LE VIEUX SABOTIER

Il y a bien des années, à Nantes, un pasteur donnait une Bible à un mendiant. Ce mendiant savait lire. J’ai là, se dit-il, un moyen d’ajouter à mes maigres ressources. Je vais lire dans ce livre à tous ceux qui voudront me payer pour cette lecture.

Un jour, il s’arrêta devant l’échoppe d’un vieux sabotier, et lui demanda l’aumône.

Vous me demandez la charité ! s’écria l’autre, mais je suis tout aussi pauvre que vous !

– Si vous ne voulez pas me faire l’aumône, donnez-moi un sou, et je vous lirai un chapitre de la Bible.

– Un chapitre de quoi ?

– De la Bible.

– Qu’est-ce que c’est que ce livre ? Je n’en ai jamais entendu parler.

– C’est un livre qui parle de Dieu.

Le vieux sabotier, curieux de connaître le contenu du livre, donna un sou au mendiant. Là-dessus, l’autre, s’asseyant sur un banc de pierre devant la maison, ouvrit la Bible au troisième chapitre de l’évangile selon Jean et commença à lire. Le vieillard écouta avec délices les paroles de grâce et de vérité qui avaient pour lui tout l’attrait d’une chose entièrement nouvelle. Il fut profondément impressionné par le récit de l’entrevue de Nicodème avec le Seigneur, et surtout par ces paroles que Luther a appelées une Bible en miniature : Dieu a tant aimé le monde, qu’il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne périsse pas, mais qu’il ait la vie éternelle. Au moment où la lecture se termina sur ces mots : Qui croit au Fils a la vie éternelle ; mais qui désobéit au Fils ne verra pas la vie, mais la colère de Dieu demeure sur lui, le vieillard qui, tout yeux tout oreilles, attendait la suite, s’écria :

– Continuez, continuez !

– Ah ! non, répliqua le mendiant, un chapitre pour un sou, pas davantage !

Un second sou fut vite offert, et alors le vieillard écouta, ravi, l’histoire de Jésus et de la Samaritaine. Lorsque, pour la première fois, il entendit ces paroles divines : Quiconque boit de cette eau-ci aura de nouveau soif, mais celui qui boira de l’eau que je lui donnerai, moi, n’aura plus soif à jamais ; mais l’eau que je lui donnerai sera en lui une fontaine d’eau jaillissant en vie éternelle, il éprouva quelque chose qu’il n’avait jamais éprouvé auparavant.

Bientôt le quatrième chapitre de Jean fut, achevé, et le mendiant ne voulut pas lire davantage sans recevoir un autre sou.

L’autre était trop pauvre pour pouvoir continuer à donner ainsi des sous. Mais il pria le mendiant de lui dire où il avait trouvé ce livre merveilleux. Celui-ci répondit qu’un pasteur, à Nantes, le lui avait donné, et il continua son chemin.

Le livre était parti, mais les paroles entendues demeuraient dans le cœur du vieillard. Nuit et jour il se répétait : Dieu a tant aimé le monde, qu’il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne périsse pas, mais qu’il ait la vie éternelle.

Quinze jours après, un matin, il se leva de bonne heure et dit à son fils de veiller sur l’échoppe, car lui-même allait à Nantes.

À Nantes, père ? tu n’y penses pas. C’est, beaucoup trop loin pour toi. C’est plus de soixante kilomètres.

– Je sais, mais j’ai décidé d’aller à Nantes.

Tous les efforts pour le retenir furent vains. Il partit donc pour son long voyage, et finit par arriver. Il se mit à la recherche du pasteur qui avait un dépôt biblique, et le trouva.

– Que voulez-vous ? lui demanda le pasteur en le voyant entrer.

– Monsieur, on m’a dit qu’on pouvait trouver chez vous un livre qui parle de Dieu.

– C’est une Bible que vous désirez ?

– Oui, Monsieur, c’est cela. Je voudrais en avoir une.

– De quel prix ?

– Prix ?

– Certainement, nous ne donnons pas de Bibles gratis.

– Eh bien, Monsieur, je ne puis pas en acheter. Un mendiant m’a dit que vous lui en aviez donné une, et je suis aussi pauvre que lui.

– Où habitez-vous donc, mon ami ?

Le visiteur nomma son village.

– Et comment êtes-vous venu ?

– À pied.

– Et comment retournerez-vous ?

– À pied.

– Quoi, à votre âge, vous avez accompli une marche de plus de 120 kilomètres pour vous procurer une Bible ?

– Oui, Monsieur, et je me considérerai comme amplement récompensé de ma peine si je puis en avoir une.

– S’il en est ainsi, je vous la donnerai, mais c’est la dernière que je donne. Quel format voulez-vous ? Grand format sans doute, avec gros caractère ? Vous savez lire, je suppose ?

– Non, j e ne connais pas une seule lettre.

– Mais que ferez-vous d’une Bible si -vous ne savez pas lire ?

– Oh ! Monsieur, ma fille sait lire, et il y a trois autres personnes dans notre village qui savent lire. Je vous supplie de me donner le livre.

Le pasteur lui donna la Bible. Le sabotier remercia de tout son cœur, et, plein de joie, emporta le volume. De retour dans son village, il invita les gens à venir chez lui le soir pour lire la Bible. Ceux qui savaient lire venaient à tour de rôle pour faire la lecture du livre à haute voix, et les autres écoutaient.

Le vieux sabotier, lui, écoutait avec la plus grande attention. Il se faisait répéter maint passage, pour le mémoriser. Ce n’est pas seulement, son esprit qui retenait ces paroles. Elles pénétraient jusqu’au fond de son cœur et en faisaient vibrer les cordes les plus profondes.

Six mois après lui avoir donné la Bible, le pasteur le vit paraître de nouveau, non sans étonnement.

– Eh bien, mon vieil ami, lui dit-il, qu’est-ce qui vous amène encore si loin de chez vous ?

– Eh ! Monsieur, répondit le vieillard, j’ai fait fausse route, tout à fait fausse route.

– Qui vous a dit que vous aviez fait fausse route ?

– Le Livre, Monsieur. C’est la Bible qui le dit.

– Vraiment ? et que dit-elle ?

– Elle dit que je me suis trompé toute ma vie. Toute ma vie, moi, pauvre pécheur, j’ai prié la vierge Marie. Et je trouve dans le Livre qu’elle avait besoin d’un Sauveur tout autant que moi.

– Comment cela ?

– Eh bien, Monsieur, le Livre dit qu’elle se réjouissait en Dieu son Sauveur, en Dieu, son Sauveur. Donc elle avait besoin d’un Sauveur tout comme moi.

La conversation continua quelque temps encore. Frappé du trésor de connaissances accumulées par le pauvre sabotier, qui ne savait, pas même lire, le pasteur se mit à le questionner d’une manière serrée et détaillée sur les principales vérités du christianisme. À chaque demande, le vieillard répondit par un passage de la Parole. Ainsi :

Question : Que savez-vous du Seigneur Jésus-Christ ?

Réponse : « La Parole devint chair, et habita au milieu de nous, et nous vîmes sa gloire, comme d’un Fils unique de la part du Père, pleine de grâce et de vérité » (Jean 1. 14.)

Question : Qu’avez-vous à dire de sa mort ? Réponse : « Le sang de Jésus-Christ son Fils nous purifie de tout péché » (1 Jean 1. 7.)

Question : Quels sont les privilèges de ceux qui croient en Christ ?

Réponse : « Il n’y a maintenant aucune condamnation pour ceux qui sont dans le Christ Jésus (Rom. 8. 1).

Question : Qu’avez-vous à dire des devoirs de ceux qui croient en Jésus-Christ ?

Réponse : « Vous n’êtes pas à vous-mêmes ; car vous avez été achetés à prix. Glorifiez donc Dieu dans votre corps » (1 Cor. 6. 20.)

Quel beau témoignage nous avons là de la puissance de l’action du Saint-Esprit sur un cœur sincère ! Comme Samuel, ce brave vieillard avait dit : « Parle, Seigneur ! ton serviteur écoute » (1 Sam. 3. 9). La parole était tombée dans une bonne terre où le grain produit du fruit, « l’un cent, l’autre soixante, l’autre trente » (Mat. 13. 23). L’œuvre de la conversion s’était opérée dans ce cœur honnête et bon. « J’ai cru, c’est, pourquoi j’ai parlé » (Ps. 116. 10 ; 2 Cor. 4. 13), pouvait dire le vieux sabotier. Et c’est ainsi que, malgré toute son ignorance et sa faiblesse, il fut un témoin de la grâce de Dieu pendant les quelques jours qu’il lui fut encore donné de passer ici-bas.

D’après Almanach Évangélique 1914