AU COLLÈGE

– Que pensez-vous de mon fils ? demandait un père de famille au professeur de sixième du collège de X.

Il s’agissait d’un garçon de onze ans, entré depuis trois mois à peine dans la classe de ce professeur.

– Votre fils ?… Eh bien ! c’est un homme.

– Voulez-vous dire : ce sera un homme ? Je l’espère bien.

– Non pas. J’ai dit : « C’est un homme », et je le maintiens.

– Comment donc ?

– Voici. Nous étions sur le point d’avoir notre première composition d’histoire. Quinze jours à l’avance, j’indique à mes élèves les chapitres à réviser, en ayant soin d’ajouter cette recommandation : « Surtout, n’attendez pas le dernier moment pour vous préparer. En mettant à part un moment chaque jour pour étudier les matières que je vous donne, vous ferez un travail solide et, sans effort violent de votre part, nous aurons une excellente composition.

Huit jours s’écoulent.

– Lambert, je pense que vous n’avez pas oublié ma recommandation de l’autre jour. Vous avez commencé à préparer votre composition d’histoire ?

– Oh ! oui, Monsieur.

– Et vous, Dutoit ?

– Oh ! oui, Monsieur.

– Et vous ?… Et vous ?… Partout même réponse.

– Et vous ? fis-je en m’adressant à votre fils. Il me regarda bien en face, avec un bon regard plein de franchise.

– Oh moi, Monsieur, dit-il d’une voix qui tremblait légèrement, je n’en ai pas regardé un seul mot.

– Vous faites bien de me dire la vérité, répondis-je, et je voudrais être sûr que vos camarades ont fait de même. Vous avez eu tort de ne pas suivre mon conseil, mais il n’est peut-être pas trop tard pour réparer votre faute, d’autant… Et, sans achever ma phrase je promenais mes regards sur les camarades, qui baissaient la tête. Me promettez-vous de faire mieux pendant la semaine qui vous reste encore ? Il hésita un peu. Puis, son regard toujours fixé sur le mien : « Oui, Monsieur, je tâcherai ». Huit jours après ce fut la composition, et je n’ai pas besoin de vous rappeler que votre fils a été premier. Vous comprenez maintenant pourquoi j’ai dit : « C’est un homme ».

Le cœur du père battit ce jour-là avec joie. C’était un chrétien, et il voyait que son fils avait cherché en cette occasion à être fidèle au Seigneur.

Pourrait-on chercher à tromper, quand on connaît vraiment Celui qui a dit : « Je suis la vérité » ?

Trois mois de plus se passent. Notre jeune ami paraissait devoir gagner le prix d’excellence, avec deux ou trois points d’avance seulement sur un de ses camarades. Il ne restait plus à faire qu’une composition en version latine.

Les élèves sont en classe, le professeur dicte la version. À mesure qu’il avançait, il se passait d’étranges choses dans le cœur du petit homme. Par un hasard des plus extraordinaires et, pensez-vous peut-être, des plus heureux, il se trouvait que, en feuilletant quelques jours auparavant un recueil de versions avec son père, celui-ci avait fixé les yeux précisément sur la version que le professeur dictait en ce moment.

– Tiens, voilà un joli sujet, avait dit le père, serais-tu capable de traduire cela ?

L’écolier avait pris le livre et, grâce à l’aide de son père, était arrivé au bout de la traduction. Le mot à mot fait, on s’était essayé au bon français, et avec la collaboration paternelle, on avait fort bien réussi. Tout s’était si bien gravé dans l’esprit du lycéen que, tandis que le professeur dictait, il écrivait en pensée le français à côté du texte.

« Quelle chance ! », se dit-il tout d’abord.

Mais cet éclair de joie dura peu et, pendant que l’enfant écrivait, le petit dialogue suivant se déroulait dans sa conscience : « Tu auras beau dire, la lutte avec tes camarades n’est pas égale. Tu auras ton prix d’excellence, mais tu ne l’auras pas gagné. Cependant… Il n’y a pas de cependant qui tienne ! Si tu avais été seul à préparer cette version, passe encore ! Mais tu sais bien que tu ne comprenais pas tel passage, que ce mot, ce membre de phrase t’a été fourni par ton père ». Et ces versets, appris à l’école du dimanche, lui revenaient à la mémoire : « Ayant dépouillé le mensonge, parlez la vérité chacun à son prochain ». « Quoi que vous fassiez, faites-le de cœur, comme pour le Seigneur ».

Le professeur arrivait au point final.

À ce moment, un bras se leva – vous devinez lequel – et l’élève dit d’une voix ferme :

– Monsieur, j’ai déjà fait cette version.

Il se fit un profond silence. Les élèves se regardaient avec étonnement, presque stupeur. L’un d’eux même murmura à l’oreille de son voisin : « Quel imbécile ! »

Le professeur hésita un instant. Il était ému.

– Mon ami, dit-il enfin, vous avez bien fait de me dire cela. Je vais donner une autre version.

Ainsi fut fait. Dès la première phrase de la version, notre pauvre ami fit un gros contre-sens, dont tout le reste se ressentit. Il fut classé treizième et perdit son prix d’excellence. Mais l’approbation de sa conscience, celle de ses parents, l’estime de son maître, le dédommagèrent de son échec. Par-dessus tout il avait l’approbation de Celui qui l’avait dirigé « dans les chemins de la droiture » (Prov. 4. 11).