BLAISE PASCAL (2)

Peu d’hommes ont eu le privilège de posséder, comme Pascal, à leur degré de perfection possible, les trois plus nobles puissances de l’homme : l’intelligence, la conscience, le cœur. Il fut, en effet, un mathématicien et un physicien de génie, un des écrivains les plus merveilleux de la littérature française et presque le créateur de la belle et grande prose du 17ème siècle, un des penseurs les plus profonds, enfin un des chrétiens les plus ardents et les plus sanctifiés qui aient jamais vécu. Nous ne nous occuperons ici que du chrétien.

Blaise Pascal est né le 19 juin 1623, à Clermont-Ferrand, d’une vieille famille d’Auvergne. Son père, Étienne Pascal, y occupait une charge en vue : il était « conseiller élu pour le roi en l’élection de Bas-Auvergne ». Il eut quatre enfants, dont trois vécurent ; c’était, outre Blaise, Gilberte, née en 1620, connue sous le nom de Mme Périer, et Jacqueline, née en 1625. Leur mère était une femme pieuse et d’un esprit fort distingué : elle mourut, alors que Blaise n’avait que trois ans. Cependant à ce dernier l’influence féminine ne manqua pas complètement : une affection, toujours plus étroite et plus profonde, l’unit à ses sœurs.

Étienne Pascal, d’ailleurs, était un père admirable, qui s’efforça de remplacer, autant qu’il lui fut possible, la mère qui n’était plus. Voulant se consacrer entièrement à l’éducation de ses enfants, en particulier de son fils, chez qui il découvrait de jour en jour une intelligence peu ordinaire, il quitta sa charge et alla se fixer à Paris. On connaît le génie précoce de l’auteur des Pensées. À Paris, qui, alors comme de nos jours, était la capitale intellectuelle de la France, ce génie se développa avec une rapidité surprenante. Tout jeune encore, Blaise discutait avec le plus grand mathématicien et philosophe de son temps : Descartes. À seize ans, il publiait son Essai pour les Coniques et, à dix-huit ans, il inventait la machine à calculer.

Comme on le voit, sa préoccupation principale, dans cette première partie de sa vie, était la science. Quant à la religion, il ne la méprisait certes pas. Au contraire, dans le cercle de savants qu’il fréquentait, on était généralement respectueux des choses religieuses. Pascal allait même plus loin que le simple respect. Comme son père, il plaçait l’objet de la religion au-dessus de la raison humaine. Sa foi était sincère ; mais, comme celle de son père, elle avait un caractère intellectuel et s’alliait volontiers avec l’amour du monde.

Tel était l’état religieux de Pascal, quand, en janvier 1646, son père fut mis en relation avec des gentilshommes pieux, qui, attristés de ce mélange de christianisme et de mondanité, l’engagèrent ainsi que ses enfants à lire les œuvres des Jansénistes. On appelle de ce nom un groupe de catholiques nourris des écrits de l’apôtre Paul et de St. Augustin et d’une morale austère. Ils enseignaient la corruption foncière de l’homme, et que la conversion ne consiste pas en la superposition, pour ainsi dire, d’une vie nouvelle à l’ancienne, mais en un changement complet du cœur que la grâce seule de Dieu peut opérer. Il y avait, dans le raisonnement de ces Jansénistes une logique qui attira et prit le mathématicien Pascal. Il adhéra à cette doctrine. Il comprenait maintenant la nécessité de séparer la vie chrétienne de la vie mondaine. C’est ce qu’on est convenu d’appeler la première conversion de Pascal. Par son moyen, son père puis ses deux sœurs et M. Périer, le mari de Gilberte, furent gagnés au jansénisme. Mais il faut ajouter que, si Pascal a fait un pas en avant dans la connaissance du christianisme, c’est bien plus son intelligence que son cœur qui a été illuminée.

Cependant les maladies dont il souffrait depuis des années, s’aggravaient : il avait le bas du corps presque paralysé et il ne pouvait guère marcher sans béquilles. Les médecins lui proposèrent les divertissements du monde. Pascal obéit. Il ne faut pas croire qu’il devint dissolu : sa vie fut pure de tous les écarts grossiers que condamne la religion ou même la morale. Mais son cœur, attiré par les attraits délicieux du monde, s’y attacha de liens toujours plus nombreux et plus vivaces. Il fréquenta même assidûment les libertins qui étaient, à cette époque, à peu près ce que sont de nos jours les libres-penseurs.

À côté de cette vie extérieure, la vie de l’esprit n’en continuait pas moins : Pascal lit beaucoup les philosophes, surtout les sceptiques, Montaigne en particulier. Captivé par le spectacle de la vie, par le jeu tour à, tour comique et tragique du cœur humain, ébloui par les spéculations et les prétentions de la raison, il s’éloigne du christianisme, et l’homme devient, comme on dit en langage philosophique, « son principe et sa fin ».

Mais Pascal était d’une nature trop profonde pour ne pas s’apercevoir bientôt de la vanité et de l’incertitude de toutes les choses humaines. Dès la fin de l’année 1653, c’est-à-dire quatre ans après le moment où il avait commencé de demander au monde les distractions qu’on croyait nécessaires à sa santé, il se sent envahir d’un vague dégoût. Si séduisant que soit le spectacle de la vie, il ne suffit pas à satisfaire son cœur ; et son intelligence, elle aussi, souffre de voir qu’à toutes les explications des philosophes manque le caractère de la certitude et de l’évidence. D’ailleurs, la mort ne vient-elle pas brutalement anéantir les aspirations du cœur et les recherches de la raison ? Pascal ne peut plus croire désormais à la grandeur de l’homme : tout en lui, au contraire, lui apparaît petit et incertain.

Que faire donc, puisque les appuis humains à quoi il pensait s’accrocher se dérobent tous ? Retourner à Dieu : voilà ce qu’il sent qu’il faut faire. Mais le peut-il ? Son cœur a été pris aux enchantements du monde, et, par une contradiction étrange, mais si humaine, quoiqu’ils ne lui donnent point le bonheur après quoi il aspire, il en demeure invinciblement l’esclave ! Dieu seul peut donc l’arracher à ces toutes puissantes séductions. Pascal arrive même à voir dans cet immense dégoût qui le remplit toujours plus une preuve du désir du divin Pasteur de le ramener à Lui, brebis égarée et angoissée ! Et s’il ne peut lui-même se convertir, du moins peut-il se lever et marcher au devant de la voix qui l’appelle, encore lointaine. C’est à quoi il tâche, encouragé et aidé des conseils de sa très pieuse sœur Jacqueline. Sur ces entrefaites, il entendit, un sermon d’un janséniste, Singlin, « sur la nécessité de se donner tout entier à Dieu », sermon qui acheva de l’ébranler. Enfin, dans la nuit mémorable du 23 novembre 1654, il eut une extase dans laquelle il entendit Dieu lui parler.

C’est un moment solennel et dont il faut que l’on ait goûté l’amertume pour que la conversion soit définitive, que celui où une âme, pénétrée et abreuvée du sentiment de sa misère infinie et de son incurable péché, se jette, désespérée, au pied de la croix du Calvaire, et dans le silence de la prostration, parmi les larmes douloureuses du repentir, sent les bras du divin Crucifié la prendre, l’attirer à sa hauteur, à la hauteur de sa sainteté et de son amour, et la serrer sur son cœur dans d’ineffables étreintes. Si nous ne pouvons descendre jusqu’au fond de ce drame, du moins pouvons-nous avoir quelque idée de l’importance qu’il eut pour Pascal : il nous en a conservé le souvenir dans des paroles de feu, dont voici quelques-unes :

« Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob, non des philosophes et des savants.

Certitude. Certitude. Sentiment. Joie. Paix. Dieu de Jésus-Christ.

Oubli du monde et de tout, hormis Dieu.

Il ne se trouve que par les voies enseignées dans l’Évangile.

Joie, joie, joie, pleurs de joie ».

Maintenant Pascal est conquis ; maintenant il appartient à Dieu. Et désormais va commencer cette vie de sanctification quotidienne qui fit de lui l’un des chrétiens les plus admirables qui aient jamais été.

À peine converti, il eut à défendre les Jansénistes de France, ses amis, contre les attaques d’autres croyants ; et il le fit avec une éloquence dont on n’avait pas encore vu la pareille – si ce n’est dans l’antiquité grecque et romaine – ses Lettres Provinciales sont demeurées l’un des modèles et l’un des chefs-d’œuvre les plus purs de la prose française. Non content de son rôle de défenseur, il se fit accusateur ; et, la tirant des gros in-folio latins qui la cachaient, il étala devant le grand public la hideur de cette morale facile, attrayante, flattant la faiblesse et les vices de l’homme, monstrueuse parfois, même dans ses concessions, sous prétexte d’attirer à Dieu un plus grand nombre de pécheurs, essayaient d’adoucir et de rendre plus traitable, si rose ainsi dire, l’austérité sublime du christianisme.

Mais à cela ne se borna pas l’activité chrétienne de Pascal. Effrayé et attristé du progrès de l’incrédulité, il méditait d’écrire une apologie du christianisme, qu’il n’eut pas le temps de composer et dont il nous reste les immortels fragments connus sous le nom de Pensées. Nous ne pouvons nous étendre ici sur ce livre incomplet et pourtant merveilleux. Qu’il nous suffise de rappeler que Pascal y montre la complète déchéance de l’homme, et comment, toutes les religions ne peuvent y remédier. Seule la personne de Christ, par la rédemption, a apporté à cet esclave du péché le seul moyen de s’en délivrer. Les Pensées, par la profondeur du raisonnement et par une étonnante connaissance du cœur humain, – pour ne rien dire des qualités du style – ont rangé leur auteur parmi les penseurs les plus géniaux de tous les temps.

La grandeur de sa vie chrétienne dépasse encore celle de sa pensée et de ses œuvres. Si jamais croyant connut et pratiqua l’abnégation, ce fut Pascal. Accablé de plusieurs maladies à la fois, bien loin de penser à soi, il ne songeait qu’au bien des autres. Il faut lire dans la touchante biographie que nous a laissée sa sœur, Mme Périer, jusqu’à quel point il pouvait s’oublier. Qu’on nous permette de citer le trait suivant. « Il avait chez lui, dit Mme Périer, un bonhomme avec sa femme et tout son ménage, à qui il avait donné une chambre et à qui il fournissait du bois, tout cela par charité… Ce bonhomme avait un fils, qui, étant tombé malade, en ce temps-là, de la petite vérole, mon frère qui avait besoin de mes assistances eut peur que je n’eusse de l’appréhension d’aller chez lui à cause de mes enfants. Cela l’obligea à penser de se séparer de ce malade ; mais, comme il craignait qu’il ne fût en danger si on le transportait en cet état hors de sa maison, il aima mieux en sortir lui-même, quoiqu’il fût déjà fort mal, disant : « Il y a moins de danger pour moi dans ce changement de demeure : c’est pourquoi il faut que ce soit moi qui quitte ».

Pénétré de son intime misère, il n’aimait pas qu’on s’attachât à lui : « Je tromperais, disait-il, ceux à qui j’en ferais naître le désir ; car je ne suis la fin de personne et n’ai pas de quoi les satisfaire »…

À mesure qu’il avance, il vit toujours plus près de Christ, dans une communion toujours plus intense avec son Sauveur : de là sa force. Preuve en est le Mystère de Jésus, qui contient quelques-unes des pensées les plus profondes et les plus « vécues, » pour ainsi parler, qu’on ait écrites sur le Christ :

« Jésus est seul dans la terre, non seulement qui ressente et partage sa peine, mais qui la sache : le ciel et lui sont seuls dans cette connaissance…

Il ne prie qu’une fois que le calice passe et encore avec soumission, et deux fois qu’il vienne s’il le faut…

Jésus s’arrache d’avec ses disciples pour entrer dans l’agonie ; il faut s’arracher de ses plus proches et des plus intimes pour l’imiter…

Console-toi, tu ne me chercherais pas, si tu ne m’avais trouvé.

Je pensais à toi dans mon agonie, j’ai versé telles gouttes de sang pour toi.

C’est mon affaire que ta conversion ; ne crains point, et prie avec confiance comme pour moi…

Les médecins ne te guériront pas, car tu mourras à la fin. Mais c’est moi qui guéris et rends le corps immortel.

Je t’aime plus ardemment que tu n’as aimé tes souillures.

Qu’à moi en soit la gloire, et non à toi, ver et terre ».

Il faut lire tout le morceau : nous n’en pouvons citer ici que des pensées détachées.

L’amour de Pascal pour son Sauveur éclate, enfin, dans sa mort elle-même, qui fut admirable de foi candide et profonde. Une nuit, après une violente convulsion où l’on crut qu’il avait succombé, il revint à lui et, nous dit sa sœur, Mme Périer, il parla « des principaux mystères de la foi » en disant d’une voix distincte : « Je crois tout cela et de tout mon cœur ». Sa joie était si forte qu’il « en versait des larmes. » Peu après « les convulsions le reprirent – nous empruntons ceci encore au récit de Mme Périer – elles durèrent jusqu’à sa mort, qui fut vingt-quatre heures après, le dix-neuvième d’août 1662, à une heure du matin, âgé de trente-neuf ans deux mois ».

D’après Almanach Évangélique 1913