(Prononcer Na-va-hos)

Quand les Navajos vaincus traitèrent avec les États-Unis en 1868, ils étaient environ neuf mille. Actuellement, ils sont au moins soixante et un mille ; c’est une tribu en pleine expansion.
Mais la plupart d’entre eux continuent à mener une vie simple, assez primitive, sur la terre qui leur a été assignée par leurs conquérants – une étendue semi-désertique comprenant une partie du Nouveau Mexique, de l’Arizona et du Colorado.
Les Navajos se donnent eux-mêmes le nom de « Dinch », ce qui signifie « le peuple ». Mais les Espagnols, arrivés dans le sud-ouest de l’Amérique bien longtemps avant les Anglais, leur avaient donné le nom de « Navajos » ; comme pour beaucoup d’autres mots d’origine espagnole, spécialement les noms de villes et de rivières dans les états du Sud-Ouest, et au Mexique, le « j » se prononce comme un « h ».
Le mot « Navajo » veut dire « couteau tranchant »: peut-être les Navajos se servaient-ils de couteaux tranchants lorsqu’ils combattirent contre les Espagnols ?
Les « Navajos » sont un peuple très religieux, mais le plus grand nombre d’entre eux continuent à prier des dieux qui n’entendent pas : la Mère terre, le Père ciel, le soleil, la lune et les étoiles, la lumière, la pluie et le vent, les montagnes, les ours et les aigles. Leur religion les tient dans la crainte.
Ils ne connaissent pas le Dieu d’amour qui a pourvu à notre salut et à notre bonheur en envoyant son Fils pour être notre Sauveur.
À ce peuple, et aux autres Indiens dont nous occupons la merveilleuse contrée, nous nous devons d’apporter le message d’amour, la bonne nouvelle du salut, afin qu’eux aussi apprennent à aimer Dieu, à s’agenouiller devant Lui et à chanter ses louanges.
Le rêve d’Hesbah.
Le chaud soleil de printemps du Nouveau Mexique inondait de sa lumière ardente le sable d’or, les buissons de sauge bleue et les rochers rouges. Sa chaleur tombait sur les moutons d’un blanc grisâtre, qui broutaient les touffes d’herbe croissant parmi les sauges.
Il brûlait Hesbah, assis sur l’un des grands rochers rouges ; il brûlait ses pieds nus qui dépassaient sous l’ourlet de la longue et ample jupe en coton imprimé dont elle était vêtue et qui lui descendait jusqu’aux chevilles.
Mais Hesbah ne se souciait pas de la chaleur du soleil. Elle n’avait pas un regard pour les moutons, les touffes de sauges ou le sable doré. Ses yeux noirs plongeaient bien plus loin que les collines et les vallées : Hesbah rêvait.
Elle était assise, ses coudes sur ses genoux, et son menton reposant dans le creux de ses petites mains brunes. Elle ne s’apercevait pas que les rayons brûlants du soleil tombaient sur sa chevelure noire aux longues tresses, et sur son corsage de velours bleu aux longues manches et au col montant.
Hesbah songeait. Et c’était toujours le même rêve qui la hantait lorsqu’elle gardait les moutons ; toujours le même rêve qui revenait quand elle se couchait, avant qu’elle ne s’endorme : elle rêvait d’aller à l’école.
Hesbah ne savait pas grand-chose au sujet de l’école. Elle en connaissait seulement ce que lui en avait dit tante Elsie. Elle savait qu’il y avait beaucoup de garçons et de filles ; qu’il y avait des images et des livres, et qu’on y lisait des histoires. Elle avait envie d’aller à l’école pour apprendre à lire et pour devenir comme tante Elsie.
Ce rêve deviendrait-il jamais une réalité ? Elle n’en avait soufflé mot à personne – pas même à maman. Grand-maman serait fâchée si elle le savait ; papa dirait qu’il avait besoin de sa petite bergère à la maison ; et Hoshkee – Hoshkee se moquerait d’elle.
Hoshkee l’appela juste à cet instant. Hesbah se leva d’un bond et se dressa, grande et mince, en le cherchant des yeux.
Il était là-bas, plus loin que le troupeau. Il courait, courait, s’éloignant toujours davantage des moutons, vers un amas de rochers situés tout près de la piste. Et, tout en courant, il ne cessait, de l’appeler.
– Hesbah ! Hesbah !
Elle ne comprenait pas pourquoi il courait ainsi, ni pourquoi il l’appelait. Elle voyait le vieux bélier noir et blanc campé au sommet des rochers. Et, quand Hoshkee arriva près des rochers, elle vit « Vieux Bélier » frapper le sol de ses sabots, faire un bond de côté, et s’élancer vers les moutons.
– Hesbah ! Attrape-le ! cria Hoshkee en lui courant après.
Au même moment, Hesbah vit que « Vieux Bélier » avait quelque chose entre les mâchoires ; quelque chose de rouge… d’un rouge éclatant : ses chaussettes ! Elle avait laissé ses souliers et ses chaussettes là-bas, près des rochers, et « Vieux Bélier » les avait trouvés !
C’est à cause de cela que Hoshkee l’avait appelée, et qu’il poursuivait le bélier.
– Arrête ! Arrête ! cria-t-elle à « Vieux Bélier »; et elle sauta du rocher pour aider à l’attraper. « Vieux Bélier » ne devait pas avoir les chaussettes, les jolies chaussettes rouges que tante Elsie lui avait données.
Mais « Vieux Bélier » avait envie de s’amuser. Il galopait et jouait, balançant la tête et secouant la chose rouge qu’il tenait dans sa bouche, effarouchant les moutons jusqu’à ce qu’ils commencent à trotter dans toutes les directions. Hoshkee et Hesbah n’arrivaient pas à l’attraper. Il tourna de nouveau, courant vers la piste, Hoshkee et Hesbah le suivant de près.
Courant plus vite encore, Hoshkee semblait gagner du terrain, quand soudain son pied se prit dans une racine qui le fit trébucher. Hesbah qui le suivait de près lui tomba dessus et ils roulèrent ensemble.
Ils se relevèrent en riant. « Vieux Bélier », loin devant, s’était arrêté pour les regarder.
– Il est en train de se moquer de nous ! dit Hoshkee.
Mais Hesbah répondit vivement.
– Mes chaussettes ! Il les a mangées ! Il n’y avait en effet, plus de chaussettes rouges dans la gueule de « Vieux Bélier » !
– Peut-être les a-t-il laissé tomber ? dit Hoshkee ; allons les chercher.
Ils commencèrent leurs recherches – sous les touffes de sauge, parmi les rochers, au milieu des buissons de genévriers rabougris… Mais nulle part ils ne trouvèrent de chaussettes rouges !
Tout à coup, Hoshkee, qui revenait en flânant parmi les rochers près de la piste, s’écria :
– En voilà une ! Et il la brandit pour la faire voir à Hesbah.
Cette dernière arriva en courant ; Hoshkee lui raconta qu’il avait trouvé la chaussette dans un soulier.
– Alors, il n’en a pris qu’une, dit Hesbah mais c’est un méchant « Vieux Bélier ». Maintenant, je n’ai plus qu’une seule chaussette, et comment mettre mes deux pieds dedans ? Et c’étaient les neuves, celles que tante Elsie m’avait données.
– Tante Elsie rira bien quand tu lui raconteras que « Vieux Bélier » en a mangé une ! dit Hoshkee.
Mais Hesbah, elle, ne riait pas. Elle était même très fâchée.
Tante Elsie était la chère « Shimah-yazhe » (ou : « petite maman ») d’Hesbah, mot Navajo employé pour « tante ». C’était la sœur de sa maman et il n’y avait pas au monde une tante plus chère, ressemblant autant à une petite maman.
Pendant plusieurs années tante Elsie avait suivi l’école. Elle avait appris à lire et elle était très savante. Quand elle venait faire une visite à maman, elle racontait des choses merveilleuses, qu’elle avait apprises de ses maîtres blancs.
Quelquefois, elle accompagnait les enfants pour aller chercher le troupeau, et elle leur racontait des histoires, des histoires navajos, des histoires des hommes blancs, et des histoires de la Bible. C’étaient ces dernières que préférait Hesbah.
Assise par terre pour enfiler son unique chaussette et ses deux souliers, Hesbah pensait à tante Elsie. Personne ne savait quand elle reviendrait, parce qu’elle était partie encore plus loin, dans une autre école.
Hoshkee s’assit à côté d’Hesbah, à l’ombre d’un genévrier.
– Nous allons faire une petite cabane de rondins, dit-il, et il commença à ramasser des morceaux de bois.
Mais Hesbah n’avait pas envie de jouer. Elle restait assise sans faire un mouvement, contemplant ses pieds, l’un ayant une chaussette rouge, l’autre sans chaussette.
Puis elle regarda « Vieux Bélier » qui paissait tranquillement, comme si de rien n’était. Le troupeau reposait ; le soleil devenait toujours plus ardent, et il faisait bon à l’ombre du genévrier. Pendant que Hoshkee empilait ses bûchettes pour construire sa cabane, Hesbah recommença à rêver.
Soudain, Hoshkee leva la tête et tendit l’oreille.
– Un moteur ! s’exclama-t-il.
Hesbah releva aussi la tête, prêtant l’oreille Oui, elle en entendait le ronronnement ; une voiture montait la piste.
Qui pouvait bien venir voir maman, aujourd’hui ? Tante Elsie peut-être ? Un de ses amis l’amenait quelquefois.
Ils écoutaient. Le bruit se rapprochait. Ils ne pouvaient pas voir la voiture parce que la piste montait en lacets au milieu des genévriers. Mais à la fin de la piste la voiture devrait passer tout près d’eux.
Hesbah et Hoshkee surveillaient la piste à travers le buisson de genévrier. Comme tous les enfants navajos, ils étaient timides : ils n’avaient pas envie qu’on les voie, mais ils voulaient voir qui venait.
– C’est une voiture grise, chuchota Hoshkee, quand enfin il put l’apercevoir.
La voiture traversa une petite clairière, et Hesbah se leva d’un bond. Ses yeux brillaient, et elle frappait doucement ses mains l’une contre l’autre.
– C’est la voiture du missionnaire ! murmura-t-elle. Le missionnaire est de retour ! Il était parti depuis si longtemps et si loin, mais maintenant il est revenu !
Hoshkee tira la jupe de sa sœur et la fit se rasseoir brutalement.
– Reste ici ! ordonna-t-il avec colère ; reste ici et tiens-toi tranquille. Il ne faut pas qu’il nous voie ; nous ne devons pas désirer qu’un homme blanc vienne à la maison. Pourquoi est-il revenu ?
– Laisse-moi ! dit Hesbah en tirant sur sa jupe pour la dégager des mains de son frère. Je suis contente qu’il soit revenu ! Je veux le voir ! Pourquoi as-tu une telle haine contre lui ?
Mais elle s’assit de nouveau. Hoshkee était son aîné, et elle faisait presque toujours ce qu’il lui commandait. Et puis, le missionnaire l’effrayait un peu.
Hoshkee ne répondit pas à la question d’Hesbab. C’était inutile. Elle savait pourquoi il haïssait le missionnaire et tous les hommes blancs. Grand maman leur avait appris à les haïr.
Il y avait bien des années, les hommes blanc étaient venus faire la guerre aux Indiens, pour prendre leur terre, leurs troupeaux, et brûler leurs cabanes. Grand-maman racontait quelquefois comment ils étaient arrivés avec des fusils, et comment les mamans navajos s’enfuyaient dans les cavernes et dans les bois avec leurs enfants, comment les guerriers navajos, pleins de bravoure, luttèrent pour sauver leur pays, leurs troupeaux et leurs maisons.
Beaucoup de Navajos furent tués. Les hommes blancs avec leurs fusils furent plus forts que les Navajos. Et ceux-ci, vaincus, durent se rendre.
– C’est pour cela que nous haïssons tous les hommes blancs, ajoutait grand-maman. Et nous devons continuer à les haïr. Ils volent, ils mentent, ils tuent. Nous ne devons pas en faire nos amis. Nous ne devons pas les recevoir dans nos maisons, ou écouter leurs histoires. Nous ne devons pas apprendre leurs coutumes, ou les écouter parler de leur Dieu.
Et elle crachait par terre, pour bien montrer ce qu’elle pensait des hommes blancs.
Pendant que la voiture passait sur la piste, Hesbah pensait aux paroles de grand-maman. Elle ne haïssait pas le missionnaire; elle pensait, parfois, qu’elle devrait le haïr ; mais elle ne le pouvait pas.
Et puis, tante Elsie, elle, ne le haïssait pas, puisqu’elle avait appris à lire dans l’école des hommes blancs. Maman non plus ne haïssait pas le missionnaire ; elle aimait même à l’écouter lorsqu’il venait la voir à la maison, et qu’il lui parlait de Dieu.
Grand-maman écoutait aussi, par politesse. Mais après son départ elle se moquait de lui parce qu’il essayait de parler navajo, et elle disait que ses histoires n’étaient pas intéressantes.
La voiture grise était tout près maintenant, et Hesbah regardait à travers les branches pour la voir disparaître. Mais elle ne disparut pas : elle s’arrêta ! Le missionnaire l’avait-il vue quand elle sautait de joie en tapant des mains ? Ou peut-être pensait-il qu’il y avait quelqu’un non loin de là, puisque les moutons y étaient.
Quoiqu’il en soit, la voiture s’arrêta tout près du genévrier, et le missionnaire passa la tête à la portière en regardant aux alentours et en souriant.
– « Yah-a-t’eh », enfants ! appela-t-il. Puis, continuant toujours en navajo : venez ici, j’aimerais vous voir.
Hoshkee poussa Hesbah du coude en riant sous cape.
– Il essaie de parler notre langue ! dit-il. Je ne comprends rien à ce qu’il dit.
Mais Hesbah était déjà debout, et avant qu’il puisse la retenir, elle courait vers la voiture du missionnaire.
Elle avait fait quelques pas seulement quand une invincible timidité la submergea ; alors, brusquement, elle s’arrêta. Le missionnaire avait beau lui tendre la main par la portière, elle restait là immobile.
Après être descendu de la voiture, le missionnaire vint vers elle en lui tendant toujours la main.
– « Yah-a-t’eh », dit-il de nouveau en souriant. En un murmure timide, elle prononça la salutation navajo :
– « Yah-a-t’eh », et elle mit sa petite main brune dans la grande main blanche.
– Où est Hoshkee ? demanda-t-il.
Hesbah se retourna, et pointa ses lèvres en direction du genévrier. Mais Hoshkee était invisible.
– Cela ne fait rien, dit le missionnaire. Mais explique-moi pourquoi vous n’êtes pas à l’école ? Hesbah fixait le sol. Elle était incapable de répondre.
– Tu es une grande fille… dix ans ! Il faut que tu ailles à l’école, que tu apprennes à lire. Aimerais-tu apprendre à lire ?
Un signe de tête et un regard brillant répondirent pour elle. Elle désirait apprendre à lire, bien que sa langue se refusât à le dire !
– Peut-être pourras-tu y aller l’année prochaine, dit gentiment le missionnaire. Et Hoshkee, le désire-t-il ? Aimerait-il apprendre à lire ?
Hesbah secoua énergiquement la tête. Hoshkee n’irait jamais à l’école, elle en était sûre.
– Peut-être, si tu y vas, Hoshkee voudra aussi y aller, dit le missionnaire.
Et il regarda encore autour de lui pour essayer d’apercevoir le petit garçon ; mais il ne put le découvrir.
– J’ai une image pour chacun-de vous, ajouta-t-il. C’est une image qui illustre l’histoire que je t’ai racontée il y a déjà longtemps, l’histoire du Bon Berger.
Il sortit deux petites cartes de sa poche. Hesbah s’en saisit avec vivacité, puis elle resta là à les regarder, pendant que le missionnaire retournait à sa voiture et se dirigeait vers la cabane de maman.
Les deux cartes étaient identiques. D’un côté il y avait une image aux couleurs vives : l’image d’un homme en longue robe blanche, tenant un long bâton dans sa main. Ce devait être le berger.
Des moutons paissaient autour de lui, et il tenait un petit agneau dans ses bras. De l’autre côté de la carte, il y avait des raies et des raies de marques noires… des mots ! Une histoire sans doute… Si tante Elsie était là, elle la lirait. Pour Hesbah, ces marques noires étaient un véritable puzzle. En les regardant elle se demandait si jamais elle pourrait apprendre à lire.
– Je vais garder ma carte ; tante Elsie me la lira, dit-elle à mi-voix.
Maintenant, la voiture était hors de vue ; alors Hoshkee sortit de derrière le buisson pour voir ce que tenait Hesbah.
– Il m’a donné deux images ; il y en a une pour toi, dit-elle.
Mais avant qu’elle eût pu lui en tendre une, il lui arracha les deux cartes, et, quand elle essaya de les lui reprendre, il s’enfuit en bondissant.
– J’ai entendu tout ce que le missionnaire a dit, cria-t-il avec colère. Tu n’iras jamais à l’école !
Et, sans un regard aux cartes qu’il tenait, il les déchira en plusieurs morceaux ; quand les morceaux tombèrent sur le sol, il les piétina, les écrasant de ses pieds nus sur le sable.
Dans un brusque accès de colère, Hesbah leva la main pour le frapper. Mais, faisant un saut de côté, Hoshkee s’éloigna en riant.
– Tu es méchant ! Méchant comme « Vieux Bélier » ! lui cria Hesbah ; et ses yeux se remplissaient de larmes.
Elle s’assit par terre et ramassa les débris des petites cartes. Elle les étendit sur le sable, essayant de reconstituer la jolie gravure ; mais elle ne pouvait pas les faire tenir ensemble. À la fin, elle les déposa dans un trou, sous le genévrier.
Pendant longtemps elle resta là, fixant sans les voir les collines lointaines. Elle resta là jusqu’à ce que son frère rassemble les moutons pour les conduire au corral. Alors, elle se leva et le suivit, mais son cœur était rempli d’une immense tristesse ; oh ! comme il était lourd !
Tante Elsie
L’énorme soleil rouge descendait dans un magnifique ciel turquoise, quand Hoshkee et Hesbah ramenèrent le troupeau dans le corral, près de la cabane.
Hoshkee et Hesbah aimaient leur maison. Elle n’avait qu’une seule pièce, mais ils trouvaient que c’était bien suffisant.
Papa l’avait construite avec des troncs d’arbres ; maman, Hoskhee et Hesbah avaient beaucoup travaillé pour colmater les fentes avec de la boue. Aussi y était-on à l’abri et au chaud, même le jour le plus froid de l’hiver, quand le feu pétillait dans le petit fourneau, juste au centre de la pièce ronde.
Mais en été, on vivait dehors la plus grande partie du temps. Au moment où les enfants arrivaient, maman était accroupie près d’un feu en plein air, et préparait le repas du soir. La vieille poêle noire était posée sur les cendres chaudes, un pot de café fumant à côté d’elle.
Hoshkee huma l’air en s’approchant du feu.
– Je sens le jambon, dit-il.
Hesbah imagina que Papa était allé à la ville et en avait rapporté. Mais elle n’avait pas envie de parler ; et il lui importait peu de manger une chose ou une autre. Son cœur était triste et lourd, si lourd.
– Voilà grand-maman, dit Hoshkee ; elle a senti le jambon, elle aussi.
Grand-maman et Hoshkee étaient de bons amis. Elle lui sourit en venant vers lui.
Grand-maman était âgée. Elle était petite, sa tête grise se courbait vers le sol, et elle marchait lentement. Elle eut un joli sourire pour Hoshkee en lui faisant signe de venir s’asseoir à côté d’elle, près du feu. Papa sortit de la cabane et s’assit aussi.
Maman donna une assiette à chacun, et retira de la poêle le jambon et le pain croustillant. Grand-maman fit claquer ses lèvres et Hesbah elle-même trouva cela très bon.
Ils parlèrent peu en mangeant, et, le repas terminé, ils restèrent assis, silencieux. Plus l’obscurité les serrait de près, plus le feu mourant rougeoyait.
Bientôt, le silence de la nuit les enveloppa comme un manteau ; il était rompu de temps à autre par le hurlement d’un coyote lointain, qui leur rappelait tout ce qui pouvait les menacer en dehors de leur petit cercle de lumière.
– Le missionnaire est venu ici aujourd’hui, dit enfin maman de sa voix douce et agréable.
Le cœur d’Hesbah battit plus vite, mais elle ne dit rien ; elle voulait entendre d’abord ce que maman allait dire du missionnaire.
– Il a été loin pendant longtemps, dit papa.
– Oui ; il est parti pour aller visiter ses frères et ses sœurs… très loin.
– Qu’il y reste ! dit grand-maman d’une voix ardente.
Le silence tomba de nouveau. Puis maman ajouta au bout d’un moment :
– Elsie viendra peut-être demain, a-t-il dit. Hesbah ne put retenir un « oh ! » joyeux ; mais elle se ressaisit et n’ajouta rien.
Grand-maman fit entendre un grognement de satisfaction. Papa approuva et sourit. Tous aimaient Elsie.
Soudain, la voix d’Hoshkee résonna :
– Hesbah aimerait aller à l’école ; elle voudrait être comme tante Elsie.
Tout de suite, grand-maman parla :
– Non ! Elsie, cela va ; mais une Elsie c’est assez. Hesbah ne doit pas aller à l’école ; elle doit rester Navajo ; elle ne doit pas devenir une étrangère.
Hoshkee se mit à rire :
– Hesbah aime les hommes blancs, dit-il en lui faisant une grimace.
Hesbah ouvrit la bouche pour expliquer qu’elle voulait seulement apprendre à lire ; qu’elle n’avait pas envie de devenir une étrangère. Mais elle eut peur de parler.
Maman l’entoura d’un bras protecteur.
– Ma petite fille désire-t-elle partir bien loin de la maison ? demanda-t-elle.
Hesbah leva les yeux vers elle, et vit son visage tendre et souriant éclairé par la lumière du feu. Papa prit la parole :
– Nous n’avons pas d’argent pour t’envoyer à l’école. Il te faudrait des vêtements comme ceux des petites filles blanches pour y aller, et nous n’avons pas d’argent pour en acheter.
Ce fut de nouveau le silence – le grand silence du désert, immense, profond, engloutissant chaque bruit. Hesbah, immobile, pensait que son rêve ne deviendrait jamais une réalité. Mais c’était bon de sentir la main de maman serrer si tendrement la sienne.
Enfin, grand-maman essaya de se lever. Papa se leva rapidement pour l’aider. Quand elle fut rentrée dans sa propre cabane de rondins, papa appela Hesbah : je te donnerai une petite chevrette demain. Ce sera plus agréable que d’aller à l’école.
Et il lui sourit de toute sa hauteur : comme il était grand, debout, de l’autre côté du feu !
Bientôt, tous rentrèrent pour aller dormir, chacun pelotonné sur une peau d’agneau étendue par terre, sur la dure couche de sable qui servait de plancher à la cabane. Mais Hesbah n’arrivait pas à s’endormir.
Étendue sur sa peau d’agneau laineuse, les yeux grand ouverts, elle regardait fixement le trou aménagé dans le toit pour laisser passer la fumée, et l’étoile brillante qui brillait au ciel au travers de cette fenêtre.
Quand elle était une toute petite fille, grand-maman lui avait dit qu’elle devait prier les étoiles. Mais tante Elsie lui avait parlé du Dieu qui avait fait les étoiles, et de son Fils, Jésus, qui était là-haut, plus haut même que les étoiles.
Tante Elsie avait dit qu’Il regardait sur la terre, que rien n’échappait à son regard, et qu’Il était bon et aimant. La voyait-t-il en cet instant, se demandait Hesbah ?
Puis, elle pensa à la chevrette que papa allait lui donner. Ce serait amusant d’avoir un chevreau favori. Mais elle aurait préféré aller à l’école.
Soudain, une pensée nouvelle lui traversa l’esprit, amenant un nouvel espoir. Tante Elsie lui avait raconté une fois comment elle avait eu une chevrette, il y avait longtemps, et comment elle avait vendu le lait pour gagner l’argent dont elle avait besoin pour aller à l’école.
« Je pourrai bien le faire, moi aussi », murmura Hesbah. Et elle s’endormit avec cette heureuse pensée.
Quand Hesbah ouvrit à nouveau les yeux, une tache de soleil, pénétrant par la porte ouverte, illuminait le sol de la cabane. Une bonne odeur de bois brûlé pénétra aussi. Et, quand Hesbah fit du regard le tour de la cabane, elle constata que tous les autres étaient sortis.
Puis elle se souvint que tante Elsie allait venir, et que papa allait lui donner un petit chevreau. L’instant d’après, elle était à la porte de la cabane. Maman, agenouillée à côté du feu, versait du café dans une tasse. Grand-maman était assise au soleil à côté de la porte de sa cabane. Hoshkee empilait du bois. Et papa ouvrait l’enclos des moutons.
– Lave-toi et sors ta peau de mouton, lui dit tranquillement maman. Papa est allé chercher le chevreau qu’il t’a promis.
Hesbah se lava rapidement la figure et les mains dans la cuvette placée sur l’étagère à côté de la porte. Puis elle saisit sa peau de mouton pour aller la suspendre au grand air, à côté des autres, sur un chevalet.
À ce moment-là, papa revenait portant la petite bête dans ses bras.
Il sourit en la mettant dans les bras d’Hesbah.
– Elle est à toi, dit-il ; tu dois en prendre bien soin.
Puis il se tourna vers Hoshkee qui s’était approché et portait une brassée de bois :
– Pour les garçons, il vaut mieux un poulain. Un jour…
– Formidable ! Formidable ! s’écria Hoshkee ; et il jeta le bois par terre, pour pouvoir manifester sa joie plus aisément, par des bonds et des culbutes.
Hesbah portait le petit animal noir et blanc, et pressa sa joue contre le cou si doux et si chaud. Quand les poils de l’oreille lui chatouillèrent le nez, elle rit doucement.
– Il s’appellera Pied-Noir, dit-elle ; regarde, il a un pied noir.
– C’est un joli nom, répondit papa en souriant. Mais grand-maman appelait de la porte de sa cabane :
– Écoutez ! J’entends un moteur.
Elle avait l’oreille fine ! Ils écoutèrent ; et tous entendirent le ronronnement de la voiture qui grimpait la piste. Peu à peu le bruit se rapprochait.
Pendant ce temps, papa s’en alla vers son cheval, maman entra dans la cabane, Hoshkee se dirigea vers les moutons, et Hesbah resta seule, sa chevrette dans les bras.
Enfin, la voiture parut et stoppa du côté le plus éloigné du terrain défriché. Une jeune fille en descendit : c’était tante Elsie ; mais Hesbah demeura immobile, attendant et surveillant.
Elle attendit jusqu’à ce que la voiture soit reparte et commença à descendre le long de la piste. Alors, elle courut vers tante Elsie en serrant Pied-Noir contre elle.
Mais elle n’avait pas atteint tante Elsie que, soudain, sa vieille timidité la submergea, et elle s’arrêta dans son élan.
Tante Elsie était si différente des autres femmes Navajo, différente de la maman d’Hesbah, différente de toutes les femmes qu’elle avait toujours vues. Toutes avaient de longs cheveux noirs tout droits, ramassés en un gros chignon sur la nuque ; elles portaient des jupes longues et amples qui touchaient presque le sol, et des corsages de velours avec des manches longues et un col haut, ornementés de rangées de boutons d’argent. Hesbah elle-même était vêtue ainsi.
Mais tante Elsie était habillée comme une femme blanche ; elle paraissait étrange avec sa jupe plus courte, son corsage de coton blanc, ses cheveux noirs tout bouclés.
Tante Elsie sourit en s’approchant d’Hesbah.
– Yah-a-t’eh ! dit-elle.
– Yah-a-t’eh ! répondit doucement Hesbah en pensant : « Comme tante Elsie est jolie ! »
– Vais-je te saluer à la façon dont une « petite maman » blanche salue sa petite fille ? demanda tante Elsie.
Mais elle n’attendit pas la réponse. Se penchant, elle prit le petit visage brun d’Hesbah entre ses mains et embrassa les joues rondes.
Cela remplit Hesbah d’un doux sentiment de bonheur, bien qu’elle n’en dît rien et continuât à regarder par terre. Elle pouvait difficilement se souvenir d’avoir été embrassée : les mamans Navajos embrassent rarement leurs enfants, sauf lorsqu’ils sont de tout petits bébés.
Tante Elsie caressa la tête du petit animal :
– Comment s’appelle-t-il ? demanda-t-elle.
– Pied-Noir, répondit Hesbah ; papa me l’a, donné, et….
Elle aurait aimé raconter son projet de vendre le lait quand la chevrette aurait grandi, mais tante Elsie faisait des signes d’amitié à maman qui l’attendait sur le seuil de la porte, un sourire heureux sur son visage.
Souriant timidement à tante Elsie, Hoshkee arrivait avec un nouveau chargement de bois.
– Vous êtes en retard pour aller garder les moutons. Hesbah, prends un morceau de pain et va avec Hoshkee, dit maman.
Hesbah regarda tante Elsie ; elle aurait tellement aimé rester à la maison avec elle ! Mais maman ajouta :
– Va tout de suite, Hesbah.
– J’irai vers vous un moment, et je vous raconterai une histoire, dit tante Elsie; et son sourire montrait qu’elle accomplirait sa promesse.
Pendant qu’ils suivaient le troupeau, les enfants gardèrent le silence. Hesbah pensait aux images que son frère avait mises en pièces, et à son expression ironique quand il racontait à grand-maman qu’Hesbah voulait aller à l’école.
Les moutons les emmenèrent loin de la maison – plus loin que la veille, car il fallait qu’ils trouvent de l’herbe fraîche.
Cela était bien égal à Hoshkee ; il s’amusait à lancer des pierres et jouait avec « Vieux Bélier ». Mais Hesbah restait en arrière, et se demandait comment tante Elsie les trouverait, si loin de la maison.
Enfin, ayant de l’herbe fraîche, les moutons se mirent à brouter. Hesbah s’assit à un endroit ombragé, et Hoshkee commença l’ascension d’une colline toute proche.
Le soleil montait de plus en plus haut dans le ciel, puis il descendit lentement vers l’ouest, et tante Elsie n’était toujours pas venue. Les enfants mangèrent leur pain en silence, et plusieurs fois Hesbah se retourna, espérant voir arriver tante Elsie.
Mais ce fut Hoshkee qui la vit du sommet d’un rocher.
– La voilà qui arrive, cria-t-il, et c’est une Navajo maintenant !
Tante Elsie est plus jolie que jamais ! pensa Hesbah. Elle était vêtue d’une longue et ample jupe de satin vert, et d’un corsage de velours brun rehaussé de rangées de boutons d’argent.
Elle marchait, comme toutes les femmes Navajo, faisant des enjambées longues et souples.
– Je vous trouve enfin, dit-elle en s’approchant.
Elle s’assit à côté d’Hesbah, et Hoshkee vint aussi s’asseoir près d’elles. Les moutons étaient couchés, et même « Vieux Bélier » était à moitié endormi. Petit Pied-Noir était couché tout près d’Hesbah.
– « Vieux Bélier » se fait vraiment vieux, pour dormir ainsi au milieu du jour, dit tante Elsie.
– Oh ! Tu aurais dû le voir ! dit Hoshkee.
Et il raconta l’histoire de la chaussette rouge, et comment tous deux avaient roulé l’un par-dessus l’autre quand il était tombé, ce qui amena bien des éclats de rire.
Hoshkee ne dit rien du missionnaire qui s’était arrêté pour leur parler, ni des images qu’il avait déchirées en mille morceaux. Hesbah n’en dit rien non plus.
Ils parlèrent de choses et d’autres, puis tante Elsie leur raconta enfin une histoire – l’histoire de petits lapins qui rendirent fou le méchant vieux coyote.
C’est une jolie histoire Navajo ; Hoshkee et Hesbah l’avaient déjà souvent entendue, mais ils ne s’en lassaient jamais.
– Les lapins étaient rudement intelligents, dit Hoshkee.
– Oui, dit tante Elsie. Et si je vous racontais maintenant l’histoire d’un homme qui était petit et qui grimpa à un arbre ?
– Oh! oui, répondit Hoshkee ; pourquoi grimpa-t-il à un arbre ?
– Eh bien, voilà ! commença tante Elsie. Cela est arrivé il y a bien, bien longtemps, dans une contrée très éloignée. Un jour, une foule descendait une rue, dans une ville appelée Jéricho. Au milieu de la foule on pouvait distinguer un homme : son nom était Jésus…
Hoshkee se leva brusquement :
– Je crois que je vois bouger quelque chose, près de ces rochers là-bas, dit-il en montrant l’endroit du doigt ; je vais aller voir ; peut-être est-ce un coyote ?
Il s’en alla en courant.
– Il s’en va parce qu’il ne veut pas entendre l’histoire de Jésus, dit Hesbah.
– Peut-être va-t-il revenir très vite, répondit tante Elsie ; attendons-le.
Mais Hoshkee ne revint pas. Il chercha le coyote parmi les rochers, commença à grimper sur la colline, mais aucun coyote ne sortit d’une cachette quelconque.
– Il ne veut pas entendre l’histoire, répéta Hesbah.
Alors, elle raconta ce qui avait eu lieu avec le missionnaire, et ce qui était advenu des images.
– Comme cela me fait de la peine, dit tante Elsie. Mais un jour peut-être, il voudra écouter. Il ne faut pas nous irriter contre lui ; être en colère n’est pas l’esprit de Jésus, tu sais.
Puis elle lui raconta l’histoire de Zachée qui grimpa dans un arbre pour voir Jésus :
– Il pensait que Jésus ne le verrait pas. Mais, quand Jésus arriva sous l’arbre, Il leva les yeux et appela le petit homme par son nom : « Zachée, descends vite ! dit-II, il faut que je demeure aujourd’hui dans ta maison ».
Quelle surprise pour le petit homme. Il descendit de l’arbre aussi vite qu’il le put, et Jésus entra avec lui dans sa maison. Ce fut un heureux jour pour Zachée, et son bonheur dura toujours : Jésus devint son Sauveur.
Quand tante Elsie eut terminé l’histoire, Hesbah resta silencieuse un long moment ; puis elle dit doucement.
– J’aimerais voir Jésus. S’il venait ici, il n’y aurait pas besoin de grimper à un arbre puisqu’il n’y aurait que Jésus, toi et moi.
– Et que ferais-tu s’Il venait ici ? demanda tante Elsie en souriant. Lui demanderais-tu de venir avec toi à la maison ?
– Oh ! oui ! Pour voir maman, et pour dîner avec nous, dit Hesbah, les yeux brillants. Penses-tu qu’il voudrait venir ?
Mais soudain, l’éclat de ses yeux s’éteignit :
– Je ne pourrais pas le Lui demander, ajouta-t-elle. Grand-maman ne L’aime pas.
– Grand-maman L’aimerait si elle Le connaissait, dit tante Elsie.
– Moi, je Le connais, parce que tu m’as parlé de Lui, répondit Hesbah.
– Il nous faut prier pour grand-maman et pour maman, pour papa, pour Hoshkee, pour qu’ils apprennent aussi à Le connaître, dit tante Elsie.
– Comment prie-t-on ? demanda Hesbah.
Grand-maman et maman lui avaient appris à prier la lumière, et la Mère Terre, et le serpent, et l’ours, le vent et la pluie. Mais elle ne savait pas comment prier Dieu. Tante Elsie resta pensive un instant.
– Je t’ai parlé du grand Dieu qui nous a faits. C’est Lui qui a fait la terre, le ciel et tout ce que nous voyons, dit-elle enfin, en étendant un bras en direction des collines couvertes de sauges, vers les genévriers, puis vers les rochers. Il a créé toutes choses, et Il est dans les cieux, au-dessus de nous.
Hesbah fit un signe d’approbation et leva les yeux vers le ciel bleu.
– Il nous voit, continua tante Elsie ; Il voit tout ce que nous faisons ; Il sait tout ce que nous pensons, et entend tout ce que nous disons.
Pourtant, Il aime que nous Lui parlions, que nous Lui disions tout ce qu’il y a dans notre cœur, que nous Lui demandions tout ce dont nous avons besoin : c’est cela, prier.
– Et, est-ce qu’Il nous donne tout ce que nous Lui demandons ? interrogea Hesbah d’une voix contenue.
– Oui, Il nous donne ce que nous Lui demandons, s’Il juge que cela est bon pour nous. Mais nous devons toujours demander au nom de Jésus, qui a été élevé pour nous sur la croix.
Immobile, Hesbah essayait de comprendre.
– Prierons-nous, maintenant ? demanda tante Elsie au bout d’un moment. Dirons-nous à Dieu comme nous sommes inquiètes pour Hoshkee, et Lui demanderons-nous d’ouvrir le cœur de grand-maman, et de maman, et de papa pour qu’ils apprennent à L’aimer ?
Hesbah acquiesça d’un mouvement de tête :
– Et puis, nous Lui demanderons que je puisse aller à l’école, ajouta-t-elle dans un souffle.
Tante Elsie prit les mains d’Hesbah dans les siennes :
– Maintenant, nous allons fermer les yeux, dit-elle, pour ne pas être distraites par ce qui nous entoure.
Hesbah ferma ses yeux très fort, et tante Elsie parla doucement : « Notre bon Père qui est dans les cieux, nous te remercions de nous avoir donné Jésus qui est descendu sur la terre pour y mourir pour nous, pour faire de nous tes enfants. Nous te remercions pour toutes les choses dont nous jouissons chaque jour.
Nous te prions pour Hoshkee, pour grand-maman, pour maman et papa, pour qu’ils désirent entendre parler de toi et apprendre à t’aimer. Et nous aimerions aussi qu’ils laissent Hesbah aller à l’école. Entends notre prière au nom du Seigneur Jésus. Amen ».
Elles restèrent silencieuses jusqu’à ce qu’Hesbah murmure :
– Quand nous répondra-t-Il ?
– Oh ! Il sait si bien ce qu’il nous faut, et Il ne se hâte pas. Peut-être nous faudra-t-il attendre beaucoup de jours….
Le soleil touchait presque à l’horizon, et Hoshkee rassemblait les moutons. Tante Elsie se leva vivement.
– Je dois me dépêcher, dit-elle ; il faut que je change de vêtements avant que mon ami ne s’arrête pour me prendre. La prochaine fois que je viendrai, je te parlerai davantage de Jésus. Et, veux-tu essayer de vivre pour Lui pendant que je suis loin ?
– Je ne sais pas comment, dit Hesbah.
– Parle chaque jour à Jésus. Efforce-toi de faire toujours ce qui est droit, répondit tante Elsie. Et sois gentille avec maman, grand-maman, et aussi avec Hoshkee.
– J’essayerai, promit Hesbah. Et elle ajouta, comme tante Elsie se baissait pour l’embrasser :
– Si je savais lire, je pourrais lire les histoires de la Bible à grand-maman. Elle aime les histoires – même les histoires de la Bible, quoiqu’elle se moque du missionnaire.
– Il te faut attendre encore un peu, ajouta tante Elsie.
Puis elle partit en courant ; mais, arrivée au sommet de la colline la plus proche, elle se retourna pour faire un signe d’adieu, avant de disparaître.
Hesbah resta là, debout, le regard fixé sur l’endroit où elle avait disparu, jusqu’à ce que Hoshkee, qui arrivait par derrière sans bruit, se mît à aboyer comme un chien, pour l’effrayer.
Hesbah sursauta violemment ce qui fit rire bruyamment son frère.
– Viens donc, dit-il, nous devons rentrer les moutons.
Jour après jour, Hoshkee et Hesbah emmenaient paître les moutons. Si Hesbah avait presque oublié son rêve d’aller à l’école, elle pensait souvent à Jésus, quand elle levait les yeux vers le ciel.
Pendant que les moutons paissaient et se reposaient, elle jouait avec Hoshkee et Pied-Noir.
Un soir d’été, en rentrant à la maison avec le troupeau, ils furent surpris de voir grand-maman près du feu, faisant frire le pain. On ne voyait maman nulle part.
Bien vite, grand-maman leur en donna l’explication : maman était partie à l’hôpital – à l’hôpital missionnaire – et, elle cracha sur le sol en disant cela.
Puis elle sourit quand elle ajouta que, quand maman reviendrait, elle apporterait un nouveau bébé.
– Elle sera loin six jours, probablement, dit-elle.
Et elle aligna six pierres à côté de la porte de la cabane : une pierre pour chaque jour.
Les deux enfants se réjouirent en pensant au bébé qui allait arriver, mais Hesbah se sentit bien seule cette nuit-là. Elle était allongée, regardant l’étoile qui brillait au travers du trou de fumée, se demandant si Jésus voyait aussi maman.
Le matin suivant grand-maman saisit une des pierres et la jeta bien loin : un jour était passé.
Le soir papa arriva à la maison en apportant des nouvelles : il y avait une petite fille ! La joie éclata sur le visage ridé de grand-maman ; Hesbah et Hoshkee battirent des mains et se poursuivirent à toute allure autour de la cabane pour montrer comme ils étaient heureux.
Et le matin suivant, grand-maman jeta une autre pierre.
Les jours s’écoulèrent lentement. Grand-maman jeta les pierres l’une après l’autre. Le matin du sixième jour, papa partit de bonne heure pour aller chercher maman et la petite Ahway.
Il avertit qu’il ne pensait pas être de retour avant que le soleil ne soit descendu près de sa porte de l’ouest : l’hôpital était loin, et en traînant le wagon, le cheval ne pouvait pas aller vite. Et puis, le chemin était si cahoteux, qu’il faudrait faire très attention puisqu’il y aurait maman et la petite Ahway dans la voiture.
Le jour parut interminable aux enfants. Ils surveillaient le soleil qui semblait immobile dans le ciel. À la fin, pourtant, il commença à glisser vers l’ouest, et, aussitôt qu’ils l’osèrent, ils rassemblèrent les moutons pour les ramener à la maison.
Alors qu’ils rentraient lentement au travers des buissons de sauge et des rochers rouges, ils aperçurent la cabane. Et… n’y avait-il pas le wagon à côté ? Mais si ! Il y était ! Maman était revenue !
Comme les moutons allaient lentement ! Le dernier ne voulait pas entrer dans le corral : Hesbah le chassait d’un côté, Hoshkee de l’autre… Enfin ! il est dedans ! Hoshkee ferma la porte.
Quand Hesbah arriva vers elle, Hoshkee sur ses talons, maman était assise à côté de la cabane ; un petit paquet enveloppé d’une couverture aux couleurs chatoyantes reposait sur ses genoux.
Elle leva les yeux et sourit à l’approche des enfants, et, quand ils furent assis à côté d’elle, elle souleva la couverture.
Petite Ahway ! Comme elle était petite ! Un petit visage rond avec un petit nez et une bouche minuscule. Ses yeux étaient fermés très fort, et de longues mèches de cheveux noirs pendaient sur ses joues brunes.
Tendrement, Hesbah toucha les joues si douces. Hoshkee rit doucement quand maman leur montra les petites mains et les petits pieds.
« Pied-Noir » arriva et se blottit contre Hesbah ; elle posa sa main sur la tête de la petite bête, mais elle comprit alors qu’elle aimerait Ahway bien plus qu’elle ne pourrait jamais aimer « Pied-Noir ».
Grand-maman appela :
– Venez manger !
Et toute la famille vint s’asseoir autour du feu. Après souper, alors qu’ils restaient là, autour du feu, dans le calme du soir, petite Ahway endormie sur les genoux de maman, maman leur parla de l’hôpital.
Elle parlait doucement, disant la bonté du docteur, la gentillesse des infirmières ; racontant des choses merveilleuses : l’eau qui arrive quand on tourne une petite chose brillante, et la voix qui sort d’une boîte !
Le missionnaire était venu à l’hôpital pour parler de Jésus, Celui qui est au-dessus de tous. Et puis, il lui avait expliqué comment des personnes parlaient ou chantaient pour la boîte ; et, quand ils étaient partis, une aiguille faisait sortir les voix. Ces voix parlaient de Jésus et chantaient pour Lui.
Péniblement, grand-maman commença à se lever :
– II n’est pas bon d’écouter ce que racontent les missionnaires, dit-elle. Laissez les hommes blancs parler de leur Dieu les uns aux autres ; nous avons nos dieux – beaucoup de dieux. Écouter les hommes blancs, cela apporte le malheur ! Certainement cela apportera le malheur !
Papa lui aida à se mettre debout, et elle partit en boitillant vers sa cabane. Après son départ, ils restèrent silencieux ; les paroles de grand-maman les faisaient frissonner; et aussi un peu les ténèbres qui, sournoisement, les enserraient de plus en plus… ténèbres qui cachaient les mauvais esprits qui apportent le malheur.
– Rentrons, il est l’heure d’aller se coucher, dit maman.
Chacun aimait petite Ahway : chaque soir, Hesbah et Hoshkee se précipitaient vers la maison pour jouer avec elle ; grand-maman aimait à s’asseoir pour la tenir ; papa voulait lui faire un nouveau berceau, mais maman lui dit que le vieux était bon. Papa l’avait fait pour Hoshkee, puis on l’avait utilisé pour Hesbah ; et leurs deux aînés étaient forts et en bonne santé : le berceau était bon.
Papa le sortit du grand coffre où on l’avait relégué, pour voir s’il n’était pas cassé. Puis il alla dans la vallée chercher de la mousse pour lui faire un revêtement très doux.
Petite Ahway était heureuse et en bonne santé, et très vite, elle fut assez grande pour suivre des yeux son frère et sa sœur qui jouaient autour de la cabane.
Un soir, comme les enfants faisaient rentrer les moutons dans le corral après tout un jour passé parmi les rochers, Hesbah entendit Ahway qui criait.
– Elle doit être seule, dit-elle ; elle a envie que nous nous dépêchions d’aller nous amuser avec elle.
Mais Ahway ne s’arrêta pas de crier quand Hesbah accourut. Maman lui dit qu’elle avait crié ainsi presque tout le jour.
– Elle est malade, ajouta-t-elle.
Grand-maman regardait et branlait la tête :
– Le malheur devait venir, je le savais, dit-elle ; les esprits sont en colère.
Hesbah se réveilla plusieurs fois cette nuit-là, et chaque fois qu’elle ouvrit les yeux, elle vit maman assise à côté du feu, berçant petite Ahway dans ses bras. La lumière du feu éclairait les cheveux noirs de maman et son corsage de velours bleu, ainsi que la petite figure d’Ahway, tourmentée par la souffrance. Le visage de maman, toujours penché vers petite Ahway, était fatigué et triste.
Quand le matin arriva, Ahway s’était enfin assoupie. Hesbah la vit, étendue sur la peau de mouton de maman, enveloppée dans une couverture.
Maman était dehors, en train de préparer le déjeuner, accroupie près du feu ; grand-maman se tenait debout à côté d’elle, et papa arrivait avec une brassée de bois. Hesbah allait les rejoindre, quand la voix coléreuse de grand-maman la cloua sur place.
– Il vous faut appeler l’homme-de-la-médecine, dit-elle ; vous devez l’appeler aujourd’hui !
Maman se redressa et regarda papa. Hesbah le regarda aussi : qu’allait-il dire ? Que grand-maman avait raison ? Ou allait-il parler de l’hôpital missionnaire et du docteur blanc ?
Les yeux de grand-maman lançaient des flammes, et elle pointa un doigt accusateur devant le visage de papa en disant :
– Mon fils, cette femme – elle tuera votre bébé ! Elle doit appeler l’homme-de-la-médecine ! Le bébé est Navajo ; il doit être soigné avec les moyens Navajos.
Papa baissait les yeux, puis il promena son regard tout au long de l’immense vallée.
– Peut-être aurais-je dû faire un nouveau berceau ? dit-il, car il ne pouvait pas oublier tout ce que sa mère lui avait appris concernant les mauvais esprits. Le vieux berceau était mauvais sans doute.
Puis, sans ajouter un mot, il s’en alla. Hesbah le vit se diriger vers le corral. Elle le vit attraper son cheval et le seller ; elle le vit partir ; et elle comprit qu’il était allé appeler l’homme-de-la-médecine.
Durant toute la journée, en gardant les moutons avec son frère, Hesbah voyait en pensée le visage si triste de maman, et il lui semblait entendre les cris de la petite Ahway. Penser à l’homme-de-la-médecine l’effrayait.
Elle savait que tante Elsie ne croyait pas aux mauvais esprits, et qu’elle n’aurait pas voulu qu’on appelle l’homme-de-la-médecine ; l’appeler, c’était comme si on disait « non » à Jésus, disait-elle.
Hesbah ne comprenait pas bien ce que cela voulait dire, mais elle savait que l’homme-de-la-médecine priait le ciel, et le soleil, et les mauvais esprits ; il ne priait pas le Dieu de tante Elsie.
– J’aimerais que tante Elsie soit ici, dit-elle à Hoshkee, alors qu’ils s’asseyaient tous deux à l’ombre d’un genévrier.
– Je suis content qu’elle n’y soit pas, répondu Hoshkee avec vivacité. Elle n’est pas une bonne Navajo. Elle a trop appris des hommes blancs ; et les hommes blancs sont méchants.
– Ils ne sont pas méchants !
La colère d’Hesbah augmentait car elle se souvenait des images réduites en morceaux par Hoshkee.
– Ils sont méchants ! dit Hoshkee. Souviens-toi de tout le mal qu’ils ont fait à notre peuple ! Tu as bien entendu grand-maman raconter comment ils venaient avec des fusils et tuaient notre peuple, et comment ils s’emparaient de nos moutons et prenaient notre pays…
Hesbah, regardant tristement les moutons, répondit à voix basse :
– Quelques-uns sont méchants. Mais il y a aussi des Navajos qui sont méchants. Et le missionnaire est bon ; le docteur à l’hôpital est bon ; maman l’a dit.
– Le missionnaire est méchant quand il veut que les Navajos deviennent comme les étrangers, quand il enseigne les Navajos à prier le Dieu des blancs, dit Hoshkee. Le Dieu des hommes blancs est pour les hommes blancs, pas pour nous. Papa le dit et grand-maman le dit aussi.
– Mais tante Elsie, elle, ne dit pas ainsi. Elle dit qu’il y a un seul Dieu qui a fait les Navajos et les étrangers, et tout le monde. Et tout le monde doit L’aimer.
Hoshkee cracha par terre exactement comme il l’avait vu faire à grand-maman.
– Grand-maman est plus âgée que tante Elsie ; elle en sait beaucoup plus, dit-il.
Puis, se levant, il s’en alla jouer avec « Vieux Bélier » ; mais Hesbah restait assise : Hoshkee avait-il peut-être raison ? Grand-maman avait-elle raison ? Grand-maman était âgée et sage.
Peut-être le Dieu des hommes blancs ne voulait-Il pas écouter un Navajo ? Peut-être les Navajos devaient-ils suivre les coutumes Navajo… Peut-être le chemin de Jésus n’était-il que pour les étrangers ?
Petit Pied-Noir qui gambadait autour d’elle, vint appuyer son museau humide contre sa joue ; mais Hesbah n’avait pas envie de jouer. Elle passa seulement son bras autour du petit animal et le serra contre elle.
Mais Pied-Noir se démena tellement, qu’il arriva à se dégager, et il se mit à gambader en s’éloignant de plus en plus, laissant Hesbah seule avec ses pensées.
Elle se rappelait ce que tante Elsie lui avait dit de Jésus : comment Il guérissait les malades quand Il était sur la terre ; puis elle se souvint que tante Elsie lui avait dit qu’Il entendait ses prières… Après avoir regardé autour d’elle pour s’assurer qu’Hoshkee ne pouvait pas la voir, elle joignit les mains et ferma les yeux : «Seigneur Jésus, fait que Ahway soit de nouveau bien, et ne laisse pas venir l’homme-de-la-médecine », murmura-t-elle.
Mais lorsqu’ils ramenèrent le troupeau, au coucher du soleil, il y avait un cheval étranger à côté de la cabane : l’homme-de-la-médecine était là !
Hoshkee et Hesbah se cachèrent derrière le corral. Ils pouvaient entendre la voix de l’homme qui chantait pour guérir Ahway. C’était une mélopée étrange, surnaturelle, qui les faisait frissonner. Ils attendirent longtemps, écoutant le chant, le cliquetis des calebasses, et les autres bruits qui leur arrivaient de la cabane de maman.
Quand enfin le chant cessa, une main poussa le rideau qui pendait à la porte, et un homme sortit. Hoshkee et Hesbah le surveillaient de la barrière du corral, se demandant ce qu’il allait faire. Mais il s’assit tout simplement à côté de la porte pour fumer une cigarette. Puis il entra de nouveau, et recommença à chanter. La musique sauvage enflait, et diminuait alternativement dans le calme du soir.
La couverture s’agita de nouveau. Cette fois, ce fut grand-maman qui sortit. Elle regarda à droite, à gauche, puis se dirigea vers le corral. Elle marchait rapidement, comme si, brusquement, elle avait rajeuni. Hesbah pensa qu’elle ne lui avait jamais vu un air aussi heureux.
– Venez ! dit-elle quand elle les aperçut. Venez dans ma cabane ; c’est là que vous dormirez cette nuit. Ahway est déjà mieux.
Hoshkee rit doucement et donna une bourrade dans le côté d’Hesbah :
– Tu vois ? La méthode Navajo est la meilleure, dit-il.
Grand-maman l’approuva en souriant :
– C’est la meilleure, dit-elle.
Hesbah suivit grand-maman et son frère. Avant d’entrer, elle vit que toutes les affaires de maman étaient entassées dehors, pour que l’homme-de-la-médecine ait toute la place nécessaire dans la cabane, pour son travail.
Toute la nuit, il resta dans la cabane de maman, chantant et usant de ses médecines » pour chasser la maladie dont souffrait le bébé. Hesbah resta longtemps éveillée : pourquoi Jésus n’avait-Il pas répondu à sa prière, se demandait-elle ? Puis elle s’endormit.
Lorsqu’elle se réveilla, c’était le matin. Les chants s’étaient arrêtés. Elle regarda autour d’elle mais elle était seule dans la cabane ; grand-maman et Hoshkee étaient sortis.
Hesbah se leva d’un bond et courut à la porte. Grand-maman était assise par terre, à côté de la cabane de maman, Ahway sur ses genoux. Maman faisait le feu pour le petit déjeuner. Hoshkee lui apportait des bûches, et papa se dirigeait vers le corral avec un étranger : ce devait être l’homme-de-la-médecine.
Hesbah abrita ses yeux du soleil levant et suivi papa du regard. Un pressentiment subit fit battre son cœur : cet homme devait être payé, et… si tout à coup il voulait Pied-Noir ? Il voulait sans doute beaucoup d’argent, et peut-être un chevreau par-dessus le marché ?
Les deux hommes avaient atteint la porte du corral et petit Pied-Noir galopa familièrement à leur rencontre. Hesbah vit son père prendre la chevrette et la tenir dans ses bras pendant que l’homme-de-la-médecine caressait sa tête. Elle ne pouvait pas entendre leurs paroles, mais elle vit papa faire un signe de tête ; puis l’homme prit petit Pied-Noir, et tous deux allèrent vers le cheval qui attendait.
– Hesbah ! appela grand-maman. Hesbah, viens ! Il y a du travail à faire.
Hesbah marcha vers la cabane de maman, mais ses yeux ne quittaient pas l’homme-de-la-médecine ; il bondit sur le cheval, tenant toujours Pied-Noir dans ses bras, dit encore quelques mots à papa, puis partit au galop.
– Viens donc ! appela encore grand-maman. Tu ne vas pas plus vite qu’une limace ! Sors ta peau de mouton, et viens aider maman à rentrer ses affaires dans la cabane.
Hesbah retourna en arrière pour aller sortir sa peau de mouton, et quand elle l’eut suspendue, l’homme-de-la-médecine avait disparu. Elle entendait encore le galop du cheval, mais il était hors de vue.
– Qu’est-ce que tu regardes ainsi, demanda grand-maman à Hesbah qui restait debout, immobile, à fixer la piste du regard. Puis soudain, elle comprit.
– Oh ! c’est au petit animal que tu penses L’homme doit être payé. Regarde Ahway si elle est bien et heureuse. Mais toi, tu ne penses qu’au petit chevreau !
Hesbah regarda Ahway. Grand-maman avait raison : Ahway était encore maigre et pâle, mais elle était contente, et ses yeux brillaient. Elle tendit ses petits bras à Hesbah.
Mais grand-maman souleva Ahway et la tourna de l’autre côté :
– Il vaut mieux qu’elle ne te voie pas, dit-elle à Hesbah, et ses vieux yeux flamboyaient.
Hesbah baissa la tête. Elle aimait sa petite sœur et était vraiment heureuse de la voir guérie. Elle l’aimait bien plus que sa chevrette. Mais elle ne pouvait pas s’empêcher d’être attristée par le départ de Pied-Noir.
Et ses yeux se remplirent de larmes quand grand-maman tourna Ahway de l’autre côté.
– Viens Hesbah, lui dit gentiment maman. Le petit déjeuner doit être prêt rapidement ; aide-moi.
L’orage
– Ce matin Hesbah gardera les moutons toute seule, dit papa pendant le petit déjeuner. Nous irons chercher du bois dans les collines, Hoshkee et moi, pour faire un berceau neuf.
Les yeux d’Hoshkee brillèrent : aller avec papa dans les collines… quelle chance ! Mais le regard qu’Hesbah jeta à son père était chargé d’anxiété.
– Une grande fille comme toi peut prendre soin du troupeau. Tu n’as pas besoin d’aller loin : il y a de l’herbe près d’ici ; et nous irons te retrouver dès que nous aurons pris le bois dont nous avons besoin.
Aussitôt le repas terminé, Hoshkee courut vers le corral pour faire sortir les moutons.
– Viens ! cria-t-il à l’intention d’Hesbah. Conduis-les d’abord au « trou d’eau », dit-il quand elle fut près de lui. Ne laisse pas « Vieux-Bélier » se moquer de toi ! Et veille sur « Grandes-Cornes » : ne le laisse pas courir loin !
« Grandes-Cornes » était le chef de file du troupeau, et s’il partait, tous les autres le suivraient.
Papa et Hoshkee partirent en direction des collines verdoyantes, Hoshkee devant papa, sur le cheval. Le cœur d’Hesbah se mit à battre follement en les voyant s’éloigner. Mais les moutons, pressés, étaient sortis du corral et elle devait les suivre sans plus tarder.
Au « trou d’eau », les moutons burent tout leur saoul. Debout à côté d’eux, Hesbah les fixait du regard, mais l’homme-de-la-médecine occupait ses pensées : comment avait-il guéri Ahway, et pourquoi avait-il pris Pied-Noir ? Elle se demandait aussi si grand-maman la laisserait de nouveau jouer avec sa petite sœur.
Elle était là, regardant fixement l’eau boueuse, ayant totalement oublié les moutons, quand un tintement de cloche qui allait en s’éloignant frappa brusquement ses oreilles : et c’était « Grandes-Cornes », le chef de file, qui portait la cloche !
Puis elle s’aperçut que seuls, quelques moutons étaient restés en arrière : loin devant, « Grandes-Cornes » avait emmené tous les autres.
Hesbah se mit à courir pour les rattraper et essayer de prendre la tête du troupeau ; mais ils étaient trop loin. Et puis, quand elle courait, ils couraient aussi. Elle appela « Grandes-Cornes » : cela ne servit qu’à le faire courir plus vite en faisant tinter joyeusement sa cloche !
Hesbah regarda en arrière vers la cabane, espérant que maman pourrait lui venir en aide. Mais les moutons étaient déjà loin devant, et elle n’osait pas les laisser partir seuls. « Je n’ai plus qu’à les suivre où qu’ils aillent » se dit-elle enfin, et elle se mit en marche.
« Grandes-Cornes » conduisait par monts et par vaux, au travers des touffes de sauges qui lui égratignaient les jambes, ou sur le sable chaud qui lui brûlait les pieds. Comme le chemin lui paraissait long ! tellement long !
Enfin, il s’arrêta : il avait trouvé l’herbe qui lui convenait. C’était dans une petite vallée ombreuse, avec quelques grands pins rouges et des arbres nains.
Hesbah était heureuse de trouver de l’ombre. Quand les moutons commencèrent à paître tranquillement, elle continua à surveiller consciencieusement le troupeau, car il ne fallait pas qu’elle laisse encore partir « Grandes-Cornes ».
Après avoir suffisamment brouté, les moutons se couchèrent pour se reposer. Hesbah en fit autant. Elle était lasse : elle avait peu dormi les deux nuits précédentes, et elle venait de faire un long parcours sous un soleil brûlant. Elle allait se reposer – mais sans s’endormir, se disait-elle.
Et pourtant, petit à petit ses yeux se fermèrent et elle s’endormit profondément.
Soudain elle s’assit, ouvrant les yeux tout grands : un bruit l’avait brutalement tirée de son sommeil ; mais quel était ce bruit ? Elle ne le savait pas. Puis, elle se souvint des moutons : d’un regard, elle se rendit compte qu’ils étaient tous là, mais serrés les uns contre les autres comme s’ils étaient inquiets.
Alors elle remarqua de gros nuages noirs du côté de l’ouest. À cet instant, les nuages cachèrent le soleil, et elle entendit un grondement sourd : c’était le tonnerre qui l’avait réveillée !
D’un bond Hesbah fut debout : les moutons voulaient rentrer à la maison, et elle devait essayer de les y conduire seule. Si seulement Hoshkee arrivait ! Mais elle était trop loin de la maison, il ne saurait pas où la chercher.
Le ciel s’assombrissait de plus en plus. Les nuages le couvraient rapidement, et le tonnerre était toujours plus fort. Il y eut un éclair, suivi immédiatement d’un craquement terrible. Puis la pluie commença à tomber.
Hesbah demeurait immobile, toute tremblante, affreusement effrayée par le tonnerre et les éclairs. Sûrement le dieu de la lumière était en colère contre elle !
Comme elle aurait aimé courir à la maison de toute la vitesse de ses jambes ! Mais elle ne pouvait pas laisser les moutons ; elle devait en prendre soin et les ramener avec elle.
Ils s’étaient tous rassemblés près d’elle, sous l’arbre, la serrant de tous côtés. Quand elle essaya de les pousser, ils ne bougèrent pas : ils étaient aussi effrayés qu’elle.
Maintenant, la pluie tombait à torrents, et l’arbre ne les abritait plus du tout. Il y eut un autre éclair fulgurant, suivi immédiatement d’un coup de tonnerre qui sembla ébranler la terre.
Hesbah, penchée en avant, ne faisait qu’un avec les moutons ; elle couvrit son visage de ses deux bras repliés, tandis que la pluie se déversait sur eux tous. Sûrement les mauvais esprits la punissaient parce qu’elle avait prié le Dieu des hommes blancs ! Sûrement ils étaient en colère, et ils avaient envoyé l’orage pour l’effrayer lorsqu’elle était seule I
Un autre éclair, puis le tonnerre fit trembler la terre une fois encore. Puis un autre son, tout différent : un galop, galop, galop… Qu’est-ce que cela pouvait bien être ? Hesbah n’osait pas regarder.
Mais…était-ce une voix qui l’appelait par son nom ?
« Hesbah ! Hesbah ! »
Un instant après, elle se sentit soulevée de terre, déposée sur quelque chose pendant qu’un bras la tenait étroitement serrée.
Enfin, elle ôta ses bras de devant ses yeux pour se rendre compte de ce qui lui arrivait : Papa !
C’était papa qui la tenait ainsi. Il l’avait assise devant lui sur le cheval, et son bras si fort l’enlaçait. Et Hoshkee était là, conduisant les moutons.
– Tu étais si loin ! Nous n’arrivions pas à te trouver, dit papa à Hesbah qui se blottissait contre lui. Viens, Hoshkee, monte ici maintenant, nous allons les conduire à la maison.
Pendant ce temps l’orage s’était arrêté, et le soleil perçait les nuages. Hoshkee, les cheveux ruisselants de gouttes de pluie, s’était arrêté à côté du cheval, et pointait ses lèvres en direction d’un grand pin qui gisait non loin de là, sur le sol. Il avait été fendu en deux, et ses grosses branches s’étendaient de tous côtés. Dessous, un arbre nain avait été écrasé.
– C’est la foudre, dit papa, s’il était tombé…
Il ne termina pas sa phrase, mais Hesbah avait compris : si le grand pin était tombé sur l’arbre nain où elle s’abritait avec les moutons, il les aurait tous écrasés. Le dieu de la lumière avait voulu la frapper, et il l’avait manquée ! Mais il avait essayé de l’avoir ; il pourrait essayer encore.
Hesbah frissonna en regardant le grand pin, et se souvint du craquement qui avait fait trembler le sol. Et elle se pressa encore plus contre papa, pendant qu’ils poursuivaient leur route derrière les moutons.
Bien avant qu’ils aient atteint la maison, le soleil brillait de nouveau dans un ciel sans nuages. L’air, lavé de toute poussière, était doux et chargé du parfum des sauges. Hesbah en remplissait ses poumons, mais elle frissonnait dans ses vêtements mouillés.
Lorsqu’ils arrivèrent par la piste, maman les attendait, et elle aida Hesbah à mettre des vêtements secs. Bientôt ils furent tous réunis autour d’un ragoût de mouton bien chaud ; mais Hesbah était trop fatiguée pour manger, et elle fut contente d’entendre maman lui dire d’aller se coucher.
Allongée sur sa peau de mouton, une couverture étendue sur elle, Hesbah regardait travailler les autres autour du feu mourant. Papa fabriquait le nouveau berceau pour Ahway, aidé par Hoshkee ; maman travaillait la laine ; grand-maman était là aussi, avec petite Ahway qui jacassait sur ses genoux.
Le soleil, bas à l’horizon, teintait d’or rouge les collines lointaines. En sécurité à la maison, après ce terrible orage, Hesbah jouissait de ces moments. Le dieu de la lumière l’avait manquée… Peut-être bien, après tout, que Jésus avait pris soin d’elle ? Et, avec un petit sourire d’espérance, elle s’endormit.
Quand elle ouvrit les yeux, la cabane était tranquille et sombre. Elle entendait autour d’elle les respirations profondes, mais elle ne voyait rien, sauf le faible carré lumineux du trou de fumée. Elle se sentait lasse, et, quand elle tournait la tête, les épaules et la nuque lui faisaient mal. Comme elle frissonnait un peu, elle serra la couverture autour d’elle.
Alors elle entendit un pas léger ; maman était à côté d’elle, posant tendrement sa main fraîche sur son front brûlant.
– Comment es-tu ? murmura maman, tu as la tête chaude.
– J’ai chaud et je grelotte, répondit doucement Hesbah.
– Tu as besoin d’un bon sommeil, reprit maman, en ramenant la couverture sur les épaules d’Hesbah.
Il faisait bon dans la cabane, et elle s’endormit de nouveau. Mais elle était agitée et rêvait de vent d’orage, et d’éclairs.
Au matin, elle n’eut pas la force de se lever. Tout lui faisait mal : ses bras, ses jambes, son estomac, sa tête. Maman, à genoux à côté d’elle, la regardait tristement, et hocha la tête quand Hesbah ne put pas boire le café qu’elle lui apportait.
Au bout d’un moment, grand-maman arriva. Elle posa sa vieille main ridée sur le front d’Hesbah, pour sentir à quel point il était chaud.
– Quelle folle tu as été, dit-elle, d’écouter les mensonges des hommes blancs. Le dieu de la lumière est en colère.
Hesbah ne sut que répondre. Fermant les yeux, elle resta immobile. Toute sa vie, elle avait été effrayée par les mauvais esprits, et par les dieux qui pouvaient vous rendre malade s’ils étaient mécontents. Peut-être grand-maman avait-elle raison ; peut-être les avait-elle tous mis en colère en écoutant l’histoire de Jésus…
Grand-maman partit, et Hesbah comprit qu’elle allait parler à maman de l’homme-de-la-médecine. Elle allait lui dire de le faire appeler pour chanter sur Hesbah, pour chasser les mauvais esprits qui l’avaient rendue malade.
À cette pensée Hesbah trembla de peur. Quoiqu’elle ne sût pas au juste ce qu’il lui ferait, elle savait que ce serait quelque chose de solennel et d’effrayant. Peut-être voudrait-il peindre son corps ? Elle savait qu’il peignait d’étranges dessins sur le corps des malades. Et que ferait-il d’autre encore ?
Puis elle se souvint des histoires merveilleuses que le missionnaire racontait en parlant de Jésus, et elle se demanda si Jésus pourrait aussi la guérir. Mais le Dieu des blancs voudrait-Il écouter la prière d’une petite fille Navajo ? Tante Elsie disait « oui » ; mais Il n’avait pas empêché l’homme-de-la-médecine de venir pour Ahway quand on le lui avait demandé…
Peut-être grand-maman avait-elle raison ; peut-être le chemin de Jésus était-il seulement pour les étrangers ; peut-être l’homme-de-la-médecine valait-il mieux pour les Navajos…?
Mais au plus profond de son cœur, Hesbah désirait ardemment connaître le chemin de Jésus. Elle se souvint que tante Elsie lui avait dit qu’Il avait fait tous les peuples – pas seulement les hommes blancs ; et qu’Il est le Dieu de tous les peuples.
Alors, elle joignit les mains sous sa couverture et murmura : « Jésus, Toi qui es en haut dans le ciel, regarde-moi, et guéris moi vite, et ne les laisse pas appeler l’homme-de-la-médecine ».
À l’hôpital
Après avoir murmuré cette prière, Hesbah ferma les yeux et s’endormit. Elle n’entendit pas le ronronnement d’un moteur qui suivait la piste. Mais elle s’éveilla lorsque quelqu’un, entrant dans la cabane, s’arrêta à côté d’elle.
Quand elle ouvrit les yeux, elle trembla de peur : un homme se tenait à côté de son lit, et pendant un instant elle crut que c’était l’homme-de-la-médecine.
Mais quand elle regarda son visage, elle reconnut le missionnaire. Il lui sourit ; et quand elle répondit à son sourire, il mit un genou en terre pour poser sa main sur sa tête qui lui faisait si mal.
– Tu es malade, Hesbah, lui dit-il gentiment, dans son Navajo maladroit.
– Oe, dit Hesbah en secouant tristement la tête.
– As-tu bien mal à la tête ?
– 0e.
– Est-ce que cela te fait mal ici aussi ? Il tapotait sur sa poitrine.
– Oe, dit-elle encore ; et ses yeux se remplirent de larmes.
Il hocha la tête comme s’il comprenait à quel point elle était malade, puis il dit en se tournant vers maman qui était derrière lui :
– Il faut qu’elle entre à l’hôpital.
Les yeux d’Hesbah s’ouvrirent démesurément et son regard allait du missionnaire à maman. À l’hôpital ! Là où maman avait été ? Chez le docteur blanc qui avait pris soin de maman quand Ahway était arrivée ? Ce serait mieux, tellement mieux que d’avoir l’homme-de-la-médecine.
Maman approuvait d’un signe de tête en disant :
– Elle est bien malade ; le docteur blanc peut la guérir.
– Non ! non ! dit vivement le missionnaire, le docteur blanc ne peut pas la guérir, mais Dieu le peut. Et Il se sert du docteur blanc qui trouve la cause du mal et donne les remèdes appropriés.
Une ombre obscurcit la cabane. Papa était sur le seuil de la porte. Il entra, suivi de grand-maman qui s’appuyait sur sa canne. Le missionnaire se leva pour les saluer :
– Elle est très malade et il faut que nous la prenions à l’hôpital, dit-il.
Papa approuva, mais grand-maman s’avança, les yeux étincelants :
– Pourquoi venez-vous vers nous avec vos enseignements ? demanda-t-elle avec colère. Nous sommes Navajos, nous devons suivre les coutumes Navajos !
Le regard de papa allait de grand-maman au missionnaire, ne sachant quel parti prendre. Mais déjà, maman cherchait une robe propre pour Hesbah ; elle avait décidé ce qu’il fallait faire.
– Laissons-la aller, dit papa en haussant les épaules.
Depuis quelque temps, il commençait à se demander si la façon de faire des hommes blancs n’était pas préférable à celle des Navajos.
Furieuse, grand-maman fit volte-face et s’en alla en grommelant.
Hesbah roulait maintenant vers l’hôpital, installée sur le siège arrière de la voiture du missionnaire, sa tête reposant sur les genoux de maman.
Elle fut terriblement secouée sur la piste pendant les deux premiers kilomètres, et elle se sentit plus malade que jamais. Son estomac lui faisait mal ; un feu lui brûlait la poitrine et elle toussait.
Quand ils atteignirent la route, elle se sentit un peu mieux. Mais il lui sembla qu’un temps très, très long, s’était écoulé avant que le missionnaire n’arrête la voiture en disant :
– Nous voilà arrivés !
C’est entre maman et le missionnaire qu’elle monta les escaliers de la grande maison blanche qui était un hôpital. Si malade qu’elle fût, elle trouva étrange que les hommes blancs bâtissent au-dessus du sol, de telle sorte que l’on ait à grimper plusieurs marches pour y pénétrer : elle n’avait encore jamais vu d’escalier.
Mais, très vite, elle oublia tout cela. Dans une petite pièce toute blanche, une dame-en-blanc lui aida à monter sur une étroite table blanche. Un monsieur, vêtu d’une blouse blanche, se tenait à côté d’elle : ce devait être le docteur.
Il lui sourit et lui parla gentiment. Bien qu’elle ne pût comprendre les mots, elle ne fut pas effrayée. Seulement, elle se cramponnait des deux mains au rebord de la table parce qu’elle avait peur de tomber.
Le docteur essayait de parler Navajo. Il mit un petit bâton de verre dans sa bouche et lui enjoignit de le tenir avec ses lèvres fermées. Puis il chercha l’endroit où le feu lui brûlait la poitrine, et il écouta à travers quelque chose qu’il tenait contre elle.
Elle restait tranquillement allongée, un peu effrayée par les choses étranges qu’il faisait. Mais maman était là, tout près, tenant sa main, et chuchotant :
– N’aie pas peur.
Elle fut contente quand la dame-en-blanc lui ôta le petit bâton de la bouche ; elle respirait difficilement avec les lèvres fermées. La dame montra le petit bâton au docteur en disant : « quarante ! » Hesbah ne pouvait pas comprendre ce qu’elle disait, mais elle vit que le docteur avait un air grave et hochait la tête. Il dit quelque chose à la dame-en-blanc qui sortit aussitôt.
Une jeune fille ne tarda pas à entrer. Elle était vêtue de bleu et ce n’était pas une étrangère elle était Navajo ! Elle avait la peau brune et les cheveux noirs comme toutes les Navajos. Ses yeux noirs étaient pleins d’affection quand ils regardaient Hesbah.
Le docteur s’adressa à la jeune Navajo dans une langue étrangère, et elle paraissait bien le comprendre. Elle parla ensuite à maman, en Navajo, pour lui répéter ce qu’avait dit le docteur : Hesbah était très malade, elle avait une pneumonie. Il fallait qu’elle reste à l’hôpital où l’on prendrait bien soin d’elle.
– Oe, dit maman ; c’est bien ainsi.
Puis on aida Hesbah à descendre de la table et bientôt elle fut bordée dans un lit tout blanc.
Pendant plusieurs jours, elle ne se rendit pas compte de ce qui se passait autour d’elle. Elle était trop malade et si faible qu’elle ne pouvait même pas tourner la tête.
Toutefois, elle se rendait compte que la dame-en-blanc venait la voir, et que la jeune fille Navajo s’occupait d’elle. Parfois, le docteur venait et lui souriait.
À tous, Hesbah préférait la jeune Navajo, parce qu’elle parlait sa propre langue. Mais maman ne venait jamais : elle habitait trop loin.
Enfin, un matin, au réveil, Hesbah se sentit mieux et regarda autour d’elle. À sa droite, elle vit un autre lit pareil au sien occupé par une petite fille à peau, brune ; elle dormait. Et, derrière, il y avait un autre lit, avec une fillette plus âgée, qui était assise.
Après les avoir regardées un petit moment, Hesbah se retourna ; elle était devant une fenêtre : un grand rectangle de verre était entrouvert en haut pour laisser passer de l’air frais. À travers la vitre Hesbah voyait le ciel bleu.
Du bruit arrivait aussi par la fenêtre ; et quand Hesbah entendit un son de voix, elle se souleva sur son coude pour regarder ce qui se passait en bas. Là, elle vit des garçons et des filles, tous avaient des visages bruns et des cheveux noirs comme elle.
Ils marchaient et sautaient par groupes de deux ou trois et semblaient si heureux !
– Hesbah !
Au son de la voix de la jeune fille en bleu, Hesbah se recoucha et tourna la tête. Son amie Navajo lui sourit, et s’exclama :
– Alors, tu t’assieds maintenant ! Tu dois te sentir mieux ce matin !
Hesbah se contenta de sourire, et la jeune fille continua :
– Tu regardais les enfants qui allaient déjeuner ? À présent que tu es mieux, tu pourras les voir tous les jours.
– Qui sont-ils ? demanda Hesbah.
– Ce sont les garçons et les filles qui viennent ici à l’école ; à l’école de la mission, dit la jeune fille.
Les grands yeux d’Hesbah posaient bien d’autres questions, mais elle était trop timide pour les formuler à haute voix ; alors la jeune fille expliqua :
– L’école est de l’autre côté de la rue. Quand tu iras mieux, je te la montrerai ; il y a aussi des dortoirs où dorment les enfants.
Hesbah se souleva de nouveau pour regarder au-dehors, mais elle était trop faible.
– Attends, dit la jeune fille, je vais pousser ton lit tout contre la fenêtre ; ainsi, tu pourras regarder en étant couchée.
Depuis lors, des heures durant, Hesbah restait étendue et regardait tout ce qui se passait au-dehors. Elle vit courir, jouer et rire les garçons et les filles; elle les vit se hâter d’entrer à l’école, leurs livres sous le bras ; elle vit aussi des personnes plus âgées qui allaient et venaient. Tout était tellement différent de chez elle !
C’était peut-être l’école où était allée tante Elsie, pensa-t-elle. Maintenant, tante Elsie était bien, bien loin, dans une autre école. Chère « Petite-maman » !
Et, étendue sur son lit, entendant les bavardages et les rires des autres enfants, qui lui parvenaient au travers de la fenêtre, son vieux rêve la reprenait toute entière, et elle désirait être l’un d’entre eux. Mais, comment pourrait-elle jamais aller à l’école, sans le lait que « Pied-Noir » lui aurait donné pour acheter les vêtements ?
Le premier livre d’Hesbah
Hesbah resta bien, bien longtemps à l’hôpital. Mais chaque jour elle se sentait un peu plus forte ; et chaque jour aussi elle apprenait quelque chose de nouveau.
Gracie, l’infirmière navajo, était très bonne pour elle, et lui expliquait beaucoup de choses : elle lui montra la petite chapelle blanche, où garçons et filles se rendaient le dimanche pour adorer Dieu ; elle tourna le robinet devant elle, pour faire jaillir l’eau, captée profondément dans le sol.
Un jour, elle lui apporta un livre d’images ; comme Hesbah aurait aimé le garder ! Mais Gracie lui expliqua que les autres enfants devaient l’avoir aussi pour le regarder.
Bien qu’elle parlât peu, Hesbah jouissait de tout ce qu’elle voyait à l’hôpital. Le meilleur moment de la journée était l’heure réservée au chant des cantiques, pendant la soirée. Hesbah ne pouvait pas en comprendre la signification, mais elle en aimait la musique.
Même lorsqu’elle était très malade, cette musique l’avait soulagée. Puis, dès qu’elle s’était sentie mieux, elle avait découvert d’où venait la musique : elle sortait d’une grande boîte brune, et quatre jeunes filles navajos chantaient à côté de cette boîte.
Le premier soir elle ouvrit de grands yeux : elle vit une jeune fille s’asseoir devant la boîte, puis lui ouvrir le couvercle, découvrant ainsi une rangée de bâtons blancs ; et, quand elle touchait ces bâtons, la musique sortait de la boîte.
Gracie surprit le regard étonné d’Hesbah, et elle s’approcha d’elle pour lui dire comment s’appelait la boîte : c’était un piano.
– Violette va jouer du piano, et nous allons chanter pour vous.
Le chant était beau. Hesbah n’en comprenait pas tous les mots ; mais un nom revenait toujours : JÉSUS.
Les livres que l’on prenait pour chanter la remplissaient de curiosité : c’étaient de petits livres bruns ; à quoi pouvait bien ressembler la musique ? Était-ce comme les lignes noires de la carte que lui avait donnée le missionnaire, il y avait déjà longtemps ?
Chaque soir elle regardait les jeunes filles tourner ces pages ; elle aurait tant aimé regarder un de ces livres ! Mais dès qu’elles avaient fini de chanter, les jeunes filles les plaçaient dans un placard. Et elle n’osait pas le demander…
Mais un soir, une occasion inespérée se présenta : on avait amené une petite fille à l’hôpital, et on l’avait mise dans le lit à côté de celui d’Hesbah. Hesbah avait le cœur serré en la regardant, car elle semblait très malade.
Quand vint le soir, elle surveilla la fillette, espérant que la musique lui ferait du bien. Mais la pauvre enfant était trop malade pour y prêter attention, et, au beau milieu du chant elle fut prise de vomissements.
Gracie s’approcha rapidement d’elle pour la secourir. Quand les chanteuses furent parties, et la fillette endormie, Hesbah aperçut un petit livre brun sur le lit de la petite fille : Gracie avait posé son livre là, et l’avait oublié.
Longtemps, Hesbah resta étendue, regardant le livre. En se glissant hors de son lit, elle pourrait le prendre. Il était si près…
Du seuil de la porte, une infirmière jeta un dernier coup d’œil dans la salle, pour s’assurer que toutes les malades étaient prêtes pour la nuit. Le cœur d’Hesbah battait très vite : l’infirmière allait-elle apercevoir le livre et l’emporter ? Non ! Elle ne le vit pas.
Elle pressa sur le petit bouton à côté de la porte pour éteindre la lumière – ceci était une des merveilles de l’hôpital – puis elle s’en alla.
La salle était très tranquille et très sombre. Hesbah ferma les yeux. Mais il lui semblait toujours voir le livre. Et, quand elle les ouvrit, il était là, reposant dans une tache de lumière venant de la fenêtre : un rayon de lune l’éclairait.
Hesbah le regardait toujours. Il semblait lui dire : « Prends-moi, prends-moi ! » Elle s’assit pour mieux le voir. Elle était presque guérie, et s’était déjà levée quelquefois. Alors, lentement, elle mit un pied hors de sa couverture ; puis l’autre pied suivit. En se poussant avec les mains, elle se glissa au bord du lit, puis en dehors, jusqu’à ce que ses pieds touchent le plancher.
Que ce lit était donc haut ! Hesbah tremblait bien un peu, de faiblesse et de peur. Se cramponnant au bord du lit, elle se tint debout. Puis elle avança d’un pas, et puis d’un autre, jusqu’à ce que ses doigts pussent saisir le livre.
Soudain, des pas retentirent dans le hall, pas rapides et légers ! Hesbah se retourna vivement pour se glisser dans son lit avec son trésor. Elle lança le livre sous la couverture, et se coucha. Mais en ramenant la couverture autour de son cou ; son coude heurta quelque chose qui se trouvait sur la petite table à côté de son lit. Il y eut un choc, puis un craquement…
Hesbah resta étendue, sans un mouvement, la tête et le corps enfouis sous la couverture. Mais, bien qu’elle ait eu les yeux fermés, elle put distinguer la lumière de la petite lampe que les infirmières de nuit portaient toujours avec elles. Et elle entendait le bruit des pas qui se dirigeaient droit vers son lit.
– Hesbah ! murmura une voix, la voix de Gracie.
Mais Hesbah ne fit pas un mouvement.
Alors, une voix claire et forte se fit entendre :
– Elle a pris le livre, votre livre. Je l’ai vue. C’était la petite fille qui avait été malade, et elle parlait Navajo.
Une main tira la couverture et découvrit le visage d’Hesbah :
– Donne-le moi, Hesbah, dit la voix de Gracie.
Hesbah fermait ses yeux aussi fort qu’elle le pouvait, et serrait le livre comme si elle ne voulait pas le rendre. Mais Gracie avait toujours été bonne pour elle ; Gracie était son amie. Alors, lentement, elle sortit le livre de dessous la couverture, et, sans ouvrir les yeux, le tendit à Gracie.
– Tu ne dois pas prendre ce qui ne t’appartient pas, dit Gracie en le prenant ; ce livre appartient à l’hôpital.
Hesbah ne répondit pas. Elle entendit des pas qui s’éloignaient : quand elle ouvrit les yeux, elle vit la lumière qui dansait de bas en haut en avant de Gracie, puis elle disparut par la porte : le livre était parti !
Toujours étendue, Hesbah ne bougeait pas ; elle essayait de penser. Gracie était-elle fâchée ? Le dirait-elle à la dame-en-blanc et au docteur ? Seraient-ils fâchés, eux aussi ?
Une minute plus tard, elle entendit de nouveau les pas, et le petit rond de lumière dansa sur le plancher. C’était encore Gracie. Cette fois, elle portait un balai de genêt et une serpillière. S’arrêtant à côté du lit d’Hesbah, elle balaya les débris de verre, et essuya l’eau répandue.
Lorsqu’elle eût terminé, elle tapota les cheveux d’Hesbah et murmura :
– À présent, tu dois dormir.
Hesbah ne répondit pas, mais elle était contente d’avoir senti la main de Gracie sur sa tête : elle comprenait que Gracie n’était pas fâchée.
– Pourquoi as-tu pris le livre ? demanda Gracie dans un murmure ; sais-tu lire ?
Hesbah secoua la tête en réponse à la seconde question ; elle ne pouvait trouver des mots pour répondre à la première.
Quand Gracie fut partie, Hesbah resta tranquillement étendue dans l’obscurité. La lune était partie ; la fenêtre n’était qu’un carré faiblement éclairé. Hesbah, qui la regardait fixement, aperçut les lointaines étoiles ; alors, elle eut une terrible envie d’être à la maison, couchée sur sa peau de mouton, en train de regarder à travers le trou de fumée, avec Maman endormie tout près d’elle, et Hoshkee, et Papa, et petite Ahway.
Des larmes remplirent ses yeux : pour la première fois, elle avait « le mal du pays ».
Au matin, la salle était inondée d’un brillant soleil quand Hesbah s’éveilla. En se retournant, elle vit la dame-en-blanc qui venait vers elle. Alors, elle se souvint de la nuit écoulée, et se demanda si la dame-en-blanc était fâchée.
Mais elle souriait en s’arrêtant à côté du lit d’Hesbah pour lui parler. Dans un Navajo maladroit elle lui dit quelque chose au sujet de la maison. Gracie survint et expliqua clairement à Hesbah ce qu’elle n’avait pas bien compris : le docteur avait dit qu’elle pouvait rentrer aujourd’hui à la maison.
Le cœur d’Hesbah bondit de joie. Tandis qu’elle faisait sa toilette, puis tout au long du déjeuner, la joie chantait en elle : À la maison ! À la maison ! Avec Maman et Ahway !
Mais plus tard, quand, étendue sur son lit, elle regarda les enfants qui se hâtaient vers l’école, une tristesse l’envahit : irait-elle une fois à l’école ? Reverrait-elle un jour ces filles et ces garçons ? Apprendrait-elle jamais à lire, pour avoir un livre bien à elle ?
C’était après la sieste. Comme chaque jour, Gracie entra dans la salle. Sous son bras, elle portait un gros paquet qu’elle déposa sur le banc, à côté du piano. Puis elle resta là, souriant à toutes les petites filles qui reposaient dans leurs lits blancs. Elles devinèrent, à son attitude, qu’il devait y avoir quelque chose d’intéressant dans le paquet.
– Quelques-unes d’entre vous vont bientôt repartir à la maison, commença Gracie en Navajo, pour que toutes pussent comprendre.
Avant que vous nous quittiez, nous voulons vous donner quelque chose – quelque chose que vous emporterez avec vous à la maison. Tous les enfants navajos doivent apprendre à lire.
Les étrangers qui ont construit l’hôpital, la maison de la mission, et l’école, désirent par-dessus tout que tous les enfants navajos apprennent à connaître Jésus : c’est plus important que tout le reste. Quelques enfants étrangers, qui habitent très, très loin, ont envoyé ce paquet pour vous. Que pensez-vous qu’il contienne ?
Personne ne soufflait mot, mais tous les yeux brillaient en regardant Gracie qui dénouait la ficelle. Et, quand elle écarta le papier, quelqu’un, près du piano, murmura : « Des livres ! »
Gracie acquiesça :
– Oui, ce sont des livres ; et elle en leva un bien haut pour que toutes pussent le voir. La couverture avait des couleurs vives ; il était plus joli que le petit livre brun.
Alors, un petit tas de livres sur le bras, Gracie alla de lit en lit pour en donner un à chacune des fillettes. Quand elle arriva près d’Hesbah, elle sourit en lui disant :
– Celui-ci est mieux que le petit livre brun, Hesbah. Et il est à toi, tu l’emporteras à la maison. Est-ce que tu l’aimeras ?
Oe, dit Hesbah à voix basse, mais ses yeux brillaient quand elle prit le livre.
Dès ce moment-là, elle n’entendit plus rien de ce que disait Gracie, elle ne la vit pas donner le livre aux autres fillettes. Mais elle tournait et retournait les pages du sien, regardant chaque image sans se lasser. Il n’y avait pas beaucoup de-mots, mais les gravures étaient magnifiques.
Un jour, Tante Elsie lui lirait les mots. Elle trouvait une page plus belle que toutes : l’image était semblable à celle de la carte du missionnaire, la carte qu’Hoshkee avait mise en pièces.
Hesbah, en train de regarder cette gravure, réalisa tout à coup la présence de Gracie à son chevet.
– Aimerais-tu que je te raconte l’histoire de cette gravure ? lui demanda-t-elle ; tu la regardes depuis si longtemps.
– Oe, répondit Hesbah en souriant à Gracie.
Alors Gracie se mit à raconter l’histoire d’un berger. Toutes les fillettes l’écoutaient. Elle raconta comment il avait escaladé des rochers escarpés, grimpé des collines ; puis comment il était descendu dans des précipices profonds, tout cela pour chercher un petit agneau perdu. Comme il l’aimait !
L’orage avec la pluie, les éclairs et le tonnerre ne l’avaient pas arrêté. Il le chercha partout, jusqu’à ce qu’il l’ait trouvé, et il le porta dans ses bras jusqu’à la maison. Ensuite, elle leur expliqua que Jésus, le vrai Bon Berger, nous appelle, parce que nous sommes tous des brebis perdues.
Il envoie le missionnaire pour trouver les brebis navajos et les Lui amener ; il y a bien longtemps, Il a donné sa vie pour nous. Il nous aime.
Quand Gracie fut partie, Hesbah resta longtemps sans faire un mouvement, son livre toujours ouvert à l’image du Bon Berger. Cela lui donnait tant à penser ! Elle raconterait cette histoire à Maman, et à Papa, et à Hoshkee, quand elle serait à la maison. À grand-maman aussi, si elle voulait bien l’écouter.
Au bout d’un moment, Gracie revint, un des petits livres bruns à la main. Elle montra à Hesbah qu’il ne contenait aucune image ; mais seulement d’étranges points noirs et des signes auxquels Hesbah ne comprenait rien du tout.
– Ton livre est bien plus joli, n’est-ce pas ? demanda Gracie.
– Oe, répondit Hesbah en souriant.
La cueillette des pignons
C’était un matin d’octobre, lumineux et froid. Autour de la cabane, régnait une agitation inhabituelle : papa attelait le cheval au wagon ; maman emballait le pain et les biscuits ; Hesbah empilait les couvertures an fond du wagon ; et Hoshkee descendait déjà la piste avec les moutons.
– Combien de nuits resterons-nous, maman ? interrogea Hesbah.
– Pas beaucoup, répondit maman. Nous ne pouvons pas laisser grand-maman seule trop longtemps.
– Nous pourrons ramasser beaucoup d’amandes aujourd’hui et demain, dit Hesbah ; nous nous dépêcherons.
Hesbah était de nouveau en pleine santé ; et, depuis la visite de tante Elsie, elle était très heureuse. C’était le lendemain de son retour de l’hôpital que tante Elsie était venue la voir, et elle lui avait expliqué beaucoup de choses.
– Ne vois-tu pas, lui avait-elle dit, comment Dieu a pris soin de toi d’une façon merveilleuse ? Il a permis que tu sois malade, puis Il a envoyé le missionnaire juste au moment où il fallait que tu partes à l’hôpital. Et à l’hôpital, Il a même fait tourner ta méchanceté à ton bien puisque tu as un joli livre.
Hesbah écoutait, émerveillée. Penser que Dieu avait ainsi pris soin d’elle ! Elle Lui avait demandé de la guérir, et Il avait répondu, mais par ses propres voies, en l’envoyant à l’hôpital.
Et là, elle avait tellement entendu parler de Lui, et maintenant elle avait un livre qui parlait aussi de Lui. Tante Elsie lui en avait lu toutes les histoires.
– À présent, dit tante Elsie, tu essayeras jour après jour de faire les choses qui Lui plaisent.
– Oe, avait répondu Hesbah avec sérieux, car ce ne serait pas toujours facile.
Mais depuis, il y avait une chose qu’elle n’avait jamais manqué de faire : quand ils s’asseyaient autour du feu pour le repas, elle inclinait la tête en silence pour implorer la bénédiction de Dieu et Lui rendre grâces.
Quelquefois, Hoshkee la taquinait, lui parlant comme s’il ne savait pas ce qu’elle faisait, et plaisantait pour faire rire grand-maman. Souvent cette dernière la regardait avec des yeux pleins de colère.
Tout cela attristait Hesbah ; mais tout au fond d’elle-même, il y avait une joie qui résistait à tout. Même la joie provoquée par la perspective de la récolte des pignons en était augmentée.
– Venez, appela papa, déjà installé sur son siège ; êtes-vous prêtes ?
Il avait hâte de partir.
Hesbah grimpa dans le wagon. Maman lui tendait Ahway pour qu’elle la prenne quand la porte de la cabane de grand-maman s’ouvrit, et grand-maman regarda au-dehors.
– Attendez ! appela-t-elle ; attendez-moi !
Personne n’avait supposé que grand-maman viendrait. Elle était âgée et perdait ses forces peu à peu. Mais elle arriva vers eux en boitillant, sa couverture sur ses épaules et sa peau de mouton à la main.
Hesbah ne put s’empêcher de se sentir un peu déçue. Grand-maman allait gâcher son plaisir parce qu’elle se fâchait presque tout le temps contre elle.
– Pose Ahway, et aide grand-maman à grimper, ordonna maman à Hesbah.
Elle posa Ahway dans le wagon, et tendit les deux mains à grand-maman pour la tirer vers elle. Maman poussait par derrière, et grand-maman essayait de poser le pied sur l’essieu de la roue.
Hesbah tirait et tirait encore ; maman poussait et poussait encore ; grand-maman soufflait et s’essoufflait ! Papa qui regardait la scène, juché sur son siège, partit soudain d’un grand éclat de rire. Alors maman rit aussi, et Hesbah et même grand-maman se mirent à rire.
Mais après avoir tellement ri, grand-maman ne pouvait plus du tout grimper. Alors, papa sauta à terre et vint à la rescousse, et tous ensemble ils poussèrent et tirèrent grand-maman jusqu’à ce qu’elle fût enfin dans le wagon. Tout cela avait si bien mis grand-maman en joie, qu’elle en oublia tout le jour de gronder Hesbah.
Le trajet était rude sur la piste bosselée, mais personne ne s’en plaignit. On n’était pas pressé : c’était comme si l’on partait en pique-nique.
Après un temps assez long, ils rattrapèrent Hoshkee et les moutons. Hesbah sauta à terre pour rester avec lui, car les moutons s’étaient arrêtés pour paître, et elle pouvait faire le reste du chemin à pied jusqu’au bois de pins très facilement. Hoshkee savait où il se trouvait.
C’était un endroit ravissant. Des centaines de petits pins pignons (pins parasols) avaient poussé dans une vallée sablonneuse, et les épines, tombées sur le sol depuis des années, faisaient un épais tapis : c’était un lit très doux pour y dormir la nuit.
Papa prépara le corral pour les moutons en se servant d’un mur de rochers pour l’un des côtés. Quand Hoshkee et Hesbah arrivèrent avec le troupeau, l’abri était prêt. Pendant ce temps, maman avait allumé le feu, et, après le repas, tous partirent à la recherche des pignons.
Les pins pignons portent des cônes dans lesquels sont imbriquées des amandes. Les cônes étaient bien ouverts, les amandes étaient mûres, et, quand papa secouait un arbre, les amandes tombaient avec un bruit d’averse.
Hoshkee, qui ne pouvait secouer tout un arbre, y grimpait et secouait branche après branche. Pendant ce temps, maman et Hesbah ramassaient les amandes ; grand-maman aidait aussi ; et Ahway, son berceau appuyé contre un arbre, jacassait joyeusement en les regardant avec des yeux brillants.
Tous étaient heureux. Grand-maman en oubliait encore de gronder Hesbah et même de la regarder sévèrement. Papa remplit un gros sac d’amandes. Puis, après être restés assis autour du feu de camp jusqu’à la nuit, ils déroulèrent leurs peaux de moutons, et s’endormirent à la belle étoile à côté des braises rougeoyantes.
Le jour suivant, la récolte des pignons fut encore plus abondante, et maman déclara qu’elle en avait suffisamment, et qu’ils pourraient rentrer le lendemain à la maison.
Ce soir-là, pendant que maman faisait frire le pain dans la vieille poêle, sur le feu de bois, Hoshkee partit en exploration. Il resta loin quelque temps, et revint enfin en courant, hors d’haleine et très excité.
– Derrière le bois de pins, dit-il en haletant, il y a une grande cabane de rondins, et il y a du monde, beaucoup de monde, des Navajos et des étrangers !
Maman parut alarmée et papa se leva.
– Est-ce qu’ils se disputent ? demanda maman.
– Non ! Ils rient et parlent ensemble ; ils paraissent très bons amis, dit Hoshkee.
– Je vais aller voir, dit papa.
– Je vais aussi, ajouta maman.
– Et moi aussi, dit grand-maman.
Papa et Hoshkee partirent en avant. Maman, qui portait Ahway, et Hesbah devaient aller lentement à cause de grand-maman. Il faisait déjà sombre dans le bois, et Hesbah ne lâchait pas la main de maman ; l’obscurité l’effrayait un peu.
Mais papa vint à leur rencontre, en souriant joyeusement :
– Il y a beaucoup de monde, beaucoup de nos amis, dit-il. Ils sont venus pour voir des projections, et ils nous invitent à rester pour les regarder avec eux.
Maman était contente, et même grand-maman voulait bien y aller. Ils se trouvèrent entourés d’amis, tous heureux d’être là.
Hesbah et Hoshkee restaient tout près de maman, regardant et écoutant, quand tout à coup ils sursautèrent, effrayés par un « ding, ding, ding » retentissant.
À côté d’eux, un homme se mit à rire :
– Je vois que vous n’allez pas à l’école, dit-il. Cette cabane est une école, et chaque jour c’est cette cloche qui appelle les enfants.
L’intérieur de cette grande cabane était différent de tout ce qu’Hoshkee et Hesbah avaient vu jusqu’alors. Il n’y avait qu’une pièce, comme à leur propre cabane, mais elle était rectangulaire au lieu d’être circulaire, et des rangées de sièges en occupaient la plus grande partie ; entre eux, un petit chemin conduisait à une table située dans un angle.
Dans un autre angle, il y avait un poêle dans lequel pétillait un bon feu, mais il n’y avait pas de trou de fumée ; à la place, un tuyau traversait le mur. Tout un côté était vitré – leur cabane n’avait aucune fenêtre. Une cabane-école ne ressemble pas du tout à une cabane-maison, telle fut leur conclusion.
Maman s’assit par terre, près de la porte, avec grand-maman et plusieurs autres femmes. Hesbah se blottit contre elle, et Hoshkee s’assit à ses pieds. Mais papa s’assit avec les hommes, sur un banc.
Quand tout le monde fut assis, la porte s’ouvrit, et Hesbah faillit bondir sur ses pieds quand elle reconnut celui qui entrait : c’était le missionnaire ! Il s’avança dans la salle, souriant à chacun. Hesbah était sûre qu’il l’avait vue et qu’il lui avait souri.
Alors il parla, mais en un langage inconnu qu’Hesbah ne pouvait pas comprendre. Elle commença alors à regarder autour d’elle, et vit des choses étranges : des gravures contre le mur, des livres sur une étagère, des lignes blanches tortillées, sur le mur noir, opposé aux fenêtres.
Hoshkee et grand-maman regardaient aussi autour d’eux. Grand-maman voyait tellement de choses étranges et intéressantes, qu’elle en oubliait d’être en colère parce que le missionnaire était là !
Ensuite, un Navajo commença à parler en Navajo, répétant ce qu’avait dit le missionnaire. Il était heureux de voir que nombreux étaient ceux qui voulaient voir les projections, et il espérait que tous jouiraient de cette soirée.
Les premières images montraient le peuple Navajo et ses cabanes de rondins : des Navajos tondant leurs moutons, vannant leur blé ; des enfants Navajos gardant leurs troupeaux. Une voix expliquait chaque image, et disait comment les Navajos pourraient mieux faire, pour prendre soin de leurs moutons, et avoir de plus beaux jardins.
Puis, ce furent des images illustrant des histoires de la Bible, comme celles du livre d’Hesbah ; alors, une voix raconta comment Dieu, le seul Dieu, le Tout-Puissant, avait fait toutes choses, tous les peuples, et que tous les hommes doivent L’écouter.
Il fut dit que tous étaient des pécheurs, parce qu’ils se détournaient de Lui pour faire leur propre volonté, et parce qu’ils allaient même jusqu’à adorer d’autres dieux. Mais le Fils de Dieu était venu pour mourir, pour que le péché puisse être pardonné. Et seuls, ceux qui croient en Lui, Jésus, sont sauvés dès maintenant et pour l’éternité.
Hesbah aurait aimé que cela continue longtemps ; mais les images et la voix s’arrêtèrent.
Alors le missionnaire demanda que tous inclinent la tête pendant qu’il parlerait à Dieu et Lui demanderait sa bénédiction.
Durant tout le chemin du retour, alors qu’ils marchaient dans l’obscurité entre les pins parasols, Hesbah donna la main à maman. Maman disait qu’elle était contente d’avoir vu ces projections ; papa disait aussi qu’elles étaient très belles. Mais grand-maman se taisait, et Hoshkee grommelait entre ses dents que c’étaient des images des hommes blancs.
Quand ils arrivèrent près du wagon, grand-maman envoya Hoshkee lui chercher sa peau de mouton, et sans dire un mot, elle s’enroula dans sa couverture, et se coucha.
Maman sourit en disant à papa, à voix basse :
– Elle est fâchée parce qu’elle a aimé les images, et elle ne voudrait pas aimer quoi que ce soit qui vienne des étrangers.
Le jour suivant, ils ramassèrent encore des pignons durant la matinée, mais on n’entendait ni rires, ni paroles échangées. Hoshkee partit avec les moutons. Grand-maman était furieuse.
À midi, papa attela le cheval au wagon et ils y empilèrent tout leur bien. Grand-maman ne se dérida pas, quand ils lui aidèrent à monter dans le wagon ; elle ne rit pas non plus quand les sacs de pignons se balancèrent autour d’elle alors qu’ils allaient en cahotant sur la piste.
Enfin à l’école !
Grand-maman resta longtemps sombre et irritée après la récolte des pignons. Elle se plaignait sans cesse, disant que sa raideur allait en empirant et que ses os lui faisaient mal. Elle ne riait plus et ne plaisantait plus avec Hoshkee ; et, le soir, elle ne venait plus s’asseoir à côté du feu dans la cabane de maman, pour causer ou tisser.
Tous les matins, Hoshkee lui apportait du bois et le repas préparé par maman. Pendant longtemps elle ne sortit pas de chez elle.
Mais elle était dans la cabane de maman, le jour où la visite de tante Elsie les surprit tous, et où elle leur annonça qu’elle venait passer quelque temps avec eux. C’était le jour de Reconnaissance, et son école était fermée ; elle était en vacances.
À maman qui lui demandait ce que signifiait ce jour de Reconnaissance, tante Elsie expliqua que les étrangers avaient mis à part un jour pour remercier Dieu ensemble pour toutes ses bénédictions, c’est-à-dire pour toutes les bonnes choses qu’Il donnait, et tout spécialement pour son grand salut.
Pendant qu’elle parlait, le visage de grand-maman était défiguré par la colère. Elle ne voulut pas attendre la fin de l’explication de tante Elsie, et demanda à Hoshkee de l’aider.
Alors, appuyée sur sa canne, elle tendit un doigt maigre vers Elsie en disant : quelle folle tu es de servir le Dieu des hommes blancs ! Tu es Navajo ! Nous avons beaucoup de dieux et tu n’as pas besoin du Dieu des hommes blancs. Tu vas attirer sur nous tous du trouble et du mal !
Hesbah crut que grand-maman allait taper Elsie, mais elle s’en alla, s’arrêtant seulement à la porte pour murmurer en pointant un doigt menaçant « Du trouble ! Du trouble ! »
Ce soir-là, un vent d’orage mugissait autour de la cabane, pendant que la famille était assise autour du feu ; mais grand-maman n’était pas là. Et, à cause des hurlements du vent et de la colère de grand-maman, chacun était un peu anxieux.
Maman raconta comment ils avaient vu les projections dans la petite école.
– Cette école n’est pas loin d’ici, ajouta-t-elle.
– Hoshkee et Hesbah pourraient y aller à pied, répondit tante Elsie.
– 0e, dit maman.
Elle savait ce que voulait dire. Elsie, et son regard fixait pensivement le feu.
– C’est une école qui ne fonctionne que dans la journée, continua tante Elsie. Elle est différente de la grande école de la Mission, où garçons et filles mangent et dorment, et ne retournent que de temps en temps à la maison.
Mais la petite école n’a pas de place où l’on puisse manger et dormir ; les enfants rentrent à la maison tous les soirs.
Maman fit un signe-de tête pour montrer qu’elle avait compris, mais pendant un long moment personne ne dit mot. On entendait seulement le pétillement du feu et les hurlements du vent.
Puis, Elsie parla de nouveau :
– Hoshkee et Hesbah doivent apprendre à lire et à écrire, dit-elle calmement. Nous vivons dans le pays des hommes blancs, et nous devons connaître leurs coutumes.
Hoshkee, furieux, se tourna vers elle :
– Non ! dit-il, c’est notre pays ! Nous sommes Navajos et nous devons rester Navajos ! Pourquoi apprendrions-nous les coutumes des étrangers ? Ils sont méchants.
Personne ne lui répondit, seulement maman ajouta :
– Grand-maman est malade depuis que nous sommes allés à la petite école. Elle pense qu’elle a peut-être était ensorcelée.
– Grand-maman est âgée, et elle ne peut que s’attendre à s’affaiblir, répondit Elsie ; elle ne peut pas être de nouveau jeune et forte.
Maman secoua la tête
– Elle dit que c’est un mal tout autre qu’elle a maintenant.
– Peut-être a-t-elle pris froid en dormant à la belle étoile ; les nuits sont froides, dit tante Elsie.
Il y eut un nouveau silence. Les yeux noirs d’Hesbah allaient de l’un à l’autre. La lumière du feu jouait sur leurs visages, y faisant des ombres étranges. Mais elle n’aurait pu dire ce qu’ils pensaient.
Brusquement, Hoshkee se leva. Il alla vers son coin, se roula dans sa couverture, et s’allongea sur sa peau de mouton.
– Hesbah, va te coucher aussi, dit maman en lui souriant gentiment.
Roulée dans sa couverture bien chaude, Hesbah ferma les yeux. Pendant un moment elle écouta la conversation des trois grandes personnes restées près du feu, mais elle ne put comprendre ce qu’ils disaient ; ils parlaient à voix basse.
Quand elle ouvrit les yeux, elle vit le visage de tante Elsie ; ses yeux noirs brillaient à la lumière du feu, alors qu’elle fixait alternativement et intensément papa et maman. Chère « Petite maman » ! Après tout, peut-être allait-elle obtenir leur consentement ?
Le séjour de tante Elsie s’écoulait trop rapidement au gré d’Hesbah qui était heureuse de voir tomber la pluie et la neige : les moutons ne pouvant pas aller dehors, elle aussi restait à la maison.
Maman passait beaucoup de temps devant son métier, tissant sa belle couverture. Hesbah et tante Elsie travaillaient ensemble, cardant et filant la laine. Et elles causaient tout en travaillant.
Tante Elsie parla beaucoup de l’école et des merveilles du monde des hommes blancs. Puis, en parlant des coutumes Navajo, elle raconta qu’autrefois les hommes blancs avaient adoré, eux aussi, les esprits du mal, le soleil, la lune, et les étoiles.
– Mais maintenant, nous savons que c’est de la folie, disait-elle. Et c’est de la folie de croire que vous tomberez malades si vous tuez une araignée ou une limace ; c’est de la folie d’avoir peur d’utiliser le bois d’un arbre sur lequel est tombée la foudre ; c’est de la folie de rebrousser chemin quand un coyote traverse votre sentier.
Les esprits malins existent ; ils sont méchants ; mais nous ne devons ni les craindre, ni les adorer. C’est Dieu seul qu’il faut adorer.
Maman écoutait et secouait la tête. Ses parents avaient adoré suivant la, coutume Navajo ; ils lui avaient enseigné à adorer l’ours, l’aigle, le soleil et le feu. Ils lui avaient raconté beaucoup d’histoires au sujet de leurs dieux, persuadés qu’elles étaient vraies. Devait-elle croire, maintenant, que tout cela n’était que mensonge ? Comment croire cela ?
Tante Elsie ajoutait :
– Et ce n’est pas seulement de la folie de prier tous ces dieux : c’est péché. Le seul Dieu qui a créé toutes choses et qui nous a faits a commandé que nous L’adorions, Lui seul. Adorer une créature quelconque est un péché contre le vrai Dieu.
– Si tout cela est vrai, dit tristement maman, alors j’ai péché toute ma vie, et grand-maman aussi, et tout notre peuple.
– Oui, répondit tante Elsie. Mais maintenant, Dieu a envoyé l’homme blanc pour nous dire de ne plus continuer ainsi, et pour nous parler de sa part.
Le missionnaire est venu pour nous presser d’abandonner nos péchés et de n’adorer que Dieu seul ; car Dieu a donné son Fils, Jésus, et l’a laissé clouer à la croix, pour mourir pour nos péchés.
Hesbah écoutait, écoutait, et chaque jour son cœur s’ouvrait un peu plus, et s’attachait à ce seul Dieu. Mais Hoshkee, lui, sortait dès que la conversation s’engageait sur ces choses.
Les jours s’écoulaient rapidement, et on ne reparlait plus de l’école. Hesbah avait beau tendre l’oreille, il n’en était jamais question.
Tôt le matin, une voiture vint chercher tante Elsie le jour de son départ. Elle était prête, mais elle courut d’abord à la cabane de grand-maman pour lui dire au revoir ; puis elle dit adieu à chacun, serrant les mains en disant :
– Ha’-goo’-nee’ ; ha’-goo’-nee’ !
La dernière de tous, elle s’approcha d’Hesbah, et, comme elle se penchait pour l’embrasser, elle murmura :
– Je crois qu’Il enverra très vite la réponse. Sois une bonne petite fille. Aide grand-maman autant que tu le peux.
Hesbah ouvrait la bouche pour répondre que grand-maman ne désirait que l’aide d’Hoshkee, mais tante Elsie courait déjà vers la voiture.
Debout, maman, Hoshkee et Hesbah la regardaient partir. Quand elle fut hors de vue, maman posa une main sur l’épaule d’Hesbah, et l’autre sur l’épaule d’Hoshkee.
– Hesbah, dit-elle en la regardant en souriant, aimerais-tu aller à l’école, demain ?
De surprise, Hesbah en eut le souffle coupé ; mais ses yeux étincelaient lorsqu’elle leva la tête vers maman, en lui disant à voix basse :
– Oe !
– Et Hoshkee ? demanda maman en le regardant.
Alors brusquement, il dégagea son épaule de dessous sa main :
– Non ! dit-il ; et il s’enfuit vers le corral.
Toute la journée Hesbah crut rêver. Elle suivit les moutons avec Hoshkee, mais elle savait à peine où elle était ; elle s’assit, fixant du regard les rochers, les collines et les sauges, mais c’est à peine si elle les voyait. Hoshkee ne desserrait pas les dents, mais même cela ne lui ôtait pas sa joie.
Le jour suivant, papa l’emmena à cheval pour aller à l’école.
Mais, quand il fut parti, et qu’elle fut seule au milieu de ces garçons et de ces filles qu’elle ne connaissait pas, avec un instituteur inconnu, sa joie commença à s’évanouir. Tout était tellement étrange !
Elle s’assit à un banc, et le maître dit des mots qu’elle ne comprenait pas. Ce ne fut que lorsque tous fermèrent les yeux et joignirent les mains, qu’elle comprit qu’ils priaient Dieu.
Puis les enfants chantèrent avant de se mettre au travail. Alors, ils prirent du papier et un petit bâton cylindrique pour faire leurs devoirs. Le maître mit un petit bâton dans la main d’Hesbah, et lui montra comment il fallait s’y prendre pour faire des marques sur une feuille de papier. Tous les autres la regardaient avec curiosité, mais le maître lui souriait gentiment.
Quand ils sortirent pour jouer, Hesbah s’appuya contre le mur de rondins de l’école, et eut envie de partir à la maison. Comme elle aurait aimé être en train de s’occuper d’Ahway, ou d’aider Hoshkee à garder les moutons ! Les enfants jouaient tous ensemble, sans s’occuper d’elle.
Ce fut une longue, longue journée. Tous les autres semblaient heureux ; eux comprenaient ce que disait le maître ! Mais Hesbah se sentait de plus en plus isolée. Enfin, tout travail fut mis de côté, et une fois encore toutes les têtes s’inclinèrent pour la prière.
Puis tous les enfants quittèrent l’école pour courir vers leurs maisons.
Hesbah sortit lentement… Mais qui l’attendait ? Papa, sur son cheval ! Elle courut à lui ; il la souleva, l’assit devant lui, et ils partirent.
Quelques minutes après, ils franchissaient la dernière colline, et elle aperçut maman à la porte de la cabane. Jamais la maison n’avait paru si belle à Hesbah. Même lors de son retour de l’hôpital, elle n’avait pas été aussi heureuse qu’à présent.
Un peu plus tard, elle murmura en se cramponnant à la jupe de maman :
– Je ne veux pas y retourner, demain.
– Oh ! mais il le faut, dit maman. Cela ira déjà mieux demain, et tu t’y sentiras bien vite heureuse.
Maman avait raison. Quelques jours après, Hesbah commença à jouir de son temps passé à l’école. Elle pouvait comprendre déjà quelques mots étrangers, elle jouait et riait avec les autres enfants. Et puis, il y avait tant de choses nouvelles à apprendre !
Mais quand elle essayait de raconter à Hoshkee ce qu’elle faisait, ou à quoi elle jouait, il ne voulait rien entendre. Il allait jusqu’à se boucher les oreilles quand elle se mettait à chanter les mélodies apprises à l’école.
Le samedi, tous deux allaient ensemble garder le troupeau ; mais Hoshkee ne voulait pas jouer avec elle.
– Je n’ai pas besoin d’Hesbah pour m’aider, disait-il à maman, je peux prendre soin du troupeau tout seul.
Les tribulations d’Hoshkee
L’hiver avait passé. Au printemps, de petits agneaux étaient venus agrandir le troupeau ; aussi fallait-il prendre grand soin des brebis, et Hoshkee les gardait près de la maison pour que maman puisse l’aider si besoin était.
Par un samedi matin lumineux, papa était parti de bonne heure. Hoshkee était déjà levé, et il courut dehors, au soleil ; il avait emporté du pollen de céréales, et étendant les bras vers le soleil, il le répandit devant lui et pria.
Il y avait longtemps que grand-maman lui avait enseigné cette coutume, mais il ne l’avait presque jamais fait jusqu’à ce qu’Hesbah ait commencé à fréquenter l’école.
Depuis, il accomplissait ce rite tous les matins pour bien montrer à Hesbah que lui priait les dieux Navajo, alors qu’elle, elle priait le Dieu des blancs.
Maman, qui sortait de la cabane de grand-maman, l’aperçut : avait-il raison ? Hesbah avait-elle raison ? Elle se le demandait souvent.
À cet instant, papa revint et l’appela :
– Dis à Hesbah d’aider à Hoshkee, aujourd’hui. L’herbe tendre a été toute broutée près de la maison ; il faut qu’ils montent vers le sommet des collines.
Puis, faisant faire demi-tour à son cheval, il repartit sans écouter la réponse de maman, qui lui disait :
– Grand-maman aimerait qu’Hesbah reste près d’elle, aujourd’hui.
Mais Hoshkee l’entendit :
– Hesbah n’a qu’à rester avec grand-maman. Je peux bien prendre soin des brebis tout seul, dit-il.
Maman eut un hochement de tête anxieux : il y avait plusieurs tout petits agneaux, et ce soir, il y en aurait encore davantage. S’il était seul, Hoshkee pouvait avoir des ennuis.
– Je n’ai pas besoin d’Hesbah, répéta-t-il avec obstination. Je suis assez grand pour m’occuper tout seul du troupeau.
Alors, maman le laissa partir :
– Ne va pas plus loin que cela est nécessaire, lui recommanda-t-elle.
Hoshkee fit la sourde oreille. Il ouvrit la porte du corral, et « Grandes-Cornes » sortit en trottant, faisant carillonner la cloche qu’il portait. Les autres bêtes le suivirent, et Hoshkee se hâta de descendre après eux, vers le « trou d’eau », parmi les rochers rouges.
Quand le troupeau eut été abreuvé, Hoshkee était décidé : hier, il avait vagabondé loin du troupeau pendant que maman le surveillait, et, après avoir traversé le canyon, il avait trouvé un terrain herbeux, dans une anfractuosité où la neige avait fondu ; là, les brebis trouveraient un bon pâturage.
Parfois, quand il pleuvait en trombes, ou qu’il faisait un orage, la pluie formait un torrent fougueux au fond du canyon. Mais maintenant, tout était sec ; la pluie tombait rarement à cette époque de l’année.
Il pouvait facilement conduire les moutons à travers le canyon, le long du petit sentier, où la berge n’était pas escarpée. Il les avait souvent conduits par là avec Hesbah.
Le troupeau laineux descendait le long du sentier, et les petits agneaux folâtraient à côté de leurs mamans. Hoshkee n’eut aucune peine pour leur faire traverser le défilé, et les faire remonter vers le bon pâturage.
C’était un coin splendide. Un mur de rocher protégeait le troupeau du vent d’ouest, et quelques genévriers donnaient une ombre agréable. Hoshkee s’installa sur un rocher en saillie pour surveiller le troupeau qui paissait.
Puis, lorsque les brebis se couchèrent pour se reposer, il en fit autant, et regarda les nuages qui voguaient dans le ciel bleu. Les longues heures passaient lentement. Hoshkee était pleinement heureux.
Un « Bêêêê » anxieux le fit se dresser brusquement. Il écouta et l’entendit de nouveau. Cela semblait venir de quelque part, parmi les rochers ; un des agneaux s’était probablement égaré par là. Debout sur la saillie, Hoshkee regarda dans la direction d’où provenait le cri.
Au même moment, il remarqua que toutes les brebis se levaient : quelque chose les inquiétait !
« Bêêêê »
Là ! De nouveau ce cri ! Abritant ses yeux avec sa main, il regarda vers le sommet de rochers isolés, près du canyon. L’agneau restait invisible. Mais… qu’y avait-il donc au sommet du plus haut rocher…? Un coyote !
Hoshkee poussa un grand cri, en espérant l’effrayer ; et, en même temps il bondit de la saillie où il se trouvait et courut vers le sommet des rochers. Il devait faire vite, avant que le coyote ne saisisse l’agneau.
Sautant par dessus les buissons, s’élançant sur les rochers, redescendant, il aperçut enfin le petit agneau qui courait en longeant le bord du canyon. Et, de l’autre côté, le coyote détalait de toute la vitesse de ses quatre pattes, sans emporter sa proie.
– Ha ! Vieux coyote ! Je t’ai eu ! lui cria-t-il, en pensant à ce qu’il aurait à raconter ce soir à papa.
Courant pour passer derrière le petit agneau, il le guida jusqu’à ce que, enfin, il soit de nouveau avec le troupeau où il retrouva bien vite sa maman.
Pendant ce temps, le soleil avait baissé ; Hoshkee pensa qu’il valait mieux partir et rentrer à la maison. Il commença à rassembler les moutons vers le sentier.
Mais « Grandes-Cornes » avait d’autres idées en tête. Il avait trouvé un endroit où l’herbe était succulente, et n’avait aucune envie de la laisser. Quand Hoshkee l’en délogea, il fit un détour et revint à son herbe !
Puis soudain, « Vieux-Bélier » bondit à son tour vers le sommet du mur de rocher, d’où il sembla narguer Hoshkee.
Après bien des essais infructueux, Hoshkee réussit enfin à ramener « Grandes-Cornes » sur le sentier qui descendait dans le défilé, et les autres bêtes le suivirent. « J’y suis arrivé ! » se dit Hoshkee très fier de lui. Mais ce fut alors qu’il découvrit une brebis couchée sous un buisson, un agneau nouveau-né à côté d’elle !
Tout son orgueil s’effondra : il n’avait pas veillé assez soigneusement puisqu’il ne s’était pas aperçu de cette naissance ! Il n’y avait qu’une chose à faire, comme c’était le moment de rentrer, il irait lentement et porterait le nouveau-né.
Il le prit dans ses bras avec précaution, et la maman se leva pour le suivre. Ils descendirent dans le défilé profond, que les ténèbres envahissaient déjà ; mais ils seraient bien vite de l’autre côté ; là, le soleil brillait encore, et la maison n’était plus loin ; « Grandes-Cornes » avait déjà atteint l’autre côté.
Une partie du troupeau était donc en avant d’Hoshkee, et l’autre partie derrière lui. Avant de pénétrer dans le canyon, il se retourna pour voir si tous les moutons qui étaient derrière lui descendaient en sûreté.
Il s’aperçut alors qu’ils n’arrivaient pas : quelque chose allait de travers.
Hoshkee posa rapidement le nouveau-né par terre, à la garde de sa maman, et il remonta en hâte. Il trouva le petit agneau qui s’était égaré, étendu en travers du chemin, ce qui empêchait les autres de passer ; il était fatigué et ne voulait plus bouger, et sa maman ne voulait pas le quitter.
– En voilà un autre à porter, se dit Hoshkee, et il lança un regard lourd d’anxiété vers les rochers : probablement le coyote était-il tapi dans les ténèbres ! Une brebis était retournée paître, et la première chose à faire était de la ramener. Mais il devait se hâter : la nuit allait vite tomber, car le soleil était déjà à la porte de l’ouest.
Dans sa précipitation, il heurta contre une pierre et tomba. Quand il voulut se relever, une douleur aiguë lui traversa la cheville : impossible de se tenir debout !
Hoshkee s’assit pour se frictionner, tout en regardant anxieusement autour de lui ; maintenant, son troupeau était partagé en trois : « Grandes-Cornes » était au sommet du tertre, de l’autre côté du défilé ; Hoshkee pouvait voir dans les derniers rayons du soleil, le groupe de brebis rassemblées autour de lui.
Tout en bas, l’agneau nouveau-né était étendu près de sa maman ; là, il faisait déjà très sombre. Le reste du troupeau était rassemblé autour du petit agneau trop fatigué pour continuer la route. Qu’arriverait-il, si le coyote sortait au moment même de derrière les rochers ? Il ne pourrait pas le chasser.
Sa cheville commençait à enfler et elle lui faisait mal ! Alors, il souleva l’agneau fatigué et essaya de descendre en rampant vers le défilé. Mais là, l’obscurité profonde l’effraya ; et puis sa cheville le faisait souffrir ; et les moutons ne voulaient pas le suivre.
Aussi il s’arrêta et, s’appuyant contre un rocher, il prit l’agneau sur ses genoux. Les ténèbres s’étiraient maintenant hors du défilé, toujours plus près… effrayantes, horribles, lieu où se cachent les esprits malins… Hoshkee ferma les yeux en frissonnant.
Quand il les rouvrit les ténèbres étaient encore plus denses ; elles l’entouraient ; il ne voyait même plus « Grandes-Cornes » à l’autre bout du défilé. Et l’obscurité, épaisse, était remplie de bruits, de bruits étranges, hallucinants.
Les corps chauds des moutons blottis contre lui, le réconfortèrent, mais il ne put s’empêcher de pleurer. Papa le trouverait-il ? Si seulement il n’avait pas traversé le canyon !
Grand-maman avait souvent réclamé Hesbah pendant ces dernières semaines. Hesbah s’asseyait alors à côté d’elle pour lui raconter tout ce qu’elle faisait à l’école, ou chanter pour la distraire.
Quelquefois, grand-maman était morose, mais le chant lui faisait toujours du bien. Elle écoutait les histoires – même les histoires de la Bible – parce qu’elle ne pouvait plus rien faire d’autre.
Ce samedi matin, quand Hoshkee fut parti avec le troupeau, Hesbah amena Ahway pour jouer à côté du lit de grand-maman. Quand Ahway s’endormit, elle montra à grand-maman les images du petit livre qu’on lui avait donné à l’hôpital, et lui en raconta les histoires.
Le soleil était bas dans le ciel bleu turquoise quand grand-maman renvoya Hesbah. Hoshkee n’était pas encore rentré. La fillette se dirigea ver les rochers en tendant l’oreille, espérant entendre le tintement de la cloche de « Grandes-Cornes »…
Mais elle n’entendit aucun son, et ne vit rien. La nuit tomba, enveloppant peu à peu la cabane de rondins, et Hoshkee n’était toujours pas arrivé. Maman avait allumé le feu, cuit le souper, et maintenant le souper était froid, mais… Hoshkee n’était toujours pas arrivé.
Clopin-clopant, grand-maman vint rejoindre maman et Hesbah sur le seuil de la cabane, et elles restèrent là, debout, écoutant, et scrutant les ténèbres. Où pouvait bien être Hoshkee ? Il lui était certainement arrivé quelque chose.
– Écoutez ! Un moteur ! murmura enfin Hesbah.
Le bruit se rapprochait ; deux phares brillants illuminèrent la piste sombre, puis la clairière. La voiture stoppa, et un homme en descendit.
– « Ya-a-t’eh ! » lança une voix familière, celle du missionnaire.
Il vint vers elles en disant joyeusement :
– Je me suis arrêté pour vous inviter à une réunion d’évangélisation qui aura lieu demain soir, à l’école.
Mais lorsqu’il aperçut, à la lueur du feu, leurs visages anxieux, il s’arrêta brusquement.
– Que se passe-t-il donc ? leur demanda-t-il.
– Hoshkee est parti tout seul avec le troupeau, lui répondit maman, et il n’est pas rentré ; et papa n’est pas là pour aller à sa recherche.
– Je vais essayer de le trouver, dit le missionnaire. La lune se lève et va donner de la lumière.
Il se dirigea vers le défilé, trébuchant dans l’obscurité, appelant Hoshkee tout en avançant. Au bout d’un certain temps, il entendit la cloche de « Grandes-Cornes » et trouva un groupe de moutons, au bord du canyon. De nouveau, il appela Hoshkee, et cette fois, la réponse lui parvint au travers du canyon.
Quand le missionnaire l’eut franchit, il trouva Hoshkee debout sur un pied, et avec le clair de lune, il vit briller des larmes dans ses yeux. Mais ce qu’il ne pouvait voir, c’était la reconnaissance qui brillait au fond de ce regard. Il ne se doutait pas que, pour la première fois, Hoshkee était heureux de le voir.
Ayant Hoshkee sur son dos, et deux petits agneaux dans ses bras, le missionnaire pénétra dans la cabane. Puis il repartit avec Hesbah pour faire rentrer le troupeau qui fut bientôt en sécurité dans le corral.
Hoshkee était étendu sur sa peau de mouton, le pied bandé, quand enfin le missionnaire eut le temps de s’asseoir à côté de lui. Alors, il lui raconta l’histoire du Bon Berger qui donne sa vie pour sa brebis. Papa était rentré, et, s’étant assis auprès d’eux, il traduisit l’histoire en langage Navajo.
Hoshkee écoutait en souriant. Il comprenait si bien que le Bon Berger ne pouvait pas laisser, ne serait-ce qu’un seul petit agneau en arrière ; il le voyait aller parmi les rochers où se cachaient les coyotes, et il comprenait ce qu’il fallait endurer pour traverser les sombres vallées.
– Et toi, dit le missionnaire en terminant, tu es comme le petit agneau égaré loin du Berger. Cette nuit, Il m’a envoyé vers toi, pour te dire de venir à Lui.
Un don du cœur
C’était le dernier jour d’école. Hesbah avait mis son plus joli corsage de velours, et une jupe de coton toute neuve que maman lui avait faite. Elle portait son collier d’argent orné de turquoises, son bracelet et ses bagues.
Hoshkee la regardait descendre la piste en courant, et se demandait ce qui la rendait si heureuse. Elle était presque aussi jolie que tante Elsie avec ses yeux pleins de lumière.
Les moutons finissaient de boire, et « Grande Cornes » s’en allait déjà, quand Hoshkee entendit maman qui l’appelait, et levant les yeux, il la vit venir à lui en courant.
– Hoshkee, dit-elle, nous allons à l’école, cet après-midi. Il y aura des chants et .des causeries. C’est le dernier jour, tu sais.
Il fit un signe affirmatif.
– Si tu veux te joindre à nous, tu n’as qu’à revenir plus tôt à la maison ; quand le soleil sera juste au-dessus de cette colline, ajouta-t-elle en pointant ses lèvres en direction de la colline la plus haute et la plus lointaine.
Hoshkee ne savait que répondre. Certes, il désirait y aller, mais comment pouvait-il le dire à maman après avoir tellement taquiné Hesbah, et parlé contre tout ce que faisaient les étrangers ?
Maman le regarda et comprit.
– Grand-maman viendra aussi, dit-elle.
Hoshkee regardait obstinément par terre.
– Oe, dit-il, j’irai.
Et il ne laissa pas « Grandes-Cornes » s’éloigner, gardant le troupeau près de la piste, parmi les rochers rouges, là où, il y avait bien longtemps, le missionnaire s’était arrêté pour parler à Hesbah.
En se reposant, il se souvint des cartes que le missionnaire avait données à sa sœur, et il chercha parmi les buissons, pour voir si les morceaux, étaient encore là. Oui, il y avait encore quelques bouts de papier décolorés, chiffonnés, piqués dans des branches d’arbustes.
Quelques semaines auparavant, il les aurait piétinés et enterrés dans le sable. Mais à présent, il les prit et les regarda. Il ne restait plus rien de la gravure, mais il mit les petits morceaux de papier dans sa poche.
Quand Hoshkee ramena les brebis, papa attelait le cheval au wagon, et grand-maman sortait de sa cabane. Grand-maman allait mieux ; le missionnaire avait envoyé la dame-en-blanc de l’hôpital pour la voir, et depuis, elle ne souffrait presque plus ; aussi était-elle plus gaie qu’elle ne l’avait été depuis longtemps.
Hoshkee ne comprit pas tout à cette fête d’école parce que beaucoup de choses étaient dites en langue étrangère. Mais parfois une jeune fille Navajo se tenait à côté du maître pour changer les mots étrangers en mots navajos.
Et puis, il aimait les chants, surtout quand garçons et fillettes chantaient en chœur, en tapant des mains ou en faisant d’autres gestes.
Enfin, la jeune Navajo qui traduisait le maître se leva; elle tenait une boîte brillante à la main, leur dit :
– Cette boîte va passer devant vous pour recueillir vos dons. Aujourd’hui nous sommes heureux de voir beaucoup d’enfants et de savoir qu’ils ont fait des progrès à l’école : ils ont appris à lire et à écrire ; ils ont aussi appris à connaître Dieu et son Fils, Jésus, et cela, c’est ce qui importe par-dessus tout.
Mais il y a encore beaucoup de garçons et de filles qui ne vont pas à l’école. Nous avons pensé que vous aimeriez donner quelque chose pour aider d’autres enfants à aller dans d’autres écoles.
Les missionnaires blancs sont venus à nous pour nous dire la merveilleuse histoire de Celui qui est le seul grand Dieu, et pour nous enseigner beaucoup d’autres choses. Ils ont énormément dépensé pour construire des écoles et des hôpitaux.
Maintenant nous, nous voulons aussi donner de l’argent pour construire encore des écoles, et pour aider pour les hôpitaux, et pour envoyer des missionnaires encore en plus grand nombre.
Puis elle tendit la boîte à la personne qui se trouvait en face d’elle. Pendant que la boîte circulait de l’un à l’autre, Hoshkee entendait le tintement des pièces de nickel qui tombaient à l’intérieur. N’ayant rien à y mettre, il se contenta de regarder ce qu’elle contenait quand elle passa devant lui.
Grand-maman, Hoshkee et Hesbah étaient assis dans le wagon, sur le chemin du retour, quand Hoshkee dit soudain à sa sœur :
– Tu as perdu une bague ! et la plus belle encore !
Hesbah regarda sa main et secoua la tête en souriant.
– Je ne l’ai pas perdue, murmura-t-elle, je l’ai donnée. Je l’ai mise dans la boîte.
Grand-maman poussa un cri de colère, et Hesbah se mit à trembler. Mais sa colère s’évanouit brusquement.
– C’est bien, dit-elle, d’autres garçons et d’autres filles doivent aller aussi à l’école.
Hoshkee, muet de surprise la regarda fixement. Hesbah ne pouvait en croire ses oreilles.
– Le missionnaire dit que nous devons nous-mêmes nous donner à Jésus, dit-elle doucement.
J’aimerais continuer à aller à l’école pour pouvoir être un jour institutrice ; alors Jésus pourra se servir de moi pour raconter l’histoire à beaucoup d’autres.
– Oe, dit grand-maman.
Pendant un moment, ils continuèrent à rouler en silence, puis papa, se retourna pour les regarder :
– Hoshkee, appela-t-il, aimerais-tu aller à l’école quand elle reprendra ?
Hoshkee regarda grand-maman, puis Hesbah puis papa. Tous lui souriaient comme pour l’encourager.
– Oe, dit-il à voix basse.
– Et alors, qu’en sera-t-il du poney que je t’ai promis ? demanda papa en souriant ?
Un instant, le visage d’Hoshkee s’assombrit. Quel déception ! Il fallait choisir, et ce n’était pas facile. Il respira profondément et répondit très vite :
– Je crois que je dois d’abord aller à l’école.
Le visage de papa resta impassible ; regarda droit devant lui, il conduisait en silence, si bien qu’Hoshkee se demandait s’il était mécontent.
Ce ne fut que lorsqu’ils furent arrivés à la maison et qu’Hoshkee eut sauté à terre pour aider papa à dételer, que papa parla de nouveau :
– Hoshkee, dit-il d’une voix assez forte pour être entendue de tous, tu auras ton poney, ainsi vous irez ensemble à l’école, Hesbah et toi.
Enfin, Hoshkee et Hesbah pouvaient de nouveau être heureux ensemble, et ils firent une course effrénée autour de la cabane en poussant des cris de joie.
Ce soir-là, lorsqu’ils furent réunis autour du feu pour savourer le délicieux mouton cuit à l’étuvée et le pain frit préparés par maman, grand-maman était la seule à être triste. Elle secoua la tête quand maman lui demanda si elle était malade.
– Non, mais je suis triste. J’ai trop longtemps fermé mes oreilles aux paroles du missionnaire. Maintenant, je suis vieille. Je n’ai plus que peu de jours à vivre. Le Dieu des hommes blancs voudra-t-il d’une aussi vieille femme ?
Maman ne savait que dire. Ce fut Hesbah qui répondit :
– Mon maître dit que Dieu pardonne tous nos péchés, parce que son Fils unique a payé pour nous.
Alors, maman ajouta :
– Nous marcherons ensemble dans le chemin de Jésus et Il nous aidera. Le chemin de Jésus est sûrement aussi pour les Navajos.
Hesbah appuya sa tête contre l’épaule de maman, et ils restèrent assis, sans rien dire, enveloppés par le grand silence du désert sauvage rempli de ténèbres, et sous le regard des étoiles qui scintillaient au-dessus de leurs têtes.
Cousine Nanabah
C’était de nouveau l’été au Nouveau Mexique. Un chaud soleil inondait de sa lumière le sable, les buissons de sauge et les rochers rouges.
Hesbah se tenait sur le plus haut rocher, non loin de chez elle. Le vent soufflait sur son visage et enroulait sa longue robe flottante autour de ses chevilles. Hesbah aimait le vent, le soleil, et le ciel bleu. Elle aimait le parfum aromatique de la sauge. Elle aimait le vaste pays qui l’entourait, avec ses collines et ses vallées, son sable et ses rochers.
Son regard fit le tour de tout le paysage environnant, puis revint se poser au fond du vallon le plus proche, sur la nouvelle cabane de maman. Les rondins brillants et luisants dont elle était faite se détachaient sur le vert sombre des pins.
Cette nouvelle cabane de maman était plus grande et plus confortable que l’ancienne. Il y avait aussi plus d’herbe dans cette vallée que sur les collines autour de la vieille cabane.
Hesbah continua à grimper en contournant le rocher pour voir Hoshkee qui gardait les moutons un peu plus loin, en dessous d’elle. Pendant que les moutons broutaient paisiblement, il s’amusait dans le sable, au pied des rochers. Hesbah le voyait tracer des lignes avec un bâton. Il dessinait des lettres, de grandes lettres, et Hesbah déchiffra le mot ÉCOLE.
La pensée de l’école réjouissait et attristait à la fois Hesbah. Si seulement ils pouvaient retourner à la petite école missionnaire, près de leur ancienne cabane ! Mais c’était trop loin maintenant.
Il y avait bien une autre école missionnaire, mais le maître était venu, hier justement, dire qu’il n’avait pas de place pour eux. Il faudrait donc qu’ils aillent à l’école du Gouvernement. C’était, disait maman, une école beaucoup plus grande que celle de la Mission.
Hesbah ne se réjouissait pas d’aller dans la grande école du Gouvernement. Elle savait qu’elle et son frère devraient manger et dormir là-bas : ils seraient très loin de maman, et de papa, et de Ahway, et il leur faudrait y rester très longtemps, des semaines et des semaines.
Hesbah était tellement absorbée par ces réflexions qu’elle sursauta au son d’un puissant klaxon. Elle se tourna d’un bond, et vit une grosse voiture rouge sur la piste qui conduisait de la grande route à la cabane de maman.
Jetant un coup d’œil du côté de Hoshkee, elle se rendit compte qu’il n’avait pas entendu l’automobile. Aussi, elle mit ses mains en cornet autour de sa bouche et cria : « Hoshkee ! Une auto ! Une auto rouge ! »
Sans attendre de réponse, elle se laissa glisser au bas du rocher aussi vite qu’elle le put. Lorsqu’elle rejoignit Hoshkee, il avait aussi entendu la voiture. Mais il ne pouvait la voir.
– C’est une grosse auto rouge, lui dit Hesbah. Hoshkee parut intrigué.
– Qui a une grosse auto rouge ?
Hesbah ne savait pas.
– Je vais aller voir, dit Hoshkee. Toi, garde les moutons. Et il s’éloigna en courant.
La piste passait de l’autre côté du gros rocher rouge. Hoshkee le contourna. Puis il se cacha derrière les buissons pour ne pas être vu par les occupants de la voiture. Lorsqu’elle eut passé, il revint en courant vers Hesbah.
– C’est oncle Ed cria-t-il très excité. Tante Martha et Nanabah sont avec lui, et le bébé aussi.
– Oh ! j’aimerais que ce soit le moment de rentrer ! dit Hesbah.
Hoshkee leva les yeux vers le soleil et secoua la tête. Le soleil était très haut. C’était trop tôt pour ramener les moutons.
– Peut-être que Nanabah viendra ici, dit-il.
Hesbah fit quelques pas en direction de la cabane, pour pouvoir surveiller le sentier. Au bout d’un moment, elle cria à Hoshkee : « Elle vient ! »
Nanabah apparut bientôt au coin du grand rocher rouge. Elle ressemblait beaucoup à sa cousine Hesbah. Elle était un peu plus grande et avait une année de plus. Elle avait la même figure ronde et brune, et les mêmes yeux noirs et brillants.
Comme Hesbah aussi, elle était vêtue d’un corsage de velours garni de boutons d’argent et d’une longue jupe de coton qui s’enroulait autour de ses chevilles lorsqu’elle marchait. C’était le vêtement que portaient toutes les fillettes et femmes navajos, sauf celles qui vivaient avec les hommes blancs.
Les trois cousins s’assirent à l’ombre des rochers. Mais Hoshkee ne put pas rester très longtemps. Il dut aller à la poursuite d’un mouton qui s’éloignait un peu trop.
– L’école reprend bientôt, dit Nanabah à Hesbah.
– Oui. Mais maintenant nous ne pourrons plus aller à notre petite école missionnaire C’est trop loin. Nous irons dans une école du Gouvernement.
– Laquelle ? demanda Nanabah avec curiosité. Hesbah fronça les sourcils.
– Je ne me souviens pas.
– Moi, je vais à Crohn Point ! annonça Nanabah.
– C’est cela ! C’est cela ! s’écria Hesbah. C’est là que nous allons ! Oh ! comme je suis contente que tu y sois aussi ! Ce sera moins terrible d’être loin de la maison si tu es là.
Nanabah était contente aussi.
– Nous serons peut-être dans la même classe dit-elle.
– Mais tu es plus âgée que moi.
– Oui. Mais de toute façon, nous nous verrons chaque jour, dit gaiement Nanabah.
Hesbah continua :
– Et le maître a dit qu’un missionnaire habite près de l’école. Il vient souvent, et il est un bon ami pour les garçons et les filles. Le connais-tu ?
Nanabah ne répondit rien. Hesbah la regarda et vit qu’elle avait l’air fâché.
– Qu’y a-t-il, Nanabah ? demanda-t-elle.
Nanabah explosa :
– C’est le missionnaire Bee. Il parle toujours de Jésus. Je me cache ; je me bouche les oreilles. Maman dit que je ne dois pas écouter les histoires sur le Dieu des hommes blancs. Et je ne les écoute pas !
– Mais c’est le Dieu de tout le monde, dit Hesbah.
– Non ! répondit farouchement Nanabah. Ce n’est pas le Dieu des Navajos ! Maman dit que des malheurs nous arriveront si nous écoutons l’homme blanc, et faisons ce qu’il dit et oublions les dieux navajos. L’homme blanc apporte toujours le malheur aux Navajos !
Hesbah secoua la tête.
– Si nous appartenons à Jésus, Jésus prend soin de nous.
– Jésus ne peut pas chasser les mauvais esprits. Les mauvais esprits sont fâchés, et nous rendent malades. Je suis Navajo, et je veux rester Navajo !
– Je suis aussi Navajo, dit Hesbah, mais une Navajo chrétienne.
Nanabah eut un rire amer.
– À ce moment Hoshkee les appela, et Hesbah en fut bien contente.
– Venez ici, criait-il. Viens, Nanabah ; regarde la cabane que nous avons faite hier.
Les deux fillettes s’avancèrent sur la roche plate sur laquelle Hoshkee et Hesbah avaient construit une petite cabane en branchages.
Ils y avaient fait une porte et une ouverture pour la fumée, et avaient même rempli les interstices avec de la boue ramassée dans le trou d’eau où les moutons allaient boire.
– Elle est exactement comme la cabane de maman, expliqua Hoshkee, seulement beaucoup plus petite.
– Nous avons dû prendre des vieux bouts de bois, ajouta Hesbah. La nouvelle, cabane de maman est faite de beaux rondins brillants.
– Nous aussi, nous avons une nouvelle cabane dit Nanabah, et une nouvelle auto.
– Nous ne savions pas que vous aviez une auto, avant de vous voir arriver, remarqua Hoshkee J’aimerais que nous en ayons une.
– Peut-être qu’un jour tu pourras venir.
– Où est votre nouvelle cabane ? demanda Hesbah.
Nanabah, fit un signe de tête – non pas dans la direction de la piste qu’ils avaient empruntée pour venir, mais à l’opposé.
– C’est loin derrière la vallée et derrière les collines. Personne ne peut la trouver.
– Pourquoi êtes-vous allés si loin ? s’étonna Hesbah.
Nanabah regarda fixement sa cousine avant de lui répondre.
– Je vais te dire pourquoi. C’est parce que nous ne voulons pas que le missionnaire vienne. Maman ne veut pas qu’il vienne l’ennuyer. Chaque fois qu’il vient, elle est fâchée.
Elle dit qu’il ne viendra jamais aussi loin, derrière les collines et les vallées. Puis elle sourit comme pour dire : nous voilà débarrassés de votre missionnaire !
– Le missionnaire a une jeep, dit Hoshkee.
Nanabah rit :
– Il n’y a pas de route à auto.
– Il peut aller à cheval, remarqua Hesbah. Nanabah rit de nouveau, et secoua la tête.
– Il n’y a pas de piste pour le cheval !
– Alors comment arrivez-vous chez vous ?
– Nous marchons ! Papa laisse l’auto au bout de cette piste, et ensuite nous marchons. Il y a des kilomètres et des kilomètres !
Hesbah avait de la peine à la croire. Hoshkee questionna : « Quinze kilomètres ? »
– Six kilomètres, répondit Nanabah. Mais il y a des collines très raides, et une quantité de rochers à escalader.
– Vous aimez habiter si loin ? demanda Hoshkee.
– Bien sûr, dit Nanabah. Papa n’aime pas mais maman et moi, oui.
Hesbah se tut un moment, puis elle dit :
– Le missionnaire viendra chez vous si vous avez besoin de lui.
Nanabah rit de nouveau :
– Nous n’avons pas besoin de lui. Nous ne voulons pas de lui.
Puis ils restèrent tous silencieux, jusqu’à ce qu’Hoshkee, regardant le ciel et voyant le soleil descendre rapidement vers l’horizon, dit :
– Nous pouvons rentrer les moutons maintenant.
Nanabah leur aida, à ramener les moutons. Puis ils se dirigèrent tous les trois vers le feu qui brûlait devant la cabane de maman. Ils flairèrent la bonne odeur du café chaud, et le fumet appétissant de la viande de mouton.
Hélène, la petite sœur de Nanabah, se mit à sourire et à gazouiller dans son berceau, lorsqu’elle les vit arriver. Et Ahway courut aussi vite que le lui permettaient ses petites jambes à la rencontre de Hesbah.
Bientôt ils furent tous assis autour du feu pour prendre le repas. Papa et maman joignirent les mains et fermèrent les yeux pour remercier Dieu de la nourriture qu’Il leur donnait et pour Lui demander de les bénir. Hoshkee et Hesbah firent de même.
Papa et maman priaient silencieusement, dans leur cœur. Hesbah et Hoshkee laissaient entendre un murmure. Mais oncle Ed et tante Martha ne prièrent pas du tout.
À peine avaient-ils commencé à manger, qu’oncle Ed dit :
– Demain, il vous faut venir voir notre nouvelle cabane.
– Nous ne connaissons pas le chemin, répondit maman en souriant à son frère.
Oncle Ed lui rendit son sourire :
– Si vous nous permettez de dormir ici cette nuit, vous pourrez venir avec nous demain. Nous vous montrerons le chemin. Mais vous trouverez qu’il y a beaucoup à marcher !
– Marcher ? dit papa en jetant un coup d’œil sur la belle auto neuve.
Oncle Ed se tourna vers tante Martha :
– Elle a choisi un endroit isolé. Elle a ses raisons. La voiture ne peut faire qu’une petite partie du trajet.
Tante Martha déclara :
– C’est un bon endroit ! Il y a beaucoup d’herbe pour nos moutons. Et la marche nous fait du bien.
Maman approuva :
– Bon, nous marcherons.
Hesbah n’avait pas très faim. Elle était préoccupée par ce que Nanabah lui avait dit : qu’elle fermait ses oreilles et son cœur lorsque le missionnaire parlait de Jésus. Comme c’était triste. Nanabah ne pourrait jamais être vraiment heureuse, elle ne voulait pas de Jésus.
Et tante Martha disait ne pas Le recevoir !
Au bout d’un moment, tante Martha dit à maman :
– Vous avez une belle cabane neuve.
– Oe, répondit maman. Dieu a été très bon pour nous. Nous sommes très heureux depuis que nous sommes devenus chrétiens. Dieu nous a envoyé beaucoup de bénédictions. Nous avons des moutons en grand nombre et une nouvelle cabane.
Tante Martha avait l’air mécontente :
– Peuh ! dit-elle. Nous ne sommes pas des chrétiens, et nous avons une nouvelle cabane, beaucoup de moutons, beaucoup plus de moutons que vous. Et nous avons une nouvelle auto. Le malheur vous frappera sûrement, parce que vous vous détournez de nos dieux.
Maman secoua la tête. Mais cela ne servait à rien de poursuivre la discussion. L’obscurité tombait. Les étoiles brillaient dans le ciel. Maman alla chercher des peaux de moutons et des couvertures et tous s’étendirent pour dormir.
Le lendemain, le soleil se leva dans un ciel couleur turquoise de toute beauté. Tout de suite après le déjeuner, tante Martha commença ses préparatifs pour le départ. Oncle Ed portait un gros sac sur ses épaules. Il était rempli des provisions qu’ils étaient allés chercher à la ville.
Nanabah avait un sac plus petit. Tante Martha portait sur le dos bébé Hélène dans son berceau de bois. Il restait encore d’autres choses pour maman et papa.
– J’aiderai Nanabah à porter son sac, dit Hesbah.
– Et nous porterons à tour de rôle bébé Hélène, pour que maman ne se fatigue pas trop, ajouta Nanabah.
Hoshkee devait rester avec grand-maman, pour lui aider à surveiller les moutons.
Ce fut une longue, longue marche. Il y avait beaucoup de rochers escarpés à escalader. Le sentier était étroit et tortueux. À un endroit il était si raide qu’il fallut s’agripper aux buissons de sauge pour se hisser.
Un peu plus loin, Nanabah grimpa la première, puis elle se pencha pour prendre bébé Hélène, afin que sa maman puisse monter à son tour. Du sommet de cette colline rocheuse, la vue plongeait sur une vallée verte, dans laquelle paissaient les moutons d’oncle Ed. Leur voisin le plus proche, Vieux Joe, gardait le troupeau.
La nouvelle cabane de tante Martha était bâtie contre les rochers, tout au fond de la vallée. Elle était ombragée par une nouvelle « chaîne » de rochers, mais le bon soleil chaud brillait sur la vallée verte où étaient les moutons.
– C’est magnifique, dit maman. Mais c’est si loin de la route. Et si l’un de vous tombe malade ? Que ferez-vous ?
Tante Martha rit.
– L’homme-de-la-médecine n’habite pas trop loin. Il n’a pas peur d’escalader les rochers. Et Vieux Joe est de l’autre côté des rochers ; il passe tous les jours avec les moutons.
Maman secoua la tête :
– Peut-être qu’un jour vous aurez besoin du docteur blanc.
– Non, jamais ! répondit fermement tante Martha. Nous sommes Navajos !
Oncle Ed montra à papa son corral. Il était encerclé de rochers presque tout autour. Oncle Ed n’avait eu à construire qu’une courte barrière de bois, et les moutons étaient bien à l’abri.
Nanabah et Hesbah couraient partout, regardaient tout. Hesbah regrettait que Hoshkee soit resté à la maison. Il aurait aimé cela.
Tard dans l’après-midi, maman, papa et Hesbah refirent le long trajet, parmi les collines et vallées et les rochers, en sens inverse. Ils furent heureux de se reposer autour du feu cette nuit-là.
Avant de se coucher, Hesbah confia à maman :
– Nanabah ne veut pas écouter l’histoire de Jésus.
– Je sais, répondit maman. Et elle essayera de t’empêcher d’écouter. Nous devons chercher à leur montrer, à elle, et à tante Martha, que le chemin de Jésus est le meilleur chemin.
Enroulée dans sa couverture, sur sa peau mouton, Hesbah pria : « Cher Jésus, aide-moi, s’il te plaît à montrer à Nanabah que le chemin de Jésus est le bon chemin. Je t’en prie, fais qu’elle et tante Martha et oncle Ed deviennent des chrétiens ».
À l’école
– Va aider Hoshkee à garder les moutons ce matin, dit un jour maman à Hesbah. Mais reviens de bonne heure. Tante Elsie vient aujourd’hui.
C’était une bonne nouvelle. Aussi bien Hoshkee qu’Hesbah aimaient tante Elsie. La pensée qu’elle allait venir les comblait de joie. Ils conduisirent les moutons parmi les rochers rouges jusqu’à une petite vallée où il y avait un peu d’herbe.
Toute la journée, ils surveillèrent le soleil. Il descendait si lentement ! Mais enfin Hesbah estima que c’était le moment de rentrer, et Hoshkee était d’accord.
Tante Elsie était là, assise avec Maman et Grand-maman, à l’ombre devant la cabane de maman. Hesbah s’élança vers elle tandis que Hoshkee ramenait les moutons dans le corral.
Tante Elsie tendit la main à Hesbah et l’attira tout contre elle.
Je t’ai apporté quelques nouveaux vêtements que tu mettras à l’école, dit-elle. Et Hesbah aperçut une valise posée par terre à côté d’elle.
Tante Elsie ouvrit la valise et se mit à en sortir des objets. Il y avait des souliers, des chaussettes, des pyjamas et des sous-vêtements pour Hesbah et pour Hoshkee. Et encore deux robes neuves pour Hesbah, et deux paires de blue-jeans pour Hoshkee Il sembla à Hesbah que les robes étaient bien courtes.
Tante Elsie souleva un joli manteau rouge.
– Aimerais-tu l’essayer ? demanda-t-elle.
Hesbah n’avait encore jamais porté de vêtements de cette sorte – ceux que portent les enfants blancs. Tante Elsie entra avec elle dans la cabane. Hesbah laissa glisser la longue jupe ample et son corsage de velours, et tante Elsie lui enfila, par la tête, la nouvelle robe.
– Va te montrer à maman, maintenant, dit-elle.
Hesbah sortit au moment même où Hoshkee arrivait du corral. Le jeune garçon resta bouche bée. Puis il se mit à rire.
– Je crois que « Vieux Bélier » a brouté le bas de la robe ! s’exclama-t-il en riant. Je crois qu’il a aussi pris une partie des manches !
Hesbah s’était arrêtée et regardait sa courte robe. Ses yeux se remplirent de larmes.
– Ne t’inquiète pas de ce que dit Hoshkee, intervint tante Elsie, et elle poussa Hesbah vers maman et grand-maman. « Vieux Bélier » aurait laissé un bord tout déchiré, ajouta-t-elle, en riant. Quand tu seras à l’école, tu verras que toutes les fillettes ont des robes comme celle-ci.
Hesbah regarda maman et vit qu’elle souriait.
– Tu ressembles à une petite fille blanche, maintenant.
– Oh ! non, dit grand-maman. Hesbah sera toujours notre petite bergère navajo. La robe est très jolie, mais j’aimerais qu’elle soit juste un peu plus longue.
Maman approuva, et tante Elsie montra que c’était facile de l’allonger ; maman pouvait défaire l’ourlet.
Il fut décidé que maman allongerait les deux robes. Puis Hesbah demanda :
– Est-ce que je peux enlever celle-là, maintenant ?
Et Hesbah se précipita dans la cabane. Lorsqu’elle ressortit dans sa longue jupe ample et son corsage de velours, tante Elsie remarqua :
– Tu restes la même, ma chère Hesbah, quels que soient les vêtements que tu portes. Et Hesbah se sentit de nouveau toute heureuse.
Ils restèrent assis à parler jusqu’au moment où ils entendirent le bruit d’un moteur.
Tante Elsie se leva et dit :
– Ce sont sûrement mes amis ; ils viennent me chercher.
Tous étaient tristes de voir partir tante Elsie. Ils savaient tous qu’ils ne la reverraient pas avant longtemps. Elle partait dans une autre école, car maintenant elle était institutrice.
Hesbah suivit la voiture des yeux jusqu’au moment où elle disparut dans une courbe de la piste. Un jour, elle aussi serait institutrice, comme tante Elsie. Il faudrait qu’elle travaille beaucoup dans la nouvelle école.
Maman appela :
– Regardez comme le soleil est bas ! Hoshkee, prépare du bois pour le feu : et toi, Hesbah, cherche les allumettes, et va voir ce que fait Ahway.
Pendant que maman disposait le bois par terre pour pouvoir allumer le feu, Hesbah emmena Ahway voir les moutons.
Ahway aimait les moutons. Elle tendit ses petits bras entre les pieux de la barrière pour attraper leur laine entre ses doigts potelés. Une chèvre passa son museau sous la barrière pour flairer sa robe. Ahway leva la tête vers Hesbah, et rit.
Hesbah alors s’assit brusquement et enlaça Ahway de ses deux bras.
– Je ne veux pas aller à l’école si loin de toi, murmura-t-elle, et une fois encore ses yeux se remplirent de larmes. Mais il faut que j’aille.
Il faut que j’apprenne, parce que quand je serai grande, il y aura beaucoup de travail pour moi. Le missionnaire dit qu’il y a du travail à faire pour Jésus.
Ahway échappa à l’étreinte de Hesbah. Elle ne comprenait pas du tout.
Soudain Hesbah leva un doigt ; elle avait entendu quelque chose.
– Écoute !
La petite Ahway prêta l’oreille ; ses yeux sombres brillaient. C’était le bruit des sabots d’un cheval. Il s’approchait, galopant en direction du corral. Et papa était sur le cheval. Il s’arrêta près des fillettes et se pencha de sa selle, en souriant.
– Soulève Ahway, dit-il à Hesbah, et toi, grimpe derrière moi.
Hesbah assit Ahway devant papa, puis monta derrière lui. Et ils partirent. Les petites mains brunes d’Ahway étaient agrippées à la crinière du cheval, et la fillette riait de tout cœur. Hesbah, cramponnée à la ceinture de papa, riait aussi. C’était si drôle ! Plus que jamais, elle souhaitait ne pas avoir à partir.
Ils firent trois fois le tour de la cabane au galop, puis papa les déposa près du feu.
– Oncle Ed sera ici demain matin, dit-il, nous partirons tous ensemble pour l’école, dans la grande auto rouge. Ce sera bien plus amusant !
– Oh ! non, s’écria Hesbah.
Oncle Ed arriva de bonne heure le lendemain. Nanabah était avec lui. Il avait arrêté la voiture un peu avant la cabane. C’était le bout de la piste. Puis il vint chercher les bagages d’Hesbah et d’Hoshkee.
Tout le monde fut bientôt prêt à partir. Papa, oncle Ed étaient assis devant. Maman et les trois enfants s’installèrent sur des couvertures à l’arrière. Maman voulait voir l’école. Grand-maman restait à la maison avec Ahway.
Puis la voiture se mit en route. Hesbah se dressa et se pencha pour regarder en arrière, jusqu’à ce que la cabane disparaisse de la vue. À ce même moment, la voiture passa sur une bosse, et Hesbah se retrouva brusquement assise. Tous rirent.
Nanabah commença à parler de l’école.
– Les habitudes de l’homme blanc sont très drôles. Il faut dormir loin au-dessus du sol, sur un lit ; il faut s’asseoir sur des chaises devant une table pour manger. Et nous devons parler tout le temps la langue de l’homme blanc.
– Vous feriez alors mieux de commencer tout de suite, suggéra maman.
Ce n’était pas facile de parler le langage de l’homme blanc. À la maison, ils parlaient navajo et pendant les longues vacances d’été, Hesbah et Hoshkee avaient oublié beaucoup de ce qu’ils avaient appris à l’école.
– Essayons, dit Hesbah. À l’hôpital, j’ai dormi sur un lit, haut au-dessus du sol. Au début, j’avais peur. Hoshkee n’a jamais dormi sur un lit. Je crois bien qu’il aura peur !
— Non ! Je n’aurai pas peur. Le lit ne veut pas me faire de mal.
Hesbah et Nanabah rirent.
– Tu auras peur de tomber ! dit Nanabah. Mais Hoshkee riait et secouait la tête.
– Je n’aurai pas peur ! répétait-il.
La piste, avec ses bosses, était amusante, mais ils furent contents de voir la voiture s’engager sur la grande route lisse, couverte d’un tapis noir.
Pendant des kilomètres et des kilomètres ils franchirent des collines. Enfin Nanabah se dressa pour regarder devant elle.
Hesbah et Hoshkee se levèrent d’un bond pour voir aussi. Il y avait plusieurs grands bâtiments, beaucoup plus grands que tous ceux qu’Hoshkee ait jamais vus. Ils avaient des rangées et des rangées de fenêtres.
La pensée qu’il faudrait vivre là-dedans rendait le petit garçon un peu soucieux. Comment parviendrait-il jamais à retrouver son chemin dans une si grande maison ?
Nanabah expliquait, en montrant du doigt.
– Cette maison, c’est l’hôpital ; celle-ci, le dortoir des garçons ; et c’est dans celle-là que Hesbah et moi dormirons ; là, c’est l’école, où sont nos maîtres.
Hesbah commençait aussi à se sentir perdue et seule. La vue de tous ces immenses bâtiments la rendait si petite !
La voiture tourna dans l’allée principale et s’arrêta devant l’un des bâtiments. Papa et oncle Ed sortirent. Nanabah enjamba le rebord de la voiture, et demanda à Hoshkee de lui passer sa valise. Puis papa fit descendre Hesbah et Hoshkee, pendant que maman lui tendait les bagages.
Ils montèrent un large escalier de pierre, et entrèrent par une grande porte dans une pièce, autour de laquelle il y avait une rangée de chaises. Ils durent attendre jusqu’à ce que l’homme derrière sa petite fenêtre fût prêt à les recevoir.
Hesbah resta à côté de papa lorsqu’il s’approcha du guichet pour donner les noms de ses enfants. Elle observait et écoutait. Nanabah aussi se tenait près de son papa, observant et écoutant.
– Je la vois ! s’écria-t-elle.
L’homme parlait naturellement la langue de l’étranger. Hesbah ne comprit pas toutes les questions qu’il posa. Et elle vit que papa avait de la peine à suivre. Mais enfin papa signa : ils étaient élèves de la grande école.
Hesbah observa l’oncle Ed aussi. Il ne pouvait pas signer, car il ne savait pas écrire. Hesbah le vit poser son pouce sur un tampon encreur, puis faire une marque à l’endroit où il aurait dû mettre son nom. Cela réconforta un peu Hesbah, de penser que son papa savait écrire.
Mais c’était oncle Ed qui savait ce qu’il fallait faire ensuite. Il les conduisit d’abord au dortoir des garçons. Hoshkee avait une envie terrible de retourner à l’auto, de se cacher sous les couvertures et de rentrer à la maison. Mais papa le prit par la main, et ils suivirent oncle Ed jusqu’au dortoir.
Une dame aux cheveux blancs était à la porte pour les recevoir. Hesbah et Nanabah pouvaient la voir du bas de l’escalier où elles attendaient. Nanabah murmura :
– C’est mademoiselle Blanche ! Elle a un autre nom, mais nous l’appelons mademoiselle Blanche.
– Est-ce une maîtresse ? demanda Hesbah.
– Non. C’est la maman blanche des garçons. Notre maman blanche, c’est mademoiselle Sourire.
Hesbah rit.
– Elle a un joli nom. Vous l’aimez ?
– Elle est gentille avec nous, et nous sommes gentilles avec elle, dit Nanabah.
Papa et oncle Ed revinrent sans Hoshkee. Puis papa et maman conduisirent Hesbah et Nanabah au dortoir des filles. Une minute plus tard, Hesbah se trouvait perdue dans une chambre pleine de fillettes. Elle entendit à peine maman lui dire au revoir.
Mlle Sourire chargea Nanabah d’aider Hesbah à ranger ses vêtements dans une armoire et de lui montrer les autres chambres composant le dortoir. Hesbah suivit Nanabah sans dire un mot. Elle avait envie de pleurer et de rentrer à la maison.
Nanabah se moqua d’elle.
– Cela ira mieux demain, dit-elle.
Le rêve d’Hoshkee
Hoshkee se sentait tout aussi petit et perdu qu’Hesbah. Mademoiselle Blanche le présenta à un autre garçon, Sam Tall.
– Sam va te montrer où ranger tes vêtements dit-elle, et il te fera visiter la maison.
L’armoire de Hoshkee était tout près de celle de Sam. Hoshkee n’avait que peu de chose à mettre dedans. Sam l’emmena ensuite voir le grand dortoir. Hoshkee avait les yeux rivés sur les rangées de lits étroits.
– As-tu déjà dormi dans un lit ? demanda Sam.
Hoshkee secoua la tête.
– Tu t’y habitueras, dit gentiment Sam. Peut-être que tu auras peur d’abord.
– Je n’ai pas peur, répondit Hoshkee. Mais il ne pouvait s’empêcher de se demander comment on faisait pour ne pas tomber en dormant.
Une cloche sonna. Hoshkee sursauta.
– Sonnerie pour le repas, expliqua Sam. Viens ! J’ai faim !
Hoshkee n’avait pas faim du tout, mais il suivit Sam. Le réfectoire était aussi grand que le dortoir. Hoshkee se dit qu’il était assez grand pour contenir à la fois la cabane de maman, et celle de grand-maman, et tous les moutons, et le corral.
Il y avait des rangées de tables. Mademoiselle Blanche était près de la porte. Elle sourit à Hoshkee, puis dit à Sam :
– Il s’assiéra à ta table. Occupe-toi de lui.
Hoshkee regarda autour de lui, avec l’espoir de voir Hesbah. II y avait beaucoup de filles, mais il ne put repérer ni sa sœur, ni Nanabah.
– Assieds-toi là, dit Sam, en tirant une chaise.
Hoshkee ne s’était jamais assis sur une chaise. Il se hissa sur son siège et se tint immobile. C’est une drôle de façon d’être assis, pensait-il, si haut, et avec les jambes pendantes.
S’asseoir par terre, avec les jambes repliées sous soi, c’est beaucoup mieux. Et il n’y a pas de risque de tomber !
Hoshkee ne mangea pas beaucoup. La nourriture ne voulait pas descendre. Elle n’avait d’ailleurs pas le même goût que celle que préparait maman. Il n’arrivait pas à avaler.
Après le repas, il sortit dans la grande cour avec les autres garçons.
– Nous allons jouer à la balle, dit Sam Tall.
Hoshkee s’assit par terre. Il cherchait l’auto d’oncle Ed. Elle n’était plus à l’endroit où il l’avait vue en dernier. Hoshkee réfléchit un instant, puis se leva.
Je la trouverai, je me cacherai sous les couvertures, et je retournerai à la maison.
Il se promena partout, mais ne trouva pas la voiture. Il revint alors dans la cour. Sam le cherchait.
– Nous rentrons maintenant. La cloche sonne.
Hoshkee retourna avec Sam dans le dortoir. En ouvrant la porte, ils entendirent de la musique, et Hoshkee aperçut quelque chose qui ramena un peu de joie dans ses yeux : la musique sortait d’une grande boîte, qui avait une longue rangée de dents blanches.
Hoshkee se souvint qu’Hesbah lui avait parlé d’un piano, à l’hôpital. Ainsi, il y avait ici un piano, et l’homme qui faisait la musique était le missionnaire Bee !
Le missionnaire se retourna et vit Hoshkee. Il sourit et lui tendit la main.
Hoshkee fut tout heureux de voir son propre missionnaire ! Il s’assit par terre avec d’autres garçons pour écouter la musique. Les plus grands étaient debout autour du piano et chantaient. Hoshkee était si content qu’il en oublia un peu sa solitude.
Après un moment, M. Bee arrêta de jouer. Et tous les garçons s’assirent, certains sur des chaises, les autres par terre. M. Bee leur dit alors qu’il serait leur ami, et qu’il viendrait trois fois par semaine pour leur parler de Dieu et de son Livre.
Tous ceux qui avaient envie de venir l’écouter étaient les bienvenus. Il termina par la prière.
Et maintenant, c’était l’heure de se coucher. Avant d’aller au lit, Hoshkee dut prendre un bain.
Sam lui montra comment faire. Il tourna une petite roue, et de l’eau tomba d’un tuyau sur sa tête, comme de la pluie. Hoshkee eut d’abord un peu peur, mais après la première surprise, il trouva amusant. L’eau était chaude. Elle giclait sur sa tête et sur ses épaules. Cela lui donnait une sensation de bien-être.
Enfin, revêtu de son nouveau pyjama, il grimpa dans le lit que Sam lui avait désigné. Mlle Blanche vint et borda les couvertures.
– Cela t’empêchera de tomber, dit-elle. Dors bien, Hoshkee !
Elle sortit. Les lumières s’éteignirent. Hoshkee se tenait tout tranquille, dans l’obscurité, étendu sur le dos. Au bout d’un moment, il étendit les mains, pour s’agripper aux rebords de son lit. Il n’osait pas se mettre sur le côté de peur de rouler en bas. Et il n’osait pas s’endormir. Il sentait qu’au fond il avait peur !
Chaque fois que ses yeux allaient se fermer, il les rouvrait tout grands. Il essayait de les garder ouverts. Mais il avait beau faire, ils se refermaient.
Enfin, il s’endormit. Mais, en se retournant dans son sommeil, il lâcha le bord du lit, sa main battit dans le vide, il prit peur et se réveilla en sursaut. Il était de nouveau là, couché, les yeux grand ouverts.
La chambre était silencieuse. Hoshkee supposa que tous les autres garçons dormaient. Mais bientôt il entendit un petit bruit. Quelqu’un bougeait. Il vit une lumière – une tache de lumière ronde bouger à l’autre extrémité de la pièce. Cela l’effraya. Il pensa aux mauvais esprits. Il allait se cacher la tête sous les couvertures lorsqu’il se souvint de quelque chose.
Hesbah avait raconté qu’à l’hôpital, l’infirmière entrait dans la chambre avec un petit bâton qui avait une lumière ronde. Il regarda, et distingua bientôt quelqu’un, passant d’un lit à l’autre. C’était sûrement, Mlle Blanche ! Il ne fallait pas qu’elle le trouve réveillé !
Hoshkee ferma les yeux et resta immobile. Il entendit les pas se rapprocher tout doucement. Ils s’arrêtèrent près de son lit. Il pouvait voir la lumière, même avec les yeux fermés. Puis la lumière s’éloigna, et il entendit les pas se diriger vers le lit suivant. Il ouvrit les yeux et suivit du regard Mlle Blanche jusqu’à ce qu’elle ait passé à tous les lits et ait refermé la porte.
Hoshkee désirait que ce soit le matin. Il resta couché longtemps, très longtemps. Jamais aucune nuit ne lui avait semblé aussi longue. Il avait envie de dormir, et il n’osait pas.
Tout à coup il s’assit. Il venait d’avoir une idée lumineuse ! Il rejeta ses couvertures, passa une jambe sur le bord du lit, puis l’autre. Il se laissa glisser jusqu’à ce que ses pieds touchent le sol, en prenant bien garde de ne pas faire le moindre bruit.
Puis il prit une couverture de son lit, s’enveloppa dans la couverture et se faufila sous le lit. Et en moins d’une demi-minute il dormait profondément par terre.
Hoshkee dormait, dormait. Bientôt il se mit rêver. Il rêvait que des garçons l’entouraient, et se moquaient de lui. Ils riaient si fort qu’ils le réveillèrent.
Hoshkee ouvrit les yeux. Et le rêve était la réalité ! Il y avait des garçons autour de lui, et ils se moquaient de lui. Qui étaient-ils ? Pourquoi riaient-ils ? Comment étaient-ils entrés dans la cabane de maman ?
Il se redressa d’un bond, et se heurta violemment la tête. Alors il se souvint : il n’était pas dans la cabane de maman ! Il était dans le dortoir de l’école, par terre, sous son lit !
Les garçons se mirent à scander :
– Hoshkee a peur de dormir dans son lit ! Hoshkee a peur de dormir dans son lit ! Hoshkee a peur…
Hoshkee sortit de dessous le lit, jeta sa couverture de côté, et sauta sur ses pieds.
– Hoshkee n’a pas peur ! Vous voyez ? Et il grimpa sur son lit et se coucha, pour le leur montrer.
Ils riaient tous. Mlle Blanche arriva alors en courant, pour connaître la cause de tout ce bruit.
– Hoshkee a peur de dormir dans son lit ! lui racontèrent les garçons, en riant. Il dort par terre ! Mlle Blanche sourit à Hoshkee.
– Demain, il n’aura plus peur, dit-elle. Il y a beaucoup de choses nouvelles pour Hoshkee, et il veut essayer de toutes ses forces de bien les apprendre.
Hoshkee ne se sentit alors plus aussi honteux.
Au déjeuner, il essaya de se servir de sa fourchette, de son couteau et de sa cuillère comme Sam le faisait. Il avait faim, et la nourriture était bonne.
Après le repas, Hoshkee aperçut Hesbah, et courut pour lui parler. Il lui raconta l’histoire du lit.
Hesbah rit.
– Je ne roule pas de mon lit, dit-elle. Bientôt tu aimeras dormir dans un lit doux.
– À l’école je dormirai dans un lit, répondit Hoshkee. Mais à la maison je dormirai sur une peau de mouton par terre. C’est mieux de dormir par terre.
De nouvelles amies
Dès sa première semaine à l’école, Hesbah eut deux nouvelles amies.
Tout d’abord, il y avait la petite Jenny Tall, sœur de Sam. Jenny était vraiment petite. Mais elle avait de très grands yeux. Et elle était toujours souriante. Elle fut la première à adresser la parole à Hesbah, et Hesbah sut tout de suite qu’elle aimerait Jenny.
Puis, le premier soir déjà, Mme Bee, la femme du missionnaire, vint voir quelques-unes des écolières. C’était un peu avant l’heure du coucher Jenny courut à la rencontre de Mme Bee et dès qu’elle s’assit, Jenny resta debout tout près d’elle.
Mme Bee l’enlaça de son bras. Chacun pouvait voir qu’elles s’aimaient bien les deux.
Toutes les petites filles indiennes étaient groupées autour de Mme Bee. Elle leur parla de leurs maisons, et de l’école.
– Plusieurs d’entre vous gardent les moutons, chez vous. Vous savez que les moutons ne peuvent pas se garder eux-mêmes. Ils s’écarteraient et s’égareraient. Savez-vous que nous sommes comme des moutons ?
Hesbah fit un signe d’assentiment. Oui, elle savait.
Mme Bee sourit à Hesbah.
– Et nous avons un Berger, n’est-ce pas ? Hesbah acquiesça de nouveau.
– Oe, Jésus, murmura-t-elle.
Mme Bee eut un sourire si doux que Hesbah sut qu’elle pourrait l’aimer autant que Jenny.
Lorsque ce fut l’heure du coucher, Mlle Sourire indiqua son lit à Hesbah. Il était placé entre celui de Jenny et celui de Nanabah.
Les fillettes rirent et bavardèrent tout en se préparant. Lorsqu’elles furent toutes couchées, Mlle Sourire leur dit :
– C’est bien. Maintenant, restez tranquilles, et nous allons prier.
Hesbah vit Jenny s’asseoir sur son lit et joindre les mains. Elle l’imita. Mlle Sourire pria, et elles chantèrent un verset de cantique.
Hesbah remarqua que Nanabah s’était assise comme toutes les autres, mais elle n’entendit pas sa voix. La prière terminée, presque toutes les fillettes se couchèrent et s’enroulèrent dans leurs couvertures. Jenny pourtant ne s’étendit pas, elle resta assise, les mains jointes. Hesbah comprit qu’elle priait encore.
Hesbah réfléchit un instant. Puis elle aussi s’assit, joignit les mains et pria pour papa et maman, pour Ahway et pour grand-maman, demandant Dieu de veiller sur eux tous.
Les lumières s’éteignirent. Hesbah se coucha, s’endormit le cœur léger. Elle était contente parce qu’elle avait deux nouvelles amies.
L’école commença le jour suivant. Hesbah fut mise dans la classe de Jenny. Nanabah était dans un degré supérieur. Aux récréations, les trois fillettes jouaient ensemble. Elles faisaient de la balançoire, jouaient au toboggan, ou aux chevaux de bois.
Hesbah préférait de beaucoup la glissoire au toboggan. C’était si amusant de grimper sur la petite échelle, de se laisser filer à toute allure, et de remonter en courant. Mais bientôt elle remarqua que Jenny restait assise, à l’écart.
– N’aimes-tu pas te glisser, Jenny ? lui demanda-t-elle une fois.
– Oh ! oui. Mais je suis si fatiguée. Il faut que je reste assise, et que je me repose.
Cela se reproduisait tous les jours. Hesbah apprit que Jenny n’était pas forte de santé. Elle ne pouvait pas jouer comme les autres. Elle devait se reposer très souvent. Hesbah allait parfois s’asseoir auprès de Jenny pour lui tenir compagnie.
Un jour, à la fin de la première semaine, Mlle Bee arriva au moment de la récréation. Elle regarda les fillettes jouer dans la cour. Puis voyant Jenny assise toute seule sur un banc, elle alla s’asseoir à côté d’elle.
Hesbah et Nanabah étaient sur les chevaux bois. Lorsque le carrousel s’arrêta, Hesbah se tourna pour faire un petit signe à Jenny comme elle le faisait toujours, et elle vit Mme Bee.
– Oh Nanabah ! Mme Bee est là. Allons vers elle, veux-tu ?
– Non, répondit Nanabah. Je ne veux pas. Mais Hesbah alla malgré tout vers Mme Bee. Celle-ci l’accueillit avec un sourire.
– Jenny m’a dit que tu étais sa meilleure amie.
Hesbah hocha la tête.
– Et tu es une amie chrétienne. C’est mieux encore. Aimerais-tu venir avec Jenny me voir chez moi, un après-midi après l’école ?
Les yeux de Hesbah brillèrent.
– Oh oui !
– Amène aussi Nanabah, ajouta encore M Bee. Puis elle se leva et s’en alla.
– Nous lui demanderons, dit Hesbah. Mais elle était bien sûre que Nanabah dirait de nouveau non.
Les soirs où Mme Bee venait dans le dortoir, Hesbah et Jenny suivaient toujours ses enseignements. Nanabah restait en général dans une autre pièce avec celles qui ne voulaient pas entendre parler de Jésus.
Un jour, Mme Bee invita Hesbah et Jenny à venir la voir le mercredi après-midi après l’école. Elle avait obtenu la permission de Mlle Sourire.
Les fillettes étaient très excitées à la perspective d’aller chez Mme Bee. Celle-ci habitait dans une jolie petite maison blanche, un peu plus loin que les bâtiments du Gouvernement. Un sentier conduisait à travers champs jusqu’à la porte d’entrée.
– Il nous faut demander à Nanabah si elle veut venir, dit Jenny le mercredi matin.
– Cela ne sert à rien, répondit Hesbah. Elle dira non. Elle ne veut pas entendre parler de Jésus.
– Il faut quand même lui demander, insista Jenny. Nous avons promis à Mme Bee de le faire. Et peut-être qu’une fois Nanabah écoutera.
Elles allèrent donc chercher Nanabah. Et Nanabah ne dit pas non ! Elle resta un moment silencieuse. Elle regardait dans la direction de la petite maison blanche.
D’autres filles lui avaient raconté tout le plaisir qu’elles avaient eu là-bas. Mme Bee avait des jeux, et des livres, et des crayons de couleur.
Enfin, elle dit :
– Oe. J’irai.
Elles partirent tout de suite après l’école. Mme Bee les vit arriver et leur ouvrit la porte. Elle fut particulièrement affectueuse envers Nanabah, et lui dit comme elle était heureuse de la recevoir.
Elle les introduisit dans une grande pièce – la chambre indienne, comme elle l’appelait. Les missionnaires l’avaient aménagée pour que leurs visiteurs indiens s’y trouvent à l’aise.
Au lieu de chaises, il y avait des couvertures par terre. Il y avait un foyer avec un bon feu de bois ; et une bouilloire pour préparer le café. L’une des parois était garnie de rayonnages chargés de jouets et de livres. De l’autre côté, il y avait deux grands casiers remplis d’ouvrages et de petits travaux pour filles.
Mme Bee leur montra tout.
– Aimeriez-vous venir tous les samedis après midi, pour apprendre à faire de jolies choses ? leur demanda-t-elle. D’autres jeunes filles viennent. Vous pourrez apprendre à broder, ou à coudre, à faire de la dentelle.
Hesbah et Jenny se regardèrent, et acceptèrent. Ce serait amusant !
– Et naturellement, nous prendrions le café avec des gâteaux, ajouta Mme Bee en souriant.
Elle se tourna vers Nanabah. Nanabah regarda un tableau fixé au mur, un tableau représentant des rochers, des moutons, et le soleil couchant.
– Viendras-tu aussi, Nanabah ? demanda M. Bee. Aimerais-tu faire un tableau de ta maison au milieu des rochers ?
Nanabah leva sur Mme Bee des yeux brillants. Elle aimait dessiner et colorier. Mais là, c’était différent. Ce tableau n’était pas fait avec des crayons comme les dessins qu’elle faisait à l’école.
– J’ai des couleurs d’aquarelle, dit Mme Bee et je te les prêterai pour que tu puisses peindre. Nous serons contentes de te voir venir.
Mme Bee leur offrit du café. Puis elle leur parla de la classe du samedi après-midi.
– Pendant que vous travaillerez de vos mains nous apprendrons des portions de la Bible. J’aimerais particulièrement que vous appreniez le très beau chapitre de Jean 14.
Naturellement, je vous raconterai aussi des histoires de la Bible. Et ensuite, nous bavarderons.
Sur le chemin du retour, Jenny dit à Nanabah :
– Je suis heureuse que tu viennes avec nous à la classe du samedi.
Nanabah secoua la tête.
– Je garderai mes oreilles fermées lorsqu’elle parlera de Jésus et qu’elle racontera des histoires de la Bible. Je n’écouterai pas. Mais peindre, voilà ce que je veux.
Hesbah trouvait que cela n’était pas bien. Mais Nanabah répétait :
– Maman se moque du missionnaire blanc quand il parle navajo. La langue de l’homme blanc ne peut pas apprendre les mots navajos. Pourquoi l’homme blanc essaie-t-il de dire les mots navajos ? Pourquoi les Navajos veulent-ils parler comme l’homme blanc ? Nous sommes des Navajos.
Les maîtres veulent me faire apprendre la langue de l’homme blanc ; mais moi je n’en ai pas envie. Nous avons une langue navajo ; et nous avons aussi une religion navajo.
Hesbah regardait le visage courroucé de Nanabah. Elle ne savait que répondre. Jenny vint à son secours.
– Ce n’est pas vrai, Nanabah. Mme Bee dit que Jésus comprend toutes les langues – celle de l’homme blanc, celle des Navajos, et toutes les autres langues. Jésus est le Dieu de tout le monde.
Les yeux-de Nanabah lançaient des éclairs.
– Mme Bee se trompe ! Regarde ! Elle montrait l’hôpital du doigt. Une famille navajo se dirigeait vers la porte, avec un enfant en pleurs.
– Pourquoi y a-t-il tant de Navajos malades Je vais te le dire ! L’homme blanc est venu et a amené le malheur ; il a fâché les dieux navajos, les bébés navajos tombent malades !
– Les enfants de l’homme blanc tombent aussi malades, remarqua Jenny. Et les enfants navajos sont malades même en n’étant pas chrétiens.
Furieuse, Nanabah se détourna.
Chaque samedi après-midi pourtant, elle alla chez Mme Bee. Une fois que Mme Bee racontait une histoire sur Jésus, Hesbah avait jeté un coup d’œil à Nanabah, et avait remarqué qu’elle écoutait. Mais se sentant observée, Nanabah avait tourné la tête.
Un paquet de l’étranger
Jenny restait de plus en plus souvent assise à observer ses amies jouer, sans se mêler à elles. Mlle Sourire était très bonne pour Jenny. Elle lui apportait une tasse de lait au lit. Mais Jenny ne se fortifiait pas.
Un jour, Mlle Sourire conduisit Jenny chez le docteur. Celui-ci déclara que Jenny avait le cœur faible. Elle devait se reposer tous les jours après le déjeuner. Elle ne pouvait suivre les classes que le matin, et ne pouvait pas du tout jouer dehors.
Hesbah se sentait bien seule sans Jenny. Mlle Sourire lui permettait de venir auprès d’elle l’après-midi après l’école, pour lui raconter tout ce qu’elle avait appris, et lire avec elle. Mme Bee venait souvent tenir compagnie à la petite malade, et prier avec elle.
Une fois qu’Hesbah était auprès de Jenny, Mme Bee arriva avec un gros paquet, tout enveloppé de papier brun.
– Regarde ce que je t’apporte !
Jenny contemplait le colis, et les beaux timbres. Elle y lut son propre nom. Alors, levant les yeux sur Mme Bee, elle demanda :
– Est-ce vraiment pour moi ? D’où vient-il ?
Mme Bee souriait.
– C’est à toi. Et je vais te dire d’où cela vient. De jeunes garçons et filles blancs, qui vivent bien loin d’ici, te l’envoient. Leur monitrice m’a écrit une lettre pour m’annoncer l’arrivée du paquet.
Jenny était de plus en plus perplexe.
– Pourquoi me l’envoient-ils ?
– Leur monitrice est une de mes amies, expliqua Mme Bee. Je lui ai écrit, il n’y a pas très longtemps, et je lui ai parlé de toi. J’ai raconté que tu étais malade, et que tu ne pouvais plus jouer avec les autres. Elle l’a dit aux enfants de sa classe d’école du dimanche, et ceux-ci ont désiré t’envoyer quelque chose.
Hesbah était impatiente de voir Jenny ouvrir le paquet. Aussi courut-elle demander des ciseaux à Mlle Sourire. Mme Bee coupa la ficelle. Puis Hesbah aida à Jenny à retirer le papier brun, à ouvrir la grande boîte qu’il enveloppait.
Il y avait plusieurs petits paquets blancs dans le carton, et par-dessus, une enveloppe. Jenny sortit une jolie carte. « Guéris-toi bien vite », lut-elle Et dans un coin, en petits caractères d’imprimerie : « L’Éternel est mon berger ».
Derrière, des noms étaient écrits à l’encre. Paul, Jessie, Rena, Henri, Arthur, Lettie.
— Ce sont les garçons et les fillettes qui ont envoyé le colis, expliqua Mme Bée. Hesbah ne tenait plus en place.
– Oh, je ne peux plus attendre ! Tu es si longue, Jenny !
Les joues de Jenny s’étaient colorées. La petite fille prit un des paquets blancs, enleva le papier de soie, et en sortit une poupée – une belle poupée avec des cheveux bouclés noirs !
– Oh ! s’exclama Hesbah.
Jenny tenait la poupée dans ses bras ; elle effleurait de ses doigts ses yeux, ses cheveux, sa jolie robe. Puis elle remarqua :
– Maintenant, je ne serai plus seule, plus jamais.
Mme Bee sourit.
– Es-tu souvent seule, Jenny, lorsque tes compagnes sont en classe, ou jouent dehors ?
– Pas toute seule, dit Jenny, en secouant la tête. Jésus est toujours là.
Jenny ouvrit l’un après l’autre les petits paquets. Il y avait un livre d’images à colorier, un joli pullover rouge, et une auto en caoutchouc.
– Les autos, c’est -pour les garçons, remarqua Hesbah.
– Oui, mais je l’aime. Je la ferai monter et descendre les collines de mon lit, et ainsi, je croirai qu’elle m’emmène à la maison. C’est peut-être Arthur qui a envoyé l’auto.
Jenny était ravie de tous ses nouveaux trésors. Et Hesbah était aussi heureuse que Jenny. Elle courut chercher Nanabah, pensant qu’elle aussi serait contente.
Nanabah ne sourit même pas. Au contraire, elle paraissait fâchée.
– Je ne sais pas pourquoi les enfants blancs envoient des choses aux enfants navajos. Je ne voudrais pas qu’ils m’envoient un paquet.
– Pourquoi ? Je vais te dire pourquoi ils envoient des choses, Nanabah. Les enfants de l’école du dimanche appartiennent à Jésus, et ils aimeraient que les enfants navajos appartiennent à Jésus. Voilà la raison !
Mais Nanabah, mécontente, s’en alla. Et elle ne venait presque jamais voir Jenny.
Le dimanche, Jenny allait à l’église, et à l’école du dimanche avec Hesbah. Nanabah ne les accompagnait pas. Jenny aimait entendre les histoires de la Bible. Elle les connaissait presque toutes par cœur, mais elle aimait à les écouter de nouveau.
Un dimanche matin, on leur raconta l’histoire de Zachée, qui était monté sur un arbre pour voir Jésus : il avait entendu des choses si magnifiques sur Jésus qu’il voulait le voir.
Une des fillettes dit :
– Moi, j’irais à la ville pour voir Jésus s’il y était, même si c’était très très loin. Je me faufilerais dans la foule pour aller tout près de Lui. Je crois que je suis encore plus petite que Zachée.
– Un jour, nous le verrons tous, ajouta le moniteur. Si nous L’aimons, nous serons heureux de Le voir. Mais si maintenant nous ne L’aimons pas, nous aurons peur lorsque nous Le verrons.
Après le déjeuner, Jenny alla se reposer, comme tous les autres jours. Mlle Sourire permit à Hesbah d’aller la voir. Et Hesbah demanda à Nanabah de l’accompagner.
Elles s’approchèrent sur la pointe des pieds du lit de Jenny. La fillette avait les yeux fermés ; elles crurent qu’elle dormait. Les entendant arriver, Jenny ouvrit les yeux et leur sourit. Hesbah lui trouva les yeux très grands et brillants.
– As-tu fait un beau rêve, Jenny ? lui demanda-t-elle.
– Oui. J’ai rêvé que je faisais comme Zachée ; mais je grimpais sur de gros rochers rouges pour voir Jésus, pas sur un arbre. C’était dur de monter, et puis je ne l’ai pas vu. Je me suis réveillée, et j’étais triste. Mais maintenant je ne suis pas triste. Je sais…
Elle s’assit brusquement, et poursuivit :
– Sais-tu quoi ? Je crois que je vais voir peut être bientôt Jésus !
Hesbah et Nanabah avaient les yeux fixés sur elle.
– Où ? murmura Hesbah.
– Au ciel. Je crois qu’il va bientôt venir pour me prendre au ciel, parce que je ne deviens pas du tout plus forte.
Nanabah était sur le point de s’en aller, mais Jenny l’arrêta.
– Nanabah, n’aimes-tu pas Jésus ?
Nanabah ne répondit rien. Elle se dirigea vers la porte.
Jenny l’observait ; elle soupira et parut triste.
À ce moment-là, Mlle Sourire ouvrit la porte pour voir ce que devenaient les fillettes. Elle fut surprise de rencontrer Nanabah, sortant seule.
– Elles parlent trop longtemps, expliqua Nanabah avec humeur.
Jenny aperçut alors Mlle Sourire. Rejetant ses couvertures en arrière, elle sortit de son lit, et dit :
– Je viens.
Dès lors, Hesbah aima encore davantage Jenny, mais la pensée qu’elle s’en irait peut-être bientôt l’attristait.
Nanabah cherchait à éviter Jenny. Mais elle pensait et repensait à ce que Jenny avait dit. Est-ce que Jenny était vraiment très malade ? Verrait-elle vraiment Jésus si elle mourait ?
Nanabah essayait de chasser ces pensées, mais chaque fois qu’elle voyait Jenny, elle se souvenait de son heureux sourire lorsqu’elle avait dit qu’elle verrait peut-être bientôt Jésus.
Les vacances de Noël
Hesbah et Hoshkee ne se voyaient pas très souvent à l’école. Hesbah était dans le bâtiment réservé aux filles, et Hoshkee, dans celui réservé aux garçons. Mais parfois, ils se retrouvaient après déjeuner.
Un jour Hoshkee dit à Hesbah :
– Nous avons un calendrier dans notre chambre. Chaque jour, la maîtresse enlève un jour. Elle a marqué en rouge les jours de Noël. Nous regardons quand arrivent les jours rouges sur le calendrier.
Hesbah demanda à sa maîtresse de marquer les jours de vacances de Noël sur le calendrier de sa chambre. C’était amusant de voir ces jours se rapprocher de plus en plus. Hesbah ne pouvait plus attendre lorsqu’elle se mettait à penser à maman, à papa, à la petite Ahway, et naturellement aussi à grand-maman.
Avant les vacances et le retour à la maison, il devait y avoir une fête de Noël à l’église. La classe d’Hesbah avait appris un cantique chez Mme Bee.
Nanabah prétendait qu’elle ne pouvait pas chanter. Et Jenny n’était pas assez bien pour monter sur la scène avec ses compagnes.
La veille de la fête, oncle Ed arriva de bonne heure. Tante Martha l’avait envoyé chercher Nanabah. Et celle-ci était bien contente de ne pas avoir à rester pour la fête.
Oncle Ed invita Hesbah et Hoshkee à partir avec lui, mais ils voulaient rester. Papa avait promis de les ramener à la maison d’une façon ou d’une autre le lendemain. Ils pourraient peut-être rentrer avec Sam Tall.
Le jour suivant, à dix heures, la sonnerie de la cloche rassembla tout le monde à l’église pour la fête. De nombreux pères et mères étaient là.
Lorsque ce fut le tour de la classe de Hesbah de se produire, la fillette monta sur la scène avec les maîtres, mais elle oubliait de chanter ! Il y avait tant de monde, tant de regards dirigés sur elles. Hesbah regardait de tous côtés, cherchant maman et papa.
Enfin, Mme Bee appela doucement : « Hesbah ! » et alors elle commença à chanter.
Hoshkee chanta avec la classe des garçons, et lorsqu’il fut de retour à sa place, il se pencha sur l’épaule de Hesbah et murmura :
– Je les ai vus !
Ce n’était évidemment pas bien de parler, mais Hesbah était contente. La fête terminée, son frère et elle se précipitèrent vers la porte où papa et maman attendaient avec Ahway.
Ils se rendirent ensemble dans la grande pièce où les missionnaires et les maîtresses avaient préparé de bonnes choses à manger. Et il y avait des cadeaux pour chacun des petits. Ahway reçut une grosse balle aux belles couleurs vives.
Puis ce fut le moment du départ. Hoshkee marchait avec papa qui portait sa valise. Il demanda :
– On rentre avec Sam Tall ?
Papa souriait.
– Non !
Personne d’autre ne vivait près de la cabane de maman. Hoshkee ne comprenait pas comment papa et maman étaient venus, si ce n’était pas grâce à Sam Tall. C’était un beaucoup trop long trajet pour le cheval et le char.
– Avec qui allons-nous ? demanda-t-il enfin.
– Attends, et tu verras, répondit papa en souriant de nouveau.
Hoshkee regarda dans la direction du dortoir des filles. Hesbah arrivait, avec Ahway trottinant à ses côtés ; maman suivait.
Papa ouvrit la marche ; il dépassa les voitures les jeeps parquées le long de l’allée, et arriva à la grosse auto de Sam Tall. L’ami de Hoshkee, le petit Sam, était déjà installé avec sa petite sœur Mollie.
La maman de Sam était aussi là ; elle préparait un confortable lit de couvertures pour Jeanne. Hoshkee s’arrêta un instant pour parler au petit Sam.
Le grand Sam arriva, et lui donna une tape amicale sur l’épaule.
– Alors, dit-il en riant, tu ne viens pas avec moi ? Tu es trop fier ?
Hoshkee ne savait pas que répondre. Il tourna tête juste à temps pour voir papa placer sa valise dans le coffre d’une petite auto bleue. Il ouvrit d’immenses yeux et partit en courant.
Papa avait ouvert la porte de la voiture et restait là, souriant et heureux. Et alors Hoshkee comprit : c’était leur auto, la leur !
Papa monta dans la voiture.
– Viens ! dit-il à Hoshkee, et d’un bond Hoshkee le rejoignit ! Il allait voyager dans l’auto de son père ! Il sortit de nouveau, en fit le tour, pour l’admirer.
Hesbah arrivait ; elle était tout aussi fière et heureuse que Hoshkee. La petite voiture bleue était le plus beau véhicule qu’ils aient jamais vu. Elle n’était pas absolument neuve, mais la peinture était éclatante, et les coussins des sièges n’avaient que quelques marques d’usure. L’arrière était propre, et maman avait apporté des couvertures pour préparer des places confortables.
Maman installa Ahway, fit monter Hoshkee et Hesbah, puis se mit devant avec papa.
Et ils partirent. Hoshkee et Hesbah agitèrent la main à Sam, Jenny et Mollie.
– Nous sommes riches maintenant ! constata Hoshkee, alors qu’ils franchissaient la grille. Hesbah fit un signe d’assentiment.
– C’est parce que nous sommes des chrétiens. Jésus donne beaucoup à ceux qui Le servent.
Jamais ils n’avaient fait un si beau voyage. Le ciel était couvert de nuages noirs, et les flocons de neige tourbillonnaient autour d’eux. Ils devaient se blottir au fond de la voiture pour être à l’abri du vent glacial ; et même emmitouflés dans leurs couvertures, ils frissonnaient.
Mais ils étaient heureux là, serrés l’un contre l’autre ; et le petit visage brun de Ahway, émergeant d’une grosse couverture, était tout souriant. Le bonheur de leur cœur était comme un feu qui leur communiquait sa chaleur.
Les pneus sifflaient sur la route noire et lisse. Les grands bâtiments du Gouvernement disparurent bientôt derrière les collines. La voiture s’engagea sur la route pierreuse et bosselée, puis rejoignit enfin la piste sablonneuse conduisant directement à la cabane de maman.
Un brusque virage précipita Hesbah sur Hoshkee ; et Ahway sur Hesbah. Les enfants se mire à rire ; et l’auto s’arrêta. Ils étaient à la maison. Grand-maman les attendait. Son vieux visage, ridé, était rayonnant.
Hoshkee fut le premier dehors. À peine eut-il salué grand-maman, qu’il partait déjà en courant vers le corral.
– Viens voir les moutons et les agneaux, cria t-il à Hesbah.
Hesbah le rejoignit, et ensemble, ils coururent partout pour revoir les vieilles choses familières. Oh ! que c’était bon de se retrouver à la maison !
Lorsqu’ils rentrèrent, maman préparait des galettes frites sur le foyer. Il faisait trop froid et venteux pour manger dehors. L’intérieur de la petite cabane était chaud et confortable. Le feu crépitait.
La viande de mouton bouillie avait un fumet meilleur que jamais. Et c’était si bon d’être assis sur des couvertures autour du feu pour manger.
Tout de suite après le repas, Hoshkee prit sa couverture et se blottit sur sa vieille peau de mouton.
– C’est mieux qu’un lit, dit-il ; et il s’endormit aussitôt profondément.
Hesbah s’enroula aussi dans sa couverture, sur sa peau de mouton, mais avant de dormir, elle parla à maman de Jenny. Elle lui raconta le rêve de Jenny, et aussi que Jenny croyait que bientôt Jésus allait l’emmener.
Maman avait l’air triste.
– Elle est très pâle et maigre, remarqua-t-elle.
Le lendemain, le vent froid était tombé, et un chaud soleil entrait par la porte ouverte de la cabane. Lorsqu’Hesbah et Hoshkee sortirent, la neige devant leur demeure avait presque disparu.
– Prépare un bon feu, Hoshkee, dit maman, et nous mangerons dehors.
Le repas était prêt quand papa arriva. Il flaira avec satisfaction le bon café fumant. Ils s’assirent tous par terre sur des couvertures. Hesbah et Hoshkee joignirent les mains pour prier, comme ils le faisaient à l’école. La petite Ahway joignit aussi ses menottes potelées, et leva les yeux vers papa.
– Le missionnaire a appris à papa à prier à haute-voix, expliqua maman. Nous prions tous les jours ensemble.
Papa demanda à Dieu de bénir leur nourriture, et de bénir le missionnaire ; et il le remercia pour toutes les bonnes choses qu’Il leur avait données.
Pendant qu’ils mangeaient, maman dit :
– C’est bon d’être chrétien, parce que Dieu prend soin de nous. Depuis que nous avons entendu parler de Jésus, nous avons une nouvelle cabane. Personne n’a été malade. Les moutons ne sont pas malades. L’herbe est abondante, et les moutons ont de la belle laine. Papa vend la laine à un bon prix, et il vend aussi les agneaux.
– Et nous avons une voiture, ajouta papa.
Hoshkee acquiesça joyeusement :
– C’est très bon d’être chrétien.
Hesbah ne disait rien, et paraissait troublée.
Elle pensait à Jenny.
– Sam Tall, est-il aussi chrétien ? demanda t-elle soudain.
– Oe ! répondit papa. C’est un très bon chrétien. Sa femme aussi est une chrétienne. Puis il ajouta :
– Il y a déjà longtemps que Sam a une voiture.
– Mais la petite Jenny est toujours malade, objecta Hesbah.
Maman réfléchit un instant.
– La femme de Sam a perdu beaucoup de moutons par la maladie.
Une pensée traversa l’esprit de Hoshkee « Ils ne sont peut-être pas de bons chrétiens ! »
Ils mangèrent en silence pendant un petit moment. Enfin grand-maman dit :
– Le missionnaire a expliqué qu’il ne fallait pas regarder à l’extérieur pour savoir si quelqu’un était véritablement chrétien. Peut-être que Sam n’est pas un vrai chrétien. Peut-être que Jésus n’est pas réellement dans son cœur.
Mais maman observa :
– Même les missionnaires ont des malheurs. Leur petite fille a été très malade et est morte il y a bien longtemps. Et ils sont de bons chrétiens.
Aucun d’entre eux ne parvint à résoudre ce problème. Si Dieu bénit ses enfants, pourquoi leur arrive-t-il des malheurs ?
Après le repas, Hesbah et Hoshkee filèrent escalader les rochers, et se poursuivre autour des buissons de genévriers. Puis ils allèrent voir les moutons. Papa les surveillait.
– Il vous faut garder les moutons, maintenant leur dit-il.
Hoshkee et Hesbah redevinrent ainsi des petits bergers.
Les enfants étant là pour s’occuper des moutons, maman put terminer les couvertures qu’elle tissait, et papa, quelques bracelets en argent que lui avait commandés un marchand.
En été, maman installait son métier dehors sous un abri couvert. L’hiver, le métier était à l’intérieur de la cabane, suspendu au plafond. Maman était assise par terre, et travaillait avec agilité de ses doigts, tissant les laines aux couleurs vives dans la trame, et les pressant fermement vers le bas.
Ses couvertures étaient toujours magnifiques et très bien faites. Le marchand en prenait autant qu’elle pouvait en donner.
Tout en travaillant, maman pensait à ce qu’elle achèterait avec l’argent – de la farine et de la viande, des pommes de terre, et peut-être des oranges pour un dessert. Et s’il y avait assez, elle achèterait des souliers pour les enfants…
Les vacances étaient presque terminées lorsque papa partit à la ville pour vendre les couvertures et les bracelets au marchand. Hoshkee voulait l’accompagner, mais papa lui dit de rester à la maison et d’aider Hesbah à garder les moutons.
Le soleil se couchait lorsqu’Hoshkee et Hesbah ramenèrent les moutons. Dès qu’ils les eurent rentrés dans le corral, ils coururent à la cabane de maman ; ils avaient hâte de voir ce que papa avait rapporté de la ville.
L’auto n’était pas à sa place habituelle, mais ils avaient entendu le ronflement d’un moteur dans la prairie, à peu près une heure auparavant.
Hesbah poussa vigoureusement la porte de la cabane, et s’arrêta court. Ahway sanglotait. Grand-maman, assise sur une couverture auprès d’elle, paraissait très triste, et ne cherchait pas du tout à la consoler. Et maman, penchée sur le feu, avait des larmes dans les yeux.
Hesbah et Hoshkee se tenaient là, immobiles, regardaient ; ils ne savaient pas que penser ni que dire.
Maman mit encore un morceau de bois sur le feu, recueillit Ahway dans ses bras, puis vint s’asseoir à côté de grand-maman. Elle regarda tristement Hesbah et Hoshkee.
« Papa n’a rien ramené à la maison », dit-elle enfin. « Les couvertures sont loin, les bracelets sont loin, mais pas d’argent… rien ».
Et elle leur raconta la triste histoire. Papa était allé à la ville pour vendre les couvertures et les bracelets. Le marchand avait tout pris et avait payé papa. Mais Hache Redoutable était là. Il avait parlé à papa, lui avait demandé de venir boire avec lui.
Papa savait que ce ne serait pas bon, et il avait dit : « Non ». Hache Redoutable s’était alors fâché. Il était sorti du magasin derrière papa. Tout à coup il avait bousculé très fort papa, qui était presque tombé. Puis il s’était enfui en riant.
Papa était allé à l’épicerie chercher ce qu’il lui fallait. Il avait un gros sac, bien rempli. Mais lorsqu’il avait voulu prendre son porte-monnaie pour payer, il n’était plus dans sa poche ! Il avait alors compris pourquoi Hache Redoutable l’avait poussé. Il l’avait bousculé pour qu’il ne sente pas sa main lorsqu’il prendrait le porte-monnaie dans sa poche !
Papa avait laissé son sac, et était parti à la recherche de Hache Redoutable. Sam Tall avait rencontré papa et avait vu qu’il était très fâché.
Papa lui avait raconté la triste histoire. « Je ne rentrerai pas à la maison avant d’avoir mon argent », avait-il dit à Sam. Et Sam s’était arrêté pour le dire à maman.
Papa rentra très tard, ce soir-là ; Hesbah et Hoshkee dormaient déjà. Et le lendemain, il sortit les moutons de très bonne heure, avant que Hesbah et Hoshkee ne soient réveillés.
Lorsqu’ils furent rassemblés autour du feu pour essayer de manger quelque chose, Hesbah rappela : « Aujourd’hui, c’est Nouvel an. Il y a une réunion à l’église ».
Maman s’en souvenait. Mais ils ne pouvaient pas y aller. Il n’y avait personne pour conduire la voiture. Et ils étaient trop malheureux.
Ce fut une triste journée de Nouvel an.
« Le missionnaire aura peut-être remarqué notre absence », dit Hesbah. « Et il viendra voir pourquoi nous n’étions pas à la réunion ».
Le missionnaire vint en effet le lendemain. Maman lui raconta tout. Elle lui dit que papa était parti avec les moutons et qu’il n’était pas revenu. Le ciel était sombre, et un vent froid soufflait. « Je vais essayer de le retrouver », dit le missionnaire.
Et il s’en alla, le visage dressé contre la tempête. Maman le regarda s’éloigner.
« Comme il est bon pour nous ! » dit-elle à Hesbah. « Il est comme Jésus. Il part chercher la brebis perdue ».
Le missionnaire avait l’air triste lorsqu’il revint. « Il ne veut rien entendre. Mais, prions pour lui, afin que Jésus incline son cœur à écouter ».
Papa rentra peu après. Maman entendit le bêlement des moutons et envoya Hoshkee aider papa. Puis elle se dirigea vers la porte. Elle aperçut papa monter dans la petite auto bleue, et filer le long de la piste, laissant Hoshkee se débrouiller tout seul.
Hoshkee ramena les moutons dans le corral et entra en courant.
« Papa est très fâché ! » expliqua-t-il. « Il dit que ce n’est pas bon d’être chrétien ! »
Papa ne rentra pas à la maison pour la nuit.
Avant de se coucher, Hesbah et Hoshkee s’agenouillèrent avec maman, pour demander à Dieu de prendre soin de lui.
Mais Hoshkee avait de l’amertume dans le cœur. « Voilà les malheurs qui commencent », dit-il à Hesbah. « Jésus ne nous aime peut-être plus ».
Hesbah se souvint de ce que Nanabah lui avait dit que des malheurs les frapperaient parce qu’ils avaient suivi la religion de l’homme blanc.
Le lendemain, Ahway était malade, et maman très triste.
Peu après le repas, ils entendirent une voix d’homme appeler ; ils se précipitèrent tous dehors en pensant que c’était papa. Mais c’était oncle Ed. Il conduisait Nanabah à l’école, et il s’était arrêté pour saluer.
Maman lui raconta l’histoire ; il secoua la tête et dit : « les mauvais esprits vous ont trouvés ».
Maman ne répondit pas. Elle se tourna vers Hesbah et Hoshkee. « Vite, préparez-vous ! » leur dit-elle. « Vous pourrez retourner à l’école avec oncle Ed ».
Des surprises
La plupart des enfants étaient heureux de retourner à l’école. Mais Hesbah et Hoshkee étaient tristes. Et Hoshkee était aigri, et de mauvaise humeur.
– Hoshkee, c’est à ton tour d’aider à la cuisine, dit Mlle Blanche dès le premier matin.
Hoshkee n’avait pas la moindre envie de travailler ; il alla cependant à la cuisine. Tandis que les grands lavaient la vaisselle, les plus petits, dont Hoshkee, enlevaient, les yeux des pommes de terre qui seraient servies au repas.
Tous ces garçons bavardaient et plaisantaient en travaillant ; seul Hoshkee n’ouvrait pas la bouche. Il était de mauvaise humeur et en avait assez d’être sage.
Lorsqu’il apercevait Hesbah, il disparaissait. Il ne voulait pas lui parler. Mais un jour, Hesbah le coinça à la sortie du réfectoire ; il lui raconta alors ce qu’il ressentait.
– Jésus ne nous aime plus. Il a permis qu’un méchant homme prenne l’argent de papa. Pourquoi ne ramène-t-il pas papa à la maison ? Où est papa ? Et l’auto a disparu, aussi elle est peut-être démolie.
Hesbah ne savait pas que répondre. Il semblait bien que Jésus ne les aimait plus.
Ce jour-là Hoshkee était donc occupé à la cuisine. Il vit une grosse corbeille de pommes sur la table près de la porte. Hier aussi, il y avait un panier plein de pommes là, et en sortant, il en avait pris une. Cette fois, il avait suspendu son manteau tout près de la table. Il avait décidé d’en remplir les poches et la doublure de son manteau.
Ensuite, il s’échapperait, et il aurait des pommes à manger jusqu’à… jusqu’à ce que… Oui, il s’enfuirait, et peut-être qu’il trouverait papa. Il prendrait les pommes seulement pour montrer à Dieu qu’il ne se souciait plus du tout d’être bon.
Leur travail terminé, les garçons se hâtèrent de sortir. Hoshkee alla chercher son manteau sans se presser. Il s’arrêta près du panier de pommes. Personne ne vit ce qu’il faisait. Mais lorsqu’il franchit la porte, ses poches et son manteau étaient gonflés.
Il ferma la porte. Puis, tout à coup son cœur cessa de battre. Là, sur l’escalier, il y avait Mlle Blanche !
– Alors, Hoshkee, tu as bien travaillé ?
– Oui, M’zelle, et Hoshkee chercha à passer. Mais Mlle Blanche l’arrêta.
– Comme tu es gros, ce matin, Hoshkee ! dit elle. Qu’as-tu bien pu fourrer dans tes poches ?
Hoshkee baissa la tête. Elle le prit par l’épaule et ne le laissa pas aller, bien qu’il se débattit pour s’échapper.
– Montre-moi, Hoshkee.
Il sortit une pomme de son manteau.
– En as-tu encore ?
– Oui, M’zelle.
– Rapporte-les toutes à la cuisine, Hoshkee et viens avec moi.
Elle le suivit. La cuisinière regarda avec surprise Hoshkee sortir une dizaine de pommes de son manteau, et les mettre dans la corbeille.
– Hoshkee a été méchant, expliqua Mlle Blanche. Je l’emmène avec moi.
Personne ne sait ce qui se passa entre Mlle Blanche et Hoshkee lorsqu’il se trouva seul avec elle dans sa chambre. Elle lui dit probablement que Jésus était attristé lorsque nous étions méchants, et le pressa de demander à Jésus de lui pardonner.
Hoshkee ne répondait rien. Il était de plus en plus fâché. Il ne regrettait rien et ne demanderait pas pardon. Elle l’envoya alors se coucher pour réfléchir.
À l’heure du souper, Mlle Blanche le fit chercher par Sam. Hoshkee prit son repas sans dire un mot. Puis il alla avec Sam suivre la classe du missionnaire Bee. Il ne voulait pas y aller, mais Mlle Blanche lui en donna l’ordre. M. Bee parla de Dieu, mais Hoshkee ferma les oreilles et son cœur à tout ce qu’il disait. Et il fut heureux de retrouver son lit.
Le lendemain était un samedi. Dans le dortoir des filles, chacune avait sa tâche. Les unes enlevaient la poussière et balayaient. D’autres faisaient des raccommodages ou étaient occupées ailleurs.
Nanabah et Hesbah étaient dans la salle de couture. Une de leurs aînées leur montrait comment employer la machine à coudre.
– Vous placez votre ouvrage ainsi, expliquait-elle en faisant la démonstration. Puis vous descendez le petit pied. Vous appuyez sur la pédale…
Hesbah entendait à peine ce qui se disait. Elle était préoccupée par les malheurs, qui s’étaient abattus sur eux. D’abord l’argent avait disparu. Puis papa était parti. Et maintenant, Hoshkee avait été surpris en train de voler. Elle en éprouvait de la honte devant Nanabah.
– Eh bien, Hesbah, Assieds-toi ici, et essaie, dit la grande.
– Je ne peux pas, murmura Hesbah.
– Mais oui, tu peux, encouragea-t-elle. À ce moment une voix appela :
– Hesbah, Mlle Sourire t’attend dans le parloir !
Hesbah était heureuse de s’en aller. Mais que pouvait bien vouloir Mlle Sourire ? Y avait-il un nouveau malheur ?
– Quelqu’un aimerait te voir, dit la surveillante qui se tenait sur le pas de la porte. Elle se retira de côté, et papa était là !
Hesbah courut à lui. Il sourit et posa la main sur sa tête.
– Veux-tu venir passer le dimanche à la maison avec moi ? demanda-t-il en navajo.
Hesbah ne répondit pas, mais questionna :
– Est-ce que maman est là ?
– Non. Nous allons à la maison pour la voir. Nous lui ferons la surprise.
– Hoshkee aussi ?
– Oui, Hoshkee aussi. Mlle Blanche permet.
Hesbah se tourna alors vers Mlle Sourire. D’un signe de, tête, celle-ci lui accorda la permission qu’elle demandait.
À ce moment Nanabah jeta un coup d’œil par la porte pour voir ce qui arrivait à Hesbah. Papa l’aperçut.
– Aimerais-tu venir avec nous ? lui demanda-t-il.
Nanabah ne savait pas très bien que répondre. Mlle Sourire l’engagea à aller, et la question fut ainsi réglée.
Peu après, ils se retrouvaient tous dans la petite auto bleue. Hoshkee était assis à côté de papa. Il était heureux de constater que la petite voiture était entière. Hesbah et Nanabah étaient installées derrière.
Ils ne parlèrent pas beaucoup pendant le trajet. Hesbah se sentit heureuse lorsque, enfin, ils s’engagèrent sur la piste conduisant à la cabane de maman. Elle se redressa pour voir si maman les entendrait arriver.
Maman les entendit. Elle sortit de la cabane, avec la petite Ahway cachée derrière sa longue et ample jupe. Oh, comme elle fut heureuse de les voir tous !
Quand ils furent dans la cabane, assis autour du feu, papa raconta son histoire. Il avait d’abord été très, très fâché contre Hache Redoutable, parce qu’il lui avait pris son argent. Et puis, fâché contre Dieu, qui avait permis que Hache Redoutable s’enfuie avec l’argent.
Il avait cherché partout Hache Redoutable, mais il ne l’avait pas trouvé. Et puis ce matin, il s’était réveillé, couché par terre sur un sentier. Le missionnaire Bee était à genoux à côté de lui.
– Quelqu’un a averti le missionnaire Bee et il m’a trouvé. Il m’a montré que j’avais péché contre Dieu. Il a vu que j’avais faim, et il m’a emmené chez lui, et Mme Bee a préparé un repas pour moi. Il a prié avec moi ; il m’a amené à regretter…
Papa, continua :
– Il m’a dit que les malheurs arrivaient à tous les hommes, parce que tous sont pécheurs. Seulement, si nous avons Jésus dans notre cœur, nous pouvons être heureux même dans le malheur. Jésus permet que tout finisse bien.
– Le missionnaire Bee et aussi venu me voir ajouta maman. Il dit que tout ce que Dieu envoie est bon. Le malheur nous rapproche de Lui.
Pendant un instant tout fut silencieux dans la cabane. Puis Hoshkee dit doucement :
– Moi aussi, je suis mauvais. Et il raconta son histoire.
– Lundi, je dirai à Mlle Blanche que je regrette, dit-il en terminant.
– C’est bien, ajouta maman. Avant d’être chrétiens, nous avions peur des mauvais esprits, peur qu’ils nous apportent des malheurs. Maintenant nous savons que Dieu prend soin .de nous. Nous n’avons pas peur. L’argent a disparu, mais nous avons Jésus. C’est mieux que tout l’argent du monde !
Elle sourit à papa et papa lui sourit. Alors soudain, tout le monde se sentit heureux. Tous sauf Nanabah. Elle n’avait pas dit un mot. Elle ne pouvait pas comprendre.
L’argent n’était pas retrouvé, et pourtant ces gens étaient heureux. Et ils disaient que c’était Jésus qui les rendait heureux.
Le dimanche matin, elle les accompagna à la petite réunion de la chapelle locale. Un navajo lut dans le Livre de Dieu et parla de Jésus, le Sauveur.
Nanabah, essayait de ne pas écouter. Hesbah et Hoshkee chantèrent les cantiques de tout leur cœur, mais Nanabah gardait ses lèvres hermétiquement closes. Elle fut heureuse de voir la nuit arriver et de pouvoir se coucher.
L’adieu de Jenny
Depuis la reprise de l’école, après les vacances de Noël ; Jenny était malade. Lorsque les fillettes se rassemblaient le soir autour de Mme Bee pour lire la Bible et prier, Jenny n’était pas avec elles. Mais Hesbah lui racontait toujours tout ce qui s’était passé.
Un soir, Mme Bee dit à ses élèves :
– Jenny entre demain à l’hôpital. Le docteur va lui ôter les amygdales. Peut-être ira-t-elle mieux ensuite.
– Aura-t-elle très mal ? demanda Mollie.
– Le docteur l’endormira d’abord. Elle ne sentira rien lorsqu’il lui enlèvera les amygdales. À son réveil, elle aura mal à la gorge, mais le plus dur sera passé.
– Prions pour elle, et demandons à Jésus de la guérir, dit une petite fille.
– Oui. Et je suis sûre que chacune d’entre vous pensera à prier pour elle, ce soir lorsque vous serez couchées. Maintenant, mettons-nous à genoux toutes ensemble et demandons à Dieu de se tenir près d’elle.
Elles s’agenouillèrent. Mme Bee parla à Dieu de diverses choses, comme elle le faisait toujours. Elle Le remercia pour tous les bienfaits dont Il les comblait jour après jour, et particulièrement pour le don de Jésus, notre Sauveur.
Tout à la fin, elle dit : « Seigneur Jésus, prends soin de notre Jenny ; dirige le docteur dans son intervention. Et rétablis vite Jenny ».
Après la prière, Mme Bee prit Hesbah à part.
– Tu es la grande amie de Jenny. Jenny a demandé à vous voir, toi et Nanabah, avant que l’infirmière ne l’emmène à l’hôpital. Sais-tu où est Nanabah ?
Hesbah courut chercher Nanabah, et Mme Bee les conduisit dans la chambre où Jenny avait été mise, seule. Les voyant entrer, la fillette s’assit dans son lit, toute souriante.
– Je veux seulement vous dire au revoir. Je veux aussi vous dire que je n’ai pas peur. Et puis, Nanabah, je t’en prie, ne garde pas ton cœur fermé à Jésus. Lorsque tu auras reçu Jésus dans ton cœur tu seras toujours heureuse.
Hesbah saisit une des mains de Jenny. Jenny tendit l’autre à Nanabah.
– Je vais peut-être bientôt voir Jésus. Je lui parlerai alors de vous.
– Il nous faut aller maintenant, dit Mme Bee. Voilà l’infirmière qui vient chercher Jenny pour la conduire à l’hôpital.
Hesbah leva la tête et reconnut Gracie, l’infirmière qui l’avait si bien soignée à l’hôpital.
– Oh Gracie! s’écria-t-elle, tu soigneras bien Jenny, n’est-ce pas !
– Certainement, promit la jeune fille.
Jenny sortit de son lit, enfila une robe sur son pyjama, et s’en alla avec Gracie. Arrivée à la porte, elle se retourna encore pour faire signe à Hesbah et à Nanabah.
Hesbah se sentit bien seule cette nuit-là, avec ce lit vide à côté du sien. Le lendemain matin, la première chose qu’elle vit fut le lit vide. Et toute la matinée, Hesbah pensa à Jenny.
À midi, lorsque les fillettes entrèrent dans leur chambre pour se laver les mains avant le repas, elles y trouvèrent Mme Bee. Elle avait quelque chose à leur dire, et les fit asseoir. Elle avait un air triste et sévère.
– Je veux vous parler de Jenny. Elle a eu une bonne nuit, et ce matin, elle était tout heureuse, comme d’habitude. Son papa et sa maman étaient là. Nous étions auprès d’elle et nous avons parlé ensemble. Elle répétait : « J’aime Jésus, et Il m’aime ». Elle n’avait pas peur.
Puis le docteur est venu pour l’endormir. Avant de sombrer dans le sommeil, elle a encore une fois ouvert les yeux, et nous a souri à chacun. Elle a murmuré : « Cher Jésus, prends soin de moi ! »
Mme Bee avait les yeux pleins de larmes. Elle garda un instant le silence, passa le bras autour des épaules de Hesbah et l’attira contre elle. Puis elle continua.
– Jenny s’est endormie, et elle ne s’est pas réveillée – pas ici. Jésus l’a recueillie auprès de Lui.
Le plus profond silence régnait dans là pièce Mme Bee le rompit.
– Ne voulons-nous pas maintenant parler à Jésus, et lui dire que nous sommes heureux qu’Il ait repris Jenny ?
Les fillettes fermèrent toutes les yeux, même Nanabah. Mme Bee pria :
– Nous aurions tant aimé garder Jenny, cher Seigneur. Mais nous savons que c’est mieux ainsi. Apprends-nous à t’aimer comme Jenny le faisait, et permets que nous soyons toutes prêtes à te rencontrer, lorsque le moment en sera venu pour nous.
Mme Bee emmena Hesbah chez elle pour le reste de la journée, car Hesbah ne parvenait pas à étouffer ses sanglots.
Le lendemain, toutes les fillettes se rendirent à l’église pour l’ensevelissement. Il y avait beaucoup de monde. Le missionnaire parla de l’amour merveilleux de Jésus, venu mourir pour nous, afin que nous vivions avec Lui pour toujours.
Les élèves de l’école du-dimanche chantèrent : « À l’abri dans les bras de Jésus ».
Hesbah alla ensuite retrouver maman et papa.
– J’ai apporté un pique-nique, dit maman. Appelle Hoshkee, et nous mangerons ensemble.
Hesbah courut chercher Hoshkee. Papa trouva un endroit ensoleillé, derrière le grand réfectoire. Maman étendit des couvertures par terre, et ils s’installèrent.
C’était un repas simple. Hesbah et Hoshkee savaient qu’à l’intérieur, leurs camarades avaient des pommes de terre, de la viande, des légumes, et peut-être un pâté pour le dessert. Mais le pain et le fromage de maman leur parurent meilleurs qu’un grand festin, tant la joie de se retrouver était grande.
Le lait pour les enfants, et le café pour papa et maman, apportés par la cuisinière complétèrent admirablement leur déjeuner.
– Je vous ai vus par la fenêtre, dit-elle.
Ils mangèrent en silence. Chacun pensait à Jenny.
– Sam et sa femme sont très tristes, dit enfin maman. Ils aimaient beaucoup leur petite fille. Mais ils sont chrétiens. Imaginez comme ce serait triste s’ils n’étaient pas chrétiens !
Soudain, elle demanda :
– Où est Nanabah ?
Hesbah secoua la tête.
– Elle a disparu tout de suite après le service.
Maman se mit alors à parler du bébé de tante Martha : Hélène. La petite avait été très malade ; maintenant cela allait mieux. Tante Martha prétendait que l’homme de la médecine avait chassé les mauvais esprits.
Maman soupira.
– C’est parfois difficile d’arrêter de croire aux mauvais esprits. J’ai encore peur quelquefois. Hoshkee dit :
– Un mauvais esprit me souffle de temps en temps d’être méchant. Il me dit de ne pas croire en Jésus.
– Je crois que les mauvais esprits disent aussi à Nanabah de ne pas croire, ajouta Hesbah. Mais si nous pensons à Jésus, et si nous Lui parlons, les mauvais esprits s’en vont.
Ils parlèrent ensuite des moutons et des petits agneaux qui venaient de naître. Hoshkee était impatient de voir arriver l’été pour pouvoir de nouveau s’occuper d’eux, et rôder parmi les rochers, les escalader et jouer.
Hesbah demanda :
– Est-ce que cet été Nanabah pourra rester chez nous plusieurs jours ?
– Oui, si tante Martha le lui permet, répondit maman.
Puis maman et papa durent partir.
– Nous viendrons vous chercher au début des vacances, cria papa en s’en allant.
Chez tante Martha
C’était le dernier jour d’école. Hoshkee, Hesbah et Nanabah avaient préparé leurs bagages. Ils attendaient que quelqu’un vienne les chercher.
Hoshkee fut le premier à repérer la voiture de papa sur la route. D’un bond il se leva et courut à sa rencontre.
Les valises furent mises dans le coffre. Hesbah et Nanabah s’installèrent sur des couvertures à l’arrière. Hoshkee s’assit devant, à côté de papa.
– Dépêchons-nous, dit papa. La petite Hélène est très malade. Tante Martha attend Nanabah.
Papa conduisit vite. Hesbah et Nanabah roulaient sur les couvertures à chaque contour. Arrivés à la maison, papa et. Nanabah s’arrêtèrent pour prendre une tasse de café. Puis ils repartirent en hâte, laissant les bagages de Nanabah, pour pouvoir aller plus vite.
Papa rentra le lendemain. Il dit que la petite Hélène semblait mieux. Tante Martha et oncle Ed avaient fait venir l’homme-de-la-médecine, pensant qu’il pourrait chasser les mauvais esprits qui avaient rendu la petite Hélène malade.
Oncle Ed vint le jour suivant chercher la valise de Nanabah. Hélène allait beaucoup mieux. Il était heureux et plein d’entrain. Il s’assit, bavarda, et joua avec Ahway. Lorsque Hesbah et Hoshkee rentrèrent avec les moutons, il s’apprêtait à partir.
– Viens ! dit-il à Hesbah. Viens voir Nanabah. Nous avons une bonne peau de mouton sur laquelle tu pourras dormir !
Hesbah ne savait que répondre. Elle regarda maman.
– Tu peux aller, si tu en as envie.
Toutes sortes de pensées se bousculaient dans l’esprit de Hesbah. C’était facile d’être une chrétienne à la maison, parce que maman, et papa, et grand-maman étaient des chrétiens.
Mais comment pourrait-elle prier Dieu dans la maison de tante Martha ? Comment parviendrait-elle jamais à parler de Jésus à tante Martha ? Mme Bee avait dit : « Si vous aimez Jésus, vous parlerez de son amour à d’autres ». Et elle en avait le désir. Mais ce serait difficile.
Viens, viens ! pressait oncle Ed. Il riait ; il lui tira les cheveux. Tu as peur de tante Martha, la taquina-t-il. Viens ! Tu joueras avec Nanabah et avec la petite Hélène. Hoshkee est grand maintenant; il n’a pas besoin de ton aide pour les moutons.
Ainsi, Hesbah partit.
À peine loin, elle commença à se demander si Nanabah serait contente de la voir arriver. Nanabah était allée chaque semaine chez Mme Bee, parce qu’elle aimait peindre. Mais elle prétendait qu’elle fermait ses oreilles à tout ce que Mme Bee disait de Dieu.
Et, à l’école, elle jouait en général avec les filles qui nourrissaient les mêmes sentiments qu’elle à l’égard du Dieu de l’homme blanc. Elle ne désirait peut-être pas la visite d’Hesbah. Mais maintenant, c’était trop tard pour retourner.
Il faisait sombre lorsqu’ils parvinrent au sommet de la dernière colline, qui surplombait toute la vallée. Hesbah était fatiguée. Six kilomètres de marche, parmi les collines et les rochers, représentent un bien long trajet.
Mais la vallée s’ouvrait paisible et accueillante. Un feu brûlait à l’entrée de la cabane de tante Martha, et les premières étoiles scintillaient au-dessus des rochers, derrière la cabane.
Nanabah et tante Martha parurent contentes de voir Hesbah. Tante Martha prépara vite quelque chose à manger. Ils ne parlèrent qu’un petit moment après le repas, puis ils allèrent se coucher.
Hesbah s’assit sur sa peau de mouton pour prier, comme elle le faisait toujours à la maison. Nanabah rit. « Nous ne faisons pas cela, chez nous ! »
Quand Hesbah rouvrit les yeux, Nanabah était enroulée dans sa couverture, et lui tourna le dos. « Elle est fâchée », pensa Hesbah, qui souhaita être à la maison.
Mais le lendemain, Nanabah était de bonne humeur. Tante Martha aussi était gaie. Une seule chose était triste – lorsque Hesbah inclinait la tête pour rendre grâces avant les repas, tante Martha et Nanabah continuaient tout simplement à parler.
Elles semblaient même parler plus fort que de coutume. Hesbah pensait que jamais elle ne parviendrait à leur parler de Jésus.
Après le déjeuner, Hesbah alla avec Nanabah garder les moutons. Tante Martha leur recommanda : « Veillez sur les petits agneaux ! »
Elles n’eurent pas à aller loin, le chef de file du troupeau se dirigeant tout droit vers un trou d’eau entre les rochers. La clochette au cou du bélier sonnait gaiement. Après que tous les moutons se soient abreuvés, le bélier les conduisit là où il y avait de l’herbe verte, entre les rochers rouges.
Les moutons savent trouver l’herbe même où elle est rare, et ils la broutent avec satisfaction.
Nanabah et Hesbah s’amusèrent à escalader les rochers. Nanabah montra à Hesbah une petite grotte. Elles s’y assirent un instant, puis grimpèrent sur le plus haut des rochers. De ce sommet, la vue s’étendait par-delà les moutons jusqu’aux montagnes les plus reculées, encore recouvertes de neige.
Tout était si beau – les teintes vertes et grises de la vallée, les sables brun-rouge, les pentes des montagnes avec leurs arbres verts, les sommets blancs étincelant sous le soleil, et au-dessus de tout cela, le ciel bleu.
– J’en ferai un tableau à la maison, dit Nanabah. Tu sais, Mme Bee m’a donné des crayons et du papier.
Hesbah, les yeux écarquillés, contemplait ce paysage. Elle aimait la beauté sauvage du pays. Enfin, elle dit doucement : c’est Jésus qui a fait tout cela. Voilà pourquoi c’est si beau.
Nanabah secoua la tête.
– Non ! Le dieu navajo a fait tout cela ! Puis, tournant un regard courroucé vers Hesbah, elle ajouta :
– Ne parle pas de Jésus à maman. Elle est très fâchée quand on parle de Jésus.
– Elle aimerait peut-être entendre une histoire de la Bible, suggéra Hesbah.
Nanabah secoua la tête.
– Non, maman aime les histoires, mais pas les histoires de la Bible.
Elles ne s’amusèrent plus autant après cela. Hesbah fut soulagée lorsque ce fut enfin le moment de rentrer les moutons. Elle aurait aimé que papa vienne la rechercher ce soir.
Tante Martha, avait préparé du bon blé et de la viande de mouton pour le souper, mais Hesbah put à peine y toucher. Elle avait la nostalgie de la maison.
Après le repas, oncle Ed rajouta une bûche sur le feu. La petite Hélène s’était endormie sur les genoux de Nanabah. Les étoiles commençaient à briller au-dessus d’eux. Le feu pétillait, et ses flammes ressemblaient à de longues langues.
Tout, en dehors du cercle de lumière du feu, était dans l’obscurité. Les rochers rouges se dressaient tel d’immenses géants noirs contre le ciel étoilé. Tout à coup oncle Ed dit :
– C’est un bon moment pour entendre une histoire. Peux-tu nous en raconter une, Hesbah ?
Hesbah tressaillit de surprise. Avant qu’elle pu répondre, tante Martha intervint :
– Hesbah ne connaît que des histoires de la Bible.
Sa voix était dure et chargée de mépris.
– Les histoires de la Bible ne sont pas bonnes.
Oncle Ed rit.
– Certaines histoires de la Bible sont très bonnes. Hesbah, connais-tu celle du géant et du lion ?
Hesbah dut réfléchir un instant
– Samson ? demanda-t-elle.
– Oui, Samson. Il a tué un lion.
Hesbah raconta l’histoire. Elle racontait bien.
Même tante Martha écoutait.
– Encore une, réclama oncle Ed.
Hesbah commença alors la parabole du semeur qui sortit pour semer des graines sur quatre espèces de terrains différents.
Mais lorsqu’elle dit que les petits oiseaux, c’était le méchant venu pour ravir la bonne semence du cœur, tante Martha se leva : les histoires navajos sont meilleures. Allons-nous coucher.
Chaque jour Hesbah allait avec Nanabah surveiller les moutons. Et chaque soir, elles ramenaient les bêtes dans le corral. Lorsque les moutons passaient par le petit portillon, Nanabah les comptait : quarante-trois, plus Tiny la chèvre. Hesbah comptait les agneaux : il y en avait huit.
Maïs un certain vendredi soir, Hesbah n’en compta que sept. Nanabah se pencha sur la barrière et recompta : un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept… Elle ne put trouver le huitième. Elles recommencèrent maintes et maintes fois leur compte.
Nanabah tremblait de peur. Un des petits agneaux était resté en arrière ! Qu’allait dire maman ? Elle leva les yeux vers le ciel. Le soleil se couchait derrière les rochers rouges.
– Dépêchons-nous, dit-elle. Il faut le retrouver.
Elles parcoururent la vallée, firent le tour des rochers rouges près desquels les moutons avaient passé ; elles cherchèrent partout, scrutèrent les pierres, fouillèrent les buissons. Le soleil disparut, et Nanabah se mit à pleurer.
Soudain Hesbah s’arrêta et s’exclama :
– Je n’y ai pas pensé ! Jésus sait où est le petit agneau. Je vais le Lui demander. Et elle s’agenouilla.
– Jésus, aide-nous s’il te plaît à retrouver le petit agneau. Je t’en prie, ne permets pas qu’il soit emmené par un coyote.
Nanabah s’était arrêtée et écoutait la prière de Hesbah. Hesbah se releva, et elles poursuivirent leurs recherches. La lune brillait de tout son éclat maintenant.
Tout à coup Nanabah dit :
– Je sais ! De l’autre côté du gros rocher, il y un petit buisson de genévrier ! Les moutons essaient toujours de passer près de lui, lorsque nous les ramenons au corral. Le petit agneau est peut-être resté là.
Elles contournèrent rapidement le rocher. Les ombres étaient sombres et effrayantes à cet endroit. Nanabah hésitait. Hesbah hésitait aussi. Les ombres étaient semblables à un gros trou noir.
Hesbah leva la tête et vit les étoiles. Elle pensait à Jésus, là-haut, qui veillait sur elles.
– Je n’ai pas peur, dit-elle en s’enfonçant dans l’obscurité. Nanabah la suivit lentement.
– Le buisson est là-bas, montra-t-elle en indiquant l’ombre la plus noire.
Hesbah prit Nanabah par la main, et elles avancèrent, en tâtant le terrain du pied, afin de ne pas trébucher.
– Y a-t-il du blanc sous le buisson ? demanda Hesbah, dans un souffle, comme elles s’approchaient.
– Oui, murmura Nanabah.
Elle s’arrêta, et Hesbah dut l’entraîner derrière elle. N’aie pas peur ; dit Hesbah, qui savait que Nanabah prenait la tache blanche pour quelque chose de redoutable.
Hesbah se laissa tomber sur ses genoux et se glissa sous le buisson. Le petit agneau était là ! Elle le prit dans ses bras et le tendit à Nanabah. Oh ! comme Nanabah était heureuse ! Elles rentrèrent en hâte à la maison.
Le soir, au moment de se coucher, Hesbah dit :
– Il nous faut remercier Jésus de nous avoir aidées.
Elle s’assit sur sa peau de mouton, joignit les mains, et murmura :
– Seigneur Jésus, nous sommes si contentes d’avoir retrouvé le petit agneau, avant que le coyote ne le prenne. Merci de nous avoir montré où il était, et d’avoir pris soin de nous aussi.
Lorsqu’elle rouvrit les yeux, quelle ne fut pas sa surprise de voir Nanabah assise sur sa peau de mouton, les mains jointes ! Elle resta sans paroles.
Nanabah se coucha.
– J’ai eu peur du blanc sous le buisson, avoua t-elle doucement à Hesbah. Parfois les mauvais esprits…
– Non, non, interrompit Hesbah. Lorsque nous appartenons à. Jésus, nous n’avons plus peur des mauvais esprits.
– Mais les mauvais esprits sont dans mon cœur. Ils me disent de ne pas écouter les histoires de Jésus, et de ne pas les croire.
Hesbah tendit la main dans l’obscurité, et rencontra celle de Nanabah. Elle la serra très fort.
– Nanabah, Dieu envoie son bon Esprit. Il est plus fort que les mauvais esprits. Il te dit d’écouter.
Nanabah soupira.
– J’ai essayé de toutes mes forces de garder mes oreilles et mon cœur fermé lorsque Mme Bee parlait. Mais j’aime les histoires. J’aimerais recevoir Jésus dans mon cœur. Et alors les mauvais esprits viennent et emportent tout – comme dans l’histoire que tu as racontée.
Tante Martha entra à ce moment-là. Hesbah serra encore bien fort la main de Nanabah. Avant de s’endormir, Hesbah demanda à Jésus de venir vivre dans le cœur de Nanabah, et d’en chasser les mauvais esprits.
Papa vint chercher Hesbah le lendemain. Nanabah était triste de la voir s’en aller. Mais oncle Ed promit de la conduire bientôt en visite chez Hesbah.
La prière de Nanabah
La première fois qu’oncle Ed s’arrêta chez sa sœur, il annonça que Nanabah avait un mauvais refroidissement.
– Elle est malade et ne peut pas venir.
Deux semaines plus tard, cela n’allait pas mieux.
– Elle tousse, elle tousse.
Quelques semaines après, les nouvelles étaient encore plus mauvaises.
– Elle tousse, et tousse ; sa tête est brûlante. Et elle est fatiguée – si fatiguée qu’elle ne peut pas sortir avec les moutons.
Cette nuit, Hesbah pria avec ferveur pour Nanabah. Les vacances étaient presque terminées, et si Nanabah n’allait pas mieux, elle ne pourrait pas reprendre l’école.
Le lendemain, Sam Tall arriva. Il venait de rencontrer Vieux Joe, le berger qui vivait dans les collines, près de la cabane de tante Marthe. Vieux Joe lui avait dit que Nanabah était malade, et que Martha lui avait demandé d’aller chercher l’homme-de-la-médecine.
– Nanabah ne veut pas de l’homme-de-la-médecine, mais Martha dit qu’il faut qu’il vienne, avait rapporté le vieux Joe. Puis il avait ri.
– Ha ! ha ! Martha a dit que Nanabah priait. Nanabah a demandé au Dieu de l’homme blanc d’envoyer un missionnaire ! Vous croyez qu’un missionnaire voudra venir ! Ha ! ha !
Vous croyez qu’un missionnaire va marcher des kilomètres et des kilomètres parmi les collines et les rochers pour aller voir une petite fille navajo ! Nanabah est folle. Martha n’a pas demandé un missionnaire. Martha a demandé un homme-de-la-médecine. Elle ne veut pas payer un missionnaire.
Mais lorsque l’homme-de-la-médecine sera venu, Martha le payera avec des moutons et de l’argent !
Sam secoua tristement la tête.
– Est-ce que Nanabah est chrétienne ? demanda-t-il à Hesbah.
– Je ne sais pas, répondit la fillette.
Sam poursuivit son chemin. Il avait un long trajet devant lui. Il avait fait un détour pour donner les nouvelles de Nanabah.
Après son départ, Hesbah, les yeux brillants, confia à maman :
– Oh ! je suis si contente que Nanabah ait prié. Maman approuva, mais elle paraissait anxieuse.
– Le missionnaire est très loin. Comment pourra-t-il savoir que Nanabah est malade et qu’elle prie ? Et il ne connaît pas le chemin de la cabane de tante Martha.
– Jésus peut le lui dire.
– Oui, mais Vieux Joe doit revenir avec l’homme-de-la-médecine. Il le ramènera vite, demain peut-être.
Maman retourna à son métier, sous l’abri d’été. Hesbah alla l’aider. Et tout en tissant les belles laines de couleur elles prièrent pour Nanabah.
Dans la cabane de tante Martha, Nanabah ne dormait pas. Elle savait que Vieux Joe était allé chercher l’homme-de-la-médecine. Peut-être serait-il de retour demain matin. Nanabah avait peur de l’homme-de-la-médecine.
Et ce n’était pas tout. Pendant ces longues journées où elle était trop faible et trop fatiguée pour sortir avec les moutons, elle avait pensé à Mme Bee et aux histoires que la missionnaire avait racontées sur Jésus. Jésus était bon envers tous, et Il guérissait beaucoup de malades.
Elle pensait à Jenny, qui était toujours heureuse, même lorsqu’elle était malade. Elle se souvenait de sa visite à Hesbah, et comment ils étaient tous heureux malgré la perte de leur argent. Ils étaient heureux parce que Jésus était dans leur cœur.
En réfléchissant à tout cela, Nanabah se mit à prier.
Un jour, sa maman la surprit les mains jointes et les yeux fermés ; elle se fâcha.
– Que fais-tu ? Tu pries le Dieu de l’homme blanc ? Et tu crois qu’il t’entend ?
Nanabah ne répondit pas.
– C’est assez que tu sois malade. Ne fâche pas maintenant encore davantage les dieux.
Nanabah dit alors d’une toute petite voix :
– J’ai demandé à Jésus d’envoyer le missionnaire.
Tante Martha se mit à rire :
– Ha ! ha ! Tu crois que le missionnaire voudra marcher jusqu’ici pour voir une petite fille navajo ?
Nanabah n’osa rien ajouter. C’était certes trop demander. Et si même le missionnaire voulait venir, comment trouverait-il le chemin ? Il fallait marcher si longtemps ! Comment pourrait-il savoir qu’elle était malade ? Et, de toute façon, pourquoi viendrait-il ?
Elle n’avait jamais été une amie du missionnaire Bee, ou de sa femme. Elle n’avait suivi les classes du samedi que pour pouvoir se servir des couleurs de Mme Bee. Et elle n’avait jamais laissé celle-ci lui parler.
Nanabah repassait toutes ces choses dans son esprit durant les nuits d’insomnie. Ce soir, elle joignit les mains et pria encore : « Je regrette de ne pas avoir écouté Mme Bee. S’il te plaît, cher Jésus, envoie le missionnaire, et permets que l’homme-de-la-médecine ne vienne pas ».
Le lendemain, elle vit maman sortir au soleil et répandre du pollen de céréales. C’était sa prière au dieu soleil.
– Nous garderons les moutons à la maison aujourd’hui, annonça maman. L’homme-de la-médecine va sûrement venir.
Elle sortit la peau de mouton de Nanabah sous l’abri d’été, et installa confortablement la fillette.
De sa couche, Nanabah observa la course du soleil dans le ciel. Il était déjà au-dessus de sa tête, et l’homme-de-la-médecine n’était pas encore venu. Vieux Joe n’était pas non plus rentré. Lentement le soleil commençait à descendre du côté de l’occident.
Soudain Nanabah s’assit. Qu’entendait-elle ? N’était-ce pas des voix ? Quelqu’un n’avait-il pas appelé son nom ? Elle regarda dans la direction des collines ; quatre personnes descendaient le sentier. Était-ce l’homme-de-la-médecine et Vieux Joe ? Qui étaient alors les deux autres ?
Lorsqu’ils se furent un peu rapprochés, elle put distinguer un homme, une femme et deux enfants. Et bientôt elle reconnut Hesbah et Hoshkee. Mais qui étaient les deux autres ?
Hesbah prit les devants.
– Nanabah, appela-t-elle. Les missionnaires sont venus ! M. et Mme Bee !
Hesbah vit tante Martha se lever et disparaître rapidement du côté du corral. Cela signifiait que les visiteurs n’étaient pas bienvenus. Hesbah courut cependant auprès de Nanabah, comme si de rien n’était.
Et quelques minutes après, les deux missionnaires étaient assis sur une couverture à côté de Nanabah.
Des larmes coulaient le long des joues de la fillette,
– Jésus vous envoie ! répétait-elle. Je le lui ai demandé et Il vous a envoyés !
Mme Bee prit la petite main brûlante de Nanabah.
– Es-tu très malade, Nanabah chérie ? demanda-t-elle.
Nanabah sourit.
– Je ne me sens pas malade maintenant. Mais je tousse, je tousse. Et je suis fatiguée. Maman a envoyé chercher l’homme-de-la-médecine. Mais j’ai beaucoup pensé à Jésus. Je regrette d’avoir fermé mes oreilles et mon cœur aux histoires que le missionnaire racontait sur Jésus. Et j’ai prié.
– Il a entendu ta prière, dit M. Bee. C’est un Dieu merveilleux ! Même si nos péchés sont très grands, Il écoute lorsque nous nous repentons et Lui demandons pardon.
Ils parlèrent ensemble de Jésus et de son amour. Et Hesbah remarqua que tante Martha se rapprochait peu à peu pour écouter.
Nanabah la vit aussi.
– Maman ! s’écria-t-elle, avec un sourire à travers ses larmes. Le missionnaire est venu ! Jésus l’a envoyé ! Jésus a entendu la prière d’une petite fille navajo !
M. et Mme Bee se levèrent pour saluer tante Martha.
– Je crains que votre petite fille ne soit bien malade, dit Mme Bee.
Tante Martha allait répondre lorsqu’ils entendirent des voix. Deux hommes traversaient la vallée – oncle Ed et le Vieux Joe. Ils s’avancèrent vers eux et serrèrent la main des missionnaires.
Tante Martha s’empressa d’allumer un feu et de préparer du café. Et ils furent bientôt tous réunis autour du feu pour manger et pour boire.
Hesbah était assise auprès de Nanabah ; elles écoutaient ce que disaient les grandes personnes,
– La petite est très malade, remarqua M. Bee.
– Maladie des poumons ? demanda Vieux Joe.
– Je pense, dit le missionnaire. Il faut qu’elle aille chez le docteur. Elle devra probablement faire un long séjour à l’hôpital, pour y être bien nourrie, et se reposer.
Nanabah regarda sa maman. Elle s’attendait à la voir bondir et s’écrier : Non, non ! Mais tante Martha restait très calme, et observait le feu. Elle en oubliait même de manger le morceau de pain qu’elle tenait à la main.
– Si vous voulez qu’elle aille à l’hôpital, poursuivit M. Bee, il faudra que vous nous aidiez à la transporter jusque chez votre sœur. Ma voiture est là-bas. Ensuite, je l’emmènerai.
Oncle Ed regarda Nanabah avec tristesse:
– Elle est très maigre, maintenant. Je la porterai.
– Le chemin est long, remarqua le missionnaire. Nous vous aiderons.
– Vieux Joe aidera aussi, ajouta le vieux berger.
Tous se tournèrent alors vers tante Martha.
– Où est l’homme-de-la-médecine ? demanda-t-elle au Vieux Joe.
– Pas chez lui. Il est allé en ville et ne revient pas avant demain.
Tante Martha regarda alors M. Bee.
– Comment avez-vous su que Nanabah était malade ?
Le missionnaire raconta :
– Ce matin, nous sommes venus voir si Hoshkee et Hesbah étaient prêts à reprendre l’école demain. Lorsque nous sommes arrivés chez eux, ils nous ont dit que Nanabah était malade et qu’elle priait pour demander à Jésus d’envoyer le missionnaire. Alors nous sommes venus.
Hoshkee intervint :
– Hesbah et moi leur avons montré le chemin.
– Oui, dit M. Bee. Nous leur avons demandé comment nous pouvions arriver chez Nanabah. Ils nous ont expliqué que ce n’était pas possible en auto, ni à cheval ; qu’il faudrait marcher.
Ils nous ont dit que c’était loin, et que les rochers et les collines étaient abrupts. Et Hesbah et Hoshkee nous ont proposé de venir avec nous, pour nous montrer le chemin.
Tante Martha les regardait, les yeux remplis d’admiration :
– Vous saviez que le chemin était long et difficile ?
– Oui.
– Et la Dame missionnaire savait ?
– Oui. Je lui ai dit qu’elle n’avait pas besoin de venir, mais elle n’a pas voulu rester en arrière. Elle a dit qu’il fallait aller ; que nous devions apporter à Nanabah la réponse à sa prière.
– Pourquoi êtes-vous venus si loin pour voir une petite fille ? demanda tante Martha à Mme Bee.
– Parce que nous l’aimons, répondit gentiment Mme Bee. Nous aimons Jésus et Nanabah est une des petites brebis de Jésus.
Tante Martha se tourna alors vers Hesbah :
– Comment savais-tu que Nanabah était malade, et qu’elle priait ?
– Le grand Sam nous l’a dit. Grand Sam a rencontré Vieux Joe hier, et Vieux Joe lui a raconté. Puis Sam est venu nous le dire.
Tante Martha regarda Vieux Joe :
– Vous avez raconté à Sam ?
Vieux Joe fit signe que oui.
– Je trouvais que c’était tellement drôle qu’une petite fille navajo prie pour que le missionnaire vienne.
– Jésus répond de façon merveilleuse aux prières, remarqua doucement le missionnaire.
Tante Martha garda le silence. Elle se leva et alla préparer les bagages de Nanabah.
– C’est bon, dit-elle. Le missionnaire aime Nanabah : Il peut l’emmener à l’hôpital chez le docteur blanc.
Oncle Ed et M. Bee confectionnèrent un brancard : une couverture tendue sur deux longue perches. Ils installèrent Nanabah dessus.
Hoshkee et Hesbah porteraient tour à tour la valise. Ils traversèrent la vallée, gravirent la colline. Arrivés au sommet, ils se retournèrent tous pour faire un signe d’adieu, à tante Martha et à la petite Hélène.
Hoshkee et Hesbah marchaient à côté de Mme Bee. Celle-ci avançait de plus en plus lentement, car elle était fatiguée. Parfois ils devaient l’aider, et la tirer.
– Je suis triste que vous soyez si fatiguée, dit Hesbah.
– Cela ne fait rien, répondit la missionnaire. Je suis contente que nous soyons allés. Remercions Dieu d’avoir ouvert le cœur de Nanabah à Jésus, et remercions Jésus d’avoir répondu à sa prière.
Nanabah passa la première nuit chez le missionnaire. Le lendemain, il la conduisit à l’hôpital des tuberculeux. C’était encore beaucoup plus loin. Hesbah ne put pas les accompagner. Elle devait être à l’école.
Le docteur accueillit gentiment Nanabah.
– Je prendrai bien soin d’elle, dit-il.
– Je viendrai te voir aussi souvent que possible, promit le missionnaire à Nanabah. Et nous prierons pour toi tous les jours, et demanderons à Jésus de te guérir.
Après le départ de M. Bee, Nanabah resta très tranquille. Elle se sentait un peu solitaire, mais elle était heureuse.
Lorsque l’infirmière s’approcha de son lit, elle dit :
– Tu as l’air heureuse, Nanabah. A quoi penses-tu ?
Nanabah sourit à la gentille infirmière.
– Je pensais que les malheurs frappent tout le monde, dit-elle. Le grand Sam en a connu lorsque Jenny est morte ; Hesbah et Hoshkee, lorsque tout l’argent a disparu et que leur papa est parti.
Nous en avons eu à la maison quand la petite Hélène a été malade ; et puis maintenant, moi. Mais si nous aimons Jésus, les malheurs ne sont pas mauvais. Nous n’avons pas peur. Nous savons qu’Il prendra soin de nous, et tout est bien.
– Es-tu chrétienne, Nanabah ? demanda l’infirmière.
Les yeux de Nanabah s’illuminèrent :
– Oe. Seuls les chrétiens sont heureux lorsqu’ils sont malades. C’est bon d’être chrétien, pas parce que Dieu donne au chrétien une nouvelle cabane et une nouvelle auto et beaucoup de moutons, mais parce que Jésus pardonne les péchés, fait de nous ses brebis.
Il prend soin de nous et met le soleil dans notre cœur.
– Oui, dit l’infirmière avec un sourire heureux. Jésus apporte le soleil dans le pays Navajo.