
– Maman, maman ! s’écria le petit Willy Kramer, un dimanche vers midi, en entrant bruyamment dans la cuisine. Maman ! a-t-on frappé à la porte ce matin ?
– Que veux-tu dire, mon chéri ? répondit Madame Kramer, qui préparait le repas.
– Est-ce que quelqu’un a frappé à la porte ?
– Pas que je sache, dit la mère. Personne n’est venu ici ce matin.
– Le prédicateur a dit, continua le petit, qu’il y a quelqu’un qui va partout, qu’il frappe à chaque porte et qu’il apporte quelque chose à chacun. Et il a dit qu’il faut faire bien attention pour entendre quand il frappe et lui ouvrir aussitôt, parce qu’autrement, il s’en va et ne revient plus jamais.
L’enfant était très animé, ses joues étaient toutes rouges. Ce qu’il avait compris de la prédication de ce matin était tombé dans son cœur et remplissait toutes ses pensées.
– Eh bien, dit la mère, personne ne peut dire que nous n’ouvrons pas quand on frappe à notre porte. Je n’ai jamais fait attendre quelqu’un dehors. S’il vient ici, je lui ouvrirai tout de suite. Mais ce matin, je n’ai pas quitté la cuisine un seul instant, et si l’on avait frappé, même doucement, je l’aurais certainement entendu.
Willy poussa un soupir de soulagement ; mais tout à coup, il reprit :
– Maman, il est peut-être venu hier ?
– Dans ce cas, il faudra qu’il revienne, car hier je n’étais pas à la maison, répliqua Madame Kramer avec impatience. Mais de qui veux-tu donc parler ? Qui est-ce qui frappe ainsi de porte en porte ?
Willy hésita.
– Je ne sais pas, dit-il enfin à mi-voix, le prédicateur a seulement dit qu’il venait frapper à la porte de chacun.
– Je n’ai pas entendu dire qu’il soit venu dans le voisinage, dit Madame Kramer, et s’il avait apporté des cadeaux, on me l’aurait certainement dit. Qu’est-ce qu’il apporte ? Est-ce de l’argent ?
– Non, je ne crois pas que ce soit de l’argent. Mais le prédicateur répétait toujours qu’il fallait que chacun le laisse entrer.
– Il n’avait pas besoin de le dire. Ce serait bien impoli et bien ingrat de laisser dehors un tel visiteur. Mais Willy, tu aurais dû être plus attentif, afin de pouvoir me dire ce qu’il apporte réellement.
– Le prédicateur a dit que c’était quelque chose dont chacun a besoin, répondit Willy.
– Il semble avoir fait une étrange prédication aujourd’hui, remarqua Madame Kramer. Est-ce tout ce dont il a parlé ?
– Je crois que oui, maman. Dans le passage de la bible il n’y avait que cela, et j’ai été tout le temps tourmenté en pensant qu’il pourrait venir avant que je sois de retour à la maison.
– Ah ! il en a été question dans le texte ? Tu aurais dû me le dire tout de suite. Madame Kramer avait l’air si contrariée en disant cela que, pendant un moment, Willy n’osa plus parler. Mais il avait le cœur trop rempli de ce qu’il avait entendu.
– C’est très vrai, maman, répéta-t-il. Le prédicateur l’a dit plus d’une fois, qu’il va partout. Je suis sûr que c’est vrai.
– Bah ! dit la mère avec impatience, tu as mal compris. Ne dis donc plus de telles folies. Je parlerai une fois au prédicateur et je lui dirai que c’est ridicule de raconter de telles histoires.
Pauvre Willy ! Il était tout triste d’entendre sa mère parler ainsi. Le discours du prédicateur lui avait paru si beau, si saisissant, et il avait parlé si sérieusement… Il lui semblait même qu’il avait regardé plus d’une fois vers le banc où Willy était assis. Il était tout à fait convaincu que bientôt quelqu’un viendrait frapper à la porte et apporterait quelque chose de très beau, et il désirait ardemment que ce soit ce dimanche-ci, pendant que tous seraient à la maison.
Enfin le père arriva et tous trois se mirent à table.
– Willy a entendu aujourd’hui une étrange prédication, dit Madame Kramer.
– De quoi y était-il question ? demanda amicalement le père, qui estimait qu’une promenade était plus agréable et plus salutaire pour lui que d’écouter un discours pendant une heure. Peux-tu me répéter le texte, mon petit ?
– Le texte ! dit Madame Kramer en riant. Ah oui ! Willy est revenu tout agité à la maison avec un drôle de conte, disant qu’il y a un monsieur qui va de maison en maison frapper à la porte et qu’il apporte un cadeau à chacun. As-tu jamais entendu pareille folie ?
– Mais oui, papa, interrompit le petit. Le prédicateur dit que c’est réellement ainsi ! Je voudrais que tu aies été là et que tu l’aies entendu.
– Des choses semblables n’arrivent pas, dit Madame Kramer. Qui a déjà entendu un prédicateur raconter de telles folies ? Willy l’a sûrement mal compris.
– Non, non, papa, dit Willy ; les yeux pleins de larmes. Vois-tu, il a lu le texte dans la Bible, et il nous a dit qu’il fallait faire bien attention quand on frapperait. Sinon, il pourrait passer et ne plus jamais revenir.
– Eh bien, sois tranquille mon enfant, dit calmement le père. Nous avons de bonnes oreilles et nous l’entendrons bien.
Quand le repas fut terminé, Willy se leva, appuya avec confiance sa tête sur l’épaule de son père et lui dit :
– Papa, n’as-tu pas une Bible ?
– Oui ; il doit y en avoir une ici, mais je ne sais pas où elle est. Mais tu ne vas pas te fatiguer la tête à lire la Bible ; ce serait trop difficile pour toi.
– Tu l’as sans doute déjà lue en entier, n’est-ce pas, papa ?
Le père réfléchit un moment et dit :
– Non, mon petit; mais ton grand-père, oui. Il lisait très souvent dans la Bible. Moi, j’ai toujours dû beaucoup travailler et j’ai eu trop peu de temps pour lire.
Willy se tut et resta pensif pendant un moment. Puis il dit :
– Si tu avais ta Bible ici, tu le trouverais bien tout de suite.
– Trouver quoi ?
– Mais le passage où il est dit que quelqu’un vient frapper à la porte. Peut-être pourrais-tu même nous dire s’il viendra aujourd’hui. Puis, avec un regard suppliant, il ajouta : – Ne crois-tu pas que tu pourras voir dans la Bible quand il viendra et ce qu’il nous apportera ?
Le père secoua la tête.
– Non, mon enfant, dit-il. Je ne le crois pas. Mon père connaissait la Bible d’un bout à l’autre, et s’il y avait lu quelque chose de si étrange, il n’aurait pas manqué de m’en parler. Mais pourquoi ne le demanderais-tu pas cet après-midi à la monitrice de l’école du dimanche ? Elle saura peut-être t’expliquer la chose.
– Eh quoi ! dit la mère. Vas-tu soutenir le petit dans sa folie ?
– Et si nous ne recevons jamais le cadeau ? osa objecter Willy.
– Va, va, apprends ton cantique, dit Madame Kramer avec impatience. Cela vaudra mieux que de parler de choses auxquelles tu ne comprends rien.
Une demi-heure plus tard, Willy était assis à sa place habituelle à l’école du dimanche. Cette fois, la prière et le cantique lui parurent durer bien longtemps. Dès que la monitrice eut dit : « Amen ! », il laissa sortir ce qui remplissait son cœur et demanda :
– S’il vous plaît, Mademoiselle, voudriez-vous me dire à quelle heure il viendra et ce qu’il apportera ?
La monitrice, presque effrayée en voyant l’agitation de l’enfant et son visage tout rouge, lui demanda :
– Que veux-tu dire, Willy ?
– Je pensais que vous le sauriez, dit Willy tout déçu. Et mon père le pensait aussi. Je veux parler de ce monsieur dont le prédicateur a dit ce matin qu’il vient frapper à toutes les portes, et mon père croyait que vous sauriez où se trouve le passage qui le dit.
La monitrice qui avait assisté à la prédication comprit ce que voulait dire Willy, et quand elle vit son visage sérieux et la curiosité éveillée chez ses camarades, elle pensa qu’il valait mieux laisser de côté la leçon préparée pour ce dimanche, et répondre à la question du petit Willy. Elle raconta alors aux enfants, devenus bien attentifs, beaucoup de choses concernant cet Ami divin qui, avec tant de patience, vient frapper au cœur de chacun, et qui pourtant est si souvent laissé dehors. Elle leur parla de son grand amour, de sa merveilleuse bonté, même envers ceux qui le haïssaient. Elle leur dit comment les méchants le maltraitèrent et le clouèrent enfin sur la croix. Elle leur affirma aussi que ceux qui recevaient cet hôte béni avaient leurs cœurs remplis de paix et de joie.
Willy écouta avec la plus grande attention. Il ne saisit pas tout ce que la monitrice disait, mais il comprit que ce qu’il avait dit était vrai, que c’était dans la Bible et qu’il pouvait attendre du ciel, à chaque instant, celui qui vient frapper à la porte. À la fin de l’heure, il pria la monitrice de lui écrire sur un billet le passage où il était parlé de quelqu’un qui frappe à la porte, afin que son père puisse le chercher et le lire.
– A-t-il déjà frappé à ta porte, Mademoiselle ? lui demanda-t-il quand elle eut écrit le passage sur un morceau de papier. Une expression de joie se peignit sur ses traits lorsqu’elle répondit avec émotion :
– Oui, Willy, mais d’abord, j’ai été très méchante ; je ne voulais pas le laisser entrer. Et comme il ne cessait pas de frapper, je lui ai ouvert et il est entré, et alors je suis devenue plus heureuse que je ne l’avais jamais été de ma vie. En disant cela, des larmes brillaient dans ses yeux.
Les enfants étaient tous profondément émus, aucun n’osait dire un mot. Mais Willy était tellement intéressé qu’il ne put s’empêcher de lui poser encore une question.
– Est-il resté longtemps chez toi ? demanda-t-il, en arrêtant sur elle un regard qui la pénétra jusqu’au fond du cœur. Elle mit son bras autour du cou de l’enfant et, le serrant contre elle, elle lui dit avec sérieux :
– Il reste toujours avec nous, mon cher petit.
Willy était satisfait. Il prit brusquement congé de sa monitrice et courut d’un trait à la maison.
il y arriva tout essoufflé en criant :
– C’est vrai, papa ; c’est vrai ! La demoiselle a dit que tout est vrai, et elle a écrit pour toi le passage.
– Qu’est-ce qui est vrai ? demanda Monsieur Kramer en grommelant, car la brusque arrivée de Willy l’avait réveillé en sursaut de sa sieste. Sa femme, qui lisait un journal, comprit vite ce que son fils voulait dire, et en mettant sa bouilloire sur le feu, elle dit :
– Voilà ce que c’est que de l’avoir encouragé à poser des questions à sa monitrice !
– Mais c’est vrai, maman. Il a déjà frappé à sa porte ! Elle me l’a dit elle-même.
Willy s’arrêta un instant, pendant que le père jetait à sa femme un regard d’étonnement, puis il continua :
– Je lui ai demandé de m’écrire le verset. Le voilà, papa. Elle nous a aussi dit qu’il fallait faire bien attention quand il frappait, que d’abord elle n’avait pas ouvert, et qu’il est toujours revenu frapper, et qu’enfin elle lui a ouvert, et qu’alors elle est devenue très heureuse. Et vois-tu, papa, quand elle nous a dit cela, elle pleurait de joie.
– Qui est-ce donc qui veut venir ? interrompit la mère avec impatience. Ce n’est sûrement qu’une parabole, comme on dit.
– Non, non, maman ; c’est la vérité.
Monsieur Kramer regarda encore sa femme, qui dit :
– Dis-nous donc enfin qui est celui qui vient !
– C’est le Seigneur Jésus Christ, répliqua l’enfant avec un grand sérieux et d’un ton plein de respect.
Madame Kramer ne dit rien ; mais son mari, arrêtant les yeux un instant sur Willy, lui dit :
– Et celui-là, la demoiselle l’a vu, dis-tu ?
Le petit hésita un moment : il ne se rappelait pas si la monitrice avait dit cela.
– Je ne sais pas au juste, répondit-il tranquillement. Mais bientôt il ajouta comme en triomphe :
– Bien sûr papa, qu’elle doit l’avoir vu. Ouvrir la porte à quelqu’un sans le voir, c’est impossible, n’est-ce pas ?
– En cela tu as bien raison, répondit le père. Et il tomba dans de profondes réflexions. Involontairement il se rappelait tant de choses qu’il avait entendues de son père, un homme pieux, tranquille et modeste, qui, à l’occasion, savait parler à sa famille des vérités qu’il avait apprises dans la Parole de Dieu. Willy aussi avait gardé le silence, mais bientôt il reprit :
– Papa, s’il venait pendant la nuit, pourrais-tu l’entendre si tu dormais ?
– Non, mon petit. À moins que l’on ne frappe très fort, je ne peux pas entendre quand je dors.
Willy regarda son père avec anxiété, mais bientôt ses traits se détendirent et, tout heureux, il dit :
– Papa, nous avons un gros marteau à notre porte. Il nous réveillera certainement, même en ne frappant pas très fort. Car il ne peut pas frapper fort, vu qu’il a des plaies aux mains.
– Des plaies aux mains ? demanda Monsieur Kramer, tout étonné.
– Oui, papa; des hommes méchants lui ont planté de gros clous aux mains et aux pieds. N’est-ce pas terrible, papa ?
– À présent, je te comprends, répondit Monsieur Kramer. Oui, on l’a pendu à une croix entre deux malfaiteurs. Mon père m’a souvent raconté cela, mais il y a longtemps que je n’en ai plus entendu parler. Mon père connaissait la Bible du début à la fin.
– Alors il savait bien qu’il allait partout frapper aux portes. A-t-il aussi frappé à la porte du grand-père ?
– Non mon petit, je ne le crois pas ; en tout cas il ne m’en a jamais parlé.
– Avez-vous maintenant assez babillé ? interrompit Madame Kramer d’un ton moqueur. Venez, asseyez-vous, le repas est prêt.
Monsieur Kramer fut bien soulagé d’échapper ainsi aux questions embarrassantes de son petit garçon. Après le repas, un voisin entra et on ne reparla plus de ces choses ce soir-là.
Quelques heures plus tard, un silence profond régnait dans tout le village, et dans la maison des Kramer, tous dormaient. Tout à coup, Willy se réveilla et s’assit sur son lit, les yeux grand ouverts, tandis que son cœur battait fort. Avait-il rêvé ou était-ce une réalité ? Il lui semblait avoir entendu frapper doucement mais distinctement à la porte de la maison. Il écouta un instant sans oser respirer, puis soudain, il sortit de son lit et courut dans la chambre voisine où dormaient ses parents.
– Papa, dit-il doucement, papa, lève-toi vite ; il a frappé. Et comme il ne recevait pas de réponse, tout tremblant d’émotion, il répéta plus fort : Papa, réveille-toi ! J’ai entendu frapper tout doucement, comme Mademoiselle l’a dit. Descends vite lui ouvrir.
– Quoi ? Qu’y a-t-il ? demanda Monsieur Kramer encore à moitié endormi et en se frottant les yeux. Quelle heure est-il ? Il n’est pas encore cinq heures ; il fait tout sombre. Sa femme se réveilla aussi, s’assit tout effrayée dans son lit et demanda :
– Qu’est-ce qui se passe ? Qui a parlé ?
– J’ai entendu frapper à notre porte, papa, dit de nouveau le petit. J’en suis sûr, car cela m’a réveillé. Je t’en prie, papa, viens vite lui ouvrir la porte.
– A-t-on jamais entendu parler d’une chose pareille ! s’écria Madame Kramer toute fâchée. Comment ! Il parle encore de la prédication ! Dépêche-toi de retourner au lit si tu ne veux pas être puni. En tout cas, tu n’iras plus écouter ce prédicateur. Effrayer ainsi un enfant, c’est trop fort.
Tout triste, le pauvre Willy retourna se mettre au lit, et ses parents se recouchèrent pour achever leur nuit de sommeil. Mais tout à coup, le père se réveilla en sursaut en criant :
– Qu’est-ce que l’on entend ?
Sa femme et lui écoutèrent.
– Ce n’est que la pluie qui frappe contre les vitres, dit la femme impatientée. Il pleut fort, et c’est tout ce que l’on entend. Vraiment, je crois que tu es bientôt aussi agité que Willy.
De nouveau le silence se fit dans la chambre, mais Willy avait aussi entendu le bruit de la pluie et était toujours plus inquiet. « Hélas ! » se disait-il, « il est peut-être dehors attendant qu’on lui ouvre. Que pensera-t-il de nous si nous le laissons à la pluie alors que nous sommes dans nos bons lits ? » Cette pensée devint si insupportable au cœur du pauvre enfant qu’il sauta de nouveau en bas de son lit et retourna dans la chambre de ses parents.
– Papa, dit-il en sanglotant. Il pleut si fort ; ne veux-tu pas te lever pour le faire entrer ? Il sera tout mouillé et aura froid ; peut-être ne sait-il pas où aller ?
– Comment ! te voilà encore, cria la mère. Tu me le paieras demain. Retourne vite au lit.
– Oh ! papa, fais-le entrer, dit Willy en pleurant. Il pleut tellement ; peut-être qu’il partira et ne reviendra plus chez nous.
Un mouvement se fit dans le lit.
– Tu ne veux quand même pas te lever pour faire la volonté de l’enfant, dit Madame Kramer à son mari.
– Oui, ma femme ; mais ce n’est que pour tranquilliser le pauvre enfant. Reste seulement au lit.
– Il ne manquerait plus que cela, que je me lève aussi, répliqua-t-elle en colère. Voilà une belle éducation !
Monsieur Kramer mit ses pantoufles, prit Willy dans ses bras, descendit l’escalier, ouvrit la porte toute grande, et regarda comme si lui-même attendait quelqu’un.
– Tu vois bien qu’il n’y a personne, dit-il à l’enfant. Willy soupira de soulagement et s’avança tant qu’il put sur les bras de son père, cherchant à percer la nuit de son regard, mais il ne vit rien. La pluie tombait encore doucement, mais les nuages se séparaient et, çà et là, laissaient paraître quelques étoiles brillantes.
– Papa, dit doucement Willy, il est peut-être retourné au ciel. Les étoiles sont si claires ; on dirait qu’il y a juste la place pour passer entre elles. Penses-tu que Dieu l’a rappelé près de lui ?
Monsieur Kramer ne savait que répondre.
– À cette heure de la nuit, personne n’est dehors, dit-il enfin. Regarde comme tout est tranquille.
– Alors ce n’est pas lui qui aura frappé, n’est-ce pas ? Il aurait bien attendu qu’on soit venu lui ouvrir. Il savait bien que nous étions tous au lit. Peut-être qu’il reviendra demain, quand la pluie aura cessé. Sais-tu où il est maintenant ?
– Je pense qu’il est là où il a toujours été, répondit Monsieur Kramer en hésitant. Mon père m’a enseigné qu’il est au ciel. Je ne peux t’en dire plus. On a peut-être une nouvelle Bible depuis que j’étais jeune garçon.
– Oui ; autrement tu aurais su qu’il va partout. N’aimerais-tu pas le voir venir chez nous, papa ?
Monsieur Kramer aurait-il aimé le voir face à face, celui dont Willy parlait si simplement et avec tant de confiance ? Il ne pouvait se résoudre à répondre « oui », mais il hésita à l’avouer à Willy. Celui-ci en aurait été bien étonné. Les enfants ne comprennent pas tout le sérieux de telles questions, et comme elles peuvent parler à la conscience. Ils ne savent pas comme la lutte incessante et pénible pour l’existence ici-bas absorbe les pensées, et comme il est difficile, pour un homme, de rester dans le droit chemin. Ne recevant pas de réponse, Willy continua :
– Papa, tu ne sais pas comme il est bon. La monitrice nous disait qu’il ne désire pas savoir si quelqu’un a fait peu ou beaucoup de mal, qu’il est toujours prêt à pardonner, et qu’il veut que chacun soit heureux et puisse entrer au ciel.
– Eh bien, je pense que toi tu y entreras certainement, mon petit, car il me semble que la monitrice veut faire de toi un prédicateur.
– Mais papa, je n’aimerais pas aller au ciel sans toi, ni sans maman. Il faut aussi que tu y viennes. Je ne peux pas y aller seul ; j’aimerais que tu me tiennes par la main. La monitrice dit qu’il reçoit tous ceux qui viennent à lui.
– Bien, bien, dit Monsieur Kramer pour le calmer, peut-être irons-nous tous ensemble. Mais maintenant il nous faut vite retourner au lit, car il fait froid.
Willy regarda encore une fois vers le ciel étoilé et dit doucement :
– Bonne nuit, mon cher Seigneur Jésus ! Le père ferma la porte, prit son petit garçon en haut et le posa dans son lit. Willy mit les bras autour du cou de son père et, lui donnant un baiser, il lui dit :
– Je t’aime tant, cher papa ! Je suis bien triste qu’il n’y ait eu personne, mais quand il viendra, je lui raconterai que tu es venu ouvrir la porte pour qu’il ne reste pas à la pluie.
Le cœur de Monsieur Kramer était ému.
– Je ne suis pas un si bon papa, dit-il. Mais quand un homme doit tellement travailler pour subvenir honnêtement aux besoins des siens, il est peut-être excusable. Après avoir posé un baiser sur le front de son petit garçon, il retourna dans sa chambre.
– Eh bien, y avait-il quelqu’un ? demanda Madame Kramer d’un ton moqueur.
– Non, il n’y avait personne, pour autant que j’aie pu voir. Mais pour le moment dormons, car je suis fatigué.
Le lendemain matin, Madame Kramer aurait dû, pour être franche, confesser qu’elle était mal à l’aise. En réfléchissant à tout ce qui s’était passé la veille et durant la nuit, elle ne pouvait se cacher qu’elle avait commis une grosse faute. Elle sentait qu’elle s’était opposée à son enfant qui avait cherché de la sympathie auprès d’elle dans une chose qui occupait vivement son jeune esprit. Elle cherchait à se persuader que tout cela n’était qu’une folie et une absurdité, et cependant son cœur maternel la condamnait. Elle découvrait aussi que son Willy n’était plus tout à fait vis-à-vis d’elle ce qu’il était auparavant. Ce n’est pas qu’il soit devenu désobéissant ou méchant, au contraire ; mais elle s’aperçut à plusieurs reprises que sa confiance en elle n’était plus la même, et qu’il s’était attaché à son père plus qu’il ne l’avait été jusque-là. Monsieur Kramer n’était pas tendre de nature et ne recherchait pas les caresses ; mais maintenant, un lien tout nouveau semblait s’être formé entre lui et l’enfant. Madame Kramer se fit de sérieux reproches et regrettait même que Willy ne lui pose plus de questions sur le sujet qui l’intéressait tellement. Que le cœur du petit en soit aussi rempli qu’au commencement, elle le savait ; mais il s’efforçait de ne plus en parler devant elle. Elle regrettait de s’être montrée si impatiente envers son unique enfant, et de l’avoir éloigné d’elle, alors que jusque-là elle avait été tout pour lui.
Quand, à midi, son mari rentra, et comme Willy était allé faire une commission, elle commença d’elle-même à parler de la chose.
– Je n’ai jamais vu, dit-elle, un enfant être pareillement rempli d’une pensée. Je n’y comprends rien, mais ce n’est sûrement qu’une absurdité.
– Je ne sais pas si ce n’est qu’une absurdité, répliqua Monsieur Kramer d’un air réfléchi ; bien que j’admette qu’il n’ait pas tout bien compris, et que tout ne soit peut-être pas vrai.
– Rien n’est vrai, répondit vivement Madame Kramer, qui aurait aimé trouver une excuse à sa manière d’agir envers son enfant. Mais, ajouta-t-elle, il n’est pas responsable d’avoir raconté de telles folies et de s’en être pareillement agité. En tout cas, il n’est plus le même enfant qu’auparavant.
– Je ne sais pas qu’en penser, remarqua Monsieur Kramer ; je n’ai autrefois rien entendu de pareil, et pourtant mon père était un homme pieux qui connaissait bien sa Bible.
– Et qui disait toujours la vérité, ajouta la mère. Je me demande ce qu’il aurait dit de cette histoire.
– C’est bien étrange, dit encore Monsieur Kramer. Willy disait que c’était dans la Bible. En tout cas, ce n’était pas dans la sienne, car il me l’aurait dit. Il la lisait beaucoup, et jamais je ne l’ai entendu dire une méchante parole. Je n’étais pas à la maison quand il est mort, après une courte maladie ; mais on m’a dit que sa fin avait été si heureuse ! Oui, c’était vraiment un homme bon.
– Comme toi, répondit Madame Kramer, car je ne désire pas un meilleur mari que toi.
– Non, ma femme. Je ne suis pas toujours ce que je devrais être. Mais c’est le moment de retourner à mon travail. Quand Willy reviendra, envoie-le-moi : j’ai trouvé un joli nid d’oiseau et je suis sûr qu’il sera content de le voir.
Il s’éloigna d’un bon pas, et ce fut seulement quand il eut disparu que sa femme remarqua qu’il avait oublié sur la table sa pipe toute bourrée, chose qui ne lui était jamais arrivée depuis qu’ils étaient mariés.
Lorsqu’il rentra le soir, il fut tout étonné de trouver sur la petite table près de la fenêtre, un livre qu’il reconnut immédiatement à sa reliure noire.
– Hé ! s’écria-t-il, voilà la Bible de mon père ! Il y a bien une dizaine d’années que je ne l’avais vue.
– Je l’ai cherchée, parce que tu m’en as tant parlé, dit sa femme, et j’ai aussi pensé que Willy serait content.
Elle essuya du coin de son tablier la poussière de dessus ce précieux livre. Si à ce moment-là Monsieur Kramer avait regardé sa femme avec attention, il se serait aperçu qu’elle avait les yeux rouges. Avait-elle pleuré ?
Tout à coup, elle entendit d’en haut la voix de Willy qui allait se coucher.
– Maman, maman ! Je voudrais te dire quelque chose.
Presque effrayée, elle dit :
– Qu’y a-t-il encore, Willy ?
– Maman, j’avais complètement oublié de te dire de me réveiller quand il viendra.
– Oui ; je te le promets. Maintenant sois sage et couche-toi.
– Et vous ferez bien attention, n’est-ce pas ? Papa, je voudrais aussi te demander de ne pas pousser le verrou d’en haut. Il faut tellement de temps pour tirer les deux verrous que cela le ferait attendre trop longtemps.
– Bien mon petit, dit le père ; cette nuit, je ne pousserai aucun des verrous.
– Merci papa ; bonne nuit maman. Et tout heureux, il se retira dans sa chambre et se coucha.
Les parents retournèrent à la cuisine et, après un moment, Monsieur Kramer, regardant sa femme, lui dit :
– Donne-moi ce livre et dis-moi ce qu’il y a d’écrit sur le billet que la monitrice a donné à Willy. Il tira de sa poche de gilet un petit morceau de papier qu’il donna à sa femme. Madame Kramer lut : « Apocalypse 3, verset 20 », et son mari se mit à chercher dans la Bible depuis le commencement, car il la connaissait bien peu ou même pas du tout. Naturellement, cela prit un bon moment, mais enfin il trouva le livre et le chapitre. Quelle ne fut pas sa surprise en voyant le verset indiqué souligné à l’encre rouge !
– C’est mon père qui doit avoir fait cela, se dit-il en lui-même. Il connaissait donc bien ce verset et le trouvait très important. Et d’une voix presque tremblante, il se mit à lire : « Voici, je me tiens à la porte et je frappe : si quelqu’un entend ma voix et qu’il ouvre la porte, j’entrerai chez lui et je souperai avec lui, et lui avec moi ». Ils en croyaient à peine leurs yeux et leurs oreilles. Willy avait donc raison ; c’était comme il l’avait dit. Comment avait-il bien pu retenir le passage dans sa jeune mémoire ? Se trouvait-il dans la vieille Bible du grand-père ? Ces questions étaient maintenant résolues. Un silence solennel régnait dans la chambre.
Qu’est-ce qui poussa Mademoiselle Rollen, la monitrice de l’école du dimanche, à passer justement ce soir-là chez les Kramer, en retournant chez elle, pour apporter à Willy un petit Nouveau Testament qu’elle pensait d’abord ne lui donner que le dimanche ? Elle n’aurait pu le dire. C’était, certes, une main invisible qui conduisait ses pas vers la demeure des parents de son petit élève. Comme il était déjà tard, elle voulait seulement donner le livre et poursuivre son chemin. Mais lorsqu’elle eut frappé deux coups avec le lourd marteau de la porte, elle entendit comme un cri de joie à l’intérieur, puis des pas précipités vers la porte qui s’ouvrit. Et elle vit devant elle Monsieur Kramer tout étonné, tenant dans ses bras Willy en pyjama, et Madame Kramer qui, d’un air effrayé, regardait par-dessus l’épaule de son mari.
– Papa, c’est Mademoiselle Rollen ! s’écria Willy tout joyeux. Mademoiselle, est-ce qu’il viendra ce soir ? Oh ! comme je serais content qu’il vienne pendant que nous sommes tous réveillés !
Si Mademoiselle Rollen avait premièrement l’intention de repartir tout de suite, il ne s’agissait plus d’y penser. Il lui fallut absolument entrer et s’asseoir dans la petite cuisine. Là, devant elle sur la table, se trouvait la Bible et tous trois la regardaient comme s’ils attendaient quelque chose d’elle. Entendre frapper à la porte, au moment où ils venaient de lire le passage de l’Apocalypse, avait été pour les parents comme un coup qui avait retenti dans leur cœur. Et il fut donné à notre amie d’aider à pousser les verrous rouillés qui, depuis si longtemps, avaient tenu ces cœurs fermés.
Pendant un long moment, ils restèrent assis ensemble, le saint Livre ouvert devant eux, et Mademoiselle Rollen eut beaucoup à faire pour répondre aux questions de Willy et de ses parents. Il semblait à ceux-ci que le jour commençait enfin à luire, comme après une longue nuit d’obscurité. Que leur vie passée leur apparaissait tout d’un coup autre qu’ils ne l’avaient pensé ! Jusqu’alors, ils avaient cru être de très bons et honnêtes gens, et voilà qu’ils apprenaient qu’ils étaient des pécheurs souillés et perdus, qui avaient besoin d’un Sauveur. Les voies miséricordieuses du Seigneur, qui avait heurté à la porte de leur cœur d’une manière si frappante, les remplissaient à la fois d’admiration et de crainte.
Ce soir-là fut comme un tournant dans la vie de la famille Kramer. Il semblait au père que des écailles lui tombaient des yeux. De nombreux passages qu’il avait entendus du grand-père Kramer, « qui connaissait sa Bible d’un bout à l’autre », revenaient avec force à sa mémoire, avec un tout autre sens et une autre portée. Il ne pouvait pas comprendre qu’il ait pu être aussi aveugle et aussi insensible ensuite. Depuis ce moment, on le vit chaque soir lisant et relisant sa vieille Bible.
Un jour, Mademoiselle Rollen se trouvait chez ses nouveaux amis, près de qui elle était toujours la bienvenue. Willy, comme d’habitude, était assis près de son père, tandis que sa mère était occupée à quelque ouvrage ménager. Après s’être entretenus quelque temps du sujet qui leur était maintenant devenu si précieux, Willy saisit tout à coup la main de son père en lui disant :
– N’est-ce pas, à présent nous irons tous ensemble au ciel, toi, maman et moi ?
– Oui, mon enfant, répondit son père tout ému ; oui, nous y serons ensemble, puisque le Seigneur nous a fait connaître sa grâce.
Ensuite il pria la monitrice de leur lire le chapitre 3 de l’Apocalypse. Il était devenu leur passage de prédilection, parce que le Seigneur, qui ne se lasse pas de frapper à la porte des cœurs des pauvres pécheurs si insensibles et si sourds à sa voix, s’en était servi pour leur parler la première fois, les réveiller de leur sommeil spirituel, et pour entrer chez eux.
Mademoiselle Rollen prit la vieille Bible et lut lentement le chapitre tout entier. Tous trois écoutèrent avec un profond recueillement. Leur cœur sentait qu’à eux aussi avaient été donnés gratuitement l’or passé au feu, la robe blanche et le nouveau nom. Ils savaient que leurs oreilles avaient entendu la voix du bon Berger et que les yeux de leur âme avaient vu Celui dont le nom est « Merveilleux », car c’était d’une manière merveilleuse qu’Il les avait attirés à Lui et que, dans ses infinies compassions, il s’était souvenu d’eux. Il était entré dans leur humble demeure comme un hôte bienvenu, pour ne plus jamais les quitter ; et sa précieuse Parole y était désormais lue, entendue et appréciée.
« Voici, je me tiens à la porte et je frappe : si quelqu’un entend ma voix et qu’il ouvre la porte, j’entrerai chez lui et je souperai avec lui, et lui avec moi ».
– Est-il déjà entré chez toi, cher jeune lecteur ? Certainement qu’il a déjà frappé plus d’une fois. Lui as-tu ouvert la porte de ton cœur ? Aujourd’hui, en ce moment, il frappe encore – ouvre-Lui, toi qui ne l’as pas encore fait, de peur qu’Il ne passe pour ne plus revenir !
D’après La Bonne Nouvelle 1998