
Au milieu d’une forêt dense de Silésie se trouvait une petite maison isolée, entourée d’un joli jardin parfaitement entretenu. Elle était habitée au commencement du siècle dernier par la famille de Gruner, garde général des forêts ; cette famille se composait d’une vieille grand-mère, de sa fille, de son gendre et d’une petite fille d’environ sept ans. La paix et le bonheur semblaient régner sous ce toit. Les époux avaient recueilli leur mère devenue veuve, et elle les aidait autant qu’elle le pouvait dans le ménage et pour élever leur enfant. Il y avait pourtant une ombre à ce joli tableau : les deux femmes étaient très pieuses et s’efforçaient d’inculquer à la petite Émilie la crainte de Dieu et l’attachement au Seigneur Jésus ; le garde général ne s’y opposait pas, les laissant libres de lire la Parole de Dieu et de prier, mais il refusait de s’associer à leur lecture biblique quotidienne. Il se croyait plus sage que Dieu, et souriait avec pitié lorsque sa belle-mère et sa femme cherchaient à lui dire quelle force, quelle joie, quelle paix elles trouvaient dans la lecture de la Bible et dans la communion de leur Sauveur.
La jeune femme soupirait souvent en songeant à l’indifférence et à l’incrédulité de son mari, mais depuis huit ans qu’elle l’avait épousé, il semblait n’avoir fait aucun progrès spirituel.
Nous sommes en automne ; la soirée est sombre ; le vent mugit et secoue la petite maison forestière jusque dans ses fondements. Gruner n’est pas encore rentré de la ville voisine où il a été conduire plusieurs braconniers qu’il était parvenu à capturer, non sans peine. Le plus redoutable d’entre eux avait cependant réussi à se dérober à toutes les poursuites ; on le savait caché dans les forêts d’alentour, mais on n’avait pas pu l’attraper. Le garde général avait dû accompagner gendarmes et braconniers pour faire sa déposition ; d’ordinaire il revenait avant la nuit ; ce soir-là, la lampe était allumée depuis longtemps, et il n’était pas encore revenu. Les deux femmes tricotaient sans relâche, interrompant de temps à autre leur travail pour tendre l’oreille, sans se communiquer leurs craintes : toutes deux songeaient au braconnier, resté libre, et qui certainement était au courant de ce qui concernait ses compagnons. N’avait-il pas poussé l’audace jusqu’à faire dire à Gruner, par un paysan, qu’il saurait se venger et lui faire payer cher le mal qu’il leur avait fait, à lui et à ses camarades ? Aussi était-il bien naturel que, pendant leur veillée solitaire, Madame Gruner et sa mère aient eu de l’appréhension. Qu’y avait-il, en effet, de plus probable, de plus naturel même, que le bandit saisisse cette occasion pour attenter aux jours du garde général au moment où celui-ci venait de livrer ses prisonniers à la justice ?
– Ma chère fille, dit enfin la vieille mère, pourquoi nous inquiéter et nous tourmenter ainsi ? Ne savons-nous pas que Dieu est puissant pour garder celui que nous aimons ? Au lieu de prévoir tous les malheurs possibles et imaginables, unissons nos supplications pour demander à Dieu de ramener bientôt celui qui nous est cher.
Anna fut de l’avis de sa mère ; elle prit sa Bible, sa précieuse Bible, apportée de la maison paternelle et l’ouvrit au Psaume 71.
« En toi, Éternel ! j’ai mis ma confiance : que je ne sois jamais confus ! Dans ta justice, délivre-moi et fais que j’échappe ; incline ton oreille vers moi et sauve-moi. Sois pour moi un rocher d’habitation, afin que j’y entre continuellement ; tu as donné l’ordre de me sauver, car tu es mon rocher et mon lieu fort.
« Mon Dieu ! fais-moi échapper de la main du méchant, de la main de l’injuste et de l’oppresseur. Car toi tu es mon espérance, Seigneur Éternel ! ma confiance dès ma jeunesse…
« Ô Dieu ! ne te tiens pas loin de moi ; mon Dieu, hâte-toi de me secourir ! » (v. 12).
Après cette lecture, les deux femmes se mirent à genoux, et prièrent d’abord pour l’absent aimé, puis pour les pauvres, les malades, les malheureux, pour ceux qui méditaient le mal et que Dieu pouvait arrêter et convertir. Elles se relevèrent fortifiées et calmées.
Peu après, des pas rapides se firent entendre au-dehors et le forestier rentra chez lui.
Le souper fut vite mis sur la table et le garde raconta, tout en mangeant, les événements de la journée. Retenu à la ville plus tard qu’il ne l’avait prévu, Gruner avoua qu’en venant il avait été assailli de pressentiments funestes, et qu’il n’avait respiré librement qu’en retrouvant les siens.
– Nous aussi, dit Anna, nous avons été bien angoissées, mais nous t’avons si instamment recommandé à Dieu, que nous étions sûres qu’il te ramènerait sain et sauf.
– Tout de même, j’ai plus de confiance dans mes braves chiens et dans ma carabine que dans tes prières, ma chère femme ; et pour te prouver qu’il ne faut jamais négliger de sages précautions, je vais fermer soigneusement toutes les issues de la maison et lâcher nos chiens, qui nous garderont mieux que des prières.
Anna soupira, mais elle eut la sagesse de ne pas répondre, et se contenta de faire monter une muette mais ardente supplication vers Celui qui tient les cœurs dans sa main ; il lui semblait triste que, dans un pareil moment, après une semblable délivrance, Gruner pût encore méconnaître l’intervention miséricordieuse de Dieu.
La maison fut soigneusement fermée ; tous les habitants allèrent se coucher et furent bientôt endormis. Ils ne furent donc pas témoins de la scène qui se passa un moment plus tard dans la salle à manger qu’ils venaient de quitter. Un homme sortit en rampant de dessous le canapé ; ses cheveux en désordre, sa barbe hérissée, ses yeux ardents, ses habits déguenillés, lui donnaient un aspect effrayant. Il regarda de tous côtés, tendit l’oreille ; aucun bruit, aucun mouvement ne se fit entendre. Il posa sur la table un grand couteau bien affilé et saisit la Bible laissée à portée. Il la considéra avec un respect superstitieux. La clarté de la lune pénétrait par une ouverture du volet et éclairait seule la scène que nous décrivons. L’homme essaya de lire, mais en vain ; il referma le saint volume en restant un moment pensif et irrésolu. Ses yeux lançaient des éclairs, et semblaient tour à tour pleins de colère ou d’attendrissement ; sa main s’avançait vers le couteau qu’il avait posé près de lui. Tout à coup ses traits se détendirent, son regard s’adoucit ; il ouvrit doucement, tout doucement la fenêtre, puis le volet, se retourna, saisit la Bible et se glissa hors de la croisée avec une telle dextérité que les chiens même ne s’en aperçurent pas. L’instant d’après, il sautait par-dessus la palissade et s’enfonçait en pleine forêt.
Quand, le lendemain matin, le forestier et sa famille entrèrent dans la salle à manger, ils furent bien surpris de trouver la fenêtre ouverte et le couteau-poignard sur la table. On parcourut toute la maison, on fit des perquisitions en tous sens sans découvrir un seul objet manquant. Seule la Bible de famille, à laquelle Anna tenait tellement, avait disparu.
Un voleur eut remporté mille objets plutôt qu’un, avant de choisir une Bible. Qui donc avait pu s’introduire dans la maison ? Le mystère ne put être éclairci. Gruner se douta-t-il du danger qu’il avait couru avec les siens ? nul ne le sut ; mais il est certain qu’à partir de ce jour-là, il ne haussa plus les épaules quand sa femme lui parla de l’efficacité de la prière et de la protection que Dieu accorde à ses enfants, et il finit par assister à la lecture biblique quotidienne de la famille.
On n’entendit plus parler du braconnier qui, cela va sans dire, ne mit pas ses menaces à exécution ; il avait disparu de la scène de ce monde, pendant que ses anciens complices expiaient leurs méfaits en prison. Les années succédèrent aux années, la famille Gruner continuait à vivre tranquillement, et finit même par oublier cette terrible nuit et le danger imminent dont Dieu l’avait délivrée.
Le duché de Mecklembourg-Schwerin est parsemé d’un grand nombre de lacs de différentes dimensions qui donnent au pays un aspect agréable. Le plus étendu est le lac Muritz qui mesure 4000 mètres de long sur 1200 et 1500 mètres de large. De grandes et épaisses forêts entourent ces étangs, mais il y a peu de villages. Des chaumières isolées rappellent de loin en loin au voyageur qu’il n’est pas dans le désert.
L’année 1813 amena dans ces contrées, d’ordinaire si calmes et solitaires, un bouleversement complet. Les Français, repoussés par les armées coalisées, profitaient des forêts et des lacs pour disputer pied à pied le terrain à leurs ennemis. Les Prussiens résolurent de cerner une de ces forêts et d’en déloger les occupants. L’affaire fut meurtrière et les deux armées laissèrent sur le champ de bataille bien des blessés et des morts. Parmi ceux qui respiraient encore était un officier étendu au bord du lac. Ses camarades, le croyant mort, l’abandonnèrent pour se lancer à nouveau à la poursuite de l’ennemi. Ce malheureux n’était autre que le garde général Gruner, appelé sous les drapeaux depuis quelque temps.
Une balle l’avait frappé en pleine poitrine. Il gisait seul, sans secours, mourant de soif, et la nuit approchait, quand un pêcheur vint amarrer son bateau tout près du blessé ; il se pencha sur lui, s’assura qu’il respirait encore ; il siffla doucement pour appeler son camarade qui sortit des roseaux avec précaution et, à eux deux, ils transportèrent le blessé dans leur barque. Ils traversèrent ainsi le lac et vinrent aborder près du hameau où habitait le pêcheur.
Le pêcheur et sa femme cédèrent leur lit au mourant ; heureusement ils avaient quelque expérience des soins à donner aux blessés et se mirent en devoir de panser l’officier. Pendant de longues semaines ils eurent peu d’espoir de sauver Gruner ; la fièvre le minait et la blessure ne se refermait pas. Enfin le dévouement de ces braves gens fut couronné de succès : l’officier put quitter son lit et il parlait de retourner chez lui, où sa femme et son enfant étaient bien inquiètes.
Quelle ne fut pas la surprise de Gruner lorsqu’un jour il vit entrer dans sa chambre sa fidèle Anna et sa chère Émilie ! Le pêcheur les avait averties de la maladie si grave du forestier et les avait invitées à venir le rejoindre pour hâter sa convalescence.
Pour comble de délicatesse, le pêcheur et sa femme se retirèrent chez des voisins afin de laisser la famille Gruner savourer à son aise les joies du revoir ; mais ils étaient toujours à proximité quand il s’agissait d’un service à rendre.
Les semaines qui suivirent furent des semaines bénies. Non seulement la santé de Gruner se rétablissait et se fortifiait de jour en jour, mais son cœur s’ouvrait de plus en plus à l’Évangile.
La paix de Dieu était entrée dans son âme ; il avait reconnu son état de pécheur devant Dieu et avait compris aussi que le sang de Christ purifie de tout péché ; en outre il avait fait l’expérience personnelle de la puissance efficace de la prière.
Enfin la convalescence s’acheva, et Gruner songea à rentrer chez lui ; il exprima sa reconnaissance au pêcheur et le pressa beaucoup de lui permettre de le dédommager de toute la peine et de toutes les dépenses qu’il lui avait occasionnées.
– Je ne puis rien accepter, répondit le pêcheur, car c’est moi qui suis votre créancier ; jamais je ne pourrai vous rendre ce que vous avez fait pour moi. En parlant ainsi il sortit d’une armoire un livre dont les feuillets étaient bien usés, et qu’Anna reconnut aussitôt : c’était sa chère Bible, celle qui avait si mystérieusement disparu.
– Vous devinez maintenant ce que je vais vous avouer, reprit le pêcheur ; je suis le braconnier, qui pendant si longtemps ai mis le désordre dans votre pays ; vous aviez capturé mes compagnons et vous les aviez livrés à la justice ; je ne respirais plus que vengeance pendant que vous alliez les conduire à la ville ; j’avais profité de votre absence pour me glisser dans votre maison et me cacher sous le canapé ; je comptais, au milieu de la nuit, vous surprendre dans votre sommeil et vous égorger sans pitié. Pendant que j’attendais l’heure propice à l’accomplissement de mon crime, votre mère et votre femme, inquiètes de votre absence, et redoutant, à juste raison, ma violence et ma haine, prirent cette Bible, lurent à haute voix le Psaume 71, et prièrent. Quand je les entendis exprimer leur confiance en Dieu qui pouvait les garder, puis prier pour les pécheurs, pour ceux qui méditaient de faire le mal, une voix se fit entendre, la voix de ma conscience si longtemps étouffée, même s’il m’en coûtait de renoncer à une vengeance qui me paraissait légitime. Le combat fut rude, mais Dieu avait entendu les supplications de ces pauvres femmes ; il eut pitié de moi. Je saisis le volume sacré et je m’enfuis, non seulement de votre maison, mais de votre région. Je suis venu me réfugier ici ; j’ai lu, relu, médité et finalement compris les leçons contenues dans la Bible. J’ai accepté les vérités de l’Évangile ; je crois en mon Sauveur, dont les mérites ont effacé mes fautes. Ma femme m’a puissamment aidé à changer de vie ; je désire désormais vivre et mourir en chrétien. Reprenez votre précieuse Bible, et conservez-nous toujours une place dans votre souvenir et dans vos prières.
Le premier soir que Gruner rentra dans sa maison, ce fut lui qui, d’une voix émue, lut le Psaume 71 et il s’arrêta avec recueillement sur ce passage : « Mais toi, tu es mon puissant refuge. Ma bouche est pleine de ta louange et de ta magnificence, tout le jour » (versets 7 et 8). Puis il ajouta avec ferveur : « Mon âme, bénis l’Éternel, et n’oublie aucun de ses bienfaits ! » (Ps. 103. 2).
D’après La Bonne Nouvelle 1958