MÉCONTENTEMENT

– Oh ! quelle horrible pluie ! Est-ce qu’elle ne s’arrêtera jamais ? s’écriait Émilie Clardon, fillette de dix ans, en se penchant d’un air malheureux vers la fenêtre.

Le temps avait été fort sec depuis longtemps, et voilà que justement ce samedi, jour où Émilie avait compté faire une belle course en montagne, la pluie était venue et tombait à verse ! Les averses succédaient aux averses, la rue était devenue un véritable ruisseau et il ne pouvait être question de sortir.

– On ne peut rien faire ! dit la fillette d’un ton mécontent.

– Ce n’est pourtant pas tout de sortir, lui dit sa mère en souriant. Tu sais bien qu’on désirait beaucoup la pluie pour la campagne ! Elle fera le plus grand bien, et nous devons être reconnaissantes qu’elle soit enfin venue.

– Moi, je ne la désirais pas du tout, car elle nous empêche de faire la course que tu nous avais promise.

– C’est vrai, mais nous pourrons la faire une autre fois et, certainement, ma fillette peut être heureuse en restant à la maison ! dit Mme Clardon en attirant tendrement Émilie vers elle.

Il n’y a pas beaucoup d’enfants qui aient une maison aussi agréable que celle d’Émilie. Quelques jours auparavant, elle était rentrée de pension, et était arrivée dans une nouvelle maison de campagne que ses parents venaient de louer pour l’été et qui présentait tous les agréments imaginables : Émilie avait pour elle seule une jolie chambre dans laquelle elle avait pu loger tout ce qui lui appartenait ; ses parents lui portaient la plus tendre affection, et pourtant elle était souvent de mauvaise humeur – c’est-à-dire chaque fois que quelque chose la contrariait !

Émilie sentit pourtant qu’elle avait tort, et, donnant un baiser à sa mère qui la serrait affectueusement contre elle, elle lui dit :

– Oh ! oui, maman, je peux bien être heureuse à la maison.

Néanmoins, elle retourna à la fenêtre, et resta là à regarder tomber la pluie d’un air bien malheureux.

Tout à coup, elle dit :

– Je ne comprends pas pourquoi Céline ne m’a pas écrit depuis longtemps ! C’est une paresseuse, n’est-ce pas, maman ?

– Il me semble que c’est plutôt toi qui lui dois une lettre. Si tu la lui écrivais maintenant ?

– Oh ! non, ce n’est pas à moi de le faire ! De toute façon, je n’ai pas envie d’écrire.

Mme Clardon soupira ; elle avait espéré que sa fille aurait profité de cette idée et aurait été ainsi agréablement occupée.

L’après-midi s’écoula donc fort lentement et tristement. Mais vers la fin, la pluie cessa, le vent chassa les nuages, et le soleil brilla sur toute la nature, de manière à la faire resplendir sous les gouttes de pluie qui restaient sur les arbres.

– Oh ! que c’est beau ! dit Émilie.

– Oui, ma chérie, et puisque le temps se lève, nous allons mettre manteaux et bottes, et je te mènerai voir une pauvre petite fille dont j’ai fait récemment la connaissance.

Quelques instants plus tard, mère et fille cheminaient ensemble. Le soleil continuait à briller, et elles pouvaient admirer les champs qui, à droite et à gauche du sentier, étaient remplis de violettes répandant leur parfum.

Elles arrivèrent à une maisonnette précédée d’un tout petit jardin. Une femme était occupée à étendre sur une corde placée entre deux arbres quelques vieux linges qu’elle venait de laver.

Mme Clardon s’approcha d’elle, et lui dit :

– Nous n’avons que quelques minutes à vous donner, madame Grand, car il est déjà tard ; mais voilà, Émilie serait bien aise de voir votre petite fille.

La femme, reconnaissante de cette visite, alla ouvrir la porte de la maisonnette, y fit entrer Émilie puis revint auprès de Mme Clardon.

C’était la première fois qu’Émilie entrait dans une maison de pauvres gens et ce qu’elle vit la remplit d’une pénible surprise. La chambre dans laquelle elle pénétra était presque remplie par un lit, une chaise et une table. Il y avait heureusement une petite fenêtre sur laquelle fleurissait une azalée blanche.

Émilie s’en approcha aussitôt, car elle ne vit d’abord personne dans la chambre ; mais un petit mouvement du côté du lit attira son attention et elle vit qu’il était occupé.

Une enfant de son âge y était couchée ; son visage pâle et maigre était marqué par une profonde souffrance, mais elle sourit en voyant Émilie et la pria de s’asseoir.

– Merci, dit celle-ci en se laissant tomber sur la chaise placée à côté du lit, tout en regardant vers la porte pour voir si sa mère n’arrivait pas.

Il y eut un moment de silence, puis Émilie dit :

– Tu es malade ?

– Oh ! oui, mais il y a deux ans, j’étais aussi bien que toi !

– Comment cela t’est-il arrivé ? demanda Émilie avec intérêt.

La pauvre enfant eut bientôt raconté son histoire.

Son père était mort lorsqu’elle était encore toute petite. Sa mère, depuis lors, avait gagné sa vie comme elle le pouvait, tantôt faisant des ménages, tantôt cueillant des dents-de-lion ou du cresson d’eau pour les vendre au marché. Un jour que Laurette revenait de l’école, elle vit sa mère penchée sur le bord d’un ruisseau profond pour cueillir du cresson qui y croissait en abondance. Celle-ci se pencha trop à un certain moment, perdit l’équilibre et tomba, au grand effroi de sa fillette qui arrivait en courant. Arrivée au bord de l’eau, elle vit sa mère qui, à moitié plongée dans l’eau, ne pouvait reprendre pied. Laurette se glissa jusqu’à elle, lui tendit la main, et grâce à son aide, sa mère parvint à sortir de l’eau. Mais, chose extraordinaire, dès ce moment-là, Laurette n’avait plus pu marcher : elle arrivait de loin, était en grande transpiration et l’eau froide du ruisseau l’avait saisie d’une telle manière qu’elle en était restée paralysée !

– Et n’es-tu pas bien malheureuse ? demanda Émilie, après avoir entendu ce triste récit, et jeté un coup d’œil autour d’elle.

– Oh! non, répondit Laurette, je suis très heureuse au contraire.

– Mais que fais-tu tout le jour ?

Je suis toujours occupée. Souvent je lis, car j’ai toujours ma Bible à côté de moi. J’aime aussi à apprendre par cœur des versets qui m’encouragent, comme celui-ci : « Rejetant sur Lui tout votre souci, car Il a soin de vous ». Mais j’ai encore d’autres livres qu’on me prête, puis je tricote, car heureusement mes mains ne sont pas paralysées. Quand maman en a le temps, elle reste auprès de moi et nous causons, et quand elle est au travail, j’admire la campagne sous les rayons du soleil.

– Mais quand il pleut comme aujourd’hui ?

– Alors je m’amuse à regarder tomber les gouttes de pluie, et je me réjouis en pensant à tout le bien que fera cette pluie, d’abord à la campagne, puis pour alimenter les fontaines, les rivières et le lac. J’aime mieux le soleil, mais j’aime pourtant aussi la pluie, car je sais qu’« Il fait toutes choses bien ».

Mme Clardon étant entrée, cela mit fin à la conversation des deux fillettes. Elle parla affectueusement à la jeune malade, puis prit congé et partit avec Émilie.

Celle-ci fut silencieuse pendant tout le trajet du retour à la maison. Ce qu’elle avait vu et entendu lui avait fait grande impression et elle poussa un soupir de soulagement en rentrant chez elle. Sa mère l’examinait en silence, espérant que le spectacle qu’elle avait eu sous les yeux lui ferait une impression durable, car Laurette l’avait frappée par sa résignation joyeuse.

Le lendemain soir, la famille se rendit comme à l’ordinaire à la réunion. Émilie avait l’habitude d’écouter – ce que ne font pas tous les enfants – et quand elle entendit : « La piété avec le contentement est un grand gain », elle pensa à Laurette et rougit en pensant à elle-même !

Elle écouta avec encore plus d’attention que de coutume et garda dans son cœur ces paroles. Elle demanda à Dieu d’ôter de son cœur ces désirs égoïstes qui la faisaient souffrir, elle et aussi les autres, et de lui donner cette « piété avec le contentement qui est, en vérité, un grand gain ».

D’après La Bonne Nouvelle 1990