut donc en rougissant qu’elle retira l’un après l’autre les paquets soigneusement entassés dans son panier.

-Vous allez voir, Monsieur, vous allez voir, répétait Thérèse en branlant la tête.

-Que de paquets ! s’écria Rose étonnée devant cet étalage d’objets enveloppés avec soin.

-Veux-tu que je t’aide ? demanda mon père. Voyons un peu ce qu’il y a dans ce premier paquet… Comment ! du raisin blanc et du meilleur ! Eh bien ! Paula, je ne savais pas que tu avais des goûts aussi recherchés…

-C’est pour Catherine, mon oncle.

-Pour Catherine ?

-Oui, mon oncle.

Il n’y avait plus de raillerie dans la voix de mon père ; il y perçait plutôt un attendrissement étonné.

-Ainsi, continua-t-il, tu as acheté cela pour notre Catherine ? Tu as dû dépenser beaucoup, et Thérèse n’aurait pas dû y consentir.

-Est-ce que vous croyez, demanda Thérèse, que lorsque Paula veut faire quelque chose pour les autres, elle demande le consentement de qui que ce soit ! Elle n’a pas sa pareille, ainsi que Monsieur pourra en juger par lui-même.

-Et cela ? demanda Rose en saisissant le paquet d’images.

Paula fit connaître la destination de chaque petit « souvenir ».

-Celui-ci est pour marraine ; celui-là pour Barba Vigne ; celui-là… et ainsi de suite.

-Tu n’oublies pas tes amis, fit observer mon père.

-Oh ! la mignonne petite pantoufle ! continua Rose ; qu’elle est jolie ainsi que le dé qui est dedans ! Est-elle pour moi ?

-Non, dit Paula, c’est pour Lisette.

-Pour moi ! m’écriai-je ravie. Oh ! Paula, que je t’aime… Moi qui avais justement perdu mon dé !

-Deux porte-plumes ! annonça mon père en déroulant un mince tuyau de papier de soie.

-L’un est pour Rose et l’autre pour Louis, dit Paula.

-Ma chère petite, ta générosité est sans bornes. Voici un autre paquet, mais il paraît si fragile, que j’aime mieux te le laisser ouvrir toi-même.

-Non, non, mon oncle, ouvrez-le, dit Paula en souriant ; c’est pour vous.

Sans répondre, mon père coupa la ficelle qui retenait le paquet, tandis que Paula osait à peine lever les yeux. Puis il prit la jolie tasse bleu et or, et la souleva soigneusement pour mieux l’examiner.

-Je ne sais pas, dit-il, si je dois être content ou fâché.

-Soyez content, mon oncle.

-Soit, je le suis. Je suis surtout heureux d’avoir une petite nièce si généreuse et si bonne, et qui aime un peu son oncle malgré… tout, n’est-ce pas, Paula ? Paula se blottit dans les bras qui lui étaient tendus et y cacha sa figure un instant.

-Il y a encore autre chose, m’écriai-je, désireuse de voir la surprise de Thérèse.

Paula se dégagea des bras de mon père et se mit à la recherche du petit paquet d’étoffe qu’elle retrouva bientôt, caché sous le papier qui avait servi à envelopper la tasse.

-C’est pour toi, Thérèse, dit-elle triomphalement.

-Comment, pour moi ? demanda la vieille femme. Je vous avais pourtant bien défendu… Mais à quoi bon défendre ?

Le tablier, étalé, fut trouvé magnifique.

-Je ne le mettrai que l’après-midi, quand j’aurai fini mon ouvrage, dit Thérèse les larmes aux yeux.

-Si vous ne le mettez que quand vous aurez fini votre ouvrage, nous ne le verrons pas souvent, fit remarquer mon père. Et maintenant que tu nous as montré les cadeaux que tu as achetés pour nous, montre-nous ce que tu as acheté pour toi-même, Paula.

Paula était très embarrassée.

-J’ai encore quelques sous, répondit-elle. J’achèterai des timbres pour écrire à marraine.

Et elle s’arrêta hésitante, sa jolie tête penchée de côté, tandis que du regard elle nous interrogeait, cherchant à deviner si l’on était mécontent.

-Es-tu satisfaite de la manière dont tu as dépensé tes cinq francs ? demanda mon père.

-Oh ! oui, mon oncle.

Les yeux rayonnants de Paula, encore plus que ses paroles, exprimaient son contentement.

-Je crois, dit mon père en la regardant avec tendresse, que notre petite Paula serait heureuse de donner son dernier morceau de pain.

-Et moi, dit Thérèse, je suis sûre qu’elle serait heureuse de donner sa vie, si quelqu’un en avait besoin.

CHAPITRE IX

Vers le ciel, douce perspective !

Quelle belle fin de journée ! Le soleil couchant empourprait l’horizon de ses derniers rayons, l’air tiède était embaumé du parfum des fleurs ; à peine entendait-on çà et là un gazouillis d’oiseaux ou un bourdonnement d’insectes ; on sentait le calme qui précède le repos d’une nuit sereine.

Dans la chambre de Catherine où nous étions assises, Paula et moi, tout était tranquille. Ma sœur, loin d’être guérie, reprenait cependant des forces et parlait déjà de se lever ; sans être bien perspicace, je m’apercevais pourtant que son caractère changeait peu à peu ; son aigreur et son impatience s’effaçaient de jour en jour ; lorsqu’elle souffrait plus que d’habitude, elle restait tranquille, les yeux fermés, et ne se plaignait que rarement ; l’expression de son visage s’adoucissait aussi, et souvent un léger sourire illuminait un instant ses traits amaigris.

La mort miséricordieuse s’était éloignée pour un temps, mais une influence plus douce et plus profonde l’avait remplacée auprès de la jeune fille. Paula était venue, souriante et naïve comme une enfant, mais tendre et courageuse comme une mère. Les petites chrétiennes dont nous nous étions fait jusque-là une vague idée, nous apparaissaient avec des figures pâles et des mouvements d’une lenteur étudiée ; mais Paula avait une santé florissante et une vivacité de caractère qui la faisaient ressembler à un oiseau ; par pur amour, le petit oiseau s’était contenté de rester enfermé dans une chambre de malade pendant des semaines, oubliant presque le soleil et les fleurs, et le grand air libre et le beau ciel bleu qui lui étaient si chers, et tout cela si simplement qu’à peine s’en était-on aperçu.

Pendant un certain temps, Catherine avait abusé de la bonté de la fillette sans parvenir à la lasser ; mais l’amour de Paula avait triomphé et Catherine avait dû admirer d’abord et aimer ensuite sa petite garde-malade, quoique d’une manière un peu tyrannique.

Elle n’est pas comme les autres, disait-elle à Thérèse.

-Non, répondait celle-ci ; elle est comme elle l’a dit une fois, la petite fille du Seigneur Jésus.

-Je voudrais être comme elle, ajoutait Catherine avec un soupir.

Le voulait-elle encore par cette belle soirée d’été ? Elle ne parlait pas, mais ses yeux, arrêtés sur Paula, semblaient exprimer ce désir.

-Es-tu plus mal ? demanda la petite fille que ce silence paraissait inquiéter.

-Non… je pensais seulement à la lettre de ta marraine. Ta marraine dit qu’on se souvient encore de tes chants au Villar ; tu ne nous as jamais rien chanté, Paula.

Je vis des larmes briller dans les yeux de la fillette.

-C’est vrai, répondit-elle doucement, je n’ai jamais chanté depuis la mort de papa… Voudrais-tu que je te chante un cantique ?

-Oui, dit Catherine à qui l’émotion de Paula échappait sans doute.

J’étais sur le point de lui rappeler la défense formelle de notre père au sujet des chants religieux, mais, sur un signe impératif de Catherine, je me tus.

-Que veux-tu que je chante ? demanda Paula qui ignorait cette défense.

-Ce que tu voudras ; tout m’est égal, puisque je ne sais aucun cantique.

-Alors je te chanterai « douce perspective » que je chantais avec papa, le soir, à la veillée.

Vers le ciel, douce perspective,

Je m’en vais vivre avec Jésus ;

Là, jamais une voix plaintive

Ne viendra troubler les élus.

Qu’elle est belle cette espérance,

Quel repos elle est pour mon cœur,

Dans le ciel, jamais la souffrance

Ne viendra troubler mon bonheur.

Paula avait une belle voix d’enfant, pleine de grâce et de mélodie, et on y sentait vibrer toute son âme ; son cœur chantait les douces paroles tout autant que sa voix ; Catherine en était ravie. Un bruit de pas d’homme que je crus entendre dans le corridor m’inquiéta un instant, mais c’était sans doute, quelque fournisseur qui venait parler à Thérèse.

Paula commençait tout doucement le deuxième verset :

Quelques jours encor sur la terre,

Où je dois quelquefois souffrir,

Puis je vais quitter ma misère

Quelques jours et je vais mourir !

J’irai voir le Sauveur que j’aime,

L’écouter, ce sera si doux :

Il me donnera le diadème

Promis aux amis de l’Époux.

La voix, plaintive au début, perdait de sa tristesse et on y entendait comme l’écho d’une radieuse espérance. Catherine l’écoutait, respirant à peine. Involontairement, je me demandais si Paula dans le ciel serait bien différente de la petite Paula qui chantait, assise auprès de la fenêtre. J’eus en même temps l’impression que quelqu’un, un homme, s’était arrêté derrière la porte, mais cela, naturellement, était impossible, puisque mon père était à son bureau.

Un nuage passa sur la figure expressive de Paula, lorsqu’elle reprit :

Il est vrai, le monde méprise

Cette foi d’un petit enfant ;

Mais un jour, — terrible surprise, —

Il verra Jésus triomphant.

Mais aussi, qu’importe le monde !

Il ne peut me ravir la paix…

Dans mon cœur elle est comme une onde

Qui coule et ne tarit jamais.

La douce voix cessa de se faire entendre, et Paula regarda Catherine en souriant comme pour lui demander si elle était satisfaite.

-Quel beau chant ! s’écria la malade. Paula, tu chantes comme un ange…

Je n’entendis pas la réponse de ma petite cousine. Cette fois, je ne pouvais me tromper, il y avait quelqu’un derrière la porte, et, poussée par la curiosité, je courus l’ouvrir ; je ne vis personne au premier abord, car l’étroit corridor était sombre et me le paraissait d’autant plus que mes yeux étaient habitués à la lumière, mais, au bout d’un moment j’aperçus mon père qui se dirigeait tout doucement vers la salle à manger. Lorsqu’il se vit découvert, il s’arrêta tout de suite, et, plaçant un doigt sur ses lèvres, il me fit signe de ne pas parler ; mais dans mon étonnement je m’écriai :

-C’est toi, père ?

-Oui, répondit-il, je suis venu plus tôt que je ne pensais. Est-ce Paula qui vient de chanter dans la chambre de ta sœur ?

-Je… je ne sais pas, balbutiai-je, ne trouvant pour toute réponse qu’un mensonge aussi coupable qu’inutile.

Il y eut un instant de terrible silence, semblable au calme effrayant qui annonce une tempête.

-TU… NE… SAIS… PAS ! répéta lentement mon père. Tu oses me regarder en face et me dire que tu ne sais pas qui chantait il y a une minute dans une chambre dont tu sors à l’instant ?

-Oh ! père, pardonne-moi, m’écriai-je déjà repentante ; c’est Paula qui a chanté ; mais ne la punis pas, elle ne sait pas que tu nous as défendu de chanter des cantiques.

-Ai-je parlé de la punir ? demanda mon père dont la colère s’était tout à coup apaisée. Viens.

Et me prenant par la main, il me conduisit dans la chambre de ma sœur.

-Cela te fatiguerait-il d’entendre encore chanter ? lui demanda-t-il après les questions habituelles au sujet de sa santé.

-Non, père, répondit-elle étonnée.

-Alors, Paula, chante le cantique que tu as chanté il y a un moment.

Paula chanta encore une fois la « douce perspective ».

-Qui t’a appris à chanter ? demanda mon père.

-Je crois que c’est papa ; mais tout le monde chante chez nous, dans les pâturages, dans les vignes, dans les réunions…

Catherine regardait mon père à la dérobée ; elle vit que sa figure était calme, presque douce, et elle se hâta d’en profiter.

-Père chéri, dit-elle d’une voix caressante, tu ne l’empêcheras pas de chanter quelquefois, n’est-ce pas ? Cela me fait tant de plaisir.

-Cela ne te fatigue pas ?

-Cela me fait du bien, au contraire. Il hésita un instant.

-Qu’elle chante, dit-il. Laissons chanter les rossignols, il y en a si peu !

-Merci, petit père bien-aimé. Et les corbeaux ne pourraient-ils pas chanter aussi, si l’envie leur en prenait ?

-Il y a tant de corbeaux ! dit mon père en secouant la tête.

-Tu as raison, père, et ta petite Catherine est du nombre ; elle n’est qu’un pauvre corbeau malade, qui n’a pas même la force de battre des ailes. Veux-tu que les corbeaux portent envie aux rossignols ?

La comparaison fit sourire mon père malgré lui ; mais il se laissa gagner par les caresses de sa fille aînée, par cette voix câline qui lui rappelait une voix plus tendre encore, à jamais silencieuse.

-Corbeaux et rossignols, chantez tous, dit-il en se levant pour partir.

Il nous embrassa toutes trois et nous souhaita une bonne nuit, car il devait passer la soirée chez un ami et ne nous reverrait que le lendemain.

-Bonsoir, petit Rossignol des Alpes, dit-il, en s’adressant à Paula.

Et Paula, qui n’avait rien compris de toute cette conversation, répondit gravement :

-Bonsoir, mon oncle.

CHAPITRE X

À la campagne

Au mois d’août, nous allions toujours à la campagne voir nos grands-parents. C’était une vraie réunion de famille : nous y rencontrions nos oncles, nos tantes, nos cousins et nos cousines ; Thérèse elle-même y trouvait Justine qui était son amie, et la bonne de notre grand-mère. Il est inutile de dire que les conversations joyeuses allaient leur train.

Nos grands-parents avaient été fermiers. Tous deux intelligents, instruits, laborieux, économes sans avarice, ils avaient réussi, après bien des années de travail, à se créer une petite fortune dont ils jouissaient en la partageant avec leur famille. La grande ferme, dont Catherine et Rose se souvenaient encore et dont Thérèse nous parlait souvent, avait été vendue depuis plusieurs années, et, non loin de là, notre grand-père avait acheté une jolie maisonnette dont il avait fait une ferme modèle en miniature.

Elle disparaissait presque sous son manteau de lierre, de chèvrefeuille et de vigne vierge. Le jardin, très spacieux, s’embellissait toujours davantage sous les soins réunis de nos grands-parents et de Justine ; il est vrai qu’on n’y voyait point de plantes nouvelles ou rares, mais les fleurs, qui, chaque année, faisaient leur apparition à tour de rôle, y croissaient en abondance, répandant au loin leurs délicieux parfums. Nous en cueillions à profusion, nous en remplissions la maison, nous en donnions aux malades, nous en rapportions chez nous, et il en restait encore ! Elles grimpaient autour du puits où Justine allait puiser l’eau qui nous émerveillait par sa fraîcheur, elles s’étalaient autour de la ruche dont nous nous approchions avec un respect quelque peu craintif ; elles envahissaient le banc rustique où mon grand-père allait se reposer le soir en lisant son journal ; elles escaladaient les murs qu’elles revêtaient de leur parure éphémère et gracieuse.

C’est là, dans ce petit royaume embaumé, que nos grands-parents se plaisaient à nous voir réunis autour d’eux ; ils nous y contemplaient avec un amour mêlé d’orgueil, depuis notre père qui était l’aîné de leurs enfants jusqu’au petit Jacques, notre cousin, qui marchait à peine.

Le grand-père avait la voix rude, la démarche lourde et lente, les épaules carrées ; c’était un vrai paysan, mais, sous son aspect trivial, il avait un cœur d’or, et personne comme lui ne savait gagner la confiance d’un petit enfant ou rendre l’espoir à un cœur abattu.

La grand-mère, au contraire, était pleine de distinction. Avec sa longue robe noire aux plis sévères et ses beaux cheveux blancs qui lui couvraient les tempes de bandeaux ondulés, on l’eût facilement prise pour une châtelaine ; notre grand-père était fier d’elle, et à juste raison, car elle possédait un caractère aimable et un esprit cultivé. On pouvait se fier à elle ; son langage ferme et résolu n’admettait ni flatterie ni mensonge, et ses yeux noirs, qui n’avaient pas perdu tout leur éclat, vous regardaient avec une franchise et une bonté infinies. Justine, qui était à son service depuis plus de quarante ans, ne tarissait pas en éloges quand elle parlait de Madame. Lorsque, pendant notre court séjour « Aux Lilas », nous nous montrions turbulents ou querelleurs, lorsque nous désobéissions ou disions quelque mensonge, ce qui, malheureusement, nous arrivait quelquefois, Justine nous disait, après nous avoir bien grondés :

-Jamais vous ne ressemblerez à votre grand-mère !

Nous arrivions toujours les premiers aux Lilas. Notre grand-père venait nous chercher à la petite gare, et après nous avoir serrés tour à tour dans ses bras, y compris notre père qu’il embrassait sur les deux joues comme un enfant, il installait Catherine dans la charrette et nous y faisait monter à notre tour, Thérèse, Rose et moi. Louis, naturellement, s’emparait des rênes, tandis que le grand-père marchait avec notre père à côté de Brunette, la docile petite ânesse, qui obéissait à la moindre inflexion de voix.

Au bout d’une demi-heure, nous arrivions aux Lilas où la grand-mère et Justine, en vêtements de dimanche, guettaient notre arrivée. Là, on nous embrassait encore, on s’étonnait de voir que nous avions tant grandi ; puis, tandis que la grand-mère menait Catherine dans sa chambre pour s’y reposer, Justine entraînait Thérèse à la cuisine, et nous courions au verger où, d’une main vigoureuse, le grand-père secouait pommiers et poiriers. Oh ! la chute merveilleuse de beaux fruits mûrs ! Il nous en tombait sur les bras, sur les épaules, sur la tête ; ils allaient rouler de tous côtés, se cachant sous l’herbe touffue, glissant dans le petit ruisseau qui coulait en murmurant au fond du verger.

-Assez, assez ! criait mon père ; il n’en restera plus pour les autres !

Mais le grand-père riait de son bon rire sonore et répondait en secouant plus fort.

-Les premiers arrivés sont les premiers servis ! Et puis, regarde donc, à ta droite, ces pommiers magnifiques que je n’ai pas encore touchés !

Et nous courions après les pommes, après les poires, essayant de les saisir, sans leur donner le temps de toucher terre, les recevant dans nos chapeaux et dans nos mains, avec des éclats de rire et des cris de joie qui comblaient notre grand-père de bonheur. Puis il fallait partir à la rencontre de nos oncles Auguste et Édouard, qui venaient, l’un de Paris, l’autre du Havre, avec leurs femmes et leurs enfants.

Nous les ramenions aux Lilas en triomphe, entourant la carriole où avaient pris place les deux mamans avec leurs bébés ; les passants nous regardaient en souriant, et les mieux informés disaient aux autres: « C’est la famille de M. Dumas ; ont-ils l’air assez heureux ? »

Debout, auprès de la barrière du jardin, notre infatigable grand-mère nous attendait encore ; elle recevait les petits dans ses bras et embrassait affectueusement ses belles-filles ; puis venait le tour de ses autres petits-enfants qui se disputaient son premier baiser : c’était une lutte charmante entre les grands collégiens et les petites pensionnaires, entre les gros garçons joufflus et les mignonnes fillettes qui criaient en riant:

-Moi, moi, grand-maman, je suis le plus petit !

-Non, moi, moi, grand-mère, je suis le plus grand !

Lorsqu’elle les avait contentés, elle serrait chacun de ses fils sur son cœur, puis, les regardant avec tendresse :

« Auguste, disait-elle à l’un, tu t’es trop fatigué cette année ». — « Édouard, disait-elle à l’autre, tu ne te soignes pas. Tu m’avais pourtant promis de le faire par amour pour moi ». Ou bien encore : « Je te félicite, mon garçon, tu as une mine superbe ! »

Quelquefois, un nuage de tristesse venait obscurcir le ciel d’azur : c’était lorsque quelqu’un manquait au rendez-vous, lorsqu’un petit enfant qui avait joué avec nous l’année précédente était parti pour ne plus revenir ; alors on se pressait autour des parents du petit mort, on les embrassait en silence et l’on pleurait avec eux.

-Ne nous chagrinons pas trop, disait doucement la grand-mère, le petit est plus heureux que nous.

Plus souvent encore, on saluait avec admiration un petit étranger, un mignon bébé blanc et rose endormi dans les bras de sa mère, et qui se réveillait sous les baisers répétés de toute une troupe de petits cousins et cousines émerveillés.

Les garçons se faisaient un plaisir de dételer l’ânesse et de la conduire dans l’enclos où paissait déjà Clochette, la belle vache blanche aux grands yeux si doux. Puis le grand-père nous conduisait à la basse-cour où nous admirions une centaine de volatiles de toute espèce : des coqs, des poules, une quantité innombrable de petits poussins, des canards, qui nageaient mollement sur le petit ruisseau, des dindons majestueux dont les « roues » amusaient tant nos petits cousins de Paris.

À un moment donné, le grand-père leur jetait une poignée de grains et tous accouraient sautillant, se dandinant, caquetant, battant des ailes. Les petits Parisiens reculaient bien un peu, mais ils s’enhardissaient bientôt.

Parfois, le gros chien Sultan pénétrait avec nous dans la basse-cour, où il provoquait un émoi et un sauve-qui-peut général, aboyant de sa formidable voix qui glaçait d’épouvante les pauvres oisillons, mais il revenait aussitôt qu’il les avait dispersés en agitant la queue et en fixant sur nous ses yeux noirs pleins de douce malice, comme pour dire : « Ne craignez rien, je ne ferais pas de mal au plus petit poussin de mon maître ».

Puis venait le tour des lapins : le grand-père en avait de blancs et noirs, aux longues oreilles tombantes ; il avait aussi de magnifiques lapins angoras, dont le poil soyeux touchait à terre ; mais j’aimais presque mieux les chers petits lapins bruns ordinaires qui venaient prendre leur nourriture si familièrement dans nos mains, mais qui disparaissaient on ne sait où, dès que nous faisions mine de vouloir les attraper.

Nous retournions alors au jardin rejoindre nos parents. Bientôt midi sonnait au clocher du village voisin et Justine, debout sur le seuil, nous criait de sa voix sonore :

-Hé ! les enfants, venez manger la soupe !

C’était alors une course folle vers le verger, où nous trouvions le dîner servi sur deux longues tables rustiques recouvertes de nappes d’une incomparable blancheur. L’amour de la grand-mère se révélait dans les moindres détails de ce dîner de campagne : on s’y souvenait des mets préférés de chacun des trois fils de la maison, qui s’attendrissaient en se rappelant les heureux jours, quand eux aussi étaient de petits garçons à l’ombre de l’aile maternelle ; au dessert, les beaux fruits de la ferme, les gelées et les compotes préparées par la grand-mère, les fromages à la crème et les superbes gâteaux enchantaient les petits.

L’après-midi se passait au jardin ; pendant que les bébés dormaient à l’ombre sous le regard de leurs mères, nous nous réunissions autour de nos grands-parents. C’était le moment le plus solennel de notre visite et je le redoutais toujours un peu, surtout parce que c’était le moment choisi pour montrer nos prix. Nos pères parlaient de nos progrès, de leurs espérances à notre égard, quelquefois aussi ils se trouvaient forcés de se plaindre de nous ; les grands-parents écoutaient, encourageaient, reprenaient. Pour Rosine et notre cousin Jacques, de Paris, c’était un moment de triomphe : Rosine était la première de son école, Jacques le premier de sa classe, au lycée Louis-le-Grand ; tous les ans, ils rapportaient de nouveaux lauriers. Mais pour moi !… oh ! avec quelle honte quand je présentais mon mince volume ! Lorsque le grand-père en lisait l’étiquette, la même chaque année, « Lisette Dumas, sixième classe, quatrième prix d’encouragement », je me cachais la figure dans les mains.

-Allons, disait la grand-mère, ne pleure pas, il faut espérer que tu seras encouragée à faire mieux l’année prochaine.

Mais mes cousins n’étaient pas toujours aussi charitables, ils s’emparaient de mon pauvre prix, se le passaient l’un à l’autre, en palpaient la reliure collante et m’assuraient que je ruinerais le Ministère de l’Instruction publique par les frais que je lui occasionnais chaque année.

-Dis donc, Lisette, me disait Jacques en me tirant les cheveux, tu l’aimes bien la sixième classe, hé ? Voilà quatre ans que tu y es, pour le moins, et tu n’as pas le courage d’en sortir. As-tu fait vœu d’y rester à perpétuité ?

J’avais plus que jamais envie de pleurer, mais mon grand-père venait à mon secours.

-Tout doucement, Monsieur le Collégien, disait-il ; si Lisette n’a pas les aptitudes que possède un ami de ma connaissance, elle a d’autres qualités qui, j’en suis sûr, ne tarderont pas à se développer. Lorsque toi, mon garçon, tu brilleras dans le monde des lettres et que Rosine sera directrice de l’École normale, notre petite Lisette restera avec nous aux Lilas et aidera la grand-mère à battre le beurre et à faire les confitures ; si elle s’applique, si elle est sage, elle en saura toujours assez long pour devenir une bonne fermière, j’en réponds ; ainsi, bon courage, Lisette, travaille de tout ton cœur et surtout sois bonne. Tout le monde ne peut pas être savant, mais tout le monde peut être bon.

Jacques rougissait un peu, sans se fâcher pourtant, et moi je remerciais le grand-père du regard.

Nous restions au jardin jusqu’au moment du souper ; nos parents s’entretenaient avec nous de leurs projets pour notre avenir ; on discutait les avantages de telle ou telle profession, on comparait les écoles présentes avec celles du passé ; puis, nos oncles, qui étaient la gaieté même, nous racontaient leurs aventures d’écoliers ; nous les entendions chaque année, mais nous aimions nous les faire répéter ; nous ne nous lassions jamais d’entendre parler de notre père lorsqu’il était petit garçon ; je ne pouvais jamais me le figurer autrement qu’avec sa figure triste et sévère, mais nos oncles nous assuraient qu’il était le plus rieur et le plus enjoué de la famille.

Pendant une heure ou deux, Thérèse et Justine venaient se joindre à nous ; souvent aussi des amis de la famille venaient nous souhaiter le bonheur en passant, et, à six heures, le souper était servi dans la grande salle à manger.

La grand-mère devait ensuite songer à loger sa nombreuse famille : les grands garçons couchaient dans la grange. « Une excellente préparation pour le service militaire », disait l’oncle Jacques. Le reste de la famille trouvait place, soit aux Lilas, soit dans les maisons voisines.

Le lendemain, nous nous revoyions encore au déjeuner ; peu après, mon père et mes oncles regagnaient la ville où les attendait leur travail. Après dîner, les mamans et les enfants s’en allaient aussi ; il ne restait aux Lilas que Catherine, qui y demeurait une semaine, ou quelque enfant maladif qui avait besoin de l’air de la campagne.

Cette courte visite nous faisait du bien à tous et c’était pour moi l’événement de toute l’année. J’en parlais six mois à l’avance ; j’en parlais encore six mois après ; on s’en moquait même un peu à l’école où l’on m’envoyait souvent aux « Lilas » lorsque j’ennuyais mes camarades. Mais Paula m’écoutait avec attention ; elle ne paraissait pas se fatiguer de m’entendre toujours répéter la même chose. Il faut dire aussi que j’exagérais passablement, de sorte qu’elle aurait pu prendre la maison des Lilas pour un palais et le jardin pour un Eden.

-Tu verras, tu verras ! m’écriai-je hors d’haleine lorsque j’étais arrivée au bout de ma description.

C’était la vache qui intéressait Paula par-dessus tout.

-Alors, puisque grand-maman a une vache, elle doit demeurer vraiment à la campagne, concluait-elle.

-Oh ! je crois bien, qu’elle demeure à la campagne. C’est si beau, là-bas ; mais ne penses-tu pas qu’ici, au Couvent, ce soit aussi la campagne ?

Paula riait et ne voulait pas répondre. La lettre d’invitation arriva un matin. Je reconnus tout de suite la belle écriture fine de grand-maman.

-C’est pour samedi prochain, annonça mon père ; nous resterons tous jusqu’au lundi…

-Quel bonheur !

-Écoute, Paula. Il y a une invitation spéciale pour toi au bas de la page. Voici ce que dit grand-maman : « Je serai très heureuse d’embrasser Paula ;  j’espère que dès à présent elle garde une petite place dans son cœur pour sa vieille grand-mère qui l’aime  sans la connaître ». Que faut-il lui répondre, Paula ?

-Que je l’aime bien aussi, mon oncle.

-À la bonne heure !

Thérèse, que la maladie de Catherine avait beaucoup fatiguée et que la grande chaleur accablait, ne fut pas moins heureuse que nous. Seule, Catherine ne manifesta aucun sentiment. Mon père s’en aperçut.

-Tu ne dis rien, ma fille ? lui demanda-t-il avec sollicitude.

-Je n’irai pas, père.

-Comment ? Tu vas mieux ; il me semble que tu pourras très bien supporter le voyage. Tu n’étais pas aussi bien l’année dernière, et tu es allée aux Lilas quand même.

-Je le sais, père, répondit la jeune fille avec une douce gravité ; mais je sais aussi que j’ai toujours été pour vous une source d’ennuis et de fatigue, et Thérèse n’avait pas un moment de tranquillité à cause de moi. J’irai plus tard, père, quand je serai plus forte, si grand-maman peut me recevoir. J’espère qu’elle comprendra combien j’aimerais aller aux Lilas ; mais je crains que la fatigue du voyage ne me rende plus malade et ne vous gâte votre journée à tous ; Marie, la femme de ménage, peut très bien venir ici pour un jour ou deux. C’est une brave fille, et elle me soignera bien.

Catherine avait pensé à tout. C’était la première fois qu’elle s’effaçait, qu’elle essayait de s’oublier, et la lutte était dure pour la jeune fille habituée à prendre toujours la première place. Les larmes montaient involontairement à ses yeux, tandis qu’en souriant elle attendait la décision de notre père.

-Cela ne te fera pas trop de peine ? demanda-t-il en appuyant sa main fraîche sur le front brûlant de la malade.

-Cela me fera plaisir, dit-elle courageusement.

-Eh bien ! soit…, puisque tu le veux. Plaisir ? Je ne pouvais comprendre comment cela pouvait faire plaisir à Catherine de rester seule deux jours avec Marie, tandis que nous étions aux Lilas ; car, si Marie était une honnête fille, elle était ignorante et grossière, ne s’intéressait à rien, et ne disait pas dix mots par heure.

-Tu as bien changé, depuis ta dernière maladie, Catherine, reprit mon père, qui la considérait comme s’il essayait de lire dans le cœur de sa fille des sentiments que lui, non plus, ne comprenait pas.

-En bien ou en mal ? demanda Catherine avec un petit sourire malicieux.

-En mieux, fillette, en mieux.

-C’est que je deviens plus âgée…

-Il y a plus que cela.

-Si j’osais te dire la vérité, père chéri !

-Dis-la-moi sans crainte.

C’est que Dieu m’a parlé et que je lui ai répondu.

-Comment t’a-t-il parlé ?

Du regard la jeune fille indiqua Paula.

-Et comment lui as-tu répondu ?

En lui demandant de me sauver et de faire de moi une chrétienne.

-Si je croyais qu’il y a un Dieu, répondit mon père, je dirais qu’il t’a exaucée…

Tout se passa selon le désir de Catherine. Elle écrivit elle-même à la grand-mère une longue lettre qu’elle refusa de nous montrer ; Marie promit tout ce qu’on voulut lui faire promettre avec la plus parfaite indifférence, et le jour désiré arriva enfin.

Dès l’aube, nous étions debout, Paula et moi, et notre première pensée fut de courir à la fenêtre : il n’y avait pas un nuage à l’horizon : le temps s’annonçait superbe.

Lorsque Thérèse vint nous appeler un peu plus tard, grand fut son étonnement de nous trouver prêtes à partir.

-Voilà comment tu devrais faire tous les matins, me dit-elle sèchement ; au moins ne serais-tu pas en retard pour l’école comme tu l’es presque toujours.

Je lui assurai que je continuerais à me lever tous les matins à cinq heures.

-Nous verrons, dit-elle avec incrédulité.

Après le premier moment d’enthousiasme, Paula perdit peu à peu son entrain. Elle pensait à Catherine.

-Comme elle s’ennuiera, répétait la fillette.

-N’y pense pas, lui répondis-je, elle ira une autre fois.

Elle secoua la tête comme pour essayer de chasser une idée pénible, mais un moment après elle reprit :

-Oh ! Lisette, si tu savais comme Catherine est triste de nous voir tous partir sans elle ! Quand je lui ai porté son déjeuner, elle avait l’air d’avoir pleuré ; je voudrais bien pouvoir rester à sa place…

-Mais puisque papa veut bien la laisser, c’est qu’elle ne sera pas malheureuse ; après tout, papa l’aime mieux que toi.

Paula ne répondit pas.

Il n’y avait d’ailleurs pas de temps à perdre ; Thérèse appelait l’un, puis l’autre ; on avait perdu ceci ou égaré cela. Mon père grondait et aidait tour à tour. Rosine qui avait, malgré tout, voulu finir une composition, n’était pas encore prête, et Louis, arrivé à la maison la veille, ne pouvait retrouver une certaine cravate bleue qu’il aimait beaucoup. Au milieu de toute la confusion qui se produit au moment du départ, surtout lorsqu’on est peu habitué à voyager, Marie, impassible, relavait tranquillement les plats.

Cette fois nous voilà prêts, et il ne nous reste plus qu’à dire au revoir à Catherine ; Louis, impatient de descendre, s’est vite acquitté de la besogne ; Rosine a réservé une petite surprise à la malade, et lui remet un livre amusant qu’elle a emprunté chez une amie. Thérèse lui fait mille recommandations, et je l’embrasse à mon tour ; Paula s’avance, mais au dernier moment son cœur aimant déborde, et l’on n’entend qu’un sanglot, tandis qu’elle cache son visage sur l’épaule de notre sœur aînée.

-Qu’as-tu mon enfant ? dit mon père.

On n’entend qu’un son inintelligible, mais Catherine a compris, car ses yeux humides rayonnent d’une joie attendrie.

-Oh ! père, dit la jeune fille, c’est pour moi que Paula pleure…, elle ne veut pas me quitter.

-Est-ce vrai, Paula ? demanda mon père.

-Oui, laissez-moi ici, mon oncle, laissez-moi auprès de Catherine ; je serai si heureuse !

Mais Catherine la repousse doucement.

-Non, non, dit-elle, je ne veux pas que tu restes, ma chérie, ma petite Paula dont le cœur est si tendre ! Je ne m’ennuierai pas ; vois comme je suis bien, on a fait tout ce qu’on a pu pour moi et je serai heureuse de te savoir là-bas chez grand-maman.

Le temps presse, il faut terminer cette petite lutte au plus tôt.

Mon père, embarrassé, ne sait à quoi se résoudre, et du regard cherche Thérèse, mais elle est descendue avec Rosine.

-Viens, Paula, commande-t-il.

La petite fille relève la tête immédiatement.

-Si vous l’ordonnez, mon oncle, dit-elle résolument, je viendrai tout de suite, parce que je veux obéir, et je sais que vous m’attendez ; mais si vous me permettez de rester, ajouta-t-elle en accentuant le mot permettez avec une grâce irrésistible, je serai bien plus heureuse ici qu’aux Lilas.

-Reste, dit mon père. Oh ! Paula, ajouta-t-il en la grondant doucement, tu es une petite despote, tu fais de moi ce que tu veux.

Mais Paula riait déjà en le remerciant comme si elle avait reçu le plus beau des cadeaux.

-Oh ! des baisers, c’est très bien, continua-t-il, feignant d’être courroucé, mais que diront les grands-parents ?

-Vous leur direz…, lui répondit Paula ; mais je n’entendis pas le reste, car la petite lui parla à l’oreille.

-Et Paula ? cria-t-on en chœur dès que nous fûmes descendus.

-Regardez, dit mon père, indiquant du geste la fenêtre de la cuisine qui donnait sur la cour.

Paula était là, en effet, rayonnante, agitant son petit mouchoir en signe d’adieu.

-Viens donc, lui cria Louis.

-Je reste.

-Comment cela ?

-Pour tenir compagnie à Catherine.

-C’est un peu trop fort, par exemple, cria Louis ; rester avec une malade toute une journée pendant que nous allons nous amuser. Papa, tu ne le permettras pas ?

-Elle m’a suppliée avec larmes de la laisser à la maison, répondit mon père.

-Au revoir, mon oncle ! au revoir, Thérèse ! bon voyage à tous ! criait Paula.

-Au revoir ! au revoir !

-Embrassez grand-papa et grand-maman, bien, bien fort, cria une dernière fois la petite fille.

Puis il fallut se mettre en route.

-Elle n’est pas comme les autres, cette fille-là, dit Louis en regardant une dernière fois vers la fenêtre, où s’encadrait le joli visage souriant de Paula ; jamais elle ne cherche son plaisir, et elle est toujours heureuse…, je n’y comprends rien.

C’est qu’elle trouve son bonheur à rendre les autres heureux, répondit mon père.

Ce fut aussi ce que dit grand-maman lorsqu’on lui expliqua l’absence de Paula.

CHAPITRE XI

La mère aux chats

J’avais espéré que mon père laisserait Paula venir avec moi pour la rentrée des classes au mois d’octobre, mais il n’en fut même pas question, car Catherine voulait instruire elle-même la petite fille.

Oh ! les larmes et les murmures que me causa cette décision !

Thérèse essayait de me consoler.

-À quoi bon te désoler ainsi, disait-elle. Attends avec patience que Catherine soit fatiguée d’être institutrice, et elle sera bien aise de laisser Paula aller avec toi à l’école.

Thérèse avait eu raison. Dès le commencement, Catherine fut enchantée de sa tâche. Paula était douce et obéissante ; elle n’apprenait pas très vite, mais faisait de son mieux. La jeune fille se lassa bientôt cependant et Paula, seule avec une maîtresse sans expérience, avait envie de dormir ; l’une fatiguait l’autre.

Catherine fut la première à se plaindre.

-Paula n’a pas de goût pour l’étude, dit-elle à notre père, je crois que je perds mon temps à l’instruire.

-Alors, répondit notre père, il faudra nous arranger différemment ; si je l’envoyais à l’école ?

Catherine hésita un moment ; elle aurait tant aimé faire quelque chose, mais elle apprenait lentement à s’oublier elle-même.

-Cela vaudra mieux, dit-elle doucement.

Le lundi suivant, notre père nous accompagna toutes deux à l’école.

-Ta cousine ? me souffla-t-on de tous côtés, lorsque mon père, après l’avoir fait inscrire, se fut retiré au plus tôt. « Quelle est jolie ! quels beaux cheveux elle a, ils lui tombent presque jusqu’aux genoux ! et quels yeux ! » disaient les plus petites, et les plus grandes ajoutaient : « Comme elle a l’air douce et bonne ! »

À la sortie de midi, les quarante-cinq élèves de notre classe l’entourèrent affectueusement, et, au bout d’une semaine, Paula était connue de presque toutes les nombreuses élèves de l’école entière. Catherine avait raison : la fillette n’aimait pas beaucoup l’étude et avait presque autant de peine que moi à apprendre, mais elle s’appliquait pour « ne pas faire de peine à Mademoiselle ». Le soir, avant de partir, elle allait toujours tendre son front à Mademoiselle, qui y déposait un baiser silencieusement, mais avec une certaine tendresse qu’elle ne démontrait jamais envers personne. Quelquefois Paula lui apportait un bouquet de fleurs, et les yeux de la maîtresse s’éclairaient subitement d’un rayon de joie qui la faisait paraître presque jolie.

-Vous avez un jardin ? nous demanda-t-elle un jour.

-Oui, Mademoiselle.

-Ah ! comme j’aimerais en avoir un aussi ! Lorsque vous aurez des fleurs en abondance, pensez à moi, n’est-ce pas ?

-Pauvre Mlle Vertu ! je suis sûre qu’elle a quelque chagrin, me dit Paula un jour.

-Personne ne l’aime, répondis-je, me souvenant tout à coup que j’avais vingt-cinq lignes à copier pour avoir bavardé toute l’après-midi.

-Dieu l’aime.

-Et toi, l’aimes-tu ?

-Oh ! oui.

-Elle est pourtant bien désagréable !

-Je ne sais pas ; nous ne la connaissons qu’à l’école.

-Je n’ai pas envie de la connaître ailleurs ; toi, tu aimes tous ceux que les autres n’aiment pas.

Et c’était vrai, Paula était l’amie des pauvres, des méprisés. Dans cette grande école, un monde en miniature, il y avait bien des petites malheureuses dont les parents ivrognes ne se souciaient pas, d’autres que les parents frappaient ou négligeaient, d’autres encore que leur gaucherie ou leurs infirmités exposaient au ridicule de leurs camarades ; mais en Paula elles trouvaient une amie qui les défendait et qui les aimait.

Son besoin d’aimer, de rendre heureux, s’étendait aussi sur les animaux ; malheur aux dénicheurs d’oiseaux ou aux garçons, trop nombreux, hélas ! qui maltraitaient les bêtes. Elle était pour eux sans miséricorde. Au Couvent, il y avait un bon nombre de gamins dont le grand plaisir était de torturer chiens ou chats. Il y en avait un surtout, le fils du Breton, un garçon aux cheveux roux, qui était un véritable bourreau. Jamais il n’allait à l’école ; son père ne s’en occupait pas, et sa mère, pauvre femme aigrie par la misère et les coups, semblait avoir perdu tout sentiment humain. Il passait son temps à tourmenter tous ceux qui ne pouvaient pas lui résister : les vieillards, les infirmes, les petits enfants, mais surtout les bêtes. C’était au commencement de décembre, il faisait très froid, mais très beau. Chaudement enveloppées, nous nous promenions le long de l’avenue des Tilleuls, apprenant nos leçons, lorsqu’un miaulement plaintif parvint jusqu’à nous. Paula, que la souffrance ne laissait jamais indifférente, s’arrêta tout de suite, tendant l’oreille. Le bruit continuait, plus distinct et plus douloureux.

-Miaoû… mi-a-oû… mi-a-oû…

-Il est arrivé malheur à un chat, cria Paula, jetant sa grammaire sur un banc.

-Pauvre bête ! répondis-je ; enfin, nous ne savons pas où il est et nous ne pouvons rien faire.

-Oh ! je ne peux pas rester ici sans essayer de voir ce qu’il y a ; viens avec moi, nous le trouverons bien.

Elle me tendait la main pour m’entraîner au bord du canal qui coulait à quelques mètres au-dessous de l’avenue des Tilleuls. L’endroit était désert, surtout en hiver, et j’avais peur.

-Si c’était Arthur, le fils du Breton, dis-je en tremblant.

-Viens quand même… sinon, j’irai seule.

Je savais que ce n’était pas là une vaine menace et je la suivis. C’était bien Arthur, entouré d’une douzaine de mauvais sujets de son espèce ; il ne s’aperçut pas de notre présence. Il tenait par les pattes de derrière un joli petit chat noir qui se débattait en poussant des cris de terreur. Il le trempait d’abord dans le canal, puis le faisait tournoyer de toutes ses forces, tandis que les jeunes vauriens riaient et trépignaient de joie.

-Maintenant nous allons l’enterrer, annonça le jeune garnement.

-Vivant ? demandèrent ses camarades.

-Certainement, vivant, c’est sa maîtresse qui… Mais Paula s’était élancée en avant et ses mains nerveuses entouraient les poignets du jeune monstre avec une force surprenante pour son âge.

-Tu ne le feras pas ! s’écria-t-elle, tu ne le feras pas ! laisse aller ce chat, m’entends-tu ?

-Laisse-moi tranquille, répliqua le vaurien en essayant de la mordre.

Il n’y réussit pas, mais il lui lança un terrible coup de pied. Paula recula en étouffant un cri de douleur et comprit qu’il était inutile de continuer la lutte.

-Écoute, dit-elle après quelques secondes de réflexion, si tu me donnes ce chat, je te donnerai quatre sous, veux-tu ?

-Tu ne les as pas !

-Si, je les ai dans ma poche.

-Donne-les-moi d’abord.

Paula regarda un instant le gamin, cherchant à connaître sa pensée.

-Non, dit-elle, si je te donnais mes quatre sous, tu ne laisserais pas aller ce chat. Donne-le-moi, continua-t-elle de sa voix suppliante, il ne t’a fait aucun mal, et tu l’as déjà fait tant souffrir…

Mais Arthur ne se laissa pas toucher par cet appel.

Avec un mauvais ricanement il éleva la misérable bête pour lui faire faire de nouveau le moulinet. Un miaoû d’agonie se fit entendre, mais ce fut le dernier. Oubliant sa faiblesse, Paula fit un suprême effort, et, sans savoir comment, Arthur laissa échapper la bête, qui s’enfuit sans remercier sa courageuse petite protectrice et fut hors de vue en quelques bonds. Alors la rage du jeune bourreau se tourna contre Paula.

-Sauve-toi ! sauve-toi ! m’écriai-je, perdant presque la tête.

Mais déjà Arthur et ses camarades lui barraient le seul passage qui conduisait à l’avenue des Tilleuls. Alors, prise d’une terreur folle en voyant tous ces garçons menaçants, prêts à frapper, je me mis à crier de toutes mes forces : « Au secours ! Au secours ! » Je criais en vain ; les garçons faisaient plus de bruit que moi, mais ce fut ce bruit même qui nous sauva ; attiré par ce tapage, quelqu’un venait à notre aide ; quelle fut notre joie en reconnaissant le docteur Lebon, notre médecin. À son approche, les plus petits s’enfuirent, mais Arthur ne parvint pas à s’échapper à temps. Le docteur, qui le connaissait, se douta bien qu’il était le coupable et se hâta de le saisir par une oreille.

-Arrête, cria-t-il ; Lisette, que s’est-il passé ? Je m’empressai de tout raconter.

-Il ne le fera plus, docteur, pardonnez-lui, demanda Paula généreusement.

-Toi, Paula, répondit le médecin avec une sévérité que nous ne lui connaissions pas, retourne à la maison avec Lisette.

Il n’y avait rien à répliquer ; nous étions presque arrivées que nous entendions encore la voix du médecin: Arthur dut passer un mauvais quart d’heure. Thérèse fut effrayée lorsqu’elle vit le coup terrible que Paula avait reçu à la jambe, et la fillette elle-même ne put s’empêcher de pleurer ; mais le bon docteur, dès qu’il fut arrivé, lui fit vite reprendre courage.

-Si je ne me trompe, Arthur ne vous inquiétera plus, dit-il en nous quittant.

En effet, Arthur évita pendant longtemps de nous rencontrer ; mais si nous allions à l’avenue des Tilleuls, les gamins couraient après nous en criant : « La mère aux chats, la mère aux chats ! »

Ce petit incident nous valut une amie.

Un jour, que nous revenions de l’école, une femme âgée, qui demeurait dans une des plus misérables chambres des Maisons-Rouges, nous arrêta et nous demanda laquelle d’entre nous s’appelait Paula.

-C’est elle, répondis-je, en désignant ma cousine.

-Alors, reprit la pauvre vieille, c’est vous qui avez sauvé la vie de mon chat. Je vous en remercie, Mademoiselle, car cette petite bête est ma seule consolation. Si vous vouliez venir me voir, je serais bien heureuse de vous recevoir dans ma mansarde.

Paula la regarda avec étonnement. Elle qui trouvait sa consolation en Dieu même ne pouvait comprendre cette vieille femme ; néanmoins elle lui répondit avec douceur qu’elle demanderait à Thérèse la permission d’aller la voir. Thérèse la lui accorda tout de suite.

-C’est Louise, je la connais très bien, dit-elle. Il y a quinze ans qu’elle demeure au Couvent. Je la crois un peu détraquée, mais c’est une brave femme qui ne ferait pas de mal à une mouche. Parle-lui de Jésus, Paula, tu lui feras du bien.

Les journées étant courtes, il nous fallut remettre notre visite au jeudi suivant.

-Tenez, nous dit Thérèse au moment de notre départ, saluez-la de ma part et donnez-lui ce pot de confiture ; je suis sûre qu’elle n’a pas trop de douceurs dans sa vie, la malheureuse !

Ce fut d’une main timide que je me décidai à frapper à la porte basse de l’unique chambre qu’elle habitait. Louise elle-même vint nous ouvrir.

-Ah ! dit-elle, s’excusant de son désordre, si j’avais su que vous veniez aujourd’hui, je me serais arrangée un peu… Asseyez-vous là, sur cette caisse, Mesdemoiselles. Je n’ai pas de chaise à vous offrir.

-Voilà Mouton, continua-t-elle en mettant sur les genoux de Paula un joli chat noir aux yeux dorés. Entendez-vous comme il fait son ron-ron ? Il ne fait pas cela pour tout le monde, car il est bien timide envers les étrangers ; mais il vous reconnaît, Mademoiselle, j’en suis sûre.

En effet, la petite bête frottait sa tête soyeuse contre la joue de Paula. Jamais on n’aurait dit, à voir son corps souple, son poil luisant, sa queue droite et raide, que c’était le même chat dont nous avions entendu les cris de douleur quelques jours auparavant.

-C’est mon unique ami, reprit tristement sa maîtresse en s’asseyant auprès de nous.

-Vous croyez ? Et nous, dit Paula tendrement, ne sommes-nous pas aussi un peu vos amies ? Voyez, Thérèse vous envoie ce pot de confiture et elle nous a recommandé de bien vous saluer.

-Oh ! est-ce bien pour moi ! un cadeau pour moi ? demanda Louise. Je ne sais pas comment vous remercier convenablement. Il y a tant d’années que l’on se moque de moi parce que je ne parle à personne et que j’aime mieux la compagnie des bêtes que celle des gens ! Allons, allons, Mouton, reste tranquille, cette confiture n’est pas pour toi, tu ne voudrais pas en manger…

Il y avait tant de sympathie naïve dans le cœur de Paula, qu’elle voyait bien des choses que d’autres ne soupçonnaient même pas ; instinctivement, elle comprit le regret qu’éprouvait la vieille femme de ne pouvoir partager son pot de confiture avec son unique ami.

-Voilà pour Mouton, dit la fillette en plaçant deux sous sur la table.

Louise ne voulait pas comprendre.

-C’est pour lui, expliqua Paula souriante ; c’est pour lui acheter du mou.

-Oh ! Mademoiselle, est-ce possible ? Les yeux de Louise exprimaient un plaisir enfantin.

-Remercie donc la petite demoiselle, continua-t-elle, s’adressant au chat ; fais-lui une belle caresse. Voyez comme il vous aime, Mademoiselle !

Il était temps de partir.

-Je vous remercie de votre visite, Mesdemoiselles, dit Louise en se levant ; revenez me voir, n’est-ce pas ? Je suis une pauvre vieille femme délaissée que personne n’aime.

-Oh ! Louise, s’écria Paula, quelqu’un vous aime, ne le savez-vous pas ?

Louise secoua tristement la tête.

-Non, répéta-t-elle, personne, et, à vrai dire, je n’aime personne non plus.

-Le Seigneur Jésus vous aime, Louise.

-Le Seigneur Jésus ? Parlez-moi de Lui, Mademoiselle, il me semble avoir déjà entendu ce nom-là, mais j’oublie.

-Le Seigneur Jésus, c’est celui qui est mort sur la croix pour que vous puissiez aller au ciel. Il a bien souffert avant de mourir, on le méprisait, on le frappait, on lui crachait au visage ; même ses disciples l’ont abandonné, et Il était si pauvre qu’il n’avait pas un lieu où reposer sa tête ; mais maintenant Il est dans le ciel où Il vous attend, Louise. Nous ne méritons pas d’aller au ciel, mais Il a souffert à notre place, Lui qui était si bon ! Il a voulu mourir pour nous, pour que nous soyons pardonnés. Je voudrais pouvoir vous expliquer tout cela beaucoup mieux, mais Jésus vous aime, Louise ; Il vous aime tant, tant !

La figure ridée de Louise s’éclairait d’un sourire, mais elle avait peine à croire, à comprendre cette bonne nouvelle qu’on lui apportait si tard… trop tard peut-être.

-Si c’était vrai ! murmura-t-elle, joignant les mains, tandis que ses yeux s’emplissaient de larmes.

-Mais c’est vrai, oh ! Louise, ne le croyez-vous pas ? Voyez, il sait bien que vous vivez ici toute seule avec Mouton, et que vous êtes triste et que vous n’avez personne pour vous soigner. Il veut être votre Ami, Il le sera si vous le voulez ; ne voulez-vous pas Lui demander de vous aider ?

-Un jour, peut-être, Mademoiselle.

-Maintenant, Louise.

-Non, pas maintenant…

-Oh ! Louise, pourquoi ?

-Parce que je ne comprends pas très bien, Mademoiselle, comment Dieu peut m’aimer, moi, une vieille femme qui ne l’ai jamais ni aimé ni servi ; mais vous reviendrez, et peut-être que je finirai par comprendre… Au revoir, Mesdemoiselles, je vous ai retenues longtemps…

Je lui tendis la main ; elle la prit dans la sienne, une main si froide, que je me sentis frissonner.

– Au revoir, Louise, à bientôt, dit Paula, lui entourant le cou de ses deux bras.

Et l’embrassant de tout son cœur, elle ajouta :

-Je prierai pour vous.

-Merci, murmura Louise toute émue. Quelques minutes après, nous étions de retour à la maison.

J’avais presque oublié Louise et Mouton, lorsque, quelques jours plus tard, une voisine se présenta chez nous, la figure bouleversée, et demanda à parler à Thérèse.

-Louise se meurt, annonça-t-elle.

-Louise se meurt ? répéta Thérèse ; mais il me semble l’avoir vue encore avant-hier.

-C’est bien possible, car elle s’est traînée jusqu’au dernier moment ; mais ce matin, comme il faisait si froid, j’ai eu l’idée de lui apporter un bol de soupe, et je l’ai trouvée au lit, toussant comme une malheureuse et respirant à peine. Elle voudrait voir Mademoiselle Paula.

-Vous avez envoyé chercher le médecin ?

-Non, elle n’en veut pas, elle a peur d’être envoyée à l’hôpital et d’avoir à abandonner son chat.

Thérèse haussa légèrement les épaules.

-J’irai tout de suite, dit-elle, et Paula viendra avec moi.

-Merci, dit la voisine, pressée de s’en retourner.

-Et moi ? demandai-je. Oh ! Thérèse, laisse-moi aller la voir, je t’en supplie.

-Allons, viens aussi.

L’amie de Louise n’avait pas exagéré. La pauvre femme était assise dans son lit, un grabat dont les minces couvertures ne la garantissaient pas du froid, et elle toussait à rendre l’âme. Lorsque, au bout de quelques instants, la toux se calma un peu et lui laissa un moment de répit, elle était si épuisée qu’elle retomba sur son oreiller presque sans connaissance, et il fallut tous les efforts de notre bonne pour la ranimer.

-Ma pauvre Louise, disait Thérèse apitoyée, ma pauvre Louise !

-Vous êtes bonne d’être venue, dit enfin la malade, et Mademoiselle Paula ?

Elle est là ; viens, Paula. Paula s’approcha.

-J’ai compris, reprit Louise, d’une voix faible, j’ai compris l’amour de Dieu… Vous vous rappelez, vous m’avez embrassée ; c’est ce baiser-là qui m’a fait comprendre que Dieu m’aimait encore… Je vais mourir bientôt, mais je meurs dans les bras de Dieu.

Nous pleurions toutes.

-Ne pleurez pas ; j’ai été si malheureuse par ma faute, j’ai voulu vivre seule, sans Dieu, sans espoir… j’ai été délaissée, j’ai eu froid, j’ai eu faim pendant bien des années. Mes jours les plus heureux ont été ceux que j’ai passés depuis que vous êtes venue, Mademoiselle Paula, car j’ai prié ce soir-là, et je crois que Dieu a eu pitié de moi, oui…, j’en suis sûre.

-Vous allez vous fatiguer, dit Thérèse doucement ; si vous parlez encore, la toux vous reprendra.

-Peut-être…, mais laissez-moi parler tandis que j’ai encore un peu de force ; Mademoiselle Paula, je voulais vous remercier avant de mourir.

-Oh ! Louise, répondit Paula à travers ses larmes, je n’ai rien fait pour vous, je ne savais pas même que vous étiez malade.

La vieille femme prit entre les siennes la douce petite main de Paula et la souleva jusqu’à ses lèvres décolorées.

-Vous avez été pour moi comme un ange !

-Oh ! Louise, Louise !

-Vous m’avez aimée, Mademoiselle, et votre amour m’a révélé celui de Dieu. Que Dieu vous bénisse !

-Amen, soupira Thérèse.

La toux la reprenait, une toux impitoyable qui la secouait toute et brisait son pauvre corps affaibli par les privations.

-Je n’en peux plus, murmura-t-elle quand l’accès fut passé.

-Mais bientôt, dit Thérèse, vous serez auprès du Seigneur Jésus dans le ciel.

Oui, quelle joie !

-Vous n’avez aucun désir à exprimer, Louise ? aucune parole à laisser à quelque parent ou ami ?

-Je n’ai pas d’autre ami que Mouton. Que deviendra-t-il, mon pauvre Mouton ?

Accroupi sur le lit de sa maîtresse, le chat fixait sur elle ses beaux yeux verts dorés pleins d’inquiétude. Il y eut un silence de quelques secondes ; Thérèse n’aimait pas les chats, et nous n’osions pas lui faire la demande qui venait tout naturellement à nos lèvres, mais Thérèse avait un grand cœur, et elle demanda à la mourante :

-Seriez-vous contente si nous le prenions ?

-Oh oui ! je mourrais tranquille, mais laissez-le-moi jusqu’à la fin…, il me tient compagnie quand je suis seule, et les nuits sont si longues !…

Mais Louise ne fut plus laissée seule ni le jour ni la nuit. Thérèse trouva quelques voisines charitables qui voulurent bien venir veiller à tour de rôle auprès de la malade. Non contente de cela, elle apporta des oreillers, des couvertures, alluma un bon feu dans le vieux poêle en fonte et se hâta de préparer du bouillon et de la tisane. Le docteur Lebon fut appelé en toute hâte, mais il était trop tard ; il ne put que soulager les derniers jours de la pauvre femme. Une semaine plus tard, Louise mourait dans les bras de Thérèse ; un beau sourire donnait à sa figure jaune et ridée une expression de bonheur que je ne lui avais jamais vue pendant sa vie.

Mouton se laissa docilement emporter par Paula, qui le combla de caresses et de friandises ; mais rien ne put lui faire oublier la pauvre chambre où il avait vécu avec sa maîtresse. Un an après, il y allait encore.

CHAPITRE XII

Un trésor retrouvé

Nous n’avions pas l’habitude de nous faire des cadeaux à l’occasion de nos anniversaires ; ils passaient inaperçus ; mon père n’aimait pas les jours de fêtes, car ils lui rappelaient trop amèrement la perte de celle qui n’était plus là pour les égayer ; mais au jour de l’an, il nous faisait un petit cadeau à tous ; en retour, selon l’habitude consacrée, nous lui écrivions une lettre de bonne année et nous lui récitions un compliment.

Louis venait passer un jour ou deux avec nous ; nous recevions quelques visites de politesse qui nous ennuyaient profondément, et c’était tout. Cependant, j’attendais toujours cette époque avec une certaine impatience ; j’aimais à sentir que j’avais passé d’une année à l’autre, sans trop savoir pourquoi ; peut-être était-ce parce que j’espérais quitter toutes mes mauvaises habitudes avec la vieille année et en prendre de meilleures avec la nouvelle ; mon cœur était plein de bonnes résolutions, et, en embrassant Thérèse, je lui disais invariablement :

-Je te souhaite une bonne et heureuse année, Thérèse, et je te demande pardon de t’avoir fait de la peine l’année dernière ; tu verras que cette année je serai plus sage.

Malheureusement, Thérèse n’en voyait rien. Paula me demanda ce que nous faisions à Noël :

-Rien, répondis-je.

-Oh ! Lisette, vraiment rien, rien ? demanda ma cousine étonnée.

-Mais non ; d’abord Noël n’est pas une si grande fête que le jour de l’an. Oui, pourtant, nous faisons quelque chose : nous nous habillons en dimanche, mais j’aimerais bien mieux garder ma robe de tous les jours. Lorsque j’ai ma belle robe, je n’ose pas jouer, parce que Thérèse ne veut pas que je me salisse et j’aime autant ne pas jouer du tout que d’avoir à jouer sans me salir.

-Oh ! dit Paula dont les grands yeux profonds semblaient contempler une splendeur invisible, ce n’est pas cela que je veux dire. Chez nous, on faisait l’Arbre de Noël pour célébrer la naissance du Seigneur Jésus.

-Raconte-moi tout cela, demandai-je ; j’ai si souvent entendu parler des Arbres de Noël, mais je n’en ai jamais vu.

-Asseyons-nous là toutes les deux près du feu, et je te dirai comment nous avons fait l’année dernière. D’abord, quatre hommes sont allés sur la montagne couper un beau sapin ; ils avaient de la neige jusqu’aux genoux et ils avaient bien de la peine à le descendre jusqu’au Villar ; mais ils étaient forts, forts… L’un d’eux était papa. On a dressé le sapin dans l’église, car il n’y aurait pas eu de place pour tout le monde dans l’école ; on l’a couvert de pommes, d’oranges, de noix d’or et d’argent ; mais le plus beau, c’était les bougies ; il y en avait des centaines, des bleues, des vertes, des blanches, des jaunes, des rouges et de toutes les couleurs. Si tu avais vu, Lisette, comme c’était beau, lorsqu’elles étaient toutes allumées ! Tout au haut de l’arbre, il y avait un bel ange blanc. Nous avons chanté de beaux cantiques de Noël, et M. le pasteur nous a parlé. Après cela, on nous a donné à chacun une orange, des pommes, une brioche, et aussi un joli petit livre, tu sais, Lisette, celui que je t’ai montré l’autre jour.

-Ah ! répondis-je, que je serais heureuse si papa voulait nous emmener tous au Villar ; ce doit être un si beau pays !

-C’est le plus beau pays du monde ! assura Paula.

-Nous irons y demeurer toutes les deux quand nous serons grandes, n’est-ce pas, Paula ?

-Oui, Lisette.

-Papa nous donne toujours un cadeau le jour de l’an, repris-je vivement, voyant que les yeux de Paula s’emplissaient de larmes en pensant au Villar. Si tu pouvais choisir, qu’est-ce que tu choisirais ?

-Je choisirais ma petite Bible.

-Mais ce ne serait pas un cadeau !

-Non… Cela me ferait pourtant bien plaisir, dit la fillette en soupirant.

Le premier jour de l’année s’annonça par un temps magnifique: la neige était tombée pendant la nuit, revêtant la campagne d’une blanche parure qui étincelait au soleil d’hiver ; les petits rouges-gorges voltigeaient sous nos fenêtres, dans l’espoir d’obtenir quelques miettes de pain que nous ne leur refusions jamais. Dans la salle à manger brillait un bon feu ; tandis que Thérèse, aidée de Rosine, préparait le déjeuner, Paula s’empressait auprès de Catherine qui, contre son habitude, avait voulu déjeuner à table avec nous, malgré les conseils de Thérèse qui craignait pour elle la fatigue d’une longue journée.

-Je veux être là quand père donnera les cadeaux, avait dit la malade.

Et Thérèse avait dû céder.

Comme notre père tardait d’arriver, Paula courut l’avertir que le déjeuner était servi ; elle le ramena bientôt, le tenant par la main avec cette grâce affectueuse qui lui était habituelle.

Lorsqu’il eut reçu et rendu nos souhaits de nouvel an, il nous demanda si nous voulions recevoir nos cadeaux avant ou après le déjeuner.

-Avant, avant, s’écria-t-on de tous côtés.

-Très bien, répondit-il. J’ai consulté vos goûts autant que possible, aussi j’espère que tout le monde sera content. Paula, ce petit paquet est pour toi ; Catherine m’a assuré que c’est ce qui te ferait le plus de plaisir.

Paula prit le paquet, le tourna, le retourna en tous sens.

-C’est un livre… dit-elle d’une voix mal assurée.

-Tu crois ? demanda Catherine avec un petit sourire ; alors, montre-le-nous bien vite. Paula, si vive d’habitude, continuait à examiner le paquet sans oser l’ouvrir.

-On dirait que c’est… commença-t-elle.

Mais elle s’arrêta tout à coup, comme si elle craignait d’avoir déjà trop parlé.

-Dépêche-toi donc, s’écria Louis en lui tendant son canif ; coupe la ficelle et défais le paquet ; tu nous diras ensuite ce qu’il y a dedans.

Elle obéit, rougissant de voir tous nos regards fixés sur elle ; à l’intérieur du paquet, elle trouva un petit livre noir, à la reliure usée.

-Ma Bible ! murmura-t-elle chancelante.

Elle leva ses yeux pleins de reconnaissance vers notre père et essaya de remercier ; mais elle ne put prononcer une parole, et elle était si pâle que je crus qu’elle allait s’évanouir.

-Ma pauvre petite, dit mon père en la prenant dans ses bras ; qui aurait cru que la vue de ta Bible t’aurait causé une telle émotion ! Tu as donc bien souffert d’être privée de ton trésor ?

Paula fit un signe de tête affirmatif.

-Calme-toi, Paula, dit mon père en caressant les cheveux sombres de la fillette, tu me fais de la peine.

-Je suis heureuse… trop heureuse, répondit-elle, et pourtant je pleure, je ne peux pas m’en empêcher.

-Je comprends, dit mon père doucement.

Elle se calmait pourtant, en feuilletant le livre bien-aimé où elle retrouvait les fleurs pressées et les versets chéris, marqués à l’encre rouge.

-Mon oncle, dit-elle tout à coup, l’avez-vous lue ?

-Oui, Paula ; du moins, j’en ai lu une partie ; mais si je te la rends ce matin, ce n’est pas parce que je l’ai lue, ni parce que Catherine m’a prié de te la rendre : c’est parce que tu m’as forcé de lire dans un autre livre.

-Moi, mon oncle ?

-Oui, tu as l’air étonnée, mais voici ce que je veux dire : tu as vécu parmi nous d’une telle manière, que je t’avoue franchement que je serais heureux de voir mes trois filles te ressembler. Tu m’as fait comprendre l’amour dont parle ta petite Bible et dont le Christ nous a donné l’exemple : tu es une vraie chrétienne et je te rends ta Bible de grand cœur.

Nous écoutions tous avec une grande attention.

-Paula, j’ai quelque chose à te dire, continua notre père. Te souviens-tu du jour où je t’ai frappée en t’enlevant ta Bible ? Aujourd’hui, je le regrette plus que tu ne peux le comprendre… M’as-tu pardonné, mon enfant ?

Pour toute réponse, l’enfant lui couvrit les mains de baisers et de larmes ; puis, dans un élan de générosité et d’oubli d’elle-même, elle lui tendit sa Bible, disant simplement :

-Je vous la donne, mon oncle.

-Tu me la donnes ? dit mon père stupéfait, tu me donnes ta Bible que tu aimes tant ?

-Oui, répondit Paula ; maintenant Thérèse m’en donnera une autre.

-Mais, aimeras-tu une Bible neuve autant que celle-ci ?

-Oh ! non… Papa m’a donné celle-ci, et j’y ai appris à aimer le Seigneur Jésus.

-Et alors ?…

C’est ce que j’ai de plus précieux au monde, mon oncle ; c’est pour cela que je vous la donne, car je vous aime tant et je voudrais… oh ! je voudrais que vous aimiez aussi le Seigneur Jésus.

-Je ne veux pas accepter ton sacrifice, mais je m’en souviendrai, ma chérie. En attendant, si tu le veux nous irons acheter une Bible semblable à la tienne, afin que je puisse la lire quelquefois ; le veux-tu ?

-Oh ! mon oncle, mon oncle, que je vous aime ! s’écria Paula en frappant des mains.

 

CHAPITRE XIII

La maîtresse d’école et son petit frère

-Lisette, me dit un jour Paula, en revenant de l’école, Mlle Vertu n’était pas en classe ce matin.

-Cela m’est bien égal, répondis-je avec indifférence ; seulement, si je l’avais su, je serais allée à l’école.

-Tes engelures ne te font plus mal ?

-Si, encore ; mais pas autant qu’hier, et je m’ennuie tellement ici toute seule ! Thérèse me fait éplucher les légumes, et Catherine veut toujours me faire raccommoder ses bas. J’aimerais bien mieux aller à l’école, même si je devais ensuite avoir plus mal aux pieds. Toi, tu n’as jamais d’engelures, ni Thérèse non plus ; c’est toujours moi qui ai quelque chose.

-Je crois que Mlle Vertu est malade, continua Paula.

-Tu ne penses qu’à Mlle Vertu ! Je te dis que cela m’est égal qu’elle soit malade.

-Oh ! Lisette, tu n’as pas honte de dire cela ?

-Non, je ne peux pas l’aimer. Elle me punit continuellement. Si encore elle me punissait en classe ! Mais elle me donne toujours vingt-cinq lignes à copier à la maison, et je n’ai pas le temps de jouer comme les autres. Oh ! comme je la déteste !

-De qui parles-tu ? demanda Thérèse, qui allait et venait dans la cuisine.

-De Mlle Vertu.

-J’ai envie de te réchauffer les oreilles, petite ingrate que tu es, s’écria la vieille femme indignée. Tu détestes la bonne demoiselle qui se donne tant de peine pour toi ?

-Oh ! Thérèse, ne me gronde pas. Tu ne sais pas ce qu’elle me fait souffrir. Quand tu étais petite, tu n’allais pas à l’école, ainsi tu ne comprends pas. Écoute : dès que la classe est terminée, au lieu de garder les élèves qui ont été méchantes, elle les renvoie toutes à la maison avec vingt-cinq ou cinquante lignes à copier ; puis elle va chez elle. Les autres maîtresses ne font pas comme cela : elles gardent leurs élèves dix minutes ou un quart d’heure toutes ensemble ; c’est bien plus amusant !

-Mlle Vertu ne veut pas que vous vous amusiez quand elle vous punit, affirma Thérèse, et elle a bien raison.

-Ce n’est pas cela, répondis-je en pleurant de rage ; c’est parce qu’elle veut s’en retourner chez elle, la vieille égoïste. Depuis lundi, j’ai cinquante lignes à faire…, mais je ne les ferai pas, et elle dira ce qu’elle voudra.

Paula, qui avait le cœur tendre, aurait voulu prendre mon parti et celui de Mlle Vertu en même temps.

-Peut-être a-t-elle quelqu’un qui a besoin d’elle à la maison ? dit-elle.

-Elle ?… m’écriai-je ; Mlle Vertu ! Qui veux-tu qui ait besoin d’une désagréable personne comme elle ? Du reste, elle nous a dit que ses parents demeurent à la campagne.

-Je ne sais pas… Mais tu te souviens qu’une fois elle nous a demandé des fleurs ; ce devait être pour quelqu’un.

-Peut-être, répondis-je.

Thérèse me permit d’aller à l’école l’après-midi.

-On ne peut pas confier la quatrième classe à une monitrice ; c’est la classe la plus turbulente de toute l’école, disait-elle en nous regardant avec colère.

Une sous-maîtresse, celle de la troisième classe, proposa de venir s’occuper de nous, tandis que deux grandes prendraient ses élèves. Mme Boudré n’était que trop heureuse de se sortir d’embarras si facilement. Elle envoya ma sœur Rose et une autre « grande » en troisième, et la maîtresse de troisième vint chez nous. Elle était toute mignonne, avec des cheveux blonds, des yeux bleus et des joues blanches et roses qui la faisaient ressembler à une poupée de cire.

« Ah ! pensais-je, que je voudrais être en troisième avec une si jolie maîtresse ! »

Elle nous lut ou nous raconta des histoires pendant presque tout l’après-midi et ne punit personne ; à la sortie de classe, ses deux petites sœurs coururent à sa rencontre et l’embrassèrent avec affection.

-Viens vite, sœur chérie, lui dit l’une d’elles ; vois, maman nous attend à la grille.

Elles coururent toutes les trois au vestiaire mettre leurs chapeaux ; puis, saluant les autres sous-maîtresses avec un gracieux sourire qui laissait voir une rangée de dents ravissantes, la jolie maîtresse de troisième disparut bientôt, riant et babillant comme une fillette.

« Qu’elle est jolie ! répétais-je en mon cœur, et comme je l’aime ! Ce n’est pas Mlle Vertu qui serait gentille comme cela envers ses petites sœurs, si elle en avait ; j’espère que Mademoiselle sera longtemps… »

Je m’arrêtai brusquement dans mes réflexions ; il me semblait entendre Paula me demander tristement:

« N’as-tu pas honte, Lisette ? »

Pendant que je suivais des yeux la maîtresse de troisième, Paula échangeait à la hâte quelques mots avec une fillette de dix ans environ, pauvrement vêtue ; elle me rejoignit bientôt.

-C’est vrai, dit-elle, Mlle Vertu est malade ; elle a essayé de se lever ce matin, mais elle n’a pas pu ; Victoire, la petite qui me parlait, la connaît bien, elle demeure dans la même cour. Mademoiselle lui a défendu de dire qu’elle est si mal.

-Qui est-ce qui la soigne ? demandai-je.

-Personne, je crois. Penses-tu que Thérèse nous permettrait d’aller la voir ?

-Bien sûr que non. Du reste, moi je n’irais pas, je ne lui ai pas fait les cinquante lignes.

-Mais nous n’irions peut-être pas avant jeudi, et ce n’est que mardi aujourd’hui. Je t’aiderai à faire tes cinquante lignes.

-Ce ne serait pas juste, répondis-je vertueusement. Paula se mit à rire.

-Tu n’as pas une conscience si délicate d’habitude, dit-elle en secouant la tête ; tu sais bien que Rose fait la moitié de tes lignes et copie ton écriture.

-Oh ! Paula, je t’assure que…

-Ne m’assure rien, c’est inutile, parce que je l’ai vu ; et Mademoiselle ne dirait rien si je t’aidais pour que tu puisses aller la voir ; elle serait si contente.

Lisette ! Lorsque papa était malade, ses élèves venaient le voir, et il en était toujours heureux.

-Ton père n’était pas comme Mlle Vertu. Jamais, jamais je n’oserais aller la voir.

Le Seigneur Jésus dit que lorsque nous allons voir les malades, c’est comme si nous le visitions ! Lui-même ; ne veux-tu pas y aller par amour pour Lui, Lisette ?

-Je verrai jeudi, répondis-je, n’osant refuser et ne voulant pas promettre.

Thérèse donna sa permission tout de suite et promit d’aller voir la malade elle-même à la première occasion ; Paula fit exactement la moitié de mes cinquante lignes de sa plus belle écriture : pour y parvenir, elle sacrifia sa récréation de midi et celle du soir, car elle écrivait lentement et avec peine. Je fis le reste de ma punition sans trop murmurer et m’étant fait promettre que Paula entrerait la première chez Mlle Vertu, je me décidai enfin, d’assez mauvaise grâce, à accompagner ma cousine.

-Tenez, nous dit Thérèse au dernier moment, donnez cela à Mlle Vertu ; c’est un peu de chocolat, il n’y a rien de plus fortifiant.

-Oh ! merci, Thérèse, dit Paula avec effusion, tu penses à tout ! J’ai quatre sous à moi, qu’est-ce que nous pourrions lui acheter ?

Thérèse réfléchit un moment.

-Achète-lui des oranges, ma fille, des oranges bien mûres. Allez vite et ne restez pas trop longtemps, car les journées sont courtes et il fait un froid terrible.

-Nous serons bien raisonnables, dit Paula en l’embrassant.

Paula elle-même se sentit intimidée lorsque, à l’entrée de la rue Blanche, elle demanda à une jeune femme si elle savait où demeurait Mlle Vertu.

-Est-ce que vous cherchez Mademoiselle ? demanda tout à coup une voix d’enfant.

-Oh ! c’est toi, Victoire, s’écria Paula joyeusement, que je suis contente de t’avoir rencontrée ! Oui, nous voudrions voir Mademoiselle.

-Si vous le voulez, reprit Victoire en soufflant sur ses doigts bleuis par le froid, je vous conduirai jusqu’à sa porte.

-Je veux bien, dit Paula ; seulement ne me dis pas vous ; tutoie-moi, n’est-ce pas ?

Victoire nous examina un instant toutes les deux et parut frappée du contraste que présentaient nos chauds vêtements d’hiver et sa pauvre robe usée qui la protégeait si mal contre la bise qui soulevait des tourbillons de poussière.

-Je n’oserais pas, dit-elle à voix basse.

Mais elle mit dans la main gantée de Paula sa petite main engourdie et monta avec nous les quatre étages conduisant à la chambre de Mlle Vertu.

-C’est là, dit-elle en nous indiquant la porte.

Et elle redescendit aussitôt ; j’avais grande envie de la rejoindre.

-Lisette, tu as promis… dit Paula qui devinait ma pensée.

-Frappe, alors ! répondis-je en voyant que Paula hésitait.

-Je n’ose pas… balbutia Paula, soudain intimidée.

Par pure gaminerie, j’étendis la main et frappai trois coups secs, ayant bien soin de me rejeter en arrière aussitôt.

-Oh ! Lisette !… commença Paula.

Mais un bruit se fit entendre à l’intérieur ; quelqu’un s’approchait lentement, se traînait plutôt, me semblait-il. Était-ce Mlle Vertu ? J’aurais pu compter les battements de mon cœur…

La porte s’ouvrit, presque sans bruit, et un petit garçon se montra à nos regards étonnés : son corps était chétif et difforme, mais sa figure délicate, encadrée de longs cheveux blonds, était d’une beauté angélique.

-Venez-vous voir ma marraine ? demanda-t-il en fixant sur nous le doux regard de ses yeux d’azur.

-Oui, dit Paula ; c’est-à-dire… nous venons voir Mlle Vertu.

-Elle est bien malade, reprit-il d’une voix qui tremblait un peu.

Il ouvrit la porte toute grande pour nous laisser passer et la referma soigneusement. On avait suspendu un châle noir devant l’unique fenêtre de la chambre, de sorte que les petits rideaux blancs en étaient cachés et qu’on ne pouvait rien distinguer autour de soi ; l’enfant, accoutumé sans doute à l’obscurité, se traîna jusqu’au fond de la pièce.

-Marraine, appela-t-il doucement, en s’arrêtant devant ce que je supposais être le lit de Mlle Vertu.

-Que veux-tu, mon chéri ?

La voix bien connue de ma maîtresse s’était singulièrement radoucie : c’était sans doute la maladie qui avait produit ce changement inattendu. Je repris courage.

-Il y a deux demoiselles qui sont venues te voir, répondit l’enfant.

-Moi ? demanda-t-elle surprise ; dis-leur de s’approcher et essaye d’enlever le châle de la fenêtre ; il fait si sombre !

-La lumière te fait mal à la tête, marraine…

-Pas maintenant, chéri ; j’ai dormi un peu et cela m’a fait du bien. Approchez-vous, mes filles.

Silencieuses et la main dans la main, nous nous tenions debout auprès du lit. L’enfant, après avoir tiré le châle deux ou trois fois sans résultat, le fit tomber tout d’un coup, et la lumière entra brusquement dans la chambre, obligeant la malade à fermer ses yeux fatigués.

-Vous ! dit-elle en nous reconnaissant ; que vous êtes gentilles d’être venues me voir !

Nous restions immobiles, et malgré son sourire rassurant, la peur et la surprise en la voyant si malade nous empêchaient de parler. Quelle était différente de la Mlle Vertu dont je me plaignais tant, cette pauvre malade étendue sans force sur un lit de souffrance ! Ses yeux, d’une grandeur surnaturelle, brillaient comme ceux de Catherine lorsqu’elle avait la fièvre ; ses cheveux noirs, si lisses d’habitude, retombaient épars sur son oreiller ; ses joues s’étaient creusées, et ses mains étaient devenues presque transparentes de maigreur.

Le petit garçon était revenu auprès de sa marraine et la regardait avec inquiétude.

-Comment va tout le monde à l’école ? demanda-t-elle faiblement.

Paula lui donna quelques renseignements.

-Ainsi, c’est Mlle Virginie qui prend ma classe ? Je suis sûre que vous l’aimez beaucoup.

-Pas autant que vous, répondit ma cousine avec vivacité.

-Oh ! Paula, tu me dis cela pour me faire plaisir, n’est-ce pas ?

La fillette appuya sa joue rosée contre le visage amaigri de sa maîtresse.

-Non, Mademoiselle, c’est parce que c’est vrai que je vous le dis. Vous êtes notre chère maîtresse ; c’est vous qui vous fatiguez tant pour nous, et nous vous aimons bien.

-J’ai fait mes cinquante lignes, hasardai-je… Du moins, j’en ai fait vingt-cinq et Paula a fait le reste.

-Pauvre petite ! tu y as donc pensé ? Je les avais complètement oubliées.

Un petit regret se glissa dans mon cœur de m’être donné une peine inutile, mais je ne répondis rien.

-Gabriel, dit-elle en s’adressant au petit garçon qui nous regardait curieusement, voilà les demoiselles qui t’envoient toutes ces belles fleurs. Il aime tant les fleurs ! expliqua Mlle Vertu. Pauvre enfant ! Il ne peut pas marcher, de sorte qu’il est obligé de rester ici du matin au soir. Avant d’être malade, je pouvais le conduire dans sa voiturette, et nous allions parfois à la campagne ; mais depuis que j’ai cette maladie de cœur, cela m’est impossible et sa vie est bien triste.

-Êtes-vous très malade, Mademoiselle ? demanda Paula.

-Je vais mieux aujourd’hui, mais j’ai beaucoup souffert. Il faudrait pourtant que je guérisse au plus vite. Mme Boudré m’a écrit hier qu’elle espérait me voir bientôt reprendre ma place à l’école… Madame Boudré n’aime pas les malades.

La sous-maîtresse regarda fixement du côté de la petite fenêtre aux rideaux blancs, et laissa échapper un profond soupir. Gabriel vint se serrer tout près du lit.

-Ne pense pas à elle, va, marraine, dit-il en appuyant sa tête blonde sur l’épaule de Mademoiselle. Quand je serai grand, je travaillerai pour toi et tu ne seras jamais, plus jamais maîtresse d’école.

Que de choses j’apprenais ! Moi qui croyais que la vie de maîtresse d’école était une vie couleur de roses !

-Jamais ! continua la petite voix qui s’animait. Je sais bien moi, pourquoi tu es malade, c’est parce que tu dois toujours gronder et toujours punir, et cela te fait trop de peine… Mais quand je serai grand, tu verras !

Mlle Vertu regarda le doux visage pressé contre elle.

-Il nous faudra attendre encore bien longtemps, dit-elle avec une tendresse qui aurait surpris la maîtresse de troisième elle-même. Je crois ne jamais vous avoir dit que j’avais un petit frère, continua-t-elle ; Gabriel, mon filleul, est le plus jeune de notre nombreuse famille ; moi, je suis l’aînée.

-Pourquoi Gabriel n’est-il pas avec vos parents ? demanda Paula.

-Parce que la maladie dont il souffre depuis longtemps exige un traitement que mes parents ne pouvaient lui donner dans leur petit village, et il y a ici, à Rouen, de bons médecins et de grands hôpitaux ; il est vrai que je doute fort qu’il se rétablisse complètement, mais je fais ce que je peux pour lui et cela me console. Je ne croyais pas le garder si longtemps avec moi : la première fois que Gabriel vint à Rouen, c’était pour entrer à l’Hôtel-Dieu ; lorsqu’il en sortit, sa hanche le faisait encore souffrir, mais on ne pouvait pas le garder plus longtemps ; il resta avec moi jusqu’aux grandes vacances de septembre et je continuai à le conduire à la visite du médecin de temps à autre.

-Vous vous fatiguez à parler, Mademoiselle, dit Paula, qui avait appris, auprès de Catherine, à connaître les malades.

-Tu crois ? demanda Mlle Vertu ; en effet, je ne suis pas encore très forte ; mais ce n’est pas souvent que j’ai le plaisir d’avoir la visite de mes élèves, et il faut que j’en profite. Je te dirai seulement que Gabriel est retourné avec moi à la maison aux vacances et que, lorsque j’ai été sur le point de revenir seule à Rouen, il a tellement supplié mes parents de l’y laisser venir aussi, qu’ils y ont enfin consenti. Tous les ans, c’est la même chose, n’est-ce pas, Gabriel ?

Gabriel sourit sans relever la tête.

-Nous sommes heureux ensemble, continua la maîtresse ; Gabriel est très adroit, et, pendant que je suis en classe, il met notre petite chambre en ordre. Qu’est-ce que je ferais sans mon petit Gabriel ? demanda la jeune fille en tirant doucement les boucles blondes éparpillées sur son épaule.

-Et moi, qu’est-ce que je ferais sans toi ? demanda l’enfant à son tour, et qu’est-ce que tout le monde à la maison ferait sans toi ? C’est toi qui…

-Chut ! fit Mlle Vertu, il ne faut pas raconter les secrets de famille ; il faut bien s’entraider ; c’est simplement un devoir, n’est-ce pas, Lisette ?

-Oui, Mademoiselle, répondis-je, ne sachant pas trop où regarder et craignant un « sermon ».

Mais Mademoiselle continua à nous parler de ses parents, qui demeuraient dans un petit village près d’Yvetot, et de ses frères et sœurs, dont elle reverrait la plupart aux grandes vacances : on sentait que son cœur était là-bas au village, auprès des siens.

Depuis quelques minutes déjà, j’étais presque gelée, mais je n’osais rien dire ; je m’étais aperçue, dès notre arrivée, qu’il n’y avait pas de feu dans le poêle.

-Que tu es pâle, Lisette, as-tu froid ? me demanda Mlle Vertu.

-Un peu, Mademoiselle, répondis-je toute honteuse.

-Pauvre fille ! dit-elle en prenant mes deux mains dans les siennes qui brûlaient de fièvre et en les appuyant contre sa joue amaigrie. Il ne faut pas rester longtemps ici, tu n’y es pas habituée ; la voisine a pourtant fait un peu de feu ce matin pour chauffer le déjeuner.

Était-ce la caresse inattendue ou le remords de tous les mauvais sentiments que j’avais depuis si longtemps nourris contre ma maîtresse ? Un flot de larmes me monta involontairement aux yeux et je tombai à genoux auprès du lit, la figure cachée dans les couvertures.

-Oh ! Mademoiselle… pardon… nez…moi, murmurai-je d’une voix que les sanglots rendaient inintelligible.

Tout mon orgueil était brisé ; je me reconnaissais injuste, méchante, coupable, cruelle envers cette jeune fille que j’avais accusée de ne vivre que pour elle. Je sentis une main légère se poser sur ma tête.

-Je te pardonne de grand cœur, chère enfant, dit Mlle Vertu avec bonté.

Paula me força doucement à me relever.

-Embrasse Mlle Vertu, me dit-elle.

J’obéis sans me faire prier, et ce baiser mouillé de larmes, dans cette chambre sans feu, fut pour moi le commencement d’une vie nouvelle, à l’école du moins.

Quelqu’un, frappant à la porte, attira notre attention.

-Mme Bertin, dit Gabriel, tandis qu’une femme, à cheveux gris, entrait sur la pointe des pieds.

-Vous avez du monde, Mademoiselle, dit-elle discrètement.

-Seulement deux petites élèves qui sont venues me voir. Restez, je vous en prie, insista Mademoiselle Vertu.

-Ah ! dit la voisine en nous regardant avec intérêt, vous êtes des camarades de ma Victoire. Eh bien ! vous pouvez vous vanter d’avoir une bonne maîtresse ! Mais qu’avez-vous fait pour vous mettre dans cet état, Mademoiselle ? Vous aurez trop causé, car vous avez de nouveau la fièvre.

En un coup de main, la voisine arrangea les oreillers de la malade et refit à moitié le lit.

-Vous n’avez plus de potion, dit-elle en secouant un flacon vide. J’irai vous en chercher et je reviendrai ensuite allumer votre feu et vous préparer votre petit souper. Je suis sûre que tu as faim, n’est-ce pas, Gabriel ?

Et, sans attendre de réponse, la voisine redescendit lestement les quatre étages.

Paula tendit à Mademoiselle le petit panier que Thérèse lui avait remis.

-Des oranges et du chocolat ! Oh ! Gabriel, quels délicieux déjeuners nous allons faire… Que vous êtes bonnes, que vous êtes bonnes ! répéta Mlle Vertu. Remerciez bien votre Thérèse de ma part.

-Elle viendra vous voir, dit Paula.

Les yeux brillants de Mlle Vertu firent avec inquiétude le tour de la modeste chambre.

-Elle me trouvera bien mal installée, dit-elle en rougissant légèrement.

Paula l’assura que Thérèse n’y ferait pas même attention, et se leva pour partir.

-Reste encore un moment, dit la malade. Je voudrais que tu me fisses une lecture bien courte ; j’ai trop mal à la tête pour lire moi-même aujourd’hui. Prends le livre que tu vois là-bas sur cette table, et viens m’en lire un chapitre. C’est un livre que tu aimes bien, je crois.

-Une Bible ! Oh ! Mademoiselle, je ne savais pas que vous la lisiez, dit Paula aussi joyeusement que si elle avait retrouvé un vieil ami sur une terre étrangère.

Mlle Vertu secoua tristement la tête.

-Je la lisais quand j’étais petite comme toi, Paula. C’était et c’est encore le Livre bien-aimé de ma mère ; mais je suis restée bien des années sans même y jeter les yeux. Le jour que ton oncle est venu te faire inscrire à l’école, il m’a raconté en peu de mots comme tu aimais la Bible de ton père ; alors j’ai pensé à la mienne, ensevelie au fond d’une malle, et j’ai commencé à relire bien des chapitres que j’avais lus avec ma mère. Je crois que Gabriel ne se lasserait jamais de m’écouter, si je pouvais lui lire toute la journée.

-Dis-lui de nous lire l’histoire de Jésus guérissant les malades, demanda le petit garçon à mi-voix.

Mlle Vertu sourit.

-Gabriel a raison. Quand on est malade, on aime entendre parler du Grand Médecin. Relis-nous l’histoire des dix lépreux, Paula.

La voisine rentrait. Une rougeur profonde couvrit le visage de la fillette ; mais elle obéit néanmoins, comme elle obéissait toujours, et lut la merveilleuse histoire :

« Comme Jésus allait à Jérusalem, il passait par le milieu de la Galilée et, entrant dans un bourg, il rencontra dix hommes lépreux qui se tenaient éloignés, et ils s’écrièrent : « Jésus, notre Maître, aie pitié de nous ! » Et dès qu’il les eut vus, il leur dit : « Allez, et montrez-vous aux sacrificateurs », et il arriva qu’en s’en allant ils furent rendus purs.

« L’un d’entre eux, voyant qu’il était guéri, retourna sur ses pas, glorifiant Dieu à haute voix, et il se jeta aux pieds de Jésus, le visage contre terre, lui rendant grâces. Or, il était Samaritain. Alors Jésus, prenant la parole, dit : Tous les dix n’ont-ils pas été guéris ? Et les neuf autres, où sont-ils ? Il ne s’est trouvé que cet étranger qui soit revenu pour donner gloire à Dieu ! Alors Il lui dit : Lève-toi, ta foi t’a sauvé » (Luc XVII, 11-19.).

Paula s’arrêta, ne sachant pas trop si elle devait continuer le chapitre, car la merveilleuse histoire était finie. Mlle Vertu avait fermé les yeux, mais on voyait à l’expression recueillie de son visage qu’elle ne dormait pas. Gabriel, au contraire, fixait sur la petite lectrice son regard intelligent. La voisine attendait, immobile, tenant sous son tablier ses mains engourdies par le froid.

-Encore, supplia Gabriel.

-Non, dit Mlle Vertu, il est temps que les petites demoiselles partent pour arriver chez elles avant la nuit.

Elle nous attira auprès d’elle et nous tint longuement serrées dans ses bras.

-Que Dieu vous bénisse ! mes chères petites élèves, dit-elle en nous embrassant. Revenez me voir bientôt.

La mère de Victoire voulut nous embrasser aussi.

-J’ai une pauvre fille qui est aveugle, nous dit-elle ; vous seriez bien gentilles, la prochaine fois que vous passerez par ici, de venir lui relire ce que vous avez lu aujourd’hui. Je ne sais pas mes lettres, moi ; que voulez-vous ? J’ai toujours eu la tête dure ! Enfin, Victoire sera savante à ma place. Je demeure ici, dans la même maison, au cinquième. Au revoir, Mesdemoiselles !

À notre retour, Thérèse préparait le repas du soir. Elle était plus pressée que d’habitude, car elle avait mis sa lessive en train ; mais elle écouta avec intérêt le récit de notre visite.

-J’irai la voir demain, la pauvre petite, promit-elle.

-Tu auras ta lessive à couler, dit Catherine, qui commençait à prendre intérêt aux affaires du ménage.

-C’est vrai ! Alors, j’irai après-demain.

Ce soir-là, lorsque Thérèse vint nous embrasser dans notre lit, comme elle le faisait toujours, pour remplacer un peu, disait-elle, les caresses de notre mère, je lui dis tout bas, afin de ne pas réveiller Paula déjà endormie :

-Thérèse, j’aime Mlle Vertu, maintenant.

-Bon ! fit la vieille paysanne ; en voilà du nouveau ! Et pourquoi l’aimes-tu tout d’un coup comme ça ?…

-Parce que je la connais.

Alors Thérèse s’assit sur mon lit, et, malgré le froid, elle me parla longtemps ; elle me dit combien mon manque de cœur l’avait souvent affligée et combien elle était heureuse de voir que je reconnaissais mes fautes et que j’en avais du regret ; elle me parla de ma mère qui était morte priant pour moi, et de Paula qui dormait dans son petit lit, à côté du mien, et qui ne pensait qu’à rendre les autres heureux.

-Ne voudrais-tu pas être comme Paula ? me demanda-t-elle.

-Oh ! oui, Thérèse ; mais c’est impossible. Je suis bien trop méchante !

-Qui est-ce qui rend Paula si bonne, ma fille ?

-Le Seigneur Jésus, répondis-je tout bas.

-Oui. Tu as bien répondu et le Seigneur Jésus veut te rendre bonne aussi, ma Lisette. Me trouves-tu changée depuis que… depuis que j’ai commencé à prier ?

-Oui, Thérèse.

-En quoi, ma fille ?

-D’abord, tu ne te mets plus en colère les jours de lessive, comme avant.

-C’est déjà quelque chose, n’est-ce pas, ma petite Lisette ? Ah ! quand on a la paix de Dieu dans son cœur, la colère n’y entre pas.

Je regardai Thérèse à la dérobée. Ses petits yeux bleus avaient un regard si doux, si confiant, si plein d’espérance que, malgré ses joues ridées et ses cheveux presque blancs, la vieille femme ressemblait étrangement à Paula.

Je ne pouvais me l’expliquer alors, mais plus tard, je compris : la vieille femme et l’enfant étaient sœurs, sœurs en Jésus-Christ.

FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE

 

SECONDE PARTIE

CHAPITRE PREMIER

Quelques années après

Les années s’écoulaient sans amener de grands changements dans notre vie tranquille. Les chers grands-parents vieillissaient bien un peu ; Thérèse était moins active que par le passé, et les rides s’accentuaient sur le front de notre père ; mais tout cela se faisait si lentement, si doucement, que nous nous en apercevions à peine. Rose, qui avait alors dix-huit ans, se préparait pour le brevet supérieur et suivait les cours de la ville. Elle était toujours la même : studieuse, droite dans toutes ses actions, vraie dans toutes ses paroles ; elle parlait peu et on la disait fière au Couvent ; mais ceux qui la connaissaient bien l’aimaient et savaient qu’ils pouvaient compter sur elle.

Catherine souffrait toujours un peu, mais elle pouvait se passer de béquilles ; malgré son pauvre petit corps difforme et sa santé délicate, elle était devenue pour nous une sœur aînée si vaillante, si affectueuse, que, d’un commun accord, nous lui avions donné le titre de « petite mère ».

Paula avait presque quatorze ans : à la maison, à l’école, tout le monde l’aimait, et je peux dire que jamais un sentiment de jalousie ne vint troubler la tendre amitié qui nous avait unies dès les premiers jours de notre connaissance. On ne pouvait pas être jaloux de Paula : tout ce qu’elle avait était à nous, elle ne vivait que pour nous, nos joies étaient ses joies, nos chagrins la faisaient pleurer. Son caractère s’était développé sans subir de grands changements : toujours vive, toujours caressante comme lorsqu’elle avait dix ans, elle aimait encore courir en pleine campagne, ramasser les fleurs des champs et en faire d’énormes bouquets qu’elle apportait à Catherine.

Notre bonne avait eu une peine infinie à lui apprendre à coudre et à tricoter.

-Que deviendras-tu si tu ne sais pas coudre ? lui demandait-elle quelquefois.

-Je ne sais pas, répondait Paula tristement ; et elle reprenait son ouvrage avec une telle résignation que Thérèse, émue de pitié, le lui enlevait des mains pour ne pas la voir pleurer.

Alors Paula courait au jardin ou sous les tilleuls ; elle n’y restait pas longtemps, mais elle en revenait si joyeuse, que Thérèse lui pardonnait tout de suite et disait :

-C’est plus fort qu’elle ; il lui faut le grand air et le mouvement ; il lui est impossible de rester assise une heure ou deux avec un ouvrage entre les mains.

Une fois cependant Thérèse s’était fâchée pour tout de bon en voyant la longueur démesurée des points que faisait Paula.

-Laisse là cet ouvrage et fais ce que tu veux, avait-elle dit ; seulement, souviens-toi que tu ne seras jamais comme Dorcas ; jamais tu ne pourras faire des habits pour les pauvres qui en auront besoin ! Il ne suffit pas d’aimer les gens et de le leur dire, il faut
le leur montrer et la meilleure manière dont tu pourrais le leur montrer en ce moment ce serait d’apprendre à leur être utile.

Paula demeura consternée.

-Oh ! Thérèse, je n’y avais jamais pensé, dit-elle d’une voix pleine de remords ; laisse-moi continuer, je t’en prie !

Mais Thérèse avait déjà repris l’ouvrage et ne voulait plus le rendre.

-Une autre fois tu t’appliqueras davantage, ma fille, lui dit-elle.

Paula dut se résigner, mais ce fut la dernière fois que l’on eut à se plaindre d’elle ; elle ne courut pas au jardin où les papillons voltigeaient au soleil et où les fleurs embaumaient l’air printanier, elle alla lentement à sa chambre et se jeta à genoux auprès de son lit. Je l’avais suivie, cherchant à la consoler, mais lorsque je la vis en prière, je m’en retournai, fermant silencieusement la porte après moi.

Plus tard, Paula me dit :

-Je suis bien méchante, Lisette ; il n’y a qu’une chose que je n’aime pas faire, c’est coudre ; lorsqu’il fait beau, il me semble que j’entends mille voix qui m’appellent dehors, et je n’ai jamais essayé de faire plaisir à Thérèse en cousant une heure ou deux. Je ne sais pas ce que le Seigneur Jésus doit penser de moi, Lui qui a bien voulu même mourir pour nous. Cela ne me ferait rien de ne pas savoir coudre pour moi-même, mais Thérèse m’a dit que je ne pourrai jamais rien faire pour les autres ; pourvu que je puisse encore apprendre !

Faire pour les autres, c’était là l’objet de toutes ses pensées !

À l’école, Paula n’avait jamais remporté les premiers prix, — ni moi non plus, du reste ; — nous avions réussi à nous maintenir à peu près au même niveau.

Environ un an après notre première visite chez Mlle Vertu, Mme Boudré nous avait mises dans la troisième classe. Thérèse nous fit une tourte aux pommes en signe de réjouissance ; mon père nous témoigna sa grande satisfaction, et tout le monde nous félicita. Mais malgré tout, mon cœur était bien gros, à la pensée de quitter notre bonne maîtresse, et le soir je m’endormis en pleurant.

Je crois que Mlle Vertu nous regrettait un peu aussi toutes les deux, parce qu’elle nous fit promettre d’aller la voir quelquefois.

-Vous n’êtes plus mes élèves, mais vous serez toujours mes petites amies, nous dit-elle gentiment.

Gabriel était si heureux de nous voir, que c’était un plaisir d’aller jouer avec lui le jeudi ; Paula lui racontait toutes les belles histoires du Nouveau Testament, et moi je lui apprenais à lire. La mère de Victoire apportait quelquefois son ouvrage dans la chambre de Mlle Vertu et nous écoutait avec ravissement.

-Si j’avais pu laisser ma Victoire à l’école, elle serait devenue aussi savante que vous, disait-elle avec regret de temps en temps ; mais je ne dois pas me plaindre : que ferions-nous sans l’argent qu’elle gagne à la fabrique ?

En quittant Gabriel, nous montions avec la voisine voir sa pauvre fille aveugle ; elle avait à peu près l’âge de Catherine, mais on lui aurait donné bien davantage : assise sur un tabouret, elle passait de longues heures à tricoter, sans jamais parler. Lorsque nous étions allées la voir la première fois, elle avait à peine relevé la tête et n’avait pris que bien peu d’intérêt aux histoires que sa mère nous avait priées de lui dire ou de lui raconter ; son intelligence, à peine éveillée, paraissait incapable de saisir le sens de ce qu’elle entendait.

Un jour, Paula eut l’idée de lui chanter un cantique ; la jeune fille releva la tête et laissa tomber son tricot sur ses genoux.

-Maman, maman, murmura-t-elle en tremblant d’émotion, dis-lui de chanter encore.

La pauvre mère ne put retenir un cri de joie.

-Mademoiselle Paula, supplia-t-elle, chantez encore, je ne l’ai jamais vue si heureuse.

Et Paula chanta cantique après cantique ; lorsque l’heure avancée nous obligea de partir, l’aveugle étendit ses mains devant elle, cherchant un objet qu’elle ne trouvait pas !

-Ne vous offensez pas, Mademoiselle Paula, dit Mme Bertin, les aveugles n’ont que leurs mains, pauvres créatures ! Marguerite voudrait vous toucher pour vous connaître.

Paula s’approcha de la jeune fille et s’agenouilla devant elle ; alors l’aveugle frôla de ses doigts le doux visage levé vers elle et les arrêta un instant sur le front large et intelligent, sur les beaux yeux aux longs cils, sur le nez délicat et sur la petite bouche qui lui souriait.

-Tu n’as pas vu ses cheveux, dit la mère, dirigeant ses mains sur la tête de Paula, qui rougit, mais se laissa faire.

Marguerite posa ses mains un moment sur les boucles soyeuses qui entouraient comme d’une auréole le front de la fillette, puis elle les laissa doucement glisser le long des nattes épaisses qui lui descendaient bien au-dessous de la taille. Tout à coup, avec un de ces mouvements gauches particuliers aux aveugles, elle les porta à ses lèvres, et y posa précipitamment un baiser ; puis, honteuse de cette caresse à laquelle personne ne s’attendait, elle se couvrit la figure des deux mains.

-Excusez, murmura la mère émue.

Mais Paula s’était relevée et avait entouré de ses bras la pauvre jeune fille.

-Nous t’aimerons bien, Lisette et moi, lui dit-elle.

Peu à peu, la jeune aveugle commença à aimer entendre parler du Sauveur ; son indifférence disparut pour faire place à la résignation, puis à une joie douce et calme, et bientôt la pauvre aveugle, au lieu de recevoir des encouragements, put en donner à d’autres plus malheureux qu’elle. Sa mère ne l’appelait plus sa « pauvre fille », elle l’appelait sa Marguerite et se demandait ce qu’elle ferait sans elle.

Pendant près de deux ans, elle fut pour nous l’objet d’une tendresse constante. Thérèse nous donnait pour elle des vêtements usés encore bons, et nous les lui apportions avec une joie qui égalait celle que la jeune fille éprouvait à les recevoir.

Un jour, Gabriel nous dit que Marguerite était malade et que sa marraine était allée la voir.

-Allons-y tout de suite, dit Paula.

Gabriel nous suivit des yeux pendant que nous gravissions l’escalier rapide, le cœur serré par un douloureux pressentiment.

Sitôt que Mme Bertin nous vit entrer, elle porta son tablier à sa bouche pour étouffer les sanglots qui lui montaient aux lèvres, et Mlle Vertu nous fit signe d’approcher de la malade dont elle souleva un peu la tête.

-Marguerite, ma chérie, dit Mlle Vertu, Paula et Lisette sont venues te voir.

-Que Dieu les bénisse ! dit l’aveugle. Maman, es-tu là ? demanda-t-elle ensuite.

-Oui, ma fille, répondit la pauvre femme, faisant un suprême effort pour raffermir sa voix.

-Paula, continua Marguerite, je voudrais entendre encore une fois « Vers le ciel ».

Paula chanta doucement le cantique.

-Que c’est beau ! murmura la malade. Tu pleures, maman ? Ne pleure pas ; je suis heureuse d’aller avec le Seigneur Jésus…

La pauvre mère s’approcha tout près du visage de son enfant dont elle entendait à peine les paroles.

-Je n’ai qu’un regret, maman, c’est de ne t’avoir jamais vue ; j’aurais voulu te voir, rien qu’une fois, mais c’est impossible…

-Dans le ciel, interrompit doucement Mlle Vertu, tes yeux seront ouverts pour toujours.

-Oui !… Peut-être que du haut du ciel je verrai maman et Victoire… Tu embrasseras Victoire pour moi, maman, quand elle reviendra de la fabrique, ce soir. Tu la remercieras de ma part… Elle a tant travaillé pour moi !

La mourante s’arrêta épuisée. Mlle Vertu lui mouilla les lèvres.

-Paula ! appela-t-elle tout à coup, Paula !

-Je suis là, Marguerite, dit la jeune fille en lui prenant la main.

-Tu es là ? Merci, Paula…, merci pour m’avoir parlé de l’amour de Jésus !… Chante…

Elle ne put achever.

-Elle se meurt ! s’écria la pauvre mère. Oh ! mon Dieu, mon Dieu, aie pitié de moi !

La voix de Paula fit entendre encore une fois les paroles d’espérance :

« Vers le ciel, douce perspective,

Je m’en vais vivre avec Jésus !

Là jamais une voix plaintive

Ne viendra troubler les élus.

Quelle est belle, cette espérance,

Quel repos elle est pour mon cœur ;

Dans le ciel, jamais la souffrance

Ne viendra troubler mon bonheur ! »

-C’est assez, dit Mlle Vertu, embrassant pieusement le front calme de l’aveugle.

-Est-elle morte ? m’écriai-je en regardant le pâle visage qui n’avait rien d’effrayant.

-Elle est au ciel ! dirent à la fois et Mlle Vertu et la mère éplorées.

CHAPITRE II

Un nouvel ami

La neige tombait à gros flocons depuis des heures ; j’aimais la voir s’amonceler silencieusement : elle revêtait d’une blanche parure les petites maisons rouges avec leurs jardinets que l’hiver avait dépouillés de leurs dernières feuilles. Il est vrai que Paula gâtait un peu mon plaisir en m’assurant qu’elle connaissait des personnes qui, probablement, n’avaient pas de feu chez elles, mais cela ne me tourmentait pas beaucoup: le mieux, à mon avis, était de ne pas y penser, puisqu’il nous était impossible de leur fournir à toutes du charbon.

Heureusement, Thérèse, aidée de Catherine, faisaient des efforts inouïs pour secourir les plus nécessiteux de nos voisins, car l’hiver était très rigoureux, et plusieurs fabriques avaient dû renvoyer un grand nombre d’ouvriers, à cause du manque de travail. Paula cousait aussi pendant les longues soirées d’hiver ; elle faisait toujours des points un peu inégaux, et le fil se cassait et se nouait souvent entre ses doigts nerveux, mais Thérèse disait que l’amour qu’elle mettait dans son travail en faisait oublier l’imperfection. Je lisais à haute voix, — assez agréablement, je crois, — et nous étions bienheureuses lorsque nos vieux habits usés avaient été transformés en chauds vêtements rapiécés.

Thérèse nous envoyait les porter à quelque pauvre femme du voisinage, qui les recevait bien souvent avec des larmes de reconnaissance dans les yeux.

-J’ai fini ! s’écria Catherine avec un soupir de soulagement.

-Quoi ? demandai-je, me détournant de la fenêtre pour regarder ma sœur qui cousait auprès du feu.

-Ma vieille robe, répondit-elle, relevant sa jolie tête blonde ; jamais je n’aurais pensé qu’on aurait pu en faire une robe aussi convenable ; je l’ai retournée, raccommodée, allongée ; heureusement que Céleste Dubois n’est pas trop difficile.

Catherine se mit à rire ; à la voir ainsi, le visage animé par le contentement, les mains pleines des restes d’étoffe qu’elle roulait en un paquet serré pour une autre fois, on avait peine à croire qu’elle fût infirme.

-C’est dommage qu’il neige si fort, continua-t-elle, vous auriez pu la porter à Céleste ; elle en a grand besoin, à ce que m’a dit Thérèse, et puis j’aimerais tant savoir si elle en sera contente.

-Je peux te dire cela d’avance, répondit Paula ; elle en sera émerveillée.

-Tu crois ?… Alors vous la lui porterez demain, il ne peut continuer de neiger ainsi longtemps.

-Il n’est pas nécessaire d’attendre à demain pour aller aux Maisons-Rouges ; nous n’avons pas peur d’un peu de neige, n’est-ce pas, Lisette ? Si tu savais comme j’aime sortir quand il neige fort comme aujourd’hui !

-C’est que tu es chaudement enveloppée et que tu ne crains pas le froid ; tu es et tu seras toujours une vraie montagnarde, forte et vigoureuse comme une petite chèvre.

-Les chèvres craignent le froid, fit remarquer la jeune fille.

-Oui ?… Je croyais le contraire. Cours demander la permission à Thérèse.

Thérèse nous emmitoufla comme pour un voyage au Pôle nord et nous fit force recommandations.

-Surtout ne lambinez pas en route ; le Breton est sorti de prison ce matin, et il n’est pas de bonne humeur ; de plus, on ne peut jamais se fier à un ivrogne comme lui. Je plains la pauvre Céleste d’avoir un voisin pareil ; si je n’avais pas mes rhumatismes, j’irais moi-même.

-Que ferions-nous si nous rencontrions le Breton ? demandai-je à Paula, prise d’une peur soudaine en apercevant de loin la façade délabrée de la maison de l’ivrogne.

-N’aie pas peur, répondit Paula, serrant bien fort dans la sienne ma main tremblante, nous sommes presque arrivées.

Céleste nous reçut avec des exclamations de surprise et de joie.

-Venir par ce temps visiter une pauvre vieille comme moi, dit-elle avec émotion, voilà de la charité… Je m’y attendais bien peu, mais Dieu pense à nous quand nous ne le savons pas, et Il nous prépare de petites surprises quand nous croyons qu’il nous a oubliés.

-Il ne vous est pas arrivé de désagrément ? demanda Paula, frappée par le ton quelque peu attristé avec lequel Céleste avait parlé.

La vieille femme secoua la tête.

-Non, non, mon enfant. Dieu me comble de Ses bienfaits ; mais quelquefois, à la fin du voyage, le pèlerin se sent fatigué et soupire après le repos.

Elle se tut, et nous regarda en souriant.

-Et vous, que pensez-vous du voyage du chrétien ? reprit-elle.

Je baissai la tête, rougissante et embarrassée.

-Je crois, répondit Paula gravement, que le chemin est un peu difficile quelquefois ; mais quand nous mettons notre main dans celle de Jésus, Il nous aide à le gravir quand même.

-Tu parles avec la sagesse d’un pèlerin qui aurait presque achevé sa course, tandis que tu n’es qu’au bas de la colline, où tout est encore facile. Et ton oncle, ma fille, ne parle-t-il pas encore de se mettre en route ?

-Mon oncle nous laisse servir Dieu.

-Vous n’allez pas encore au temple ?

-Non, mais je crois que bientôt il nous le permettra.

-Bon courage, Paula, et sois fidèle jusqu’au bout. Cela me ferait plaisir de savoir que tu vas au temple ; car tu es une chrétienne, ma fille, et tu devrais en ce moment te préparer pour être reçue à la Sainte Table ; mais Dieu sait tout, comprend tout. Celui qui jusqu’à présent t’a gardée fidèle arrangera toutes choses pour le bien de ceux qui l’aiment. Une fois, quand j’étais jeune, je murmurais lorsque je ne pouvais aller au culte, le dimanche ; maintenant que je n’y puis jamais aller, j’ai appris à dire « que Ta volonté soit faite, et non la mienne ». Nous sommes tous à l’école du Seigneur, les uns sur les bancs de l’église, les autres cloués sur une chaise par la maladie, comme moi, par exemple ; mais pourvu que nous soyons attentifs et que nous apprenions notre leçon, le Maître se charge du reste. Il y a encore bien des choses que je ne comprends pas, mais je sais que c’est parce que je n’y vois pas encore bien clair, et qu’un jour ces choses me seront révélées. Par exemple, je ne comprends pas pourquoi Dieu a permis que moi, qui suis si tranquille, j’aie pour voisins le Breton et ses fils ; les connaissez-vous ?

-Oh ! oui, m’écriai-je, sortant de mon indifférence.

-Si j’avais su, continua-t-elle, que j’entendrais journellement de l’autre côté du mur des querelles et des batailles, je ne serais pas venue ici. À mon âge, on aime la tranquillité, et il me semble que le propriétaire aurait dû m’avertir ; peut-être a-t-il oublié de le faire, et puis, le Breton ne se contente pas de faire du bruit chez lui, il vient me tourmenter dans ma petite chambre ; c’est un homme terrible que le Breton lorsqu’il a bu ; j’ai essayé de lui parler, de lui faire un peu de bien, mais jusqu’à présent, tout a été inutile.

Je l’interrompis pour lui demander si elle savait qu’il était sorti de prison.

-Ah ! oui, je le sais, soupira-t-elle ; il a fait une terrible scène à sa femme en rentrant. Pauvre malheureuse, qu’elle est à plaindre ! Mais je parle, et je parle sans même vous demander des nouvelles de Mlle Catherine.

-C’est elle qui nous a envoyées vous porter ceci, répondit Paula, en dénouant le paquet.

-Pour moi ! cette robe-là ! Que Dieu la bénisse, la chère enfant ; j’en avais bien besoin, et c’est à elle que Dieu l’a révélé.

-Voulez-vous la mettre tout de suite ? demanda Paula de sa voix persuasive ; Catherine voudrait savoir si elle vous va bien.

La vieille femme ne s’y refusa pas.

-Que je suis belle ! dit-elle en se regardant avec complaisance, lorsque après bien des efforts elle eut réussi à s’en revêtir ; il faudra que je la garde pour le dimanche.

-Non, Céleste, dit Paula vivement ; il faudra la mettre tous les jours, Catherine le veut ; elle l’a arrangée exprès pour que vous eussiez chaud cet hiver.

-Alors, il n’y a qu’à obéir ! Mais c’est trop beau, c’est beaucoup trop beau, répéta Céleste en caressant la chaude étoffe de ses doigts enflés. Que de sujets de reconnaissance Dieu me donne ! Mais, sais-tu, Paula, que l’une de Ses plus douces bénédictions c’est de vous envoyer me voir quelquefois ? Maintenant, si vous le voulez bien, nous demanderons au Seigneur de bénir chacune d’entre nous. Tu le veux bien, n’est-ce pas, Lisette ?

-Oui, répondis-je en m’agenouillant auprès d’elle, à l’exemple de Paula.

Céleste, qui ne pouvait pas s’agenouiller, plaça l’une de ses mains sur chacune de nos têtes inclinées et demanda la bénédiction de Dieu sur nous, sur notre famille, sur elle-même et sur ses voisins. Elle n’eut pas le temps d’achever que des pas lourds et inégaux se firent entendre au dehors : la porte s’ouvrit brusquement, et un homme se précipita bruyamment dans la chambre.

-Qu’est-ce que vous faites là ? demanda-t-il avec insolence.

-Nous prions, répondit tranquillement l’infirme.

-Je vous défends de prier, moi. M’entendez-vous ? demanda-t-il d’une voix si terrible que j’eus de la peine à retenir un cri d’effroi.

-Vous savez bien, dit Céleste, que vous n’avez rien à nous défendre. N’est-il pas juste que chacun prenne son plaisir où il le trouve ?

-Quel plaisir trouvez-vous à prier ? Dites-moi cela, vieille dévote.

-Asseyez-vous là tranquillement sur cette chaise, et je répondrai à toutes vos questions.

-Et si je ne voulais pas m’asseoir ? Croyez-vous que je sois fatigué, moi ?

-Peut-être que non… Mais quand on vient voir ses amis, on tâche de leur faire plaisir.

-Comment, vous me prenez pour un de vos amis ?

-Pourquoi pas ?

Parce que, dit-il en levant son poing fermé vers la vieille femme, je suis un vaurien, et je pourrais vous assommer toutes les trois en un rien de temps. Je viens de faire quinze jours de prison pour avoir arrangé un de mes camarades, et pour peu de chose j’en ferais quinze autres.

Son regard était encore plus menaçant que ses paroles, et je crus qu’il allait nous arriver malheur.

-N’aie pas peur, me souffla Céleste en me serrant contre elle ; Dieu est avec nous.

-Pourquoi nous feriez-vous du mal, Monsieur le Breton ? demanda-t-elle à haute voix, en fixant sur l’ivrogne ses yeux pleins de douce confiance qui semblaient l’apaiser malgré lui. Nous ne vous avons jamais fait de la peine, n’est-ce pas ? et cela me fait plaisir de savoir que vous êtes de retour de… parmi nous. Si je croyais que vous ne seriez pas trop fier pour prendre une tasse de café avec une vieille infirme comme moi, je vous en offrirais ; il est vrai que ce n’est pas précisément du moka ; mais enfin !

-Vous n’êtes pas comme les autres, vous ! Voilà que je veux vous assommer et vous voulez me donner de votre café… vous ne me traitez pas comme je le mérite.

Il se mit à rire de toutes ses forces et s’assit près du petit poêle où brillait un bon feu bien clair.

-Il fait meilleur ici qu’en prison, dit-il sur un ton de sincérité enfantine.

-Je crois bien ! répondit Céleste ; il ne faudra plus y retourner.

-Pas de sermon ! sinon je m’en vais, menaça l’ivrogne avec un retour subit de mauvaise humeur.

-Ce serait à votre désavantage, lui fit remarquer Céleste.

-C’est pourtant vrai. Brrr-rr ! quel temps ! Vous n’avez donc pas peur de la neige, vous deux ? demanda-t-il en s’adressant à nous.

Céleste lui répondit à notre place que nous demeurions au Couvent et que nous étions venues lui apporter une robe pour l’hiver ; puis, avec beaucoup de peine, elle parvint à verser le contenu d’une petite cafetière dans trois tasses de faïence épaisse.

-Et vous ? demanda-t-il.

-Ce sera pour une autre fois.

-Comme vous voudrez, fit l’ivrogne en avalant d’un seul trait le contenu de sa tasse. C’est ça qui réchauffe un homme ! ma femme n’a pas même pensé de m’en faire une tasse à mon arrivée.

-Savez-vous pourquoi ? demanda sévèrement Céleste.

-Eh bien, oui ! c’est parce que je ne lui donne pas même assez d’argent pour s’acheter du pain, c’est ça que vous voulez dire, n’est-ce pas ?

-Précisément.

-Ne m’en parlez pas. Ça m’ennuie tout de même, savez-vous, de voir la mine des enfants ; une fois, ils étaient frais et roses comme ces deux-là. Vous ne m’avez pas dit leurs noms.

-La plus petite, c’est la fille de M. Dumas ; la plus grande, c’est sa nièce ; elle s’appelle Paula Javanel.

-Paula Javanel, Paula Javanel, répéta le Breton, comme pour rafraîchir sa mémoire embrouillée, il me semble que je connais ce nom-là !

Il regarda Paula fixement pendant quelques secondes, puis il éclata de rire en criant :

-Si je la connais ! Je crois bien que je la connais ! mais c’est la « Mère aux chats ! »

-« La Mère aux chats », demanda Céleste interdite ; que voulez-vous dire ?

Moi-même j’avais presque oublié l’incident qui avait valu à Paula ce sobriquet ridicule, car le fils aîné du Breton, qui le lui avait donné, était parti depuis longtemps.

-On m’appelle ainsi parce que j’avais une fois sauvé la vie à un petit chat, dit Paula sans s’expliquer davantage.

Mais le Breton, que le café chaud avait mis de bonne humeur, se hâta d’ajouter :

-Oui, oui, c’est une fille courageuse que celle-là, savez-vous, Céleste ? Elle n’a pas eu peur de se battre contre mon fils, un grand gaillard qui n’a peur de rien non plus, pour lui arracher des mains un chat qui appartenait à une vieille fille du voisinage. Je vous promets que mon fils avait les oreilles rouges et l’air bien confus !

-Mais ce n’est pas moi qui lui ai tiré les oreilles, dit Paula en souriant au souvenir de son aventure.

-Qui était-ce ?

Paula secoua la tête en riant et ne voulut nommer personne.

-Toujours est-il que mon fils avait une belle peur de vous, et pour se venger il vous appelait la « Mère aux chats ». Moi, je me suis moqué de lui ; c’est un mauvais sujet comme son père et il a besoin de quelques leçons. À vrai dire, cela ne lui a pas beaucoup profité, car il a mal tourné, et ce soir, je ne sais pas même où il est ; il n’est pas comme vous deux qui venez chez la vieille Céleste apprendre à réciter des prières.

-Paula n’a pas besoin de venir ici apprendre à prier, Monsieur le Breton, dit Céleste ; il y a des années qu’elle prie pour elle et pour les autres.

-Des années ! répéta le Breton avec étonnement, et qui donc lui a appris à prier ?

-C’est mon père, répondit Paula dont les yeux s’éclairèrent d’un rayon lumineux.

-Votre père ?… Alors il ne me ressemblait pas !

-Oh ! non, dit Paula en regardant avec compassion la figure amaigrie et brutale de l’ex-prisonnier.

-Vous ne l’avez plus ?

-Non, il est au ciel.

-Que feriez-vous si vous aviez un père comme moi ?

Paula ferma les yeux un instant. Revit-elle, dans ce moment, la noble figure de son père, si douce et si forte à la fois, ou demanda-t-elle à Dieu de lui inspirer une réponse ?

-Je demanderais à Dieu, tous les jours, de vous rendre bon, répondit-elle simplement.

-Et croyez-vous qu’il le ferait ? demanda l’ivrogne.

-J’en suis sûre.

-Alors, vous ne savez pas comme je suis mauvais.

-Oui, je sais que vous êtes bien mauvais ; tout le monde le dit, mais je sais que vous n’êtes pas si mauvais que l’était le brigand sur la croix et le Seigneur Jésus l’a sauvé quand même.

-Un brigand, c’est à peu près ce que je suis ! Je me rappelle cette histoire-là ; quand j’étais petit, ma mère me la racontait ; je ne pensais pas, dans ce temps-là, que je deviendrais un vaurien tel que je le suis ce soir. Qu’est-ce qu’elle dirait, ma pauvre mère, si elle voyait ce que je suis devenu ?

-Peut-être qu’elle prierait pour vous…

-Elle ? Oui, je crois qu’elle prierait pour moi quand même. Mais pourquoi me parlez-vous de ma mère aujourd’hui que je suis sorti de prison, que je suis haï, méprisé, montré du doigt par tous les gamins du Couvent ? Mes enfants ont peur de moi et ma femme tremble quand elle m’entend arriver. Qui est-ce aujourd’hui qui voudrait prier pour une brute telle que moi ?

-Moi, dit Paula d’une voix vibrante d’émotion.

-Vous ! mais vous ne me connaissez donc pas ?

-Oui, je vous connais et j’ai déjà prié pour vous bien souvent, Monsieur le Breton. Vous croyez donc que cela ne me fait pas de peine quand vous allez en prison, où les gens disent qu’il fait si sombre, si froid et où vous pourriez mourir tout seul sans même avoir l’espérance d’aller au ciel ?

-Pendant que j’étais en prison, vous avez prié pour moi ?

Oui, chaque soir, depuis que je l’ai su, Monsieur le Breton.

Il courba le front devant la jeune fille qui, au milieu de ses petits chagrins et de ses joies innocentes, avait pensé à lui, couvert de honte dans son cachot.

-Vous, la « Mère aux chats », murmura-t-il, vous avez prié comme ça pour moi sans que je le sache !

Il resta silencieux quelques moments, accablé de remords comme il ne l’avait jamais été devant ses juges.

-Si je croyais, dit-il à mi-voix, qu’un homme comme moi pourrait changer de conduite… mais non, c’est impossible, c’est trop tard !

-Non, dit Céleste, il n’est pas trop tard, Dieu accepte les pauvres pécheurs repentants dès qu’ils se tournent vers Lui ; demain il pourrait être trop tard, mais aujourd’hui, il est encore temps.

-Vous croyez ? demanda-t-il vivement ; vous avez un peu d’espoir pour moi ?

-Oui, répondit Céleste d’une voix ferme.

Le Breton secoua la tête comme pour dire : c’est impossible.

-Demandez-le à Jésus ; oh ! faites-le maintenant, supplia Paula. Vous aimeriez bien être sage, n’est-ce pas ? Vous voudriez bien pouvoir servir Dieu, qui vous aime tant, que, pour vous sauver, Il veut pardonner et oublier tous vos péchés ; et puis, ne seriez-vous pas content d’avoir du pain et toutes sortes de bonnes choses à donner à vos petits enfants, et de voir que votre femme n’a plus peur de vous, dites, Monsieur le Breton ? Et ne seriez-vous pas alors plus heureux que vous ne l’êtes aujourd’hui ?

Elle s’était rapprochée de lui et lui avait pris les mains, ces grosses mains de criminel si souvent chargées de fers.

-Nous vous aiderons, dit-elle, levant vers lui ses beaux yeux pleins d’amour et de pitié.

-Vous ! vous m’aiderez ? que pourrez-vous faire pour m’aider, vous n’êtes qu’une enfant, Mademoiselle Paula !

-Je ne sais pas, je ferai ce que je pourrai.

Il essaya de remercier, mais il ne put trouver une seule parole : quelque chose semblait lui monter à la gorge et l’étouffer ; et, malgré lui, de grosses larmes coulaient lentement le long de ses joues.

-Laissez-moi, dit-il en détournant la tête, ne voyez-vous pas que vous me brisez le cœur, moi qui n’ai pas pleuré depuis trente ans ?

-Dieu accepte les cœurs brisés, dit doucement Céleste.

Mais le Breton avait déjà la main sur le bouton de la porte.

-Vous partez ? demanda la vieille femme avec tristesse.

-Oui, Céleste, je m’en vais ; si je reste un moment de plus, je sens qu’il faudra que je cède et je ne veux pas faire de bêtises. Non, non, j’ai servi le diable carrément, de tout mon cœur, et si jamais je sers Dieu, ce sera de même, s’il veut m’aider à le faire ; mais je ne me sens pas le courage de commencer maintenant ; donc, je m’en vais. Priez pour moi, vous !

-Amen, dit tout bas Céleste, tandis que la porte se refermait déjà sur son voisin.

CHAPITRE III

Sauvé !

Ce ne fut que le soir que j’eus l’occasion de raconter à Thérèse ce qui s’était passé chez Céleste, car, à notre retour, nous trouvâmes une voisine qui était venue « passer une heure ou deux » avec nous, et je savais d’avance que la brave femme ne cesserait de parler elle-même pendant tout le temps que durerait la visite.

-Cela ne m’étonnerait pas si le Breton devient un honnête homme, dit Thérèse après m’avoir écoutée en silence ; on ne peut pas résister à Paula lorsqu’elle vous parle de l’amour de Dieu, on la dirait vraiment inspirée par le Saint-Esprit, toute jeune qu’elle est. Sais-tu, Lisette, je sens quelquefois que nous ne la garderons pas longtemps.

-Qui ? Paula ?

-Oui, il me semble qu’elle est mûre pour le ciel.

-Oh ! Thérèse, m’écriai-je alarmée, pourquoi dis-tu cela ? Paula n’est jamais malade, elle est bien plus grande et plus forte que moi ; je ne veux pas, oh ! je ne veux pas qu’elle meure !

-Chut ! fit la vieille femme, Paula pourrait t’entendre, et puis, je me trompe peut-être ; Dieu le veuille, car que ferions-nous sans elle, la chère petite ?

Plus tard, lorsque je fus seule avec Paula dans notre petite chambre, je lui demandai avec anxiété :

-Te sens-tu quelquefois malade, Paula ? Elle me regarda avec étonnement.

-Jamais ! répondit-elle en riant, pourquoi ?

Je me sentis rassurée. Thérèse se trompait sûrement ; son amour pour la jeune fille la rendait craintive à l’excès.

-Non, continua Paula, je me sens au contraire en très bonne santé ; quelquefois même, j’ai un tout petit regret de ne jamais avoir mal quand tant d’autres souffrent autour de moi… Sais-tu, Lisette, que depuis que j’ai eu la fièvre scarlatine je n’ai jamais eu le moindre bobo ?

Je le savais, et la fièvre scarlatine qui m’avait rendue si malade l’avait à peine abattue pendant quelques jours.

Il me revint à l’esprit l’image d’une petite orpheline souffreteuse, dont j’avais lu l’histoire des années auparavant et je ris dans mon cœur en me rappelant que j’avais un jour pensé que Paula devait lui ressembler — Paula, avec ses joues couleur de rose et ses yeux brillants de santé. Mais, lorsque quelques moments plus tard, je la vis à genoux au chevet de son lit, revêtue de sa longue robe de nuit en flanelle blanche sur laquelle sa magnifique chevelure retombait comme un soyeux manteau dans la lumière argentée de la lune, mon cœur se serra : elle me semblait, à moi aussi, trop belle et trop bonne pour marcher longtemps sur cette terre.

« Elle ressemble à un ange », me dis-je tout bas, ne pouvant détacher mes yeux de cette figure si douce et si pure dans sa beauté encore enfantine.

-Tu n’es pas encore couchée, Lisette ? dit-elle surprise, lorsqu’elle eut fini sa prière.

-Non, répondis-je avec embarras, étonnée moi-même de me trouver assise sur le bord de mon lit, perdue dans mes réflexions par cette froide soirée de décembre.

Paula alla à la fenêtre jeter un regard sur la campagne couverte de neige.

-Que c’est beau ! s’écria-t-elle, oh ! Lisette, viens voir !

Il ne neigeait plus et le ciel était d’un bleu pâle ; des étoiles y étincelaient par myriades et la lune à son plein y parcourait lentement sa course majestueuse ; elle répandait à flots sa lumière blanche qui prêtait un aspect féerique à cette plaine recouverte de neige cristallisée qui brillait çà et là comme autant de diamants.

-Tout est blanc, continua Paula, blanc et pur et lumineux. Te rappelles-tu, Lisette, comme tout avait l’air triste et sale avant-hier autour du Couvent ? Maintenant tout est changé…

Elle s’arrêta un moment, puis elle reprit sur un ton plus doux et plus grave à la fois :

-C’est Dieu qui a fait cela… Je crois que c’est un peu comme quand quelqu’un lui donne son cœur : Il le reçoit tout souillé de péché, et Il le rend plus blanc que la neige. Comprends-tu, Lisette ?

-Oui.

-Tu comprends !… Écoute-moi, petite sœur chérie, tu devrais, toi aussi, donner ton cœur au Seigneur Jésus. Je t’aime tant, tant, Lisette, que je ne voudrais pas même avoir l’air de me croire meilleure que toi… Seulement, quand je pense que tu n’es pas vraiment une servante du Seigneur, et que si l’une de nous mourait…

Je ne pouvais pas la laisser achever. L’idée de la mort m’était insupportable pour elle comme pour moi.

-Tais-toi ! criai-je si fort, que Paula recula effrayée. Je ne veux pas que tu meures, je ne le veux pas, je ne pourrais pas vivre sans toi… Je suis méchante maintenant, je le sais bien ; mais si tu n’étais pas là pour m’aider, qu’est-ce que je deviendrais ?

Mes nerfs, surexcités par ma visite chez Céleste et ma conversation avec Thérèse, se détendirent soudain, et je me mis à pleurer.

-Je te fais de la peine, dit Paula avec inquiétude, viens te coucher et nous n’en parlerons plus ce soir. Comme tu as froid, ajouta-t-elle avec sollicitude, es-tu malade ?

Je l’assurai que je n’avais rien.

-Alors ne pleure pas, dit Paula en essuyant mes larmes avec son mouchoir, sinon tu me feras pleurer aussi.

Toute la nuit, je ne rêvai que de Paula ; je la voyais mourante, ou morte, ou dans le ciel parmi les anges ; mais dès le lendemain, mes impressions pénibles s’effacèrent sensiblement, et au bout de quelques jours je n’en avais qu’un faible souvenir.

Une semaine s’était écoulée, et nous n’avions pas revu le Breton. Paula en parlait quelquefois, et je savais qu’elle priait pour lui ; Thérèse était allée chez Céleste prendre des nouvelles, mais elle n’avait rien appris, sinon que le pauvre homme sortait du matin jusqu’au soir et avait l’air profondément découragé.

-Il aura perdu sa place à la fabrique, disait Thérèse ; cela ne m’étonne pas, il en a fait assez pour lasser la patience de Job lui-même.

Nous parlions de lui comme nous le faisions souvent le soir, lorsque nous étions réunies dans la cuisine autour de la table en bois blanc que Thérèse tenait si propre. Qu’il y faisait bon dans la cuisine pendant les longues soirées d’hiver ! On y avait bien chaud et on pouvait rire ou causer, ou apprendre ses leçons à mi-voix sans crainte de déranger notre père qui sommeillait dans la salle à manger.

Deux coups mal assurés se firent entendre à la porte.

-Qui est-ce, à cette heure ? demanda Rosine sans lever les yeux de dessus son Histoire universelle.

-Quelque enfant, répondit Catherine ; va ouvrir, Lisette.

Je courus vers la porte, heureuse de quitter un instant un problème ennuyeux ; mais à peine l’eus-je ouverte toute grande, que je restai là, immobile et muette d’étonnement, pouvant à peine en croire mes yeux : le Breton était sur le seuil, tournant nerveusement sa vieille casquette entre ses grandes mains osseuses ; la petite lampe que Thérèse tenait allumée, le soir, sur l’escalier, éclairait sa figure pâle et son grand corps décharné.

-Bonsoir ! balbutia-t-il.

Puis il s’arrêta aussi embarrassé que moi.

-Qui est-ce ? demanda Thérèse vivement.

-Le Breton.

-Prie-le d’entrer, ma fille, dit la vieille femme, dont la voix trahissait aussi la surprise.

Timidement, comme un enfant, le Breton s’avança de quelques pas, promenant son regard inquiet autour de lui ; mais lorsque ses yeux rencontrèrent ceux de Paula, il parut reprendre un peu de courage.

-Je voudrais parler à M. Dumas, dit-il en s’adressant à Thérèse.

Elle le conduisit dans la salle à manger où se trouvait mon père, et revint auprès de nous.

-Que je suis étonnée de voir le Breton chez nous, dit Rosine ; je croyais qu’il en voulait toujours à notre père depuis qu’il avait été renvoyé de la fabrique, il y a deux ou trois ans, à cause de sa paresse.

-Le Breton sait très bien que si Monsieur l’a renvoyé, c’est qu’il le méritait, répliqua Thérèse en rajustant ses lunettes.

-Pauvre Breton ! soupira Rosine.

Notre père ne le garda pas longtemps. De la cuisine, nous pouvions entendre la porte de la salle à manger se rouvrir et distinguer le son des « bonsoirs » échangés. Évidemment l’entrevue avait été aussi cordiale que de courte durée.

-Va dire au Breton de passer par la cuisine, me dit Thérèse ; il connaît déjà le chemin.

Je le regardai rentrer avec curiosité, et il me rendit mon regard avec une humble franchise qui embellissait presque sa figure abrutie par le vice.

-Mademoiselle Paula, dit-il en s’arrêtant au milieu de la cuisine, je voudrais vous dire deux mots.

-À moi seule ? demanda la jeune fille en se levant.

Il hésita un instant.

-Non, devant votre famille, répondit-il. Vous vous rappelez l’autre soir comme vous m’avez parlé. Moi, je ne me souviens plus très bien de vos paroles, car je n’avais pas la tête à moi : j’avais laissé ma raison chez le marchand de vin ; mais je sais que vous m’avez parlé de ma mère et que vous m’avez dit que Dieu me changerait si je le voulais. Je n’osais pas y croire, Mademoiselle Paula ; cela me paraissait trop beau ! Cette nuit-là, je n’ai pas pu fermer les yeux ; il me semblait que vous me teniez les mains dans les vôtres et que vous me disiez : « Je vous aiderai ». À la fin je n’ai plus pu y tenir. Je me suis levé au milieu de la nuit et je suis tombé à genoux devant Dieu, comme un misérable pécheur que je suis et je Lui ai demandé d’avoir pitié de moi et de changer mon cœur si c’était encore possible.

Il s’arrêta pour essuyer les larmes qui coulaient le long de ses joues, puis il continua :

-Dieu a eu pitié de moi. Je méritais d’être repoussé, mais Il ne nous traite pas comme nous le méritons. Et maintenant, Mademoiselle Paula, voulez-vous m’aider ?

-Oui, répondit Paula.

-Priez pour moi, j’en ai besoin. Je voudrais être fidèle et servir Dieu comme il faut, mais je ne sais pas même comment m’y prendre, et quand on a vécu dans le péché pendant plus de quarante ans, on a de la peine à changer de conduite.

Dieu vous aidera, dit Paula.

-Il l’a déjà fait, Mademoiselle, sinon croyez-vous que j’aurais pu tenir bon pendant ces quelques jours ? Je n’avais pas de travail, ma femme se moquait de moi et mes anciens camarades venaient me chercher pour aller boire avec eux. Eh bien ! j’ai continué à marcher depuis le matin jusqu’au soir, cherchant partout de l’ouvrage sans pouvoir en trouver, et je suis retourné le soir chez moi sans être entré chez un seul marchand de vin. Ah ! oui, vous pouvez bien le dire, Dieu vient en aide à ceux qui tâchent de le servir.

-Et qu’allez-vous faire, maintenant ? demanda Thérèse.

La figure du Breton s’éclaira tout d’un coup.

-M. Dumas a promis de me faire rentrer dans mon ancienne place à la fabrique. Je ne le méritais pas, allez !

-Que je suis contente ! dit Paula.

-Et moi aussi, répondit le Breton, et je tenais à vous remercier, Mademoiselle Paula, pour toute votre bonté envers moi.

-Mais je n’ai rien fait pour vous, dit la fillette.

-Vous, Mademoiselle ? vous m’avez fait sentir que vous m’aimiez, et vous m’avez montré que Dieu m’aimait aussi, — tel que j’étais. Si on peut compter à Rouen un criminel de moins et un honnête homme de plus, c’est grâce à Dieu d’abord, et grâce à vous ensuite.

-Avez-vous un Nouveau Testament ? demanda Paula dont les pensées se succédaient toujours rapidement.

-Qu’est-ce que c’est ?

C’est un livre qui parle du Seigneur Jésus-Christ et de ce que nous devons faire pour le servir.

-Si c’est un livre, ça ne me servirait de rien : je ne sais pas lire.

Paula le regarda avec un étonnement mêlé de tristesse.

-J’aurais pu apprendre, reprit-il ; ma mère m’envoyait à l’école, mais je n’y allais presque jamais. J’aimais bien mieux jouer dans les rues.

-Ne pourriez-vous pas apprendre maintenant ? demanda Paula avec animation.

-J’ai la tête un peu dure, Mademoiselle, et puis ça n’en vaut pas la peine.

Paula n’ajouta rien, mais ses yeux brillants et sa figure expressive disaient clairement qu’elle y penserait.

  CHAPITRE IV

La petite maîtresse

Elle en parla à mon père dès le lendemain.
-Ne t’inquiète pas de lui, Paula, répondit-il ; c’est un homme qui en sait assez long pour ce qu’il a à faire, et s’il veut travailler et ne pas dépenser tout son argent à boire, il fera son chemin sans savoir lire ; mais si tu y tiens beaucoup, tu pourrais lui conseiller d’aller à l’école primaire du soir. Je ne comprends pas ce qui lui est arrivé, mais il a beaucoup changé et pour le mieux ; pourvu que cela continue.
Les jours s’allongeaient sensiblement, et la neige avait disparu ; la nature endormie se réveillait sous le souffle tiède du printemps, et la maisonnette du Breton, naguère si misérable, semblait aussi se transformer de semaine en semaine : la palissade délabrée du petit jardin avait été redressée et les « carreaux » de ce jardin longtemps inculte avaient été piochés ; la dalle du toit avait été rajustée, des vitres avaient remplacé les morceaux de papier sale et les vieux chiffons qui bouchaient les fenêtres ; enfin de petits rideaux blancs donnaient à l’humble demeure un air d’ordre et de propreté qui lui avait été jusqu’alors inconnu.
-Ça ne durera pas, disaient les uns.
-Nous verrons, disaient les autres.
Le Breton avait dû subir bien des moqueries et bien des tracasseries de la part de ses anciens compagnons ; mais il avait tout enduré sans se plaindre et sans se décourager.
-Je ne t’en veux pas, avait-il répondu à un de ses persécuteurs, car il n’y a pas bien longtemps que j’étais comme toi ; j’espère qu’un jour tu changeras aussi. En attendant je prie pour toi, camarade !
-Est-ce que j’ai changé ? demanda-t-il un autre jour à un groupe de ses anciens amis qui le narguaient.
-Oui, répondit l’un d’eux.
-Qui est-ce qui m’a changé ?
On n’entendit qu’un bruit confus de voix en désaccord.
C’est Dieu qui m’a changé, reprit le Breton de sa voix retentissante qui dominait toutes les autres. Vous le savez bien, la prison n’a jamais rien fait pour moi. Regardez-moi bien en face. Vous essayez de me fâcher, mais vous n’y réussirez pas ; je ne me fâche plus maintenant ; non, non, vous pouvez me dire ce que vous voudrez, car je sais que je suis dans le bon chemin, par la grâce de Dieu. Quand je me lève, le matin, je demande au Seigneur de m’aider pendant la journée, et il le fait ; l’argent que je gagne, je le donne à ma femme pour les enfants ; le soir, avant d’aller me coucher, je prie encore, et je sais que, si je mourais dans la nuit, j’irais au ciel !
Un rire moqueur se fit entendre, mais le Breton n’y fit pas attention.
-Oui, continua-t-il, j’irais au ciel rejoindre ma chère vieille mère là-haut. Ce n’est pas parce que je suis meilleur que vous ; oh ! non, il n’y a pas un d’entre vous qui soit aussi mauvais que je l’étais autrefois ; mais si Dieu a pu pardonner et changer un vaurien comme moi, Il pourra vous changer aussi. Mettez-vous en route, camarades.
Peu à peu, voyant qu’il était inutile de chercher à le détourner, les moqueurs avaient gardé le silence, et une vie de joyeuse activité avait commencé pour l’ancien ivrogne.
-Vous avez l’air bien heureux, lui dit Paula, un soir, comme il ensemençait son jardin tout en sifflant une vieille chanson.
-Je le suis, répondit-il en relevant la tête ; je suis plus heureux qu’un prince !… J’ai un regret pourtant.
-Lequel ? demanda Paula.
-Je ne sais pas lire.
-C’est vrai ; mais je croyais que cela ne vous faisait rien.
-Parce que je ne comprenais pas alors ce que j’y perdais ; maintenant, je donnerais le bout de mon petit doigt pour pouvoir apprendre.
-Pauvre Breton ! m’écriai-je en frissonnant.
-Ce n’est pas que j’aie envie de devenir savant, Mademoiselle Lisette, m’expliqua-t-il en me regardant de ses yeux clairs et bons ; je voudrais seulement pouvoir lire un peu dans le livre dont Mlle Paula m’a parlé et je voudrais aussi pouvoir aider à mes garçons à devenir meilleurs que moi ; mais voilà : je suis un ignorant et je le serai toujours.
Paula lui parla de l’école primaire du soir.
-Non, dit-il en secouant la tête ; l’école du soir, c’est bon pour les jeunes gens qui n’en savent pas très long et qui veulent continuer à apprendre ; mais moi… à mon âge ! Voyez-vous, Mademoiselle, je ne sais ni A ni B et j’ai la tête si dure que j’ennuierais bien vite mon pauvre maître.
-Si je vous apprenais moi-même, hasarda timidement la jeune fille.
-Vous, Mademoiselle Paula, vous feriez ça, s’écria-t-il avec stupéfaction.
-Pourquoi pas ? si mon oncle me le permettait…
-Je crois que j’apprendrais avec vous, dit-il en s’appuyant sur le manche de son râteau neuf, vous êtes si bonne que je n’aurais pas peur de vous faire perdre la patience… mais ce n’est pas la peine d’y penser, jamais votre oncle ne vous le permettrait.
Paula eut en effet une peine infinie à obtenir la permission tant désirée, mais elle y réussit enfin.
Le Breton venait le samedi soir. Thérèse avait bien un peu murmuré en voyant sa cuisine envahie, mais « pour l’amour du Seigneur Jésus », comme disait Paula, elle s’était résignée.
Il était à la fois comique et touchant de voir les efforts que faisait le pauvre homme pour apprendre : de son doigt énorme, il suivait les lettres que lui indiquait sa petite maîtresse, se trompant souvent, ne se décourageant jamais. Il suait souvent à grosses gouttes et, lorsque la leçon lui paraissait plus difficile que de coutume, il se prenait la tête entre les deux mains, restait ainsi quelques moments, puis recommençait avec un profond soupir.
Au bout d’un mois, il savait l’alphabet et rien de plus, et il se trompait encore quelquefois.
-Laisse-le, disait Thérèse ; il est comme moi, il n’apprendra jamais rien.
Mais Paula ouvrait tout grands ses yeux étonnés.
-Je ne veux pas l’abandonner, répondait-elle, tant qu’il voudra venir du moins ; et puis, Thérèse, as-tu oublié quelle peine tu as eue à m’apprendre à coudre ? Tu as fini par réussir, n’est-ce pas ?
Thérèse était vaincue.
Mais lorsque le Breton eut maîtrisé les premières difficultés, il fit des progrès étonnants ; à la fabrique, son syllabaire ne le quittait plus, et, à l’heure du dîner, il étudiait seul ou arrachait à ses camarades plus lettrés quelque bout de leçon. Paula était émerveillée ; tantôt elle lui apprenait un verset du Nouveau Testament, tantôt elle lui apprenait à chanter un de ses beaux cantiques des Vallées.
Cependant, depuis une semaine ou deux, le Breton était devenu rêveur, et Paula craignait de le voir se fatiguer de ses leçons.
-Qu’avez-vous ? lui demanda-t-elle un soir.
-Rien, répondit-il avec un petit sourire.
-Dites-le-moi, insista la jeune maîtresse. Le Breton se mit à rire tout à fait.
-Si je vous le disais, avoua-t-il enfin, vous vous moqueriez de moi, Mademoiselle Paula, et vous auriez raison.
-Je ne me moque jamais de personne, dit la fillette sur un ton de doux reproche.
-C’est vrai, Mademoiselle, et personne ne devrait le savoir mieux que moi. Eh bien ! autant que je vous dise mon idée : il y a des braves gens qui voudraient être à ma place
-À votre place !
-Oui. J’ai quatre ou cinq camarades qui voudraient apprendre à lire comme moi.
-Qu’est-ce que vous dites ? demanda Thérèse qui s’était rapprochée.
-La vérité, Madame Thérèse, et ce n’est pas étonnant, après tout. Croyez-vous qu’on ne reconnaisse pas à la fabrique que je suis meilleur et plus heureux que je ne l’étais ? On s’est moqué de moi quand on a su que j’apprenais à lire, tout comme on s’était moqué de moi quand on a su que j’avais appris à prier, mais maintenant il y en a d’autres qui voudraient apprendre à lire, et qui sait si, plus tard, ils ne voudraient pas apprendre à prier aussi ?
Paula réfléchissait ; sa figure, encore enfantine, avait une expression sérieuse qui ne lui était pas habituelle ; ses yeux profonds, pleins de lumière, disaient clairement le désir de son cœur, mais elle secoua la tête.
-Je crois que c’est inutile d’y penser, dit-elle tristement.
-Et moi aussi, Mademoiselle, répondit le Breton ; je n’aurais même pas dû vous en parler.
-Pourtant, si mon oncle le voulait… recommença Paula. Je me rappelle qu’au Villar, lorsque j’étais encore toute petite, marraine avait une école du soir à elle. Oh ! il y a longtemps de cela ; elle n’avait pas encore quitté les Vallées. C’était si beau ! On y apprenait à lire et à écrire, à compter, puis on chantait des cantiques, on lisait la Bible et on priait.
-Ta marraine n’avait pas ton âge, objecta Thérèse.
-Oh ! non ; elle était grande, presque aussi grande que mon oncle, mais je crois qu’elle n’était pas très vieille non plus, car elle riait et jouait avec moi quand j’allais la voir, tout comme le ferait Lisette.
Je me sentis un peu piquée.
-Je ne ris toujours pas aussi fort que toi, dis-je avec beaucoup de dignité.
Thérèse me lança un de ses coups d’œil que je ne comprenais que trop bien et qui me fit baisser la tête, puis elle conseilla au Breton d’envoyer ses camarades à l’école primaire du soir.
-On y apprend de bonnes choses, c’est vrai, répondit-il, mais on n’y apprend pas à prier. Enfin, n’en parlons plus pour le moment !
-J’en parlerai, moi, dit Paula, j’en parlerai… au Seigneur Jésus.
Et Paula tint parole.
Thérèse, si peu curieuse d’habitude, ne pouvait détacher ses yeux d’un groupe de pauvres gens qui déménageaient de la première Maison Rouge.
Elle allait et venait dans notre chambre, où elle faisait un grand nettoyage, puis s’arrêtait un moment à la fenêtre pour reprendre ensuite son travail et l’interrompre de nouveau.
-Ils déménagent, répétait Thérèse, et la plus belle des Maisons Rouges sera vide !
C’était si vrai qu’il n’y avait rien à répondre. D’ailleurs, je nettoyais les vitres, un travail que je détestais, et j’étais de mauvaise humeur ; je la laissais donc faire ses réflexions en silence.
-Qu’est-ce que cela peut te faire s’ils déménagent ? demandai-je enfin avec irritation.
-J’ai mon idée, répondit Thérèse d’un ton bref.
-Dis-la-moi !
-Non, lave tes vitres ; je te dirai ça demain.
Le lendemain matin, je n’y pensais plus, lorsque Thérèse me dit au moment où j’étais sur le point d’aller à l’école :
-Prie Mlle Vertu de venir me voir le plus tôt possible. J’ai à lui parler.
Un trait de lumière me traversa l’esprit.
-Thérèse, m’écriai-je, Thérèse, tu veux lui parler de la Maison Rouge, oh ! quel bonheur !
Thérèse essaya de se donner un air sévère, mais n’y réussit pas.
-Et si c’était vrai ? demanda-t-elle en me poussant vers la porte.
Mlle Vertu revint avec nous le soir même ; je ne m’étais pas trompée : Thérèse l’emmena tout de suite voir la maisonnette dont le propriétaire lui avait donné la clef. Elles retournèrent au bout d’une demi-heure.
-C’est décidé, s’écria joyeusement notre vieille bonne en rentrant ; Mlle Vertu va venir demeurer aux Maisons Rouges… Il y a bien longtemps que je le désirais, mais jusqu’à présent il n’y avait pas eu d’appartement convenable ; maintenant, tout est arrangé ; quand M. Bouché aura mis la maison à neuf et que j’aurai donné un coup de main au jardinet, il n’y aura personne de mieux installé que Mlle Vertu et son Gabriel.
Thérèse continuait à parler, ne laissant à personne le temps de répondre. Ses petits yeux bleus pétillaient de bonne humeur.
-Vous allez nous gâter, dit enfin Mlle Vertu ; savez-vous que je serai contente de quitter la rue Blanche, moi aussi ? Gabriel est si pâle, si frêle ; j’espère que l’air pur de la campagne lui fera du bien.
Quelle joie ce fut pour nous lorsque, la maison transformée, Thérèse nous permit de donner à cette petite mais jolie demeure, un véritable air de fête. Elle-même acheta de jolis rideaux de mousseline blanche dont elle orna les fenêtres, et Paula courut au jardin chercher un énorme bouquet de roses qu’elle plaça sur la cheminée.
Lorsque Mlle Vertu arriva en voiture avec Gabriel, elle fut bien surprise et bien touchée de se voir l’objet de tant d’affection. Ce fut l’emménagement le plus joyeux qu’on pût imaginer ; les meubles de Mademoiselle n’étaient pas nombreux, et il y avait tant de jeunes bras pleins de bonne volonté pour les mettre en place, qu’au bout de quelques heures l’installation fut complète. Louis lui-même, qui se trouvait à la maison ce jour-là, travailla de tout son cœur. Mlle Vertu et Gabriel dînèrent avec nous, et le soir, Louis porta le petit garçon en triomphe jusqu’à sa nouvelle demeure. Mlle Vertu ne s’était pas trompée. Gabriel se fortifiait de jour en jour ; Thérèse le surveillait de son mieux pendant les heures d’école, et il ne tarda pas à se faire des amis parmi les nombreux enfants du Couvent. Il ne pouvait, hélas ! partager leurs jeux bruyants, mais sa douceur et sa bonté gagnèrent bientôt leurs cœurs.
-Eh bien ! demanda un soir mon père à ma cousine, ton élève fait-il des progrès ?
-Qui ? dit Paula en s’approchant du fauteuil où mon père lisait son journal.
-Le Breton, sans doute ; tu n’en as pas d’autre, à ce qu’il me semble.
-Pas pour le moment, répondit Paula avec son doux sourire.
-Pas pour le moment ? répéta mon père étonné, sans toutefois lever les yeux de son journal.
Paula appuya sa joue sur la tête baissée de mon père.
-Mon oncle, dit-elle de sa voix caressante, je voudrais vous demander de me faire un très grand plaisir.
-Lequel ?
-Le Breton sait presque lire et serait si heureux si quelques-uns de ses camarades et ses deux fils surtout pouvaient apprendre à lire avec lui.
-Paula… Paula…, gronda mon père.
Mais Paula ne se laissa pas intimider, elle était courageuse lorsqu’il s’agissait des intérêts des autres.
-Pourquoi ne me le permettriez-vous pas ? demanda-t-elle en s’agenouillant auprès de lui et en prenant ses mains entre les siennes.
-Tu n’es qu’une petite écolière toi-même, Paula ; il te faut étudier avant d’enseigner aux autres.
La voix de mon père était tendre mais ferme, et je crus un moment que Paula n’obtiendrait rien ; elle ne répondit pas un mot, mais resta agenouillée, les yeux pleins d’une muette prière.
-Nous verrons plus tard, continua mon père doucement, lorsque tu auras fini tes études ; du reste, tu es assez raisonnable pour comprendre que, pour le moment du moins, je ne puis te laisser entreprendre une tâche aussi lourde.
-Vous avez raison, mon oncle, dit Paula humblement ; et pourtant… si vous saviez comme le Breton aurait été heureux et ses camarades aussi ; et puis, ajouta la fillette en appuyant sa jolie tête sur l’épaule de mon père, j’avais espéré que, peu à peu, ils auraient appris à aimer le Seigneur Jésus et à le servir.
Tu penses toujours aux intérêts du Maître, Paula ?
-Ne suis-je pas sa servante ?
-Tu es plus qu’une servante. Comme tu l’as dit une fois, tu es un soldat, un soldat toujours sous les armes.
C’est que j’ai un Capitaine si grand, si bon, si puissant ! Je voudrais voir tout le monde le connaître et l’aimer. Le connaître ce serait l’aimer !…
Il y eut un moment de silence si doux, si solennel, que je sentis involontairement mon âme s’élever vers Dieu dans un sentiment de muette prière. Et les yeux de Paula, des yeux qui savaient dire tant de choses quand sa petite bouche souriante n’osait proférer une parole, semblaient nous dire alors : « Mon oncle, ma cousine, ne voulez-vous pas l’aimer aussi, mon divin Capitaine ? »
-Écoute, dit mon père en caressant le front blanc de Paula, veux-tu me laisser le Breton, ses fils et ses amis entre les mains ?
Paula le regarda comme pour essayer de deviner sa pensée.
-Oui, répondit-elle.
-Alors, sois tranquille ; je me charge de tout, et si je ne me trompe, tes protégés n’auront pas trop à se plaindre.
-Mon oncle, s’écria Paula avec un radieux sourire, qu’allez-vous faire ?
-Je ne le sais pas moi-même à présent, mais j’y penserai… Non, non, ne me remercie pas ; tu as une telle manière de me demander les choses, qu’il est impossible de te les refuser.

CHAPITRE V

L’école du soir

Pour la première fois de ma vie, on m’avait confié un grand secret, et j’en étais d’autant plus fière qu’il était assez difficile à garder. Le quatorzième anniversaire de Paula approchait, et comme si un pressentiment douloureux et indéfini s’était emparé de nos cœurs, nous voulions faire de cette petite fête un jour de bonheur inoubliable pour nous tous.
Paula avait bien paru s’apercevoir d’abord de nos mouvements mystérieux, mais elle avait trop de délicatesse pour chercher à connaître ce qu’on ne voulait pas lui faire savoir et, après avoir posé une ou deux questions sans résultat, elle ne s’en était plus occupée.
Le matin du grand jour qui, à notre satisfaction, se trouvait être un dimanche, Paula fut un peu surprise de voir Mlle Vertu et Gabriel à déjeuner. Elle essaya de ne pas paraître étonnée lorsqu’elle n’aperçut aucun des petits cadeaux qu’elle était habituée à trouver ce jour-là sous sa serviette ; mais ses yeux étaient trop francs et trop expressifs pour ne pas la trahir. Aussi, après avoir cherché inutilement sur nos visages une explication de ce mystère, elle fut prise d’un rire si fou, si expansif, qu’il se communiqua à chacun d’entre nous, malgré tous nos efforts pour garder notre sérieux. Le déjeuner se termina gaiement.
-Maintenant, nous dit mon père en pliant sa serviette, je crois qu’il est temps de montrer à Paula notre cadeau d’anniversaire ; suivez-moi.
Tout le monde se leva de table et j’entraînai Paula qui, toute rougissante, ne savait trop où on allait l’emmener.
-Ce n’est pas bien loin, dit Catherine d’un ton rassurant, va, Paula ; moi je ne peux t’accompagner, mais Thérèse ira à ma place.
Les voisins, qui n’étaient pas habitués à nous voir défiler en cortège le long des escaliers, nous regardaient avec étonnement, d’autant plus que Louis avait pris le bras de Thérèse qu’il aimait taquiner comme lorsqu’il n’était encore qu’un gamin.
On s’arrêta devant la petite Maison Rouge où demeurait Mlle Vertu, et dont le jardinet, dans toute sa fraîcheur matinale des premiers jours de mai, semblait nous adresser une joyeuse bienvenue.
-Entre Paula, dit l’institutrice en souriant ; ton cadeau est par ici, dans la chambre de débarras !
Paula, remplie de curiosité, se précipita à l’intérieur, et nous la suivîmes de près, voulant jouir de sa surprise.
La porte de l’ancienne chambre de débarras était ouverte…
Paula fit un pas, puis s’arrêta stupéfaite sur le seuil.
-C’est ton cadeau, expliqua mon père. Crois-tu que le Breton, ses fils et ses amis seront contents de venir le soir apprendre à lire, à chanter et à prier dans cette jolie pièce ?
-Mon oncle !
Paula ne put dire un mot de plus ; son cœur débordait d’une reconnaissance impossible à exprimer. Elle se jeta dans les bras qui lui étaient ouverts et, à défaut de paroles, couvrit mon père de baisers mouillés de larmes. Louis qui, en vrai garçon, détestait les scènes, même les plus touchantes, se hâta de mettre fin à celle-ci.
-Dis-moi, Paula, s’écria-t-il en lui tirant amicalement les cheveux, ne vas-tu pas nous remercier un peu aussi à notre tour ? Il y a un tas de braves gens qui ont contribué à te faire une surprise aujourd’hui. Les filles ont quand même plus de chance que nous ; qui est-ce qui me fait jamais une surprise à moi ?
Paula, relevant la tête, regarda mon frère en souriant, et Louis lui rendit son sourire avec une expression qui montrait combien la fillette avait su gagner l’affection du malicieux collégien.
-Est-ce vraiment la vieille chambre de débarras ? demanda Paula lorsqu’il lui fut possible de parler, la vilaine chambre dont personne ne savait que faire et que M. Bouché ne voulait même pas arranger ?
-Oui, dit mon père, c’est la même chambre ; j’avoue que moi aussi je la reconnais à peine ; mais dès que M. Bouché a su à quoi nous la destinions, il s’est empressé de la réparer. Il faudra le remercier, Paula, car, soit dit entre nous, M. Bouché n’est pas toujours aussi aimable.
-Je lui donnerai un beau bouquet de fleurs, répondit Paula dans un élan de reconnaissance.
-Hum ! fit Louis, je me demande ce qu’il en fera. Je suis sûr que cela ne lui arrive pas souvent de recevoir des fleurs de la part de ses locataires.
Paula, comme dans un rêve, examinait l’ameublement de la petite pièce. La grande table du milieu avait été prêtée par le docteur Lebon, les coquets rideaux rouges étaient un cadeau de Mlle Vertu, Rosine et Louis avaient donné les deux bancs placés de chaque côté de la table ; Thérèse avait fourni l’encre et les encriers, mon père avait choisi quelques livres de lecture simples et intéressants et j’avais acheté les cahiers et les porte-plumes ; tout était bien simple ; mais, aux yeux de Paula, ces cadeaux, réunis dans cette chambre aux murs blanchis à la chaux, présentaient un aspect féerique.
-Regarde là-haut, dit Louis, tu n’as pas tout vu ! Paula leva les yeux et aperçut, suspendue au plafond, une belle lampe toute neuve à laquelle était attaché un bout de papier blanc.
-Je voudrais la voir de plus près, dit la jeune fille.
Louis se hâta de la décrocher, et Paula, les yeux humides, lut sur le bout de papier ces mots écrits en caractères mal assurés : « Le Breton reconnaissant ».
– Allons, ne pleure pas, dit Louis ; le Breton a bien raison d’être reconnaissant ; grâce à toi il a économisé, lui seul sait combien, sans compter tout ce que tu lui as appris et tout ce que tu vas lui apprendre encore. Regarde maintenant ce que t’a fait Catherine.
Louis désignait du doigt, au-dessus de la cheminée, un bel écriteau rouge sur lequel se détachaient en lettres blanches les paroles du Sauveur : « Venez à moi ».
-C’est trop ! murmura Paula, les mains jointes, comment vais-je faire pour vous remercier tous ?
-Ta joie et ta reconnaissance nous remercient amplement, ma chère enfant, dit mon père. Je ne sais trop comment nous avons pensé à te faire cette petite surprise ; toi Paula, tu dirais que c’est Dieu qui l’a mis dans nos cœurs, et je crois que peut-être tu aurais raison. Je sais, cependant, que j’ai parlé de ton désir à Mlle Vertu au sujet des camarades du Breton, et Mademoiselle en a parlé à d’autres, paraît-il… enfin, tu connais le résultat ; il est certain que c’est grâce à Mlle Vertu que tout a si bien réussi, car c’est elle qui a cédé cette pièce.
-Qui n’était d’aucune valeur, dit l’institutrice en souriant.
-Et c’est elle aussi qui se charge de la responsabilité de la petite classe, Paula. S’il n’en était pas ainsi, je n’aurais pas pu te permettre d’entreprendre une tâche qui me semble même maintenant au-dessus de tes forces. Rosine t’aidera, j’en suis sûr, lorsqu’elle en aura le temps, et Lisette trouvera peut-être le moyen de faire aussi quelque chose.
-Et moi, demanda Louis avec un sérieux comique, ne pourrais-je rien faire du tout ?
Mon père secoua la tète.
-Je ne sais pas trop, dit-il.
Il fut décidé, avec Mlle Vertu, de tenir l’école du soir deux fois par semaine, le dimanche et le jeudi ; le dimanche, on chanterait des cantiques, on lirait la Bible et on prierait ; le jeudi on apprendrait à lire, à écrire et à compter, et on terminerait aussi par la prière.
Si le Breton était un écolier modèle, on ne pouvait pas en dire autant de ses deux fils : c’étaient de grands gaillards dont l’intelligence était à peine développée et dont l’instruction avait été tout à fait négligée ; au moment où on s’y attendait le moins et, sans cause apparente, ils se cachaient la figure entre les mains et riaient jusqu’aux larmes. Si on lisait une histoire des plus intéressantes, ils semblaient n’y rien comprendre et ils s’endormaient dès que commençait la lecture de la Bible ; Paula les regardait tristement, son petit cœur blessé par une telle indifférence.
Les trois camarades du Breton étaient plus encourageants ; ils avaient pris leurs leçons au sérieux et nous témoignaient une reconnaissance bien touchante.
-Il fait meilleur ici que chez le marchand de vin, disaient-ils quelquefois avec un sourire de satisfaction.
-Je crois bien, s’écriait le Breton ; ah ! camarades, si j’avais su tout ce qu’il y a à gagner au service de Christ, je n’aurais pas attendu jusqu’à présent…
Le plus heureux et le plus aimé de tous les élèves de notre école du soir était Gabriel, Gabriel avec ses beaux yeux bleus et son sourire angélique. Comme il était content d’apprendre à lire, assis entre ses grands camarades auxquels il rappelait un peu de leur enfance à jamais écoulée ! Il aimait mêler à leurs voix rudes et fortes sa voix fraîche et claire, comme le son d’une trompette d’argent !
Il me semble encore les entendre ces beaux cantiques chantés avec tant de ferveur… mais la voix la plus douce, celle qui entraînait les nôtres, est maintenant unie à celles des anges dans le ciel.

CHAPITRE VI

La maison de Dieu

Tout le monde soupirait après les grandes vacances, car on était au mois d’août, et Thérèse avouait qu’elle ne se souvenait pas d’un été aussi sec. On pensait aux « Lilas », aux longues promenades dans la campagne, le soir, après souper ; Mlle Vertu et Gabriel iraient voir leurs parents ; Rosine n’aurait plus à travailler pour le brevet supérieur ; elle aurait, disait-elle, réussi ou échoué, et, dans un cas comme dans l’autre, elle mettrait ses livres de côté pour un peu de temps.
Paula elle-même avait perdu de son entrain et se plaignait quelquefois de fatigue.
-Tu grandis trop, ma pauvre Paula, lui disait alors Thérèse.
Paula riait et disait qu’elle n’y pouvait rien.
Mon père la regarda longuement, un matin, et parut, lui aussi, s’apercevoir combien elle avait changé.
-Souffres-tu ? lui demanda-t-il.
-Non, mon oncle, répondit-elle, je me sens un peu abattue, voilà tout ; je crois que c’est la chaleur.
-Mais tu ne manges presque pas, fillette, et tu as perdu tes joues couleur de rose.
Il l’examina un moment en silence ; puis tout à coup, comme si une idée soudaine lui traversait l’esprit, il lui dit :
-Sais-tu que j’ai envie de te faire un plaisir ?
-Lequel ? demanda Paula avec animation.
-Je crois, continua mon père lentement et comme se parlant à lui-même, que ce serait pour toi un grand plaisir… Te souviens-tu combien de fois tu m’as demandé la permission d’aller au temple le dimanche ?
-Oui, mais il y a bien longtemps de cela, mon oncle.
-En effet, et si je te permettais d’y aller dimanche prochain, que dirais-tu ?
-Oh ! mon oncle, est-ce vrai ? demanda Paula comme en extase.
-Oui, c’est vrai tu peux y aller ; et si Thérèse, Rosine et Lisette veulent y aller avec toi, emmène-les toutes.
-Et vous, mon oncle, demanda Paula, y viendriez-vous aussi ?
-Nous verrons, Paula… Mais, tu sais, ne compte pas sur moi, et ne t’agite pas trop, mon enfant ; tes joues ne sont plus des roses, ce sont des pivoines.
-C’est que je suis si heureuse, mon oncle, si heureuse, plus heureuse que je ne puis vous le dire ! s’écria Paula en joignant les mains.
Ce soir-là, Paula courut avec moi annoncer la bonne nouvelle à Céleste, qui s’intéressait à toutes nos petites joies et à tous nos petits soucis. Elle en fut ravie comme nous, mais ne parut pas très étonnée.
-Dieu a exaucé ma prière, dit-elle simplement ; ah ! la prière, c’est l’arme des faibles, c’est l’arme dont tous peuvent se servir, grands et petits.
Nous nous étions assises à ses pieds, tandis qu’elle parlait. Sa voix légèrement voilée et un peu chevrotante de vieille femme, savait si bien atteindre nos cœurs ! Nous aimions l’écouter, et nous nous sentions devenir meilleures auprès d’elle, dans le calme de cette chambre sombre et fraîche.
La prière, continua-t-elle, c’est là toute ma consolation ; je suis vieille, pauvre et infirme ; je ne puis rien faire pour personne, mais je peux prier pour tout le monde, pour vous surtout, mes chères filles tant aimées. Bien souvent, Dieu ne me laisse pas voir si ma prière est exaucée, mais je continue à Le prier quand même.
J’ai une fois entendu un cantique sur la prière, il y a longtemps de cela, et je ne pourrais plus le répéter tel que je l’ai entendu, mais le sens en est resté gravé dans mon cœur ; il ne se trouve dans aucun livre, car c’est un jeune missionnaire qui l’avait composé et chanté dans une petite réunion quelques jours avant son départ. Il n’est jamais revenu ; il est mort de la fièvre quelques semaines après son arrivée chez les païens…
-Dites-nous ce que vous vous rappelez de ce cantique, demanda Paula.
-Oui, ma fille, c’est un cantique bien beau, bien doux, tel que tu m’en chantes quelquefois ; on y entendait parler de la vertu de la prière, cette messagère divine qui élève nos âmes jusqu’aux cieux et qui unit nos cœurs à Celui qui a créé l’univers. J’aimais surtout le premier verset, que je me rappelle presque en entier sans pouvoir le répéter exactement :

La prière monte au ciel,
Comme le parfum d’une fleur embaumée
Elle redescend à nous
Chargée de bénédictions,
Avec des ailes plus légères
Que celles de la pensée.
Le Seigneur aime à l’entendre,
Il se plaît à l’exaucer !…

-Continue, Céleste, dit Paula doucement, comme la vieille femme s’était arrêtée.
-J’oublie… répondit Céleste ; mais quel bien m’ont fait ces paroles depuis le jour où, toute jeune, je les ai entendues pour la première et la dernière fois ! Lorsque j’ai passé par le deuil ou dans la souffrance, que de fois il m’a semblé que tout était perdu… alors j’ai prié, et, en regardant en haut, j’ai repris courage. Il m’arrive souvent, lorsque je m’assieds auprès de ma fenêtre, et que je respire le parfum des fleurs que vous avez semées dans mon jardin, de penser à ces paroles : « La prière monte au ciel comme le parfum d’une fleur embaumée ».
-C’est ce que je voudrais être, mes filles, une fleur embaumée… ; je ne méprise pas les belles fleurs, oh non ! elles réjouissent ma vue, mais les fleurs embaumées répandent encore un doux parfum quand elles sont fanées ou meurtries, et leur parfum monte jusqu’à Dieu…
-Il y a bien longtemps que je prie pour mon oncle, Céleste, dit Paula avec un petit soupir.
-Et Dieu t’entend, ma fille, et Il t’exaucera, sois sans crainte. Ton oncle est venu me voir la semaine dernière et il m’a paru bien près du royaume des cieux.
-Oh ! je ferais n’importe quoi pour le voir se donner entièrement au Seigneur.
Céleste secoua la tête.
-« Tout est accompli », ma fille, dit-elle, et nous ne pouvons rien faire de plus, mais nous pouvons prier et nous prierons chacune de notre côté, n’est-ce pas, Paula ?
Jamais je n’avais vu Paula si heureuse, et la joie qui brillait dans ses grands yeux semblait se communiquer à nous tandis que nous nous dirigions vers le vieux temple de la rue Saint-Éloi. Thérèse avait mis son bonnet neuf, orné de rubans verts, qui ne voyait le jour qu’aux grandes occasions ; elle marchait entre Paula et moi, tandis que Rosine et Mlle Vertu nous suivaient de près. Le ciel lui-même, bleu comme le ciel de Provence, semblait nous sourire. Çà et là quelques nuages blancs flottaient lentement au-dessus de nos têtes, nous faisant penser au vol majestueux des anges.
Le culte n’était pas encore commencé dans le vieux temple et nous pûmes nous glisser presque inaperçues dans un banc de droite, à notre satisfaction à toutes, je crois, car nous ne pouvions nous défendre d’un certain sentiment de timidité.
À peine assise, Paula ferma les yeux et se recueillit quelques instants ; seules ses petites mains agitées révélaient son émotion et le flot de souvenirs qui devait envahir son cœur.
Je crois que le simple service m’aurait vraiment touchée si je n’avais pas été distraite, d’abord par mes pensées toujours fugitives, ensuite par la nouveauté du lieu où je me trouvais ; mais Paula semblait ne pas pouvoir écouter avec assez d’attention les paroles du pasteur, — un homme à la figure noble et douce, encadrée de longs cheveux bouclés ; et pendant le chant des cantiques sa figure s’éclairait d’une joie si intense qu’on eût dit qu’elle contemplait des choses ineffables, invisibles pour nous.
Il me sembla, peut-être me suis-je trompée, que les yeux du pasteur s’arrêtèrent un instant sur la jeune fille qui chantait avec tant de ferveur et qu’un sourire attendri illumina ses traits.
Rien de plus touchant, en effet, que la vue de cette jeune chrétienne de quatorze ans qui se retrouvait dans la maison de son Dieu après en avoir été si longtemps exilée.
Vêtue d’une robe blanche, retenue à la taille par une large écharpe de soie bleue, et coiffée d’un grand chapeau blanc dont la simplicité n’était pas sans élégance, Paula était d’une beauté idéale ; ses traits, d’une pureté exquise, reflétaient toutes les émotions de sa nature vive et impressionnable ; on pouvait lire dans ses yeux comme dans un livre ouvert, et ce qu’on y lisait en ce moment était un sentiment inexprimable d’amour et de reconnaissance ; on l’eût prise pour le symbole de la piété, et le soleil qui l’illuminait de ses rayons d’or ajoutait encore à sa grâce enfantine et touchante.

 

CHAPITRE VII

Parmi les anges

Quelquefois, il me semble que je voudrais pouvoir bannir de ma mémoire les derniers souvenirs qui me sont restés de Paula ; et pourtant, quand je pense à la Demeure où elle est allée et comment elle nous a quittés, en vrai soldat de la croix, je bénis Dieu pour ces souvenirs, et je le remercie à genoux.
C’était le mercredi, trois jours après que nous étions allées avec Paula au temple ; on étouffait faute d’air, et tout annonçait un orage ; Louis, qui avait oublié de remporter sa grammaire latine le lundi matin, était venu la chercher en sortant du lycée, à quatre heures, et se disposait à retourner chez notre oncle Jacques, auprès duquel il continuait à habiter pendant la semaine.
Paula essayait en vain d’étudier ; elle ne se plaignait pas, mais je voyais qu’elle souffrait. Thérèse l’appela et lui demanda si elle voulait bien aller porter une lettre que mon père lui avait recommandé d’envoyer chez un monsieur de la rue de la Fourmi.
-Va vite, Paula, dit la vieille femme qui était pressée, tu seras de retour avant l’orage, car ce n’est pas très loin.
Paula eut à peine le temps de répondre, que Thérèse était déjà partie ; elle regarda la lettre et parut réfléchir.
-Louis, dit-elle, voudrais-tu porter cette lettre à ma place en passant ?
-Je ne passe jamais par la rue de la Fourmi pour aller chez l’oncle Jacques, répondit mon frère.
-Sans doute, reprit Paula, mais cela n’allongerait pas beaucoup ton chemin, et cela me ferait plaisir, car j’ai mal à la tête.
-C’est à toi que Thérèse a confié cette lettre et pas à moi ; quant à avoir mal à la tête, hum ! dis plutôt que tu n’as pas envie de te déranger.
-Non, Louis, j’ai vraiment mal à la tête ; naturellement, j’en parlerai à Thérèse.
-Laisse Thérèse tranquille, je n’irai pas.
-Que tu es désagréable, mon pauvre, m’écriai-je avec indignation, tu n’es jamais prêt à rendre service.
-Paula ne dirait pas cela, répliqua mon frère, et tu sais très bien toi-même que je vous rends souvent service… quand ça me plaît. Ce soir, ça ne me plaît pas, et je n’ai pas envie d’allonger mon chemin en passant par cette vieille rue de la Fourmi qui n’en finit pas. Pourquoi n’y vas-tu pas toi-même, Mademoiselle des Bons Conseils ?
J’étais furieuse, et des larmes de rage me montèrent aux yeux.
-Parce que je ne peux pas y aller, m’écriai-je de toutes mes forces. La couturière doit venir m’essayer une robe, et il faut que je reste ici.
-J’irai moi-même, dit Paula d’un ton décidé. Et elle courut mettre son chapeau. Puis, comme si elle s’était repentie de ce mouvement de vivacité, elle revint encore, et, regardant Louis de ses beaux yeux pleins de prière, elle demanda encore :
-Ne veux-tu pas y aller, Louis ? Je ne sais pas trop pourquoi, mais je n’aime pas aller porter cette lettre.
Louis hésita : au fond, il avait bon cœur, et nous pouvions presque toujours compter sur son obligeance, mais il était entêté et il ne voulut pas céder.
-Non, dit-il durement.
Et il tourna le dos à sa cousine. Paula dut se résigner.
-Au revoir, Louis, dit-elle aimablement, au revoir jusqu’à samedi.
Elle partit en courant, car elle avait hâte d’être de retour, et Louis s’en alla bientôt aussi, sifflant de toutes ses forces, peut-être pour essayer de se persuader qu’il était heureux.
Lorsqu’ils furent partis, j’allai voir ce que faisait Thérèse à la cuisine.
-Paula a mal à la tête, lui dis-je.
-Il fallait me le dire plus tôt, répondit la vieille femme ; si je l’avais su, j’aurais pu donner la lettre à Louis, mais je n’y ai pas pensé.
Je me tus, car Paula m’avait appris à ne pas « rapporter » et je me mis à écosser les petits pois du dîner en attendant la couturière qui n’arrivait pas.
-Je voudrais que Paula soit de retour, dit notre bonne au bout de dix minutes ; pourvu qu’elle revienne avant l’orage. Est-elle partie sans parapluie ?
-Oui. Ne puis-je pas aller à sa rencontre ? demandai-je.
-Va, et surtout revenez vite toutes les deux. Au bout de dix minutes, je rencontrai Paula sur la route de Darnétal.
-Il va tonner, dit la jeune fille ; dépêchons-nous.
À peine avait-elle parlé qu’un éclair déchira le ciel sombre et qu’un formidable coup de tonnerre suivit presque immédiatement ; puis un bruit de voix effrayées se fit entendre au loin, comme si quelque terrible malheur était arrivé.
La foudre était-elle tombée ? Non, non ; les cris de terreur augmentaient, se rapprochaient, et nous entendions en même temps le galop de chevaux et le roulement d’une voiture qui arrivait à fond de train. Quelques secondes encore, et nous les apercevions dans un tourbillon de poussière, franchissant l’espace dans une course terrible. Le coup de foudre avait effrayé les chevaux, et ils avaient pris le mors aux dents !
Instinctivement, Paula s’était reculée contre le mur d’une maison, et je m’étais serrée contre elle, folle de terreur.
-Lisette ! cria-t-elle tout à coup, oh ! Lisette.
Je n’eus que le temps de regarder, et ce que je vis me glaça le sang dans les veines : au milieu de la grand-route, inconscient du danger, un enfant de trois ans à peine marchait tranquillement, et l’équipage affolé se précipitait en avant, toujours en avant, bondissant sur le pavé sonore… Un instant encore, et l’enfant était perdu… Un cri déchirant s’éleva de part et d’autre, mais déjà je ne comprenais plus bien, et je ne voyais plus distinctement ; il me sembla que des hommes, des femmes couraient çà et là… Puis tout devint noir et, dans l’obscurité qui m’envahissait, j’entendis un dernier cri que je crus reconnaître, et je perdis complètement connaissance.
Quand je revins à moi, j’étais étendue sur le sofa de la salle à manger, et Catherine me baignait d’eau fraîche le visage et les mains. Je regardai autour de moi, ne pouvant comprendre ce qui m’était arrivé.
-Où est Paula ? m’écriai-je tout à coup, me rappelant comme dans un rêve la scène terrible de la route de Darnétal.
-Paula est dans sa chambre, dit Catherine doucement.
Et elle détourna la tête pour cacher les larmes qui lui inondaient les joues.
Mais il était trop tard. Du reste, la mémoire me revenait. Je voulus me lever malgré ma faiblesse et aller voir Paula immédiatement.
-Reste… ; repose-toi quelques minutes, me dit Catherine en me tenant les mains. Tu iras tout à l’heure, quand tu te sentiras mieux.
Un doute affreux me vint à l’esprit.
-Catherine ! m’écriai-je hors de moi, oh ! je t’en supplie, dis-moi la vérité… Paula est-elle morte ?
-Non, dit Catherine, essayant vainement de me retenir ; Paula n’est pas morte… ; elle respire encore, elle…
Mais je n’entendis pas le reste. Mes jambes tremblaient sous moi à un tel point que je pouvais à peine me soutenir et, lorsque j’arrivai dans la chambre qui était celle de Paula et la mienne, l’obscurité se fit de nouveau autour de moi, et je crus que j’allais tomber…
Ce ne fut cependant qu’un moment de faiblesse, et je pus m’approcher du petit lit où Paula était étendue sans mouvement. Elle respirait à peine, et une pâleur mortelle était répandue sur sa douce figure naguère si animée.
La chambre était pleine de monde. Les uns pleuraient silencieusement, les autres étouffaient leurs sanglots ; d’autres encore, et parmi ceux-ci mon père et le docteur Lebon, ne pleuraient pas, mais se tenaient auprès du lit, le visage empreint d’une tristesse plus douloureuse encore que les larmes.
Je vis tout cela comme dans un rêve terrible dont j’espérais me réveiller d’un moment à l’autre. Hélas ! Je dus bientôt reconnaître que c’était une réalité ; et ce premier, ce plus grand chagrin de ma vie, je dus le supporter seule, car je n’avais pas voulu apprendre à connaître le grand Consolateur. Mais Il eut pitié de moi, et dans les bras de Thérèse qui, mieux que personne, comprenait le grand amour qui m’unissait à Paula, je m’abandonnai à ma douleur avec une violence désespérée, qui finit par me soulager un peu.
-Thérèse, oh ! Thérèse, je ne veux pas, je ne veux pas qu’elle meure, criai-je dans mon désespoir. Pourquoi mourrait-elle pour un enfant que nous ne connaissons même pas ?… Est-ce que nous n’avons pas besoin d’elle ?… Je ne peux pas, oh ! Thérèse, tu le sais que je ne peux pas vivre sans elle. Prie Dieu pour moi, demande-Lui, supplie-Le de l’épargner, de sauver sa vie. Il t’écoutera, Thérèse…
Et Thérèse me répondait en essuyant mes larmes brûlantes :
-Non Lisette, non. Nous voulons laisser Paula entre les mains de Dieu, qui l’aime encore plus que nous tous. Si tu voyais son petit corps broyé, tu ne demanderais pas qu’elle reprenne connaissance. Elle a été heureuse avec nous et elle a été pour nous comme un ange de Dieu, nous aimant, nous montrant le chemin du ciel. Tout d’un coup, Dieu la rappelle à Lui presque sans souffrance… Écoute-moi, ma pauvre petite Lisette, bientôt Paula sera dans le ciel auprès du Seigneur Jésus qu’elle a tant aimé et auprès de son père auquel elle pensait toujours. Nous, nous pleurerons, mais elle se réjouira, elle sera heureuse… Tu veux essayer de penser à son bonheur, n’est-ce pas, ma petite ? Paula a toujours pensé au tien, elle a toujours pensé à celui des autres, et c’est pour cela qu’elle se meurt aujourd’hui… Elle a donné sa vie pour celle du petit enfant, comme le Seigneur Jésus-Christ a donné la sienne pour nous !
La voix de ma vieille bonne, si tendre, si maternelle, semblait endormir ma souffrance et je pouvais supporter qu’elle me parlât de résignation, car je savais qu’elle aimait Paula plus que sa propre vie.
Lorsque je me fus un peu calmée, on me dit que Paula s’était élancée au secours du petit garçon, qu’elle avait pu atteindre et pousser hors de danger ; pour elle, elle n’avait pu échapper : les chevaux l’avaient renversée, piétinée et les roues de la voiture lui avaient brisé les jambes ; du moins, c’est ce que je compris, et je n’eus jamais le courage de demander plus de détails depuis ce jour terrible.
Lorsqu’on l’avait relevée, brisée et sanglante, elle respirait à peine. On nous rapporta toutes deux à la maison, sans connaissance et presque sans vie. Pauvre Thérèse ! Elle avait près de soixante-dix ans à cette époque, mais elle était vaillante et ne pensait qu’à nous : pour me consoler, elle oubliait sa douleur ; pour essuyer mes larmes, elle refoulait les siennes.
Les voisins venaient, venaient toujours. Ce fut dans les derniers moments de la courte vie de Paula qu’il nous fut donné de comprendre combien elle était aimée. Les uns se rappelaient son radieux sourire et la gentillesse avec laquelle elle leur souhaitait le bonjour ; les autres se souvenaient combien elle aimait les enfants et comme elle savait les consoler dans leurs peines ; on parlait de tous les petits services qu’elle avait rendus avec tant de grâce et de bonne volonté ; on aimait à se la représenter encore auprès des malades, les soignant de ses mains inhabiles, mais empressées, leur parlant du Sauveur, leur chantant des cantiques, leur rendant l’espoir… Que serait le « Couvent » sans la douce jeune fille qui les avait tous tant aimés ? Et les larmes de ces pauvres gens coulaient à la pensée que ses moments étaient comptés.
Cependant, aucun remords ne se mêlait à leur chagrin. Hélas ! Il en était un sur qui le coup allait tomber avec une violence terrible. Lorsque Louis, qu’on avait envoyé chercher, arriva à la maison et qu’il comprit, en voyant l’état désespéré de Paula, toute l’étendue de son malheur, il ne versa pas une seule larme.
-C’est moi qui l’ai tuée ! dit-il d’une voix qui n’était plus celle d’un jeune garçon, mais celle d’un homme au désespoir.
Et comme je refusais, malgré ses prières, de dire ce qui s’était passé avant la sortie de Paula, il dit tout lui-même, sans chercher à s’excuser, faisant même paraître sa faute plus grave qu’elle ne l’était en réalité ; ensuite, il supplia mon père de lui infliger quelque châtiment terrible, ne voulant pas implorer son pardon, car il se sentait impardonnable ; mais mon père lui tendit les bras, et le tenant longtemps pressé sur son cœur, il répéta plusieurs fois à travers ses larmes :
-Mon pauvre enfant, que tu dois souffrir !

Vers six heures, Paula respirait à peine, mais de légères convulsions l’agitaient de temps à autre.
Nous attendions en silence. Paula était le lien d’amour qui nous unissait tous, et qui bientôt nous unirait au Ciel ; nous ne pouvions rien faire pour elle, elle n’avait besoin de rien. Thérèse lui mouillait les lèvres d’un peu d’eau, et essuyait la sueur qui perlait sur son front si beau, si large sous les boucles de cheveux bruns ; mais Paula ne sentait plus les derniers efforts que faisait la vieille servante pour la soulager ; nous ne pouvions que prier et attendre l’ange de la mort qui planait au-dessus d’elle et se rapprochait de moment en moment.
Comme sa courte vie avait été douce et belle, et comme elle nous avait aimés ! Ainsi mes pressentiments ne m’avaient pas trompée ce soir d’hiver où je l’avais vue à genoux auprès de son lit, rayonnante de beauté dans la lumière argentée de la lune…
La porte s’ouvrit avec précaution et Catherine entra, suivie d’une jeune femme pauvrement vêtue, et tenant par la main un petit garçon qui pouvait avoir trois ans.
-Père, dit Catherine d’une voix qu’elle s’efforçait de rendre calme, voici le petit enfant et sa mère.
Je fermai un moment les yeux pour ne pas les voir, car un flot d’amertume semblait étouffer tous mes bons sentiments. Le pauvre petit se tenait cramponné aux jupes de sa mère et nous regardait avec effroi.
-Viens, lui dit Thérèse avec bonté.
Et, le prenant par la main, elle le conduisit auprès de Paula qu’il considéra fixement, essayant de comprendre ce qu’on demandait de lui.
-Oh ! Charlot, s’écria la jeune femme en tombant à genoux auprès du lit, tu ne comprends pas… Non, tu ne comprends rien, car tu es si petit !… Mais regarde cette demoiselle, Charlot : c’est un ange qui t’a sauvé la vie… Quand elle a vu que les chevaux allaient te renverser, elle s’est jetée entre eux et toi, et elle a été écrasée à ta place… Essaye de comprendre ; dis-lui au moins merci…
-Merci, balbutia le petit garçon en fixant ses yeux bleus sur le visage immobile de Paula.
Avant de se relever, la jeune mère prit entre les siennes les petites mains brunes qui avaient arraché son fils à la mort et les couvrit de baisers.
-Vous ne m’entendez pas, Mademoiselle Paula, murmura-t-elle ; vous ne savez pas qu’une pauvre mère vous remercie en ce moment ! Oh ! Mademoiselle, que Dieu vous bénisse et vous porte dans Ses bras !… Vous étiez trop bonne pour vivre longtemps sur cette terre de souffrance !… Vous serez bientôt dans le ciel, et alors vous saurez tout ce qu’il y a dans mon cœur !…
Elle continua de pleurer, tandis que Charlot, effrayé, se cachait dans les plis de sa jupe.
-Oh ! Mademoiselle, reprit-elle, comme si Paula eût pu la comprendre, ne puis-je rien, rien faire pour vous prouver ma reconnaissance, à vous qui avez donné votre vie pour sauver mon enfant ?
-Oui, dit Thérèse gravement, vous pouvez faire quelque chose : Paula était une servante du Seigneur Jésus et elle aimait son Dieu par-dessus tout. Si elle pouvait vous entendre, elle vous dirait : « Élevez votre enfant pour Dieu ». Voulez-vous, dès aujourd’hui, essayer de le faire ?
-Je le promets à genoux, répondit-elle solennellement.
Tendrement et d’une main que l’émotion faisait trembler, mon père coupa deux des boucles soyeuses qui entouraient le front de Paula et les tendit à la jeune mère.
-Gardez celle-ci en souvenir d’elle, lui dit-il, et donnez l’autre à votre fils dès qu’il sera en état de comprendre…
-Merci, dit-elle en les portant à ses lèvres.
Et elle partit sans pouvoir ajouter une parole.
Au milieu de notre douleur, nous n’avions pas oublié le Breton, cet humble ami de Paula, lequel travaillait à la fabrique, tout inconscient du malheur qui avait frappé sa petite maîtresse. Louis était allé le chercher et nous étions sûrs que le pauvre garçon le ramènerait au plus tôt.
Nous ne nous étions pas trompés ; quelques moments après le départ du petit enfant et de sa mère, le Breton arrivait suivi de ses deux fils et de ses camarades. Ils se tenaient sur le seuil de la porte, n’osant entrer.
-Venez, leur dit mon père.
Alors, un à un, ils s’approchèrent et, pâles d’émotion, entourèrent le petit lit blanc où se mourait la jeune fille qui deux jours auparavant leur avait encore parlé de l’amour du Sauveur.
-Comme je suis heureux que vous soyez arrivés à temps, dit mon père. Si vous saviez combien elle vous aimait !
Le Breton pleurait comme un enfant.
-Ce matin encore je l’ai aperçue, dit-il en essuyant ses larmes du revers de sa main, et elle m’a crié « Bonjour ! » de loin ; elle était gaie comme un oiseau. Faut-il que je la voie ce soir sur son lit de mort ?
-Que la volonté de Dieu soit faite et non la nôtre, dit Thérèse doucement.
Mais de grosses larmes coulaient sur sa figure résignée, tandis que, de ses vieilles mains tremblantes, elle essuyait le front de Paula.
-Vous avez raison, Madame Thérèse, répondit humblement l’ouvrier ; mais la petite demoiselle a été pour moi plus que pour vous tous. J’étais un ivrogne, un voleur, un vaurien ; on me méprisait, on me craignait et on n’avait pas tort ; mais, dans la cuisine de la vieille Céleste, Mlle Paula n’a pas eu peur de mettre sa main dans la mienne et de me dire : « Je vous aiderai ! » C’est elle qui m’a appris à prier, c’est elle qui priait pour moi quand j’étais en prison…
Il couvrit sa figure de ses deux mains, vaincu par l’émotion.
-J’ai vu des hommes pris dans des engrenages à la fabrique, continua-t-il, et je n’ai pas versé une larme… Il faut bien s’y habituer, ça fait partie de notre travail ; mais elle… Ah ! Mademoiselle Paula, je voudrais pouvoir mourir à votre place !
Une convulsion de quelques secondes agita la mourante ; le docteur Lebon se pencha sur elle et plaça ses doigts sur le pouls qui faiblissait toujours.
-La fin approche, dit-il à voix basse.
-La fin ! répéta mon père, la fin !… Oh ! mon enfant, ma petite Paula, tu vas donc nous quitter pour toujours !… Je n’entendrai plus ta voix suppliante m’implorer de servir ton Dieu… Les autres te reverront dans le ciel, mais moi ? Oh ! s’il était encore temps de demander pardon à ce Dieu d’amour que j’ai si longtemps offensé !
Il se laissa tomber à genoux auprès du lit et éclata en sanglots, lui, notre père que je n’avais jamais vu pleurer. Une main se plaça sur son épaule : c’était celle qui avait fermé les yeux de notre mère, celle de notre vieille Thérèse qui nous avait aimés et servis depuis tant d’années.
-Monsieur, et elle parlait d’un ton d’affection et de respect que je ne lui connaissais pas, mon maître…
Il releva la tête.
Il est encore temps, continua-t-elle.
Il ne répondit que deux mots: «Je cède », mais Thérèse en fut satisfaite, car, joignant un instant les mains, elle dit avec un accent de joie inexprimable : « Merci, Seigneur ! »
L’orage s’était dissipé. Dans les petits jardins du « Couvent », les fleurs relevaient la tête et souriaient au soleil, les oiseaux gazouillaient en voltigeant çà et là ; dans l’avenue des Tilleuls, les enfants jouaient insouciants sous les arbres touffus, encore ruisselants de pluie…
Une dernière convulsion, un soupir à peine perceptible, et ce fut tout ! Paula nous avait quittés ! Le bon Berger avait pris dans ses bras son agneau fatigué.

FIN

Si cette histoire vous a plu merci de nous le dire dans l’espace question.