
« En vérité, en vérité, je vous dis : Celui qui entend ma parole, et qui croit celui qui m’a envoyé, a la vie éternelle et ne vient pas en jugement ; mais il est passé de la mort à la vie » (Jean 5. 24).
Un soleil brûlant dardait ses rayons sur la rue principale de Montalbojero, village espagnol de la Province de Tolède. Rares étaient les passants qui se risquaient dehors à cette heure-là. Pour jouer, les enfants recherchaient l’ombre des maisons ou mieux encore, celle du châtaignier de la petite place, dont l’épais feuillage interceptait le soleil.
Sur la route poudreuse venant du village voisin, un petit homme s’avançait pourtant, l’air bien décidé. La sueur ruisselait sur son visage et le lourd fardeau qu’il portait sur son dos semblait devoir l’épuiser.
– En voilà un qui sait se servir de ses jambes ! chuchotaient certains de derrière leurs volets. À le voir ce n’est certes pas la première fois qu’il porte un baluchon sur son dos.
L’échine courbée, ses cheveux blancs en broussaille, ainsi que sa barbe, le classaient au-delà de la cinquantaine. Ses rides profondes parlaient d’une vie de labeur et de soucis. Il marchait pourtant si allègrement qu’il semblait être en pleine force de l’âge et habitué à courir les chemins. Toutefois un observateur eut tôt fait de reconnaître en lui l’intellectuel penché sur ses livres. Ses yeux intelligents brillaient derrière ses lunettes et ses traits étaient ceux d’un homme instruit, malgré son apparence villageoise.
Comme il approchait de la première maison du village, une jeune femme parut sur le seuil de sa porte.
– Carmen ! appela-t-elle, va me chercher 300 grammes de farine chez le marchand.
En entendant un bruit de pas, elle tourna la tête et aperçut, tout étonnée, le petit homme qui s’avançait vers elle. Il détacha aussitôt le sac de son dos et le déposa sur le perron. Un peu méfiante, la jeune femme répondit à son gracieux bonjour.
– Permettez, gentille dame, qu’à votre porte je me repose un peu. Cette charge est lourde et le soleil brille si fort aujourd’hui qu’elle me semble plus lourde encore, et le chemin plus long.
Sur ces mots, il enleva son chapeau, ses lunettes et s’essuya le front.
– Je viens du village voisin où ils ne m’ont pas pris grand chose. Ces braves gens ne savent pas l’or que ce fardeau contient, et quels précieux trésors ils pourraient obtenir pour peu d’argent.
– Oh là ! Vous transportez de l’or et des choses précieuses avec vous et vous voulez nous les offrir ! Me voilà bien curieuse de voir ce que vous apportez, s’écria la jeune femme.
L’idée d’un nouveau brillant à fixer dans ses cheveux ou à sa robe l’enflammait déjà, et ses yeux fixaient le gros sac noir posé à ses pieds.
– Ce que vous vous attendez à trouver chez moi, vous ne le trouverez pas, dit le colporteur devinant une pensée de coquetterie, pourtant c’est un trésor encore plus grand ! Si vous avez un petit moment pour moi, je vous le montrerai. Pendant que je dénoue mon colis, me feriez-vous le plaisir de m’apporter une gorgée d’eau fraîche ? J’ai vraiment très soif.
– Oh ! bien volontiers. Sur ces mots, la jeune femme disparut dans sa maison, laissant notre petit homme ouvrir son sac.
Attirés par la conversation, quelques enfants assis à l’ombre de la maison finirent par s’approcher. Les volets d’en face s’étaient entrouverts, laissant deviner deux têtes de jeunes filles, puis celle d’une femme âgée. Toutes trois entourèrent bientôt le vendeur.
Lorsque Mme Toveredo – c’est ainsi que se nommait la famille de la première maison du village – arriva avec sa cruche d’eau fraîche, elle trouva toute une rangée de livres étalés sur les marches du perron. La plupart étaient reliés en noir. Plusieurs enfants en feuilletaient déjà, et les jeunes filles y jetaient un coup d’œil par-dessus leurs têtes.
– Voyez, mes enfants, expliquait l’étranger, dans ce livre vous trouverez de belles histoires du Seigneur Jésus, notre Sauveur. Il vous faut le lire ou vous le faire lire par votre papa ou votre maman. Le livre est justement ouvert à la page où il est raconté comment le Sauveur laissait venir à lui les petits enfants pour les bénir.
– Juan et José, cria la petite Carmen à deux garçons aux boucles noires qui descendaient la rue. Venez vite ! Il y a de beaux livres avec des images.
Les deux garçons se mirent à courir et aussitôt s’exclamèrent en voyant les gravures :
– Dis ! Carmen, demande à ta maman d’acheter ce livre. Fais-le, oui… s’il te plaît. La nôtre n’a pas d’argent. Il est plein d’images et tu pourrais nous le prêter.
Le colporteur s’était tu et observait petits et grands qui, tour à tour, prenaient, feuilletaient et lisaient l’un ou l’autre des volumes. Les gens partaient, puis revenaient avec d’autres. Quelle joie pour lui de constater cet intérêt croissant ! Il en oubliait sa fatigue. On parlait déjà de celui qu’on allait choisir…
Quant à Mme Toveredo, elle s’en allait, déçue.
– Est-ce cela que vous appelez de l’or ou des trésors ? Vous avez éveillé ma curiosité tout d’abord, et je croyais que vous alliez m’offrir des merveilles… et voilà que ce ne sont que des livres !
– Mais, dit un vieillard, il me semble que ce sont de bien bons livres. Dans celui-ci, il y a de beaux cantiques et des versets de la Bible. Dans celui-là – et il le tenait près de ses yeux fatigués pour mieux y lire – oh ! si seulement je l’avais eu l’année dernière quand j’ai dû accompagner ma femme et mon fils à leur tombe, il m’aurait certainement encouragé.
– Si vous cherchez de la consolation, mon ami, dit le colporteur, voici le meilleur de tous les livres, la source de toutes consolations, la pure vérité à travers tous les temps jusqu’en l’éternité, par delà la vie et la mort. J’ai aussi ce même livre, plus petit et meilleur marché, mais pour vous celui-ci serait meilleur avec ses gros caractères, et il donnerait moins de fatigue à votre faible vue.
Tandis qu’il sortait une grande Bible du fond de son sac et la tendait au vieillard, il ne remarqua pas qu’une haute silhouette s’avançait vers lui. C’était une autorité de l’endroit que l’on avait averti de l’arrivée du colporteur. Un coup d’œil au grand livre et sa décision fut prise. Furieux, il arracha le livre des mains du vieillard et se mit à les invectiver tous :
– N’avez-vous rien d’autre à faire qu’à flâner sur la rue, à vous laisser endoctriner par un étranger douteux, à regarder sa camelote par laquelle il veut vous tromper ? Que voulez-vous faire avec tous ces livres ? Devez-vous absolument vous encombrer de ce qu’un prédicateur ambulant et mal élevé se plaît à vous vanter ?
– Toi, étranger, veux-tu ensemencer nos paisibles vallées avec le doute et l’incrédulité ? N’as-tu pas honte ? Tu exerces un commerce malhonnête et douteux. On devrait te mettre en prison !
Sur ces mots, tremblant de colère, ses larges mains empoignèrent le grand livre déjà ouvert, en firent sauter la reliure, ce qui partagea le livre en deux parties. Il les lança sur la route et les foula de ses pieds.
Les assistants étaient épouvantés. Aucun d’eux ne risqua une réplique. Lorsque le colporteur essaya de se justifier, l’homme haussa la voix de telle façon que personne ne put se faire entendre. Quelques personnes s’éclipsèrent. Les enfants ramassaient déjà quelques pierres pour les lancer au colporteur.
– Vous repoussez la Parole de Dieu et sa vérité – ces mots furent jetés à la foule en déroute – mais vous ne pourrez pas éteindre l’Esprit ! Le temps viendra où vous languirez après ces trésors, où vous aurez faim de cette Parole que je vous offre aujourd’hui, mais alors vous la chercherez en vain ! Puisse ce livre, foulé à cette heure, vous amener encore tous au salut, vous consoler dans vos peines et vous donner en partage une paix spirituelle. C’est la prière que j’adresse à mon Sauveur pour chacun de vous.
Sur ces mots, il empaqueta ses livres, chargea le ballot sur son dos et, poursuivi par les malédictions des villageois, il quitta les lieux.
Sur ces entrefaites arriva Pedro, le tenancier de la petite échoppe du village. Toujours à l’affût de ce qui pourrait lui être utile, il ramassa le gros livre déchiré et l’emporta dans son magasin. Ce n’était pas pour le lire, oh ! non, les livres ne l’intéressaient pas. Il ne courait pas après ce genre de trésors dont le colporteur avait parlé. Pour lui, seul l’argent avait de la valeur. Il avait la conscience en repos, car il n’était pas plus mauvais que les gens du village, et ne toucherait jamais au fruit défendu. Mieux valait donc trouver une fin utile à ce gros livre. Ces larges feuilles pourraient être pliées en forme de cornets pointus et contenir soit du sel, de la farine, du sucre ou du riz, soit même encore des boutons, des aiguilles et d’autres choses encore. Il n’y avait donc aucun mal à utiliser ce bon papier, pensait le marchand. Après l’avoir débarrassé de la poussière de la route, il l’emporta à la maison.
– Juan et José ! que lisez-vous avec tant d’intérêt sur ce bout de papier déchiré ? demanda Bomarilla, le vieillard qui, deux jours plus tôt, avait été sur le point d’acheter le gros Livre du colporteur.
– Grand-papa, c’est un récit où le Sauveur dit à ses disciples : « Laissez venir à Moi les petits-enfants et ne les empêchez pas ». Ils devaient êtres de vilains hommes ceux qui empêchaient les enfants de s’approcher de Jésus. Lui, pourtant ne demandait qu’à les bénir !
Plus loin, c’est encore l’histoire d’un jeune homme riche auquel Jésus conseille de donner son argent aux pauvres, puis de Le suivre.
De l’autre côté de la page, il est raconté comment Jésus guérit un aveugle. Grand-papa, crois-tu qu’Il pourrait aussi t’aider ? Alors ta vue ne baisserait plus !
– D’où avez-vous donc cette feuille ?
– De Pedro, l’épicier. Il y a emballé le fromage que nous avons acheté pour maman.
– Montrez un peu ! Et grand-papa prit la feuille, la lut et la relut, puis la glissa dans la commode où il gardait ce qu’il avait de plus précieux.
– Quand vous retournerez chez Pedro, demandez-lui s’il a encore des feuilles de ce genre pour qu’il en emballe ce que vous achèterez. Je les lirai volontiers. Mes forces faiblissent et m’obligent à arrêter mon travail de bonne heure.
C’est ainsi que plusieurs pages de la grande Bible arrivèrent dans la maison de Bomarilla. Il apprit par l’épicier lui-même d’où elles venaient, et ce dernier l’engagea vivement à ne pas les lire. Mais ces pages faisaient toute la joie du vieillard. Il lut le passage de Jésus en prière à Gethsémané, récit dont il ne pouvait se détacher. Il apprit aussi par cœur le verset 25 du Psaume 73 : « Qui ai-je dans les cieux ? Je n’ai eu de plaisir sur la terre qu’en Toi ! »
Quant aux deux garçons, la petite Carmen eut l’occasion de leur lire « la résurrection du fils de la veuve de Naïn », récit qui leur fit une forte impression.
– Oh ! s’écrièrent-ils, si Jésus avait été là l’année dernière, Il nous aurait certainement rendu notre père !
La petite Carmen rapporta encore bien des pages à la maison et se mit à les lire soigneusement, maintenant qu’elle savait les trésors qu’elles contenaient.
Mme Toveredo les lisait aussi, ce qui la rendait pensive. Mais tous ces lecteurs se taisaient, de peur d’éveiller l’attention des autres. Seule Mme Toveredo osa se confier à M. Bomarilla. Ils se mirent à échanger leurs feuilles et souvent même à les lire ensemble. Oh ! si seulement le colporteur revenait, se disaient-ils, nous lui achèterions volontiers tout le livre !
J’ai encore quelques économies, pensait le vieillard, cela devrait suffire. Ma belle-fille aurait aussi de la joie à lire et à posséder ce Livre le jour où je fermerai les yeux. Toutefois, j’aimerais bien m’en réjouir avant… Le colporteur, bien sûr, ne veut plus revenir, nous l’avons si mal reçu. Il nous avait avertis qu’un jour nous aurions faim de la Parole de Dieu, une faim que rien ne pourrait apaiser. Et nous y voilà aujourd’hui…
Des semaines s’étaient écoulées, et avec elles, la chaleur de l’été avait disparu. Un soleil d’arrière-automne éclairait maintenant la route conduisant à Montalbojero.
C’est alors que le messager de l’Évangile se remit en route dans la direction du village, son lourd chargement sur le dos.
Dès la première maison, il aperçut les enfants occupés à leurs jeux. Tout à coup, deux jeunes garçons se séparèrent du groupe et s’élancèrent à sa rencontre :
– Te voilà enfin ! Grand-papa t’attend depuis si longtemps ! Il était tout triste en pensant que tu ne reviendrais jamais. Il s’est assis souvent à l’ombre de cet arbre pour t’attendre. Mais maintenant viens, viens vite ! Nous devons te conduire tout de suite chez lui.
Le colporteur ne comprit pas le motif de la salutation exubérante et chaleureuse de Juan et de José. Il avait déjà un long chemin derrière lui, mais malgré sa fatigue, il se laissa entraîner par eux. La rue du village était déserte. Il arriva donc à la maison de Bomarilla sans avoir rencontré personne… bien que suivi par beaucoup d’yeux dissimulés par les persiennes. Il en était encore à s’étonner lorsqu’il fut introduit dans une maison.
– Grand-papa, le voilà ! Nous te l’amenons !
Bomarilla entendit les deux garçons entrer avec un étranger, mais l’obscurité de la chambre basse et ses yeux fatigués ne lui permirent pas de reconnaître le colporteur.
– Qui m’amenez-vous ? demanda-t-il, en s’avançant lentement vers celui qui entrait. Alors un grand sourire éclaira son visage.
– Est-ce vous ? Êtes-vous réellement celui que j’attends depuis si longtemps ? Ah ! que Dieu vous bénisse ! Qu’Il fasse que vous ayez apporté le grand Livre ! Donne-moi ce Livre ! Mes économies suffiront certainement à le payer. Rien ne coûtera trop cher pour ce qui fait la consolation et la joie de ma vieillesse.
– J’ai bien apporté le Livre, si c’est bien de la Bible que vous parlez, celle que je vous ai montrée jadis. Mais expliquez-moi donc ce qui se passe. Vous ne l’avez jamais lue puisque cela vous était défendu. Comment cela se fait-il que vous la désiriez si fort aujourd’hui ?
– Comment cela ? Pas lue ? s’écria Bomarilla. J’en ai lu bien des pages ! Votre livre avait été déchiré, mais ramassé par l’épicier. Il l’a utilisé pour envelopper les marchandises achetées par ses clients. Les enfants d’abord, les adultes ensuite se sont mis à le lire. Regardez ! Voilà toutes les feuilles que j’ai recueillies et gardées avec le plus grand soin. Il y en a un bon nombre, pourtant beaucoup manquent encore.
Tandis qu’ils parlaient, Mme Tovoredo arriva avec sa petite Carmen.
– Il n’est plus question aujourd’hui d’or, d’argent, de pierreries ou d’ornements précieux, s’écria-t-elle. Non ! il s’agit de quelque chose de bien meilleur, et que je suis sûre de trouver chez vous.
À leur plus grande surprise, d’autres habitants du village trouvèrent le chemin de la maison de Bomarilla. Ils avaient vu arriver le colporteur, mais la crainte de leurs voisins les avaient rendus timides et craintifs et ils n’avaient pas osé le recevoir.
Pourtant chacun voulait le « Livre », car des quelques feuilles qu’ils avaient lues, ils désiraient aujourd’hui posséder la Bible entière.
Le cœur du colporteur débordait de reconnaissance. Il n’était qu’un bien modeste serviteur du Dieu fort et de son Évangile, et Dieu dans Sa grâce, lui faisait cueillir des fruits de ses efforts. Il sortit donc de son sac des Bibles, des cantiques, de beaux récits chrétiens pour jeunes et plus âgés et les vendit tous. Enfin Bomarilla l’invita à rester quelques jours chez lui afin de lui lire et de lui expliquer, ainsi qu’à d’autres, les merveilleuses certitudes trouvées dans la Parole de Dieu. Chaque jour les retrouvait attentifs et le cœur ouvert à l’Évangile.
Bien des années se sont écoulées. Bomarilla et le fidèle messager de l’Évangile sont depuis longtemps auprès du Seigneur. Juan a repris le service du colporteur à travers le pays. José et Carmen forment un couple heureux qui vit au village. Dans leur maison plusieurs familles se rassemblent chaque dimanche, ainsi qu’aux jours de fête du village de Montalbojero. Ils lisent alors ensemble l’Écriture Sainte. José la leur explique et, entraînés par la voix de Carmen, ils chantent et exaltent d’un même cœur l’amour de leur Sauveur.
« Tes témoignages… sont la joie de mon cœur » (Ps. 119. 111).
« Tes paroles ont été pour moi l’allégresse et la joie de mon cœur » (Jér. 15. 16).
D’après La Bonne Nouvelle 1990