
Un meunier qui avait intenté un procès à son voisin, un manufacturier, et l’avait perdu, se trouvait dans la nécessité de vendre son moulin et allait être réduit à la misère ; cela le révoltait et lui faisait maudire Dieu et les hommes.
À ce moment, il reçut la visite d’un chrétien qui lui montra tout le mal qu’il avait commis, et, s’adressant à sa conscience, le plaça devant Dieu.
Après son départ, le meunier, qui avait été vivement impressionné par ses paroles, alla s’asseoir au bord de l’eau, et se mit à réfléchir : Il a raison, lui disait sa conscience, oui, c’est mon orgueil qui m’a perdu. Dieu m’a laissé tomber dans cet abîme, parce que je vivais sans lui ; on m’appelle un honnête homme ; mais pour Dieu, que suis-je ? Je vis en vrai païen, je n’aime pas Dieu, je ne le prie pas, je ne connais pas sa Parole ; quand il me frappe, je me révolte… Ah ! j’ai bien mérité mes malheurs !
Une pensée en appelait une autre. L’Esprit de Dieu agissait dans son âme ; sa conscience s’ouvrait au repentir, et des larmes coulaient le long de ses joues. Enfin, il se mit à genoux et pria. Il ne connaissait pas d’autre prière que l’oraison dominicale, mais il la répéta de tout son cœur.
Quand il vint à dire : Pardonne-nous nos péchés comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés, l’image du manufacturier se présenta devant ses yeux. Lui pardonner ? se demanda-t-il ; non, c’est impossible.
Et cependant sa conscience parlait et ne le laissait pas en repos. Ô mon Dieu, dit-il, fais que je puisse pardonner ; car tu le vois, il faut un miracle pour me changer le cœur.
En ce moment un bruit joyeux frappa son oreille. Il aperçut les enfants de son voisin qui sortaient de la maison et qui venaient jouer sur le plancher qui couvrait le batardeau. Le meunier pensa à ses propres enfants, qui allaient bientôt être réduits à la misère ; un nouvel orage s’alluma dans son cœur ; involontairement, il serrait les poings et murmurait des paroles d’une sourde colère, lorsqu’un cri perçant le fit tressaillir.
Sur la rivière, entraîné par le courant rapide, un des enfants du manufacturier descendait rapidement. Son père qui le voyait de la fenêtre, avait jeté le cri de détresse. L’enfant se débattait, ses vêtements le soutenaient encore un peu au-dessus de l’eau, mais chaque minute le rapprochait de la roue du moulin ; le secourir paraissait impossible, car le courant était trop violent pour être remonté, il était trop tard pour arrêter la roue.
Le meunier comprit tout cela, mais n’écoutant que la voix de son cœur, il s’élança dans la rivière. Il eut bientôt saisi l’enfant, et commença à descendre dans l’étroite écluse ; mais par un puissant effort, au moment où tous deux allaient disparaître sous la grande roue, il saisit une planche qui faisait saillie et s’y cramponna.
Holà ! cria-t-il d’une voix énergique, Jeanne, ferme l’écluse !
Sa femme accourut, mais troublée par l’émotion, elle s’y prenait mal, et le meunier se sentait défaillir.
En cet instant, le manufacturier arrivait, pâle comme la mort. Il fixa l’écluse, arrêta la roue, et saisissant le meunier par la main, il le tira sur le talus, puis sans pouvoir dire un mot, il l’entoura de ses bras et le pressa sur son cœur.
– L’enfant a-t-il du mal ? demanda le meunier.
Le petit garçon remis de son émotion, embrassait son père.
– Oh ! comme j’ai eu peur ! disait-il en pleurant.
– Voisin, dit le manufacturier d’une voix émue, vous avez fait plus que si vous m’aviez sauvé la vie à moi-même.
– Ce n’est rien, reprit le meunier, je n’ai fait que mon devoir.
Si jamais quelqu’un fut heureux, ce fut bien lui. La joie remplissait son cœur. Cette journée qu’il avait commencée dans la révolte, était devenue pour lui la plus belle journée de sa vie. Il sentait que Dieu lui avait donné de pardonner et il pouvait prier.
Inutile de dire que dès lors le manufacturier et le meunier devinrent bons amis. Le manufacturier paya les frais du procès, il laissa son moulin au meunier, mais s’occupa de le diriger.
Après cela, il n’y eut pas de ménage plus heureux que celui du meunier. Plusieurs se plaignaient de ce qu’il était devenu religieux, mais tout le monde au village honora et respecta sa piété. Tous ses jours furent employés à servir Celui qui l’avait aimé et s’était livré pour lui, et il rendit témoignage à la grâce dont il avait été l’objet de la part de Dieu.
D’après Almanach Évangélique 1937