PXL_20210524_110245372.MP

 

L’HISTOIRE DE TOPSY

 

1er samedi.

J’ai eu le plaisir de lire dernièrement un assez gros volume portant le titre ci-dessus. J’aurais aimé le publier tout entier dans la « Bonne Nouvelle », mais il compte tant de pages qu’il faudrait des années pour en arriver à bout. Vous devrez donc vous contenter de prendre connaissance de quelques extraits du livre en question qui, je l’espère, vous intéresseront. Avant de commencer, je vous conseille vivement de vous procurer un atlas de géographie, de chercher une carte de l’Asie et de vous familiariser avec la position de la Chine, du Tibet, des grandes chaînes de montagnes qui séparent ces pays, des fleuves qui les arrosent. Ceci rendra votre lecture beaucoup plus intéressante et instructive.
La ville dont il est question dans cette histoire est située à l’ouest de la Chine ; au nord se trouve la Mongolie, au sud le Tibet. Dans un recoin de cette ville se trouve la demeure de trois dames missionnaires. Dans notre récit, elles sont nommées la Dame Grise, la Dame Bleue et la Dame Brune, d’après la couleur de la robe chinoise qu’elles portent. Et maintenant voici ce qui se passa :

Tap, tap, tap tap, tap, tap, la petite canne frappait les pavés inégaux devant la porte de la cour. Certainement ce devait être un mendiant en quête de nourriture. Les hôtes de ce genre abondaient aux abords de la maison.
Encore tap, tap, tap, mais aucun autre son. Les habitués de cette demeure où il n’y avait pas de chien et où l’on ne refusait jamais d’ouvrir aux affamés, n’étaient pas généralement silencieux, bien au contraire !
Tap, tap, tap, une fois de plus. La Dame Bleue alla ouvrir la porte pour voir de quoi il s’agissait.
– Je n’ai jamais vu cette petite fille, dit-elle à quelqu’un derrière elle, puis s’adressant à l’enfant en chinois
– D’où viens-tu, mon enfant ?
La fillette qui se tenait là pouvait avoir sept ans ; elle était vêtue de quelques haillons retenus sur son corps par une ficelle. Dès qu’elle aperçut la dame, elle montra ses jambes nues ensanglantées par les morsures des chiens ; puis elle tendit un grossier petit sac en coton quêtant un peu de nourriture. Ses lèvres s’ouvrirent pour laisser passer le son étrange que les sourds-muets sont seuls à émettre. Le regard de ses grands yeux errait anxieusement tout à l’entour, cherchant si quelque chien se cachait dans l’ombre. N’en découvrant point, elle s’enhardit et de nouveau montra du doigt les blessures dont ses jambes étaient couvertes.
– L’enfant ne peut-elle pas parler ? fit la Dame Bleue ; puis s’adressant à sa compagne invisible
– Venez donc voir cette pauvre petite. Elle semble être sourde et muette et ses jambes sont couvertes de morsures.
L’appel fut immédiatement entendu. La Dame Grise s’approcha et regarda l’enfant, mais la Dame Brune se rendit directement à la cuisine, d’où elle revint bientôt tenant dans une main un bol de soupe bien chaude et, dans l’autre, un grand morceau de pain.
A la vue de la nourriture, la figure de l’enfant s’illumina ; elle jeta à terre son bâton et son sac pour saisir le bol que lui tendait sa nouvelle amie. Mais avant de lui permettre de s’en emparer, la Dame Bleue prit dans la sienne les deux petites mains sales et montra le ciel pour lui faire comprendre qu’il fallait remercier Dieu. L’enfant parut saisir quelque chose ; elle fit un rapide signe d’assentiment et leva les yeux en haut avant de se mettre à manger.
Lorsqu’elle eut achevé son repas, la Dame Bleue examina ses blessures, les lava tant bien que mal, puis la Dame Brune fit un savant pansement destiné à résister à tous les efforts extérieurs.
Quoique l’enfant ne pût ni entendre, ni parler, elle semblait tout comprendre. Lorsque la Dame Bleue, lui montrant le soleil, lui dit de revenir à la même heure le lendemain pour recevoir un nouveau bol de soupe, elle sourit et fit un signe affirmatif ; puis, ramassant sa canne et son sac, elle sortit de la cour, en jetant derrière elle un regard qui semblait dire : « J’ai trouvé de bonnes amies aujourd’hui ».
Le lendemain l’enfant ne revint pas, mais à sa place surgit une femme échevelée qui s’introduisit dans la cour en proférant les pires injures contre les trois dames.
– Où est ce chien furieux qui, hier, a mordu ma pauvre petite fille ? Ne pouvez-vous donc pas tenir cette brute à la chaîne ? Les jambes de mon enfant sont déchirées. J’irai me plaindre chez le Mandarin et vous aurez à lui répondre.
Celle qui parlait ou plutôt criait ainsi n’était pas une mendiante ; elle était assez bien vêtue. Cependant le but de sa visite sautait aux yeux. Elle voulait de l’argent et pensait en extorquer aux missionnaires en les effrayant. Mais elle trouva à qui parler.
La Dame Grise parut sur le pas de la porte :
– Qu’est-ce donc que ce vacarme ? demanda-t-elle avec calme. Nous n’avons pas de chien et si vous êtes la mère de l’enfant qui est venue ici hier, je vous conseille de vous tenir tranquille. Une femme vêtue comme vous l’êtes et qui envoie son enfant mendier pourrait bien s’attirer des désagréments.
La femme se rendit compte qu’elle avait à faire à plus fort qu’elle et elle se retira en maugréant.
Lorsque le cuisinier eut fermé la porte derrière elle, il dit à la Dame Bleue :
– Maîtresse, ne touchez plus cette petite fille. Laissez ses blessures se guérir toutes seules. La femme est un triste numéro et l’enfant sans doute ne vaut pas mieux que la mère.
En ce moment arriva grand-maman. Fan, une vieille chrétienne chinoise qui, ayant eu vent de l’affaire, venait prendre la défense de ses chères maîtresses. On l’installe sur le kang (Poêle de briques sur lequel on dispose la literie) bien chauffé avec une tasse de thé à côté d’elle. Elle fut vite au courant.
– J’ai vu cette yaba (sourde et muette) en ville, dit-elle, on l’appelle Gwa-Gwa.
– Gwa-Gwa, « Toute seule », quel triste nom pour une enfant, fit la Dame Brune.
Le cuisinier fit entendre un grognement désapprobateur, mais la Dame Bleue déclara avec décision :
– Gwa-Gwa ne trouvera jamais la porte fermée chez nous !
Aussi lorsque le tap, tap retentit le lendemain, elle courut ouvrir à sa petite amie qui arrivait toute souriante et pleine de confiance.

2ème samedi.

Grand-maman Fan résolut de s’enquérir de l’histoire de Gwa-Gwa. Méritait-elle ou non que les dames s’occupent d’elle ? C’est ce dont il fallait s’assurer.
Grand-maman s’absenta pendant plusieurs heures et revint débordante d’informations diverses. Nous les résumerons ici aussi brièvement que possible.
« C’est bien ce que je pensais, Maîtresse, cette femme n’est pas la mère de Gwa-Gwa. L’enfant n’en sait rien ; elle a été achetée lorsqu’elle n’avait que trois semaines. Elle est bien née et ne s’est jamais habituée à mendier ; si on lui donné quelque chose à manger, elle cherche toujours à rendre un service en retour ».
Grand-maman Fan en était là de son récit lorsqu’un son de cloche retentit dans la rue. C’était un garçon qui courait en agitant une grosse sonnette. A ce signal bien connu, une foule d’enfants de tous les âges surgirent comme par enchantement de toutes les cours et de toutes les ruelles et suivirent le jeune carillonneur jusque dans une salle voisine où les attendait la Dame Bleue, assise devant un petit harmonium, tandis que la Dame Brune distribuait aux amateurs des musiques à bouche, de petites flûtes et des tambourins.
Tous les enfants réclamaient naturellement un instrument, mais ceux-ci étaient réservés aux plus sages parmi eux, qui vraiment ne se tiraient pas trop mal d’affaire. Les missionnaires avaient trouvé ce moyen pour attirer les enfants du quartier auxquels elles désiraient enseigner quelques cantiques très simples. Chacun de ces petits voyait, dans sa demeure, ses parents qui brûlaient de l’encens devant une idole de bois, mais ici ils entendaient parler du Dieu vivant qui les aimait et jamais ils ne se lassaient de chanter les cantiques qui disaient ce que le Seigneur Jésus avait fait pour eux.
Quand la leçon était terminée, ils aimaient rester encore pour parler un peu et ce soir-là ils avaient un sujet qui les intéressait spécialement, car tous savaient que Gwa-Gwa avait été invitée à dîner chez les maîtresses. D’où, grande rumeur parmi la joyeuse bande.
– Sa mère la déteste et voudrait qu’elle meure ! déclara Parfum.
– Est-elle donc si méchante ? demanda la Dame Bleue.
– Non, maîtresse, elle n’est pas méchante du tout, seulement elle crie quand on la bat.
– Alors pourquoi sa mère la déteste-t-elle ?
– Parce qu’elle est une enfant achetée, annonça hardiment un grand garçon décharné. C’est ma belle-sœur qui l’a dit et la femme est furieuse parce qu’elle n’a pas eu ce qu’elle escomptait pour son argent.
– Maîtresse, renchérit Joyeuse, j’habite à côté de la maison de Gwa-Gwa et je l’entends pleurer pendant la nuit. On ne lui permet pas de se coucher sur le kang et tout l’hiver elle a dû dormir par terre, dans la boue.
Pauvre petite Gwa-Gwa ! De fil en aiguille les missionnaires apprirent sa triste histoire.
L’enfant était née bien loin de la ville, parmi les hautes montagnes du Tibet. Sa mère, ne se souciant pas de l’élever, l’avait remise à une parente qui, à son tour, avait vendu le bébé à la femme que nous connaissons. Celle-ci n’avait pas d’enfant et était très fière de la jolie figure et des habits luxueux de sa nouvelle acquisition. Mais lorsqu’elle s’aperçut que la fillette était muette, elle se mit à la maltraiter. Puis, lorsqu’elle eut un fils à elle, elle chassa Gwa-Gwa de la chambre familiale et l’envoya mendier de maison en maison.
Lorsqu’elles surent tout cela, les dames missionnaires, émues de pitié, s’occupèrent chaque jour de la petite malheureuse. La Dame Bleue soigna ses plaies et la Dame Grise avait toujours un bol de bonne soupe chaude à offrir à l’enfant.
Gwa-Gwa était sourde, mais elle comprenait tout et, à part elle, elle se demandait pourquoi ces dames étaient si différentes des autres gens de la ville et pourquoi elles ne la chassaient jamais de leur porte. La fillette ne savait pas encore que ses nouvelles amies aimaient le Seigneur Jésus et que leur plus grand désir était d’amener les enfants à la connaissance du Sauveur.
Si vous vous teniez sur le seuil de la porte d’entrée où Gwa-Gwa avait frappé avec sa petite canne, et que vous leviez les yeux, vous verriez une chaîne de très hautes montagnes, couvertes, été comme hiver, de neige et de glace.
Lorsqu’il faisait très chaud en ville, les citadins pensaient parfois combien l’air devait être frais là-haut, mais tout le monde savait que les habitants de ces régions, les Tibétains, étaient de vrais bandits. Ils détestaient les étrangers et accueillaient par des coups de fusils les voyageurs assez téméraires pour s’aventurer dans leurs parages. Si l’on était invité, alors tout allait bien ; sans invitation il n’y avait rien à faire. Mais comment se faire inviter là-haut ?
C’était ce que se demandaient depuis bien des mois nos trois dames missionnaires. Elles s’étaient munies d’une grande quantité d’évangiles en langue tibétaine et leur ardent désir était de porter la Parole de vie parmi ces populations lointaines. Mais comment parvenir dans ces hautes vallées ? Elles firent de la chose un sujet de prières constantes et le Seigneur répondit comme II le fait toujours.
De très bonne heure, un matin d’été, les trois missionnaires étaient assises dans leur jardin en train de déjeuner. Soudain un homme étrange fit son apparition. Il était très grand, très fort et portait un chapeau pointu en drap jaune ; sur ses épaules, un châle rouge. Ses bottes étaient de cuir pourpre. Lorsque les dames, fort surprises, l’interrogèrent du regard, il tendit vers elles, sa main droite, la paume en l’air ; de sa main gauche, il saisit la peau de son cou qu’il tira en avant. Elles surent immédiatement de quoi il s’agissait : c’était un Tibétain et il avait une requête à formuler. Les dames lui dirent donc :
– Viens t’asseoir, Lama, et bois une tasse de thé. Jamais un Tibétain ne refuse du thé, aussi le Lama s’avança-t-il aussitôt, piétinant sans scrupules deux plates-bandes fleuries. Il ne savait pas ce qu’était un jardin et croyait avoir à faire à une prairie.
La Dame Grise prépara un grand bol de thé fumant dans lequel elle fit fondre un gros morceau de beurre rance ; elle savait que ce breuvage serait un régal pour le visiteur qui s’était assis par terre à la façon des tailleurs.
Tandis qu’il se désaltérait, la conversation s’engagea. Le Lama expliqua que sa mère était très malade et qu’il était venu chercher un remède pour la guérir.
– De quoi souffre-t-elle ?
– Elle a mal par dedans.
– Où se trouve ce mal ?
– Je ne puis le dire ; il change constamment de place.
– Souffre-t-elle davantage après avoir mangé ?
– Précisément ; je vois que vous comprenez son cas. Voulez-vous me donner quelque chose qui lui fasse du bien ?
La Dame Bleue sourit et s’en alla chercher ce qu’il fallait dans la maison. Elle revint bientôt apportant une petite boîte de pilules.
– Lama, dit-elle, prend bien soin de ces grains. Ils sont pour ta mère malade et pour personne d’autre. Elle doit prendre un grain le matin et un grain le soir, en buvant une grande tasse d’eau chaude.
Le Lama ignorait ce qu’est une poche ; il glissa donc la boîte dans la tige de sa botte, et ingurgita encore trois tasses de thé beurré. Après quoi, il se leva, s’inclina avec beaucoup de grâce et prit congé.
– J’habite à trois journées de voyage de la ville, dans ces montagnes, là-haut. Il fait très frais chez moi. Ne voulez-vous pas venir nous voir ? Nos pâturages seraient bons pour vos chevaux.
Sans écouter de réponse, il s’en alla. Cette invitation était ce que les missionnaires attendaient. Le Seigneur avait répondu une fois de plus.

3ème samedi.

Les missionnaires firent alors appel à l’un de leurs amis, M. Ban, un Chinois converti. Depuis son enfance il avait eu des rapports avec les Tibétains ; chaque année il échangeait les produits de sa ferme contre leurs poulains sauvages qu’il dressait pour en faire d’admirables chevaux de selle.
En réponse au message de ces dames, M. Ban se présenta, plein de complaisance et de bons conseils.
– Vous devriez partir avant le sixième jour de la sixième lune, dit-il, car c’est ce jour-là que tous les chefs de tribus, avec leurs femmes et leurs enfants, se rassemblent dans le temple de Boudha pour célébrer la plus grande fête de l’année. Vous auriez là la meilleure occasion possible pour distribuer vos livres et aussi pour parler aux femmes. Je vous y conduirai moi-même. Si vous venez en voiture jusqu’à ma ferme, je vous promets pour le lendemain autant de chevaux qu’il vous en faudra pour franchir les hauts passages des montagnes.
Avec quelle reconnaissance les trois dames acceptèrent cette proposition ! Le Seigneur ouvrait le chemin ; la première difficulté étant vaincue, Il continuerait à leur venir en aide.
Les préparatifs n’étaient pas peu de chose. Il fallait emporter de la nourriture pour six personnes puisque l’on ne pouvait rien acheter dans les hautes vallées où se rendait l’expédition. Les tentes aussi devaient être en bon état et de nombreuses couvertures étaient indispensables car les nuits sont froides dans les montagnes.
La Dame Grise était très occupée à faire des paquets d’Évangiles, les uns en langue chinoise, d’autres en Tibétain, d’autres encore en dialectes mongols. N’est-il pas merveilleux de penser que Dieu a permis que sa Parole soit traduite et imprimée dans toutes ces langues ?
L’homme qui conduisait les chars mit tous ses soins à faire la révision des véhicules et des harnais des mulets. Les bêtes furent toutes ferrées de neuf et chaque roue, chaque courroie fut inspectée. Le soir, tout était prêt.
Le conducteur savait que la rivière avait débordé et que s’il y avait le moindre défaut dans l’équipement de son attelage, un accident pourrait se produire. Il fallait partir de très bon matin et s’en remettre à la grâce de Dieu pour le voyage.

Le passage de la rivière fut plus mouvementé encore que ne le prévoyait le charretier. A quatre heures du matin la caravane se mit en route, éclairée par les rayons brillants de la lune.
Lorsque le char arriva en vue de l’eau chacun était inquiet, car la rivière avait plus d’un kilomètre de largeur ; on distinguait bien de distance en distance des bancs de sable qui surgissaient au-dessus de l’eau, mais on devinait que le chenal qui les séparait était profond et que le courant était très fort.
Quelques hommes de la rivière s’étaient construit une hutte au bord de l’eau. C’était leur affaire d’aider aux voyageurs et de les empêcher de traverser si le danger s’avérait trop grand. Mais, malgré leur secours, il arrivait fréquemment que des hommes se noyaient dans ce passage difficile.
Cette fois-ci, ils déclarèrent : « Vous pourrez passer », mais tous les occupants du char frissonnèrent lorsque l’attelage plongea dans les eaux bouillonnantes. Tous gardaient le silence, le charretier seul encourageait ses mulets à haute et intelligible voix. Ses bêtes étaient admirablement dressées et Molly, la mule de tête, était si docile et si intelligente qu’on pouvait se fier à elle pour conduire les autres. La rivière offrait un aspect vraiment terrifiant ; l’eau écumait en noirs tourbillons et l’on pouvait entendre le bruit que faisaient en s’entrechoquant les grosses pierres entraînées par le courant.
L’un des riverains allait devant, muni d’une longue et forte perche au moyen de laquelle il s’assurait de chaque pas qu’il fallait faire, car si l’une des mules perdait pied et tombait dans un trou, l’attelage entier suivrait certainement. Le charretier faisait claquer son fouet et tenait ses yeux fixés sur le banc de sable le plus rapproché. Lorsqu’ils l’eurent atteint, ils s’arrêtèrent un instant, puis plongèrent de nouveau dans l’eau tourbillonnante pour atteindre un autre îlot. Ainsi ils avancèrent d’étape en étape et enfin un seul chenal leur restait à traverser pour atteindre l’autre rive. Mais cette fois il s’agissait de franchir un large torrent ; tout alla bien pour commencer lorsque tout à coup Lolly, la troisième mule, fit un faux-pas et faillit tomber. Elle aurait été submergée par le courant si le charretier ne s’était jeté à l’eau pour la saisir par la bride, tout en criant à Molly de tirer de toutes ses forces. Un dernier effort et hommes, femmes, bêtes et char arrivaient sur terre ferme. Ils étaient trempés et harassés, mais quelles actions de grâces s’élevèrent vers Celui qui les avait protégés et gardés de tout mal !
Le soleil brillait maintenant de tout son éclat et la chaleur était terrible. Vers le milieu de l’après-midi seulement ils atteignirent la ferme de M. Ban sur le penchant de la montagne. Les mules exténuées furent contentes de s’arrêter, tandis que leur conducteur s’avançait vers la maison entourée de très hauts murs comme un château fort. Il faisait claquer son fouet tout en marchant pour éloigner les féroces chiens tibétains qui gardaient la propriété.
M. Ban, Mme Ban et tous les petits Bans sortirent pour souhaiter la bienvenue aux dames et les plus jeunes enfants jetèrent leurs bras autour du cou des terribles molosses pour les obliger à rester tranquilles. C’était joli de voir ces énormes bêtes se coucher a pieds des fillettes. Quelques minutes plus tard les mules étaient dételées et conduites dans l’écurie et les trois dames, assises sur le kang, dégustaient une tasse de thé, tandis que Mme Ban s’affairait pour préparer un repas délicieux.
Chacun se sentait bien fatigué, mais le souper de Mme Ban ne pouvait être ni servi, ni mangé à la hâte. Les dames étaient assises les jambes croisées, à la façon des tailleurs et, devant elles, on dressa une petite table ronde. L’hôtesse y plaça huit soucoupes contenant des légumes et des salades diverses. Ensuite un plat étrange, une plante du désert, qui ressemble à une toison de cheveux noirs, apprêtée avec, beaucoup de sel et de vinaigre. Ni couteaux, ni fourchettes, mais, pour chaque convive, deux bâtonnets au moyen desquels il s’agit de porter les aliments jusqu’à sa bouche. Enfin, comme pièce de résistance, un gigot d’antilope, rôti à la broche. Quel festin, n’est-ce pas ?
Lorsque le repas fut achevé, toute la famille, avec les ouvriers de ferme et les petits bergers, se rassemblèrent dans la grand salle ; on chanta plusieurs cantiques, le père fit une courte prière et on lut quelques passages de la Parole de Dieu. Ensuite chacun s’en alla goûter un repos bien gagné, qui sur les kang, qui sur le plancher, qui dans l’écurie et bientôt toute maisonnée fut plongée dans un sommeil réparateur.
Le lendemain matin, dès l’aube grise, la cour de la ferme retentit du piétinement d’une quantité de chevaux. Le bagage fut solidement assujetti sur le dos des bêtes les plus robustes, tandis que les autres, plus fringantes, servaient de montures aux dames et à leurs compagnons. Quand tout fut prêt, une prière s’éleva encore vers Dieu, réclamant aide et protection et la caravane s’engagea dans une gorge sauvage, l’étroit chemin de montagne dominant de bien haut un torrent tumultueux.
Pendant deux jours entiers nos voyageurs chevauchèrent dans ces hautes solitudes, passant et repassant le torrent à maintes reprises. A un moment donné, au sortir d’un sombre défilé, ils se trouvèrent sur un véritable tapis de gentianes bleues et d’edelweiss. Au-dessus de leurs têtes d’énormes vautours décrivaient dans le ciel de vastes cercles ; sur les arbres perchaient des paons sauvages et, pendant la nuit, loups et panthères erraient autour du campement.
Enfin, le soir du troisième jour, ils atteignirent un vaste plateau herbeux où paissaient des troupeaux de yaks, cet étrange ruminant qui tient du chameau par sa bosse, de la vache par la forme de son corps et du cheval par sa crinière. Le yak est la bête de somme des Tibétains. A l’extrémité du plateau se dressaient les hautes murailles de la Lamaserie ; tout autour du bâtiment des tentes étaient dressées et une foule étrange circulait dans le camp.
Ce fut la vue de ces gens qui fascina les voyageuses. C’était pour eux qu’elles avaient entrepris cette périlleuse expédition et maintenant l’occasion leur était offerte de leur distribuer la Parole de Vie. Les femmes portaient de très larges pantalons et des vestes en peau de mouton teintes en rouge, vert ou bleu ; elles étaient chaussées de hautes bottes et de chapeaux pointus garnis de fourrure. Leurs cheveux étaient tressés en vingt ou trente nattes selon l’âge et le rang.
Lorsque les dames s’approchèrent d’elles et se mirent à leur parler, elles répondirent aimablement et écoutèrent avec plaisir le chant d’un cantique dans la langue du pays.

 

À SUIVRE !