UNE HISTOIRE FRAPPANTE

Peu après avoir quitté la ville, au tournant du chemin, je vis sur la route un homme qui venait dans ma direction. Il avait la tournure d’un chemineau. Pour ne pas user ses souliers, il les avait suspendus à une ficelle, mise en travers sur ses épaules ; il n’était chaussé que d’une vieille paire de savates tout en loques. Il avait fait déjà quinze kilomètres, et quand je lui demandai où il allait, il me répondit : « Je vais jusqu’à B. » et il ajouta : « J’aurais volontiers pris le train, mais je n’ai plus le sou ». Il m’eut bientôt raconté son histoire. Il était fort communicatif, car il me prenait (grâce à mon petit sac de voyage) pour un commis voyageur.

– Quel âge avez-vous, mon ami ? lui dis-je.

– Près de soixante-dix ans, Monsieur.

– Espérez-vous connaître un monde meilleur ?

– J’irai au ciel, me dit-il, avec une assurance imperturbable.

– Vous en êtes si sûr que cela ?

– J’ai toujours fait tout le bien que j’ai pu. Je n’ai pas fait de mal. Je l’ai bien mérité, allez !

– Si ce que vous dites est vrai, que vais-je faire ? dis-je. Car moi, j’ai été très méchant ; je suis loin d’avoir fait tout le bien que j’aurais pu faire.

– Vous n’avez pourtant pas l’air de ça, me dit mon interlocuteur.

– Ne vous fiez pas aux apparences. J’ai violé toute la loi, j’ai même été un meurtrier.

– Comment êtes-vous ici ? Dans ce cas-là, vous devriez être en prison !

– Si nous avions toujours ce que nous méritons, je ne serais certainement pas ici. Mais pour aller au ciel avec vous, que dois-je faire ? Car enfin, je ne suis pas dans votre heureux état.

– Mon pauvre homme, me dit-il avec compassion, il n’y a qu’une chose à faire : réformez-vous ; vous n’aurez pas tant de coups au jour du jugement. La Bible dit que, suivant ses mérites, on a plus ou moins de coups.

– Où reçoit-on les coups ? demandai-je.

– Ah ! dit-il tristement, en enfer, bien sûr.

– Quand on a été battu, peut-on sortir de cet endroit-là ?

– Non, non ! on y reste à jamais.

– Mais, je ne veux pas aller en enfer. Je veux aller au ciel. Comment dois-je faire pour y arriver ?

– Je ne sais pas. Mais n’est-ce pas, vous n’êtes pas si mauvais que vous le dites ?

Je le regardai en face, et après un moment de silence, je lui dis :

– Si, et je puis même affirmer et prouver que vous êtes aussi mauvais que moi.

– Ah, elle est raide, celle-là ! s’écria-t-il moitié surpris, moitié fâché.

– Je vais vous le prouver, car Dieu ne dit-il pas que celui qui a observé la loi, et cependant la viole en un seul point est coupable comme s’il l’avait violée toute entière ? Voyons, n’avez-vous jamais trop bu ?

– J’ai pris parfois plus que mon compte, c’est vrai.

– Vous avez bien juré, dit un petit mensonge ?

– Je ne puis pas dire le contraire.

– Sans aller plus loin, vous voyez que vous avez violé la loi en bien des points ; donc vous avez désobéi. Un autre passage dit encore : « Maudit est quiconque ne persévère pas dans toutes les choses qui sont écrites dans le livre de la loi pour les faire » (Gal. 3. 10). Si donc, dans votre vie, vous avez péché une seule fois, vous êtes sous la malédiction. Si vous avez violé toute la loi, c’est donc comme si vous aviez littéralement désobéi à ce commandement : « Tu ne tueras point » ; vous êtes donc coupable de meurtre.

Mon compagnon commençait à comprendre.

– Ah ! c’est comme cela ? me dit-il étonné.

– Oui, dis-je. Essayez maintenant de vous rappeler votre passé, et dites-moi si vous avez jamais aimé Dieu ; car le plus grand commandement est celui-ci : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, et de toute ton âme, et de toute ta force, et de toute ta pensée ; et ton prochain comme toi-même » (Luc 10. 27).

– Ah ! j’ai dit de temps en temps mes prières.

– Quand cela, mon ami ?

– En route, parfois. Je Lui disais : Seigneur, aujourd’hui, aide-moi. Et Il le faisait.

– L’avez-vous remercié ?

– Oui, Monsieur.

– Croyez-vous que vous l’auriez prié si vous n’aviez pas eu peur de manquer de pain ?

– Non, je ne crois pas que je l’aurais fait.

– Vos prières ne prouvent donc pas que vous aimez Dieu, mais simplement que vous vous aimez vous-même. Laissez-moi vous poser encore une question : quand Dieu vous a aidé et que vous l’avez remercié, vous êtes-vous efforcé de Lui plaire, ou l’avez-vous oublié jusqu’à votre prochaine épreuve ?

Ces questions amenèrent le résultat désiré. La conscience du chemineau se réveillait, il voyait sa vie sous un jour tout nouveau. Voyant que le Saint Esprit le convainquait de péché, de justice et de jugement, j’essayai de lui montrer que Dieu demandait de nous une parfaite obéissance. Je lui dis que personne ne pouvait être justifié par les œuvres de la loi, que le châtiment de ceux qui violaient la loi de Dieu était la mort éternelle. Je lui fis voir que toutes les bonnes actions de sa vie passée n’étaient aux yeux de Dieu que « comme le linge souillé » que son cœur n’avait jamais été droit devant Dieu.

À mesure qu’il voyait combien il s’était mépris sur son état spirituel, son émotion grandissait ; elle était touchante à voir. Il éclata en pleurs et dit en sanglotant :

– Oh ! Monsieur, je suis aussi mauvais que vous ! Je suis aussi mauvais que vous ! Qu’allons-nous faire ?

Je ne pus m’empêcher de pleurer à mon tour en voyant ce malheureux vieillard perdre toutes ses espérances. Il n’y avait plus pour lui que « l’attente terrible du jugement et, l’ardeur d’un feu qui va dévorer les adversaires » (Héb. 10. 27).

Il sentait toute l’horreur de sa position. Il allait bientôt entrer dans l’éternité, et sans préparation. Son cœur était brisé.

– Prenez courage, dis-je, je sais ce que nous devons faire.

– Vraiment ? dit-il avec empressement. Il sentait qu’il n’avait pas une minute à perdre.

– Oui, il nous faut regarder au Seigneur Jésus. Vous avez entendu parler de Lui, n’est-ce pas ?

– Oui, Il est mort sur une croix.

– Effectivement. On Le mit dans un. tombeau, Il ressuscita le, troisième jour. Il remonta au ciel où Il est maintenant assis sur son trône. Il aime les pécheurs comme vous et moi. Il m’a aimé et s’est donné Lui-même pour moi. Il a dit : « Venez à moi, vous tous qui vous fatiguez et qui êtes chargés, et moi je vous donnerai du repos » (Mat. 11. 28). « Tournez-vous vers moi et soyez sauvés » (És. 45. 22). Nous n’avons qu’à regarder à Lui, à nous confier en Lui, et nous aurons le pardon de tous nos péchés. Il nous donnera son Esprit qui nous rendra saints et heureux, et ensuite Il nous prendra au ciel.

En apprenant que le salut était un don gratuit de Christ, le vieillard n’en pouvait croire ses oreilles. J’ajoutai :

– Je suis certain de ce que je vous dis, car je suis allé à Lui.

– Vraiment ? demanda-t-il surpris.

– Oui, et j’ai pu vérifier les promesses de Jésus. J’avais été malheureux longtemps, et j’étais dans votre état. Je me sentais coupable, ma vie avait été mauvaise, mon cœur méchant, et je me voyais incapable de me transformer. Ma conscience me tourmentait jour et nuit. J’entendis alors parler de l’amour de Dieu, qui a donné son Fils pour qu’Il meure pour les pécheurs. Je fus saisi par l’amour merveilleux de Jésus, descendant du ciel pour se sacrifier pour moi, et je me dis : Il m’a aimé et s’est donné Lui-même pour moi ! Mon cœur se remplit d’amour pour Lui et je Lui dis : Je crois en Toi. En un moment je fus rempli de joie. Maintenant je sais que j’irai au ciel, non pas à cause de mes mérites, car je n’en ai aucun, mais parce que Jésus a souffert pour moi, et qu’Il est mort à ma place.

Le vieillard écouta ces paroles avec la plus grande attention, et dit, les yeux brillants de joie :

– Pensez-vous qu’il veuille sauver un vieil endurci comme moi ?

– Certainement, c’est ce travail-là qui fait ses délices. Il sauve tous ceux qui viennent à Lui, car il est écrit : « Il peut sauver entièrement ceux qui s’approchent de Dieu par Lui » (Héb. 7. 25). Et encore : « Je ne mettrai pas dehors celui qui vient à moi » (Jean 6. 37). « Il a été blessé pour nos transgressions, il a été meurtri pour nos iniquités ; le châtiment de notre paix a été sur lui, et par ses meurtrissures nous sommes guéris. Nous avons tous été errants comme des brebis, nous nous sommes tournés chacun vers son propre chemin, et l’Éternel a fait tomber sur lui l’iniquité de nous tous » (És. 53. 5 et 6). Christ a souffert une fois pour les péchés, le juste pour les injustes (1 Pier. 3. 18).

À mesure que je lui expliquais ces passages, lui montrant que le salut est en Christ, que Jésus a tout fait, tout souffert pour nous, sa figure s’éclairait, et il cria soudain : – Je ne l’avais jamais compris de cette façon.

Tandis que je continuais à parler, le vieillard arrêta un instant sa marche et s’écria :

– Je vois, je comprends !

Enfin il s’arrêta net, et frappant le sol de sa canne, il dit avec netteté et avec joie :

– Béni soit-Il ! Je L’aime ! Je fais ce que vous dites ! Je crois en Lui ! Il semble que Dieu vous ait envoyé tout exprès sur mon chemin ce matin.

– Oui ! Dieu a été bon de me permettre de vous rencontrer et de vous montrer où se trouve le vrai bonheur.

Nous fîmes encore deux kilomètres avant de nous séparer. Nous ne pouvions nous lasser de parler de Jésus et de ce qu’Il avait fait pour nous.

Je lui tendis la main. Il la prit dans la sienne et me dit : Nous serons bientôt au ciel, et je vous y reconnaîtrai. Je ne serai pas longtemps ici-bas, et je vous attendrai là-haut.

Il ajouta (pensant encore à son Sauveur) : Béni soit-Il ! Béni soit-Il !

La Parole de Dieu dit :

« Par Lui la rémission des péchés nous est annoncée » (Act. 13. 38).

« Dieu n’a pas envoyé son Fils dans le monde afin qu’il jugeât le monde, mais afin que le monde fût sauvé par Lui » (Jean 3. 17).

D’après Le Salut de Dieu 1960