
« Au sacrifice et à l’offrande de gâteau tu n’as pas pris plaisir ; tu m’as creusé des oreilles; tu n’as pas demandé d’holocauste ni de sacrifice pour le péché… »
Ce verset 6 du Psaume 40 est, comme on le sait, cité en Hébreux 10. 5 avec un changement caractéristique. « Tu m’as creusé des oreilles » y devient : « Tu m’as formé un corps ». En fait les deux expressions sont équivalentes. C’est souvent que, dans l’Écriture – comme d’ailleurs dans le langage courant – une partie caractérise un ensemble, un élément significatif étant utilisé pour représenter une entité que chacun reconnaît sans peine. On parle d’un trône pour évoquer un royaume, de chaînes pour parler de captivité, d’une maison pour désigner ceux qui l’habitent, etc.
N’est-il pas remarquable que la partie du corps humain choisie ici par l’Esprit de Dieu pour représenter l’homme tout entier ne soit ni la tête, centre de la réflexion et des décisions, ni l’œil, la main ou le bras qui feraient penser aux découvertes, à l’activité, à la force ? C’est l’oreille, qui suggère l’écoute de Dieu, l’obéissance à sa volonté. On peut la considérer comme l’organe récepteur reliant Dieu, qui fait connaître sa volonté, à la créature responsable d’y faire attention et de s’y soumettre.
C’est sur ce point précis, mais essentiel, que l’homme s’est montré défaillant dès le début de son histoire. En se soustrayant à l’autorité divine, il a perdu sa raison d’être sur la terre où le Créateur l’avait placé avec des comptes à lui rendre.
Mais « le Fils, en entrant dans le monde » fait cette déclaration préliminaire : Tu m’as creusé des oreilles ». Il venait spécialement pour se plier à ce qui était et reste absolument lié à la condition humaine : l’obéissance à Dieu. Pour en faire la démonstration, il allait recommencer de bout en bout – et coûte que coûte – de la naissance à la mort, l’histoire de l’homme sur la terre.
« II est devenu », ce qu’il ne pouvait être avant, obéissant, et cela « jusqu’à la mort, et à la mort de la croix » (Phil. 2. 8). Il allait apprendre lui-même, « quoiqu’il fut Fils » (Héb. 5. 8) et nous apprendre à nous, tristes descendants d’Adam, ce que c’est que l’obéissance inconditionnelle à Dieu.
Voilà pourquoi le Fils vient du ciel, et voilà en même temps pourquoi il ne fait pas dans le monde une arrivée majestueuse qui corresponde à ses titres et à sa dignité. Cette entrée glorieuse, appelée « son apparition », il la fera plus tard, et elle lui vaudra alors le respect et l’hommage de toute créature (Ps. 24. 9).
Mais sa première venue devait nous donner, à nous les humains, une magistrale leçon d’obéissance, montrer par l’exemple que celle-ci était non seulement normale et possible, mais aussi heureuse.
« C’est mes délices, ô mon Dieu, de faire ce qui est ton bon plaisir… », ajoute en effet le Psaume 40. Par contraste avec la servitude et l’esclavage tels que l’homme les conçoit, ce qui caractérise la vie divine, c’est l’obéissance par amour.
« Le Seigneur l’Éternel m’a donné la langue des savants, pour que je sache soutenir par une parole celui qui est las. Il me réveille chaque matin, il réveille mon oreille pour que j’écoute comme ceux qu’on enseigne. Le Seigneur l’Éternel m’a ouvert l’oreille, et moi je n’ai pas été rebelle, je ne me suis pas retiré en arrière » (És. 50. 4 et 5).
Ésaïe, qui « vit sa gloire et parla de Lui » (Jean 12. 41 : allusion à Ésaïe 6) présente ici la gloire morale du Serviteur de l’Éternel. La condition élémentaire d’un service pour Dieu n’est pas, comme nous avons parfois tendance à le penser, le dévouement, le zèle ou l’énergie.
Avec ces seuls mobiles, Moïse, en voulant délivrer le peuple, n’a fait que tuer un Égyptien. Et Pierre, en voulant se porter au secours de son Maître, a tranché l’oreille de Malchus, l’empêchant précisément d’écouter les paroles de Jésus.
La condition d’un service pour le Seigneur n’est pas non plus dans les moyens dont on dispose. Je puis avoir les capacités, le temps, l’argent, la santé nécessaires pour entreprendre une certaine activité chrétienne et pourtant faire ma propre volonté en m’y engageant.
Inversement, quand c’est Dieu qui ordonne, l’absence de moyens n’est pas un argument valable pour se dérober. Le même Moïse nous le rappelle quand quarante ans après la scène du meurtre de l’Égyptien, il s’excuse auprès de l’Éternel : Je ne suis pas un homme éloquent… Ils ne me croiront pas (Ex. 4). Mais celui qui l’envoyait lui donnerait les moyens d’accomplir la mission qu’il lui confiait. À l’homme l’obéissance, à Dieu les conséquences.
Quelle merveilleuse illustration de ces principes nous trouvons dans la vie terrestre de notre Seigneur Jésus ! Lorsque Lazare est malade, le message des sœurs de Béthanie ne suffit pas pour qu’il se mette en route. Mais quand l’ordre lui vient d’en haut, la menace d’être lapidé ne suffit pas à l’empêcher de partir. Ce ne sont pas ses sentiments qui le font avancer ni la crainte de l’homme qui le fait reculer.
Il avait pris « la forme d’esclave », ce qui implique l’absence de volonté propre, la soumission sans réserve à Dieu, appelé pour cette raison dans notre passage « le Seigneur l’Éternel ». Christ est sur la terre son serviteur et à ce titre reçoit « la langue des savants » pour qu’il sache soutenir par une parole ceux qui sont « fatigués et chargés », selon Matthieu 11. 28. Ministère béni, abondamment illustré dans les évangiles !
Pensons à tous les « Ne crains pas », « Pourquoi pleures-tu ? », « Aie bon courage »… que nous y trouvons. Trois mots ici, trois mots là : une « parole de grâce, sortant de sa bouche », apportant la paix, la consolation, le réconfort. Ce n’était pas seulement la bonne parole ; elle était dite au bon moment, « à propos ». « Une parole dite en son temps, combien elle est bonne » (Prov. 15. 23 ; 25. 11).
Et dans ce verset 4 d’Ésaïe 50, le secret d’une telle science nous est clairement révélé. La langue est celle des savants parce que l’oreille a été ouverte. Il sait parler aux hommes celui qui sait d’abord écouter son Dieu. Et remarquons que ce lien entre une oreille docile et une langue intelligente passe par le cœur du croyant. « J’ai caché ta Parole dans mon cœur », dira le psalmiste (Ps. 119. 11). Il s’ensuit que de l’abondance du cœur, la bouche pourra parler (Mat. 12. 34). Oui, ce secret de l’homme Christ Jésus est celui de chacun de ceux qui possèdent sa vie. Bien écouter notre Dieu pour bien parler de notre Dieu.
Hélas la disposition à écouter nous manque souvent beaucoup. Il y a bien sûr ceux dont les oreilles leur démangent pour ouïr toutes sortes de nouveautés, ou ceux qui sont volontairement sourds parce que la voix de Dieu met leur conscience mal à l’aise (Prov. 1. 24 et 25).
Mais en général, et plus que jamais dans le monde bruyant qui est le nôtre, nos oreilles sont plutôt distraites ; en les ouvrant aux mille voix de la terre, nous les fermons à la voix du ciel. Et c’est grave de conséquences, parce que tout ce que nous entendons contribue à influencer notre manière de penser. Que le grand Ennemi soit appelé « le chef de l’autorité de l’air » n’est pas sans signification. Cet air est moralement pollué, saturé d’ondes malfaisantes par lesquelles lui, Satan, « opère maintenant parmi les fils de la désobéissance » (Éph. 2. 2).
« Il me réveille chaque matin ». Car l’obéissance à Dieu n’est pas l’affaire d’un jour ni d’une occasion. Ils ne manquent pas dans l’Écriture, les exemples d’hommes de Dieu obéissant dans des circonstances mémorables. « Abraham, étant appelé, obéit » (Héb. 11. 8). Plus tard, sur l’ordre de Dieu, il offre son fils.
Noé, Moïse, Josué, Gédéon, Samuel, Néhémie, Daniel… font partie de cette grande nuée de témoins qui nous entoure… en nous servant d’exemples. Tous ont obéi à Dieu dans des circonstances où leur foi était sérieusement mise à l’épreuve. Mais il est probablement plus facile d’agir sur un ordre formel et exceptionnel que dans les mille détails de la vie quotidienne, en se remettant chaque matin à l’écoute de son Dieu.
Tel nous apparaît Jésus, dès le premier chapitre de l’évangile de Marc (celui du parfait serviteur) où nous trouvons comme un échantillon d’une de ses journées si remplies. Nous l’y voyons, longtemps avant le jour, priant à l’écart dans un lieu désert. Il y avait alors sur la terre – ce désert aride peuplé exclusivement de « fils de la désobéissance » – un Homme dont les délices étaient de faire jour après jour ce qui était le bon plaisir de Dieu. Et en retour on comprend combien un tel Homme pouvait faire, jour après jour, les délices du cœur de Dieu.
« Si le serviteur dit positivement : J’aime mon maître, ma femme et mes enfants, je ne veux pas sortir libre ; alors son maître le fera venir devant les juges, et le fera approcher de la porte ou du poteau, et son maître lui percera l’oreille avec un poinçon ; et il le servira à toujours » (Ex. 21. 5 et 6).
C’est une institution particulièrement émouvante que celle du « serviteur hébreu ». La semaine d’années qu’il vient d’accomplir lui donne le droit de sortir libre. Libre mais seul ! Selon le droit établi par Dieu, sa femme et ses enfants resteraient en ce cas la propriété du maître.
Or il aime ce maître ; il se trouve bien chez lui, spécifie le passage correspondant de Deutéronome 15. 16. Il aime sa femme, il aime ses enfants. Un choix douloureux est à faire entre, d’un côté ceux qui lui sont le plus chers, de l’autre sa liberté. Briser ses chaînes serait briser en même temps les liens les plus doux, ceux de la famille. C’est ce qui va dicter sa décision.
Il va rester serviteur et le déclare sans hésiter, positivement. Mais le dire simplement ne suffit pas. Il va devoir se soumettre encore à une cruelle nécessité qui sera en quelque sorte sa signature sous le contrat passé avec son maître : son oreille doit être percée, clouée au poteau ; son sang doit couler. Ainsi le prix payé pour ce marché conclu (ceux qu’il aime, en échange de sa liberté) sera comme gravé sur lui.
Le maître sera glorifié, car il sera reconnu aux yeux de tous comme un bon maître, chez qui on se trouve bien, et lui-même saura que son serviteur l’aime. La femme, à ce sacrifice, mesurera l’amour de son mari. Et chaque enfant pourra dire à son tour : Je sais que mon père m’aime ; voyez cette petite marque à son oreille qui me le confirme.
Chacun de ces détails a sa contrepartie parfaite dans le Nouveau Testament. Nous y apprenons le grand secret du service volontaire de notre Seigneur Jésus : « J’aime le Père ; et selon que le Père m’a commandé, ainsi je fais » (Jean 14. 31) ; – le secret de son amour pour l’Église, son Épouse : « Christ a aimé l’assemblée et s’est livré lui-même pour elle » (Éph. 5. 25) ; – le secret de son amour pour chacun des siens : « Le Fils de Dieu m’a aimé et s’est livré lui-même pour moi » (Gal. 2. 20).
Ici encore l’oreille représente le corps tout entier. Clouée au poteau par le poinçon du maître, elle évoque de manière émouvante la crucifixion de notre Seigneur Jésus. Si nous pensons aux sentiments du maître meurtrissant même légèrement son fidèle serviteur, nous entrons un peu dans les pensées de Dieu.
« J’aime mon maître » a déclaré positivement l’esclave hébreu. À cet amour, comment va répondre le maître ? « Il plut à l’Éternel de le meurtrir ». Nous pensons aussi aux sentiments du serviteur. Il va se soumettre à cette souffrance si petite soit-elle, donner ce gage de son attachement au maître, de son amour pour sa femme et pour ses enfants. Il a désormais des droits sur eux, dont il saura montrer la preuve. Quand le Seigneur s’est présenté à ses chers disciples le soir du jour de la résurrection, ils ont pu voir dans ses mains, ses pieds, son côté, la preuve de son amour pour eux.
Nous sommes à la fois ceux que le Père a donnés au Fils (Jean 17. 6) et ceux que lui-même s’est acquis au prix de ses souffrances et de sa mort. Il a fallu le poteau, le poinçon, le sang versé, la marque ineffaçable. Mais désormais nous sommes à lui ; nul ne pourra jamais contester un droit scellé par de telles souffrances, et qui se lie à son service éternel.
L’histoire de Jacob, malgré toutes les faiblesses de ce patriarche, nous apporte une image éloquente d’un service par amour. Il s’est acquis une famille par son dur labeur en pays étranger, au point qu’il pourra dire : « J’ai passé ce Jourdain avec mon bâton ; et maintenant je suis devenu deux bandes » (Gen. 32. 10).
Sortir libre, jusqu’au dernier moment, aurait été possible pour Jésus. On l’invitait même à descendre de la croix. Mais, comme dans cette autre image du grain de blé (Jean 12), cela aurait signifié demeurer seul. La mort restait invaincue, le diable conservait son pouvoir, le monde avait bien été traversé par quelqu’un sur qui ses tentations n’avaient eu aucune prise, mais, celui-ci parti, il retrouvait son règne incontesté.
Une démonstration avait été faite de la présence du vrai bien sur la scène où règne le mal – démonstration accablante pour nous – mais rien n’aurait changé ni dans sa condition ni dans la nôtre. Lui retrouvait sa liberté et toutes les gloires qui sont les siennes, nous restions dans l’esclavage. Jamais son merveilleux amour n’aurait eu l’occasion de donner sa mesure et de fournir à l’univers entier une éclatante manifestation.
Une oreille creusée : il est devenu homme expressément pour obéir. Une oreille ouverte : de jour en jour pendant son chemin sur la terre, « il a appris l’obéissance par les choses qu’il a souffertes ». Une oreille percée : son obéissance devait aller jusqu’au suprême sacrifice, « jusqu’à la mort de la croix ».
L’amour, a dit quelqu’un, se réserve le privilège de servir. L’amour éternel de Christ se réserve le privilège de servir éternellement.
Tes saints glorifiés — ton épouse parée –
Aux noces de l’Agneau, tu les introduiras,
Et les faisant asseoir aux places préparées,
T’avançant, tu les serviras.
Aux célestes parvis, terme de notre attente,
Où dès l’éternité tu voulais des humains,
Nous pourrons contempler ta beauté ravissante,
Et les blessures de tes mains.
D’après Le Messager Évangélique 1990 (J. Koechlin)