LES MANUSCRITS DE LA MER MORTE

En 1950, l’Almanach Évangélique signala brièvement la trouvaille toute récente, sur les bords de la Mer Morte, de manuscrits d’une haute valeur, dont un contient le texte complet du livre d’Ésaïe. Voici quelques détails complémentaires sur cette découverte, une des plus remarquables relatives à l’archéologie biblique.

Ce document, et beaucoup d’autres, se trouvaient dans une cavité à quelque vingt kilomètres au sud de Jéricho. Pour y arriver, on suit tout d’abord une route qui conduit le long de la rive droite de la Mer Morte. À un moment donné, la chaussée devient tout à fait mauvaise et se perd presque dans une steppe plate, boueuse, couverte de buissons épineux ; puis, brusquement, une falaise abrupte, un chaos de rochers à escalader et enfin deux ouvertures, l’une au-dessus de l’autre, donnant accès à une grotte assez vaste.

À la fin de l’été 1947, un chevrier faisait paître ses bêtes au pied de l’escarpement. L’une d’elles disparut. Le gardien, s’étant mis en campagne pour la retrouver, pénétra dans la caverne et y découvrit neuf jarres qui contenaient chacune deux manuscrits. Sans pouvoir les lire, il avait assez entendu parler de la valeur que pouvaient avoir de vieux documents et en trouva acquéreur chez des négociants en antiquités à Bethléem. Des connaisseurs les déchiffrèrent et en firent connaître la valeur et l’intérêt incommensurables. La nouvelle s’en répandit. Des pillards saccagèrent la cachette qui avait du reste été fouillée à maintes reprises à travers les siècles. Ce qui démontre la valeur que, dans l’antiquité déjà, on attribuait à ces manuscrits, c’est le fait qu’on les avait emballés soigneusement dans de la toile de lin, encore intacte aujourd’hui. Or le fait est consigné par le théologien Origène (155-254), qui note que, sous le règne de l’empereur Caracalla (vers 217), on trouva près de Jéricho « des manuscrits de l’Ancien Testament, enveloppés de toile et déposés dans des vases de terre ». Discussions, violences, avaient amené la destruction d’un grand nombre de jarres dont les débris jonchaient le sol, ainsi que de menus fragments d’un nombre inconnu de beaucoup d’autres documents, quand enfin des savants y pénétrèrent à leur tour pour procéder à des recherches systématiques. Sans autres instruments que leurs doigts et des canifs, ils tamisèrent la poussière et réussirent d’une part à reconstituer une quarantaine de jarres, de l’autre à déterminer un bon nombre de documents : vrai jeu de patience qui leur demanda un mois entier de travail acharné. Les jarres, en apparence toutes pareilles, mesuraient soixante centimètres de haut, et vingt-cinq centimètres de diamètre, probablement fabriquées sur commande et en série pour contenir les précieux rouleaux. Quant aux débris de parchemins, il y en avait bien des centaines, dont quelques-uns ne portaient qu’une lettre, d’autres plusieurs lignes consécutives.

Mais les pièces de beaucoup les plus importantes sont les rouleaux retirés de la grotte par les tout premiers explorateurs. L’un d’eux, un parchemin de huit mètres de long, contient le texte complet du livre d’Ésaïe, établi, à juger d’après l’écriture, au second siècle avant notre ère. Or jusqu’ici, les sources les plus anciennes que nous possédions pour nous renseigner sur le texte exact de ce livre ne remontaient pas au-delà de l’an 500 de l’ère chrétienne, et encore ce sont des traductions en langue grecque du texte hébreu primitif. Nous voici donc en présence d’un document de près de 1000 ans plus ancien et postérieur de cinq siècles seulement à l’époque où vivait l’écrivain (même recul que pour nous le 16ème siècle).

Cherchons maintenant à énumérer les documents retrouvés. Deux se rapportent au livre d’Ésaïe, l’un qui vient de nous occuper et contient le livre tout entier, l’autre ne comprenant que le dernier tiers (ch. 52. 7 au ch. 61. 2).

Puis ce sont trois fragments du livre de Daniel. D’après l’écriture, on les fait remonter aux environs de 165 avant l’ère chrétienne. Ils sont donc de trois siècles à peine postérieurs aux événements qu’ils rapportent (comme pour nous le siècle de Louis 14). Ce fait ne se présente pour aucun autre des textes de l’Ancien Testament, parvenu jusqu’à nous. Jusqu’ici, notre source la plus ancienne pour le livre de Daniel consistait en un manuscrit grec du 5ème siècle de notre ère, auquel on donne la préférence quant à des textes hébreux, ceux-ci étant d’une date plus récente.

Mieux encore, en fouillant le sol de la caverne, on a ramassé des débris très fragmentaires, il est vrai, du livre du Lévitique ; ceux-ci remontent au 4ème siècle avant Jésus-Christ, peut-être même au 6ème. Jamais encore on n’aura été aussi près du texte original d’un livre de l’Ancien Testament, et encore d’un des plus anciens.

À ces manuscrits, dont l’exactitude est assurée, il faut ajouter des fragments, provenant, avec non moins de certitude, de textes appartenant aux livres du Deutéronome et des Juges, puis un certain nombre d’autres moins bien déterminés, ce qui porte à dix-sept le total des livres de la Bible représentés dans la grotte d’Ain Feshka.

Ajoutons-y le Commentaire d’Habakuk qui paraît appartenir au domaine de la haute fantaisie, car il évoque entre autres un martyre, présenté comme une préfiguration de la mort du Seigneur, ce qui fait dire à un savant de grand renom qu’à lire ce commentaire on peut croire que l’auteur n’avait pas lu le chapitre 53 d’Ésaïe, infiniment plus précis.

Mentionnons encore, pour mémoire, des textes notoirement apocryphes et sans grand intérêt, tels les Livres des Jubilés, celui d’Énoch, puis deux recueils de vers : Hymne d’actions de grâces, dont quelques-uns d’une rare beauté, et un poème auquel on a donné comme titre : Guerres des fils de la lumière et des fils des ténèbres ; il s’agit des luttes entre les Hittites (les Héthiens de la Bible) d’Assyrie et d’Égypte, donc des Séleucides, et les Ptolémées, descendants de deux des généraux d’Alexandre-le-Grand.

Avant de conclure, cherchons à résoudre un problème qui vient tout naturellement à l’esprit : pourquoi, à quelle époque et par qui ce précieux dépôt a-t-il été constitué ? Je n’ai pas la compétence voulue ni les renseignements nécessaires pour en discuter en connaissance de cause. Rangeons-nous donc à l’avis de ceux qui ont pu se former une opinion sur place, par leurs recherches personnelles. Ils estiment que les jarres furent fabriquées pour servir de récipients aux manuscrits appartenant à une secte juive persécutée, cela au 2ème siècle av. J.C.

Certains des manuscrits nous font pénétrer dans un milieu à la fois exalté et rigide, où l’on vit en se soumettant à une morale stricte et dans l’attente du « jour du jugement » qui ne diffère guère du « jour de Yahvé », annoncé dans les livres canoniques. Époque de fermentation, de bouillonnement des esprits. Mais l’extraordinaire révélation de la caverne d’Ain Feshka, c’est qu’elle s’appuie une fois de plus sur la solidité inébranlable des données bibliques qu’on a si souvent cherché en vain à ébranler.

Nous ne saurions mieux conclure qu’en citant les termes mêmes par lesquels le grand savant, cité tout à l’heure, clôt une des études qu’il a consacrées à cette remarquable découverte :

« Les épaves que nous avons pu voir ou toucher nous ont laissé une dernière leçon : les hommes peuvent passer et disparaître, la Parole de Dieu demeure et, comme un leitmotiv, nous redit avec insistance qu’ici-bas c’est bien toujours la lutte entre la lumière et les ténèbres. Quand le Seigneur insistait sur cette notion de lumière, quand l’auteur de l’épître aux Éphésiens écrivait : « Marchez comme des enfants de lumière » (5. 8), tous deux reprenaient, nous le savons maintenant, un thème qui revient souvent dans les manuscrits de la Mer Morte. Rien de tout cela ne saurait nous étonner ou nous troubler : nous y voyons, une fois de plus, la manifestation d’une Révélation, ce grand fleuve qui coulait depuis les origines de l’humanité. « À plusieurs reprises et de plusieurs manières », c’est aussi ce qu’affirma l’auteur de l’épître aux Hébreux (1. 1). Les documents de la grotte d’Ain Feshka nous ont rendu une de ces « manières ».

Confrontés avec les grands manuscrits bibliques classiques, ces rouleaux font apparaître une quasi-identité avec eux. C’est ainsi que ressort une fois de plus la « permanence » de la vérité de Dieu.

D’après Almanach Évangélique 1952 (Ed. Recordon)