CEUX QUE DIEU CONDUIT

L’épisode de voyage suivant est tiré de la biographie de César Malan, de Genève (1787-1864), un pasteur d’ardente piété et un compositeur de cantiques demeuré vivant au souvenir de tous les chrétiens de langue française.

Nous montions, par une soirée resplendissante, la route qui s’élève de Bienne en suivant les gorges profondes de la Suze. Arrivé à l’auberge de Sonceboz, mon père, décrochant son sac, dit à la maîtresse de maison qu’il ferait, après souper, la lecture du soir avec nous, et qu’elle serait la bienvenue si elle voulait y assister avec ses gens. On n’a pas besoin de tout ça par ici, répondit cette femme, très affairée… Aussitôt mon père reprend son sac et, saisissant son bâton : – Te sens-tu encore des jambes pour une heure, mon garçon ? me dit-il ; puis, sans s’arrêter à l’étonnement de notre hôtesse qui s’apprêtait à nous retenir : Venez, mes enfants, ajouta-t-il, je ne passerai pas la nuit sous un toit où l’on méprise la prière, et où l’on ne craint pas Dieu ! (On poussa en effet jusqu’à Tavannes).

Le lendemain, nous étions de très bonne heure en route. Après avoir marché environ deux heures, nous entrâmes dans le café d’un petit hameau pour y prendre le café. Pendant que nous attendions qu’il soit servi, mon père remarqua que la jeune femme qui l’apprêtait s’interrompait de temps en temps pour porter son tablier à ses yeux.

– Vous me paraissez avoir du chagrin, lui dit-il.

– Hélas ! Monsieur, reprit la montagnarde en fondant en larmes ; il n’y a que quelques jours que j’ai perdu mon pauvre mari, et je suis bien malheureuse.

Mon père, faisant alors place à côté de lui, sur le banc :

Venez vous mettre ici, dit-il, ma pauvre femme, et je vous rappellerai les consolations de l’Évangile.

Il n’avait pas parlé bien longtemps que son interlocutrice l’interrompit en lui disant : Permettez, Monsieur, que j’aille chercher mon amie Jeannette, c’est elle qui sera bien contente de vous entendre ! Elle me parle souvent, elle aussi, de ces belles choses ! Peu après, nous la vîmes revenir avec une jeune paysanne, et mon ami et moi nous sortîmes, laissant mon père en conversation avec ces deux femmes.

Au bout d’un moment, il ouvrit la fenêtre, et nous invita à aller avec lui, à deux pas de là, voir le père de Jeannette qui était malade. Arrivés vers un chalet en bois, nous fûmes introduits dans une grande chambre, au fond de laquelle, près de la fenêtre, était couché un vieillard à cheveux blancs.

– Père, dit-elle, je vous amène un ministre de l’Évangile. – Dieu soit béni ! répondit le malade. Dans la conversation, ayant remarqué sa piété touchante et sincère, mon père lui demanda comment il était arrivé à la connaissance de son Sauveur.

C’est dans ce lit, où je suis couché depuis bien des années, répondit le malade, et par la lecture d’un livre qui a été écrit par un M. Malan, de Genève. Ah ! si je n’étais pas si vieux et infirme, il y a longtemps que je serais allé le trouver à Genève ! Voyez, Monsieur, j’ai tellement demandé à Dieu de voir cet homme avant de mourir ! J’ai longtemps cru qu’il m’accorderait ma prière ; mais je vais devoir y renoncer.

Je portai les yeux sur mon père qui regardait ses mains en silence.

– Comment s’appelle le livre dont vous parlez ? dit-il tout à coup au malade en relevant la tête.

– Tenez, fit celui-ci, je l’ai toujours là, il ne me quitte pas ! En même temps, le vieillard tira de dessous son oreiller un exemplaire fort usé d’une des premières éditions des Chants de Sion… Puis il ajouta, comme se parlant à lui-même : Si seulement je pouvais le voir, le cher monsieur qui les a écrits, ces beaux cantiques !

– Écoutez, dit alors mon père, nous venons de Genève, ces jeunes gens et moi…

– Vous venez de Genève, interrompit le vieillard ; est-ce que vous y auriez peut-être vu ce M. Malan ?

– Sans doute, reprit mon père, nous le connaissons tous les trois, et je puis bien vous assurer que, s’il était ici, il vous rappellerait qu’il n’a été pour vous qu’un pauvre et imparfait instrument…

La conversation se prolongea encore quelques moments : mon père fit la prière. Après que nous eûmes chanté tous ensemble un des cantiques que savait Jeannette, il s’apprêta à partir… Arrivé près de la porte, cependant, il s’arrêta, puis, retournant vers le lit où le vieillard était encore assis, les mains jointes :

– Mon père, lui dit-il avec émotion, Dieu Lui-même que vous allez bientôt rejoindre, vous a accordé votre prière ! Je suis Malan, de Genève, votre frère dans la foi de notre Sauveur !

Le vieillard, fixant sur celui qui lui parlait un long regard noyé de larmes, et levant lentement ses mains tremblantes :

– Bénissez-moi ! bénissez-moi avant que je meure ! s’écria-t-il…

Mon père, se mettant à genoux devant le lit, et d’une voix qui trahissait une profonde émotion, lui dit :

– Ce serait à vous de me bénir, car vous pourriez être mon père ! Mais toute bénédiction vient de Dieu seul, et nous voulons encore une fois la Lui demander ensemble !

Alors, serrant dans ses bras l’humble frère qu’il savait quitter pour ne plus le revoir que dans la patrie céleste, il implora sur lui la paix que Jésus donne, et nous quittâmes le hameau.

Le lendemain, mon père prêcha le matin à Moutier, et le soir au village de Grandval. À Moutier, nous vîmes arriver au culte Jeannette, sa voisine, et toute une compagnie des habitants de leur village, qui avaient fait plus de trois heures de chemin pour venir entendre le ministre étranger…

D’après Le Salut de Dieu 1990