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DANS LES PLAINES DE L’AMÉRIQUE DU NORD

 

1er samedi

Chapitre 1. La décision

Les premières lueurs de l’aube se glissaient lentement sur les Prairies, ces vastes espaces qui s’étendent entre le Missouri et les montagnes Rocheuses.
Au centre de l’une de ces plaines se dressait le camp d’une troupe d’émigrants. Leurs immenses chariots blancs s’étaient groupés la veille comme autant d’oiseaux fatigués, et les lueurs grises du matin réveillaient le mouvement et l’animation là où seules les ténèbres avaient pu faire naître le silence et le repos. La fumée des feux allumés pour le déjeuner matinal montait en minces spirales vers le ciel. Déjà les pauvres animaux, à peine reposés des fatigues de la veille, reprenaient leur place aux brancards des lourds véhicules.
Mais tout cela se faisait sans l’énergie et l’entrain qui rendent le travail facile, et de tous côtés on surprenait les murmures et les expressions, peu mesurées parfois, d’un profond découragement.
Quelques semaines auparavant, cette même troupe d’émigrants s’éloignait de l’Ohio avec toute l’ardeur de l’espérance. Par une belle matinée de mai, elle avait entrepris la longue course qui mène en Californie, et tout lui souriait comme le radieux soleil qui resplendissait dans l’azur sans limites. Les bâches des chariots étaient d’une blancheur de neige et les chevaux avaient cet air de force et de santé que leur donnent les soins appropriés et une nourriture abondante. Maintenant, les bâches étaient salies, les animaux étaient à bout de forces et les émigrants avaient perdu à la fois le courage et l’espérance. C’est que, famille après famille, touchée par le choléra (grave maladie contagieuse), avait marqué chacune de leurs étapes de la tombe fraîche d’un ou de plusieurs de leurs membres.
Lorsqu’ils étaient arrivés dans la région des Prairies, leurs maux avaient encore empiré et la maladie avait pris un caractère épidémique. Aussi, cette nuit-là, les chefs de l’expédition avaient-ils tenu conseil. Il n’y avait que cinq jours qu’ils avaient passé le fort Leavensworth, ils n’iraient donc pas plus loin dans cette expédition qui amenait le malheur. Ils regagneraient les États-Unis, et quoiqu’il pût leur en coûter, ils échangeraient les rêves dorés qui les avaient poussés vers la Californie, contre le dur métier qu’ils avaient abandonné, mais qui assurait au moins une maison paisible et confortable.
Il ne se trouva pas une seule voix pour protester contre cette sage décision qui provoqua cependant une déception générale.
Tous les visages étaient assombris par la mauvaise humeur. Tous ? Nous nous trompons ! Il y avait deux jeunes visages qui faisaient exception : Charlot Marshall, bel adolescent de dix-sept ans, et sa sœur Ruth, fillette de quinze ans à peine.
Charlot et Ruth étaient les favoris de tout le camp – un peu parce qu’ils étaient les plus jeunes de la petite troupe, mais surtout parce qu’ils avaient perdu leur mère une semaine auparavant et semblaient, en conséquence, avoir des droits tout particuliers à la sympathie et à l’amitié de chacun.
Cela avait été un cruel déchirement pour Ruth d’abandonner la tombe solitaire de sa mère. Mais le désir d’obéir à la dernière recommandation de la chère défunte lui avait donné le courage de poursuivre ce voyage fatiguant.
– Dis bien à ton père, avait murmuré la pauvre femme près d’expirer, que mon plus cher désir est de le retrouver au ciel.
Ruth croyait du fond du cœur que si son père, alors en Californie, avait connaissance de ce dernier message d’amour, il tiendrait à honorer la mémoire de celle qui l’avait si tendrement aimé jusqu’à la fin. C’est donc cette pensée qui avait soutenu l’enfant, tandis que Charlot essuyait ses larmes en lui promettant d’être pour elle le meilleur des frères.
Le caractère énergique de notre héros et la douceur de Ruth leur avaient fait gagner les cœurs, chaque jour davantage. Aussi en vint-on bientôt à leur offrir de les aider dans leurs préparatifs.
Comme on cherchait à les encourager en leur parlant du plaisir qu’ils auraient à se retrouver chez eux, Ruth fut sur le point de répondre avec tristesse : « Nous n’avons plus de chez nous ! » Mais elle pensa soudain à cette heureuse demeure où sa mère les avait précédés et dans laquelle, si jeune qu’elle fût, elle savait déjà qu’elle serait admise. Elle réprima donc la pensée qui lui avait serré le cœur. Son Seigneur ne lui donnerait-il pas force et patience pour supporter les épreuves du temps présent ?
Les préparatifs du départ étaient achevés. La file des chariots s’alignait déjà sur la route. Il n’en restait plus qu’un pour terminer la triste procession.
– Allons, Charlot, place-toi en queue et dépêche-toi, cria une voix rude.
Charlot fit aussitôt avancer ses bêtes, mais dans une direction opposée à celle que prenaient les autres.
– Nous nous dirigeons vers la Californie, répondit tranquillement le jeune homme. Nous ne voyons pas de raison à revenir sur nos pas, puisque notre père nous attend.
Cette décision étrange circula de chariot en chariot, et fut accueillie avec une surprise qui ne tarda pas à se changer en désapprobation.
Un certain nombre d’émigrants se groupèrent autour de Charlot, essayant de le dissuader de cette expédition insensée.
Il tint bon.
D’un esprit aventureux et résolu, il ne redoutait ni le danger ni la mort, convaincu qu’il était d’agir sagement. Quant à Ruth, tous les raisonnements échouèrent contre sa détermination tranquille. Elle avait à transmettre le message de sa mère bien-aimée et elle eut préféré mourir sur place que d’abandonner l’espoir de revoir son père. Elle savait le bien immense qu’il ne pouvait manquer d’en retirer.
– Je sais que c’est toi qui décide, mon garçon, et que personne n’a le droit d’intervenir dans tes affaires, dit enfin le fermier qui l’avait interpellé ; que tu fasses à ta tête, cela te regarde, mais celle que je plains, c’est ta pauvre sœur. Je préférerais la sentir saine et sauve aux États-Unis, que seule à courir des dangers avec toi. Tiens, ma fille, attrape ! C’est ma gourde ; je l’ai remplie d’eau-de-vie ce matin. Et tiens encore ! Voici ma pharmacie de poche ; je souhaite que tu n’en aies pas besoin. Allons, adieu, petite ! Bon courage ! Il n’est pas dit que vous n’arriverez pas tout de même.
Le digne homme avait les larmes aux yeux. Après avoir jeté ses précieux cadeaux dans le chariot, il serra fortement dans ses mains rugueuses la main mignonne de Ruth, puis il s’éloigna en jetant un regard mécontent à Charlot. Les autres suivirent son exemple.
Bientôt, la longue file des chariots s’ébranla, s’éloignant dans la direction de l’est, tandis que le chariot solitaire de Charlot et de sa jeune sœur s’avançait vers l’ouest. Leur choix était fait. Ils étaient seuls dans l’immensité des Prairies, mais sous la garde d’un Dieu protecteur.

Chapitre 2. Les jeunes voyageurs

Il n’y avait rien de bien remarquable dans l’apparence extérieure de Charlot et de sa sœur, ni dans leur équipement de voyage. Charlot était un grand garçon fort et de belle taille, ayant un visage ouvert et intelligent. Il portait un costume gris, de tissu épais et rude, et maniait les rênes comme s’il eut fait cela toute sa vie, tellement il était habitué aux durs travaux de la campagne.
Ruth, dans sa robe toute simple, son châle écossais et son grand chapeau rond, assise à ses côtés, avait l’air d’une petite fermière.
Le chariot lui-même était une lourde machine dont l’élégance extérieure n’était pas du tout renforcée par le poulailler suspendu derrière ou par les innombrables paniers qui se balançaient sur ses côtés.
N’oublions pas les quatre mules, partie fort intéressante de l’équipage ! Les deux bêtes de derrière, Sally et Floyd, paraissaient vigoureuses et bien soignées. Malgré les fatigues qu’elles avaient endurées, elles n’avaient rien perdu de leur force et de leur ardeur. Si elles formaient un joli couple, on ne pouvait pas en dire autant de celles de devant. Listig, toute couverte de cicatrices, avait dépassé l’âge mûr, et, en cette qualité, était considérée comme un modèle de sagesse et de prudence ; il lui en fallait une bonne dose pour contenir les élans impétueux, les accès d’obstination de Finette, jeune bête à peine dressée dont on n’eut pu tirer aucun parti sans le contrôle exercé par ses trois compagnes.
Charlot avait une tendresse particulière pour chacune de ses bêtes, et tandis qu’il les lançait à un bon pas, il se mit à faire ressortir leurs mérites respectifs aux yeux de sa sœur avec autant d’entrain que s’ils avaient été en train de faire une simple promenade autour de la maison paternelle.
Ce n’est pas que Charlot n’ait pas eu du tout peur, même s’il ne voulait pas en avoir l’air, mais il pensait qu’engager sa sœur dans une conversation animée était le meilleur moyen de lui éviter le déchirement de ce premier moment de solitude. Il aurait pu toutefois se dispenser de prendre cette peine. Sa sœur ne songeait guère à l’écouter, occupée qu’elle était à chercher En-haut une source de consolations plus sûre.
Le croirait-on ? C’était un soulagement pour la jeune fille d’échapper au groupe qui venait de les quitter. Le langage profane, les habitudes grossières, les manières trop libres de tous ces gens l’avaient froissée, surtout en ces jours d’épreuve où elle sentait si vivement le besoin d’être seule avec Celui qui hait l’iniquité et ne supporte pas les blasphèmes. Aussi se laissait-elle envahir par un profond sentiment de calme. À cette heure matinale, elle pouvait librement élever son cœur vers Dieu et s’en remettre entièrement à Lui. Elle ne redoutait pas plus la solitude des Prairies qu’elle allait affronter, que les rudes sentiers de la vie. N’avait-elle pas un Ami tout-puissant ?
Un coup d’œil de Charlot à sa sœur lui fit comprendre la raison de son silence. Il s’empressa de le respecter.
C’était sur la tombe entrouverte de sa mère que le jeune garçon avait prononcé sa première prière sincère. La bonne semence que Mme Marshall avait répandue avec fidélité n’avait pris vie que sous les larmes brûlantes causées par sa mort prématurée. Jusqu’ici, Charlot avait été rebelle à toute pensée sérieuse. Mais maintenant, il désirait être un chrétien : accepter Christ comme son Sauveur et son Maître.
– Ruth, dit-il après un long silence, si nous chantions un cantique pour marquer le début de notre voyage ?
La figure de la jeune fille s’illumina. Comme cette suggestion venait à point ! Charlot n’avait encore rien dit de son désir d’aimer le Seigneur tellement tout lui semblait nouveau, mais Ruth discerna dans sa proposition un lien qui désormais demeurerait entre eux. De sa voix fraîche et douce, elle accompagna celle de son frère. Ruth eut bientôt tout oublié, et les hymnes succédèrent aux cantiques jusqu’au moment où elle éprouva le besoin de reprendre haleine.
Son frère la rappela brusquement à la réalité :
– Regarde, lui dit-il, on ne les aperçoit plus.
En effet, Ruth se pencha et interrogea vainement l’horizon. De toutes parts on ne voyait que l’immensité de la Prairie, ondulée comme la vague d’un océan soudainement solidifié. Pas un arbre, pas un buisson, pas même un rocher ne venait interrompre la monotonie de cette plaine désolée. Le sentier frayé par les caravanes d’émigrants était la seule trace qui rappelât le passage de l’homme dans ces solitudes.
Un brusque sentiment d’isolement et d’abandon envahit la pauvre enfant. À ce moment-là, un léger bruit sur la route attira son attention. Elle fit signe à Charlot de rester immobile : une poule des Prairies, suivie de sa couvée, traversait leur chemin.
Il y avait quelque chose de si consolant et de si doux dans la vue de cette heureuse famille que Ruth en oublia presque sa tristesse. Allait-elle oublier Celui qui rassemble Ses enfants à l’ombre de Ses ailes ? N’était-Il plus le Tout-puissant au cœur plein de tendresse ?
À partir de cette heure-là, toute créature vivante, toute fleur qu’elle aperçût sur le bord de la route, devinrent pour elle des rappels de la présence du Créateur. Elle Le sentait auprès d’elle dans le désert, et cela lui suffisait.
Par ailleurs, Charlot et Ruth ne manquèrent pas d’occasions de converser avec leurs semblables.
Dès la première matinée, ils rencontrèrent un petit groupe escortant un malade étendu sur un chariot, puis une longue caravane d’infortunés, pâles, amaigris, décharnés, et surtout profondément découragés, s’en revenant sur leurs pas. Ils leur firent de tristes récits des longs jours passés sans pouvoir se procurer une goutte d’eau.

2ème samedi

Tous maudissaient l’heure d’affolement où ils avaient pris la résolution d’abandonner patrie, foyer, famille pour courir au-devant de semblables dangers.
– Ne faites pas un pas de plus, pauvres enfants ! Si vous tenez à la vie, suivez notre exemple et rentrez dans votre pays.

Tel était le cri général. Charlot regarda sa sœur. Il y avait dans la tranquillité de son regard limpide quelque chose qui disait :
– En avant ! En avant, malgré tout !
Charlot avait une certaine dose d’entêtement qui l’empêchait, en général, de délaisser ce qu’il avait entrepris et qui, dans le cas présent, l’eût poussé à ne tenir aucun compte des avis répétés qu’il recevait. Cependant il apprenait à penser à sa sœur. Il la trouvait pâle, défaite, et le pauvre garçon se demandait si vraiment il agissait bien en exposant Ruth à des périls qui avaient fait reculer des hommes dans la force de l’âge.
– Notre mère nous jugeait en état d’affronter tout ce qu’il y avait à affronter, puisqu’elle nous avait emmenés avec elle. Elle n’est plus là, mais nous avons son message à communiquer à papa. C’est notre devoir de continuer.
Tel fut l’ultimatum de Ruth lorsque son frère l’engagea à suivre les conseils qui leur étaient donnés.
À plusieurs reprises ils croisèrent des voyageurs s’en retournant vers l’est ; mais il ne fut plus question entre le frère et la sœur de la décision à prendre. Elle était bien prise.
Ils iraient jusqu’au bout.

Chapitre 3. Le Français.

– Je pense que nous avons bien dû faire une trentaine de kilomètres, dit Ruth, tandis qu’à la nuit tombante Charlot dételait les bêtes auprès du ruisseau.
-Vous autres filles, vous créez toujours des embarras à propos de tout et de rien, répondit froidement Charlot. Finette a tiré en arrière autant qu’en avant. Sans notre brave Listig, je crois que nous aurions été obligés de nous arrêter. Vois donc comme nos bêtes sont heureuses de se désaltérer !
La fraîcheur du petit ruisseau ne manquait pas d’attraits pour nos voyageurs. Après avoir bu longuement de cette eau claire et limpide, Ruth se mit en devoir de s’occuper du souper.
– Nous sommes sur l’emplacement d’un ancien campement, remarqua Charlot d’un ton doctoral, comme s’il annonçait quelque chose de très important, au lieu de constater un fait évident.
En effet, il y avait une quantité d’ustensiles de cuisine, d’outils de jardinage, de sacs de graines et d’autres objets abandonnés çà et là. Il y avait même jusqu’à un fourneau à bois, poids trop lourd sans doute pour de si rudes étapes confiées à des bêtes épuisées.
Ruth ne put s’empêcher de rire en se trouvant, à l’improviste, si bien équipée pour la préparation du souper.
Charlot se hâta de démolir une vieille chaise qui se trouvait là juste à point pour fournir du combustible à leur feu. Le jeune garçon avait tué dans la journée un poulet que Ruth avait aussitôt plumé et préparé, et qui, maintenant, répandait une odeur appétissante dans le campement.
– Est-ce qu’on ne se dirait-on pas chez nous ! dit Charlot.
Mais la seule mention du chez nous remplit de larmes les yeux de la jeune fille. Elle ne pouvait admettre l’idée d’un chez nous où sa bonne mère n’était plus.
Charlot n’eut pas le temps de faire attention aux larmes de sa sœur, car à ce moment-là un bruit de roues l’absorba tout entier. Il se détourna rapidement et aperçut une longue file de chariots venant de l’ouest comme d’habitude.
Ruth ne redoutait rien autant que la rencontre d’êtres humains. Nous l’avons dit : la compagnie des émigrants lui était plus difficile à supporter que la solitude. Elle craignait aussi leur influence sur son frère trop disposé, hélas ! à parler leur langage grossier qui lui déplaisait si fort. Elle espérait donc que les chariots passeraient leur chemin sans prendre garde à leur petit campement. Mais le conducteur qui chevauchait en tête de la caravane n’avait pas cette intention.
C’était un homme petit et trapu, vêtu d’un habillement de chasse. Il fit un signal, et toute la procession s’arrêta. Elle se groupa en cercle autour de l’endroit même où les deux jeunes gens préparaient leur souper. En un clin d’œil les chariots furent enchaînés les uns aux autres de manière à former un corral (barrière) contre les ennemis possibles. On n’y laissa qu’une seule ouverture.
– Où donc allez-vous comme cela ? demanda le chef en s’adressant à Ruth.
– En Californie pour y rejoindre notre père. Notre bonne mère est morte, il y a huit jours, et la caravane avec laquelle nous faisions route a pris peur de l’épidémie. Elle a rebroussé chemin, expliqua Ruth d’une voix calme, bien que son cœur battît très fort et que ses yeux fussent pleins de larmes.
– Et vous comptez y arriver ainsi tout seuls et sans protection ? Allons ! Vous avez du courage, dit le chef avec bienveillance.
Lorsque Ruth et Charlot eurent fini leur repas, le jeune homme commença à faire le tour du corral. Il avait besoin de s’instruire et ces contacts étaient une occasion inespérée. Il apprit que le chef de la troupe était un Monsieur Collot, commerçant français, qui se rendait dans le Missouri. Les chariots étaient chargés de peaux de buffles que le marchand échangerait contre de belles pièces sonnantes, dès qu’il serait aux États-Unis.
L’arrangement des véhicules avait tout particulièrement intéressé le voyageur novice. Cela fait comme un petit fort dans le désert ! s’exclama-t-il.
– C’est bien un fort, en effet, et des meilleurs, répondit l’un des hommes. Il y a deux jours, nous avons été assaillis par des Indiens. Nous étions corralés comme ce soir, et nous les avons battus sans perdre un homme ou une bête dans le combat.
Charlot éprouva une étrange impression en apprenant le voisinage de semblables ennemis. Cependant il souhaitait presque les rencontrer, si grand était son amour de l’aventure.
Tandis que Charlot recueillait ainsi des nouvelles intéressantes, Ruth, assise auprès du chariot, promenait un regard intrigué sur la scène qui se déroulait auprès d’elle. La nuit tombait et déjà les figures, qui se mouvaient autour des feux en plein air, revêtaient quelque chose de fantastique et de surnaturel.
– Qu’est-ce que vous pensez de nous ? murmura une voix à son oreille.
Elle se retourna, surprise, et vit à ses côtés l’étranger qui les avait déjà interpellés.
– Je m’émerveillais de voir ces gens si joyeux et si adroits dans tout ce qu’ils font, répondit la fillette en toute franchise.
– Ils ne ressemblent pas alors à ces poules mouillées qui vous ont abandonnés dans ce désert, répondit le Français en souriant. Ah ! C’est qu’ils ont l’habitude de cette vie rude ! Ce n’est pas la première fois que nous traversons ensemble ces prairies, et l’expérience est le meilleur des maîtres.
– C’est bien ce que maman avait l’habitude de nous dire, s’écria Ruth, en regardant l’étranger avec plus de confiance qu’auparavant.
– Vous deviez avoir une sage et bonne mère, reprit M. Collot, en dirigeant sur la fillette un coup d’œil approbateur.
Cette remarque acheva de délier la langue de Ruth, et avec tout l’enthousiasme de sa nature aimante, elle parla de la bonté de sa mère, de sa patience, de son amour du travail, et aussi de sa piété. Entraînée par ses souvenirs, elle fit une description si éloquente de leur heureuse maison dans l’Ohio, que l’étranger aspira un instant à ces joies familiales pures et douces qu’il n’avait jamais connues.
La jeune fille était justement en train de décrire le chèvrefeuille qui encadrait si bien la fenêtre de sa petite chambre quand M. Collot l’interrompit :
– Qui donc vous a déterminés à quitter cet endroit délicieux ? Pour ma part, si je mettais un jour les pieds dans un semblable paradis, je ne sais pas qui serait celui qui m’en ferait partir.
– C’est papa ! dit Ruth en hésitant. Il y avait déjà longtemps qu’il était parti pour la Californie. Nous étions alors sans nouvelles, quand il nous a écrit de venir le rejoindre. Maman a dit que c’était notre devoir de nous rapprocher de lui. Quoiqu’elle aima trop notre maison, elle n’a pas versé une larme en la quittant, tandis que j’ai bien pleuré en disant adieu à nos animaux, à nos fleurs, à tout enfin. Nous avons tout vendu. Je n’ai conservé que mes poules bantams ; elles sont là dans le poulailler, je les aime tant ! Je n’aurais pas pu me décider à les manger. Elles sont comme des amies pour moi, et quand je les entends caqueter, il me semble que je n’ai pas quitté la maison.
– Je vais vous dire ce que vous avez de mieux à faire, fit M. Collot d’un air pensif. D’abord, comment vous appelez-vous ?
– Ruth Marshall.
– Eh bien ! Mademoiselle Ruth Marshall, suivez mon conseil : reprenez le chemin de votre région, retournez vers ceux qui vous ont connue avant votre départ. Votre père, ma pauvre enfant, a perdu la tête comme tous ceux qui s’en vont aux mines. Vous ne le retrouverez pas tel que vous l’avez quitté et que vous vous le figurez. Bien des déceptions vous attendent là-bas et des dangers que seule la présence de votre mère eût pu éviter. Revenez avec nous ! Je ne quitterai pas Saint-Louis sans vous avoir mis sur la route de l’Ohio, ou mieux, si cela vous fait plaisir, je vous y accompagnerai moi-même.
Le visage de Ruth avait revêtu une expression de gravité bien supérieure à ce qu’on pouvait attendre de son âge, lorsqu’elle répondit :
– Maman a dit que, puisque notre père nous réclamait, nous devions tout braver pour le rejoindre. De plus, je crois que lorsqu’il apprendra comment notre mère est morte, avec un si doux sourire et un tel message pour lui, cela le changera. Oh ! Monsieur, je supporterais tout pour voir ce beau jour.
– Vous aimez donc bien votre père ? fit l’étranger avec surprise.
– Si je l’aime ! Mais, Monsieur, s’il aimait le Seigneur Jésus, il n’y aurait pas de meilleur père au monde. Que de fois n’ai-je pas entendu maman le dire ! Elle répétait souvent que pas un seul de nous ne vaudrait quelque chose, si Dieu n’avait donné Son Fils pour le sauver de ses péchés.
– Je ne dois pas valoir grand-chose alors, s’écria M. Collot en riant.
Est-ce que vous ne demandez pas à Dieu Sa bénédiction ? demanda Ruth vivement.
– Jamais, petite, répondit brièvement l’étranger.
– Est-ce que vous n’avez pas une Bible ? dit Ruth, qui commençait à croire qu’elle avait affaire à un païen.
– Non, non, affirma M. Collot en riant de l’expression tourmentée de la jeune fille.
– Eh bien ! Je vais vous en donner une, reprit-elle avec un grand sérieux. Charlot me prêtera la sienne. Tenez, voici la mienne !
Ruth tira de sa poche une petite Bible toute soulignée.
– Voyez, ajouta-t-elle, il y a mon nom dessus ; mais cela ne vous ennuie pas, n’est-ce pas ? Promettez-moi de la lire. Vous pourriez mourir dans les Prairies comme ma mère, et alors que deviendriez-vous ?
– Vous êtes une drôle de fille, dit le négociant, en acceptant le cadeau de Ruth. Ce que vous dites est vrai. Le jour pourrait venir où je serais bien heureux d’avoir été comme votre mère. Je ne dis pas que je ne parcourrai pas votre livre de temps en temps.
Sur cette déclaration, le commerçant s’en retourna prendre sa place autour d’un feu où déjà tous soupaient gaiement.
Cet entretien avait donné à Ruth un nouveau sujet de prières. Son regard se perdit dans le ciel sombre où scintillaient des milliers d’étoiles. Comment peut-on vivre, se demanda-t-elle perplexe, dans ce monde que Dieu a créé si beau, sans en aimer le Créateur ! Alors de son cœur s’élança une ardente et sincère requête en faveur du Français et de ses rudes compagnons.
Plus tard, alors que la lueur des flammes commençait à devenir irrégulière, Ruth aperçut encore le marchand. Penché vers le feu, il examinait avec curiosité le petit livre. Enfin elle se retira pour la nuit dans son paisible réduit au fond du véhicule.
Quant à son frère, il veilla tard ce soir-là. Les histoires des chasseurs étaient si passionnantes ! Puis il désirait voir le petit campement arrangé pour la nuit. Il attendit donc qu’on eût fait rentrer les chevaux et le bétail afin d’examiner comment on barrait l’ouverture.
La première impression de Charlot, en s’éveillant au matin, fut une vive déception. La nuit s’était passée sans aventures et toutes les mesures de sécurité prises contre les fauves et les sauvages avaient été inutiles.
Tout au contraire, Ruth, à son réveil, rendit grâces à Dieu qui les avait gardés et se remit entre Ses mains toutes puissantes pour les dangers à venir.
Il n’y eut ni bruit ni dispute dans le camp de M. Collot. Le travail était distribué d’avance, et chacun y vaquait avec tant d’ordre que tout était prêt pour le départ avant que les premiers rayons du soleil eussent doré la vaste plaine.
– Dites donc, mon ami, débarrassez-vous ici de tout ce que vous avez de superflu dans votre chargement, dit M. Collot à Charlot. Jetez absolument tout ce qui n’est pas vêtement, poudre ou nourriture. Le reste ne servirait qu’à vous rendre la route plus difficile. Vous seriez obligés d’en faire le sacrifice plus loin. Mieux vaut vous en défaire tout de suite.
– Mais nous n’avons presque rien qui ne soit strictement nécessaire, dit le jeune homme ; et quant à la poudre, elle ne me serait pas d’une grande utilité. Je n’ai pas de fusil.
– Enlevez-moi tous ces livres, ils n’ont rien à faire ici, dit le Français qui inspectait le chariot. Et cette grande caisse-là ? Qu’est-ce qu’elle contient ?
– C’est notre porcelaine, dit Ruth. Elle ne nous gêne pas, elle est si bien emballée !
– Vous allez vous dépêcher de la laisser ici près du fourneau à bois, dit M. Collot d’un ton de commandement. Je ne saurais voir des enfants comme vous s’embarquer dans une pareille expédition sans les aider de mon expérience.
Et Ruth eut la douleur d’abandonner encore la porcelaine, comme elle disait. Mais quand on en vint aux livres, Le Voyage du Pèlerin et autres chers témoins de la piété de sa mère, il n’y eut pas moyen d’y toucher et M. Collot y renonça de lui-même.
– Et maintenant, Charlot, dit le commerçant, lorsque la voiture fut dûment allégée, je veux te faire un cadeau. Voici une carabine que j’ai trouvée en route ; quelque pauvre homme l’avait laissé tomber au bord de la rivière. Je m’étonne qu’elle n’ait pas été emportée par le courant. À propos, sais-tu tirer ?
– Laissez-moi essayer ! dit Charlot avec vivacité.
Le coup d’essai reçut l’approbation de M. Collot, bien que de son côté Finette témoigna d’une désapprobation tempétueuse. Sans la résistance énergique de Listig, elle se fut soustraite, par une fuite rapide, à l’éventualité d’une seconde détonation.
– Là, là, cette mule a raison. Il est grand temps pour vous de partir. Jamais il ne m’est arrivé de m’attarder ainsi. Prends la carabine, mon enfant, et voici de la poudre et des balles. Cela pourra t’être utile à l’occasion. Et maintenant adieu ! Adieu, Mademoiselle !
– Adieu, et je vous en prie, lisez mon petit livre, cria Ruth.
M. Collot le sortit de sa poche et le lui montra, tandis qu’il montait à cheval et prenait la tête de sa longue caravane.
Une ardente prière de Ruth le suivit.
Là-bas, dans ce Far-West, il y a des milliers d’hommes qui affrontent journellement la mort sans avoir une pensée pour Dieu et sans connaître Sa Parole.
Qui donc leur révélera la perle de grand prix ?

Chapitre 4. La pétition

Maître Charlot était très fier d’être seul à commander son expédition. C’était amusant de voir avec quelle facilité il avait pris les façons d’être de M. Collot. Tout le jour, les intonations brèves du Français se retrouvaient dans la manière de parler à ses bêtes et de donner des ordres à sa sœur.
Des ordres ? Oui ! Car Charlot estimait que ses deux années de plus et sa qualité de garçon lui conféraient des privilèges exceptionnels. Sa sœur lui devait l’obéissance. Heureusement qu’elle ne songeait pas à protester.
– M. Collot affirme qu’il est bon de porter tout son argent sur soi, fit-il d’un ton pensif. Il me disait qu’il avait toujours sous ses vêtements une ceinture toute doublée de pièces d’or. Pourrais-tu me faire quelque chose de semblable, Ruth ?

 

À SUIVRE !