
Lorsque j’étais une jeune fille, j’avais un grand désir de me consacrer au service du Seigneur dans la mission parmi les païens ; mais de nombreuses difficultés m’empêchèrent de mettre ce projet à exécution. Les années se passèrent ; je quittai ma patrie et vins m’établir sur le littoral du Pacifique, en Californie. La vie était rude dans le district minier que j’habitais avec mon mari et mes deux petits garçons. J’entendis parler d’un homme qui se mourait de la poitrine dans les montagnes à huit kilomètres de notre demeure.
Il est si dépravé, ajoutait-on, que personne ne peut rester auprès de lui; les hommes placent la nourriture à ses côtés et le laissent pendant vingt-quatre heures. Un de ces jours on le trouvera mort dans sa hutte ; plus tôt est mieux ; pour sûr, un être pareil n’a jamais eu d’âme !
Ce récit me hanta, tandis que je vaquais à mon ménage, et pendant trois jours je cherchai quelqu’un qui voulût bien aller voir le malheureux et le soigner. Je ne rencontrai partout qu’indifférence ou répulsion ouverte. Enfin, la pensée me vint : Pourquoi n’y vas-tu pas toi-même ? Voilà du travail de mission pour toi !
Je ne dirai pas ici combien je pesai le pour et le contre avant de me décider. À quoi bon un tel effort ? et puis, tout au fond de mon cœur, je craignais de me trouver en présence d’un tel homme. Ce n’était pas là l’œuvre que j’avais rêvée. Pourtant un jour je me mis en route ; je m’engageai dans la montagne et trouvai la demeure que je cherchais : une hutte de boue. Elle ne contenait qu’une seule chambre. La porte en était ouverte et, dans un des coins de l’appartement, gisant sur de la paille et des couvertures bigarrées, je découvris le mourant. Le péché avait laissé d’effrayantes traces sur son visage décharné et, si je n’avais pas su qu’il ne pouvait bouger, j’aurais pris la fuite. Apercevant mon ombre sur le sol, il leva les yeux et me salua d’un jurement épouvantable. Je fis un pas en avant, ce qui provoqua une nouvelle imprécation.
Je dis : – Ne parlez pas ainsi, mon ami.
– Je ne suis pas votre ami. Je n’ai pas d’ami, répondit-il.
– Eh bien ! je veux être une amie pour vous et…
Mais une avalanche d’injures me coupa la parole.
Je lui tendis de loin les fruits que j’avais apportés et, reculant jusqu’à la porte, je lui demandai s’il se souvenait de sa mère, espérant ainsi faire vibrer une corde dans ce cœur endurci. Une malédiction fut la réponse que je reçus. Je lui demandai s’il avait eu une femme ; il la maudit aussi. Je parlai de Dieu et il blasphéma son nom. J’essayai de dire quelque chose de Jésus et de sa mort pour nous ; il m’arrêta en jurant.
– Ce n’est qu’un mensonge, tonna-t-il ; aucun homme n’est jamais mort pour un autre.
Je m’en allai découragée. Je me disais : Je savais bien que c’était inutile. J’y retournai le lendemain, puis régulièrement chaque jour pendant deux semaines entières. L’homme montra moins de gratitude que ne l’aurait fait un chien. Enfin, je me dis : Je ne veux plus le voir.
Ce soir-là, comme je mettais mes petits garçons au lit, je ne priai pas comme d’habitude pour le pauvre mineur. Mon petit Charlie le remarqua.
– Maman, tu n’as pas prié pour le vilain méchant homme dans la montagne ?
– Non, répondis-je avec un soupir.
– Ne veux-tu plus t’occuper de lui, maman ?
– Non, répondis-je encore.
– Dieu ne veut-il plus s’occuper de lui non plus, maman ? insista l’enfant.
Et je ne sus que répondre.
Cette nuit-là je ne pus dormir. Cet homme se meurt dans ses péchés et personne ne s’inquiète de lui. Je me levai et m’en allai dans une autre chambre pour prier ; mais à peine étais-je à genoux que je me sentis accablée en réalisant combien peu jusqu’alors j’avais compris ce qu’est la prière. Je n’avais pas eu de foi ; mon cœur n’avait pas été engagé dans la chose. Je n’avais pas demandé cette âme à Dieu. Oh ! quelle moquerie que mon zèle de missionnaire ! Dans mon angoisse je m’écriai : Seigneur, je t’en supplie, fais-moi comprendre pour un instant la valeur d’une âme. Chrétiens qui lisez ces lignes, avez-vous jamais prononcé cette même prière ? Ne la prononcez jamais à moins que vous ne soyez prêts à renoncer à vos aises et à vos plaisirs égoïstes, car, lorsque Dieu vous aura répondu, la vie aura pour vous un tout autre aspect qu’auparavant. Je restai à genoux jusqu’à ce que la croix du Calvaire devînt une réalité pour moi. Je ne puis décrire ces heures solennelles. Elles s’écoulèrent sans que je songeasse à en compter le nombre ; mais cette nuit-là j’appris ce que j’avais ignoré jusqu’alors, ce que c’est que d’être en travail pour une âme.
Cette nuit-là, je vis mon Sauveur comme je ne l’avais jamais vu auparavant. J’attendis à genoux, jusqu’à ce qu’il m’eût répondu. Lorsque je rentrai dans ma chambre, mon mari me dit :
– Eh bien ! et ton mineur ?
– Il sera sauvé, répondis-je.
– Comment y arriveras-tu ?
– C’est le Seigneur qui le fera, et je ne sais s’il aura besoin de moi ou non.
Le lendemain m’apporta une leçon que je n’avais jamais apprise auparavant quant à ce que doit être le travail d’un chrétien. Les jours précédents j’avais attendu l’après-midi pour faire ma course. Mon ouvrage était alors terminé, la chaleur moins grande ; j’avais le loisir de changer de costume et de mettre mes gants. Ce jour-là, dès que mes petits garçons furent partis pour l’école, sans attendre la fraîcheur et sans mettre mes gants, oubliant même mon ménage, je me trouvai sur le chemin de la montagne non pour aller voir ce misérable vaurien, mais pour gagner une âme. Je pensais que l’homme pouvait mourir. Une âme humaine se trouvait en jeu et je me hâtais. Sur mon chemin, une femme sortit d’une chaumière.
– Je vous accompagnerai, dit-elle, j’ai à faire dans la montagne.
Je ne souhaitais pas de compagnie, mais ce petit fait me fut une nouvelle leçon. Dieu arrangeait les choses mieux que moi. La femme avait une fillette avec elle. Arrivées devant la hutte, elle me dit :
– Je vous attendrai ici, dépêchez-vous, n’est-ce pas ?
Je ne saurais dire à quoi je m’attendais ; en tous cas, l’homme m’accueillit par une bordée d’invectives ; mais sa grossièreté ne me froissa pas comme auparavant. Christ se trouvait entre moi et le blasphémateur. Je pouvais supporter ce qui le frappait Lui. Tandis que je changeais l’eau de la cuvette et m’occupais de petits détails auxquels le malade avait l’habitude de me voir vaquer, sans pour cela m’adresser le moindre remerciement, un éclat de rire de la fillette pénétra gaîment dans la case obscure.
– Qu’est-ce que c’est ? demanda vivement l’homme.
– C’est une petite fille qui m’attend là dehors, expliquai-je.
– Cela vous ennuierait-il de la faire entrer ? continua le mineur d’un ton tout différent de celui auquel j’étais accoutumée.
M’avançant sur le pas de porte, je fis un signe à l’enfant ; puis, la prenant par la main, je lui dis :
– Mamie, viens dire bonjour au pauvre homme malade.
Elle recula en voyant la figure rébarbative du patient.
– Z’ai peur, fit-elle.
Je la rassurai. – Le pauvre homme a bien mal, il ne peut pas bouger ; il voudrait te voir.
Elle semblait un ange, avec sa figure épanouie et ses yeux bleus agrandis par la pitié et un reste de frayeur peut-être. Dans sa menotte potelée elle tenait des fleurs qu’elle venait de cueillir.
Sans hésiter, elle alla jusqu’au lit et se pencha vers le malade.
– Pauvre homme, ze suis triste que tu aies mal. Veux-tu mes fleurs, dis ?
Il posa sa forte main osseuse sur le bras tout rond de la petite et de grosses larmes remplirent ses yeux.
– J’avais une fois une petite fille, dit-il ; et elle est morte. Son nom était Mamie. Elle m’aimait. Personne ne m’a aimé qu’elle. J’aurais été un autre homme si elle n’était pas morte. Depuis qu’elle est partie, je déteste tout le inonde.
Je compris immédiatement que je tenais la clef du cœur de cet homme. Forte de mes heures passées en prières, je lui dis :
– Quand je vous ai parlé de votre mère et de votre femme, vous les avez maudites. Je sais maintenant qu’elles étaient de mauvaises femmes ; vous n’auriez pas maudit une bonne mère.
– Une bonne mère ! gémit-il ; oh ! vous ne savez rien de ces sortes de femmes ; vous ne savez pas ce qu’elles étaient toutes deux.
– Eh bien! si votre fillette avait vécu et avait été élevée par elles, n’aurait-elle pas pris le même chemin ? Auriez-vous désiré cela pour elle ?
Une telle pensée ne l’avait jamais abordé. Ses yeux devinrent fixes pendant plusieurs secondes, puis, lorsqu’ils revinrent chercher les miens, l’homme s’écria :
– Non, jamais. Je l’aurais plutôt tuée. Je suis content qu’elle soit morte !
Prenant sa main brûlante dans la mienne, je lui parlai doucement.
– Notre bon Sauveur n’a pas voulu qu’elle fût comme les autres. Il l’aimait mieux que vous ne l’aimiez vous-même. Ainsi il l’a reprise et il la garde tout près de Lui. Elle est là-haut avec Jésus. Jésus vous attend. Ne voudriez-vous pas la revoir ?
– Oh ! avec une énergie soudaine, je consentirais à être brûlé vif mille fois, si ainsi je pouvais revoir ma petite Mamie.
Amis, vous connaissez l’histoire bénie que j’eus alors à raconter. Le pauvre visage décharné devint pâle comme la cire tandis que je parlais, et l’homme agitait ses bras au-dessus de sa tête, comme si son angoisse dépassait ce qu’il pouvait supporter. Deux ou trois fois un véritable râle s’échappa de sa poitrine. Je crus qu’il allait expirer. Puis soudain, rassemblant ses forces, il saisit mon bras avec une énergie presque féroce et réussit à articuler :
– Que disiez-vous l’autre jour, de parler à quelqu’un qu’on ne voit pas ?
– C’est la prière, répondis-je ; je dis au Seigneur ce dont j’ai besoin.
– Priez maintenant, femme, priez vite. Dites-lui ce qui me manque, dites-lui que je veux revoir ma fillette ; dites-lui tout, tout.
Je pris dans les miennes les mains de l’enfant et je les plaçai sur les mains tremblantes du mourant. Puis me mettant à genoux, ayant la petite devant moi, je lui dis de prier pour l’homme qui avait perdu sa Mamie et qui désirait si fort la revoir. Alors l’enfant dit tout bas, mais assez distinctement pourtant pour que chaque parole arrivât à l’oreille du pauvre père :
– Seigneur Jésus, cet homme est malade. Il a perdu sa petite fille et il aimerait tant la revoir. Ze suis triste pour lui et lui il est très triste aussi. Veux-tu lui aider, Seigneur Jésus ? S’il te plaît, aide-lui. Amen.
Un grand silence se fit. Mamie, tout impressionnée par ce qu’elle venait de voir, s’échappa doucement. Il me semblait que je voyais le Seigneur tout près de nous ; je sentais sa présence qui nous environnait. Bientôt l’homme se mit à dire :
– Parlez-lui encore, dites-lui tout, tout ; mais, oh ! vous ne savez pas tout.
Et alors ses lèvres s’ouvrirent et il fit une confession de sa vie, telle que je n’aurais pu en supporter l’horreur, si je n’avais pas réalisé que le Seigneur était là, écoutant, lui aussi. Peu à peu le pauvre homme comprit. Il vit que le Sauveur l’attendait et l’amour divin brisa ce cœur endurci. Ce fut le troisième jour que cette âme fatiguée et chargée se détourna de tout le reste et vint se réfugier auprès de Celui qui est puissant pour sauver, de Celui qui est mort pour moi.
Il vécut encore quelques semaines, comme si Dieu avait voulu nous donner la preuve du changement qui s’était opéré en lui. Son grand désir était de faire connaître à d’autres ce grand salut et un jour il fit venir dans sa hutte les mineurs des environs. La chambre était remplie d’hommes accourus de toutes parts.
Il leur parla de la croix.
– Camarades, disait-il, mettez-vous à genoux ; nous voulons vous parler de Celui qui est mort pour moi.
Sa voix était faible, son souffle haletant, son langage grossier ; mais qui dira le pouvoir de ses paroles ?
– Camarades, suppliait-il, ne pouvez-vous pas l’aimer ? Il veut vous laver de tous vos péchés dans son sang, comme il l’a fait pour moi.
À quelques jours de là, je discernai sur son visage une expression qui me montra que la fin approchait. Je dus le quitter.
– Que faut-il vous dire ce soir, Jack ? demandai-je.
– Seulement bonsoir, répondit-il, et au revoir, là-haut.
Le lendemain, la porte de la hutte était fermée, et je trouvai deux des mineurs assis silencieusement à côté d’une planche posée sur deux escabeaux. Ils déplacèrent le linceul grossier et je vis la figure de Jack, calme, paisible, revêtue d’une noblesse toute nouvelle, revenue à l’image de Dieu.
– Si seulement vous l’aviez vu quand il est parti ! dirent les hommes.
– Racontez-moi tout.
Eh bien ! vers minuit, il s’est mis à sourire et il nous a dit : – Je m’en vais, camarades. Dites à la dame que je vais rejoindre Mamie ; dites-lui que je vais voir Celui qui est mort pour moi ! Alors le souffle lui a manqué et il n’a plus bougé.
À genoux auprès de la dépouille mortelle de celui qui n’était plus « le pauvre Jack, » mes mains tenant les mains glacées qui avaient été teintes de sang humain, je suppliai le Seigneur de me faire comprendre de plus en plus quel est le prix d’une âme et d’entrer toujours davantage dans la pensée de Christ « qui ne veut pas qu’aucun périsse, mais que tous viennent à la repentance » (2 Pier. 3. 9).
D’après Almanach Évangélique 1911