
Il y a bien longtemps vivait, dans un petit village de Thuringe, un pauvre sabotier tellement pieux qu’on l’avait nommé « le pieux sabotier ». Il était si pauvre qu’il habitait avec sa femme une chaumière délabrée qui n’avait qu’une pièce et une cuisine. Cette pièce servait tout à la fois d’échoppe, de salle à manger et de chambre à coucher. Le soir, on tirait le lit au milieu de la chambre à cause de la pluie qui entrait par le toit défoncé.
Dans cette pauvre demeure, un petit garçon fit son apparition, puis un autre, si bien que les parents ne savaient plus où faire dormir les enfants. Henri, l’aîné, couchait sur un matelas par terre, et le plus petit, Georges, dans un lit beaucoup trop court et beaucoup trop étroit pour lui ; tantôt ses pieds passaient entre les barreaux, tantôt il se redressait brusquement et se cognait la tête en haut du lit.
Mais malgré leurs nuits agitées, les enfants étaient bien portants et gais, parce qu’ils passaient presque toute leur vie au grand air.
Ils n’avaient pas une profusion de jouets. Un cheval de bois, grossièrement taillé dans une bûche par leur père, un tambour, donné par un voisin… et ils étaient heureux.
Dans la chaumière, il y avait un oiseau chanteur en cage, qui tenait compagnie au savetier pendant ses longues heures de travail où il était immobile. C’était un merle. Et Georges, quand il voyait le merle se percher pour dormir, en mettant sa tête sous son aile, l’enviait bien souvent. « Comme ils ont de la chance, les oiseaux ! », disait-il, « leur lit est toujours assez grand pour eux ».
Lorsque la femme du savetier entendit ce propos, elle résolut d’acheter un lit pour ses enfants. Elle économisa sou par sou.
Enfin un matin, la savetière dit à son mari : « Arnold, voilà l’occasion d’acheter un lit pour les enfants ».
Le savetier eut l’air perplexe.
– Acheter ! dit-il, et comment ? avec quel argent ?
– Eh ! bien !, dit la femme malicieusement, imagine-toi que j’ai mis de côté 17 écus, je pense que cela suffira. J’ai entendu dire qu’on va vendre à la foire de F… tous les meubles de la maison G… Tu iras la semaine prochaine, et tu trouveras certainement un lit avec toute sa literie.
Henri et Georges avaient entendu cette conversation.
Imaginez leur joie ! Un lit ! Ils auraient enfin un lit ! Une fois, Georges avait été malade et on l’avait couché pendant la journée dans le lit de ses parents ; il avait trouvé délicieux de pouvoir étendre ses jambes, de pouvoir se retourner sans se cogner les coudes ou la tête. Oh ! comme il avait bien dormi !
– C’est vrai, Maman ? s’écria-t-il, j’aurai un lit ? un vrai lit ?
– Oui, mon pauvre petit, ton père ira l’acheter la semaine prochaine !
La semaine parut bien longue à Georges et à Henri. Dix fois par jour ils demandaient comment serait leur lit, et quand le père irait l’acheter. Enfin le jour vint, le père partit de bon matin pour la foire. Henri allait dix fois par heure regarder s’il ne voyait pas sur la route son père et son lit.
Pendant ce temps, le pieux savetier était arrivé à la foire de F… Beaucoup de monde, beaucoup de mouvements, des ânes, des charrettes, des bestiaux !
– Bonjour, Maître B…, lui criait-on. Ce n’est pas pour acheter des moutons ou des ânes que vous êtes ici !
– Non, répondait le savetier, c’est un lit qu’il me faut.
– Des lits ? il y en a assez, vous trouverez bien votre affaire !
Le savetier regarde, il voit les objets destinés à la vente : meubles, vaisselle et voici un grand lit. C’est bien le lit qu’il faudrait aux enfants, pas trop grand, car il n’y a pas beaucoup de place pour le mettre mais pourtant assez grand pour y coucher deux enfants. Le lit est en bon état, bien propre. Il a un bon matelas, des couvertures, des édredons.
La vente n’a pas encore commencé. Le savetier s’approche assez gauchement d’un employé du commissaire-priseur.
– À combien pensez-vous que ce lit par là pourra bien être vendu ?
– Oh ! répond l’homme, ça peut bien monter à 15 ou 16 écus. C’est du bon, vous savez, ça vient d’une bonne maison.
Le cœur du savetier saute de joie. Il regarde déjà comment il pourrait emporter sur son dos le lit et toute la literie. Il est pourtant assez fin pour ne pas trop laisser voir son désir d’acheter. Il s’éloigne donc un peu et se mélange à la foule qui commence à s’amasser autour de la vente. Le commissaire-priseur arrive.
Un, deux, trois, la vente commence. C’est d’abord une table, puis un buffet, et puis d’autres objets sans intérêt pour le pauvre savetier.
Enfin l’employé expose à la vue des acheteurs un gros livre.
– Qu’est-ce que c’est que ça ? ricane le voisin du pieux savetier.
– Un livre de messe ! crie quelqu’un.
– Une bible du dix-septième siècle, de quarante et un centimètres de long et toute illustrée, dit le commissaire-priseur, qu’est-ce que vous offrez pour la Bible ? J’ai un demi écu… un demi-écu pour la Bible…
L’épicier Grégoire lève la main. Il a besoin de papier pour faire des sacs et il sait que les vieux livres sont imprimés sur du bon papier.
– J’ai un écu pour la Bible… Un écu pour la Bible… crie le commissaire.
– Ça fera de beaux cornets pour tes pruneaux ! crie un loustic à l’épicier.
Le pieux savetier dresse l’oreille. Va-t-on vraiment déchirer cette Bible ? Une impulsion intérieure lui fait lever la main. Le commissaire, de son regard rapide, l’a vu.
– Un écu et demi… J’ai un écu et demi, Messieurs, vous n’y pensez pas, un beau livre illustré avec une reliure de cuir !
– Pour ce qu’elle contient, c’est encore trop ! crie quelqu’un. Le pieux savetier est indigné. Sa conscience se met de la partie.
– La Bible est la parole de Dieu, déclare-t-il, en haussant le ton.
On aurait dit que la bande de moqueurs n’attendait que cette occasion. Le cabaretier, connu pour son incrédulité, se met à faire monter l’enchère.
– Deux écus pour la Bible ! crie le commissaire-priseur. Le pieux savetier lève la main.
– Trois écus !…
Les enchères montent, accompagnées de quolibets, de moqueries et de blasphèmes. Décidément, le savetier ne peut se résigner à laisser tomber le livre sacré entre ces mains profanes. Les moqueurs ont résolu de le faire monter, ils sont nombreux contre lui… mais lorsqu’ils voient l’enchère approcher de seize écus, ils se regardent. La plaisanterie va leur coûter cher ! Elle a assez duré. Si cet imbécile veut payer un prix pareil, libre à lui. Le dernier enchérisseur, le plus acharné, le cabaretier, pousse jusqu’à seize écus et demi. Le savetier lève la main.
– Dix-sept écus, cria le commissaire-priseur, dix-sept écus… personne ne dit rien ? Personne ne dit plus ? Adjugé ! dix-sept écus.
Le maillet implacable s’abat, le pauvre savetier doit donner ses dix-sept écus, amassés avec tant de peine, en échange du livre, qui lui est remis au milieu des éclats de rire.
C’est le cœur bien triste qu’il reprend le chemin de la maison.
– Voilà papa ! dit tout à coup Henri, distinguant dans la nuit tombante la silhouette bien connue de son père.
– Mais, Maman, il n’a pas de lit !
– C’est sans doute qu’il l’aura fait apporter par un voisin qui a une charrette. Tu comprends bien que c’est lourd à porter à dos d’homme.
La porte s’ouvre, le père entre. Il pose sur la table un paquet.
– Et le lit, quand est-ce qu’il arrivera. Papa ? dit Henri.
– Je n’ai pas acheté de lit, répond le savetier.
– Pas de lit, crie la mère, et pourquoi ?
– C’est à cause de la Bible. Et il se mit à raconter à sa femme, stupéfaite et furieuse, l’histoire de la folle enchère.
– Je ne pouvais pourtant pas, dit-il en guise d’excuse, laisser la Bible aux mains de ces impies.
Le repas du soir fut absorbé dans un silence impressionnant. Tout le monde était triste : le père d’abord, la mère très irritée, et les enfants pleurant de déception. Il fallut que Georges reprît son pauvre petit lit trop court et qu’Henri se remît sur son matelas par terre. Cependant le cœur du pieux savetier était tranquille, il croyait qu’il avait fait son devoir et accompli la volonté de Dieu.
À huit heures, le lendemain matin, un grand coup retentit à la porte. La savetière ouvre, son mari étant déjà depuis longtemps à son établi.
– Bonjour ! Madame, dit une voix joviale, je viens au sujet du lit…
Le savetier lève les yeux de dessus son ouvrage, et regarde attentivement celui qui vient d’entrer dans la pièce. C’est un gros meunier du voisinage, riche et sans enfants.
– Si vous saviez la nuit que j’ai passée ! dit-il en se tournant vers le savetier. J’étais à la vente hier, à F., et j’ai raconté à ma femme ce qui s’est passé à propos de la Bible. Elle m’a fait une scène ! Je ne vous dis que ça ! Elle m’a traité de lâche. Et c’est vrai, Maître B., que j’ai été lâche. C’est moi qui aurais dû acheter la Bible. Alors ma femme m’a dit : « Tu vas aller dans la chambre d’amis, tu prendras un des deux lits qui sont là, avec le matelas, le lit de plumes, l’édredon et tout, et tu le porteras au plus vite chez Maître B. ».
Le savetier et sa femme écoutaient avec stupéfaction la déclaration du meunier. Celui-ci reprit :
– Et voilà, là, sur la route, le domestique qui amène tout ça dans la charrette, et vous nous ferez grand plaisir en acceptant ce cadeau pour vos enfants.
Lorsque Henri rentra de l’école, il trouva un beau lit, bien installé dans un coin de la grande chambre. Ce soir-là, le père lut, dans la grande Bible de dix-sept écus, le Psaume 37 : « Confie-toi en l’Eternel et pratique le bien…. Fais de l’Eternel tes délices, et Il te donnera les demandes de ton cœur ».
D’après La Bonne Nouvelle 1990
d’après M. L. Br. l’arrière petit-fils du « pieux savetier »