
Ch. 1er. Rosalie
Une pluie serrée tombait sans relâche sur la grande place du marché, à moitié déserte ce jour-là. Cependant on voyait encore bon nombre de flâneurs et d’oisifs qui circulaient, le nez en l’air, autour des échoppes et des baraques fermées, piétinaient dans une boue épaisse et gluante et s’éclaboussaient réciproquement en cherchant à éviter les flaques d’eau formées par la pluie.
Quel triste champ de foire ! La veille au soir, tout était encore frais et neuf, et de nombreux lampions éclairaient les baraques des saltimbanques, les ménageries, les loteries à deux sous toutes reluisantes de dorures, les exhibitions de géants et de nains, les cirques de chiens et de singes savants.
L’air retentissait du bruit des orchestres en plein vent et des éclats de voix de pitres vêtus de manière grotesque qui, debout à l’entrée de leurs baraques, débitaient, avec force gestes à l’appui et d’une voix enrouée, leur boniment à une foule de curieux et de badauds émerveillés de leur éloquence, et pétrifiés d’étonnement à la vue des toiles peintes, qui ne donnaient, suivant l’orateur, qu’une faible idée de ce qu’on voyait derrière.
Mais ce jour-là, il y avait relâche, c’était dimanche, et la fête ne devait reprendre que le lendemain. On pouvait donc espérer que le temps se remettrait au beau et que marchands, entrepreneurs de spectacles, saltimbanques, curieux ou acheteurs pourraient de nouveau s’en donner à cœur joie.
À l’intérieur des baraques en planches, des voitures et des chariots, recouverts de bâches en toile qui abritaient les brillants acteurs, les montreurs de bêtes et les faiseurs de tours du soir précédent, le spectacle n’était pas plus gai. Tous ces gens, dorés sur toutes les coutures il y avait quelques heures à peine, étaient maintenant, les uns couchés sur de misérables grabats, les autres accroupis, grelottant autour de leurs feux, murmurant contre les intempéries, qui leur enlevaient une bonne partie de leur recette, et faisant des vœux pour que la journée du lendemain leur fût plus propice.
Un petit vieillard, dont le visage frais et rosé exprimait la bonté et la bonne humeur, était en train de passer tant bien que mal le long de l’avenue formée par l’alignement, des baraques, et pataugeait sans se plaindre dans la boue liquide qui en formait le plancher. Ce n’était évidemment ni un oisif ni un curieux.
Un mobile plus sérieux que la simple curiosité devait l’amener en ces lieux, car il paraissait n’éprouver aucun intérêt à la vue des monstres peints et des enluminures éclatantes que l’on voyait sur la devanture des baraques en plein vent.
Au bout de quelques minutes de marche, il s’arrêta devant l’une de celles-ci, monta l’escalier en planches qui conduisait à l’entrée du chariot et heurta à la porte.
C’était une toute petite porte dont la partie supérieure était vitrée et masquée par un rideau retenu à l’intérieur par des attaches rouges. Personne ne répondant à son appel, le vieillard se disposait à se retirer, lorsque quelques petits garçons qui se trouvaient là l’engagèrent à frapper encore, assurant qu’ils venaient de voir une petite fille qui était entrée par cette même porte.
– N’aimerais-tu pas être à sa place ? disait l’un des petits à son camarade ; pour moi, je serais bien content si notre maison pouvait rouler comme celle-ci de ville en ville.
Cette réflexion naïve fit rire le vieillard, qui heurta de nouveau à la porte.
Cette fois, le rideau s’écarta timidement et une tête se montra à travers la vitre, une jolie petite tête aux cheveux bouclés et aux yeux bleus qui regardait le visiteur avec curiosité et méfiance.
La tête disparut presque immédiatement, et après quelques instants, pendant lesquels le vieillard crut deviner qu’une consultation à voix basse avait lieu dans l’intérieur du véhicule, la porte s’ouvrit et la propriétaire de la jolie tête se tint debout devant lui.
C’était une petite fille âgée d’environ douze ans, d’apparence frêle et délicate. Une magnifique chevelure, dont les boucles brunes tombaient en désordre, servait de cadre à la plus gentille figure que l’on pût voir, et le vieillard fit tout bas la réflexion qu’il n’avait encore jamais rencontré dans le cours de sa vie d’aussi beaux yeux que ceux qui éclairaient ce charmant visage.
L’accoutrement de l’enfant était en revanche des plus pauvres, et elle parut transie lorsque l’air froid du dehors pénétra par la porte ouverte.
– Bonjour, mon enfant, dit le vieillard.
À ce moment, on entendit un violent accès de toux à l’intérieur du logis et une voix sèche et faible comme celle d’une tuberculeuse cria à la petite :
– Ferme la porte, Rosalie, il fait si froid, et fais entrer ce visiteur quel qu’il soit.
Le vieillard n’attendit pas une seconde invitation : il pénétra dans le logement et l’enfant ferma la porte derrière lui.
L’espace n’était pas grand, et le plafond était si bas que le petit monsieur avait de la peine à se tenir debout. À l’extrémité opposée de la voiture était une espèce de lit étroit, dans le genre de ceux que l’on trouve à bord des vaisseaux d’émigrants, sur lequel était couchée une femme évidemment fort malade. À ses yeux et à la couleur de ses cheveux, le visiteur comprit qu’elle était la mère de l’enfant.
Il ne pouvait y avoir là, faute de place, un ameublement bien considérable ni bien luxueux ; un petit poêle, quelques ustensiles en métal pour les besoins du ménage, un rayon contenant quelques assiettes et quelques tasses, et deux caisses qui servaient de sièges formaient tout le mobilier.
Il y avait du feu dans le poêle et la chaleur parut au bout d’un instant fort incommode au vieillard ; mais il n’était guère possible pour lui de s’éloigner de l’instrument de son supplice, à moins de sortir de l’appartement.
Rosalie avait repris sa place, sur l’une des caisses, près du lit de sa mère.
– Excusez-moi, madame, dit le vieillard en entrant et en saluant la malade avec politesse, de pénétrer ainsi chez vous ; j’aime beaucoup les enfants et j’apporte à la vôtre une image, si elle veut bien l’accepter de ma part.
En disant ces mots, il sortit de sa poche une gravure représentant un berger qui portait entre ses bras un agneau. La toison de celui-ci paraissait déchirée et souillée en plusieurs endroits, et l’on y voyait des traces de sang, comme si le pauvre animal eût été en butte aux attaques d’une bête féroce.
Mais le berger paraissait avoir encore plus souffert que l’agneau, car il était couvert de nombreuses blessures saignantes ; cependant, sa belle figure rayonnait d’amour et de joie en regardant son fardeau ! Il paraissait oublier ses propres souffrances en songeant qu’il avait sauvé son petit agneau.
À l’arrière-plan, on voyait plusieurs amis du berger qui paraissaient venir à sa rencontre, et au pied du tableau se lisaient ces mots :
« Réjouissez-vous avec moi, car j’ai trouvé ma brebis perdue. Il y aura de la joie au ciel pour un seul pécheur qui se repent ».
La petite s’était avidement emparée de l’image, et sa mère, accoudée sur son oreiller, la contemplait avec elle, les larmes aux yeux.
– Ce sont là de douces paroles, n’est-il pas vrai ? dit le vieillard.
– Oh ! oui, dit la malade avec un soupir ; je les connais depuis longtemps.
– Le bon Berger ne vous les a-t-il jamais adressées en particulier, chère madame ? continua le vieillard. N’a-t-il jamais réuni ses anges dans le ciel pour leur dire en parlant de vous : « Réjouissez-vous avec moi, car j’ai trouvé ma brebis perdue ? »
La femme ne répondit pas ; un accès de toux survint à ce moment, et le vieillard resta un moment à la regarder en silence, d’un air de vive compassion.
– Vous paraissez assez gravement malade dit-il enfin.
– Oh ! oui, je suis bien malade, dit-elle ; tout le monde le remarque ; il n’y a qu’Auguste qui soit aveugle là-dessus.
– C’est le père, expliqua la petite.
– Il ne veut pas croire que je suis malade, continua la pauvre mère ; il veut que je me lève et que je joue mon rôle dans les représentations. J’ai voulu lui obéir dans la dernière ville où nous étions, et je me suis évanouie aussitôt après ; depuis lors, je n’ai plus quitté le lit.
– C’est une vie qui doit bien vous fatiguer, dit le visiteur, que celle que vous menez là ; vous devez en être dégoûtée maintenant.
– Oh ! oui, bien dégoûtée, bien fatiguée, soupira la pauvre femme. J’ai été élevée pour une vie bien différente, et celle-ci m’est à charge depuis longtemps.
– Et vous voyagez ainsi toute l’année de lieu en lieu ?
– Pendant tout l’été, du moins, dit la malade ; pendant les mois rigoureux de l’hiver, nous louons un petit logement dans une ville, et nous contractons un engagement dans un petit théâtre ; mais durant toute la belle saison, nous errons de fête en fête, de foire en foire. Jamais de repos, jamais de tranquillité ni de confort.
Ma pauvre dame ! dit le petit vieillard, d’un ton de pitié ; puis il voulut ajouter quelques paroles ; mais il semblait avoir quelque chose dans la gorge, car il ne put que tousser et se moucher avec bruit.
Pendant cet entretien; la petite avait pris deux grosses épingles dans l’une des boîtes et avait fixé l’image contre le mur dans un endroit où sa mère pouvait facilement porter les yeux.
– Vois, maman, dit-elle, comme mon tableau fait bien là et comme tu pourras bien le voir de ton lit !
– Oui, chère madame, dit le visiteur en se préparant à prendre congé, regardez-le souvent et dites-vous bien que ce bon Berger vous cherche. Il voudrait vous prendre dans ses bras comme ce pauvre agneau souffrant et perdu et vous emporter dans sa bergerie ; il ne fera attention ni aux blessures ni aux souffrances, si seulement vous voulez lui permettre de vous prendre dans ses bras. Adieu, chère madame ; il est possible que je ne vous revoie jamais, mais je suis convaincu que le bon Berger vous dira Lui-même ces paroles.
Il redescendit avec précaution les quelques marches de l’escalier, et Rosalie le suivit des yeux jusqu’à son entrée dans une autre baraque où il allait sans doute porter le même message de paix et d’amour.
Elle se retourna alors vers sa mère et lui dit :
– C’est un joli tableau, n’est-ce pas, maman ?
Mais aucune réponse ne se fit entendre, et Rosalie pensa que sa mère dormait ; mais en s’avançant vers le lit sur la pointe des pieds, elle vit que la malade avait le visage caché dans son oreiller qu’elle baignait de ses larmes.
L’enfant prit la main amaigrie de sa mère entre les siennes ; elle l’embrassa tendrement, cherchant à la consoler en lui disant d’une voix douce et câline :
– Maman, chère maman, ne pleure pas ; qu’as-tu donc ?
Mais la pauvre mère pleurait toujours plus fort. Enfin ses sanglots amenèrent un violent accès de toux, et Rosalie effrayée, s’empressa de lui préparer une boisson calmante qu’elle avait l’habitude de lui donner.
Peu à peu, la pauvre femme se calma et, à la satisfaction de la petite garde-malade, elle s’endormit. Rosalie resta sans bouger à côté du lit, de crainte de la réveiller, et pour s’occuper pendant ce temps, elle examina soigneusement l’image, qu’elle connut bientôt jusque dans ses moindres détails.
Lorsque la malade rouvrit les yeux, la première chose qu’elle entendit fut la voix de son enfant qui répétait doucement l’inscription de l’image comme si elle avait voulu l’apprendre par cœur : « Réjouissez-vous avec moi, car j’ai trouvé ma brebis, celle qui était perdue. Il y aura de la joie au ciel pour un seul pécheur qui se repent ».
Ch. 2. Le petit théâtre
Transportons-nous maintenant au soir suivant. La foire est de nouveau en pleine activité et une foule compacte circule entre les baraques brillamment illuminées. Le petit théâtre appartenant au père de Rosalie était décoré de trois étoiles dont les lueurs, d’un blanc éclatant, tranchaient avec les lueurs rougeâtres des quinquets fumeux dont il était environné.
Son propriétaire avait été absent tout le jour et n’était rentré à son logement roulant que juste à temps pour s’occuper des préparatifs de la soirée.
– Nora, dit-il en mettant la tête dans la voiture où reposait sa femme, j’espère bien que tu viendras jouer ton rôle, ce soir.
– Je ne le peux pas, Auguste ; en vérité, je ne le peux pas, dit la pauvre malade ; si tu étais resté avec moi aujourd’hui, tu aurais bien entendu comme j’ai toussé toute la journée.
– J’aimerais bien que tu te dépêches de guérir, répliqua son mari d’un ton bourru. Conrad ne peut remplir ton rôle convenablement, gauche et lourd comme il est, l’imbécile !
– Je le reprendrai aussitôt que je le pourrai, dit la femme avec un soupir.
– Eh bien ! tâchons que ce soit bientôt, reprit l’autre ; vous autres, femmes, vous vous figurez être parfois plus malades que vous ne l’êtes. Pour le moindre bobo, vous voilà au lit à vous dorloter. Tout cela, c’est pure paresse, pas autre chose, ajouta-t-il avec colère.
Puis, voyant Rosalie qui pleurait près du lit de sa mère en entendant ces reproches immérités, le comédien ambulant s’adressa à elle.
– Je te défends de pleurer, entends-tu ? dit-il durement à l’enfant ; essuie tes yeux immédiatement, petite sotte ; ce serait beau de te voir arriver sur la scène les yeux rouges et enflés ! Fais en sorte qu’il n’en soit rien, ou sans cela…
Il retira sa tête au même moment et le bruit de la porte qu’il fermait avec violence empêcha d’entendre le reste de ses paroles qu’il est du reste aisé de deviner.
– Rosalie, chère petite, dit sa mère, il ne faut pas que tu pleures ; ton père sera si fâché. Il est temps d’ailleurs que tu t’habilles. Quel bruit il y a déjà sur la place ! dit la pauvre femme en portant la main à son front, où les artères battaient avec violence, car elle souffrait d’un cruel mal de tête.
Rosalie essuya ses yeux et se lava le visage, puis elle retira de l’une des caisses le costume qu’elle devait mettre pour la représentation. Celui-ci se composait d’une robe de mousseline blanche, ornée de nœuds de rubans roses et d’une couronne de roses rouges en papier, qui devait orner sa tête.
Elle s’habilla en se regardant dans un petit miroir, puis s’approcha du lit de sa mère pour que celle-ci place la couronne dans ses cheveux. La pauvre mère se dressa sur son séant pour arranger les longues tresses de la petite.
Quel contraste entre cette jolie petite créature, parée et ornée comme pour un bal, et la pauvre femme couchée sur un misérable grabat, enveloppée dans de mauvais draps troués et rapiécés – entre ces vêtements de fête et le reste de l’appartement, les ustensiles rudimentaires, les parois de bois, auxquelles pendaient des pièces de harnachement et d’autres objets de différents usages.
À ce moment, la voix du père qui l’appelait se fit entendre, et Rosalie, après avoir donné un dernier baiser à sa mère et placé la boisson calmante à sa portée pour le cas d’une nouvelle quinte de toux, s’élança hors du véhicule. Elle descendit rapidement le petit escalier et franchit d’un bond, gracieuse apparition qui souleva un murmure d’admiration parmi les badauds, le court espace à l’air libre qui la séparait du théâtre où elle devait figurer.
La salle n’avait pas encore été ouverte au public, et Rosalie se rendit immédiatement dans un espace ménagé derrière la scène et qui servait de foyer. C’est là qu’étaient réunis les acteurs de la troupe dirigée par son père. Ils paraissaient tous fatigués et de mauvaise humeur, car c’était le dernier jour de la foire, et ils n’avaient guère dormi les nuits précédentes, ayant dû donner représentation sur représentation jusqu’à une heure avancée de la soirée.
Le chef annonça enfin qu’il était temps de commencer, et toute la troupe fit son apparition sur la plate-forme du théâtre où elle se mit à danser aux sons d’une musique bruyante dont la grosse caisse, le tambour et les cymbales constituaient les éléments principaux.
Ceci n’était qu’une mise en scène préparatoire dont le but était d’allécher le public et de l’engager, en lui donnant un aperçu des costumes et des acteurs, à se porter en foule à la représentation qui allait commencer.
Cette exhibition terminée et le dernier coup de tam-tam donné, la troupe rentra dans le foyer et le public envahit en foule le bureau où l’on vendait les billets, puis il se répandit dans la salle et bientôt tous les bancs étroits qui remplissaient celle-ci furent chargés de spectateurs.
Au bout d’un instant, le rideau fut levé et le spectacle commença. C’était une petite opérette à grand effet, dans laquelle se trouvaient force situations extraordinaires et des scènes tantôt burlesques, tantôt tragiques, le tout accentué d’expressions parfois très risquées, débitées dans un langage qui n’avait rien d’académique.
Quant à sa moralité, nous préférons dire, hélas, qu’il n’y en avait point, car nous craignons fort qu’en étudiant de très près cette pièce, un observateur éclairé et impartial n’y eût trouvé plutôt une tendance à flatter les vices de l’humanité qu’à les flétrir.
Quoi qu’il en soit, la pièce paraissait être du goût de la majorité des spectateurs, car elle fut vivement applaudie, plusieurs même des acteurs furent rappelés après telle ou telle tirade qu’ils avaient débitée avec plus ou moins de bonheur et d’emphase.
Il y avait là, sur les banquettes, bien des jeunes filles servantes dans de bonnes .familles ou employées dans les magasins de la ville, qui avaient chez elles le confort, une bonne nourriture et de bons vêtements, et qui pourtant regardaient avec envie la petite Rosalie dans son joli costume.
Bon nombre d’entre elles se disaient même tout bas qu’elles échangeraient volontiers leur position modeste contre celle de la petite actrice. Briller ainsi sur la scène dans un costume élégant et coquet, voir cent paires d’yeux attachés avec admiration sur sa personne et s’entendre rappeler après chaque scène par un tonnerre d’applaudissements et de bravos leur paraissait être le dernier degré du bonheur terrestre.
Débiter des phrases sentimentales, se mouvoir avec une grâce étudiée et nonchalante, recevoir les hommages de princes, de généraux et de grands hommes de toute nature – galonnés et pimpants, comme ceux qu’elles voyaient sur les tréteaux ce soir-là, au lieu de servir des chandelles de suif, des bobines de coton ou des gilets de flanelle à des clients qui ne faisaient même pas attention à la physionomie de la marchande, ou d’avoir à cirer des parquets ou des chaussures, à recevoir les ordres de madame ou à soigner des marmots indociles, quelle différence ! Hélas ! Pourquoi n’étaient-elles pas nées filles de comédiens ?
Ah ! jeunes étourdies, que n’aviez-vous assisté à la scène de famille que nous avons racontée tout à l’heure ! Que ne pouvez-vous voir cette mère malade sur son misérable lit, où elle ne pouvait même pas reposer en paix, car à tous moments son mari entrait brusquement pour chercher tel ou tel objet !
Que ne pouvez-vous lire dans le cœur de la belle petite actrice qui était obligée de sourire quand elle avait envie de pleurer, de faire des gentillesses à des vauriens vêtus de satin, et qui soupirait après la fin de la pièce pour pouvoir courir embrasser sa mère, quitte à recommencer une demi-heure après à débiter ses compliments et à prodiguer ses sourires et ses gracieusetés à une nouvelle fournée d’admirateurs.
Vos vêtements sont si simples, dites-vous, que, fussiez-vous belles comme des fées, il n’en paraîtrait rien. Peut-être ; mais allez donc jeter un coup d’œil sur la garde-robe de cette jeune beauté couronnée de roses de papier, à la place de laquelle vous voudriez être ; allez la voir pendant la journée, grelottant, en haillons, auprès du grabat de sa mère ou préparant un misérable repas, pendant que vous, proprement et chaudement vêtues, vous avez bon gîte et bonne table !
Et ce spectacle que vous admirez tant, pensez-vous qu’il soit un amusement pour celle que vous enviez ? Il y a bien longtemps qu’il a cessé de l’être. Ces chansons, ces danses, ces gestes gracieux, c’est pour la quarantième fois, pour la cinquantième peut-être, qu’elle les répète dans cette saison ; ces sourires, cet air enjoué et ces charmantes petites moues dont le public raffole, vous croyez sans doute qu’ils dénotent la gaieté, la joie, le plaisir ?
Profonde erreur ! tout cela est de convention, tout cela est de commande, tout cela n’est que mensonge. Derrière ces grimaces, dites-vous bien qu’il y a des larmes amères prêtes à couler, dites-vous bien que le pauvre petit cœur qui bat sous cette guirlande est agité par la crainte et tourmenté par l’angoisse et l’inquiétude.
Il était onze heures passées quand la dernière représentation fut terminée et que Rosalie, libre enfin, put s’en retourner, épuisée de fatigue et tombant de sommeil, vers sa mère.
Elle entra en faisant le moins de bruit possible et s’assit, en commençant à se déshabiller, sur l’un des coffres près du lit de la malade. Mais tous ses membres étaient endoloris ; une torpeur invincible l’envahissait. Elle plaça sa tête entre ses mains et s’endormit dans cette posture.
Pauvre enfant ! il y avait des heures qu’elle aurait dû se trouver dans son petit lit, au lieu de s’agiter dans une atmosphère empoisonnée par la respiration de la foule et la fumée des lampes à pétrole.
Au bout d’une heure environ, la mère se réveilla et trouva la petite endormie dans cette attitude peu confortable, sa robe blanche à moitié dégrafée et la couronne de roses gisant à terre.
– Rosalie, chère enfant, dit-elle en la secouant légèrement, réveille-toi.
La petite se leva machinalement et se frotta les yeux en répétant comme dans un rêve :
– « Réjouissez-vous avec moi, car j’ai trouvé ma brebis perdue ».
« Elle rêve de son tableau », se dit la mère.
Rosalie finit par s’éveiller complètement et frissonna en sentant ses épaules découvertes ; elle acheva de se déshabiller avec l’aide de sa mère, puis elle se blottit dans le lit de celle-ci en l’enlaçant de ses petits bras.
– Pauvre petite agneau fatigué ! dit la mère en la pressant sur son cœur.
– Suis-je l’agneau ? murmura la petite à moitié endormie.
La mère ne répondit pas ; mais elle embrassa tendrement son enfant, auprès de laquelle elle demeura sans faire de mouvement, mais aussi sans dormir, pleurant et toussant tour à tour jusqu’au matin.
Ch. 3. Le lendemain de la foire
Le matin, Rosalie fut éveillée par un coup frappé à la porte de la voiture. Elle se leva et écarta un coin du petit rideau de mousseline.
– C’est Toby, maman, dit-elle ; je vais lui demander ce qu’il veut.
Elle entrouvrit la porte et Toby appliqua sa bouche dans l’intervalle ainsi formé :
– Mamselle Rosalie, dit-il, nous allons partir dans une demi-heure. Le patron m’a dit d’aller chercher les chevaux ; nous avons été occupés toute la nuit à emballer ; trois des voitures sont prêtes et il ne reste plus qu’une partie des décors à charger.
– Où allons-nous, Toby ? demanda l’enfant.
– Dans une ville qui est passablement éloignée, répondit Toby ; le patron dit que nous n’y avons jamais été et qu’il faudra près d’une semaine pour y arriver.
– N’es-tu pas fatigué, Toby ? dit la petite avec compassion.
Toby leva les épaules en grimaçant un sourire.
– On est toujours fatigué dans notre métier, répondit-il.
Après ces paroles, il courut chercher les chevaux qui avaient été mis en pension dans une écurie de la ville, et Rosalie retourna auprès de sa mère. Il y avait passablement à faire avant le départ, car il fallait emballer la vaisselle et différents objets que les cahots du véhicule pouvaient endommager ; elle voulait d’ailleurs préparer le déjeuner de sa mère, afin que celle-ci pût le prendre pendant que la voiture était encore au repos.
Lorsque tout fut prêt, Rosalie regarda par la fenêtre ce qui se passait au dehors. Le champ de foire présentait un aspect bien différent du jour précédent. La plupart des baraques étaient en train de vider les lieux avec leurs habitants.
Quoiqu’il ne fut encore que neuf heures, plusieurs d’entre elles étaient même parties, et la place était déjà à moitié déserte, offrant un aspect triste et désolé ; car le gazon avait disparu presque partout et se trouvait remplacé, en maints endroits, par des tas d’immondices ; des débris de paille et de papier, des cartons, des morceaux de bois, des chiffons, des lambeaux de tôle jonchaient partout le sol dans les emplacements qu’avaient occupés les baraques, tandis que les écorces d’oranges, les coquilles d’œufs, les débris de noix de coco et d’huîtres indiquaient les places où la foule avait stationné de préférence.
Rosalie vit passer successivement un carrousel démonté, dont les chevaux en bois laissaient apercevoir leurs têtes sous leur couverture de cuir, puis une grande balançoire, suivie de l’établissement du géant et du nain et du théâtre des marionnettes.
Puis vint la baraque du cheval bleu et du phoque savant qui s’acheminaient vers le théâtre de leurs nouveaux exploits ; puis la femme sans bras, qui accomplissait avec ses doigts de pieds les choses les plus remarquables ; puis la femme à barbe, le grimacier incomparable et le roi des charlatans.
Toby revint bientôt avec les chevaux, qui furent attelés aux voitures du théâtre et à celle qui servait de logement à la famille du directeur. Les secousses sur le terrain inégal étaient fortes et la pauvre femme malade fut terriblement secouée sur son lit. Enfin on arriva au bord de la route, où il fallut attendre jusqu’à ce que toutes les voitures de la ménagerie aient passé.
Quelques éléphants étaient dans un champ, s’amusant à tourmenter avec leurs trompes les branches d’arbres et les buissons qui les environnaient et à attraper les friandises qu’une foule d’enfants, accourus pour les voir, s’amusaient à leur jeter.
Mais Auguste, le directeur du théâtre ambulant, finit par s’impatienter d’attendre, et, interpellant les gens de la ménagerie, il les apostropha avec tant de grossièreté et d’humeur que la police finit par lui imposer silence pour empêcher que des rixes ne se produisent.
Enfin, le long convoi des animaux sauvages se mit en branle, précédé d’une troupe d’éléphants et de chameaux qui ouvraient la marche, suivis d’une foule d’enfants qui les accompagnèrent jusqu’aux limites de la ville.
En faisant un détour par une autre rue, les voitures du théâtre purent en cet endroit prendre les devants et dépasser la caravane des animaux en cage. Rosalie était contente de quitter la ville et de sentir l’air frais de la campagne après l’atmosphère fumeuse et poudreuse du champ de foire. Elle ouvrit la fenêtre du véhicule et se mit à converser avec Toby qui conduisait le chariot.
Aux environs de midi, l’on fit halte auprès d’un petit village pour laisser reposer les chevaux et pour leur donner à manger. Les enfants, qui sortaient de l’école, s’attroupèrent en foule autour du convoi, contemplant avec étonnement les voitures, les chevaux et les quelques hommes de la troupe qui se montraient, en costumes plus ou moins débraillés, autour des voitures ou sur celles-ci, occupés à préparer leur repas ou à raccommoder leurs hardes.
Quand les enfants eurent satisfait leur curiosité, ils reprirent pour la plupart le chemin de leur domicile, car il était l’heure de dîner, et la grande rue du village redevint plus tranquille. La mère de Rosalie se sentant un peu mieux ce jour-là, et espérant que l’air de campagne lui ferait du bien, s’était levée et regardait le paysage avec sa fillette.
Auguste, Toby et les principaux acteurs de la troupe se rendirent à la petite auberge du village pour y prendre leur repas, et, au bout d’un instant, Toby revint au logis porteur de deux rations de pain et de fromage destinées au déjeuner des deux femmes. Rosalie mangea de bon appétit, mais sa mère ne put se résoudre à prendre sa part de ce repas qui lui plaisait si peu.
Les voitures étaient arrêtées auprès d’une maisonnette au toit de chaume, sur le devant de laquelle était un petit jardin rempli de belles fleurs ; les roses mousseuses, le romarin, les églantines et la lavande exhalaient des parfums odorants que la malade, assise sur l’escalier de la voiture, aspirait avec délices.
Elle jouissait de ce repos relatif après la vie agitée du champ de foire et prêtait une oreille attentive au chant des oiseaux dans les buissons, et au bourdonnement des abeilles et des insectes qui voltigeaient de fleur en fleur, en compagnie de beaux papillons aux couleurs éclatantes.
La porte de la chaumière s’ouvrit et un enfant d’environ trois ans sortit et se mit à jouer à la balle dans le sentier qui conduisait à la grille du jardin. Il était suivi par une jeune femme vêtue d’une robe de coton bien propre, et d’un tablier blanc, qui vint s’asseoir, son ouvrage à la main, sur un banc devant la maison.
Elle se mit à travailler, tout en surveillant les ébats de l’enfant avec la vigilance d’une mère ; de temps en temps elle jetait un coup d’œil sur la voiture des comédiens arrêtée près de là, et sur la pauvre femme assise sur l’escalier et dont la toux faisait mal à entendre. Peu à peu elle se mit à chanter d’une voix douce et claire :
Tel que je suis, sans rien à moi,
Sinon ton sang versé pour moi
Et ta voix qui m’appelle à toi,
Agneau de Dieu, je viens, je viens !
Tel que je suis, bien vacillant,
En proie au doute à chaque instant,
Lutte au dehors, crainte au dedans,
Agneau de Dieu, je viens, je viens !
Tel que je suis…Ton grand amour
À tout expié sans retour,
Je puis être à toi dès ce jour,
Agneau de Dieu, je viens, je viens !
Tout à coup, l’enfant se mit à pleurer et la jeune mère, posant son tricot, s’empressa d’aller voir ce qui lui était arrivé. Le petit avait maladroitement jeté sa balle de l’autre côté de la haie et celle-ci avait descendu en bondissant la pente gazonnée qui séparait le jardinet de la grande route.
Après avoir calmé le marmot, la jeune paysanne se mit en devoir d’aller ramasser le joujou vagabond ; mais Rosalie l’avait devancée et le lui rapporta. La jeune femme la remercia vivement.
En voyant de plus près la pauvre malade et la jeune fille qui se tenait devant elle, et dont les traits exprimaient la fatigue et les privations, elle ne put s’empêcher de comparer mentalement le sort de la petite comédienne à celui de son enfant à elle, rose et gras, vigoureux et bien portant. Émue de compassion, elle rentra dans la chaumière et en ressortit bientôt, portant un bol plein de lait chaud et une grande tartine de pain frais qu’elle offrit à Rosalie.
– Merci, madame, dit celle-ci ; me permettrez-vous de porter ceci à ma mère qui ne peut manger le fromage qu’on nous a envoyé de l’auberge ?
– Certainement, mon enfant, et je m’en vais en chercher encore pour toi, répondit la jeune paysanne touchée des égards que la petite avait pour sa mère.
C’est ainsi que la malade et Rosalie firent ce matin-là un bon repas, assises sur les marches de leur demeure, pendant que la jeune mère conversait avec elles sans perdre de vue l’enfant, que la restitution de sa balle avait remis de belle humeur.
– J’aime à vous entendre chanter, dit la mère de Rosalie à sa nouvelle connaissance.
– Vraiment, reprit celle-ci. J’ai l’habitude de chantonner en travaillant, cela fait plaisir au petit ; il connaît presque par cœur ce cantique, maintenant. Souvent je l’entends qui fredonne :
Agneau de Dieu, je viens, je viens.
– Le cher petit ! C’est si joli de l’entendre I
– J’aimerais bien savoir ce chant, dit Rosalie.
– Eh bien ! je vous donnerai une carte sur laquelle il est écrit. Notre pasteur l’a fait imprimer et m’en a donné deux exemplaires.
En disant ces mots, la jeune femme rentra en courant à son logement, et revint bientôt, portant à la main une carte dont le sommet était percé de deux trous pour laisser passer les extrémités d’un ruban bleu qui formaient un beau nœud au-dessus de la carte.
Rosalie la remercia vivement et se mit immédiatement à lire l’hymne qui était imprimée en gros caractères sur le carton blanc encadré d’une petite bande de papier doré.
Nous avons un si bon pasteur maintenant, dit la jeune paysanne ; il n’y a que quelques mois qu’il est établi ici et il a fait déjà beaucoup de bien dans sa paroisse. Mme Leslie, sa femme, fait une lecture chaque semaine dans l’une des maisons du village. Nous prenons notre ouvrage et nous allons l’entendre. Elle nous parle des choses qui sont dans la Bible ; c’est si intéressant de l’écouter !
Elle s’arrêta subitement en voyant que le visage de la mère de Rosalie s’était couvert d’une pâleur mortelle.
– Qu’avez-vous donc, chère Madame ? lui dit-elle, vous prenez mal. Comme vous tremblez ! Il faut retourner à votre lit ; permettez-moi de vous aider.
Elle lui donna le bras et avec l’aide, de Rosalie, elle la fit coucher. Mais elle fut bientôt obligée de les quitter pour aller vers l’enfant qui était grimpé sur la balustrade et était en danger de tomber.
Un grand bruit se faisait maintenant entendre à l’entrée du village et une foule d’enfants, entourant l’avant-garde du convoi des bêtes sauvages, ne tarda pas à se montrer. C’était la ménagerie qui passait.
La jeune femme leva son enfant dans ses bras pour lui faire voir les éléphants et les chameaux qui s’avançaient avec dignité en tête du cortège.
Lorsque celui-ci eut disparu au prochain détour de la route, Toby arriva avec le cheval, disant que le maître désirait que la voiture de la famille prenne les devants, qu’il ne tarderait du reste pas à la suivre avec le reste de la caravane.
Le cheval fut donc attelé et, au moment du départ, la jeune paysanne, qui venait de cueillir des fleurs dans son jardin, les réunit en un bouquet qu’elle remit à Rosalie en lui disant :
– Prenez ces fleurs, chère petite, mettez-les dans l’eau pour votre mère : cela lui fera plaisir de les voir et de les sentir. N’oubliez pas d’apprendre par cœur votre cantique, n’est-ce pas ? lui cria-t-elle encore de loin, comme la voiture se mettait en marche.
Au moment où l’on tournait le coin de la rue principale du village, la malade dit à sa fille d’une voix fiévreuse :
– Peux-tu voir l’église, Rosalie ?
– Oui, chère maman, répondit celle-ci ; la voilà justement : une jolie petite église entourée d’arbres.
– Y a-t-il des maisons autour ? demanda la mère.
– Seulement une, une grande maison entourée d’un jardin ; mais je ne puis la distinguer très bien, à cause des arbres.
– Dis à Toby de te laisser descendre : tu iras y jeter un coup d’œil, dit la malade.
Pendant que Rosalie courait jusqu’à la grille de la cure, sa mère se soulevait sur son oreiller pour tâcher de voir quelque chose, car elle était trop épuisée pour se lever ; mais elle ne put apercevoir que le clocher de l’église et les cheminées de la maison.
Peu après, la petite rattrapa en courant la voiture, qui s’arrêta pour la laisser remonter. Elle avait l’habitude de descendre ainsi fréquemment pendant le trajet pour cueillir des fleurs le long du chemin.
– Et bien, Rosalie, demanda sa mère, qu’as-tu vu ?
– Ah ! chère maman, comme c’est joli par-là ! un beau gazon vert, de belles roses et une large allée sablée bordée de grands arbres, qui conduit à la porte d’entrée. Dans le jardin, il y avait une dame, une belle dame qui avait l’air si bonne et si douce : elle était occupée à cueillir des fleurs avec sa petite fille.
– Est-ce qu’elles t’ont vue, Rosalie ?
– Oui ; la petite fille m’a aperçue regardant entre les barreaux de la grille, et elle a dit à sa mère : « Maman, qui est cette petite fille ? Je ne l’ai encore jamais vue ! » La dame a levé les yeux et m’a souri, et elle avait l’air de se disposer à venir vers moi pour me parler, lorsque je me suis aperçu que la voiture était hors de vue. Je me sentais d’ailleurs un peu intimidée ; ce qui fait que je me suis sauvée.
La malade avait écouté ce récit avec le plus vif intérêt, mais son visage était pâle et agité. Elle laissa retomber sa tête sur son oreiller et soupira profondément.
On entendit en ce moment un bruit de roues qui approchait et Toby dit alors : voilà les autres ; ils n’ont pas été longtemps avant de nous rejoindre.
– Rosalie, dit la femme alitée, ne dis jamais un mot à ton père au sujet de cette maison, ni que je t’ai envoyée pour l’examiner, ni ce que la jeune paysanne nous a raconté de son pasteur. Promets-le-moi.
– Pourquoi donc, chère maman ? dit Rosalie étonnée.
– Parce que je t’en prie, répondit la malade.
– Bien, maman, je te le promets, dit la petite.
– Je te dirai pourquoi une autre fois, dit sa mère au bout d’un instant ; mais pas aujourd’hui, oh ! non, pas aujourd’hui : je ne le pourrais pas.
Rosalie se perdait en conjectures sur ce qui se passait dans la tête de sa mère et sur la cause de son agitation ; elle contempla un moment le visage amaigri de la malade, qui avait fermé les yeux et avait l’air de chercher le sommeil ; puis elle prit la carte où était le cantique et l’épingla au-dessus du tableau du Bon Berger.
Elle plaça ensuite les fleurs, qui embaumaient la voiture, dans un verre d’eau qu’elle mit près du lit pour réjouir les yeux de la malade quand celle-ci s’éveillerait ; puis elle reprit son poste à la petite fenêtre, pour voir ce qui se passait le long du chemin.
La voiture traversa encore plusieurs villages, et passa à côté de bien des jolies maisons de campagne, de bien des fermes pittoresques et rustiques avant d’arriver dans les environs de la petite ville où l’on devait passer la nuit.
Ch. 4. L’histoire de l’actrice
Le lendemain matin, aussitôt qu’il fit jour, les chevaux furent attelés et la caravane se remit en marche. La mère de Rosalie paraissait beaucoup mieux portante ; l’air de la campagne et une tranquillité relative l’avaient évidemment remontée quelque peu.
Elle put, avec l’aide de sa fille, se lever et prendre place sur l’un des coffres, s’appuyant contre le lit et regardant le paysage à travers la porte ouverte.
Rosalie, dit-elle tout à coup, n’aimerais-tu pas entendre l’histoire de ta mère quand celle-ci n’était encore qu’une petite fille ?
– Oui, chère maman, dit l’enfant en l’entourant de ses bras ; tu ne m’en as jamais dit un mot jusqu’à présent.
– Non, répondit la malade ; c’est une triste histoire et je ne tenais pas beaucoup à ce que ma petite-fille l’apprenne si tôt ; mais maintenant je pense souvent que je ne serai peut-être plus bien longtemps avec toi, et j’aime mieux te la raconter moi-même que de penser que d’autres le feront à ma place.
D’ailleurs tu seras bientôt une grande fille, et tu peux déjà comprendre beaucoup de choses qui n’étaient pas à ta portée il y a quelque temps. Et puis, il s’est passé, ces jours derniers, des événements qui ont fait revivre mon passé et qui m’ont fait, comme tu as pu t’en apercevoir, rêver jour et nuit.
– Eh bien, chère maman, commence, je te prie, dit la jeune fille en s’installant près de la malade.
Celle-ci paraissait regretter l’engagement qu’elle venait de prendre ; elle fit promettre à Rosalie de ne jamais parler à son père de ce qu’elle allait entendre.
Puis il y eut un long silence où l’on n’entendait que la respiration oppressée de la pauvre femme et, au dehors, les claquements du fouet de Toby et le bruit des roues des voitures qui suivaient.
– Après tout, dit-elle enfin, comme se parlant à elle-même, elle l’apprendrait par d’autres, autant vaut-il que je le lui raconte moi-même.
– Rosalie, commença-t-elle, ma mère était une dame, et sa fille n’était pas, à l’origine, destinée à cette existence de misère et d’aventures. C’est moi-même qui ai choisi la vie que j’ai eue ; je n’ai fait que récolter depuis ce que j’avais semé.
La pauvre femme frissonna après cet aveu qui paraissait lui déchirer le cœur, et il y eut un moment de silence pendant lequel Rosalie lui prodigua ses caresses les plus tendres.
– Et maintenant, chère petite, continua la malade au bout d’un instant, je m’en vais tout te raconter, comme s’il s’agissait d’une autre personne.
« Je suis née dans un endroit bien éloigné des contrées que nous traversons : dans le sud de l’Angleterre. Mon père était le seigneur du village. Nous habitions une grande et belle maison située sur le versant d’une colline en partie couverte de forêts. Une large avenue plantée de grands arbres conduisait à la porte d’entrée du château.
À côté de celui-ci se trouvait une vaste serre remplie de plantes exotiques et de fleurs rares. Il y avait, à quelque distance, mais toujours sur nos terres, dans un endroit ombragé, une grotte où coulait un petit ruisseau et qui était tout entourée de bruyères. Cet endroit était la retraite favorite de ma mère.
Celle-ci était une femme mondaine, qui s’occupait peu de ses enfants, et qui passait ordinairement ses journées, quand elle était à la campagne, à lire des romans, couchée sur un canapé.
Quant à mon père, il était tout différent ; il aimait la tranquillité et était fort attaché à ses enfants ; malheureusement ses affaires l’obligeaient à s’absenter fréquemment et nous ne le voyions que bien rarement à la maison. J’avais un frère et une sœur. Mon frère était beaucoup plus âgé que ma sœur et moi ; il y avait eu entre nous deux plusieurs enfants qui étaient morts jeunes, de sorte qu’il se trouvait déjà sur les bancs de l’université lorsque nous n’étions encore que des fillettes.
Ma sœur Lucy avait un an de moins que moi ; c’était une charmante et douce enfant. Tant que nous étions petites filles, nous sommes demeurées toujours bonnes amies, partageant tous nos plaisirs et tous nos chagrins.
Mon père nous avait acheté un petit poney blanc, sur lequel nous montions à tour de rôle, dans le parc, sous la surveillance de notre vieille bonne. Celle-ci était une excellente personne qui nous apprenait à réciter soir et matin nos prières, et qui, le dimanche, s’asseyait avec nous sous un arbre, et nous montrait des gravures bibliques qu’elle nous expliquait.
Il y en avait entr’autres une qui représentait un berger ressemblant beaucoup à celui-ci. Seulement, dans l’image dont je parle, le berger était occupé à retirer l’agneau du fond d’un puits dans lequel il était tombé, et le texte au-dessous disait :
« Le Fils de l’homme est venu pour chercher et sauver ce qui était perdu ».
Nous avions l’habitude d’apprendre par cœur ces textes et de les réciter ensuite à la bonne en regardant les images. Puis, si nous les savions bien, elle nous récompensait en nous permettant de prendre le thé sous les arbres du parc.
Après cela, nous chantions un cantique et nous disions nos prières ; puis nous allions nous coucher. Combien de fois je me suis reportée à ces tranquilles et paisibles dimanches pendant le cours de ma vie agitée et tumultueuse !
Je me souviens qu’un dimanche notre vieille bonne nous avait fait une lecture au sujet du jour du jugement, nous disant que Dieu avait un grand livre où toutes nos fautes étaient inscrites et qu’Il nous le lirait ce jour-là. L’après-midi, il y eut un violent orage, les éclairs sillonnaient les nuages et le tonnerre faisait trembler les vitres du salon où nous étions, ma sœur et moi.
Je fus extrêmement effrayée et je pensais à ce que la bonne venait de nous dire. Je m’agenouillai derrière le grand sofa du salon et je suppliai Dieu de ne pas nous frapper de son tonnerre et de laisser pour quelque temps encore son livre fermé.
Un autre jour, j’avais dit un mensonge, mais je ne voulais pas le reconnaître. Pour me punir et me forcer à réfléchir à ma faute, la bonne ne voulut pas me permettre de coucher avec Lucy ; elle transporta mon petit lit dans sa chambre, où je dus coucher seule.
C’était une chambre qui me paraissait étrange, et je demeurai longtemps sans pouvoir fermer l’œil. Je voyais une belle étoile qui brillait à la fenêtre et qui me paraissait être l’œil de Dieu fixé sur moi. Je ne pouvais me distraire de cette pensée, ni me résoudre à fermer les yeux et à ne pas regarder l’étoile. Enfin la bonne revint et me trouva en pleurs : j’étais vaincue.
J’ai souvent revu cette étoile, Rosalie, par la fenêtre de notre voiture, et toujours elle m’a rappelé cette histoire de ma jeunesse.
J’étais très volontaire et très opiniâtre et je n’aimais pas à obéir. Lorsque je désirais quelque chose et que je ne pouvais l’obtenir, j’étais toujours prête à me fâcher. J’étais extrêmement attachée à notre bonne ; elle seule avait de l’influence sur moi. Malheureusement elle dut nous quitter lorsque j’avais à peine huit ans, et je devins alors presque ingouvernable.
Ma mère engagea une institutrice qui se trouva être une personne indolente et apathique ne s’intéressant que fort peu à nous, surtout lorsqu’elle vit que ma mère n’exerçait aucun contrôle sur elle et s’inquiétait peu de la manière dont elle élevait ses enfants. Nous apprîmes fort peu de chose en ce temps-là, car lorsque nous sortions, nos livres à la main, pour étudier nos leçons, notre gouvernante s’asseyait d’ordinaire sous un arbre et nous étions abandonnées à nous-mêmes.
Lorsque mon frère Gérald revenait à la maison, c’était une grande joie pour nous ; nous allions le chercher à la gare et le ramenions en triomphe. Nous avions alors des vacances.
Mlle Manders s’en allait et Gérald nous amusait en nous racontant des histoires de son école et en se promenant avec nous dans le parc. C’était un beau garçon dont ma mère était très fière. Elle l’aimait beaucoup plus que nous, d’abord parce que c’était son fils unique, et parce qu’il devait être l’héritier de la famille.
Elle avait l’habitude de le prendre avec elle en voiture quand elle allait en visite et aimait à l’entendre admirer partout où elle passait.
Quelquefois…
– Mais qu’arrive-t-il, Rosalie ? la voiture vient de s’arrêter ».
– C’est le père qui vient, dit Rosalie en regardant au dehors.
– Pas un mot alors ; ne l’oublie pas, dit la pauvre femme d’un air effrayé.
– Bonjour, mesdames, dit Auguste en entrant d’un air théâtral et ironique dans la voiture, Je faisais tout à l’heure la réflexion que je pouvais aussi bien aller profiter de l’agréable société de madame mon épouse et de mademoiselle ma fille que de rester en compagnie de mes grossiers camarades.
En disant ces mots, le comédien s’inclinait profondément devant les deux femmes.
– Je suis enchanté de vous trouver mieux, madame, dit-il à sa femme. Vous me permettrez cependant de remarquer qu’il est étrange de voir vos forces intellectuelles et physiques revenir aussitôt que nous quittons le théâtre de nos exploits publics, ou pour parler d’une manière plus simple, aussitôt qu’il n’y a plus rien à faire.
– C’est l’air frais de la campagne qui m’a remise un peu, Auguste, dit la malade avec douceur ; sur ce champ de foire, l’air était empesté par la fumée et par la poussière ; je me suis trouvée plus mal aussitôt que nous y sommes arrivés.
– Il est à espérer, dit le chef de la troupe avec un mauvais sourire, que cette résurrection de vos forces vitales durera jusqu’à notre arrivée à Lesborough mais il est probable qu’aussitôt arrivée, vous serez saisie de la plus triste des maladies, le dégoût du travail, et que vous vous sentirez de nouveau prise de l’envie irrésistible de jouer le rôle pathétique et intéressant d’une invalide.
– Auguste, ne me parle pas ainsi ! dit la pauvre femme, tu sais bien que je ne fais pas semblant d’être malade.
Il ne répondit rien ; mais, sortant un paquet de tabac de sa poche, il alluma sa pipe et se mit à fumer. La fumée âcre du tabac ne tarda pas à amener une violente crise de toux chez sa femme ; mais le méchant homme n’y fit aucune attention, se bornant à demander avec ironie si ce bruit mélodieux devait durer longtemps encore.
Son regard finit par tomber sur le tableau que Rosalie avait fixé à la paroi.
– D’où vient cela ? demanda-t-il.
Cette image est à moi, papa, dit Rosalie ; c’est un vieux monsieur qui me l’a donnée à la foire. N’est-ce pas qu’elle est belle ?
– C’est bon pour un enfant, dit-il d’un air de mépris. Toby, continua-t-il en s’adressant au petit conducteur, que diable fais-tu donc ? Tu marches comme un escargot.
– Le cheval est fatigué, maître, répondit le jeune garçon ; il a bien travaillé ces deux derniers jours.
– Fouette-le ferme, imbécile, dit le cruel personnage ; crois-tu donc que je puisse m’amuser à flâner comme cela le long des chemins ? La ménagerie a une avance d’au moins une demi-lieue sur nous, et les marionnettes doivent être déjà installées. Nous arriverons quand le public aura déjà dépensé la moitié de son argent.
Toby était un brave garçon, au cœur bon et sensible, et il ne pouvait souffrir de voir maltraiter les animaux. Il était toujours, à cause de cela, en désaccord avec son maître dont il encourait les reproches et la colère en voulant ménager les chevaux qui lui étaient confiés.
Auguste, au contraire, ne considérait ces derniers que comme des machines dont il fallait tirer toute la somme de travail qu’ils étaient capables de fournir en dépensant le moins possible pour leur entretien. Dur envers ses subordonnés, envers sa femme et son enfant, comment d’ailleurs le brutal aurait-il pu être tendre envers ses chevaux ?
Toby refusa résolument de battre son cheval fatigué. La charge que celui-ci avait à traîner était déjà presque au-dessus des forces d’une pauvre bête mal nourrie, et le poids additionnel du chef de la troupe se faisait sentir en plus depuis un bon moment déjà.
Lorsque Auguste vit que Toby ne lui obéissait pas, il sauta à terre et, arrachant le fouet des mains du jeune garçon, il se mit à battre sans pitié la pauvre bête dont les bonds de droite et de gauche risquaient fort de renverser la voiture avec les deux femmes épouvantées, qui se cramponnaient de leur mieux pour ne pas être précipitées contre les parois.
Enfin, après un dernier coup destiné cette fois à Toby, qui ne put l’éviter qu’à moitié, Auguste jeta le fouet à terre et retourna à sa pipe.
Ch. 5. Première prière de Rosalie
Le jour suivant, aussitôt qu’ils furent en marche, Rosalie pria sa mère de continuer son récit si désagréablement interrompu la veille, et la pauvre malade, s’étant assurée que son mari n’avait pas l’intention de leur imposer sa présence pour le moment, reprit sa narration à l’endroit où elle l’avait abandonnée.
« Ma vie s’écoulait ainsi heureuse et tranquille, et pendant plusieurs années, rien d’important ne vint en interrompre le cours.
Un après-midi, Lucy et moi avions été nous promener dans le parc sur deux nouveaux chevaux dont notre père nous avait fait cadeau quelque temps auparavant. Il me semble encore voir Lucy dans son costume de cheval, sa belle chevelure tombant sur son dos, le teint animé par l’exercice et le grand air ; elle était fort jolie, ma sœur, et tout le monde l’aimait, car elle était aussi douce et aussi bonne qu’elle était belle.
Nous sommes descendues de cheval devant le perron de la véranda, abandonnant nos montures aux soins du groom qui nous avait accompagnées. En entrant gaiement dans la maison, nous avons rencontré l’une des servantes, la figure bouleversée, qui nous pria de monter bien doucement parce que notre père était très malade et que le docteur lui avait prescrit un repos absolu.
Nous avons demandé immédiatement à la jeune fille ce qui était arrivé, et celle-ci nous apprit alors que notre père, en revenant de la gare voisine, avait été jeté à terre par son cheval, un animal jeune et très fougueux qu’il avait depuis peu dans ses écuries, et qu’il avait été rapporté à la maison sans connaissance.
Elle ne pouvait en dire davantage ; mais peu d’instants après, ma mère entra et nous dit, avec plus de sentiments que je ne la croyais capable d’en montrer, que notre père, selon toute apparence, ne vivrait pas vingt-quatre heures.
Je n’oublierai jamais cette nuit. C’était la première fois que j’étais auprès d’une personne mourante, et cette idée m’effrayait. Je restai éveillée, écoutant la pendule du vestibule sonner les heures. Je sortis du lit et mis la tête à la fenêtre. La nuit était calme, mais sombre, l’air était étouffant ; pas un souffle n’agitait les feuilles des arbres.
Je me demandais ce qui pouvait bien se passer dans la chambre voisine et si jamais je reverrais mon père. Je crus à ce moment-là entendre du bruit et me retournai : c’était Lucy qui sanglotait sur son oreiller.
– Lucy, dis-je, contente de savoir qu’elle ne dormait pas, que cette nuit me parait longue !
– À moi aussi, répondit-elle ; j’ai si peur, Nora ! Je cherchai les allumettes et j’allumai la bougie ; deux papillons de nuit volèrent dans la chambre et je fermai la fenêtre.
Nous restâmes ainsi chacune dans son lit, les yeux fixés sur la lumière autour de laquelle voltigeaient les deux papillons, écoutant tous les bruits du dehors et nous dressant brusquement chaque fois qu’une porte se fermait.
– N’aurais-tu pas peur de mourir, Nora ? me demanda tout à coup Lucy d’une voix basse.
– Oh ! oui, répondis-je, je crois que j’aurais bien peur !
Un assez long silence suivit ces paroles et je croyais que Lucy s’était rendormie, lorsque, s’asseyant sur son lit, elle me demanda :
– Nora, crois-tu que tu irais au ciel, si tu venais à mourir maintenant ?
– Mais certainement, répondis-je avec promptitude ; pourquoi me poses-tu cette question ?
– Je ne crois pas que moi j’irais, me répondit-elle ; je suis presque sûre que je n’irais pas.
Nous restâmes tranquilles pendant environ une heure, puis la porte s’ouvrit et ma mère entra. Elle pleurait beaucoup et tenait son mouchoir devant ses yeux.
– Votre père désire vous voir, dit-elle ; venez immédiatement.
Nous nous sommes glissées silencieusement dans la chambre du mourant et nous sommes allées nous placer à côté du lit de notre père. Sa figure était si changée que nous en fûmes épouvantées, ma sœur et moi ; nous tremblions des pieds à la tête. Cependant il nous tendit la main et nous nous sommes rapprochées de lui. Il murmura ces paroles :
– Adieu, petites, n’oubliez pas votre père et n’attendez pas d’être au moment de la mort pour vous préparer à une autre vie.
Nous l’avons embrassé, ma sœur et moi, et ma mère nous dit de retourner nous coucher. Je n’oubliai jamais les dernières paroles de mon père, et je me demandai souvent par la suite pourquoi il s’était exprimé en ces termes.
Le lendemain matin, nous avons appris qu’il était mort. Gérald arriva trop tard pour le voir ; il était à l’université et se préparait pour ses derniers examens.
Ma mère, au premier moment, parut vivement affectée de la mort de son mari ; elle s’enferma dans sa chambre et ne voulut recevoir personne. Les funérailles furent très imposantes ; tous les voisins y assistèrent, et Lucy et moi nous regardâmes le cortège défiler à travers les persiennes entrouvertes du premier étage.
Puis Gérald retourna à l’université, et ma mère à ses romans, pensant sans doute qu’elle pourrait encore longtemps mener son train de vie habituel ; mais elle se trompait. À peine Gérald eut-il passé ses examens qu’elle reçut une lettre de lui, disant qu’il allait se marier dans quelques mois et qu’il se proposait d’amener sa jeune femme au manoir immédiatement après la cérémonie.
La vérité se fit alors jour dans l’esprit de ma mère ; elle comprit qu’elle ne serait plus longtemps la maîtresse du domaine et qu’elle serait obligée d’aller se fixer ailleurs pour laisser à son fils la libre possession de son patrimoine. Cet événement, auquel elle n’avait, apparemment, pas encore songé, lui fut extrêmement pénible ; mais il n’y avait rien à faire qu’à se soumettre.
Elle se borna donc à exprimer ses regrets et ses appréhensions au sujet du mariage précoce de Gérald, qui lui paraissait encore beaucoup trop jeune pour prendre femme. Quant au choix qu’il avait fait, on ne pouvait rien y trouver à redire : la jeune fille qu’il avait épousée appartenait à la noblesse et était digne en tous points de sa haute position.
Ma mère se détermina à aller habiter dans une ville éloignée où elle avait des connaissances et où elle était sûre, une fois son deuil terminé, d’avoir assez de société et d’amusements de tous genres.
C’était un grand chagrin pour Lucy et pour moi que de quitter cette chère maison où nous avions vécu si heureuses pendant tant d’années. Nous avons fait une promenade d’adieu dans le domaine, nous arrêtant, les larmes aux yeux, dans tous nos endroits favoris.
Je n’y suis jamais retournée depuis et je n’y retournerai jamais de ma vie. Souvent, en passant le long des chemins, j’ai vu, par la vitre de la voiture, de beaux parcs, des pelouses, des pièces d’eau qui m’ont rappelé ces lieux chéris de mon enfance et m’ont fait venir les larmes aux yeux ».
– Mais quelle est cette musique ? dit tout à coup la pauvre femme, s’interrompant dans sa narration.
Au premier moment, Rosalie n’entendit rien que le bruit des roues, les sabots des chevaux sur le sol et le sifflet de Toby. Elle s’avança vers la porte et prêta l’oreille.
Le soleil se couchait, car le récit que nous venons de rapporter avait été fait à différentes reprises dans la journée, à cause des accès de toux de la narratrice et des nombreuses interruptions causées par l’arrivée d’Auguste, la préparation des repas ou autres motifs.
Des nuages roses s’amassaient vers l’est, illuminés par les derniers rayons du soleil, lorsque la jeune fille sortit la tête de la voiture pour prêter l’oreille aux bruits du dehors.
– C’est le son des cloches, maman ; ne les entends-tu pas ? dit-elle.
– Oh ! oui, je les entends à présent, dit sa mère. Notre vieille bonne prétendait qu’elles disaient « Allons prier, allons prier ». Oh ! ma Rosalie, quel plaisir de pouvoir parler de ces temps passés ! Combien de fois n’ai-je pas souhaité avoir quelqu’un avec qui je pusse m’entretenir de ces chers souvenirs !
– Je puis voir l’église, maintenant, maman, s’écria Rosalie, le corps penché en dehors de la porte, une jolie petite église avec une tour ; nous allons passer à travers le village, n’est-il pas vrai, Toby ?
– Oui, mademoiselle Rose, dit le jeune garçon, et nous y passerons même la nuit, car les chevaux sont épuisés, à tel point que le maître s’en est aperçu lui-même cette fois.
On ne tarda pas à atteindre le village. La nuit commençait à tomber, et les habitants de l’endroit allumaient leurs feux et rentraient leurs instruments de travail. Rosalie pouvait voir de son poste plus d’un petit intérieur confortable et joyeux, la mère préparant le repas du soir et le père assis près du feu et jouant avec ses enfants. Comme elle eût souhaité pour elle et pour sa mère un intérieur pareil !
Il y avait un service du soir, ce jour-là, et les fidèles se rendaient à la petite église, leur Bible à la main, au moment où les attelages du comédien ambulant s’arrêtaient sur la place. Les chevaux furent dételés et emmenés à l’auberge, et Auguste et la plupart des hommes de sa troupe se répandirent bientôt dans les cabarets du voisinage pour y passer leur soirée, en suivant leurs goûts.
– Maman, ne pourrais-je pas aller jusqu’à l’église pour la regarder un peu ? dit la petite aussitôt que les deux femmes furent seules.
– Sans doute, ma chérie, lui dit sa mère ; mais garde-toi de faire du bruit, afin de ne pas troubler le service.
La nuit était presque complète maintenant, et les monuments funéraires qui entouraient l’église avaient l’air bien solennel, pensa Rosalie, qui traversait le cimetière en courant. Arrivée près des fenêtres de l’église, elle s’approcha de l’une d’elles et regarda dans l’intérieur, protégée qu’elle était contre les regards par l’obscurité du dehors.
Elle vit, à la lueur des lampes, le pasteur ainsi que toute l’assemblée à genoux. Celle-ci n’était pas très nombreuse, car c’était un jour de semaine, et un assez grand nombre des fidèles habitués du dimanche ne pouvaient assister aux réunions du soir.
Troupeau et pasteur ne tardèrent pas à se lever, et l’assemblée entonna alors un hymne. Désireuse de mieux entendre, Rosalie se dirigea vers la porte, et trouvant celle-ci ouverte, elle se glissa dans l’église et se tint debout près du dernier banc.
La musique et le chant la ravirent.
Ensuite vint la prédication ; la petite comédienne, voyant que personne ne la remarquait, s’enhardit à s’asseoir et à écouter. Le pasteur parlait d’une voix claire et distincte, et elle pouvait comprendre chacune de ses paroles. Le texte de son sermon était « Le Fils de l’homme est venu pour chercher et sauver ce qui était perdu ».
Aussitôt que le prédicateur eut fini de parler, la petite sortit la première de l’église et s’empressa de retourner vers sa mère.
– Où as-tu été tout ce temps, mon enfant ? lui dit la malade.
Rosalie lui donna une description détaillée de l’emploi de sa soirée.
– Quelles paroles de l’Évangile a-t-on lues ? demanda sa mère.
– Ces mêmes paroles qui se trouvaient au bas de la gravure dont tu m’as parlée, maman : « Le Fils de l’homme est venu pour chercher et sauver ce qui était perdu ».
– Et qu’a dit le pasteur à ce sujet ? dit la malade frappée de cette coïncidence.
– Il a dit, répondit Rosalie, que Jésus cherchait partout pour trouver des brebis perdues, et que nous étions tous des brebis perdues, et que Jésus nous cherchait. Crois-tu qu’Il nous cherche aussi, toi et moi, chère maman ?
– Je n’en sais rien, répondit sa mère, je le suppose puisque le pasteur l’a dit ; Il aura bien de la peine à me trouver, je le crains, ajouta-t-elle en soupirant.
– Le pasteur a dit qu’Il nous trouverait facilement si seulement nous voulions lui permettre de le faire, et qu’alors aucune difficulté et aucun empêchement ne le rebuteraient dans ses recherches, dit la petite.
La malade ne répondit pas, et Rosalie demeura un moment près de la fenêtre à regarder les étoiles.
– Maman, dit-elle enfin, est-Il là-haut ?
– Qui donc, mon enfant ?
– Le Sauveur est-Il là-haut ?
– Oui, le ciel est quelque part là-haut, Rosalie !
– Faut-il lui dire ?… demanda l’enfant d’un air hésitant.
– Lui dire quoi, chérie ?
– Lui dire que toi et moi nous désirons qu’Il nous cherche et qu’Il nous trouve.
– Comme tu voudras, mon enfant, dit sa mère avec tristesse ; tu peux essayer si tu veux.
– Je t’en prie, bon Berger, dit Rosalie en levant les yeux vers les étoiles, viens nous chercher, maman et moi : nous aimerions tant que tu nous trouves et que tu nous emportes dans tes bras, comme le petit agneau de mon tableau.
– Cela peut-il aller comme cela, maman ? dit-elle ensuite en se tournant vers sa mère.
– Oui, chère petite, je pense que cela ira.
Rosalie, toujours occupée à regarder les étoiles, garda un moment le silence. Tout à coup, une nouvelle idée s’empara d’elle.
– N’aurais-je pas dû dire Amen, maman ? dit-elle. J’ai entendu que tout le monde à l’église disait Amen après chaque prière.
– Je ne crois pas que cela fasse de différence, dit sa mère, tu peux, du reste, le dire maintenant.
– Amen, amen, répéta l’enfant en regardant les étoiles.
Un bruit de voix se faisait entendre dans ce moment, et Rosalie ne tarda pas à voir arriver son père et les hommes de la troupe.
Ch. 6. Un secret de famille
Le lendemain matin, il fallut quitter de bonne heure ce joli village qui commençait à se réveiller sous les chaudes caresses du soleil levant. Point de repos pour les pauvres vagabonds : il fallait marcher, marcher toujours. Lorsque les voitures furent en mouvement et que les dernières maisons commencèrent à disparaître à l’horizon, la mère de Rosalie reprit le cours de son récit.
« Comme je te le disais hier, Rosalie, ma mère loua une maison en ville et nous sommes allées toutes trois l’habiter, afin de laisser notre frère Gérald en pleine possession de son château. Nous étions maintenant, ma sœur et moi, de grandes demoiselles et ma mère dut donner son congé à Mlle Manders.
Ma sœur Lucy était d’un caractère naturellement tranquille ; mais, depuis la mort de mon père, cette disposition s’accentua encore ; elle devint extrêmement silencieuse, et était presque toute la journée occupée à lire la Bible dans sa petite chambre.
Je lui demandai un jour quel plaisir elle trouvait ainsi à lire constamment.
– Oh ! Nora, cela me rend si heureuse, répondit-elle ; ne veux-tu pas venir lire avec moi ?
Mais je secouai la tête et répondis que j’avais trop à faire pour perdre ainsi mon temps ; puis je redescendis en courant et je tâchai de ne plus y penser ; car je sentais bien que j’avais tort et que ma sœur avait raison.
Ah ! ma chère Rosalie, si j’avais seulement écouté Lucy, ce jour-là, que ma vie eût été différente dans la suite ! J’arrive maintenant à la partie la plus triste de mon histoire.
En avançant en âge, je pris le goût des romans. La maison en était pleine ; car, comme je l’ai dit, notre mère faisait de leur lecture son occupation favorite. Mon imagination s’exaltait toujours plus par ces lectures malsaines ; je me figurais être une des héroïnes des ouvrages que je lisais ; tout travail, toute autre occupation me devint à charge.
Enfin, la vie que nous menions me parut monotone et triste ; il m’aurait fallu des événements, une carrière plus romanesque, plus en rapport avec les scènes que j’avais constamment devant les yeux.
Je fis à cette époque la connaissance d’une famille nommée Roehunter. C’étaient des gens riches qui menaient grand train et étaient grands amis de ma mère. Mlles Georgina et Laura Roehunter étaient très lancées dans le monde et très goûtées par la société mondaine, et nous ne tardâmes pas à nous lier d’amitié.
Elles m’engagèrent à aller au théâtre, pour lequel je pris bientôt une véritable passion ; c’était, à mes yeux, la vie de mes romans en action. Il me semblait que si j’étais sur la scène, je serais heureuse ; la vie d’actrice me paraissait belle, indépendante et glorieuse. Je me prenais à envier les artistes que le public courtisait.
J’aurais donné dix ans de ma vie pour être à la place d’une de ces gracieuses créatures que les spectateurs appelaient par leurs noms, que des tonnerres d’applaudissements forçaient de revenir deux, trois fois sur la scène, où elles étaient accueillies par une pluie de bouquets et les ovations d’un public en délire.
C’est à ce moment-là que les Roehunter me proposèrent d’organiser, dans leur maison, un petit théâtre de société. J’acceptai avec enthousiasme et fus bientôt plongée dans l’étude de mon rôle et dans les directions à donner pour la confection de mes costumes.
On engagea des acteurs du théâtre de la ville qui se chargèrent de notre instruction théâtrale et avec lesquels nous passâmes désormais une grande partie de nos journées. C’est ainsi, Rosalie, que je fis la connaissance de ton père ; il était l’un des artistes que nous avions appelés comme professeurs.
Il est aisé de s’imaginer ce qui suivit. Auguste ne tarda pas à remarquer mon goût pour la scène et le talent que j’étais capable d’y déployer. Il s’insinua toujours plus auprès de moi, flattant mes goûts et me vantant constamment les charmes d’une profession pour laquelle, hélas ! je n’avais déjà que trop de dispositions naturelles !
Il finit par me convaincre et nous décidâmes que le jour qui suivrait la représentation des Roehunter, nous quitterions ensemble la ville et que nous nous marierions.
Je n’oublierai jamais cette fatale journée. Je rentrai tard dans la nuit, le soir de la représentation. J’avais été vivement applaudie pour la manière dont j’avais rempli mon rôle, j’avais été adulée, fêtée, flattée, car j’étais belle alors ; chacun m’avait dit et répété que si mon étoile m’eût fait naître comédienne, j’aurais remporté sur la scène les plus brillants succès.
Hélas ! ils se doutaient bien peu que je venais d’échanger ma position honorable contre celle que je venais d’essayer un instant sur un théâtre de salon, et que, le lendemain, la demoiselle de haute naissance allait épouser un comédien et passer le reste de sa vie avec lui sur les tréteaux !
Lorsque la voiture me ramena à la maison, il était près de trois heures du matin. Ma mère était allée se coucher et je ne la revis plus jamais. Lucy était endormie, sa petite Bible encore ouverte à côté d’elle.
Cette vue me frappa comme la voix de ma conscience à ce moment déjà, j’aurais voulu échanger ma place contre la sienne ; mais je me disais qu’il était trop tard, que j’étais trop avancée pour reculer, et je m’efforçais de me figurer le bonheur qui m’attendait dans la carrière brillante que j’allais embrasser ! Hélas ! j’avais beau faire : un noir pressentiment m’agitait et je n’étais pas heureuse.
Il ne valait plus la peine de me coucher ; Auguste devait venir me chercher dans peu d’instants et nous devions nous marier de bonne heure le matin, dans une église de la ville, toutes les formalités indispensables ayant été remplies d’avance. Je me mis en devoir d’emballer les vêtements que je voulais emporter ; puis, de crainte que Lucy ne s’éveille, je les cachai sous mon lit. J’écrivis un billet à ma mère, lui disant qu’au moment où elle recevrait ces lignes, je serais mariée, et que je viendrais la voir dans quelques jours.
Ces préparatifs terminés, j’éteignis la lumière de peur que ma sœur ne finisse par s’éveiller, et j’attendis dans l’obscurité l’arrivée d’Auguste. En ce moment, Rosalie, je vis la même étoile que celle qui m’avait fait tant d’impression lorsque je n’étais encore qu’une petite fille, au point de me faire avouer mon mensonge et en demander pardon. Je cachai mon visage dans mes mains et un rude combat s’engagea en moi.
Mais, hélas ! ma résolution avait été prise longtemps d’avance ; je me croyais sûre d’atteindre la gloire et la célébrité, qui me paraissaient le seul vrai bonheur, et d’ailleurs je n’étais pas accoutumée à vaincre mes mauvais penchants ; bref, je cédai à l’esprit du mal qui me poussait en avant. Je me levai et je baissai le store afin de ne plus voir l’étoile ; puis, me sentant plus tranquille, je me rassis.
Les premières lueurs du jour commençaient à poindre lorsqu’il sonna cinq heures ; c’était l’heure du rendez-vous, et, saisissant mon paquet, je me préparai à descendre. Avant de sortir de la chambre, je jetai un regard d’adieu vers ma sœur endormie ; il me semblait que j’allais étouffer ; les sanglots me montaient dans la gorge.
Si Lucy s’était éveillée dans ce moment-là et m’eût appelée, je crois que j’étais sauvée. Mais il ne devait pas en être ainsi ; je descendis l’escalier silencieux et désert, tirai le verrou de la porte d’entrée et trouvai Auguste qui m’attendait dans la rue. Nous nous rendîmes ensemble à l’église voisine où nous reçûmes la bénédiction nuptiale.
Dès ce moment, une vie de malheur commença pour moi. La vie d’actrice était loin d’être agréable et joyeuse comme je me l’étais figurée. Hélas ! je ne savais rien encore de ce qui se passait derrière le rideau ; j’ignorais les fatigues et les ennuis de toute espèce qui m’étaient réservés.
J’en eus bientôt assez et j’aurais donné tout au monde pour redevenir ce que j’avais été, pour reprendre ma vie tranquille et sans souci d’autrefois. J’eus beaucoup de succès au théâtre ; mais bientôt les applaudissements me devinrent indifférents, et je pris en horreur le jeu de la scène. Je revenais parfois si fatiguée que je ne pouvais me déshabiller et m’endormais sur une chaise.
Comme je regrettais alors d’avoir jamais mis les pieds dans une salle de théâtre ! comme je maudissais la fatale influence que la vue du spectacle avait exercée sur moi !
Nous sommes restés quelque temps dans la ville qu’habitait ma mère et où mon mari avait un engagement au théâtre. Il ne tarda pas à en contracter un pour moi. Notre appartement était très pauvre et souvent nous étions à court d’argent. J’essayai de me présenter à la maison quelque temps après mon mariage ; mais la servante me ferma la porte au nez en disant que ma mère ne voulait plus me voir ni même entendre prononcer mon nom.
Je passai alors à différentes reprises devant les fenêtres, tâchant d’apercevoir ma sœur Lucy ; mais on ne lui permettait jamais de sortir sans être accompagnée et je ne pus trouver une seule occasion de lui parler. Tous mes anciens amis, tous ceux qui m’avaient flattée et complimentée, se détournèrent avec un sourire de mépris lorsqu’ils me rencontraient dans la rue ; les Roehunter eux-mêmes ne voulurent plus me reconnaître.
Enfin, mon mari perdit son engagement au théâtre, je ne te dirai pas pourquoi, et nous avons quitté la ville. C’est alors que je fis réellement connaissance avec la pauvreté. Nous avons commencé à voyager de ville en ville, obtenant par-ci par-là des emplois dans de petits théâtres de province, repoussés quelquefois, et nous trouvant souvent des semaines entières sans pouvoir nous procurer d’occupation.
C’est à cette époque que ton petit frère vint au monde. C’était un charmant enfant que je nommai Arthur en souvenir de mon père. J’étais si pauvre, au moment de sa naissance, que j’eus grand-peine à me procurer des hardes pour l’envelopper ; mais, ô ma Rosalie, comme je l’aimais, ce cher petit !
J’écrivis à ma mère pour lui faire part de la naissance de mon enfant, mais ma lettre me revint sans avoir été décachetée et je ne lui en adressai plus à l’avenir. Un jour, un journal m’étant par hasard tombé sous les yeux, j’y lus l’annonce de sa mort, et j’appris, longtemps après, qu’elle avait exprimé le désir, à ses derniers moments, que l’on ne m’annonce sa fin qu’après ses funérailles ; car j’avais, dit-elle, déshonoré la famille et fait sa honte et son malheur. Et ce fut là, dit-on, la seule occasion où elle parla de moi depuis mon mariage.
Ma sœur Lucy m’écrivit une bonne lettre après la mort de ma mère et m’envoya quelques secours ; mais je ne tardai pas à le regretter ; car ton père ne cessa de lui écrire, lui racontant de longues histoires au sujet de notre pauvreté et de mes besoins afin de l’engager à nous envoyer encore de l’argent.
Elle nous en envoya souvent, ma bonne sœur, et Dieu sait ce qu’il m’en coûtait de l’accepter ! Elle m’écrivait les lettres les plus touchantes et les plus tendres, me suppliant de venir à Jésus et de me rappeler les paroles de mon père sur son lit de mort. Elle me disait que Jésus l’avait rendue si heureuse et qu’il exercerait la même influence sur moi, si seulement je voulais aller à Lui.
Enfin nous avons appris le mariage de Lucy avec un jeune pasteur pieux et capable. Ton père, ayant voulu continuer à exploiter la bonté de ma sœur, reçut un jour une lettre de son mari lui disant que, à son grand regret, il devait nous informer que sa femme ne pouvait plus rien faire pour nous, et priant Auguste de ne plus lui adresser de lettres désormais.
Ton père écrivit encore, mais cette fois inutilement, car sa lettre lui revint, et le mit en grande colère ; puis ma sœur et son mari allèrent habiter une autre ville, et nous avons perdu complètement leurs traces. J’espère de tout mon cœur que nous ne les retrouverons jamais ; car je ne saurais te dire à quel point les indiscrétions de mon mari m’étaient à charge et comme il m’en coûterait de les voir recommencer.
Quant à Gérald, il n’a jamais voulu faire semblant de nous connaître. Auguste lui écrivit à différentes reprises, mais ses lettres lui ont chaque fois été retournées sans avoir été ouvertes.
Dès lors, nous sommes tombés dans une pauvreté de plus en plus affreuse. Ton père réussit une fois cependant à obtenir une place de maître de poste dans un village, et j’y fis la connaissance d’une dame qui fut bien bonne pour moi. Elle venait souvent me voir ainsi que mon petit Arthur.
Celui-ci était extrêmement délicat ; il prit un jour un violent catarrhe qui se porta sur la poitrine ; pendant quelques jours mon pauvre petit agneau fut bien malade, puis il mourut. Et alors, ma Rosalie, lorsque j’eus enterré mon bien-aimé petit sous un saule, dans le cimetière du village, je sentis que je n’avais plus aucune attache sur cette terre et je souhaitai ardemment de mourir.
Nous ne sommes pas restés longtemps au village ; nous n’étions ni l’un ni l’autre en état de tenir des comptes, et nous ne réussissions qu’à mettre les livres de poste dans un désordre complet. Il me fallut donc abandonner le petit tombeau et le seul foyer stable que je n’aie jamais possédé dans le cours de ma vie de femme mariée.
Ton père s’associa alors avec un acteur de théâtre en plein vent ; en vendant leurs meubles et presque tout ce qu’ils possédaient, ils réussirent à acheter à eux deux des décors et des voitures, et ils organisèrent un théâtre ambulant. Peu après, l’associé de ton père mourut, et celui-ci hérita de sa part dans l’entreprise.
C’est ainsi que pendant ces douze dernières années, chère Rosalie, nous n’avons fait que nous promener de place en place, et c’est dans cette voiture que tu vins au monde.
Je fus extrêmement malade, pendant bien longtemps après ta naissance, et ne pus plus remplir mes fonctions dans la troupe de mon mari. Voilà, mon enfant, tout ce que j’ai à t’apprendre de ma vie, pour le moment du moins. Tu en sais assez maintenant pour comprendre combien je suis malheureuse et misérable ».
– Pauvre chère maman ! dit Rosalie en passant tendrement ses bras autour du cou de sa mère.
– Tout cela est arrivé par ma faute, mon enfant : personne n’est à blâmer en cela que moi.
Rosalie soupira profondément.
– C’est par ma propre faute, répéta la pauvre femme avec peine, que je suis maintenant vouée, avec mon unique enfant, à une vie de misère sur cette terre, et que je suis sans espoir pour la vie à venir.
La malade parut épuisée après avoir prononcé ces paroles, et elle demeura pendant un moment sur son lit sans remuer et sans rien dire.
Rosalie se tenait près de la porte de la voiture, chantonnant à mi-voix :
Tel que je suis, sans rien à moi,
Sinon ton sang versé pour moi
Et ta voix qui m’appelle à toi,
Agneau de Dieu, je viens, je viens !
– Ah ! Rosalie, mon enfant, dit sa mère en se retournant sur son oreiller, si seulement j’avais écouté sa voix, si seulement j’étais allée à Lui de bonne heure comme ma sœur Lucy, quelle vie différente. Quel malheur !
Va donc à Lui sans tarder, chère petite ; c’est si facile, quand on est jeune comme toi. Si tu attends trop, tu deviendras vieille et mauvaise comme moi, et cela te sera bien plus difficile alors.
– C’est précisément là ce que signifie le second verset de mon cantique, dit Rosalie, là où il est dit :
Tel que je suis, bien vacillant,
En proie au doute à chaque instant,
Lutte au dehors, crainte au dedans,
Agneau de Dieu, je viens, je viens !
– Oui, dit sa mère, il faut aller à Lui quand on est jeune et heureux ; que ne l’ai-je écoutée, alors, cette voix que j’ai si souvent entendue ?
– Et pourquoi ne viendrais-tu pas à Lui maintenant, chère maman ?
– Je n’en sais rien. Je ne crois pas qu’Il voudrait de moi maintenant : je suis une si grande pécheresse ! Il y a bien des choses dont je ne t’ai pas parlé, chère enfant ; bien des mauvaises actions qui me reviennent maintenant à la mémoire. Je ne sais pourquoi j’y pense si souvent ces derniers jours.
– C’est peut-être que le bon Berger commence à te trouver, maman.
– Que je voudrais pouvoir le croire ! dit la malade avec un profond soupir.
En ce moment, la voix rude d’Auguste se fit entendre au dehors.
– Rosalie, dit-il, viens avec nous dans la seconde voiture ; nous aurons une nouvelle pièce à jouer prochainement, et il faut que tu apprennes ton rôle.
La petite dut donc quitter sa mère malade, et au lieu de répéter à celle-ci les belles et consolantes paroles de son cantique, il lui fallut apprendre par cœur de longues tirades vaines et légères, suffisantes pour corrompre toute autre jeune fille d’un caractère moins sérieux.
Ch. 7. La parade du cirque
C’est par une belle et fraîche matinée d’été que la troupe fit son entrée à Lesborough. Pas un nuage ne se montrait à l’horizon ; aussi Auguste était-il de fort bonne humeur, prévoyant de nombreux curieux à la foire et une bonne recette pour lui.
Plusieurs autres convois de spectacles forains furent successivement dépassés chemin faisant ; ils se rendaient tous à la même destination. Auguste connaissait la plupart de leurs propriétaires avec lesquels il échangeait quelques paroles en passant ; on se félicitait du beau temps et l’on se souhaitait réciproquement bonne chance.
À mesure qu’on approchait de la ville, on entendait un grand bruit, et en entrant dans la première rue, Auguste et ses gens virent à distance un nuage de poussière, puis une foule considérable qui entourait un immense char dont les dorures et les ornements étincelaient au soleil.
Qu’est-ce donc, Toby ? demanda Rosalie.
– C’est un grand cirque, mam’selle Rose, dît Toby, le maître, qui en avait entendu parler, redoutait bien de le trouver ici, car il pense que cela nous enlèvera bien du monde.
La troupe du théâtre d’Auguste dût se ranger sur le bord de la route pour laisser passer la cavalcade.
En tête de celle-ci venait un grand char doré et enguirlandé qui contenait une bande de musiciens jouant à tout rompre. Ce char était immédiatement suivi d’une douzaine d’hommes à cheval, les uns revêtus de la cuirasse étincelante des chevaliers du moyen âge qu’ils représentaient, les autres du costume des cavaliers du temps des Stuarts.
Puis venait un second char doré, sur le sommet duquel se voyait un dragon jaune qu’un vieillard en costume d’ancien Breton, qui avait la prétention de représenter saint Georges, tenait en laisse par de grandes lanières rouges.
Suivait une cavalcade de dames, vêtues de longues amazones chacune d’une couleur différente, l’une était en rouge, une autre en bleu, une troisième en vert, les autres en violet, en jaune, en blanc, et ainsi de suite. De belles plumes de la même couleur que la robe ornaient leur petit chapeau et flottaient avec de longs rubans derrière leurs têtes.
Outre le cheval richement caparaçonné qu’elle montait, chaque amazone conduisait devant elle, au moyen de longues rênes à sa couleur, un superbe cheval pie dont les gracieuses évolutions excitaient l’admiration générale.
Ensuite venait un écuyer qui se tenait debout sur deux poneys, un pied sur chaque animal. Après lui venaient deux petites filles et un petit garçon montés sur de véritables miniatures de chevaux, des poneys à peine aussi grands que des terre-neuve, puis une petite voiture traînée par quatre petits chevaux couleur café au lait, dont le cocher était vêtu comme celui du lord-maire de Londres.
On voyait ensuite une quantité de clowns, les uns dans des voitures, d’autres montés sur des ânes, tous en costumes plus burlesques les uns que les autres, tous grimaçant, pirouettant ou sautant, à la grande joie des badauds qui les environnaient. Ils étaient suivis de tous les autres chevaux de la troupe, que des grooms en livrée conduisaient par la bride.
Enfin venait un troisième char plus grand que les deux autres et encore plus richement décoré ; six chevaux pie, magnifiquement harnachés et la tête ornée d’un petit drapeau, le traînaient. Sur ce char était assise une belle jeune fille, représentant la déesse Britannia.
Elle était vêtue de blanc et portait une large ceinture violette, un casque sur la tête et un trident à la main. Elle était appuyée contre deux larges boucliers, et à ses pieds, un peu plus bas sur le devant du char, se tenaient ses deux suivantes, vêtues de tuniques d’argent qui étincelaient au soleil ; en arrière, sur la partie postérieure du véhicule, l’on remarquait ses gardes du corps, deux guerriers aux armures de fer, armés de lourdes épées à deux mains et de longues lances.
Serré contre la voiture de Rosalie et de sa mère, se tenait un groupe de jeunes filles tout émerveillées de ce qu’elles voyaient. Leur admiration fut portée à son comble en voyant le char de la déesse Britannia.
L’une d’elles dit à sa voisine qu’elle aimerait mieux, si on lui donnait le choix, être assise à la place de la jeune personne en blanc que d’être sur le trône de la reine Victoria.
– Ah ! lui dit la mère de Rosalie qui avait entendu ces paroles, vous en auriez bientôt assez.
– Oh ! pour ça, non, répondit la jeune fille avec un sourire d’incrédulité.
La mère de Rosalie soupira et dit à sa fille :
– Ces jeunes filles se doutent bien peu de ce qu’il en coûte pour briller aux yeux du monde ; je ne serais pas étonnée d’apprendre que cette écuyère est aussi malheureuse que moi.
Le défilé de la cavalcade terminé, la troupe d’Auguste se remit en marche et ne tarda pas à atteindre la grande place du marché, située au centre de la ville. Quoiqu’il ne fût encore que le samedi matin et que la foire ne dût commencer que le lundi, un grand nombre de baraques étaient déjà installées.
Le théâtre des marionnettes et la ménagerie étaient ouverts au public, et un carrousel chargé d’enfants, de bonnes et de soldats faisait entendre ses ritournelles entraînantes.
Aussitôt arrivés à la place qui leur avait été assignée, Auguste et ses hommes se mirent en devoir de monter le théâtre, et ils furent occupés jusqu’au soir à décharger les voitures et à assembler les pièces à grands coups de marteau.
Enfin tout paraissait à peu près en place, et Rosalie se réjouissait pour sa mère malade de ce que ce vacarme allait prendre fin, lorsqu’un bruit de voix courroucées se fit entendre. C’était Auguste qui, mécontent de l’ouvrage d’un de ses hommes, l’accablait d’injures grossières et de reproches.
Pendant un moment, les deux hommes se querellèrent avec violence, au grand amusement de la foule des badauds qui les entouraient, puis la police arriva pour faire cesser le scandale et les obligea de rentrer dans l’intérieur du théâtre.
Auguste vint ce soir-là fumer sa pipe auprès des deux femmes et il dit à la malade qu’il était fort heureux qu’elle fût mieux portante, attendu qu’il venait de renvoyer Conrad, et qu’ainsi elle aurait à prendre part à la représentation.
Aussitôt qu’elles furent seules, Rosalie dit à sa mère :
– Chère maman, jamais tu ne seras en état de supporter cette fatigue. Je suis sûre que cela te rendra plus malade.
– Cela ne fait rien, mon enfant : il est inutile d’en parler à ton père ; il ne le croirait pas, si on le lui disait.
Mais la petite était décidée à faire une tentative pour éviter cette fatigue à sa mère, et le lendemain matin elle alla trouver son père et lui dit que sa mère était beaucoup trop faible pour jouer et qu’elle ne croyait pas qu’elle pût le faire jusqu’au bout. Mais le brutal lui répondit qu’elle devait se mêler de ses affaires et ne voulut rien entendre.
Il n’y avait plus rien à faire, et la pauvre enfant ne put que soigner sa mère toute cette longue journée du dimanche, en pensant avec angoisse à la fatale soirée.
Les cloches des églises sonnaient joyeusement, appelant les fidèles à la prière, et ceux-ci se voyaient dans toutes les directions se hâtant de se rendre à cet appel, revêtus de leurs habits de fête. Mais il n’y avait ni joie ni plaisir en réserve ce jour-là pour la pauvre actrice et sa fille.
C’était une belle journée, et la plupart des gens des baraques se promenaient par la ville ; mais la mère de Rosalie était trop faible pour sortir, et les deux femmes durent rester tout le jour chez elles.
– Rosalie, dit la malade dans l’après-midi de ce dimanche, je veux te faire un cadeau.
– Un cadeau ! dit la petite, étonnée.
– Oui, chérie ; tire ce coffre qui se trouve sous le lit ; il est un peu lourd. Peux-tu le faire, ajouta-t-elle, sans trop de peine ?
Rosalie tira le coffre sur le plancher, puis sa mère s’assit à côté et se mit à sortir de vieux vêtements et d’autres objets qui en occupaient la partie supérieure.
Arrivée au fond, elle saisit un paquet enveloppé de chiffons, puis appelant Rosalie à côté d’elle, elle en enleva une à une les épingles et l’ouvrit. Il contenait différents paquets soigneusement enveloppés.
Dans le premier se trouvait une paire de petits souliers bleus avec des petits bas de laine rouge.
– Ils ont appartenu à mon petit Arthur, Rose, dit sa mère les larmes aux yeux ; je les mis de côté le jour de sa mort et ne les avais pas revus depuis.
Le second paquet contenait une petite boite carrée et, avant de l’ouvrir, la malade envoya sa fille s’assurer que personne ne pouvait venir les déranger. Rassurée à ce sujet, elle appuya sur le ressort ; la boite s’ouvrit et il en sortit un beau médaillon en or entouré d’un cercle de perles, sur le dehors duquel se voyait un monogramme admirablement gravé figurant les lettres N. E.
À l’intérieur, on voyait le portrait d’une jeune fille au visage doux et bon, aux grands et beaux yeux bruns. Rosalie, ma chère enfant, dit sa mère, voici le portrait de ma sœur Lucy.
L’enfant saisit le médaillon et le contempla attentivement.
– Oui, dit la pauvre femme, c’est bien elle, ce sont bien là les traits de ma bonne sœur. Il y a longtemps que je n’ai regardé ce portrait, et cela me fait presque mal de le voir, car je ne la reverrai jamais, cette sœur bien-aimée ! – Qui vient là ? dit-elle tout à coup fiévreusement en cachant le médaillon qu’elle tenait ; va voir, Rosalie.
– Ce n’est rien, chère maman ; deux paysans qui regardent la voiture.
– Je ne voudrais pour rien au monde que ton père voie cet objet ; il le vendrait immédiatement. Je l’ai tenu caché toutes ces dernières années ; ce serait ma mort, s’il me l’enlevait maintenant ; c’est un cadeau qu’elle me fit à mon jour de fête. J’étais irritable et querelleuse et ma bonne sœur eut souvent à souffrir de ma mauvaise humeur ; je sentais qu’elle agissait bien et ma conscience me reprochait constamment de ne pas suivre son exemple.
Elle, douce et bonne comme elle l’était, ne se fâchait jamais, et cela m’irritait encore davantage. Ce jour-là, j’avais été fort désagréable et méchante à son égard sans pouvoir la faire sortir de sa retenue.
Le matin, en m’éveillant, je trouvai ce médaillon près de mon oreiller, accompagné d’un billet dans lequel Lucy me priait d’accepter ce cadeau et de le garder toujours en souvenir d’elle. Je l’embrassai et la remerciai vivement, et dès lors je portai constamment ce médaillon autour de mon cou jusqu’au jour de ma fuite, où je le cachais dans mes effets.
Mon mari le vit une fois, mais il paraît qu’il l’a oublié, car tous mes autres bijoux ont été vendus et je m’attendais toujours à ce qu’il me demandât celui-là. Mais je ne m’en séparerai jamais, je l’ai promis à Lucy.
– Il est bien beau, chère maman, dit Rosalie.
– Il sera à toi après ma mort, Rosalie ; mais souviens-toi de ne jamais le laisser vendre ou engager, de ne jamais t’en dessaisir. Et maintenant, remettons-le dans le coffre, seul endroit où il soit en sûreté, car ton père peut arriver d’un instant à l’autre.
– Il y a encore un petit paquet, chère mère, dit l’enfant.
– Oui, chérie, c’est ton cadeau, dit sa mère ; laisse-le dehors, il est à toi à partir d’aujourd’hui.
Elle enleva le papier qui recouvrait ce paquet et elle en retira un petit Nouveau Testament relié en noir, qu’elle mit entre les mains de sa fille.
Celle-ci ouvrit le volume et lut sur la première page : « À Mme Auguste Joyce, de la part de son amie Mme Bernard, en souvenir de son petit Arthur et avec ses vœux sincères pour que la mère puisse rejoindre son enfant au ciel ».
– Je lui avais promis que je lirais ce volume, dit la pauvre femme, mais je ne l’ai pas fait. Je lus quelques versets la première semaine après que je l’eus reçu, mais jamais depuis.
Elle cachait sa figure entre ses mains en prononçant ces paroles.
– Je te le lirai, chère maman, dit Rosalie,
– C’est pour cela que je voulais te le donner ; je ne sais pas si cela pourra servir à quelque chose maintenant, je crains bien que ce ne soit trop tard.
– Je m’en vais commencer tout de suite, dit l’enfant.
– Oui, ma Rosalie ; laisse-moi d’abord écrire ton nom sur la première page : « À ma petite Rosalie, de la part de sa mère ».
– À présent, mon enfant, tu peux commencer.
– Où faut-il lire, maman ?
– Cherche l’endroit où l’on parle de la scène de ton tableau ; c’est probablement indiqué au bas de celui-ci.
En effet, Rosalie lut au bas de la gravure du bon Berger que le texte avait été pris dans l’Évangile selon Luc, ch. 15.
« Jésus leur dit cette parabole, disant : quel est l’homme d’entre vous qui, ayant cent brebis et en ayant perdu une, ne laisse les quatre-vingt-dix-neuf au désert et ne s’en aille après celle qui est perdue, jusqu’à ce qu’il l’ait trouvée ? et l’ayant trouvée, il la met sur ses propres épaules, bien joyeux ; et, étant de retour à la maison, appelle les amis et les voisins, leur disant : Réjouissez-vous avec moi, car j’ai trouvé ma brebis perdue.
Je vous dis qu’ainsi il y aura de la joie au ciel pour un seul pécheur qui se repent, plus que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n’ont pas besoin de repentance ».
– J’ai besoin de repentance, murmura la malade.
– Qu’est-ce que la repentance ? demanda la petite.
– Se repentir, c’est regretter le mal qu’on a fait et prendre la résolution de n’en plus faire à l’avenir.
– Alors, maman, si tu as besoin de repentance, tu es comme la brebis perdue, et non pas comme une des quatre-vingt-dix-neuf autres ?
– Oui, ma chérie, je suis en vérité une brebis perdue ; et je me suis égarée au point de ne plus pouvoir retrouver mon chemin et d’en être beaucoup trop éloignée pour qu’il me soit possible de le reprendre. Il est plus facile, ma Rose, de s’écarter du droit chemin que d’y rester ; et une fois qu’on l’a quitté il est bien, bien difficile d’y rentrer.
– C’est justement comme dans l’histoire du Bon Berger, murmura la petite d’un air pensif.
– À quoi penses-tu, chérie ? lui dit sa mère au bout d’un instant de silence.
– L’agneau ne pouvait pas non plus retrouver son chemin, maman, n’est-il pas vrai ? Jamais les brebis ne retrouvent leur chemin quand elles sont une fois perdues, et c’est alors que le bon Berger le prit et l’emporta dans ses bras. La distance ne devait plus lui paraître trop longue alors, puisqu’il était porté.
La malade ne répondit rien à ce raisonnement enfantin dans la forme, mais d’une incontestable valeur dans le fond. Cependant elle en eut l’air frappée et, s’asseyant auprès de la fenêtre, elle se mit à réfléchir tout en contemplant les petits nuages blancs qui fuyaient au loin.
Rosalie ferma le livre, puis, l’enveloppant avec soin, elle le remit dans le coffre qui servait d’armoire.
C’était le soir maintenant, et les cloches se faisaient entendre de nouveau pour le second service de la journée. Rosalie aurait bien voulu aller voir l’une des églises et peut-être assister au culte, mais elle avait à préparer le repas de son père, et des hommes de la troupe, et elle dut entendre, en les servant, leur conversation bruyante et les propos grossiers et malsains dont ils avaient l’habitude de l’assaisonner.
Ensuite il y eut répétition générale de la pièce que l’on allait jouer le lendemain, et la jeune fille dut y prendre part jusque vers neuf heures du soir. Elle finissait précisément de réciter son rôle comme les fidèles commençaient à sortir de l’église voisine.
Ch. 8. La petite naine
C’était le lundi soir ; la mère de Rosalie était en train de s’habiller pour la représentation, et la jeune fille, debout devant elle, l’aidait à arranger sa robe blanche et sa coiffure composée de lis blancs ; un grand collier de fausses perles, des bracelets de clinquant et d’autres pièces de bijouterie de peu de valeur étaient posées sur le lit, et la pauvre malade les prenait une à une pour s’en parer.
Elle était belle encore, bien belle, l’infortunée comédienne ; sa magnifique chevelure châtain avait conservé tout son lustre, et pas un fil blanc ne s’y voyait encore, en dépit de l’existence dure et malheureuse qu’elle menait depuis si longtemps. Mais que de tristesse dans ses beaux yeux !
Quelle amertume quand elle essayait de sourire ! Quel découragement ! Quelle fatigue dans son attitude ! Son teint, naturellement pâle, paraissait livide ce soir-là, et elle se sentait si faible qu’aussitôt sa toilette terminée, elle s’assit sur la caisse en cachant son visage dans ses mains.
– Oh ! maman, tu n’es pas en état de jouer ce soir, s’écria Rosalie.
– Silence, mon enfant, et viens auprès de moi pour que j’arrange tes cheveux, et puis avant de partir tu me chanteras ton petit cantique.
Rosalie essaya de chanter, mais sa voix tremblait ; il y avait sur le visage de sa mère une expression qui lui faisait peur. Elle fondit tout à coup en larmes et jeta ses bras autour du cou de celle-ci.
– Qu’as-tu donc, mignonne ? lui dit sa mère en la serrant sur son cœur ; pourquoi pleures-tu, ma Rosalie ?
– Chère maman, je ne puis souffrir de te voir aller sur la scène ce soir.
– Il le faut cependant, ma chérie ; ainsi il est inutile d’en parler. Écoute-moi bien ; je désire que tu me fasses une promesse aujourd’hui : c’est qu’aussitôt que l’occasion s’en présentera pour toi, tu feras tous tes efforts pour échapper à cette vie de misère.
Ces misérables singeries que nous sommes obligées de faire sur les tréteaux corrompent le cœur et l’âme, et la vie d’actrice ne peut que te perdre. Tu y renonceras aussitôt que possible, n’est-ce pas, ma petite Rose bien-aimée ?
– Oui, chère mère, si tu veux la quitter avec moi.
– Non, mon enfant, je ne puis abandonner cette vie maintenant ; je l’ai choisie de mon plein gré et j’y resterai jusqu’au bout ; ne suis-je pas obligée de suivre mon mari ? Mais toi, chère enfant, c’est indépendamment de ta volonté que tu y as été lancée, et je demande tous les jours à Dieu de t’en délivrer. Tu te souviens du petit village où tu as reçu ton cantique ?
– Oui, maman, et ou la bonne paysanne nous donna du pain et du lait.
– Tu te souviens aussi de la jolie maison que je te priai d’aller examiner de plus près ?
– Oh ! oui, maman ; la maison était entourée d’un beau jardin dans lequel étaient une dame et une petite fille qui cueillaient des roses.
– Cette dame était ma sœur Lucy, Rosalie.
– Que dis-tu là, maman ? C’était ma tante Lucy ! et cette petite fille était peut-être ma cousine ?
– Sans aucun doute, chérie. Aussitôt que la jeune paysanne eut prononcé le nom de Leslie, qui est celui du mari de ma sœur, je sus que le domicile de celle-ci était là, dans le village, et ce qu’elle raconta ensuite des lectures que celle-ci faisait dans les maisons du village ne fit que me confirmer la chose ; c’était Lucy, c’était elle !
– De sorte que j’ai vu ma tante et qu’elle a failli me parler ? dit Rosalie.
– Oui, mon enfant, et promets-moi maintenant qu’aussitôt qu’il te sera possible d’aller rejoindre ta tante sans que ton père le sache, tu le feras. Je lui ai écrit une lettre qui est là, dans cette boite, et que tu lui remettras quand tu pourras la retrouver.
Tu lui montreras aussi le médaillon, elle le reconnaîtra tout de suite ; tu lui diras qu’il ne m’a jamais quittée.
– Mais pourquoi ne viendrais-tu pas avec moi, chère mère ?
– Ne me le demande pas maintenant, ma chérie ; il est bientôt temps de nous montrer sur le théâtre. Mais avant d’y aller, relis-moi encore une fois les paroles du Nouveau Testament qui se rapportent à ton tableau.
– Rosalie, dit l’actrice lorsque celle-ci eut terminé cette lecture, il y a quelques mots dans cette parabole que j’ai eus dans l’esprit depuis la dernière fois que tu me les as lus.
– Lesquels, chère mère ?
– Ce sont les mots : « Jusqu’à ce qu’il l’ait trouvée », répondit sa mère. Je me disais, la nuit dernière, qu’il était inutile de demander au bon Berger de me chercher, que j’étais une trop grande pécheresse.
Tout à coup, ces mots me revinrent à la mémoire : il s’en va après celle qui est perdue jusqu’à ce qu’il l’ait trouvée. Cela ne semble-t-il pas vouloir dire qu’il continuera à la chercher pendant un certain temps, qu’il n’y renonce pas si facilement ?
Et en songeant à ces paroles, je me dis qu’alors peut-être il y avait encore de l’espoir pour moi.
– Êtes-vous prêtes ? cria en ce moment une voix du dehors : c’était celle d’Auguste. Allons, arrivez, on va commencer.
Les deux femmes se levèrent précipitamment et, remettant vite le livre dans le coffre, elles se rendirent à l’appel du chef.
Rosalie fit asseoir sa mère au foyer, afin qu’elle puisse se reposer jusqu’au dernier moment. Plusieurs des membres de la troupe, qui l’aimaient et la respectaient, vinrent lui souhaiter la bienvenue et s’informer de sa santé.
La plupart la plaignaient sincèrement, et Rosalie lut bien dans leurs yeux qu’ils ne la trouvaient pas en état de paraître sur les planches.
Jamais la pauvre actrice n’avait paru plus belle que dans le commencement de la représentation ; une teinte rosée qui se montrait sur ses joues faisait ressortir la blancheur de son teint et l’éclat de ses yeux. Elle fit son possible pour bien jouer et fut vivement applaudie ; mais Rosalie, qui l’observait attentivement, se rendait bien compte de ses efforts, et voyait bien que sa pauvre mère était presque à bout de forces.
Lorsque la première représentation fut terminée, elle s’empara de sa main pour la conduire sur la plate-forme respirer un peu d’air frais ; cette main était brûlante, cependant la pauvre femme grelottait : elle était évidemment en proie à une fièvre violente.
– Maman, maman, dit Rosalie alarmée, tu ne peux plus continuer ; retourne te coucher.
Mais la pauvre femme secoua la tête tristement.
Dans la scène suivante se trouvait le long monologue que Rosalie devait réciter seule et que son père lui avait fait répéter plusieurs fois devant lui les jours précédents.
La jeune comédienne en avait déjà déclamé la moitié environ, lorsque, jetant les yeux sur sa mère, que son rôle obligeait à se tenir dans une pose tragique sur la scène, il lui sembla que celle-ci devenait toujours plus pâle et qu’elle était sur le point de perdre connaissance. Rosalie, dans son émotion, faillit s’interrompre, mais le regard menaçant qui partait du trou du souffleur, où se trouvait son père, la força de continuer.
Tout à coup la malade s’évanouit et tomba à terre, et la petite actrice, oubliant tout dans son désespoir, s’élança à la suite du corps inanimé de sa mère que les hommes de la troupe s’empressaient d’emporter.
Un vacarme affreux s’éleva dans la salle ; le public, fort peu distingué, est-il nécessaire de le dire, qui garnissait les bancs, croyait à une mystification et réclamait la continuation de la pièce ou la restitution de son argent. Auguste, furieux, s’était élancé dans les coulisses, et saisissant sa fille au moment où celle-ci se disposait à suivre la malade dans sa voiture pour lui prodiguer ses soins, il l’arrêta brutalement et la renvoya avec de fortes secousses et les plus violentes imprécations sur la scène.
Le rôle de l’actrice manquante fut repris par une autre, et la pièce se termina tant bien que mal. On peut s’imaginer l’angoisse de la pauvre enfant. Qu’était-il arrivé à sa mère ? Était-elle morte ou vivante ? Qui la soignait ?
La seconde représentation terminée, Rosalie supplia son père de lui permettre d’aller revoir sa mère dans l’intervalle ; mais le misérable, irrité déjà par l’accident arrivé à sa femme et par les nombreuses distractions que sa fille avait eues en récitant son rôle, le lui refusa brutalement.
Il était près d’une heure du matin lorsque le théâtre se ferma et que Rosalie fut libre de retourner auprès de sa mère. Elle ouvrit, le cœur palpitant, la porte de la voiture et s’avança sur la pointe des pieds dans l’intérieur.
À la lueur d’une chandelle qui brûlait sur la table, elle vit que sa mère était au lit. La malade était extrêmement pâle ; mais Rosalie reconnut immédiatement qu’elle n’était pas morte. Ce fut un immense soulagement pour la pauvre enfant ; elle fondit en larmes et s’élança vers le lit. C’est alors seulement qu’elle s’aperçut de la présence d’un tiers dans l’appartement.
– N’ayez pas peur, ma chère, dit une voix sèche et aiguë qui semblait sortir de l’un des coins de la voiture, ce n’est que moi. Toby est venu me raconter ce qui était arrivé à votre mère, et alors je suis venue pour veiller sur elle jusqu’à votre arrivée.
La voix qui prononçait ces mots appartenait à une petite vieille, d’environ trois pieds de hauteur tout au plus, au visage ridé comme une pomme cuite, qui se tenait debout sur le coffre près du lit.
– Je fais partie de l’exposition des nains, continua-t-elle. Nous sommes au nombre de quatre, mais comme je suis vieille et laide, je jouis de plus de liberté ; on pouvait mieux se passer de moi que des autres, c’est pour cela que j’ai pu venir.
– Je vous suis bien obligée d’avoir pris soin de ma mère, dit Rosalie ; vous a-t-elle parlé depuis son évanouissement ?
– Elle a voulu parler une fois, mais je n’ai pu entendre ce qu’elle disait, quoique j’aie tenu mon oreille aussi près de sa bouche que possible ; il est vrai que je suis si petite que j’en étais encore assez éloignée. Il me semblait qu’elle parlait de brebis ; mais j’ai évidemment mal entendu : il n’y a point de moutons par ici.
– Oh ! non, vous ne vous êtes pas trompée, dit Rosalie ; nous avions justement lu quelque chose sur ce sujet, peu d’instants auparavant.
On entendit en ce moment un bruit de pas qui montaient : c’était Auguste. Il s’avança vers sa femme, et lui tâtant le pouls :
– Cela va bien à présent, dit-il à Rosalie ; laisse-la seulement dormir tranquillement cette nuit, et demain elle sera rétablie.
Il regarda la naine avec curiosité pendant un instant, puis s’en alla.
– Rosalie, dit celle-ci, je resterai avec vous le reste de la nuit, si vous le voulez ; mais à une condition c’est que vous irez en informer mes camarades, là-bas, à la tente des nains.
Rosalie accepta avec plaisir, et la petite vieille lui ayant indiqué l’emplacement de son logis, elle se hâta de dépouiller son costume pour revêtir sa robe ordinaire, jeta un châle sur sa tête et sortit.
Plusieurs des baraques étaient encore ouvertes, mais sur le point de se fermer ; cependant la jeune fille ne tarda pas à en apercevoir une dont la devanture était encore éclairée.
Une toile, sur laquelle étaient peints des nains et des naines de grandeur normale, se voyait à l’entrée, et un grand écriteau portant ces mots « Exposition royale de nains » était fixé au-dessus de la porte. Le logement de la troupe était une tente, située derrière la baraque.
Ne pouvant trouver l’entrée de cette maison de toile, dans laquelle un bruit de voix et des éclats de rire se faisaient entendre, Rosalie prit le parti de crier :
– Y a-t-il moyen d’entrer ? J’ai un message à remettre de la part d’une naine qui demeure ici.
Les voix s’abaissèrent immédiatement jusqu’au murmure, et la jeune messagère entendit comme un bruit de pièces d’argent qu’on remuait. Enfin une partie de la tente se souleva et l’on entendit une petite voix flûtée qui disait :
– Entrez donc et voyons ce que vous avez à dire.
En un clin d’œil, Rosalie se trouva au milieu de la tente. C’était un curieux spectacle que celui qui s’offrit à ses yeux. Trois petits nains, vêtus de costumes extraordinaires, se tenaient devant elle en compagnie d’un géant aussi mince et efflanqué que haut sur jambes.
Sur le sol de la tente, on voyait quantité de petits meubles et ustensiles, ainsi que des pièces d’accoutrement bizarres qui semblaient faits pour des poupées. Ces objets avaient évidemment servi aux petits habitants de la tente dans leur exposition de la soirée.
– Que désirez-vous, ma belle enfant ? dit le géant d’un air dégagé et avenant.
– J’apporte, dit Rosalie pleine de déférence envers un aussi haut personnage, un message de la part de la petite dame qui appartient à votre troupe.
– La mère Manin ! dit l’un des nains d’un ton assuré.
– Ma mère est très malade, continua la jeune fille ; Mme Manin a la bonté de la soigner, et elle m’envoie auprès de vous pour vous dire qu’elle ne reviendra pas de toute la nuit.
– C’est en règle, dit le géant d’un air majestueux.
– C’est en règle, c’est en règle, répétèrent les petits personnages au-dessus desquels planait la tête sèche et osseuse du géant.
Puis les deux dames naines de la troupe prirent Rosalie par la main et l’invitèrent à s’asseoir et à prendre le thé avec elles.
La petite actrice déclina cette offre en remerciant et en expliquant qu’elle ne pouvait laisser sa mère dans ce moment.
– L’enfant a raison, dit le géant d’un ton approbateur.
– L’enfant a raison ! L’enfant a raison ! répétèrent les trois nains en chœur.
Puis cette étrange société s’inclina avec beaucoup de politesse pour prendre congé de la visiteuse.
Au moment où celle-ci allait sortir de la tente, le géant la rappela :
– Dites à la mère Manin, lui dit-il, qu’elle se garde bien de revenir de jour.
– Non, non, pas de jour, répétèrent les nains.
– Pourquoi donc ? demanda Rosalie que cette recommandation intriguait.
– À cause de nos sous, dit le géant d’un air mystérieux et en faisant un effort pour rapprocher un peu sa tête des basses régions où se mouvaient celles de ses associés.
– Oui, à cause de nos sous, répétèrent les nains nous ne devons pas nous gaspiller en public, expliqua encore l’un d’eux à Rosalie : cela nuirait à nos recettes.
– Bonsoir, mon enfant, dit le géant une dernière fois.
– Bonsoir, mon enfant, répéta chacun des nains.
Triste comme elle l’était, Rosalie avait peine à ne pas rire des singularités de ses nouvelles connaissances, et de s’entendre appeler enfant par de si petites créatures.
Elle s’empressa de retourner auprès de sa mère et de reprendre sa place auprès du lit. Ce fut un grand soulagement pour elle que d’avoir la société de la petite vieille, cette nuit-là, car celle-ci paraissait être une fort bonne garde-malade et une personne d’expérience.
Pendant toute la nuit, la malade resta silencieuse ; parfois elle avait l’air de dormir, puis elle ouvrait doucement les yeux et essayait de sourire à Rosalie.
Vers le matin, la naine, voyant que cette dernière était épuisée de fatigue, la fit coucher au pied du lit de sa mère, enveloppée dans un châle. L’enfant ne tarda pas à s’endormir.
Lorsqu’elle s’éveilla, les premières lueurs de l’aube naissante commençaient à éclairer la petite fenêtre du logis. Elle se dressa sur son coude et promena son regard autour d’elle. Il lui sembla, au premier moment, qu’elle rêvait, mais la mémoire ne tarda pas à lui revenir.
Là était sa mère, reposant silencieuse sur sa couche ; là était la naine fidèle, au chevet du lit. Celle-ci avait veillé toute la nuit, de crainte que la malade n’eût besoin de quelque chose.
– Oh ! Madame Manin, que vous êtes bonne ! s’écria Rosalie à mi-voix en se levant et en jetant ses deux bras autour du cou de la petite vieille.
– Silence, mon enfant, dit celle-ci, n’éveillez pas votre mère, elle dort paisiblement depuis une heure environ.
– Que je suis contente ! dit Rosalie. Pensez-vous qu’elle sera bientôt mieux ?
– C’est ce que je ne saurais dire maintenant, ma chère petite. Dites-moi un peu ce que signifie ce tableau que je vois là. Toute la nuit je l’ai contemplé et y ai pensé.
– Ce tableau m’appartient, dit Rosalie. Le berger que vous voyez-là a cherché longtemps cet agneau, il l’a enfin trouvé et l’emporte chez lui dans ses bras. Il est tout joyeux de l’avoir retrouvé, quoiqu’il se soit blessé en le cherchant.
– Qu’y a-t-il d’écrit dessous ? dit la petite vieille. Je ne suis pas savante, moi, et je ne sais pas lire.
« Réjouissez-vous avec moi, car j’ai trouvé ma brebis perdue. Il y aura de la joie au ciel pour un seul pécheur qui se repent ».
– Qu’est-ce que cela veut dire ? dit la naine.
– Cela signifie que Jésus, qui est le bon Berger, nous cherche, Madame Manin, et qu’il est tout heureux quand il peut nous trouver.
La petite vieille secoua la tête d’un air approbateur.
– Nous lui demandons tous les jours de nous trouver, maman et moi, continua l’enfant, et l’histoire dit qu’Il continuera à nous chercher jusqu’à ce qu’Il nous trouve.
Voulez-vous que je vous la lise ? C’est justement cette histoire que nous avions lue ensemble, maman et moi, avant d’aller au spectacle.
Rosalie retira son précieux Nouveau Testament de la boîte où il était renfermé ; puis elle lut à voix basse, pour ne pas troubler le sommeil de la malade, la parabole du bon Berger.
Le bon Berger vous a-t-il trouvée, Madame Manin ? demanda-t-elle en fermant le volume, la lecture terminée.
La petite vieille fit un mouvement de tête, comme un oiseau qui entend un bruit étrange au-dessus de lui ; puis elle se mit à rajuster ses boucles grisonnantes et à lisser ses bandeaux, mais elle ne répondit rien.
Rosalie commençait à craindre que sa question n’eût blessé sa bonne petite garde-malade, lorsque, au bout d’un long intervalle de silence, si long que la petite actrice avait eu le temps de penser à une foule de choses, la naine lui répondit :
– Non, mon enfant, il ne m’a pas trouvée.
– Peut-être ne lui avez-vous jamais demandé de vous chercher ? répondit Rosalie.
– En effet, mon enfant ; mais je le ferai aujourd’hui même ; tout de suite, si vous voulez m’enseigner les paroles, dit la petite femme.
Rosalie se mit à genoux sur le plancher, et, joignant les mains, elle dit à haute voix :
– « Ô bon Berger qui nous cherches en ce moment, maman et moi, je te prie de tâcher de trouver aussi Mme Manin et de l’emporter dans tes bras. Amen ».
– Amen, répéta la naine.
Vers les six heures du matin, une femme enveloppée d’un grand manteau, se présenta à la porte de la voiture. Elle appartenait à la baraque des nains et était venue chercher la mère Manin. Il faisait maintenant complètement jour, et afin d’empêcher que la petite naine ne fût aperçue par les nombreux curieux qui stationnaient déjà sur le champ de foire, cette femme l’enveloppa complètement dans son manteau et l’emporta comme un petit enfant.
Rosalie remercia vivement sa nouvelle amie pour ses bons services, et la petite femme promit de revenir bientôt voir comment la malade se trouvait.
Ch. 9. La visite du docteur
Toby ne tarda pas à heurter à la porte pour demander à Rosalie des nouvelles de sa mère.
– Je crois qu’elle dort tranquillement dans ce moment, dit Rosalie.
– J’ai beaucoup pensé à elle et à vous cette nuit, dit le jeune garçon, et je serais venu plus tôt si je n’avais craint de vous déranger.
– Cher Toby, répondit l’enfant, est-ce vous qui avez été chercher cette petite femme ?
– Oui, mam’selle Rose ; j’appartenais à leur troupe avant d’entrer au service du maître, et un jour que j’avais la fièvre, Mme Manin me soigna si bien que je me considère comme lui devant la vie. Je la connaissais donc pour une excellente garde-malade.
– Comme elle est bonne et dévouée ! dit Rosalie.
– Oui, dit le jeune garçon ; elle a un bien petit corps, mais qui contient un grand cœur. Mais, mam’selle Rose, je voulais vous dire autre chose : c’est que je vais chercher un médecin.
– Oh ! Toby. Mais que dira mon père ?
– C’est lui qui m’envoie, mam’selle Rose ; je crois qu’il a un peu honte maintenant. Hier, après la fermeture du théâtre, tous les hommes de la troupe se sont réunis pour lui dire un peu ce qu’ils pensaient de sa conduite envers sa femme. Ils lui dirent que c’était une infamie que de la traiter comme il le faisait ; il n’avait pas l’air d’avoir plus de sentiment pour elle que pour un de ses vieux chevaux (et Dieu sait ce que cela veut dire) : bref, qu’il n’aurait jamais dû la laisser paraître sur le théâtre dans l’état où elle était.
Le maître, quoique furieux, avait l’air tout penaud, et il ne savait trop que leur répondre ; mais, ce matin, il m’a dit d’aller chercher un médecin.
Celui-ci ne tarda pas à arriver, et il fit son entrée dans la voiture en compagnie d’Auguste. Le docteur tâta le pouls de la malade et posa différentes questions à Rosalie au sujet de la toux, dont les accès étaient si pénibles à entendre. Puis les deux hommes sortirent ensemble et l’enfant resta seule, sans avoir osé demander au docteur, en présence de son père, ce qu’il pensait de l’état de sa mère.
Auguste revint bientôt après, et Rosalie lui demanda timidement ce que le docteur avait dit.
– Il a dit qu’elle est très malade, répondit celui-ci brièvement, sans vouloir entrer dans plus de détails.
Il s’assit ensuite auprès du lit de sa femme et resta là une demi-heure environ à la regarder en silence. Son visage avait une expression moins rude et plus sérieuse que d’ordinaire, ce qui frappa Rosalie ; elle fit tout bas la réflexion que le docteur devait avoir donné à son père de bien mauvaises nouvelles de sa femme pour le transformer à ce point-là.
Les réflexions du comédien n’étaient pas gaies ; le médecin venait de lui dire, en effet, que la malade ne se remettrait jamais et que, selon toute probabilité, elle n’en avait plus pour longtemps à vivre.
L’homme de l’art avait ajouté que cette pauvre femme devait avoir eu une triste existence, et qu’il craignait que l’état où elle était ne provienne en grande partie des fatigues et des mauvais traitements qu’elle avait eus à supporter. Il conseilla à son mari de faire tout son possible pour qu’elle ait désormais du repos, une meilleure nourriture et la tranquillité la plus complète.
Le souvenir de sa vie passée revint alors subitement à Auguste ; il se vit cherchant à séduire une jeune fille, en flattant ses mauvais instincts et ses goûts mondains ; puis l’enlevant à une haute position où elle possédait le bien-être, le confort et le luxe, pour lui faire partager une existence d’aventures, une vie de bohème où elle devait manquer de tout ; tous les mauvais traitements qu’il lui avait faits subir, les reproches immérités, les injures, les coups même, lui revinrent à la mémoire.
Se souvenant que la pauvre actrice ambulante qui reposait sur ce grabat et dépérissait, était autrefois une belle et fraîche jeune fille, née pour une vie agréable et facile, et que c’était lui qui l’avait transformée à ce point-là par sa dureté et son égoïsme, le remords le mordit au cœur, et pendant un moment, le misérable souffrit cruellement.
Mais la voix de la conscience était trop faible chez cet homme endurci pour le dominer longtemps. Comme les pensées qui l’assiégeaient en foule pendant qu’il contemplait le visage inanimé de sa femme n’étaient pas roses, il les secoua énergiquement et sortit de la voiture.
Sur la place, il fit la rencontre de quelques amis de cabaret qui le plaisantèrent sur son air « lugubre » et l’entraînèrent à la prochaine taverne pour dissiper, disaient-ils, les brouillards du matin. Lorsqu’il en sortit, il était plus joyeux en apparence que jamais ; son visage avait repris cette expression de dureté cynique qui lui était habituelle, et il s’assit à table pour le dîner, sans même demander des nouvelles de sa femme.
Vers le soir, Rosalie le supplia de lui permettre de rester auprès de sa mère et de ne pas la forcer à jouer ; mais il déclara qu’il était impossible de la remplacer dans son rôle, et il lui intima avec menaces l’ordre d’avoir à se tenir prête pour le moment de la représentation. Rosalie se rendit alors à la baraque des nains et demanda à voir Mme Manin.
Celle-ci fut indignée d’apprendre que Rosalie ne pouvait rester cette nuit-là auprès de sa mère mourante, et elle promit à la pauvre enfant de venir la remplacer.
Les autres nains grommelèrent bien un peu en apprenant cette nouvelle absence de leur camarade, un soir de représentation, mais la petite vieille leur montra le poing en les qualifiant de méchants égoïstes, et leur déclara qu’à son âge elle pouvait bien, pensait-elle, jouir d’un peu de liberté ; qu’elle avait, au reste, exposé sa petite personne pendant toute l’après-midi, et que le public aimait d’ailleurs bien mieux voire les « trois autres nains, qui étaient jeunes et beaux, qu’une petite vieille toute ridée ».
Les camarades n’insistèrent plus, et Mme Manin, appelant la vigoureuse fille qui lui servait de fiacre ou de chaise à porteur quand elle voulait sortir, grimpa sur un tabouret et se fit envelopper d’un grand châle dans les plis duquel elle disparaissait complètement, puis sa servante, l’ayant prise dans ses bras et emportée à travers la foule, la petite garde-malade ne tarda pas à atteindre la voiture des comédiens.
Elle commença par aider Rosalie à s’habiller pour le spectacle, lui peignant les cheveux et arrangeant les plis de sa robe avec un soin et une minutie toute maternelle. Sa toilette achevée, la petite actrice se tint devant le lit de sa mère, contemplant, le cœur serré, le visage pâle et amaigri de celle-ci.
Tout à coup la malade ouvrit les yeux, et après avoir regardé un instant avec tendresse son enfant, elle prononça quelques mots.
– Rose, ma chérie, murmura-t-elle, je me sens mieux aujourd’hui. Embrasse-moi, mignonne.
La petite se baissa tendrement vers sa mère en l’entourant de ses bras nus, pendant que sa longue chevelure et les rubans qui l’ornaient couvraient l’oreiller de la malade.
– Qui reste pour me soigner ? demanda la malade.
– C’est une petite dame que Toby connaît, chère maman ; elle restera auprès de toi jusqu’à mon retour. Elle est si bonne et si habile. J’aurais bien voulu ne pas te quitter ; mais papa dit qu’on ne peut se passer de moi.
– Ne te tourmente pas de cela, mon enfant. Je me sens mieux ce soir ; ne pourrai-je avoir une tasse de thé ?
La mère Manin, qui était une véritable fée, prépara une tasse de thé en un instant et, se hissant sur la boîte auprès du lit, elle la présenta d’un air triomphant à la malade.
– Que vous êtes bonne ! lui dit celle-ci.
– Il n’y a rien de tel que le thé, dit la petite vieille d’un air entendu, avec une tasse de thé on peut se passer de bien des choses. Vous êtes mieux ce soir, madame ?
– Oui, dit l’actrice, je puis parler un peu maintenant. J’ai entendu presque tout ce que vous avez dit jusqu’à présent, mais je ne pouvais parler moi-même. Je vous ai entendues causer au sujet du tableau de Rosalie.
En vérité, dit gaiement la petite vieille ; pensez donc, Rosalie, que votre mère nous a entendues parler. Après tout, elle n’est pas si mal, semble-t-il.
– Cela m’a fait tant de plaisir d’entendre Rosalie prier, dit la pauvre femme.
– Oui, dit la naine, cette prière était pour moi : je ne l’oublierai pas.
La malade paraissant fatiguée, sa petite garde ne voulut plus lui permettre de poursuivre, et au moment où Rosalie quittait la voiture pour aller au théâtre, sa mère dormait tranquillement, la petite mère Manin à son chevet.
Lorsque la jeune fille revint tard dans la soirée, épuisée de fatigue et de sommeil, elle retrouva la bonne créature fidèle à son poste et sa mère dormant toujours.
Le jour suivant, elle parut retrouver un peu de forces, et fut en état de prendre quelque nourriture et de parler à voix basse.
– Rosalie, dit-elle à l’enfant, dans l’après-midi, il y avait un verset de la Bible que notre bonne nous récitait souvent, à Lucy et à moi ; je l’avais complètement oublié ; eh bien ! figure-toi que je me suis réveillée la nuit dernière en le répétant.
– Quel est-il, chère maman ?
– « Nous avons tous été errants comme des brebis ; nous nous sommes tournés chacun vers son propre chemin et l’Éternel a fait tomber sur lui l’iniquité de nous tous ».
– Mme Manin m’a bien dit que tu avais parlé de brebis, chère maman.
– C’était cela, dit la malade. Quel beau verset ! Nous avons tous été errants comme des brebis. Oui, c’est bien là ce que j’ai fait. J’ai erré, j’ai erré bien loin, et je me suis perdue.
Nous nous sommes tournés chacun vers son propre chemin ; me voilà encore ; j’ai voulu suivre une autre voie, celle qui n’était pas la bonne, celle que j’avais choisie moi-même.
– Quelle est la dernière phrase du verset, maman ?
– « Et l’Éternel a fait tomber sur lui l’iniquité de nous tous ». C’est de Jésus qu’il est ici question, l’Éternel l’avait chargé de tous nos péchés lorsqu’Il mourut sur la croix.
– Et des tiens aussi, n’est-il pas vrai, maman ? dit l’enfant.
– Oui, ma chérie, je l’espère, des miens aussi, puisqu’il est dit l’iniquité de nous tous ; j’ai bien prié ces derniers jours pour qu’il en soit ainsi, et maintenant je commence à croire que ma prière a été exaucée et que je serai déchargée du terrible poids de mes péchés.
La pauvre malade paraissait épuisée après avoir prononcé ces paroles, et sa petite garde lui présenta une tasse de bouillon en la priant de ne plus parler pour le moment.
Le théâtre se ferma un peu plus tôt ce jour-là que les soirs précédents, car Auguste Joyce avait appris qu’une grande foire devait avoir lieu dans une ville voisine, et il importait de partir aussitôt que possible si l’on voulait arriver à temps.
Aussitôt que le dernier spectateur eut quitté la salle, Auguste et ses hommes enlevèrent leurs costumes et se mirent en devoir de démonter l’édifice. Ce travail dura tout le reste de la nuit et, dès le point du jour, la troupe était prête à partir. La plupart des autres baraques en avaient fait autant et les voitures commençaient à défiler les unes après les autres dans les rues de la ville.
– Mam’selle Rose, dit Toby à la jeune actrice, qui était debout près de la porte de la voiture, tout le monde s’en va, excepté nous. Le maître a dit que nous pouvions rester sur place encore tout le jour, et qu’il nous suffisait d’arriver là-bas pour le premier soir de la foire.
Il prend les devants avec le reste de la troupe pour monter le théâtre et tout préparer.
– J’en suis bien aise, dit Rosalie ; maman n’a pas beaucoup dormi cette nuit à cause du bruit, et le roulement de la voiture n’aurait pu que la fatiguer.
Avant de partir avec ses gens, Auguste vint prendre congé de sa femme, et dit à Rosalie qu’elle pouvait encore rester deux jours, mais qu’elle devait se mettre en marche le samedi de bonne heure, afin d’arriver le dimanche au soir dans la ville où ils se rendaient.
– Je ne voudrais pour rien au monde que tu manques aux représentations que nous allons donner là, dit-il à sa fille ; il paraît que c’est une ville de bains d’une certaine importance et j’espère bien y faire une bonne recette. Ainsi, faites en sorte d’arriver à temps.
– Auguste, dit la malade d’une voix tremblante, peux-tu me donner cinq minutes, avant de partir ?
– Cinq minutes, oui, dit le comédien, mais pas une de plus ; ainsi, dépêche-toi.
– Rosalie, mon enfant, laisse-nous seuls, lui dit sa mère.
Rosalie sortit un instant, laissant ses parents en tête-à-tête ; elle s’assit sur les marches de l’escalier et se mit à regarder les hommes qui attelaient les chevaux aux autres voitures.
La malade posa sa main, une belle main blanche et effilée qui trahissait son origine, sur le bras de son mari, assis à côté du lit, et lui dit :
– Auguste, j’ai deux choses à te demander avant de mourir.
– Voyons ces deux choses ? dit-il froidement en croisant ses jambes et en se renversant sur son siège.
– Je désire d’abord, mon ami, que tu places Rosalie dans une bonne famille, quand je serai morte. Je t’en supplie, ne continue pas à la promener ainsi de foire en foire ; je ne puis souffrir l’idée qu’elle mènera cette vie quand je ne serai plus avec elle.
– Elle sera avec moi, dit Auguste d’un ton d’humeur ; il ne pourra donc rien lui arriver de fâcheux. Je ne serai pas si sot que de me séparer de l’enfant quand elle commence à se rendre utile. D’ailleurs, où la mettrais-je ?
Sa femme se garda bien de lui dire chez qui elle aurait voulu l’envoyer.
– Je pensais, dit-elle, que tu pourrais trouver une bonne famille à la campagne où tu pourrais la mettre en pension et où elle serait bien élevée et pourrait suivre les écoles.
– Balivernes ! dit Auguste ; elle sera fort bien avec moi. Ce serait d’ailleurs dommage d’enlever une jolie fillette comme elle à la scène pour aller l’enterrer chez des villageois. On vient de dix lieues à la ronde pour voir la jolie petite actrice, comme on l’appelle déjà.
Sais-tu bien qu’elle commence à avoir une certaine réputation ? Autant vaudrait fermer le théâtre, que se passer d’elle, maintenant. Allons, ajouta-t-il d’un ton impatient et en tirant sa montre, les cinq minutes sont écoulées ; il faut que je parte.
– J’ai encore une chose à te demander, Auguste, dit sa femme.
– Et quoi donc ? Dépêche-toi un peu.
– Mon ami, la nuit dernière j’ai beaucoup réfléchi et j’ai senti vivement que, lorsqu’on est sur le point de mourir, il n’est plus guère qu’une chose dont on s’inquiète : c’est le salut de son âme.
J’ai mené une vie bien coupable, Auguste, et j’ai été souvent impatiente et irritable envers toi. Pardonne-moi. Mon seul désir est maintenant que le bon Berger veuille me prendre dans ses bras.
– Est-ce tout ? dit son mari en se disposant à partir.
– Non, Auguste, j’ai encore quelque chose à te dire. Es-tu prêt à mourir, mon ami ?
– J’ai tout le temps d’y penser, répondit-il avec un éclat de rire forcé ; mais en disant ces mots une expression de malaise se peignait sur les traits de cet homme endurci.
– Auguste, Auguste, tu ne sais pas combien de temps tu as encore à vivre, lui dit sa femme tristement.
– Eh bien si la vie est si courte, il faut en profiter autant que possible, répliqua le comédien.
– Mais l’autre vie, mon ami, cette autre vie qui doit durer éternellement ?
– On y pourvoira quand on y sera, répondit-il avec insouciance en allumant sa pipe au fourneau puis souhaitant à sa femme « un bon voyage », il quitta le logement.
La pauvre femme se tourna du côté de la paroi et pleura. Elle avait fait de grands efforts pour parler à son mari ; mais tout avait été inutile. Rosalie, qui venait de rentrer, s’empressa de lui faire prendre une tasse de bouillon, qui parut la remettre un peu.
En ce moment les autres voitures de la troupe s’ébranlaient, et les deux femmes ne tardèrent pas à se trouver seules avec Toby.
Ch. 10. Britannia
Pendant toute la journée, le champ de foire présenta l’aspect d’un camp d’émigrants en train de se lever.
Dans le cours de l’après-midi, Toby vint informer Rosalie que « l’Exposition royale des nains » était prête à partir et que la mère Manin désirait prendre congé.
– Remercie-la et salue-la de ma part, dit la malade, comme Rosalie se disposait à suivre Toby.
Celle-ci trouva les quatre nains assis dans une voiture couverte, de la même forme que celle qui servait de logement à elle et à sa mère, mais beaucoup plus petite. Rosalie fut admise à y pénétrer et la porte fut soigneusement refermée sur elle.
La petite mère Manin prit congé d’elle les larmes aux yeux ; elle se rendait avec ses compagnons à une autre foire que celle où allaient Auguste et sa troupe, et nul ne pouvait dire si on ne se reverrait jamais. Elle donna à la jeune fille des directions très précises pour la confection du bouillon et mit dans sa main un petit paquet qu’elle la pria de remettre à sa mère. Puis elle murmura à son oreille :
– Je n’ai pas oublié de demander au bon Berger de me chercher, et je vous prie de penser à moi dans vos prières.
– Mère Manin, dit en ce moment M. Puck, l’un de ses associés, je crois que c’est le moment de partir.
La petite vieille lui montra le poing : c’était, paraît-il, un geste dont elle avait l’habitude, mais qui n’avait rien de bien effrayant.
Puis passant ses deux bras autour du cou de Rosalie qui se tenait forcément assise dans la voiture, elle l’embrassa avec beaucoup d’effusion, caresse que les trois autres nains voulurent également lui faire et à laquelle la petite actrice dut se soumettre de bon cœur. Enfin elle descendit, et la petite voiture ne tarda pas à disparaître.
Rosalie rentra en courant chez elle et s’empressa de remettre à sa mère le cadeau de la naine. C’était une petite pièce d’or soigneusement enveloppée de papier. Bonne petite vieille ! Cet argent provenait sans doute de ses économies.
Tout le reste de la journée, la jeune actrice s’efforça de se rappeler les leçons de la mère Manin pour la préparation des tisanes, du bouillon et autres choses qui incombent à une garde-malade. Lorsque vint le soir, la voiture d’Auguste Joyce, le comédien, qui servait de logement à sa femme et à sa fille, était la seule qui restât encore sur la place.
Le jour suivant, Rosalie et sa mère restèrent complètement seules. Toby, qui avait couché à l’auberge, avait dû partir de grand matin pour acheter différentes choses dont son maître avait besoin et qu’il devait se procurer dans une vente au village voisin.
Personne n’aborda la voiture à l’exception d’un agent de police et d’un officier de santé qui vinrent s’informer de la cause du retard des deux femmes et s’assurer que la femme ne souffrait pas d’une affection contagieuse.
Celle-ci dormit presque tout le jour et ne prononça que quelques paroles ; mais plusieurs fois Rosalie l’entendit murmurer le dernier quatrain de son beau cantique :
Tel que je suis… Ton grand amour
À tout expié sans retour.
Je puis être à toi dès ce jour,
Agneau de Dieu, je viens, je viens !
La nuit vint, et Rosalie n’osant se coucher de peur que sa mère n’eût besoin de quelque chose (elle avait le sommeil profond et craignait de ne pouvoir se réveiller assez facilement), resta debout jusqu’au jour, assise auprès du petit poêle où elle préparait le bouillon et la tisane, prête à voler vers la malade au moindre mot, au moindre mouvement.
Le silence n’était troublé que par le bruit de la grande horloge de la ville frappant les heures, et Rosalie jeta souvent les yeux sur l’image du bon Berger, en faisant tout bas le vœu d’être à la place du petit agneau qui reposait dans ses bras, car elle se sentait fatiguée, bien fatiguée de corps et d’âme.
Le matin, de bonne heure, elle entendit la voix de Toby.
Elle s’empressa de lui ouvrir. Celui-ci fût frappé de voir combien Rosalie semblait avoir besoin de repos.
– Vous allez vous rendre malade, mam’selle, lui dit-il d’un ton de reproche ; il faut absolument vous soigner.
– Que faire, Toby ? dit-elle tristement ; je suis seule ici pour soigner ma mère ; mais j’espère que l’air de la campagne me fera du bien.
– Je crois que nous ferons bien de partir immédiatement, dit le jeune garçon ; je n’ai pas envie de marcher vite pour éviter de trop cahoter la voiture, et puis nous pourrons nous arrêter de temps en temps et passer la nuit dans un village.
Au bout d’une demi-heure tout fut prêt, et la voiture quittait le champ de foire. Toby conduisait avec mille précautions, au grand étonnement du vieux cheval, qui se retournait de temps en temps pour tâcher de deviner ce qui portait son jeune maître à adopter une allure aussi lente.
Cependant, le mouvement de la voiture, quelque léger qu’il fût, faisait souffrir la malade ; sa toux était incessante et elle paraissait avoir beaucoup de peine à respirer. Rosalie l’avait arrangée de son mieux, en empilant les coussins derrière elle ; la jeune fille allait de temps en temps à la porte échanger quelques paroles avec Toby, qui était assis sur le brancard et paraissait triste et soucieux.
Vers le soir, la malade s’endormit, la toux s’arrêta et la respiration devint plus régulière et moins oppressée, à la grande joie de ses deux jeunes compagnons de voyage.
– Si nous nous arrêtions ici, mam’selle Rose ? proposa Toby.
Ils étaient alors arrivés sur les limites d’un immense marécage, près d’une grande forêt de sapins qui borde la route, tandis que la plaine, couverte de bruyères et de roseaux, s’étendait à perte de vue de l’autre côté de celle-ci. Il y avait un pan de mur à l’entrée du bois qui offrait un endroit assez abrité. Toby résolut d’y conduire la voiturée.
Quant à lui, il se proposait de passer la nuit à la belle étoile, assurant à Rosalie qu’il se ferait un excellent lit dans la bruyère qui croissait non loin de là.
– Je serai tout près de vous, mam’selle Rose, dit-il, je dors assez bien ; mais vous n’avez qu’à m’appeler un peu fort si vous avez besoin de moi, et, en un clin d’œil je serai à vos côtés. Je pense que vous n’avez pas peur de dormir près de la forêt.
– Non, dit Rosalie, je ne le pense pas.
Mais en dépit de cette assertion, la petite actrice contemplait avec une secrète terreur les grands arbres noueux dont les ombres s’allongeaient sur le chemin et dont les branches s’entrechoquaient avec des bruits étranges au-dessus de leurs têtes.
Toby s’en aperçut.
– Eh bien, mam’selle Rose, dit-il ; je m’assiérai là sur l’escalier de la voiture ; après tout, une nuit blanche est bientôt passée.
Mais Rosalie ne voulut pas y consentir et insista pour que Toby allât se coucher dans les bruyères ; elle lui donna un grand châle pour s’envelopper, car les nuits étaient fraîches. Elle ferma soigneusement la porte et les fenêtres de la voiture, et se glissa à sa place accoutumée à côté de sa mère qui dormait toujours profondément.
Mais elle ne put s’endormir, le silence qui régnait au dehors, et auquel elle n’était pas accoutumée, avait quelque chose qui l’angoissait. Ses nerfs, déjà agités et affaiblis par les veilles et les fatigues, étaient tendus à l’excès ; elle dressait à tous moments la tête sur son oreiller et écoutait attentivement des bruits imaginaires espérant toujours que quelque chose viendrait rompre ce silence qui l’épouvantait.
Puis tout à coup le vent venant à se lever quelque peu, les branches vermoulues des vieux chênes faisaient entendre un grincement aigu et strident, pendant que les cimes des sapins, s’entrechoquant avec des claquements sourds, faisaient tomber sur la toiture du véhicule des pommes de pin ou des branches sèches. Ces bruits étranges faisaient alors tressaillir la jeune fille dans son lit.
Enfin, n’y tenant plus, elle se leva, alluma la chandelle et, tirant son Nouveau Testament du coffre où il était renfermé, elle se mit à lire.
Cette lecture la calma ; elle se sentit réellement rassurée par la présence de Dieu dans cette solitude de la nature qui lui était si peu familière, et qui la glaçait d’épouvante peu d’instants auparavant. Après un moment de lecture et de recueillement, elle se sentit comme l’agneau, à l’abri de tous les périls dans les bras du bon Berger.
C’est grâce à cette disposition d’esprit qu’il lui fut donné de pouvoir retenir un cri de terreur qui lui aurait certainement échappé une demi-heure auparavant, en entendant des pas qui montaient les degrés de la voiture, puis un coup frappé impatiemment à la porte.
Elle se leva précipitamment et jeta un coup d’œil à travers le rideau de mousseline. La silhouette d’une personne enveloppée d’un large vêtement était là devant la porte, prête à entrer.
– Est-ce vous, Toby ? demanda la jeune fille.
– Non, c’est moi, répondit une voix inconnue, qui paraissait être celle d’une jeune fille ; avez-vous du feu ici ?
– Qui êtes-vous ? demanda Rosalie en pâlissant de terreur.
– Je vous le dirai quand je serai dedans, répondit la voix ; laissez-moi entrer et me réchauffer un peu à votre feu.
Rosalie ne savait que faire ; elle n’aurait pas aimé ouvrir la porte et introduire cette inconnue qui venait d’une manière si étrange demander l’hospitalité. Elle était sur le point d’ouvrir l’autre fenêtre pour appeler Toby lorsqu’elle entendit que la jeune fille sanglotait.
– Qu’avez-vous donc ? demanda-t-elle.
– Je meurs de froid et de faim, dit la pauvre créature ; j’ai vu de la lumière dans votre voiture et j’ai pensé que vous auriez pitié de moi et que vous me permettriez d’entrer.
La petite actrice n’hésita plus, elle tira les verrous, ouvrit la porte et la personne inconnue entra. Elle jeta sur le plancher le grand manteau dans lequel elle était enveloppée des pieds à la tête et s’avança vers le feu.
Rosalie put voir alors que sa nouvelle connaissance était une jeune fille d’environ dix-sept ans et que ses yeux étaient rougis et enflés par les larmes. La pauvre enfant était glacée, ses mains paraissaient avoir perdu tout sentiment et ses dents claquaient avec violence lorsqu’elle s’assit, sur le petit banc près du poêle.
Rosalie s’empressa de réchauffer un peu de thé et de le lui faire boire. Lorsque la jeune fille eut bu, elle parut un peu mieux, et plus disposée à parler.
– C’est votre mère ? demanda-t-elle en jetant un coup d’œil sur le lit où la mère de Rosalie continuait à dormir tranquillement.
– Oui, dit celle-ci en baissant la voix ; elle est bien, bien malade. C’est pour cela que nous ne sommes pas partis avec les autres ; le docteur lui a donné quelque chose pour la faire reposer un peu mieux pendant le voyage.
– J’ai aussi une mère, dit la jeune fille.
– Où est-elle ? demanda Rosalie.
La nouvelle venue ne répondit pas ; mais, cachant son visage entre ses mains, elle se mit à pleurer. Rosalie la regardait avec pitié.
– Dites-moi donc qui vous êtes, que vous est-il arrivé ?
– Je suis Britannia, répondit tout à coup la jeune fille, en relevant la tête.
– Britannia ! répéta Rosalie étonnée, que voulez-vous dire ?
– N’étiez-vous pas à Lesborough dernièrement ? demanda la jeune fille.
– Oui, nous en venons précisément.
– Eh bien, vous devez avoir vu un cirque qui était là.
– Oh ! oui, dit Rosalie ; nous l’avons rencontré en ville.
– Eh bien ! Je suis Britannia ; ne m’avez-vous pas vue au sommet du char ? Je portais une tunique blanche et une écharpe violette.
– Ah ! oui, fit la petite actrice ; je m’en souviens maintenant. Vous aviez aussi une grande fourche à la main ?
– Oui, on appelle cela un trident ; eh bien, je portais le nom de Britannia.
– Et comment vous trouvez-vous ici ?
– Je me suis sauvée ; je ne puis supporter cette vie plus longtemps ; je retourne chez moi.
– Où demeurez-vous ? demanda Rosalie.
– Oh ! bien loin, répondit la jeune fille ; je désespère de jamais pouvoir arriver là-bas. Je n’ai pas un sou dans la poche et je suis épuisée de fatigue ; j’ai marché jour et nuit sans m’arrêter.
Elle se remit à pleurer, et sanglotait si fort que Rosalie avait peur qu’elle n’éveillât sa mère.
– Oh ! Britannia, dit-elle ; ne pleurez pas comme cela, je vous en prie.
– Appelez-moi par mon nom ; je ne suis plus Britannia maintenant je suis Jessie ! la petite Jess, comme ma mère m’appelait.
– Qu’est-ce qui vous fait tant pleurer ? dit Rosalie ; racontez-moi votre histoire.
– J’ai une si bonne mère, dit la jeune fille ; c’est pourquoi je pleure.
– Votre mère n’est donc pas au cirque avec vous ?
– Oh ! non, répondit Jessie, que cette question fit presque sourire à travers ses larmes. Vous ne connaissez pas ma mère, sans cela vous ne me feriez pas une pareille question ! Non ; elle demeure dans un village bien loin d’ici. Je voudrais retourner vers elle ; mais je ne sais si je l’oserai.
– Pourquoi pas ? demanda Rosalie ; avez-vous peur de votre mère ?
– Non, je n’en ai pas peur, répondit l’ex-Britannia ; mais je me suis si mal conduite à son égard que j’ai honte de retourner vers elle. Je suis sûre qu’elle n’a pas pu dormir depuis que je l’ai abandonnée.
– Et quand l’avez-vous quittée ?
– Il y a trois semaines maintenant, dit Jessie mais il me semble qu’il y a trois mois de cela. Je n’ai jamais été si misérable que pendant ces trois semaines.
– Qu’est-ce qui a pu vous porter à quitter votre mère ?
– C’est le cirque, qui était alors dans une ville voisine de la nôtre. Toutes les filles du village y allaient, et moi je voulais y aller avec elles ; mais ma mère ne voulut pas me le permettre.
– Pourquoi donc ?
– Elle disait que je n’y apprendrais rien de bon, qu’on y trouvait une quantité de mauvaises gens et que ce n’était pas là la place où l’on devait trouver des jeunes filles comme moi.
– Comment fîtes-vous donc pour le voir ? demanda Rosalie.
– Je ne le vis pas ce jour-là. Lorsque mes compagnes du village revinrent, elles me firent le récit le plus enthousiaste de ce qu’elles avaient vu : de magnifiques processions, des belles dames vêtues de velours, d’or et d’argent, et des cavaliers aux brillantes armures.
Je pleurais de dépit de n’avoir pas vu tout cela, et ayant appris que le cirque resterait encore un jour dans la ville, je résolus d’aller le voir coûte que coûte.
– Mais votre mère ne vous le permit pas ? dit Rosalie.
– Non ; je savais qu’il était inutile de lui en demander la permission, et j’étais résolue de m’en passer. Ma mère devait précisément aller cet après-midi-là chez ma tante, qui demeure à la campagne et qui se trouvait malade. Avant de partir, ma mère me dit « Ma petite Jess, tu prendras bien soin de Madeleine et du petit, pendant que je serai loin, n’est-ce pas ? »
Et je répondis « Oui, maman », quoique je fusse décidée à profiter de son absence pour m’esquiver et aller voir le cirque.
La jeune fille pleurait amèrement en disant ces paroles, et Rosalie fit de son mieux pour la consoler.
– En faisant cette réponse mensongère, continua-t-elle, je sentais le rouge me monter au visage, et il me semblait que ma bonne mère devait s’apercevoir de ma confusion ; mais il n’en fut rien : elle m’embrassa comme les deux autres enfants et sortit. Je mis alors mes vêtements du dimanche et je partis pour la ville.
– Et que fîtes-vous, de Madeleine et du petit ? demanda naïvement Rosalie ; les prîtes-vous avec vous ?
– Non ; c’est ce qu’il y a de terrible, dit la pauvre fille ; je les laissai à la maison. Je mis mon petit frère dans son berceau et j’ordonnai à Madeleine de prendre soin de lui ; je plaçai ensuite la table devant le feu, fermai la maison et mis la clef sur la fenêtre, je croyais n’être que peu de temps absente.
Lorsque j’arrivai en ville, la parade passait justement dans la rue, et je m’arrêtai pour la regarder. Lorsque je vis ces beaux messieurs et ces belles dames sur des chars, je crus que c’étaient des rois et des reines. Ensuite j’allai au cirque et j’assistai à la représentation.
Lorsque j’en sortis, tout émerveillée des belles choses que je venais de voir, il était cinq heures. Je savais que ma mère devait être à la maison, et je n’avais pas bien envie d’y retourner ; je ne savais que trop ce qu’elle me dirait d’avoir ainsi laissé les enfants seuls. Je me promenai donc autour du cirque en regardant les beaux chars dorés qui étaient remisés en dehors.
Un vieillard vint alors près de moi et me demanda ce que je pensais du cirque. Je lui dit que je le trouvais magnifique ; il me demanda alors ce qui m’avait plu le mieux. Je répondis que c’étaient les dames vêtues d’or et d’argent qui étaient assises sur le char.
– Aimeriez-vous être vêtue de cette façon ? me demanda-t-il.
– Ah ! Je le crois bien, fis-je en soupirant et en jetant un coup d’œil sur ma robe des dimanches, que je trouvais jadis si jolie.
– Eh bien ! me dit-il d’un air mystérieux, il n’est pas impossible que je puisse vous faire avoir un costume comme cela ; attendez-moi ici un moment. Je demeurai-là tremblante d’émotion, sans trop savoir que faire.
Enfin, il revint et me dit de le suivre. Il me conduisit dans une chambre du cirque où se trouvait une très grande dame, du moins à ce que je crus dans ce moment. Elle me demanda si je voulais rester avec eux et jouer le rôle de Britannia, et je répondis que oui.
J’étais dans une grande agitation ; il me semblait que c’était comme si l’on me demandait si je voulais être reine. Ce ne fut que lorsque je me trouvai au lit ce soir-là que je pensai à ma mère; mais il y avait six ou sept autres filles avec moi dans la chambre, et je cachai ma figure dans mon oreiller pour qu’elles ne m’entendissent pas pleurer.
Nous quittâmes la ville le lendemain et je me sentis fort malheureuse tout le temps du voyage. Enfin nous arrivâmes dans une autre ville ou nous devions nous arrêter, et je dus alors remplir mon rôle dans la procession.
– Cela vous parut-il bien amusant ? demanda Rosalie.
– Pas la moitié autant que je me l’étais figuré. Il faisait froid ce jour-là, et je grelottais dans mon costume ; je me sentais d’ailleurs fort peu solide sur mon trône, qui était très élevé et sur lequel je devais me tenir dans une pose très peu confortable. Du reste, les gens du cirque étaient très grossiers et désagréables avec moi. Je pleurais souvent et cela les mettait en colère.
Ils disaient que j’étais bien différente de l’autre fille qu’ils avaient eue auparavant. Elle les avait quittés pour se marier, et ils lui cherchaient justement une remplaçante quand ils me rencontrèrent. Ils me trouvèrent jolie et pensèrent que je remplirais très bien ce rôle.
Ces gens étaient constamment à se quereller et à s’insulter, et tous les soirs il y avait de nouvelles scènes. Je devenais chaque jour plus malheureuse et je regrettais amèrement ma faute. Enfin je me décidai à me sauver, et je m’échappai pendant la nuit. Depuis lors, j’ai toujours marché, j’avais emporté quelques provisions avec moi, mais j’ai tout mangé maintenant, et je ne sais comment je ferai pour arriver à la maison.
– Pauvre Jessie, dit Rosalie.
– Je ne sais ce que dira ma mère en me voyant revenir. Je sais qu’elle ne me grondera pas ; mais j’aimerais beaucoup mieux qu’elle le fît, car je ne puis souffrir de la voir pleurer.
– Elle sera bien contente de vous voir revenir, dit Rosalie.
– Je tremble qu’il ne soit arrivé quelque chose aux enfants pendant que j’étais loin ; ça été là mon grand souci tout le temps de mon absence, dit la jeune fille.
La pauvre créature était si fatiguée qu’elle finit par s’endormir appuyée contre la paroi, et Rosalie, qui avait également besoin de repos, retourna dans le lit de sa mère, où cette fois, elle ne tarda pas à trouver un sommeil réparateur.
Ch. 11. Le rêve de la malade
Lorsque Rosalie s’éveilla, les yeux de sa mère étaient fixés sur elle, et elle trouva celle-ci assise dans le lit. La respiration de la pauvre femme était extrêmement oppressée, et elle appuyait sa main sur le côté comme si elle souffrait beaucoup.
La chandelle avait brûlé jusqu’au bout et le jour commençait à luire. Jessie était toujours endormie dans son coin, sa tête appuyée contre la paroi.
– Rosalie, demanda la malade, où sommes-nous et qui est cette jeune fille ?
– Nous sommes à moitié chemin de la ville où nous devons nous arrêter, et cette jeune fille… c’est Britannia.
– Qui est Britannia ?
– C’est la jeune fille que nous avons vue l’autre jour sur le char doré à Lesborough ; elle s’est échappée de là parce qu’elle s’y trouvait trop malheureuse.
Et Rosalie raconta à sa mère l’histoire qu’elle venait d’entendre.
– Pauvre enfant ! dit la malade ; tu as bien fait de la faire entrer, ma Rosalie ; ne manque pas de la faire bien déjeuner. Elle fait très bien de retourner chez sa mère. Dort-elle ?
– Oui, chère maman ; elle s’est endormie avant moi.
– Crois-tu que cela l’éveillerait, si tu me chantais ton cantique ?
– Oh ! non ; je ne chanterai du reste pas trop haut.
Et Rosalie se mit à chanter. Elle avait une très jolie voix et chantait fort juste ; grâce à sa bonne mémoire, une fois qu’elle avait entendu un air, elle se le rappelait.
Au moment où elle finissait de chanter, Jessie fit un mouvement, puis ouvrit les yeux en souriant comme si elle était au milieu d’un rêve agréable ; puis, promenant son regard autour d’elle et voyant où elle se trouvait, la mémoire lui revint et elle fondit en larmes.
– Qu’y a-t-il ? dit la petite actrice en courant à elle et en l’embrassant, est-ce que vous pensez à votre mère ?
– Hélas, c’était un rêve !
– Et que rêviez-vous ? dit la malade.
– Je rêvais que j’étais dans mon village, que c’était dimanche et que nous étions à l’école, chantant le cantique que nous avons l’habitude de chanter. Je le chantai au moment où je m’éveillai, et je n’ai pu m’empêcher de pleurer en pensant que ce n’était qu’un rêve.
– C’est peut-être mon chant qui vous a fait rêver cela ? dit Rosalie.
– Oh ! peut-être, dit la jeune fille ; que chantiez-vous donc ? Répétez-le-moi, je vous en prie ?
Rosalie entonna de nouveau son cantique ; dès les premières mesures et à son grand étonnement, Jessie la saisit par la main :
– Mais c’est le nôtre ! c’est celui que nous chantons au village ! dit-elle. Où l’avez-vous appris ?
– Il est écrit sur cette carte, dit la petite en décrochant celle-ci de la paroi et en la présentant à Jessie.
– Cette carte est exactement comme la mienne, dit la jeune fille de plus en plus étonnée, la mienne a aussi un ruban bleu. D’où avez-vous celle-ci ?
– C’est un jour que nous passions dans un village qu’une bonne femme m’en fit cadeau. Nous avions dû nous arrêter une heure environ dans ce village, et cette bonne paysanne était assise devant sa porte chantant ce cantique.
– Ce devait être notre village, pour sûr. Nous avions toutes des cartes comme cela. Comment était cette femme ?
– C’était une jeune paysanne qui avait un petit garçon de deux ans environ jouant avec une balle devant la maison. La fermière fut très bonne pour nous et nous donna du lait, du pain et du beurre.
– Ce doit être Mme Barker ! dit la jeune fille ; c’est notre voisine ; nous demeurons un peu plus loin sur la route ; elle chante souvent en travaillant.
– Connaissez-vous Mme Leslie ? demanda la malade en se soulevant sur son coude.
– Certainement, c’est la femme de notre pasteur, une si bonne dame, si distinguée, et qui fait tant de bien ! Je fais partie de sa classe du dimanche, et nous allons toujours au presbytère après le culte. La connaissez-vous ? demanda Jessie en se tournant vers la mère de Rosalie.
– Je l’ai connue, il y a bien longtemps, répondit celle-ci, mais voilà maintenant nombre d’années que je ne l’ai vue.
Rosalie s’approcha de sa mère et prit sa main entre les siennes ; elle savait qu’en parlant de sa sœur, tous les pénibles souvenirs du passé allaient se réveiller et attrister la pauvre femme.
Mais celle-ci était très calme ce jour-là, et elle continuait à regarder Jessie comme si t’eût été un plaisir pour elle que de contempler quelqu’un qui avait vu Lucy.
À six heures, Toby se présenta à la porte du véhicule et fut fort surpris de voir que la société s’était augmentée d’une personne pendant son sommeil. Rosalie le mit, en peu de mots, au courant de ce qui s’était passé.
Le jeune garçon, qui connaissait bien la contrée, déclara que le chemin qu’avait à suivre la jeune fille pour retrouver son village était le même que le leur pour une distance d’environ dix kilomètres, et il fut convenu que celle-ci resterait dans la voiture pendant la durée de ce trajet.
Jessie était très reconnaissante envers ses nouveaux amis et s’efforçait de le leur prouver en se rendant utile. Elle s’assit auprès du lit de la malade et se tint prête à lui arranger ses coussins et à lui donner tous les petits soins que réclamait son état. L’effet de la potion calmante, ordonnée par le docteur avait maintenant cessé, et la pauvre femme était extrêmement agitée : une fièvre violente la tourmentait.
Elle ne dormait plus ; cependant, à tous moments, elle semblait tomber dans une espèce de divagation rêveuse, pendant laquelle elle parlait d’une foule de choses que Rosalie ne comprenait pas ; puis, la raison lui revenant avec un peu de calme, elle répétait les paroles du cantique ou priait Rosalie de lui relire la parabole de la brebis perdue.
Elle se tourna une fois vers Jessie en lui disant :
– Oh ! mon enfant, cherchez le bon Berger maintenant, sans tarder davantage : vous en serez si heureuse plus tard.
– C’est que j’ai été si méchante, répondit Jessie en pleurant. En dépit de tous les bons enseignements de ma mère et de Mme Leslie, je me suis sauvée en abandonnant mon frère et ma sœur ; je n’ose Lui demander de me chercher à présent.
– Pourquoi pas ? dit la malade.
– Il ne voudrait pas m’écouter, répondit la jeune fille. Oh ! si seulement j’avais été à Lui un certain dimanche !
– Quel dimanche ? demanda Rosalie.
– C’était le dimanche avant le jour où j’ai quitté la maison. Mme Leslie nous pressait de venir à Jésus ; que c’était beau de l’entendre. Elle nous demanda si nous étions déjà venues à Lui pour le pardon de nos péchés et nous supplia, si nous ne l’avions pas encore fait, d’aller à Lui dès le jour même. Elle nous engagea vivement, lorsque nous aurions quitté la salle et que nous serions rentrées chez nous, à nous agenouiller dans nos chambres et à demander à Jésus de nous pardonner nos péchés.
J’étais résolue à le faire ce jour-là, sentant fort bien que, jusqu’alors, je m’étais tenue à l’écart. Malheureusement, à peine fûmes-nous hors du presbytère que mes compagnes commencèrent à plaisanter et à rire au sujet d’un chapeau qu’elles avaient vu à l’église ce jour-là. J’oubliai toutes mes bonnes résolutions et quand je rentrai chez moi, je ne fis pas ce que Mme Leslie nous avait engagées à faire.
– Faites-le maintenant même, lui dit la malade.
– Cela ne servirait à rien maintenant, dit la jeune fille avec tristesse ; j’ai trop tardé. Si seulement je pouvais espérer qu’il me pardonnât ! Mais j’ai trop mal agi : il ne le voudrait pas.
– « Il s’en va après celle qui est perdue, jusqu’à ce qu’il l’ait trouvée », murmura la malade. Vous êtes la brebis perdue, Jessie, et Il vous cherche.
Jessie alla s’asseoir près de la porte et resta un moment pensive à regarder au dehors. Le soleil levant brillait à travers les touffes de bruyères et de genêts, illuminant la plaine tout entière et faisant ressortir, en les dorant, les fonds fauves et roux des roseaux et des plantes marécageuses.
Les voyageurs avaient quitté maintenant la forêt de pins, et la route serpentait à travers de grands espaces découverts dont l’uniformité n’était interrompue que de temps en temps par des rocs couverts de mousse et de ronces, par des flaques d’eau qui miroitaient au soleil comme autant de plaques d’acier poli.
Enfin, ils arrivèrent à un endroit où deux routes se croisaient ; un poteau indicateur, sur lequel étaient marqués les différents lieux auxquels ces routes allaient aboutir, servait de guide au voyageur embarrassé. C’est là que Jessie devait se séparer de ses amis.
Au moment de la séparation, la malade et sa fille eurent un instant de conversation à voix basse, à la suite de laquelle Rosalie mit, dans la main de la jeune vagabonde, la pièce d’or qui lui avait été donnée par la naine.
– Vous en aurez besoin le long de la route, mon enfant, lui dit la malade, comme Jessie la remerciait chaleureusement ; allez maintenant tout droit chez votre mère, sans vous arrêter.
Et quand vous verrez Mme Leslie, dites-lui que vous avez fait la rencontre d’une pauvre femme nommée Nora, qui l’a connue il y a bien longtemps.
– Je n’y manquerai pas, dit Jessie. Dites-lui aussi, dit la malade avec effort, que je n’ai plus longtemps à vivre, mais que le bon Berger m’a trouvée enfin et que je ne crains pas la mort.
Jessie embrassa à différentes reprises la mère et la fille auxquelles elle s’était vivement attachée, puis elle prit la route qui lui était indiquée, et, pendant un bon moment encore, Rosalie et elle agitèrent leurs mouchoirs en signe d’adieu.
– Te rappelles-tu, Rosalie, dit sa mère, lorsqu’elles furent seules, ces jeunes filles à Lesborough, qui se tenaient près de nous en regardant la cavalcade du cirque, et qui désiraient tant être à la place de Britannia ?
– Oh ! oui, dit Rosalie, elles pensaient que ce devait être si amusant d’être là-haut et d’exciter l’admiration de tout le monde.
– C’est précisément ce que je pensais, Rosalie, quand j’étais jeune fille, jusqu’à ce que j’aie vu ce qui se passait derrière le rideau. Il en est ainsi de la plupart des choses de ce monde, les plus belles ne donnent souvent que du désappointement et des déceptions une fois qu’on les possède.
La journée était près de finir et les derniers rayons du soleil près de s’éteindre, lorsque les voyageurs sortirent du marais pour entrer dans une forêt assez sombre, dont les arbres bordaient les deux côtés de la route.
La malade dormait pour la première fois de la journée, et Rosalie, assise près de la porte, contemplait le paysage. Le bois était épais, les arbres devenaient toujours plus serrés ; de temps en temps, un lapin, que le bruit des roues effarouchait, traversait, en bondissant, la route pour disparaître derrière les ronces qui masquaient l’entrée de sa demeure souterraine ; puis le cri du hibou qui se faisait entendre dans le feuillage faisait tressaillir la comédienne, plus habituée au tumulte et aux bruits des villes qu’aux voix mystérieuses de la nature.
Elle était contente d’entendre Toby qui avait l’habitude de siffler en cheminant à côté du vieux cheval.
Le bois qu’ils traversaient n’était pas grand ; les voyageurs ne tardèrent pas à en sortir et à voir, dans le lointain, les feux d’un village ou Toby comptait passer la nuit et qu’ils atteignirent dix minutes après.
Le lendemain était un dimanche, et, au moment où la voiture traversait la grande rue du village, Rosalie vit les enfants qui se rendaient à l’église, vêtus de leurs habits de fête, pendant que leurs mères, debout sur le seuil de leur porte, les regardaient s’éloigner.
La nuit avait été mauvaise pour la malade et pour la jeune fille qui avait dû veiller à ses côtés et n’avait eu que fort peu de sommeil. La pauvre femme s’agitait constamment et voulait toujours changer de place dans son lit, espérant être mieux dans une autre position ; les coussins se dérangeaient, et la petite garde-malade avait fort à faire pour les remettre en place et pour satisfaire aux fantaisies de la patiente.
Cependant, vers le matin, elle se calma un peu et s’endormit comme la voiture sortait du village.
Ce sommeil bienfaisant dura plusieurs heures et lui fit grand bien. Quand elle se réveilla, elle se sentit reposée de corps et d’âme.
– Rosalie, chère enfant, dit-elle, j’ai eu un si beau rêve !
– Qu’as-tu donc rêvé, chère maman ? lui demanda celle-ci.
– J’ai rêvé que je regardais à travers les barreaux d’un grand portique doré et que je voyais une foule de gens vêtus de blanc qui marchaient çà et là dans les rues de la cité éternelle. Il me sembla que quelqu’un venait de les appeler, car ils parurent tout à coup se diriger tous dans la même direction, puis retentit un magnifique chant de réjouissance, comme si tout ce monde chantait en chœur.
Un de ces bienheureux passa près de moi ; il paraissait heureux et content et s’empressait de rejoindre les autres. Je l’appelai et lui demandai ce qui se passait. Il me dit « C’est le bon Berger qui vient de nous réunir pour que nous nous réjouissions avec lui, car il vient de retrouver une des brebis perdues qu’il cherchait depuis si longtemps. N’avez-vous pas entendu sa voix tout à l’heure, lorsqu’il nous appelait ? Ne l’avez-vous pas entendu dire : « Réjouissez-vous avec moi, car j’ai retrouvé la brebis que j’avais perdue ? »
Puis ils recommencèrent tous à chanter ; et j’appris que c’était moi qui étais la brebis perdue que le bon Berger venait de retrouver, et je me sentis si heureuse, oh ! Si heureuse ! Je me suis alors éveillée, mais je sens que mon rêve est vrai, Rosalie, car j’ai tant prié Dieu ces derniers temps pour qu’Il me trouve, et je suis maintenant convaincue qu’Il me cherchait longtemps avant que je le lui eusse demandé.
– Oh ! Chère maman, dit Rosalie en mettant ses bras autour du cou de la malade, que je suis contente ! Cette dernière demeura un bon moment les yeux fermés et sa main dans celles de sa fille ; elle avait maintenant l’air heureux et paisible et souriait de temps en temps comme si elle entendait encore la musique céleste et comme si le bon Berger murmurait à son oreille : « Réjouissez-vous avec moi, car j’ai trouvé ma brebis perdue ».
Les voyageurs traversaient en ce moment un autre village et les cloches sonnaient pour le service de l’après-midi.
– Je n’irai plus jamais à l’église, ma chère Rosalie, dit la malade.
– Oh ! maman, dit la petite, ne parle pas ainsi ! Nous irons ensemble quand tu seras mieux.
– Non, mon enfant ; tu pourras y aller, mais moi je n’irai plus. Je vais te quitter, ma Rosalie ; ne vois-tu pas que je m’en vais et que tu n’auras bientôt plus de mère ?
La pauvre petite cacha son visage dans les draps et se mit à sangloter.
– Ne dis pas cela, maman, dit-elle, je ne puis l’entendre.
– C’est pourtant la vérité, ma chérie, et il faut que tu t’accoutumes à cette pensée ; ne pleure plus, mon enfant, car j’ai plusieurs choses à te dire pendant que je puis encore parler.
Mais la pauvre enfant continuait à sangloter comme si son cœur allait se briser.
La malade passa sa main avec tendresse sur la belle chevelure qui couvrait en désordre la petite tête à demi cachée dans la couverture, et attendit un moment.
Pendant longtemps encore, le silence solennel qui régnait près de ce lit de souffrance ne fut interrompu que par les sanglots convulsifs de la petite actrice ; puis, peu à peu, celle-ci se calma et leva ses yeux noyés de larmes vers le visage de sa mère.
– Ma mignonne, lui dit celle-ci, ma bien-aimée petite Rose, peux-tu m’écouter maintenant ?
L’enfant ne répondit qu’en pressant légèrement la main de la malade.
– Ne te chagrine pas à mon sujet, ma Rosalie, continua .sa mère ; le bon Berger est venu me prendre et je m’en vais avec Lui ; je suis heureuse.
Et maintenant, écoute bien : voici ce que je désire que tu fasses après ma mort. J’ai demandé à ton père de te laisser quitter la troupe et de te mettre en pension dans un village mais il ne veut pas y consentir. Tu devras donc demeurer ici ; mais tiens-toi autant que possible à l’écart des autres acteurs et ne cours pas dans les foires à droite et à gauche.
Reste ici et lis ton Nouveau Testament. J’ai demandé au bon Berger de prendre soin de toi ; je lui ai dit que tu serais bientôt un pauvre agneau sans mère et sans personne pour le garder, et je l’ai supplié de te prendre dans ses bras et de te protéger contre les dangers du chemin ; et il le fera, chérie ; il ne te laissera pas tomber dans le mal ; mais il te faut le lui demander encore chaque jour. Promets-moi de le faire.
– Oui, maman, dit la petite ; je te le promets.
– Et si jamais tu peux aller vers ta tante Lucy, tu le feras et tu lui remettras la lettre dont je t’ai parlé, tu sais où elle est ; et dis bien à ta tante que je compte la revoir un jour dans cette belle cité dont j’ai rêvé la nuit dernière. Grâce à l’amour du bon Berger qui m’a trouvée, je sais que je la reverrai là.
J’ai encore autre chose à te dire, mon enfant, quoique je sois bien fatiguée. Tu ne peux demander à ton père de te laisser aller chez ma bonne sœur, parce que, aussitôt qu’il aurait appris où elle demeure, il lui demanderait de l’argent ; il ne faut donc jamais lui en parler. Cependant, s’il arrivait un jour que vous passiez une seconde fois dans ce village, va au presbytère et remets-lui la lettre.
Je ne sais trop si cela réussira de cette manière, continua la pauvre femme, comme si elle se parlait à elle-même ; mais enfin Dieu y pourvoira ; il trouvera bien le moyen d’amener ce que je désire tant. Je suis convaincue qu’il réunira une fois ma bonne sœur Lucy et ma bien-aimée petite Rosalie. Embrasse-moi, ma chérie ; je ne puis plus parler : je suis si épuisée !
La pauvre petite embrassa sa mère dans une étreinte passionnée.
– Chante-moi encore une fois ton cantique, chère enfant, dit la mourante.
Rosalie fit de son mieux pour satisfaire le désir de sa mère ; mais sa gorge était serrée et elle pouvait à peine articuler les paroles de son cantique. Après avoir essayé en vain de vaincre son émotion, elle fondit de nouveau en larmes. La malade ne put que la caresser tendrement en murmurant à son oreille des paroles d’amour ; car elle était trop faible pour parler davantage.
Pauvre Rosalie ! Elle savait que sa mère était bien malade ; peut-être même l’idée qu’elle ne guérirait jamais lui avait-elle parfois traversé l’esprit ; mais jamais encore l’idée de la mort ne lui était venue d’une manière aussi précise ; les terribles paroles de sa mère « Ne vois-tu pas que je m’en vais et que tu n’auras bientôt plus de mère », se dressaient maintenant devant elle dans toute leur poignante réalité.
Pour la pauvre petite, sa mère était tout. Elle n’avait jamais eu d’autre affection ni d’autre intérêt ; son père n’avait jamais eu pour elle la moindre tendresse ; tandis que sa mère, dès sa naissance, avait entouré son unique enfant des soins les plus affectueux et les plus tendres. Elle ne pouvait se figurer la vie sans elle. Qu’allait-elle devenir seule dans cette voiture, seule dans le monde ? Quelle existence allait-elle mener sans personne à aimer et privée de tout appui maternel ?
Tout à coup, les paroles de son cantique s’imposèrent comme d’elles-mêmes à sa mémoire.
Tel que je suis… Ton grand amour
À tout expié sans retour.
Je puis être à toi dès ce jour,
Agneau de Dieu, je viens, je viens !
– Oui, bon Berger, s’écria la pauvre petite en levant ses yeux rougis vers le tableau au-dessus du lit ; je veux aller à toi ; viens me prendre dans tes bras.
Ch. 12. L’agneau privé de sa mère
Les voyageurs atteignirent, dans la soirée du dimanche, la ville où Auguste les attendait. En traversant celle-ci pour se rendre à la place où devait avoir lieu la foire, ils virent toutes les églises et les chapelles ouvertes, et les fidèles qui entraient pour assister au service du soir ; les rues étaient calmes et tranquilles, les magasins étant fermés pour le jour du repos.
Auguste, qui était venu à la rencontre de la voiture, la conduisit à l’emplacement qu’elle devait occuper sur le champ de foire. Celui-ci se trouvait au bord de la mer et Rosalie entendit, toute la nuit, en veillant auprès de la malade, le bruit des vagues qui venaient se briser sur les rochers. Dans la matinée, pendant que sa mère dormait encore et qu’il n’y avait que fort peu de monde sur la place, elle se rendit au bord de l’eau et se promena un peu sur la grève et parmi les rochers.
Une jetée formée de roches amoncelées s’étendait du rivage jusqu’assez avant dans la mer, et Rosalie la suivit en contemplant le spectacle, nouveau pour elle, des vagues qui venaient mourir en écume blanche sur les blocs de pierre à ses pieds. Le sentier rocailleux qu’elle suivait était tantôt couvert d’herbes marines et de petits coquillages qui craquaient sous ses pas, tantôt de flaques d’eau de mer que la marée avait formées en se retirant.
Elle ramassa même des anémones de mer et de petits crabes qu’elle examina avec curiosité ; mais son cœur était plein de tristesse et elle ne put s’en amuser longtemps. Arrivée au bout de la jetée, elle s’assit un moment, les yeux fixés vers l’est, où le soleil qui se levait commençait à faire étinceler les flots d’un gris argenté.
Plusieurs bateaux de pêcheurs rentraient en ce moment au port chargés du butin de la nuit ; l’un d’eux, sur lequel se trouvaient un vieillard et deux jeunes garçons, passa près de l’extrémité de la jetée où se trouvait Rosalie. Les jeunes gens chantaient gaiement en ramant et la jeune fille pouvait entendre chaque parole de leur chanson.
Nous avons tous, la nuit dernière, ramé longtemps ;
Mais ce matin, sur not’arrière souffle le vent.
Hardi ! rameurs, v’là le village, ramez gaiement
Ce bon vent nous porte au rivage. Ah ! le bon vent !
À la fatigue, nul ne songe, Oh ! non, vraiment !
Le port est sûr, l’ancre s’y plonge en un moment.
Il y avait quelque chose, dans les paroles de cette naïve chanson des mariniers, qui faisait plaisir à Rosalie, et la mélodie qui l’accompagnait fit, sur son pauvre petit cœur malade, l’effet d’un baume rafraichissant.
« Le port est sûr », répétait-elle en s’en allant ; « c’est vrai, ma bonne mère y sera à l’abri. Elle ne souffrira plus des fatigues, des dangers et des souffrances de ce monde. Comme ces mariniers, elle est en train d’arriver au port et elle y va avec joie ».
La malade était éveillée lorsque Rosalie rentra ; mais elle paraissait faible et fatiguée et ne prononça guère de mots de toute la journée, à peine quelques rares paroles. Sa fille voulut lui faire prendre quelque chose ; mais elle ne voulut accepter qu’un peu d’eau.
Dans l’après-midi, le bruit de la foire arriva à son apogée, les galeries de tirs, les cloches et les orgues de Barbarie des carrousels, les tambours, les bandes de musiciens et les coups de tam-tam faisaient un bruit affreux, et la pauvre malade, dont le logement roulant se trouvait au centre de tout ce vacarme, fit plusieurs fois entendre des gémissements douloureux qui fendaient le cœur de Rosalie.
Auguste était trop occupé des préparatifs de la représentation du soir pour avoir beaucoup de temps à consacrer à sa femme. Il ne vit pas, ou ne voulut pas voir, le changement qui s’était produit sur le visage de la malade ; et, une heure avant la représentation, il vint rappeler à Rosalie qu’il était temps pour elle de s’habiller.
Celle-ci le supplia de ne pas l’obliger d’abandonner sa mère malade ; elle chercha à lui faire comprendre que celle-ci se mourait, qu’elle rendrait peut-être le dernier soupir pendant qu’elle serait sur les planches, sans personne pour le recueillir. Vains efforts ! Le misérable ne voulut rien entendre et il menaça sa fille de toute sa colère si elle n’était pas à son poste à l’heure fixée.
Que faire ? Pouvait-elle abandonner ainsi cette pauvre mère dont la main froide serrait fortement la sienne, dont les yeux, quand ils s’ouvraient, se fixaient avec tant d’amour sur le visage de son enfant bien-aimée ? Comment l’abandonner, quand, quelques heures peut-être seulement la séparaient de l’instant solennel où son âme devait se séparer de son corps ?
Cependant, Rosalie n’osait pas rester. C’était la plus grande foire à laquelle on eut encore assisté cette année, et son père comptait y faire de beaux profits. La petite savait qu’il ne lui pardonnerait jamais d’avoir fait, par son absence, manquer la représentation. Il n’y avait rien à faire, qu’à obéir.
La petite actrice s’habilla donc rapidement, puis elle vint s’asseoir, en robe blanche et en couronne de roses, auprès du lit de mort de sa mère, afin de pouvoir demeurer jusqu’au dernier moment auprès d’elle.
– Tu vas me quitter, ma Rosalie ? dit la malade en ouvrant les yeux.
– Oh ! maman, maman, c’est si dur ! dit la pauvre enfant en cachant son visage entre les draps pour étouffer ses sanglots.
– Ne pleure pas, ma chérie, dit la malade ; va seulement, lève moi un peu sur le coussin, que je puisse mieux respirer ; c’est cela, j’entends le bruit des eaux, continua-t-elle d’une voix basse ; c’est la rivière de la mort, Rosalie ; mais je n’ai pas peur : le bon Berger m’a placée sur son épaule ; je suis si faible ! Je crois qu’il me portera jusqu’à l’autre bord.
La pauvre femme parlait avec la plus grande difficulté, et quand elle eut prononcé ces paroles, elle laissa retomber sa tête sur l’oreiller, épuisée.
Auguste vint appeler Rosalie à ce moment-là et celle-ci dut partir, mais non sans avoir pris congé de sa mère, peut-être pour toujours, dans un long et douloureux embrassement.
Pauvre enfant ! Elle récita son rôle, chanta, dansa sur la scène, l’image de sa mère mourante devant les yeux, sans voir le public, sans entendre les applaudissements : tout lui semblait un rêve, tout, excepté la mort de celle qu’elle aimait et dont elle sentait encore l’étreinte glacée.
Parmi ces nombreux spectateurs qui l’applaudissaient et l’admiraient, il en était peut-être qui portaient envie à la belle petite actrice, qui eussent désiré être à sa place.
Hélas ! que ne pouvaient-ils voir dans ce pauvre cœur déchiré par l’angoisse et la douleur ! que ne lisaient-ils sur ses traits la préoccupation, qu’une longue habitude seule pouvait déguiser un peu, de sentir qu’une mère bien-aimée se mourait peut-être, en appelant sa fille unique, pendant que celle-ci dansait sur les tréteaux.
La première représentation terminée, Rosalie sortit derrière le théâtre et s’élança du côté de la voiture où reposait sa mère.
Celle-ci n’était pas morte mais elle ne parut pas entendre ce que Rosalie lui disait, et sa respiration devenait évidemment de moment en moment plus difficile. Rosalie lui donna un long baiser, puis s’empressa de retourner au théâtre, car son père commençait déjà à l’appeler.
Lorsqu’elle revint après la dernière représentation vers la mourante, celle-ci lui parut dormir tranquillement ; le bruit rauque de la respiration avait cessé, et l’enfant crut qu’elle se trouvait mieux ; « les mains », se dit-elle, sont encore chaudes ; ainsi elle ne peut être morte ».
Pauvre enfant ! Elle ignorait que l’âme de sa mère venait à peine de prendre son vol, et qu’elle se trouvait orpheline !
Épuisée de fatigue par le jeu et par les veilles accumulées, Rosalie s’endormit sur la chaise à côté du lit ; et quand elle s’éveilla, quelques minutes après, grelottante de froid sous son léger costume, lorsqu’elle voulut prendre la main de sa mère entre les siennes, elle trouva celle-ci froide comme la glace et comprit alors que sa mère l’avait quittée !
Tremblante et trop frappée encore pour se rendre compte de son désespoir, elle ouvrit la porte de la voiture et sortit pour appeler son père ; mais celui-ci était profondément endormi avec ses compagnons sur le plancher du théâtre dont la porte était fermée.
La jeune fille meurtrit ses petites mains en frappant contre les planches dorées qui l’empêchaient d’entrer, mais en vain : ce faible bruit ne pouvait réveiller ces hommes habitués au vacarme des foires, et fatigués par une veille prolongée.
Elle retourna clans sa voiture et se jeta alors, avec un long cri de désespoir, qui retentit dans le silence de la nuit, sur le corps inanimé de sa mère. Ses sanglots ne pouvaient plus désormais troubler celle-ci, et elle pouvait à son aise donner libre cours à sa douleur. Sa bonne mère était partie pour toujours !
Elle devait se trouver maintenant dans ce pays inconnu si éloigné de nous que même le son des pleurs ne peut y arriver. Le bon Berger l’avait transportée doucement sur l’autre rive de la vie et il appelait sans doute dans ce moment les élus de la cité céleste à se réjouir avec lui de ce qu’il avait enfin retrouvé la brebis perdue.
Pauvre petite Rosalie ! Pauvre agneau privé de ta mère ! Le bon Berger t’a-t-il oubliée ? T’abandonnera-t-il ainsi dans la solitude et le désespoir ? N’aura-t-il aucune consolation à t’offrir ? Ne se soucie-t-il pas de toi ?
Non, l’enfant ne se sentait pas seule maintenant, Au milieu même de son chagrin, elle sentait que Quelqu’un d’autre était là.
Elle éprouvait comme le vague sentiment d’être bercée ; il lui semblait que le bon Berger la prenait dans ses bras et cherchait à la consoler, en lui promettant de lui faire traverser sans encombre le chemin rocailleux et semé de ronces de la vie et de la réunir ensuite à cette bonne mère qu’elle pleurait tant.
Le bon Berger n’avait-il pas une promesse à remplir ? N’était-ce pas Lui qui avait dit : « Il prendra les agneaux dans ses bras et il les portera sur son sein » ?
Le soleil était levé depuis un moment déjà, et le champ de foire commençait à s’animer un peu. On voyait, dans le port, les bateaux de pêche qui rentraient, et, sur le rivage, de petites vagues qui couraient en bruissant doucement sur les cailloux arrondis de la grève.
Auguste Joyce s’éveilla avec un sentiment de malaise qu’il ne pouvait s’expliquer. La représentation de la veille avait bien réussi ; Rosalie n’avait pas fait trop de fautes dans son rôle et la recette avait été bonne.
Et cependant, il ne se sentait pas content. Il avait eu un songe cette nuit-là, il avait rêvé de sa femme, non pas comme elle était maintenant, amaigrie, défaite et usée par la maladie et les privations, mais comme elle était le jour de son mariage, alors que, jeune et belle, il avait promis de l’aimer et de la protéger dans la maladie ou dans la santé, dans la richesse ou dans la pauvreté, jusqu’à ce que la mort les séparât.
Quand il s’éveilla, ce matin-là, ces paroles du pasteur qui les avait unis retentissaient à ses oreilles. Qu’avait-il fait pour elle dans la pauvreté ? Comment l’avait-il traitée dans la maladie ? Avait-il cherché à lui rendre plus léger le fardeau de la vie, à écarter d’elle les ronces du chemin, les épines d’une existence pénible et accidentée ?
L’avait-il aimée ? Lui avait-il du moins quelquefois témoigné quelque tendresse, quelques égards ? Avait-il quelquefois cherché à lui exprimer quelque reconnaissance pour la confiance qu’elle lui avait montrée en quittant une vie heureuse et calme pour partager sa bonne et sa mauvaise fortune ?
Jusqu’à ce que la mort les séparât ! Ce moment-là était proche, Auguste le savait. Toutes les questions que nous venons d’énumérer se pressaient à la fois dans son cerveau et produisirent enfin un certain effet sur cette conscience endormie.
Il ne pouvait chasser de sa mémoire la belle jeune femme de son rêve ; il ne pouvait oublier le triste regard de ces beaux yeux pleins de tristesse et de reproche. Il se leva et s’habilla précipitamment. Il voulait aller vers sa femme, lui adresser quelques bonnes paroles, lui montrer quelque intérêt, et cela, sans plus tarder, à l’instant même.
Il s’achemina vers la voiture qui servait de logement à sa femme et à sa fille, gravit le petit escalier de bois, ouvrit la porte et entra.
Les rayons du soleil, qui entraient par la petite fenêtre, tombaient en plein sur le lit où reposait le cadavre de sa femme, dont le visage pâle était tellement changé, qu’Auguste Joyce recula, épouvanté. À côté de ce lit, le visage caché dans les couvertures et les bras étendus autour de la tête de sa mère, était Rosalie, revêtue encore de son costume de théâtre, sa couronne de roses gisant à terre et profondément endormie.
Auguste s’approcha du lit et s’assit à côté de sa femme. Oui, elle était bien morte, il n’y avait pas de doute à ce sujet. Il ne pouvait plus lui parler maintenant. Paroles dures ou paroles affectueuses, elle ne pouvait plus rien entendre. La séparation dont le pasteur avait parlé était un fait accompli.
Le repentir était venu trop tard ; le passé ne pouvait plus se racheter. La conscience d’Auguste avait dormi trop longtemps.
Rosalie se réveilla en se sentant soulevée. C’était son père qui l’emportait dans une autre voiture. Il la déposa sur son propre lit et sortit en fermant la porte et sans prononcer une parole.
Les quelques jours qui suivirent parurent un long rêve à la pauvre orpheline. Elle n’entendit et ne demanda rien au sujet des funérailles de sa mère. Tout autour d’elle, retentissaient les bruits de la foire et ce n’est que bien tard, dans la nuit, lorsque toutes les lumières étaient éteintes et que l’on n’entendait plus que la voix monotone et lugubre de la mer, qu’elle parvenait à trouver un peu de repos.
Alors seulement elle se sentait un peu plus calme. Le bruit des vagues lui rappelait la barque des pêcheurs et leur joyeuse chanson ; et elle se prenait à répéter :
À la fatigue, nul ne songe, Oh ! non, vraiment !
Le port est sûr, l’ancre s’y plonge en un moment.
Il lui semblait que ces paroles lui faisaient du bien, que le sens de la chanson pouvait s’appliquer aussi à ce refuge céleste dans lequel sa mère venait d’entrer et où elle se réjouissait d’aller la rejoindre à son tour.
Ch. 13. La foire aux vanités
– Mam’selle Rose, puis-je vous parler ? dit Toby la veille des funérailles, en frappant à la porte de la voiture où se trouvait Rosalie.
– Oui, Toby ; entrez seulement.
– Mam’selle Rose, dit le jeune garçon d’un air mystérieux, je vous apporte quelque chose.
En disant ces mots, il sortait de sa poche un mouchoir rouge, noué aux quatre coins. Il l’ouvrit et en tira un petit paquet qu’il plaça sur les genoux de Rosalie.
– C’est seulement un morceau de ruban noir, chère mam’selle Rose ; j’ai pensé que vous seriez bien aise d’en avoir un peu pour demain.
Avant que Rosalie eût pris le temps de le remercier, le brave garçon avait disparu.
Il y avait, dans le paquet, un large ruban noir et un petit mouchoir de soie noire, le plus beau que Toby avait pu acheter. Les larmes de Rosalie recommencèrent à couler à la vue de ces objets de deuil, et elle plaça immédiatement le ruban autour de son chapeau, afin d’être prête pour le service funèbre du lendemain.
La foire était presque terminée lorsque le cortège passa, se rendant au cimetière de la ville ; cependant il y avait encore foule autour des tirs à la carabine et des carrousels, et les curieux se retournèrent avec étonnement en voyant un cercueil passer au milieu d’eux comme pour rappeler à tous ces gens, qui ne songeaient qu’à s’amuser, que la mort pouvait venir les prendre au milieu même de leurs plaisirs.
Auguste Joyce assista aux funérailles de sa femme, le visage impassible. La voix de Dieu avait adressé un dernier appel à cet homme pour l’amener à la repentance, mais il avait résisté ; il avait terrassé sa conscience ; il l’avait foulée aux pieds ; il l’avait étouffée et réduite à l’impuissance.
Toute la troupe du théâtre assista à la cérémonie et suivit le cercueil de Nora Joyce à sa dernière demeure. La plupart des acteurs et actrices l’avaient connue et aimée, et tous avaient les yeux humides en voyant la petite Rosalie marcher à côté de son père. La jeune fille fut très calme et ne pleura pas pendant toute la durée du service.
Mais, au retour du cimetière, étant restée un peu en arrière, ses yeux tombèrent sur l’honnête figure de Toby qui portait l’empreinte d’un réel et sincère chagrin. Le brave garçon avait décoré sa coiffure d’un crêpe, et lorsque Rosalie vit cette marque de sympathie, ses yeux se remplirent de larmes, les premières qu’elle eût versées dans cette journée de deuil.
C’est ainsi qu’il arrive souvent, lorsqu’une grande douleur nous oppresse, que le cœur ulcéré et gonflé semble vouloir se refuser à s’épancher du dehors, et qu’il suffît alors d’un rien, la vue d’une fleur favorite de l’être aimé, d’un objet qui lui a servi, ou comme ce fut le cas avec la jeune fille, d’une marque de sympathie où nous n’en attendions point, pour rompre les digues que l’indifférence, la froideur ou la curiosité du monde avaient élevées autour du cœur souffrant et malade.
C’est ainsi que la vue du morceau de crêpe autour du chapeau de Toby fit fondre la pauvre enfant en larmes, et que toute la douleur accumulée dans son pauvre petit cœur fit irruption au dehors. Après cette effusion de sentiment familial, elle se sentit plus calme ; il lui sembla que les chants d’allégresse qui avaient salué l’arrivée de sa mère dans la cité éternelle résonnaient encore et que le bon Berger répétait ces douces paroles :
« Réjouissez-vous avec moi, car j’ai trouvé ma brebis perdue ».
La troupe quitta ensuite cette ville pour une autre foire. Rosalie se sentit bien solitaire et abandonnée dans la voiture, qu’elle habitait maintenant seule. Son père venait de temps en temps la voir, mais ces visites ne lui étaient rien moins qu’agréables, et elle se sentait toujours soulagée quand il la quittait.
Ces longues heures de voyage lui paraissaient monotones et vides, maintenant qu’elle n’avait plus personne à soigner, à aimer, plus personne qui l’aimât, la comprît et éprouvât de la sympathie pour ses pensées et ses goûts. Elle s’asseyait souvent devant la porte et conversait avec Toby qui conduisait la voiture assis sur le brancard.
Mais c’était la nuit que sa solitude lui pesait le plus. Quelles longues nuits ! Quel silence ! Quel vide ! La pauvre petite se sentait, dans son étroit logement, comme dans une immense salle ; souvent, elle se levait et, allumant sa chandelle, elle suppliait le bon Berger de la prendre dans ses bras et de l’emporter vers sa mère.
On arriva enfin dans la nouvelle ville où la troupe devait donner ses représentations théâtrales, et Rosalie dut recommencer à y prendre part. Elle dut se parer de nouveau de cette robe blanche qu’elle n’avait pas touchée depuis la mort de sa mère. Elle dut s’habiller, se coiffer seule. Personne n’était plus là pour ajuster sa couronne et ses rubans, et pour donner le dernier coup de main à sa toilette.
Et le théâtre, qu’il lui parut misérable et mesquin ! Comment avait-elle jamais pu l’admirer ! Elle se souvenait d’un temps où elle le trouvait beau et où elle se réjouissait d’avoir un costume et de jouer avec sa mère. Pourquoi lui paraissait-il si changé, déchu ?
C’était pourtant le même ; on l’avait d’ailleurs repeint et redoré à neuf et les décors nouveaux qu’Auguste avait fait faire eussent dû lui donner à ses yeux une fraîcheur et un éclat nouveaux.
En se promenant sur la galerie, où elle attendait que son père l’appelât dans le foyer pour le lever du rideau, la petite actrice se reportait par le souvenir à la dernière représentation, celle pendant laquelle sa mère était morte. Elle se figurait celle-ci marchant maintenant dans des rues pavées d’or pur et non pas de cet or faux qui ornait le théâtre de son père.
Elle se disait que sa mère était vêtue d’une robe blanche non fanée comme la sienne par la poussière des coulisses et la fumée des lampes, mais d’une robe d’un blanc éclatant, d’un tissu fin et durable. Elle cherchait à se représenter le chant d’allégresse qu’elle chantait avec ses compagnons de bonheur, ce chant si différent des chansons vaines et futiles qu’elle-même allait chanter tout à l’heure ; elle pensait aux harpes dont les anges se servent pour leur divine mélodie, et les comparait aux bruyants instruments qui allaient accompagner ses paroles.
Pense-t-elle à moi ? se demandait la petite actrice en levant les yeux vers la voûte étoilée. Oh ! combien elle aurait voulu pouvoir s’envoler dans la cité éternelle et prendre place à côté de sa mère au lieu de rester sur ce misérable théâtre de planches dorées et de papier peint !
Les semaines se suivirent ainsi les unes les autres, sans changement, pendant quelque temps ; tantôt on voyageait le long des routes, tantôt on stationnait sur un nouveau champ de foire, agité, tumultueux et bruyant comme celui qu’on venait de quitter.
Auguste Joyce avait, comme nous l’avons dit, introduit une nouvelle pièce dans son répertoire, et cette opérette, qui était goûtée du public, fut jouée et rejouée à satiété.
Rosalie avait trouvé cependant le moyen d’occuper une partie de son temps d’une manière agréable et utile : elle apprenait à lire à Toby.
– Mam’selle Rose, avait dit un jour le jeune conducteur, j’aimerais bien pouvoir lire le Nouveau Testament.
– Ne savez-vous pas lire ? demanda la petite.
– Pas un traître mot, mam’selle ! Et je le regrette bien, allez ; je n’ai pas toujours été ce que j’aurais dû être et j’aimerais bien pouvoir me corriger.
À partir de cette conversation, on put voir souvent Rosalie assise sur la banquette à côté de Toby, qui profitait d’un ralentissement dans la marche du convoi pour s’exercer à épeler d’abord, puis à lire les mots que lui indiquait sa jeune compagne. Quand il ne pouvait avoir les yeux sur le volume, c’était la jeune fille qui lui lisait.
Celle-ci songeait souvent à la petite femme qui avait soigné sa mère avec tant de dévouement pendant les derniers jours de sa maladie, et elle désirait vivement la revoir. À chaque foire nouvelle que la troupe visitait, elle envoyait Toby faire un tour sur la place pour voir si l’« exposition royale des nains » ne s’y trouvait pas. Mais celle-ci paraissait avoir définitivement quitté la contrée, car on ne la voyait nulle part.
Une après-midi enfin, Toby accourut le visage tout radieux.
– Je les ai trouvés, Mam’selle Rose, ils sont ici. Aussitôt que j’ai vu leur enseigne, je me suis dit : Mam’selle Rose va être contente. Je me suis donc approché de la voiture des nains et j’ai parlé au conducteur ; celui-ci m’a dit qu’ils vont partir ce soir même ; il n’y a donc pas de temps à perdre, si vous voulez voir la mère Manin.
– Que je suis contente ! dit Rosalie ; mais comment se fait-il, Toby, que vous n’ayez pas vu leur baraque jusqu’à présent ?
– Je n’en sais rien, répondit-il ; ils sont, il est vrai, tout à l’autre bout de la place, et leur établissement est petit ; c’est peut-être pour cette raison que je ne les ai pas vus. Et maintenant, mam’selle Rose, si vous le permettez, je vais vous y conduire sans plus tarder, car, je le répète, ils ne sont pas pour longtemps ici.
– Mais je ne puis pas laisser la voiture seule, Toby ; mon père a la clé, et, je ne puis la fermer. Ce serait très dangereux de la laisser ouverte au milieu de cette foule.
– C’est vrai, dit Toby pensif ; il y a tant de voleurs dans ces foires. Eh bien, si vous ne craignez pas d’aller seule, je resterai ici pour garder la voiture.
Rosalie jeta un coup d’œil d’effroi sur cette foule bariolée qui s’agitait autour de son logement. Comme sa mère l’en avait priée, elle se gardait bien d’ordinaire de se promener sur les champs de foire. Cependant il y avait urgence en cette occasion et elle n’hésita pas.
– Où est l’exposition des nains ? demanda-t-elle à Toby.
– À l’autre bout de la place, mam’selle Rose ; entendez-vous ce vacarme qui semble être causé par la réunion de toutes les batteries de cuisine de la ville ? Eh bien ! il provient de la « baraque du géant », et celle des nains se trouve précisément à côté.
Rosalie prit son courage à deux mains et partit à la recherche de sa vieille petite amie.
C’était l’après-midi, au moment le plus animé de la fête, et la foule était si grande, que la jeune fille avait par moments une peine extrême à avancer.
La longue file des baraques s’alignait d’un bout de la place à l’autre, présentant une série de façades, toutes plus ou moins ornées et enguirlandées, toutes munies de grandes toiles sur lesquelles des artistes inconnus (hélas ! et bien dignes de l’être !) avaient représenté d’une main hardie, sinon légère, les merveilles qui se cachaient avec un soin jaloux derrière ces légères cloisons de bois et de carton aux couleurs voyantes.
Rosalie passait devant la « grande galerie des figures de cire » au moment où le pitre débitait son boniment :
– Entrez, entrez, Mesdames et Messieurs ; ici le plaisir est joint à l’instruction ; la science donne la main aux beaux-arts, la géographie s’appuie sur l’histoire et la littérature ; ici tout est moral sans être ennuyeux, tout est de bon goût, tout est naturel, tout est copié sur le vif.
Puis, baissant la voix comme s’il faisait une confidence aux badauds du premier rang, manœuvre habile, qui eut pour effet immédiat de réveiller la curiosité de tous, le malin personnage continua d’un air mystérieux et en sourdine :
– Vous y verrez, en grandeur nature et dans les costumes du temps, Henri 4 en prison, Guillaume le Conquérant chassant les Bretons de l’Angleterre, et Robinson Crusoé découvrant des empreintes de pieds de sauvages sur le sol vierge de son île.
Se redressant brusquement après ces mots, il asséna un vigoureux coup de coude sur son tambourin chargé de grelots, pour ranimer l’attention générale, et continua d’une voix éclatante :
– Oui, Mesdames et Messieurs, notre galerie de cire est la première du monde. Celui qui ne l’a pas vue, n’a rien vu. À Paris, à New-York, à Moscou, à Pékin et à Valparaiso, elle jouit d’une réputation sans égale.
Les têtes couronnées de tous les pays, les ministres, les mandarins, les généraux les plus célèbres l’ont honorée de leur présence avant d’y placer leur effigie en cire. Bismark, Tropmann, l’empereur Soulouque, les frères Siamois et le grand serpent de mer, voilà quelques échantillons de ce que vous y verrez.
Continuant à se frayer tant bien que mal un chemin à travers la foule, Rosalie ne tarda pas à arriver devant la baraque des « Géants frère et sœur », sur l’estrade de laquelle se voyait un orchestre étrange, qui se composait d’un homme battant du tambour avec la main droite et tournant la manivelle d’un orgue de Barbarie avec la gauche, pendant qu’un autre, placé à son côté, soufflait de toute la force de ses poumons dans une énorme trompette.
Un troisième personnage aux vêtements bigarrés, s’adressait à la foule en s’efforçant de mettre sa voix au diapason de l’orchestre qui l’accompagnait.
– Entrez, entrez, prenez vos billets, prenez vos places ; ici on n’a pas l’inconvénient d’attendre ; la représentation continue ; elle ne finit jamais. Quatre sous les premières, deux sous les secondes, moitié prix pour les enfants ; les personnes qui ne sont pas contentes ne paient rien du tout. C’est le moment, c’est le bon moment ; prenez vos billets, prenez vos places.
Dès qu’elle vit le moment de se dégager, la petite actrice continua à avancer aussi vite qu’elle le pouvait.
Elle passa encore devant le théâtre des marionnettes, dont les petites poupées avaient le don d’attirer une quantité énorme de curieux qui ne payaient point de billet d’entrée et qui étaient tout étonnés de se voir présenter une assiette de fer-blanc qu’on secouait bruyamment à leurs oreilles, pendant qu’ils contemplaient, le nez au vent, les farces de Polichinelle et de Pantalon.
Puis vint l’emplacement d’un colporteur ambulant.
– Voyez cette montre, criait celui-ci en levant d’une main une pièce d’horlogerie en étain doré qui pendait au bout d’une chaîne d’acier, enrichie par le même procédé ; voyez cette montre, cette montre en or avec sa chaîne et ses douze rubis ; combien vaut-elle ? Elle vaut quatre-vingts francs, ni plus ni moins, quatre-vingts francs en bon argent comptant.
Eh bien I Mesdames et Messieurs, cette montre en or, cette chaîne en or et ses douze rubis, savez-vous ce que je les vends ? Mais non, ce n’est pas vendre qu’il faut dire, c’est donner ; la bagatelle de cinq francs ! À cinq francs, à qui la montre ? À qui la chaîne ? Personne ne la veut ? Et bien ! mes amis, pour vous montrer ma bonne volonté et l’esprit de conciliation qui m’anime, nous ne la mettrons pas à cinq francs, ni à trois, ni à deux, nous la mettrons à un franc !
Puis, accompagnant ces paroles d’un coup retentissant frappé sur sa cuisse, le marchand de clinquant portait brusquement l’objet précieux sous le nez de ses spectateurs.
L’autre côté de l’avenue que parcourait Rosalie était occupé par les marchands de pains d’épice et de coco, les loteries, les marchands d’estampes, et tutti quanti.
Enfin, elle finit par arriver, en suivant toujours les directions de Toby, devant la baraque de l’« exposition royale des nains ». La représentation allait commencer, et le conducteur, qui remplissait les fonctions de pitre, se tenait à la porte en invitant les gens à entrer.
– Voyons, mademoiselle, dit-il à Rosalie avec le plus doux sourire, rien que deux sous, quatre petites créatures que vous mettriez dans votre poche, toutes belles et bien faites comme vous…
Rosalie paya son entrée et passa derrière le rideau. Les trois nains associés de Mme Manin étaient là avec le géant, exhibant leurs petites personnes dans de jolis costumes et minaudant avec les spectateurs, mais la petite vieille n’y était pas.
La représentation terminée, géant et nains congédiaient la société en serrant la main aux gens qui sortaient, lorsque Rosalie, qui était restée intentionnellement la dernière, leva les yeux vers la face du géant et lui dit timidement :
– Je vous en prie, monsieur, où est la Mère Manin ?
– Qui êtes-vous, mon enfant ? demanda le géant de son air affable et plein de condescendance.
– Je suis Rosalie, Rosalie Joyce ; ne vous souvenez-vous pas que la mère Manin veilla auprès de ma mère pendant la maladie de celle-ci ?
– Ah ! oui, sans doute, je m’en souviens, dit le géant après un instant de réflexion.
– Sans doute, sans doute, répétèrent les trois nains.
– Pourrais-je la voir, s’il vous plaît ? demanda Rosalie.
– Rien de plus facile, si elle était visible, répondit le géant ; malheureusement elle n’est pas ici.
– Non, elle n’est pas ici, répétèrent les trois associés du géant.
– Que je suis fâchée ! dit Rosalie ; j’aurais tant voulu la voir.
– Je pense qu’il est inutile de vous demander si je puis la remplacer ? demanda le géant un peu facétieusement sans doute, mais en tout cas avec beaucoup de courtoisie.
– Non, dit tristement Rosalie ; c’est elle que j’aurais voulu ; c’est elle qui connaissait ma mère. Mais où donc est-elle ?
– Le fait est, ma chère enfant, qu’elle s’est retirée des affaires ; elle a fait sa fortune et nous a dit un beau jour qu’elle en avait assez de faire rire à ses dépens et qu’elle voulait nous quitter.
– Et où est-elle allée ? demanda Rosalie.
– Elle a pris un appartement de deux pièces dans une petite ville non loin d’ici ; elle vit là tranquille et bien à son aise. Allez donc lui faire visite un jour, cela lui fera plaisir, ajouta le géant,
– Que je suis fâchée qu’elle ne soit plus ici ! répéta Rosalie.
– Pauvre enfant ! dit le géant avec bonté.
– Pauvre enfant ! répétèrent ses trois nains.
Rosalie sortit après avoir remercié ses hôtes grands et petits, car ceux-ci voulaient, la voyant si triste, lui faire prendre un verre de vin ou une tasse de thé.
Le cornac de la baraque des nains indiqua à Rosalie un passage moins encombré et plus tranquille pour retourner chez elle et où elle n’aurait, en, fait de spectacle à passer, que la « baraque du géant », sur la plate-forme de laquelle se trouvait un personnage qui assurait au public que chaque personne qui entrerait à l’instant était sûre de revenir le soir en amenant avec elle tout ce qu’elle possédait en fait de parents et d’amis.
Que Rosalie fut contente de rentrer dans son logement et de ne pas être obligée de rester dans cette foule turbulente où l’on était bousculé à chaque pas et où une poussière noire vous prenait la gorge I
« Comment », se demandait-elle, « se peut-il qu’il y ait des gens qui y vont, de leur plein gré ? Est-il possible qu’ils y trouvent du plaisir ? »
Toby commençait à être fort inquiet de la longue absence de sa jeune maîtresse.
– Hélas ! toute ma peine a été pour rien, Toby, dit-elle au jeune garçon en rentrant dans la voiture. Et elle lui raconta en détail sa visite aux nains et son trajet le long de l’allée aux baraques, en l’assurant que si cela dépendait d’elle, elle ne remettrait plus jamais les pieds dans une pareille cohue.
Ch. 14. Betsey Anne
Le moment où Rosalie devait songer à s’habiller pour la représentation était encore éloigné, et en attendant la petite actrice s’assit sur son lit en réfléchissant à tout ce qu’elle venait de voir et d’entendre. Quelle quantité de mensonges et d’impostures se débitaient dans cette foule avide de plaisirs, parmi tous ces gens cupides qui spéculaient sur la curiosité et les goûts frivoles des autres pour remplir leurs bourses.
Que de jeunes gens, que de jeunes filles, se laissant séduire par les discours trompeurs et par les affiches ronflantes, venaient dépenser sur ce champ de foire quelques sous laborieusement gagnés, dont peut-être des parents pauvres et infirmes eussent eu le plus grand besoin !
La jeune fille en était là de ses réflexions, lorsque tout à coup elle entendit un bruit bien différent de ceux qu’elle venait d’entendre : c’était comme un chant exécuté par un chœur d’hommes. Elle alla près de la porte et regarda au dehors. Le petit théâtre d’Auguste se trouvait sur la limite du champ de foire et la voiture de famille stationnait tout près de la rue.
Un groupe d’hommes était en effet-là, non loin de la voiture, en train de chanter un cantique ; l’un d’entre eux dirigeait le chant. À la fin de chaque couplet il y avait un refrain que Rosalie, à force de l’entendre répéter, apprit bientôt par cœur :
Sur toi je me repose,
Ô Jésus, mon Sauveur ;
Faut-il donc autre chose
Pour un pauvre pécheur ?
Dès les premiers couplets, les curieux commencèrent à se rapprocher, et quand le chant fut terminé, une foule considérable se trouvait réunie autour des chanteurs, écoutant en silence cette mélodie si simple et si douce qui faisait un contraste étrange et saisissant avec les bruits de la foire.
L’un de ces hommes se détacha alors des autres, et s’adressant à la foule :
« Amis », dit-il, « vous êtes sur ce champ de foire assaillis d’invitations de tous les côtés, chacun de ces propriétaires de baraques voudrait vous avoir chez lui et vous montrer ses curiosités. Chaque fois que vous passez devant lui, il vous crie : « Venez, venez donc ; c’est le moment, entrez.
Eh bien ! mes amis, moi aussi j’ai une invitation à vous faire, une invitation pressante ; c’est Jésus Christ qui m’envoie vers vous, il vous dit, lui aussi : « Venez, venez donc, c’est le moment, venez à moi ». C’est lui qui a déjà dit une fois : « Venez à moi, vous tous qui vous fatiguez et qui êtes chargés, et moi je vous donnerai du repos », et « Si vos péchés sont comme le cramoisi, ils deviendront blancs comme la neige ».
Telle est cette invitation que je suis chargé de vous faire de la part de mon Maître. Mais remarquez bien, mes amis, en quoi elle diffère de celles que vous entendez sur ce champ de foire. Les maîtres de spectacles ambulants font tous suivre leur invitation de quelques autres paroles pour vous indiquer la condition à laquelle ils vous invitent : « Cela ne coûte que la bagatelle de deux sous, de quatre sous », vous disent-ils, et vous entrez.
Mais vous laisseront-ils entrer pour rien ? Diront-ils à ceux qui n’ont pas les moyens de payer : cela ne fait rien, entrez toujours ? Non, mes amis, ils s’en garderont bien.
Mais le Seigneur Jésus vous invite d’une manière toute différente. Il vous dit : Vous tous qui êtes altérés, venez ; venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et chargés. Il n’ajoute aucune condition, il ne demande rien en échange de son invitation.
Il y a encore une autre différence entre l’invitation du Seigneur Jésus et celles de ces marchands de foires, la voici :
On construisit une fois, en Russie, un grand palais de glace. Les murailles, la toiture, les meubles, les ornements, et jusqu’aux deux canons placés devant la porte, tout était en glace. On avait coloré l’eau avec des substances de nuances différentes avant de la laisser geler, et on avait ainsi obtenu de la glace de couleurs variées dont on avait fait toute espèce d’objets.
Lorsque ce palais fut illuminé le soir, le spectacle était féerique ; tout brillait, et partout on croyait voir des diamants étincelants et des pierres précieuses de toutes les couleurs. Mais cela ne dura pas ; le soleil vint bientôt fondre la glace, et le beau palais disparut sans laisser trace de son existence : il fondit comme un rêve.
Eh bien ! mes amis, là-bas sur le champ de foire se trouve le palais de glace de ce monde ; il brille, il étincelle, mais il ne dure pas. Demain il aura disparu, demain il n’existera plus ; il n’en restera que de la poussière, des débris de toute espèce et la misère pour un grand nombre.
Or, le Seigneur Jésus a mieux que cela à vous offrir : il vous appelle pour un spectacle durable et solide. Quand il vous dit : « Venez », c’est que ce qu’il veut vous donner est bon et ne fondra pas dans vos mains quand vous voudrez vous en servir ».
– Rosalie, dit en ce moment la voix d’Auguste Joyce ; dépêche-toi de te préparer : nous allons commencer dans une demi-heure.
La petite obéit, mais le chant et les paroles qu’elle venait d’entendre demeurèrent gravés dans sa mémoire et dans son cœur.
Cette foire fut la dernière que la troupe visita cette année. La saison froide arrivait ; déjà la gelée s’était fait sentir pendant la nuit, et la neige avait fait une courte apparition. Bref, Auguste songea que le moment de prendre ses quartiers d’hiver était venu, et il contracta un engagement pour lui et sa fille dans le petit théâtre d’une ville de province.
En arrivant en ville, Auguste conduisit ses voitures dans un établissement où elles devaient rester tout l’hiver, abritées dans une espèce de remise ou de hangar.
Il y laissa quelque temps Rosalie, pendant que lui et ses hommes transportaient dans le nouveau logement qu’ils devaient occuper les objets d’ameublement dont ils pouvaient avoir besoin.
Lorsque tout cela fut terminé, il vint prendre sa fille pour la conduire dans l’appartement qu’elle devait habiter avec lui pendant l’hiver. Après avoir parcouru une foule de rues et de ruelles en suivant son père, Rosalie vit enfin celui-ci s’arrêter devant une porte, dans une rue pauvre et sale, et frapper. Quelques enfants en haillons, assis sur le seuil, se rangèrent pour les laisser passer, et ils entrèrent dans la maison.
Le père et l’enfant furent reçus par une jeune fille âgée d’environ quinze ans, dont le visage maigre et pâle exprimait la souffrance et les privations ; elle portait une mauvaise robe déchirée et malpropre attachée avec des épingles.
– Où est votre maîtresse ? demanda Auguste.
La jeune fille conduisit ses hôtes dans la partie postérieure de la maison et ouvrit la porte d’un petit cabinet d’aspect sombre et triste qui exhalait une forte odeur de tabac.
Un papier noirci par le temps et par la fumée, déchiré en bien des places, recouvrait les murs ; une étoffe graisseuse, d’une couleur indéfinissable, couvrait les meubles, et le tapis laissait traîtreusement deviner par-ci par-là, par de fortes déchirures, l’état de propreté ou plutôt de malpropreté du plancher.
De mauvaises gravures, entourées de cadres en bois, avaient la prétention d’orner les murailles de ce triste logis qui ne recevait d’autre lumière que celle que fournissait avec parcimonie une fenêtre étroite dont les vitres opaques paraissaient n’avoir jamais connu les caresses de l’éponge.
La porte s’ouvrit et la maîtresse de la maison parut. Dès le premier pas qu’elle fit dans la chambre, en saluant de cet air dégagé et étudié tout à la fois dont on prend l’habitude sur la scène, Rosalie la reconnut pour une actrice ; elle était vêtue d’une robe de soie fanée, dont la queue balayait la poussière.
Cette dame pria Rosalie de la suivre, et elle la conduisit, en la faisant passer par bien des escaliers et des corridors, dans une petite mansarde. Cette chambre avait été quelque peu débarrassée des objets qui l’encombraient ; un petit lit y avait été placé, et dans un coin, sur une caisse servant de lavabo, se voyaient une cuvette et un essuie-mains.
C’était là la chambre que devait occuper la jeune fille pendant l’hiver. Sa petite malle, que son père avait apportée, était déjà là dans un coin, et l’enfant vit avec plaisir que les cordes qui la fermaient n’avaient pas été dérangées. Il y avait des trésors dans cette petite malle, dont personne d’autre qu’elle ne pouvait apprécier la valeur.
La dame pria Rosalie de ne pas tarder à redescendre parce qu’on allait servir le souper, puis elle la laissa seule. La jeune fille se hâta de mettre un peu d’ordre dans sa toilette et de se rendre à cet appel ; elle trouva à table une nombreuse compagnie : c’étaient les pensionnaires de la dame à la robe de soie. La conversation était commune et vulgaire, en rapport avec la société du lieu.
« Qui se ressemble s’assemble » est un dicton qui s’appliquait parfaitement aux compagnons qu’Auguste Joyce avait choisis pour lui et sa fille, sans s’inquiéter de savoir si leurs propos licencieux et leurs plaisanteries par trop douteuses pouvaient ou non exercer quelque influence sur la jeune âme dont il avait la charge.
Aussitôt qu’elle put quitter la table, Rosalie laissa la salle à manger et remonta dans sa chambrette. Il faisait froid dans cette petite mansarde ; mais la jeune fille ouvrit sa malle et en sortit le châle de sa mère dont elle s’enveloppa. Puis elle en retira tous ses petits trésors et commença à les arranger dans sa chambre, ceux du moins qu’elle ne voulait pas tenir enfermés. C’est alors qu’elle s’aperçut que ni sa chambre ni sa malle ne fermaient à clé.
Qui pouvait lui garantir que, pendant qu’elle serait au théâtre, on ne viendrait pas fouiller dans ses objets ? C’était surtout au sujet du médaillon et de la lettre que sa mère lui avait remis qu’elle était inquiète. Après avoir mûrement réfléchi, elle arriva à la conviction que la meilleure mesure à prendre était de faire des deux objets un petit paquet qu’elle porterait constamment sur elle, suspendu autour de son cou et caché sous sa robe.
Après avoir ainsi mis en sûreté les deux précieux objets, Rosalie se sentit plus tranquille, et, prenant, son petit Nouveau Testament, elle s’approcha de la fenêtre pour lire quelques versets pendant qu’il faisait encore assez de jour. Il n’y avait pas de temps à perdre, car la nuit commençait à tomber et l’allumeur de réverbères courait déjà dans la rue, sa lance à feu sur l’épaule.
Elle ouvrit donc le volume et commença à lire « Rejetant sur Lui tout votre souci, car Il a soin de vous ».
Elle répéta plusieurs fois de suite ces paroles, afin qu’elle pût s’en souvenir quand l’obscurité ne lui permettrait plus de les lire ; elle savait que c’étaient celles que le bon Berger dit à l’agneau fatigué pour le consoler.
Quand la chambre fut envahie par les ténèbres de la nuit, la pauvre enfant se trouva bien seule, bien triste et bien abandonnée dans ce lieu étranger et nouveau pour elle ; elle avait froid d’ailleurs et ne savait comment faire pour se réchauffer. Elle pensa un moment à aller rejoindre son père dans le salon, en bas, mais lorsqu’elle eut la main sur le bouton de la porte et qu’elle entendit la conversation de la bruyante et vulgaire société qui s’y trouvait, il lui sembla que sa mère aimerait mieux la sentir seule dans sa petite mansarde que dans un pareil lieu, et elle remonta.
Elle se décida à se coucher ; mais il était encore de bonne heure, et elle se sentait peu disposée à dormir ; la pauvre petite en était à se demander si ces longues heures ne prendraient jamais fin.
Puis elle réfléchit aux paroles de l’Écriture sainte qu’elle venait de lire : « Rejetant sur Lui tout votre souci, car a soin de vous ».
« Sur Lui », pensait Rosalie, « c’est du bon Berger qu’il est ici question ; je dois donc rejeter sur Lui tous mes soucis, c’est-à-dire mon chagrin d’avoir perdu maman, la frayeur que j’éprouve dans cette bruyante maison et ma crainte de perdre le médaillon de tante Lucy et la lettre. Rejeter tout cela sur Lui, cela veut dire, je pense, qu’il faut le prier, afin que ce que je crains n’arrive pas ».
Elle se mit alors à genoux sur son petit lit et dit : « Bon Berger, écoute ton petit agneau solitaire qui vient te demander de prendre soin du médaillon et de la lettre que sa maman mourante lui a confiés. Protège-moi et garde-moi de tout danger dans cette grande maison, et ne me laisse pas tomber dans le mal, quels que soient les mauvais exemples qui me frappent les yeux.
Je désire t’aimer, bon Berger, afin de pouvoir un jour rejoindre ma mère dans le ciel ; aide-moi à le faire et pardonne-moi mes péchés. Amen ».
L’influence tranquillisante de cette prière sortant d’un cœur pur et sincère ne se fit pas attendre. La petite oublia bientôt ses frayeurs, et elle s’efforçait de fermer les yeux pour s’endormir lorsqu’elle sentit quelque chose de froid qui touchait sa joue.
Ouvrant les yeux, elle vit que c’était un pauvre petit chat qui paraissait tout transi. Elle avait laissé la porte de sa chambre entr’ouverte, afin d’avoir un peu de lumière de la lampe de l’escalier, et le petit chat errant en avait probablement profité pour entrer.
Rosalie prit le petit animal qui paraissait aussi abandonné et aussi triste qu’elle-même, et le réchauffa entre ses bras ; il se blottit avec bonheur sur son sein et ne tarda pas à faire entendre un ronron de satisfaction.
Au bout d’un instant, elle entendit la voix de son père sur l’escalier.
– Rosalie, où es-tu ? criait-il.
– Je suis au lit, papa, dit la petite.
– Alors c’est bien, dit-il ; je ne savais pas ce que tu étais devenue.
Peu à peu, le bruit de la maison commença à diminuer ; il était évident que les gens allaient se coucher les uns après les autres. Enfin, la société où se trouvait Auguste se décida à suivre l’exemple général. Puis la lampe fut éteinte, et tout tomba dans l’obscurité et dans le silence.
Le petit chat s’était endormi, et Rosalie avait fini par faire comme lui, lorsque, tout à coup, elle ouvrit les yeux et vit une jeune fille qui se tenait à côté de son lit, une chandelle à la main, paraissant la contempler avec curiosité. La petite dormeuse reconnut immédiatement la jeune servante qui avait ouvert la porte lorsqu’elle était arrivée avec son père.
– Qu’y a-t-il ? s’écria Rosalie en s’asseyant sur son lit ; est-ce le moment de se lever ?
– Non, dit la jeune fille, je viens au contraire me coucher.
– Mais il est bien tard, dit Rosalie.
– C’est toujours bien tard quand je viens me coucher, dit la jeune servante avec humeur ; j’ai encore les pots, les tasses et les verres à laver, lorsque tout le monde est déjà monté se coucher. Ah ! que le dos me fait mal, tout le jour je n’ai fait que monter et descendre l’escalier.
– Qui êtes-vous ? demanda Rosalie.
– Je suis la fille de cuisine, dit la servante, et je dors dans la mansarde à côté. Pourquoi êtes-vous allée vous coucher de si bonne heure ?
– J’avais envie d’être seule, dit Rosalie ; on faisait tant de bruit en bas.
– Vous appelez cela du bruit ? Ce n’est pourtant rien en comparaison de ce qui se passe quelquefois par-là.
– Aimez-vous être ici ?
– Aimer être ici ! répéta l’autre avec un rire amer je pense bien que non. Je le déteste, et je voudrais être morte ; ici, il n’y a que du travail et des gronderies tout le long du jour.
– Pauvre fille ! dit Rosalie. Comment vous appelez-vous ?
– Betsey Anne ; c’est un beau nom, n’est-il pas vrai ? dit-elle ironiquement.
– En effet, je ne l’aime pas beaucoup, murmura la petite.
– On me l’a donné à l’Hospice ; c’est là que je suis née ; ma mère mourut le jour de ma naissance. Je n’ai jamais eu un moment de plaisir dans la vie. Que je voudrais être morte !
– Pensez-vous que vous iriez au ciel alors ? demanda Rosalie.
– Mais… je n’en sais rien ; je le pense pourtant, répondit la jeune servante d’un air étonné.
– Le bon Berger vous a-t-il déjà trouvée ? demanda l’enfant ; parce que, vous savez, si le bon Berger ne vous a pas trouvée, vous n’irez pas au ciel.
La fille de cuisine regarda Rosalie d’un air stupéfait.
– Ne savez-vous pas ce que c’est que le bon Berger ? demanda l’enfant.
– Je ne sais rien d’autre que mon A, B, C, et encore l’ai-je presque oublié.
– Voulez-vous que je vous lise ce qui est raconté de lui, ou bien êtes-vous trop fatiguée ?
– Si ce n’est pas trop long…
Alors Rosalie tira son précieux Nouveau Testament de dessous son oreiller et lut à haute voix la parabole de la brebis perdue.
– C’est très joli, dit la jeune servante ; mais je ne comprends pas ce que cela veut dire.
– Jésus Christ est le bon Berger, dit Rosalie ; vous savez bien qui est Jésus Christ ?
– Oui, c’est le Fils de Dieu, n’est-ce pas ?
– Et Il vous aime beaucoup, dit l’enfant.
– Il m’aime ? Je n’en crois rien, dit Betsey Anne ; je n’ai jamais été aimée par personne ; personne ne s’est jamais soucié de moi.
– Jésus vous aime et se soucie de vous, répéta Rosalie avec conviction.
– Quelle idée ! dit la jeune fille ; que vous êtes étrange ! Et où est-il donc, votre Jésus ? À qui ressemble-t-il ?
– Il est au ciel, répondit Rosalie, et cependant, Il est partout ; Il est dans cette chambre, dans ce moment même.
– Comment le savez-vous ? Vous l’a-t-il dit ?
– Oui, Il nous l’a dit dans son livre ; il est dit dans ce livre qu’Il nous aime tous et qu’Il est mort afin que chacun de nous pût aller au ciel. Vous ne pourriez pas aller au ciel s’Il n’était pas mort pour vous, Betsey Anne.
– J’aimerais bien savoir tout ce que vous savez ! balbutia la jeune servante.
– Si vous venez quelquefois ici, je pourrai vous apprendre ce que je sais moi-même ; cela ne sera pas long, dit Rosalie avec un soupir.
– Ah ! bien oui ! et la maîtresse qui ne me donne pas seulement le temps de manger un morceau ! Je n’ai jamais une minute à moi.
– Et le dimanche ?
– C’est le jour où il y a le plus à faire ; les pensionnaires sont tous à la maison.
– Alors que faire ? demanda Rosalie.
– Il y aurait un moyen, dit la pauvre fille ; je pourrais me lever dix minutes plus tôt et me coucher dix minutes plus tard, si vous voulez me lire un peu dans ce petit livre et m’apprendre quelque chose sur celui qui, à ce que vous dites, m’aime.
– Très volontiers, répliqua la petite.
– Seulement, je dois vous prévenir que je me lève de très grand matin ; cela vous sera peut-être désagréable d’être éveillée avant qu’il fasse jour.
– Pas du tout, dit Rosalie ; venez seulement, Betsey Anne.
Celle-ci se préparait à s’en aller, lorsqu’elle aperçut la queue du petit chat qui sortait de la couverture. Tiens ! fit-elle, vous avez le petit minet dans votre lit !
– Oui, répondit l’enfant, nous nous réchauffons l’un l’autre.
– Il doit être content, dit Betsey Anne ; le pauvre animal ne reçoit d’ordinaire que des coups toute la journée. Il a perdu sa mère il y a quelques jours et il a toujours miaulé depuis.
– Pauvre petit ! dit Rosalie en le serrant plus étroitement sur son cœur.
Elle sentait que c’était là un lien de sympathie de plus entre elle et le petit orphelin, et elle se promit de le caresser et de le traiter de manière à lui faire oublier les mauvais traitements.
Betsey Anne souhaita alors le bonsoir à l’enfant et quitta la chambre en traînant sa chaussure pour se rendre dans son modeste lieu de repos.
Ch. 15. Vie d’hôtel garni
Fidèle à sa promesse, Betsey Anne se leva le lendemain matin à cinq heures moins dix minutes et elle se rendit dans la mansarde de Rosalie en se frottant vigoureusement les yeux pour les empêcher de se refermer.
La pauvre fille de cuisine n’avait eu que quatre heures de sommeil, et elle tombait de fatigue ; mais elle désirait en entendre davantage sur ce que lui avait appris Rosalie le soir précédent, et le seul moyen de le faire était de prendre du temps sur son sommeil.
Ces paroles que la petite actrice lui avait dites : « Il vous aime beaucoup » exerçaient une étrange fascination sur cette pauvre créature, élevée par la charité publique, à l’existence de laquelle on avait, il est vrai, pourvu jusqu’à un certain point, mais dont jamais personne ne s’était soucié, et qui n’avait jamais connu les caresses et l’amour d’une mère.
Rosalie, reposait sur son petit lit, un bras sous sa joue et l’autre autour du cou du petit chat qui lui tenait compagnie.
Betsey Anne la toucha légèrement en l’appelant. L’enfant se retourna sur sa couche et dit en rêvant :
– Je viendrai dans un instant, papa ; avez-vous déjà commencé ?
– C’est moi, dit la fille de cuisine, c’est Betsey Anne ; ne vous rappelez-vous pas ce que vous m’avez promis de me lire au sujet du bon Berger ? Je regrette de vous avoir éveillée : vous dormiez si bien !
– Oh ! oui, je m’en souviens, fit la petite en se dressant sur son lit. Combien de temps avez-vous à donner ?
– Sept ou huit minutes tout au plus.
— Alors il n’y a pas un instant à perdre, dit Rosalie en prenant le petit volume qui ne la quittait jamais ; et, le feuilletant rapidement, elle arriva à ce passage qu’elle lut : « Car vous connaissez la grâce de notre Seigneur Jésus-Christ, comment étant riche, il a vécu dans la pauvreté pour vous, afin que par sa pauvreté vous fussiez enrichis ».
– N’est-ce pas un beau verset ? C’était un de ceux que préférait ma mère, et je le lui lisais souvent.
– Expliquez-le-moi, dit Betsey Anne ; je ne le comprends pas très bien.
– La grâce signifie l’amour, dit Rosalie, du moins je le crois ; maintenant que maman est morte, je n’ai plus personne à qui demander ces choses-là. Cela signifierait donc que c’est parce qu’Il nous aimait qu’Il s’est fait pauvre, afin de pouvoir plus facilement nous approcher.
Il était riche, cela veut dire qu’Il demeurait dans le ciel qui lui appartient et où il a une multitude d’anges qui le servent. Il a quitté tout cela consentant à devenir pauvre pour pouvoir être avec nous sur la terre ; c’est pour nous tous, Betsey Anne, qu’Il a fait cela, et même plutôt pour ceux qui sont malheureux et misérables que pour les heureux de ce monde.
– Pas possible ! dit la jeune servante.
– Il était même si pauvre quand Il était avec nous sur la terre, continua Rosalie, qu’Il n’avait pas de lieu où reposer sa tête et qu’Il dut travailler dans l’atelier d’un charpentier pour avoir de quoi manger, car Il avait faim comme nous.
Et puis enfin Il est mort douloureusement sur la croix à cause de nos péchés et parce que son sang devait être répandu pour les effacer. Voilà, Betsey Anne, ce que le bon Berger a fait pour que nous puissions, vous et moi et tout le monde, aller vivre un jour dans le ciel avec lui.
Betsey Anne ouvrait de grands yeux.
– Et dire que jamais personne ne m’en a parlé ! murmura-t-elle.
– Avez-vous encore un moment ? demanda la petite.
– Il est bientôt temps de descendre, répondit la pauvre fille avec un soupir ; il y a une foule de choses à faire avant que la maîtresse ne se lève ; les pièces à balayer, tous les feux à allumer, le déjeuner à préparer et les souliers à cirer.
Mais j’ôterai mes souliers et je courrai jusqu’au bas de l’escalier ; je gagnerai ainsi quelques minutes.
– Je voudrais que vous puissiez parler au bon Berger avant que nous ne nous séparions, dit Rosalie.
– Lui parler ! Quelle idée ! Je ne saurais pas comment.
– Agenouillons-nous, dit l’enfant. Il est dans la chambre, Betsey Anne, quoique nous ne puissions pas le voir, et il entend chaque mot de ce que nous disons.
« Ô Seigneur Jésus ! ajouta-t-elle en joignant les mains, nous venons te remercier ce matin de ce que tu as bien voulu quitter le beau ciel pour venir vers nous, pour te faire pauvre et misérable comme nous.
Nous te supplions, Seigneur Jésus, d’apprendre à Betsey Anne à t’aimer et de sauver son âme ; pardonne-lui tous ses péchés. Amen ».
– Je penserai à cela toute la journée, dit la jeune servante en ôtant ses chaussures pour pouvoir courir sans bruit dans l’escalier ; il est étrange que personne ne m’ait jamais dit un mot de toutes ces choses.
Quand Rosalie descendit plus tard dans la pièce qui servait de salon, elle y trouva son père et la dame de la maison assis au coin du feu et engagés en apparence dans une sérieuse conversation. Auguste répondit assez sèchement au bonjour de la petite, et la dame daigna lui octroyer un vrai baiser de théâtre.
La pauvre enfant n’avait personne dans cette vaste maison à qui témoigner quelque sympathie, personne d’autre à aimer que Betsey Anne, et cette pauvre fille était, du matin au soir, occupée à brosser, à cirer, à laver et à courir de droite et de gauche ; elle ne pouvait s’arrêter un instant sans entendre la voix perçante de sa maîtresse qui lui criait :
– Betsey Anne ! Betsey Anne ! Que fait-elle maintenant, cette paresseuse ? Toujours à bayer aux corneilles, sans doute !
L’après-midi, Rosalie était seule dans sa petite chambre, lorsque Betsey Anne vint lui dire qu’il y avait en bas un jeune garçon qui voulait lui parler.
Elle s’empressa de descendre et trouva Toby qui se tenait dans le corridor, le chapeau à la main.
– Mam’selle Rose, dit celui-ci, je m’en vais partir ; le maître n’a pas besoin de nous pour l’hiver, et il nous a congédiés. Je le regrette bien, car je vais sûrement oublier tout ce que vous m’avez appris.
– Que je suis fâchée s’écria la petite, et où allez-vous, Toby ?
– Je n’en sais rien, répondit celui-ci en haussant les épaules ; toutefois je compte bien revenir au printemps : le maître m’a promis qu’il m’engagerait de nouveau, et alors, mam’selle, vous m’apprendrez bien encore quelque chose, n’est-ce pas ?
– Certainement, mon cher Toby, dit l’enfant ; mais vous n’oublierez pas ce que vous savez déjà ?
– Oh non, pas tout, reprit le jeune garçon, cela me revient toujours à la mémoire ; je ne puis plus jurer comme je le faisais, cela semble s’arrêter dans mon gosier. La dernière fois que j’ai juré, j’étais très en colère contre un de mes camarades, et les mauvais mots me sortirent de la bouche presque sans que je m’en aperçusse.
Mais l’instant d’après, tout, ce que vous m’aviez dit au sujet du bon Berger, qui me cherchait pendant que j’étais là à dire de mauvaises paroles qui devaient lui faire bien de la peine, me revint à la mémoire. Je me sentis tout honteux alors et je lui demandai pardon. Depuis lors, II m’a aidé à ne plus jurer.
– Que je suis contente de vous entendre parler ainsi, Toby ! car si vous aimez le bon Berger et que vous cherchiez à ne pas lui faire de la peine, c’est qu’Il doit vous avoir trouvé.
Le jeune garçon prit alors congé de la petite fille en la remerciant vivement de tout ce qu’elle avait fait pour lui.
Après le départ de Toby, les journées se passèrent assez tristes et monotones pour Rosalie. Chaque matin, elle était éveillée par la pauvre Betsey Anne à qui elle lisait et expliquait un nouveau verset de la Bible. Elle choisissait le soir auparavant le passage qu’elle voulait lui lire, afin de ne pas perdre de temps le matin.
La jeune fille écoutait toujours avec le plus vif intérêt, et la Parole de Dieu, quoique expliquée par une enfant, ou peut-être pour cette raison même, commençait à faire luire la lumière divine dans cette pauvre âme, négligée et inculte, jusqu’alors plongée dans les ténèbres de l’ignorance.
Les consolantes et fortifiantes paroles du bon Berger commençaient à faire sentir leur douce influence sur ce pauvre cœur travaillé et chargé. L’idée que quelqu’un l’aimait et s’inquiétait d’elle répandait de la joie sur la triste et pénible existence de la jeune servante, et Rosalie put bientôt constater que son élève devenait plus patiente, plus douce, qu’elle semblait plus heureuse et n’exprimait plus comme auparavant le désir de mourir.
Les dix minutes d’entretien de bonne heure, le matin, étaient les moments de la journée que Rosalie préférait. Elle s’efforçait de se tenir autant que possible à l’écart de la société que son père fréquentait, sentant bien que sa mère ne l’aurait pas choisie pour elle.
Celle-ci se composait en majeure partie d’acteurs et d’actrices qui restaient au lit souvent jusqu’au moment du dîner. Rosalie en était fort contente, car elle avait ainsi la jouissance du salon pendant toute la matinée et elle ne manquait pas, après déjeuner, d’aller s’établir un livre à la main, à côté du feu, en compagnie de son petit chat.
Le petit animal était fort heureux maintenant. Rosalie lui donnait toujours quelque chose de ses repas. Une soucoupe de lait le matin, quelques bribes de viande à dîner, il n’en fallait pas davantage pour que son petit compagnon devint beau et gras.
Il était maintenant très attaché à sa jeune protectrice et la suivait partout, sautant sur ses genoux quand elle s’asseyait, et partageant son lit pendant la nuit. Et quand Rosalie allait au théâtre, le pauvre animal l’accompagnait jusqu’à la porte, la regardait monter en voiture, puis il errait dans les corridors jusqu’à son retour en miaulant d’un ton lamentable.
Le théâtre où elle devait jouer tous les soirs avec son père était une scène de second ordre, et Rosalie l’avait dès le commencement pris en horreur. La maîtresse de la pension était actrice dans ce même théâtre, et elle s’y rendait également tous les soirs en compagnie d’Auguste Joyce et de sa fille.
Cette femme ne portait aucun intérêt à la petite, elle n’était pas méchante envers elle, mais elle ne s’en inquiétait en aucune façon ; en revanche, elle était dans les meilleurs termes avec Auguste. Souvent Rosalie entrant subitement dans la chambre les trouvait en tête-à-tête, et la conversation qui avait lieu dans la voiture le soir, en allant au théâtre, se faisait toujours à voix basse comme si l’enfant ne devait pas entendre ce qui se disait.
L’hiver se passait ainsi et le temps approchait où, selon toute probabilité, Auguste Joyce allait remonter son théâtre ambulant et recommencer l’existence vagabonde qu’il menait pendant la belle saison. Rosalie se réjouissait de voir cette époque arriver ; il lui tardait d’avoir de nouveau pour elle seule cette vieille maison roulante où sa mère était morte, où elle pouvait prier et lire tranquillement.
Elle avait hâte de revoir la campagne, les vertes prairies et les ruisseaux murmurants et de cueillir des fleurs sur le bord des chemins. Elle pensait à Toby et espérait bien qu’il reviendrait à temps reprendre sa place de conducteur et ses leçons de lecture avec elle.
Mais la pauvre Betsey Anne, au contraire, redoutait de voir arriver ce moment. Que deviendrai-je, sans vous ? disait-elle à Rosalie ; qui me lira la Bible ? hélas ! je vais, tout oublier.
Ses yeux se remplissaient de larmes en disant ces mots, et elle s’en allait en traînant mélancoliquement ses chaussons sur le plancher.
Cependant elle savait maintenant que, même en l’absence de Rosalie, il y aurait toujours avec elle quelqu’un qui l’aimerait et la consolerait dans son isolement, et cette conviction était désormais assez sérieuse chez elle pour la fortifier et la soutenir.
Ch. 16. Tristes jours
Un matin que Rosalie était restée dans sa petite chambre et que, assise sur sa malle, elle lisait tranquillement, la porte s’ouvrit et Betsey Anne entra.
L’expression de son visage frappa Rosalie.
– Qu’y a-t-il, Betsey Anne ? demanda-t-elle, pendant que celle-ci s’asseyait sur une caisse vide.
La fille de cuisine secoua la tête d’un air sombre.
– Si c’était n’importe qui plutôt qu’elle, dit-elle enfin. Mais elle, qui est quelquefois si méchante ! c’est affreux d’y penser !
– De qui parlez-vous ? demanda Rosalie.
– Il y a longtemps que je m’en doutais, continua Betsey Anne comme si elle se parlait à elle-même, mais je n’en étais pas sûre et je le craignais trop pour le croire !
– Mais dites-moi donc de qui et de quoi il est question, je vous en prie ? dit la petite actrice qui commençait à s’impatienter.
– Autant le lui dire à présent, c’est vrai, continua la servante. Elle l’apprendrait d’ailleurs bientôt par d’autres. Votre père va se remarier, dit-elle enfin à Rosalie.
– Oh ! Betsey Anne, dit l’enfant, douloureusement frappée, est-ce bien vrai ce que vous me dites-là ?
– Hélas ! oui, soupira l’autre, et avec qui encore ! Avec la maîtresse ! Je viens de les voir monter en voiture ensemble et je gagerais bien que c’est pour aller à l’église se marier !
– Oh ! Betsey Anne, dit Rosalie en fondant en larmes, que me faut-il faire ?
– Jusqu’à présent, continua Betsey Anne, elle a été assez douce avec vous, mais aussitôt que l’affaire sera conclue elle changera de comportement, et vous la verrez alors telle qu’elle est réellement.
Mais il faut que je retourne à l’ouvrage : j’ai une quantité de besognes à terminer avant qu’elle revienne. Ma pauvre demoiselle, ajouta-t-elle en entendant les sanglots de celle-ci, que je suis désolée !
– Quel malheur ! continua-t-elle, en descendant l’escalier dont elle faisait craquer chaque marche sous la semelle de sa chaussure, cette pauvre enfant, si sensible et si délicate !
Quand elle fut partie, Rosalie resta seule, livrée à ses tristes méditations. C’en était fait des rêves de tranquillité et de paix qu’elle avait faits pour l’été, en se réjouissant de retourner dans la voiture habitée si longtemps par elle et sa mère.
Ou bien son père resterait dans la pension avec sa nouvelle femme pendant toute l’année, ou bien il reprendrait ses voyages. Mais alors Rosalie aurait sans doute à partager la voiture avec sa belle-mère, et comment pourrait-elle alors conserver intact le secret de la lettre et du médaillon ? Comment pourrait-elle lire sa Bible et prier en paix ? Plus elle y réfléchissait, plus l’existence avec la nouvelle femme de son père lui paraissait devoir être pénible et désagréable.
Hélas ! le bon Berger avait-il abandonné son petit agneau, l’avait-il posé à terre pour le laisser lutter tout seul contre les difficultés du chemin ? Pendant un moment, la pauvre petite eut cette pensée et elle se livra au plus profond désespoir.
Puis, après avoir pleuré bien longtemps, elle prit son petit Nouveau Testament, comme poussée par une voix secrète, pour voir si elle n’y trouverait pas de consolation. Elle était en train de le feuilleter sans trop savoir où s’arrêter, lorsque le mot de brebis fixa son attention.
Depuis le jour où le vieillard lui avait donné l’image du bon Berger, Rosalie avait eu une prédilection marquée pour les passages des saintes Écritures où il était question du bon Berger et de ses brebis. Elle arrêta de le feuilleter et lut :
« Mes brebis écoutent ma voix et moi je les connais, et elles me suivent, et moi je leur donne la vie éternelle et elles ne périront jamais ; et personne ne les ravira de ma main ».
Ces paroles firent du bien à la pauvre petite et elles lui parurent parfaitement appropriées à sa position. « Mes brebis écoutent ma voix » c’est le bon Berger qui parle, et je suis une de ses brebis ; ô bon Berger, dit Rosalie, ne t’éloigne pas de moi ; permets que j’entende ta voix.
Je les connais ; s’il me connaît, il doit savoir quels sont les chagrins qui m’arrivent, et il saura certainement aussi détourner de moi ceux qui sont trop gros pour que je puisse les supporter ; il est si bon !
« Et elles me suivent ». Les brebis suivent le berger, c’est vrai : là où il va, elles vont. Mais le bon Berger ne va pas dans les foires et sur les théâtres où je vais, moi. Il est vrai que je suis obligée d’y aller sans en avoir aucune envie. Jésus doit bien savoir que je n’éprouve aucun plaisir à paraître sur la scène, et que je compte abandonner le théâtre aussitôt que cela me sera possible : je puis donc être après tout une de ses brebis.
« Je leur donne la vie éternelle ». Rosalie savait ce que cela voulait dire. Sa mère le lui avait expliqué bien souvent : la vie éternelle, c’est la vie qui dure toujours : et quelle vie ! La vie dans la cité céleste auprès du Seigneur Jésus.
Qu’était-ce à côté de cela que la vie sur cette terre, avec toutes ses misères, ses soucis et ses privations ? Un moment, un mauvais moment à passer et rien de plus.
« Elles ne périront jamais ; et personne ne les ravira de ma main ». Voilà la plus belle partie du verset, se disait Rosalie ; si je suis une des brebis du bon Berger, je suis dans sa main et personne ne saurait m’en arracher. Quelle forte main il doit avoir pour tenir ainsi toutes ses brebis !
– Ô bon Berger, dit l’enfant en s’agenouillant dans sa petite chambre, tiens-moi bien dans ta main et ne laisse ni mon père, ni ma belle-mère, ni personne m’en arracher.
Tiens-moi bien, bon Berger, j’ai si peur et je n’ai personne ici pour m’aider que Toi : ainsi tiens-moi plus fortement que tes autres brebis, je t’en supplie. Amen.
Quel poids cette prière enleva de dessus son cœur oppressé ! Combien Rosalie se trouva fortifiée et soulagée après l’avoir faite ! Elle se sentait maintenant forte et courageuse et elle était décidée à attendre les événements avec calme et résignation.
En ce moment la voix de son père qui l’appelait retentit au bas de l’escalier. Elle se rendit à cet appel et trouva dans le salon Auguste Joyce assis à côté de la maîtresse de maison.
– Rosalie, lui dit son père d’un air théâtral, je te présente ta nouvelle mère.
Il s’attendait à voir l’enfant témoigner le plus vif étonnement à cette nouvelle. Elle s’efforça de sourire et tendit sa petite main à la nouvelle femme de son père. Pendant que celle-ci la prenait, assez froidement du reste, il semblait à la petite que le bon Berger la lui serrait fortement et ce sentiment lui fit du bien.
Après quelques banalités qu’Auguste se crut obligé d’adresser à sa fille au sujet de ses devoirs envers sa seconde mère, Rosalie prit congé de ses parents et remonta dans sa chambre.
Dès le jour suivant, la pauvre petite vit clairement que ce que Betsey Anne lui avait prédit au sujet de sa maîtresse allait s’accomplir sans plus tarder.
– Rosalie, lui dit celle-ci aussitôt qu’elle fut descendue le lendemain matin, j’entends désormais que tu te rendes utile dans la maison, je ne veux pas qu’il soit dit que la fille de mon mari passe son temps dans l’oisiveté comme tu l’as fait jusqu’à cette heure.
Va prendre de l’eau et mets-toi tout de suite à nettoyer le plancher du salon. Quand tu auras fini, il y aura encore bien du travail pour t’occuper.
Son père était là pendant que Mme Joyce prononçait ces paroles ; il se mit à rire et Rosalie lui entendit dire pendant qu’elle sortait :
– Cela lui fera du bien, elle a besoin de travailler ferme : cela la distraira.
Bientôt la pauvre petite fut tout aussi occupée que Betsey Anne et d’une manière analogue. Sa tâche était plus pénible encore puisqu’elle devait, après avoir travaillé tout le jour comme une servante, paraître sur le théâtre le soir pour y jouer son rôle ; et elle était tellement fatiguée lorsque le moment du repos était arrivé, qu’elle pouvait à peine monter jusqu’à sa chambre. Mais ce n’était pas son travail que la jeune fille redoutait, quelque rude et rebutant qu’il fût.
Quoiqu’il fût incessant et le plus souvent accompagné de reproches, d’injures et même de coups, elle avait pis que cela, car elle était obligée de servir à table ainsi que dans les chambres des pensionnaires, et la pauvre enfant eut souvent à essuyer les plaisanteries déplacées et à entendre les conversations démoralisantes et corrompues des hôtes grossiers de sa belle-mère et de son père.
Pauvre petit agneau ! lorsqu’elle rentrait dans sa chambre et qu’elle se mettait à genoux pour prier, il lui semblait que sa toison était horriblement déchirée et souillée, et elle se demandait parfois si le bon Berger la tenait toujours dans sa main et si elle pourrait, en restant dans cette mauvaise maison, demeurer toujours pure.
Cependant quelque chose lui rendait le courage et la confiance, même dans les moments les plus terribles. « Si je suis meurtrie et heurtée par les pierres du chemin », pensait-elle, « le bon Berger l’est encore plus que moi ; il ne me laisse supporter que la plus petite partie de ces fatigues, et il prend tout le reste à sa charge. Il sait ce que je puis supporter et il ne m’abandonnera pas à mes seules forces ».
Depuis le mariage de son père, elle ne voyait que fort rarement celui-ci. Elle le trouvait le soir au théâtre et jouait quelquefois dans la même pièce que lui, puis, la représentation terminée, Auguste laissait sa femme s’en retourner seule avec sa fille et s’en allait généralement d’un autre côté avec quelques amis. Où se rendaient-ils ainsi ? Rosalie n’en savait rien.
La jeune fille avait bien souvent pensé à son père et au moyen de le ramener au bien. Mais depuis la mort de sa première femme, ce pécheur endurci avait complètement étouffé sa conscience.
Le bon Berger avait appelé maintes fois cette brebis égarée, mais elle avait résisté à tous les appels. Auguste Joyce avait endurci son cœur ; il avait tourné le dos aux tendres exhortations du Seigneur.
Une nuit que Rosalie était profondément endormie, tenant son petit chat entre les bras, elle fut tout à coup réveillée par la main de Betsey Anne, qui se posait sur son épaule.
Elle se dressa sur son lit en demandant tout effrayée ce qu’il y avait.
– Rosalie, dit Betsey, n’avez-vous pas entendu ?
– Entendu quoi ?
– Sonner à la porte d’entrée. J’étais endormie, mais je suis trop habituée à répondre à cette cloche pour ne pas la reconnaître même dans mon sommeil.
En ce moment, la sonnette recommença à s’agiter bruyamment.
– Personne n’entend que nous, dit la servante ; il faut que j’aille répondre, mais j’ai peur d’aller seule ; venez avec moi, Rosalie, je vous en prie.
Les deux jeunes filles s’habillèrent à la hâte et descendirent.
Comme elles passaient devant la porte de la chambre où dormait Mme Joyce, celle-ci, qui venait de se réveiller, sortit et demanda ce qui se passait.
– On sonne, madame, répondit Betsey, et nous allons ouvrir.
– Ce sont probablement des gens qui viennent d’arriver par le dernier train, dit la belle-mère de Rosalie en refermant sa porte.
Lorsque les deux jeunes filles eurent ouvert, elles virent un homme qui se tenait sur le perron.
– Mme Joyce, demanda-t-il brièvement.
– C’est ici, dit Betsey.
– Eh bien ! dites-lui qu’elle s’habille vite et qu’on la demande.
– Qu’est-il arrivé ? demanda Rosalie.
– Un accident est arrivé à son mari ; il est à l’hôpital, blessé : une charrette lui a passé sur le corps. Je suis un ancien camarade de Joyce, et comme je passais par-là, je l’ai vu tomber.
Rosalie pâlit et resta sur place comme pétrifiée pendant que Betsey montait appeler Mme Joyce.
– C’est la boisson qui en est la cause, continua le messager de mort en parlant de l’accident ; c’est un mauvais défaut que celui d’aimer à boire ; il n’a pas vu la charrette et il est tombé droit devant les roues avant que personne n’ait pu le retenir.
Je passais à l’instant. C’est Joyce ! me suis-je dit en le voyant. J’ai ensuite aidé à le porter à l’hôpital, puis je suis venu vous en avertir.
Quelques minutes après, Mme Joyce parut, prête à sortir. Rosalie la pria de lui permettre de l’accompagner à l’hôpital ; mais sa belle-mère lui défendit de quitter la maison et la renvoya se coucher.
La nuit parut longue à Rosalie, qui écoutait fiévreusement si elle entendait la porte s’ouvrir et sa belle-mère rentrer.
Enfin, vers le matin, la sonnette se fit de nouveau entendre, et Betsey Anne alla ouvrir à sa maîtresse.
L’enfant n’osait descendre pour demander des nouvelles de son père ; elle avait comme un pressentiment que tout était fini.
– Eh bien ? demanda-t-elle quand Betsey Anne rentra.
– Il est mort, dit celle-ci d’un air solennel ; il l’était déjà quand la maîtresse est arrivée à l’hôpital. Il n’a pas repris un instant connaissance depuis le moment où les roues lui ont passé sur le corps. N’est-ce pas terrible ?
Rosalie resta muette, elle ne pouvait ni pleurer, ni parler.
Et son âme, pensait-elle, qu’est-elle devenue ?
C’était la une terrible fin pour l’existence déréglée d’Auguste Joyce. Enlevé brusquement au milieu même d’une vie criminelle, il n’avait plus eu le temps de se repentir, de porter son lourd fardeau de péchés au Seigneur Jésus. Il avait renié Christ ; il avait repoussé obstinément les avertissements et les appels qui lui avaient été adressés pendant le cours de sa vie, et maintenant il était trop tard.
Ch. 17. Seule au monde
Rosalie était occupée à balayer le grand escalier de la maison, le lendemain des funérailles de son père, lorsque sa belle-mère sortit du salon et lui dit de descendre parce qu’elle avait à lui parler.
Lorsqu’elle fut seule avec Mme Joyce, celle-ci ferma soigneusement la porte et demanda d’un ton sec à la jeune fille combien de temps elle comptait encore rester dans la maison.
– Je ne sais pas, répondit timidement la petite.
– Eh bien ! c’est le moment de le savoir, dit sa belle-mère, tu ne vas pas t’imaginer, je suppose, que je vais te garder et t’entretenir pour tes beaux yeux. Tu ne m’es rien, sais-tu ?
– Oui, dit l’enfant, je sais que je ne suis rien pour vous.
– J’ai pensé pourtant à ce que je pourrais faire pour toi, et voici à quoi je me suis arrêtée. J’irai parler aux directeurs de l’asile et demander qu’on veuille bien t’y recevoir : c’est bien là le meilleur endroit où tu puisses être ; tu y apprendras ce que c’est que le travail, je t’en réponds !
– Oh ! non, dit Rosalie vivement ; je vous en prie ! je n’ai aucune envie d’aller là.
– Tu n’en as pas envie ! répéta Mme Joyce, je n’en doute pas ; mais les mendiants n’ont pas à choisir. Si tu avais été active, forte et robuste, j’aurais pu, à la rigueur, te garder à la place de Betsey Anne ; mais chétive et faible comme tu l’es, ton travail ne paie pas même le sel que tu manges.
– Mais, madame, ma mère avait des parents…
– Balivernes ! interrompit sa belle-mère, je n’ai jamais entendu dire que ta mère eût des parents vivants ; et si même il en était ainsi, il est fort peu probable que ces personnes veuillent avoir quelque chose à faire avec toi.
Non, non, l’asile est la place qu’il te faut, et je ferai en sorte que tu y entres avant que tu sois plus vieille d’un jour ; va-t’en maintenant et achève de nettoyer cet escalier.
– Betsey Anne, dit Rosalie en montant se coucher ce soir-là, ma bonne Betsey, je m’en vais partir demain
– Que me dites-vous là ? demanda Betsey stupéfaite.
– Venez dans ma chambre et je vous expliquerai tout, dit Rosalie.
Les deux jeunes filles s’assirent sur le lit et Rosalie raconta à Betsey ce que sa belle-mère lui avait dit le matin ; elle ajouta que, comme elle ne voulait à aucun prix aller à l’asile, elle avait pris la résolution de partir de bon matin avant que personne ne fût levé et de quitter pour toujours la maison.
– Mais que deviendrez-vous, seule dans le monde ? s’écria Betsey ; vous ne pouvez pas vivre d’air.
– Betsey Anne, poursuivit Rosalie, je sais que je puis compter sur vous.
En disant ces mots elle tira de son sein le petit paquet qu’elle ouvrit et elle en sortit le médaillon.
– Que c’est beau ! dit Betsey Anne. Mais qui est donc cette belle dame ?
– C’est la sœur de ma mère, une si bonne dame surtout ! C’est son portrait tel qu’il a été fait quand elle était jeune ; maintenant elle est mariée et elle a une petite fille. Avant de mourir, maman m’a donné ce médaillon en me disant que, si jamais je pouvais le faire, je devais aller trouver ma tante Lucy.
Elle écrivit une lettre qu’elle me remit également et qu’elle adressa à sa sœur. La voici, regardez donc, Betsey, quelle belle écriture avait ma mère : « Madame Leslie, à la cure de Pendleton ».
– Certainement, dit son amie, mais, Rosalie…
– Eh bien, Betsey, je m’en vais aller vers tante Lucy pour lui remettre la lettre et le médaillon. Je veux partir demain de grand matin, sans en rien dire à ma belle-mère, parce que je sais qu’elle ne me le permettrait pas et m’empêcherait peut-être de partir.
Comme elle ne se lève qu’à onze heures du matin, quand elle apprendra mon départ, je serai déjà bien loin.
– Mais savez-vous le chemin, Rosalie ?
– Non, reprit l’enfant tristement : il faudra que je le demande. Quelle distance y a-t-il d’ici à Pendleton, savez-vous, Betsey ?
– Oui, dit Betsey Anne, je me rappelle avoir connu, à l’Hospice, une femme qui venait de cet endroit ; il y a environ vingt à vingt-cinq kilomètres.
– Eh bien ! Pendleton est la ville, et c’est dans le premier village que nous avons traversé après l’avoir quittée que demeure tante Lucy. Ce village doit être environ huit kilomètres plus loin.
– Cela fait près de trente kilomètres, s’écria Betsey ; ma pauvre Rosalie, jamais vous ne pourrez marcher jusque-là.
– Oh ! oh ! dit l’enfant, je finirai bien par y arriver ; et puis, pensez donc, Betsey, quel bonheur de voir ma tante ! cela vaut bien la peine d’essayer.
Betsey Anne cacha son visage entre ses mains et se mit à sangloter.
– Ce n’est rien, dit-elle comme Rosalie s’efforçait de la consoler ; vous serez bien heureuse, mais je ne puis me faire à l’idée de rester ici sans vous.
– Ma pauvre Betsey, que pourrais-je bien faire ?
– Ne vous inquiétez pas de moi, Rosalie, de toute manière vous êtes perdue pour moi, puisque, si vous restiez, vous iriez à l’asile. Savez-vous ce que vous pourriez faire pour moi ? Dites un mot au bon Berger pour qu’il s’occupe un peu de moi quand vous ne serez plus là.
– Oh ! oui, s’écria la petite, je m’en vais le faire immédiatement.
Elles s’agenouillèrent l’une à côté de l’autre, et Rosalie se mit à prier à haute voix :
– Ô bon Berger, dit-elle, je vais partir ; je t’en prie, prend soin de Betsey Anne, console-la, aide-lui à faire le bien, et empêche qu’elle se sente seule et abandonnée.
Veuille aussi, ô bon Berger, prendre soin de moi et me conduire saine et sauve chez tante Lucy, et fais encore que si Betsey Anne et moi nous ne devons plus nous rencontrer dans ce monde, nous nous rencontrions dans le ciel. Amen.
Cette prière terminée, les deux jeunes filles se levèrent et commencèrent les préparatifs pour le départ de Rosalie. Eu égard à la longue marche qu’elle avait à faire, Rosalie se décida à ne se charger que du strict nécessaire.
Elle fit un paquet de quelques vêtements au milieu duquel elle plaça son Nouveau Testament et les petits souliers bleus qui avaient appartenu à son petit frère. Elle n’oublia pas non plus de prendre l’image du bon Berger et le carton sur lequel était le cantique.
Ni l’une ni l’autre des deux jeunes filles ne dormit beaucoup cette nuit-là, et dès le point du jour, Rosalie était prête à partir. Elle s’enveloppa dans le châle de sa mère car l’air du matin était vif et frais, puis, son petit sac à la main, elle alla dans la chambre de Betsey Anne pour lui dire adieu.
– Que dirai-je à la maîtresse, quand elle demandera où vous êtes allée ? hasarda Betsey.
– Vous pouvez lui dire que je suis allée rejoindre les parents de ma mère et que je ne reviendrai plus, dit Rosalie.
Elle sera toute contente d’être débarrassée de moi ; mais je ne voudrais pas qu’elle sache où demeure tante Lucy ; ainsi ne le lui dites que si vous êtes obligée de le faire, Betsey, je vous en prie.
Celle-ci le promit ; puis les deux amies se dirent adieu, non sans verser bien des larmes.
Au moment où Betsey Anne ouvrait la porte pour laisser sortir Rosalie, elle vit quelque chose de noir qui semblait sortir de dessous le châle de l’enfant.
– Qu’est-ce que cela ? demanda-t-elle.
– C’est le petit chat, dit Rosalie. Je n’ai pu me résoudre à m’en séparer. Il a volé quelque chose l’autre jour, et ma belle-mère est tellement en colère à ce sujet qu’elle a dit qu’elle l’empoisonnerait aujourd’hui même.
– Mais comment ferez-vous, Rosalie ? il ne voudra pas se tenir tranquille tout le temps enveloppé comme cela ?
– Quand je serai hors de la ville, je le poserai à terre ; il marchera bien, car il est habitué à me suivre partout.
– Mais vous n’aurez rien à manger le long de la route, dit Betsey en se souvenant tout à coup que la petite partait sans rien prendre. Je vais vous chercher quelque chose à l’office.
– Non, non, répondit Rosalie, d’un ton décidé ; je ne veux rien prendre de ce qui ne m’appartient pas ; j’ai gardé un morceau de pain de mon dîner, et d’ailleurs j’ai là quelques sous que mon père m’avait donnés dernièrement.
Et la petite partit, après avoir échangé un dernier baiser avec Betsey Anne, qui se tint sur le pas de la porte aussi longtemps qu’elle put la suivre des yeux.
Lorsqu’elle eut tourné le coin de la rue et perdu de vue la bonne figure de Betsey, elle se sentit vraiment seule au monde. Les rues presque désertes lui paraissaient d’une longueur et d’une largeur démesurées.
Elle leva les yeux au ciel et demanda au bon Berger de la diriger et de la conduire saine et sauve vers le but de son voyage.
Il était environ six heures du matin quand Rosalie partit ; de tous côtés, on voyait passer des ouvriers qui se rendaient à leur travail en pressant le pas.
Rosalie n’osait pas les arrêter pour les questionner : ils paraissaient si pressés ; cependant elle essaya de demander son chemin à un jeune garçon qui marchait en sifflant, les mains dans ses poches, mais celui-ci se moqua d’elle et se borna à lui demander pourquoi elle voulait le savoir.
Ne sachant quelle direction prendre, l’enfant s’adressa quelques pas plus loin à une vieille femme qui ouvrait ses volets, mais celle-ci était sourde, et après plusieurs tentatives désespérées, la petite ne réussit qu’à s’enrouer et dut renoncer à se faire entendre.
Elle eut recours alors à quelques enfants qui jouaient devant une maison ; mais ceux-ci s’enfuirent sans lui répondre. Découragée par tous ces essais infructueux, la pauvre petite voyageuse n’eut plus le courage de les renouveler.
Elle partagea un petit morceau de son pain avec le chat, car elle commençait à avoir faim, et garda le reste pour plus tard, car elle prévoyait qu’elle aurait bien plus d’appétit vers la fin de la journée.
Elle se souvint alors d’une histoire qu’elle avait lue dans la Bible, où il était question du bon Berger quand il se trouvait sur la terre. Il avait envoyé deux de ses disciples dans la ville de Jérusalem, pour chercher une maison où ils pussent manger le repas de la Pâque.
Ces deux hommes, qui ne connaissaient personne dans cette ville, n’auraient su à qui s’adresser ; mais Jésus leur avait dit qu’aussitôt qu’ils auraient franchi les portes de la ville, ils verraient un homme marchant devant eux, une cruche d’eau à la main ; ils devaient alors suivre cet homme, et la maison dans laquelle il entrerait, leur avait dit le Sauveur, était celle où ils devraient préparer la Pâque.
Combien je voudrais, pensait Rosalie, qu’un homme avec une cruche marchât devant moi et me conduisit où je voudrais aller !
L’idée lui vint alors de demander au bon Berger de lui venir en aide et, ne pouvant s’agenouiller dans la rue, elle ferma les yeux pour s’isoler plus complètement :
– Ô bon Berger, dit-elle, envoie, je t’en prie, un homme avec une cruche, pour me montrer quel chemin je dois prendre, car je ne sais ce que je dois faire, et je me sens bien malheureuse. Amen.
Ch. 18. La petite cruche
Quand Rosalie ouvrit les yeux, elle vit une petite fille, vêtue d’une robe rose et d’un tablier blanc, qui se tenait debout devant elle, une petite cruche à la main.
Ce n’était pas un homme, il est vrai, et la cruche contenait du lait et non de l’eau comme celle de la Bible ; mais, en dépit de ces sérieuses divergences, il y avait dans le fait de la petite fille à la cruche une analogie avec l’histoire biblique qui frappa Rosalie.
La fillette semblait fort étonnée de voir Rosalie fermer les yeux ; mais aussitôt que celle-ci les eut rouverts, elle lui dit :
– Ayez la bonté de m’ouvrir la porte ; pour moi je ne puis le faire, de peur de renverser mon lait.
Rosalie se retourna et aperçut derrière elle un petit magasin devant la porte duquel elle se trouvait. Dans la vitrine, on voyait des ardoises, des cahiers d’école coloriés, des toupies en bois, des balles de laine et de cuir, des billes et autres jouets d’enfants.
Tous ces objets avaient l’air de reposer depuis bien des années derrière les petites vitres de la devanture, sans que personne n’eût jamais songé à venir les déranger.
Rosalie leva le loquet et poussa la porte pour laisser entrer la petite qui portait à deux mains sa cruche pleine de lait. Elle était convaincue que le bon Berger avait exaucé sa prière et que c’était Lui qui avait envoyé la petite fille à la cruche, qu’il avait chargée de lui indiquer où elle pourrait obtenir les renseignements désirés ; elle entra donc sans hésiter après la petite inconnue.
– Petite Topsy, est-ce toi ? demanda une voix de l’intérieur.
– Grand-maman, répondit la petite ; c’est moi, et je n’ai pas renversé une seule goutte de lait.
– Madame, dit Rosalie en s’avançant un peu dans l’arrière-magasin, auriez-vous la bonté de me dire quel chemin il faut prendre pour aller à Pendleton ?
– Certainement, fit avec un sourire la vieille dame qui venait de prendre la cruche de lait des mains de Topsy ; prenez la première rue à droite en sortant d’ici, et elle vous conduira sur la route de Pendleton.
– Est-ce bien loin, d’ici à Pendleton ? demanda encore Rosalie, enhardie par cet accueil bienveillant.
– À une bonne distance, mon enfant, répondit la grand’mère. Topsy, porte le lait à ton grand-papa qui attend son déjeuner… Il peut bien y avoir vingt ou vingt-cinq kilomètres.
– Que c’est loin ! dit Rosalie tristement.
– Et qui veut aller à Pendleton ? reprit l’aïeule.
– C’est moi.
– Vous, mon enfant ? Pas toute seule, cependant ? et de quelle manière ? Vous ne comptez pas aller à pied jusque-là ?
– Pardonnez-moi, madame, dit Rosalie ; j’y vais seule, et je n’ai pas les moyens d’y aller autrement qu’à pied.
– C’est une entreprise au-dessus de vos forces, ma chère petite, dit la vieille femme ; à quoi pense votre mère de vous envoyer seule à une pareille distance ?
– Je n’ai plus de mère, murmura Rosalie en fondant en larmes.
– Ne pleurez pas, mon enfant, poursuivit la grand’mère en cherchant à la consoler et en essuyant ses larmes avec son tablier. Topsy non plus n’a pas de mère ; mais elle demeure avec nous. Peut-être avez-vous une grand-maman à Pendleton ?
– Non, répondit Rosalie, je m’en vais chez la sœur de ma mère, qui demeure dans un village près de Pendleton. On voulait me placer aujourd’hui à l’asile, mais j’espère que ma tante me prendra chez elle.
– Ma pauvre petite, quelle distance vous avez à parcourir ! Avez-vous du moins déjeuné avant de partir ?
– Non, dit Rosalie ; j’ai bien un morceau de pain sur moi, mais je le garde pour plus tard.
– Jonathan, cria alors l’aïeule, viens ici.
Rosalie entendit le bruit d’une chaise que l’on remuait sur les dalles de la cuisine, et immédiatement après, un petit vieillard qui portait des lunettes, un mouchoir bleu autour du cou et un gilet de velours noir, fit son apparition.
– Regarde un peu cette enfant Jonathan, lui dit la bonne vieille dame ; figure-toi qu’elle s’en va seule, à pied, à Pendleton, et cela sans avoir rien mangé.
– Le déjeuner est prêt, dit le petit vieillard.
– Eh bien ! Allons nous mettre à table, s’écria la grand’mère ; et vous mon enfant, venez manger un morceau avec nous.
Une minute après, Rosalie se trouvait assise, une bonne tasse de café chaud devant elle et mordant à belles dents dans une épaisse tartine de pain frais.
Elle était dans une jolie petite cuisine bien propre, bien luisante, dans laquelle un bon feu brillait à travers la grille du foyer et faisait étinceler les ustensiles qui se trouvaient alignés dans le dressoir, vis-à-vis de la cheminée.
Topsy était assise sur une chaise haute, entre les deux vieillards, la cruche de lait devant elle ; elle venait de verser une partie de son contenu dans la tasse du grand-père.
Le vieillard fut plein d’attentions pour Rosalie et voulut lui faire manger de tout ce qu’il y avait sur la table ; il avait entendu ce qu’elle avait raconté à sa femme dans l’arrière-boutique, et il était touché de compassion envers la petite orpheline.
Le petit chat eut également sa portion de lait, et il fut comblé de caresses, surtout lorsqu’on sut qu’il était également privé de sa mère.
Après le déjeuner, Topsy alla prendre une vieille Bible de famille, un gros volume qu’elle pouvait à peine porter seule et dont la couverture usée témoignait d’un fréquent usage ; elle la posa sur la table, devant le vieillard. Avant de commencer à lire, celui-ci leva les yeux sur sa femme et lui demanda si elle était prête.
– Oui, Jonathan, répondit la vieille dame d’un air recueilli.
Puis elle recula sa chaise de quelques pas et joignit ses mains sur ses genoux, exemple que les deux enfants suivirent immédiatement.
Le vieillard mit alors une seconde paire de lunettes sur son nez, ouvrit la Bible et commença à lire un Psaume. Celui-ci paraissait avoir été choisi pour Rosalie, car il commençait par ces mots :
« L’Éternel est mon Berger : je ne manquerai de rien ».
Puis il montrait le bon Berger conduisant ses brebis dans de verts pâturages et les faisant reposer le long des eaux paisibles. Là, les brebis n’avaient aucune crainte, car Il était avec elles. Sa houlette et son bâton les rassuraient.
Le vieillard fit ensuite une courte prière dans laquelle les jeunes orphelines furent l’une et l’autre recommandées à la bonté de Dieu.
Rosalie songea alors à prendre congé de cette famille hospitalière pour commencer son voyage, et la vieille dame lui ayant préparé pour la route quelques provisions de bouche, qu’elle plaça dans son sac, elle la remercia les larmes aux yeux et sortit du petit magasin.
Il était huit heures du matin quand Rosalie arriva sur la route de Pendleton qu’elle trouva facilement, grâce aux indications du grand-père de Topsy. Cette route, lui avait-il dit, devait la conduire directement à Pendleton, et elle n’avait qu’à la suivre sans se détourner à droite ou à gauche, quoiqu’elle traversât plusieurs villages avant d’arriver à la ville.
Le soleil était maintenant assez haut et la chaleur commençait à se faire sentir. Les alouettes s’élevaient dans les airs en chantant leur hymne matinal ; les haies qui bordaient le chemin étaient couvertes de roses sauvages en plein épanouissement et les liserons commençaient à se montrer çà et là dans les prés verts qui bordaient la route.
Que tout paraissait beau à Rosalie, après ces longs mois d’hiver passés dans la maison de sa belle-mère ! Elle aspirait à pleins poumons la brise printanière et ne put s’empêcher de s’arrêter plusieurs fois pour cueillir des fleurs sauvages dont elle fit une couronne qu’elle plaça autour de son chapeau.
Elle mit le petit chat à terre, et celui-ci la suivit assez gaiement pendant quelque temps, puis il ne tarda pas à se sentir fatigué et se mit à miauler piteusement pour que sa maîtresse le reprît dans ses bras.
Mais des nuages qui s’amoncelaient depuis un moment à l’horizon finirent par couvrir le ciel. La pluie commença à tomber, clairsemée d’abord, puis toujours plus abondante et serrée, et la pauvre Rosalie, qui hâtait le pas en serrant son petit chat sous son châle, ne tarda pas à être complètement mouillée.
Épuisée de fatigue et grelottant de froid, la petite marchait péniblement et en glissant sur le sol détrempé. Elle eût voulu s’arrêter, mais, il n’y avait aucun abri, aucun arbre même dans cette partie de la route, et le clocher du village le plus rapproché se voyait à une grande distance.
Ch. 19. Robineau et Cie
Rosalie était sur le point de s’asseoir au bord du chemin et de s’abandonner au découragement, lorsqu’elle entendit un bruit de roues derrière elle.
C’étaient des voitures qui ressemblaient à s’y méprendre à celles dont son père se servait jadis pour transporter d’un lieu à un autre son théâtre ambulant. Comme ces véhicules qu’elle connaissait si bien, ceux-ci étaient peints en jaune, et leurs petites fenêtres étaient décorées de rideaux de mousseline retenus par des attaches de couleur.
À la porte de la première voiture, se tenait une femme qui paraissait parler au conducteur.
– Holà ! cria-t-elle en passant auprès de Rosalie, où vas-tu donc, mon enfant ?
– À Pendleton, répondit la petite, si je peux y arriver.
– Mets-la sur la charrette, Thomas, dit la femme en s’adressant au conducteur ; c’est un terrible temps pour être sur la route, surtout pour une enfant comme toi.
Le conducteur prit la petite fille sous les aisselles et la plaça sur la plate-forme, devant la porte de la voiture, avec son sac et son chat.
La femme la fit entrer et se mit en devoir de lui enlever son châle mouillé.
– Tiens ! dit-elle, un petit chat !
– Il est tout mouillé, dit Rosalie ; j’aimerais bien pouvoir le sécher un peu.
– Mes enfants vont te faire de la place, petite, dit la bonne femme ; et tu pourras te mettre au coin du feu avec ton minet.
Rosalie cherchait en vain des enfants dans la voiture, mais elle ne tarda pas à comprendre qu’il s’agissait de trois favoris qui étaient complaisamment étalés devant la petite cheminée : un grand chien noir, un pigeon et un matou, qui paraissaient vivre en très bonne intelligence les uns avec les autres.
– Viens ici, Robineau, dit la femme en s’adressant au chat ; et celui-ci vint immédiatement se percher sur l’épaule de sa maîtresse, en se servant d’une chaise et de la table comme d’un escalier et en faisant entendre un ronron amical.
Le chien reçut à son tour l’ordre d’aller se mettre un peu plus loin, et le pigeon, suivant son ami, se posa sur son dos dans un coin de la voiture.
Rosalie s’assit alors devant le feu et se réchauffa peu à peu en faisant sécher ses vêtements et la fourrure de son petit compagnon. Oh ! qu’elle était contente et reconnaissante envers le bon Berger qui lui envoyait toujours du secours au moment nécessaire !
La femme qui l’avait si bien accueillie resta encore un moment à parler avec son mari sur le devant de la voiture, et Rosalie en profita pour jeter un coup d’œil autour d’elle. L’intérieur de la maisonnette roulante était exactement pareil à celui qui lui était si familier.
Le petit fourneau se trouvait occuper la même place, dans le même coin se voyait la petite armoire où l’on serrait la vaisselle, et quel ne fut pas l’étonnement de Rosalie en voyant, accrochée au mur, la même image du bon Berger que celle qu’elle portait dans son sac.
Le petit tableau cartonné qu’elle avait devant les yeux semblait, il est vrai, un peu plus vieux que le sien, car il était noirci par la fumée et par la poussière ; mais c’était bien le même et le même verset de l’Évangile se lisait au bas de l’image :
« Réjouissez-vous avec moi, car j’ai trouvé ma brebis perdue… Il y aura de la joie au ciel pour un seul pécheur qui se repent ».
Lorsque la maîtresse de l’habitation rentra dans son logis, elle se mit à parler à Rosalie, lui demandant d’où elle venait et où elle allait. Elle paraissait bonne, quoique sa voix fût haute et rude.
Robineau, toujours perché sur l’épaule de sa maîtresse, conservait son équilibre pendant que celle-ci parlait, et le pigeon vint se percher sur sa tête.
Après un instant de conversation, Rosalie exprima à son hôtesse son étonnement à la vue du tableau, et lui dit qu’elle en possédait un exactement semblable.
– Vraiment ! dit la bonne femme ; j’ai reçu le mien à la foire de Pendleton, l’année dernière ; c’est un vieux monsieur qui me l’a donné.
– C’est aussi là que j’ai reçu le mien ! dit Rosalie ; ce doit être le même vieux monsieur qui m’en a fait cadeau. Je l’ai avec moi dans mon sac, et je ne m’en séparerais pour rien au monde,
– Je crois que Jim n’abandonnerait pas non plus volontiers le sien, dit la femme.
– Qui est Jim ? demanda Rosalie.
– C’est notre garçon ; du moins c’est un garçon qui, demeure avec nous. Nous n’avons pas d’enfants à nous, c’est pourquoi nous en adoptons quelques-uns.
Le premier de tous, c’est Jim, puis il y a Banco, Robineau, Tozer et Jérémie. Tu n’as pas encore vu Jérémie, il est au lit ; tu le verras quand Jim viendra.
– Où est Jim ? demanda Rosalie que le récit de la bonne femme amusait beaucoup.
– Il est dans l’autre voiture avec Lord Fatimore, il ne tardera pas à venir, car c’est le moment de donner à manger à tous nos enfants et de leur faire répéter leurs leçons. C’est un habile homme que Jim ! il réussit à leur faire faire tout ce qu’il veut.
Sans lui, nous serions obligés de fermer l’établissement ; il est d’ailleurs plus populaire que Lord Fatimore ; on dit qu’il n’y a rien au monde de plus curieux que de voir Jérémie danser la polka avec Robineau. Eh bien ! c’est lui qui leur a appris à le faire.
Au bout d’une demi-heure environ, les voitures s’arrêtèrent, et Jim, l’incomparable Jim, arriva. Il était excessivement petit et tellement bossu qu’il semblait ne point avoir de cou ; son visage était vieux et couvert d’innombrables rides et de replis tout parcheminés.
Rosalie se demandait qui pouvait être ce singulier personnage.
– Jim, dit la femme quand il entra, voici une demoiselle qui vient assister à vos représentations.
– Enchanté, mademoiselle, répondit Jim avec un profond salut.
Aussitôt que le nouveau venu fut dans la voiture, Robineau et le gros chien noir qui portait le nom dramatique de Banco se dressèrent sur leurs jambes de derrière comme mus par un ressort. Quant au pigeon, il quitta son poste d’observation sur le bonnet de la maîtresse du logis pour aller se percher sur la tête de Jim.
Aussitôt que le son de la voix du bossu se fit entendre, un gros panier couvert qui se trouvait là et auquel Rosalie n’avait jusqu’alors prêté aucune attention, parut animé de mouvements convulsifs, comme si quelque animal qui s’y trouvait enfermé eût fait les plus violents efforts pour en sortir.
– Je t’entends, Jérémie, dit Jim en s’adressant au panier, tu as envie de sortir ? Viens, mon ami, continua-t-il en mettant la main dans l’intérieur de la corbeille, fais un peu voir à l’honorable société si tu sais mettre convenablement ton bel habit neuf.
En disant ces mots, il sortit de sa prison un lièvre qui paraissait merveilleusement apprivoisé et auquel il fit endosser une veste écarlate.
Jim fit répéter à chaque animal les tours qu’il lui avait appris, puis il leur donna à tous à manger selon leur goût, après quoi, il congédia la troupe.
– Que pensez-vous de mes élèves ? dit-il à Rosalie quand les exercices des artistes furent terminés.
– Ils sont très bien dressés, répondit la petite, et remarquablement intelligents !
– Ce petit chat que vous avez là n’en ferait pas autant, ajouta le bossu en jetant un coup d’œil dédaigneux sur le compagnon de Rosalie.
– Non, dit celle-ci ; mais je l’aime beaucoup, quoi qu’il ne sache pas traverser des cerceaux ou danser la polka.
– Les goûts sont différents, répliqua Jim ; quant à moi, je préfère Robineau.
Le chat avait conservé son poste sur les larges épaules de son maître et paraissait écouter la conversation en clignant la paupière.
– Vous avez là un tableau comme le mien, dit Rosalie après un instant de silence, en indiquant du doigt l’image suspendue à la paroi.
– Vous en avez un aussi ? s’écria Jim, j’ai reçu le mien à la foire de Pendleton.
– Vous a-t-Il trouvé, monsieur Jim ? demanda l’enfant timidement.
– Est-ce que quelqu’un me cherche ? De qui voulez-vous parler ? dit Jim en riant.
– N’avez-vous pas lu l’histoire de ce tableau ? poursuivit-elle ; il y a une indication, au pied de l’image, qui dit où l’on peut la trouver.
– Ma foi non, dit Jim. Quand le vieux monsieur me donna cette image, je la trouvai jolie et je la suspendis au mur, mais je ne m’en suis plus inquiété depuis.
– C’est une si belle histoire ! Ma mère et moi nous la lisions presque tous les jours.
– Vous pourriez me la raconter, pour passer le temps, dit le bossu.
– J’aime mieux vous la lire, répliqua la petite ; je l’ai ici dans un petit livre.
– Vous êtes trop aimable, fit Jim galamment.
Rosalie sortit alors son petit Nouveau Testament du sac où il était renfermé ; mais avant qu’elle eût commencé à lire, Jim appela la femme qui parlait avec son mari près de la porte :
– Maîtresse ! lui cria-t-il, venez un peu écouter la petite demoiselle ; elle va nous lire l’histoire de mon tableau. Je gagerais bien que vous ne la connaissez pas.
Mais Jim se trompait, car lorsque Rosalie eut terminé sa lecture, la femme dit aussitôt :
– C’est une histoire de la Bible, je l’ai entendu lire quand j’étais petite fille. Je fréquentais, dans ce temps-là, une école du dimanche.
– Ne la lisez-vous plus jamais maintenant ? demanda Rosalie.
– Je ne suis pas si mauvaise que tu as l’air de le croire, répliqua la femme sans répondre à la question. Je connais bien ma Bible ; il y en a de bien plus mauvaise que moi ; va seulement.
– Si vous le désirez, dit Rosalie timidement, je chercherai la place dans votre Bible, afin que vous puissiez la relire quelquefois, comme vous le faisiez quand vous étiez petite.
La femme hésita un instant.
– Pour dire la vérité, dit-elle enfin, je n’ai pas de Bible avec moi en ce moment. Il y a environ une année que mon mari fit un paquet de toutes les choses dont nous n’avions pas besoin pour les envoyer à des parents en Écosse, et ma Bible glissa dans ce paquet sans que je m’en aperçusse. J’en ai été bien vexée après.
– Le bon Berger vous a-t-il trouvée, madame ? demanda Rosalie.
– Oh ! je n’en sais rien, ma petite ; je n’ai pas besoin de toutes ces choses-là : je suis une femme honorable, tout le monde qui me connaît peut le certifier. Qu’on demande seulement à Thomas.
– Alors, vous devez être une des quatre-vingt-dix-neuf, hasarda Rosalie d’un air perplexe.
– Que veux-tu dire, enfant ? dit la femme.
– Je veux dire une des quatre-vingt-dix-neuf brebis qui n’ont pas besoin de repentance, parce qu’elles n’ont jamais été perdues et que le bon Berger ne les a jamais trouvées et portées dans ses bras dans la cité éternelle, en disant : « Réjouissez-vous avec moi, car j’ai trouvé ma brebis perdue ».
– Et moi ? demanda Jim, que ce discours avait l’air d’amuser, que suis-je, si la mère est une des quatre- vingt-dix-neuf ?
– Je n’en sais rien, dit Rosalie d’un air sérieux ; c’est à vous de le savoir, Monsieur Jim.
– Comment faire pour m’en informer ? poursuivit-il.
– Parlez-vous sérieusement, monsieur Jim ? Parce que, si vous vous moquez, il vaudrait mieux parler d’autre chose.
– Vraiment, dit-il en changeant de ton ; je suis sérieux et je désire beaucoup le savoir.
– Ma mère, expliqua la petite, me dit un jour qu’elle pensait qu’il y a dans cette parabole, deux catégories de brebis. La première se compose des quatre-vingt-dix-neuf brebis qui n’ont pas besoin de repentance parce qu’elles se sont toujours bien conduites en apparence et se croient justes.
Puis il y a la brebis qui était perdue, mais qui a été retrouvée. Celle-ci aime le bon Berger et le suit ; elle regrette d’avoir été perdue et se promet bien de ne plus errer loin du troupeau.
– Eh bien ! fit le bossu d’un air soucieux, je sais maintenant à quelle catégorie de brebis je n’appartiens pas.
– À laquelle ? demanda Rosalie.
– Je ne suis pas la brebis retrouvée, car je n’aime pas le bon Berger puisque je ne pense jamais à lui. Il ne me reste donc plus qu’à me dire que je suis une brebis perdue. Ce n’est pas gai.
– C’est bien triste, en effet, reprit Rosalie, si vous restez toujours une brebis perdue, mais non pas si le bon Berger vous cherche et finit par vous trouver !
– N’a-t-il pas cherché la vieille mère ? demanda Jim.
– Non, répondit Rosalie, si elle est une des quatre-vingt-dix-neuf, Il n’a pas besoin de la chercher.
La bonne femme n’avait pas l’air de goûter beaucoup ce raisonnement ; elle n’aimait pas l’idée que Jésus ne fût pas venu la chercher comme les autres.
– Eh bien, dit Jim, une fois qu’une brebis a bien constaté qu’elle est perdue, que doit-elle faire ?
– Elle doit appeler le bon Berger, Lui dire qu’elle est perdue et Lui demander de venir la retrouver.
– Oui, mais avant d’appeler le bon Berger, ne faut-il pas se préparer un peu, renoncer à quelques mauvaises habitudes ?
– Non, non, répliqua Rosalie vivement ; il faut commencer par appeler le bon Berger qui cherche déjà sa brebis depuis longtemps ; le Berger la trouve et la prend dans ses bras, et après, Il lui aide à se débarrasser de ses défauts et de ses mauvaises habitudes.
– Eh bien ! on y réfléchira, conclut Jim ; merci, petite.
Le père Thomas avait fait halte sur ces entrefaites, et il déclara qu’il était temps de dîner ; on conduisit donc les voitures sur le bord de la route, et la mère Thomas ôta la marmite de dessus le feu.
Jim prit un plat sur lequel on avait placé le dîner de lord Fatimore, et il le porta à ce personnage, qui demeurait dans la seconde voiture du convoi. Rosalie ayant offert de se rendre utile, on lui mit entre les mains une pipe et du tabac, avec prière de porter ces objets au même individu.
Lord Fatimore était un homme ou plutôt un garçon d’un embonpoint extraordinaire, d’un air excessivement indolent et imbécile en apparence ; il passait son temps dans un grand fauteuil solidement établi, et comme son gagne-pain dépendait précisément de l’élargissement de ses tissus, son seul souci était de manger et de dormir.
Son œil éteint se ranima à la vue du dîner que Jim lui apporta, et il sourit gracieusement à Rosalie lorsque celle-ci lui présenta la pipe et le tabac.
Lorsque la jeune fille retourna à la première voiture, elle trouva Mme Thomas seule et occupée à caresser, d’un air distrait, le matou qui était couché sur ses genoux.
– Enfant, dit-elle à Rosalie, je ne suis pas une des quatre-vingt-dix-neuf brebis, car j’ai besoin de repentance ; je suis une de celles qui sont perdues.
– J’en suis bien contente, dit la petite, parce qu’alors le bon Berger vous cherche ; ne voulez-vous pas lui demander de vous trouver ?
Avant que la femme eût pu lui répondre, Thomas et Jim entrèrent pour le dîner. Les deux époux invitèrent très cordialement Rosalie à prendre part à leur repas, et celle-ci, qui avait faim, accepta avec plaisir cette invitation et prit place à table avec ses hôtes.
Après le dîner, Jim prit la place de Thomas auprès des chevaux, pendant que ce dernier restait dans la voiture, fumant sa pipe. Rosalie, qui était fatiguée, s’assit dans un coin où elle ne tarda pas à s’endormir.
Ch. 20. Les chaises de la mère Manin
Quand elle s’éveilla, il faisait presque nuit. Madame Thomas était en train d’allumer la petite lampe à huile et de mettre de l’eau dans la bouilloire.
– Où sommes-nous ? demanda l’enfant en se frottant les yeux.
– Tout près de Pendleton, ma petite, répondit Jim, levez-vous et vous verrez les lumières dans le lointain.
– Et il fait presque nuit ! dit-elle avec inquiétude.
– Cela ne fait rien, puisque nous arrivons, répondit Jim, qui ignorait que Rosalie ait encore deux lieues à faire dans la campagne.
Au bout d’un quart d’heure, les voitures atteignirent les premières rues de la ville dans lesquelles on venait d’allumer les lampes, car il faisait complètement nuit. Le père Thomas conduisit sa troupe sur le champ de foire de Pendleton, ce même champ de foire où Rosalie avait reçu l’image du bon Berger.
La jeune fille dut songer alors à prendre congé des braves gens qui l’avaient si bien accueillie ; mais avant de le faire, elle dit quelques mots à voix basse à la mère Thomas, qui répondit de sa voix éclatante : « Oui, mon enfant, je le ferai cette nuit même ». Puis elle l’embrassa avec effusion.
Celle-ci s’engagea alors dans les rues de la ville.
– Le bon Berger qui m’a si bien protégée et dirigée jusqu’ici ne m’abandonnera pas, pensait-elle. Cependant, elle se sentait bien seule et isolée à l’entrée de la nuit dans les rues de cette ville inconnue ; elle ne pouvait s’empêcher d’envier les familles qu’elle voyait à travers les fenêtres, réunies autour d’une table, dans de bonnes chambres confortables et bien chauffées, et elle se demandait avec effroi ce qu’elle allait devenir pendant cette nuit.
Rester dans les rues, elle ne l’osait – se mettre en route et marcher toute la nuit, voilà donc le seul parti qui lui restât à prendre. Mais les dangers de la grande route lui paraissaient tout aussi nombreux et la solitude tout aussi effrayante que sur le pavé de la ville.
D’ailleurs, elle ne connaissait pas le chemin ; il fallait d’abord s’en informer. Les rues devenaient de plus en plus désertes ; elle ne devait donc pas tarder davantage à s’adresser à quelqu’un.
Elle passait, tout en faisant ces réflexions, dans une jolie rue bordée, des deux côtés, de petites maisons neuves, lorsqu’elle vit tout à coup sortir de l’une d’elles une femme de très petite taille qui se mit en devoir de fermer les volets du rez-de-chaussée.
Le crochet de l’un de ceux-ci se trouvant trop élevé pour qu’elle puisse l’atteindre sans effort, Rosalie s’approcha pour lui venir en aide.
– Merci, mon enfant, dit la petite femme.
Avec un cri de joie, Rosalie, qui venait de reconnaître la mère Manin, s’élança au cou de sa vieille amie. Celle-ci recula au premier moment, effrayée, car il faisait très sombre et elle ne pouvait pas distinguer les traits de la personne qui venait de l’embrasser.
Mais quand la petite lui eut dit « Mère Manin, chère bonne petite mère Manin, ne me reconnaissez-vous pas ? Je suis Rosalie, Rosalie Joyce, dont vous avez si bien soigné la mère malade », la naine la reconnut médiatement et ne demeura pas longtemps sans lui rendre ses caresses.
Elle prit par la main la petite fille et l’entraîna dans une mignonne cuisine où la table était mise pour le repas du soir pendant que la bouilloire chantait sur le feu ; puis elle la fit asseoir et garda ses deux mains dans les siennes.
– Comment, mon enfant, avez-vous fait pour me découvrir ? lui demanda-t-elle.
– J’ignorais où vous demeuriez, dit Rosalie ; si je ne m’étais pas approchée pour vous aider, je ne vous aurais pas reconnue.
Elle lui raconta alors en détail son histoire, depuis le moment où la mère Manin avait dû la quitter en la laissant avec sa mère malade. La vieille dame fut vivement touchée de ce long et triste récit, car elle aimait la petite d’un amour tout maternel.
Et pour Rosalie, quelle joie de pouvoir épancher son cœur et raconter toutes ses souffrances à une personne dont la sympathie et l’intérêt lui étaient acquis, elle le savait bien.
Au milieu de son récit, la petite femme l’interrompit en disant :
– Un instant, ma chère ; voici un chat qui vient d’entrer dans la chambre.
Et elle se disposait à chasser l’intrus, qui n’était autre que le petit compagnon de Rosalie, lorsque celle-ci l’arrêta en lui disant :
– Chère petite mère Manin, ce petit chat est à moi ; il miaule parce qu’il n’a rien eu à manger depuis longtemps.
La bonne femme remplit immédiatement une soucoupe de lait qu’elle plaça devant le petit animal affamé.
Elle déclara ensuite à Rosalie qu’elle la considérait comme son hôte, pour cette nuit du moins, ajoutant que, si elle y tenait absolument et se sentait assez reposée pour le faire, elle pourrait repartir le lendemain matin après déjeuner.
Puis elle la conduisit dans toutes les chambres de sa petite maison, lui montrant tout avec un véritable orgueil de propriétaire, et attirant surtout son attention sur une pièce, un peu plus grande que les autres, située au rez-de-chaussée et exposée au midi et qui était pleine d’arbustes et de pots de fleurs ; c’était ce que la mère Manin appelait son jardin botanique.
Le salon était une assez grande pièce qui donnait sur la rue, celle-là précisément dont la petite dame fermait les volets quand Rosalie la reconnut. Une belle lampe pendait du plafond au milieu de cette chambre, dont le papier était tout frais, ainsi que les rideaux blancs qui ornaient les fenêtres.
Mais ce qui frappa le plus Rosalie fut de voir la multitude de chaises, toutes rangées dans le même sens, qui encombraient la pièce.
Elle demanda à son amie la raison d’une pareille profusion de sièges.
– Vous rappelez-vous, lui répondit celle-ci, cette nuit que nous avons passée ensemble à veiller auprès du lit de votre mère et tout ce que vous m’avez dit alors, chère enfant, au sujet du bon Berger dont l’image était suspendue dans votre voiture.
Vous m’avez demandé ce soir-là : « Vous a-t-Il trouvée, mère Manin ? » J’ai réfléchi un moment à cette question, puis la vérité m’a obligée à reconnaître qu’Il ne m’avait pas trouvée. Mais aujourd’hui, Rosalie, si vous me faisiez la même question, je répondrais cette fois : Oui, chère enfant, le bon Berger a trouvé sa brebis perdue et la porte dans ses bras.
Je me suis décidée alors à ne plus courir les foires et à les avoir en horreur, car il s’y fait tant de mal. Je me disais que c’était s’éloigner de Lui que de les fréquenter ; d’ailleurs, mes petites économies me permettaient de vivre tranquille. Bref, je suis venue me fixer ici et j’ai acheté cette petite maison.
Rosalie écoutait, les larmes aux yeux, le récit de la vieille dame.
– Mais tout ceci, continua la mère Manin, ne vous explique pas encore la présence de toutes ces chaises dans cette chambre. Voici la chose. Un soir, après avoir pris mon repas, je me tenais pensive dans mon fauteuil, réfléchissant au bon Berger et à tout ce qu’il avait fait pour moi. Mon cœur débordait de reconnaissance envers Lui et envers vous aussi, chère enfant, qui m’avez la première fait penser à Lui.
Je me dis alors : « Et toi, mère Manin, qu’as-tu fait pour témoigner ta reconnaissance au bon Berger ? Rien. Tu acceptes ses bienfaits, c’est très bien, tu en es tout heureuse, c’est encore mieux. Mais est-ce bien là tout ce que tu peux faire pour Lui ? »
Je me creusai en vain la tête pendant un moment en me demandant ce que je pourrais bien faire ; enfin, je me déterminai à Lui demander conseil. Je me mis à genoux et je priai le bon Berger de me donner les moyens de faire une œuvre qui Lui soit agréable, afin que je puisse, comme je le désirais si vivement, Lui donner quelque chose en échange de tout ce qu’il avait fait pour moi.
Eh bien ! Rosalie, à peine ma prière était-elle terminée que l’on sonnait à la porte. J’allai ouvrir, c’était M. Westerdale, le pasteur de notre paroisse, qui venait me demander si je connaissais quelqu’un qui soit disposé à prêter une grande pièce pour des réunions chrétiennes que lui et ses amis voulaient organiser en faveur des femmes pauvres du voisinage et des malades ou convalescents qui se trouvent trop éloignés de l’église pour pouvoir s’y rendre.
Je sautai de joie et je racontai à notre cher pasteur mon souhait et la manière dont le bon Berger paraissait vouloir le combler. Je lui offris cette chambre qu’il déclara être parfaitement appropriée au but.
J’achetai une partie des chaises ; des voisins charitables en fournirent d’autres, et depuis ce moment, les réunions ont lieu régulièrement chez moi. Il y en aura une ce soir même. M. Westerdale, je pense, ne va pas tarder à arriver car il a l’habitude de venir prendre une tasse de thé avec moi un moment avant la réunion.
En ce moment, on heurta à la porte, et la mère Manin s’empressa d’aller ouvrir. C’était précisément M. Westerdale, un bon petit vieillard à la figure ouverte et bienveillante.
– Eh bien ! madame Manin, dit-il en la saluant et en s’asseyant devant la tasse de thé qu’elle avait placée devant lui, comment cela va-t-il ? Toujours gaie et contente, j’espère ?
– Permettez-moi, monsieur le pasteur, dit la petite dame, de vous présenter ma jeune amie que voici…
Mais Rosalie n’avait pas besoin d’introduction ; elle s’élança dans le corridor où elle avait laissé son petit paquet, qu’elle ouvrit précipitamment et en sortit l’image du bon Berger qu’elle rapporta avec elle au salon.
– Oh ! Monsieur le pasteur, dit-elle en la présentant à M. Westerdale, ne reconnaissez-vous pas la petite fille à qui vous avez un jour fait cadeau de ce petit tableau et qui était dans une voiture de foire avec sa mère malade ?
M. Westerdale reconnut immédiatement le tableau, et après avoir rassemblé ses souvenirs, il déclara se rappeler en effet la pauvre actrice alitée et sa petite fille.
Le pieux vieillard fut ému jusqu’aux larmes lorsqu’il apprit tout le bien que son petit cadeau avait fait, et il en exprima toute sa satisfaction à Rosalie en la félicitant de l’avoir si bien compris.
L’assistance commençait à arriver. C’était un plaisir de voir comme la petite mère Manin recevait tous ces pauvres gens avec cordialité et bienveillance et comme ils paraissaient heureux et contents de la voir. Elle les connaissait tous par leurs noms et savait toutes leurs circonstances de famille.
La petite naine avait quelque chose de sympathique qui gagnait tous les cœurs et lui attirait la confiance. Les chaises furent bientôt toutes occupées, et un instant après, le service commença.
Ch. 21. En vue du bon pâturage
Après la réunion qui fut édifiante et bénie, les auditeurs se retirèrent, et M. Westerdale s’assit encore un moment au coin du feu, avec la mère Manin et Rosalie. Le vieillard était tout joyeux de penser que la bonne semence qu’il s’efforçait de répandre parmi les saltimbanques de la foire était tombée dans un terrain si bien disposé à la recevoir.
Il n’essuyait, hélas ! que trop souvent des railleries de la part de ces gens, et il s’était souvent demandé avec découragement s’il ne perdait pas son temps dans ces visites. Il déclara qu’il se proposait maintenant de continuer avec un nouveau courage et que, dès le dimanche suivant, il entreprendrait une nouvelle tournée d’évangélisation le long des baraques.
Rosalie le pria alors de parler à la bonne femme avec laquelle elle venait de voyager, ajoutant que le spectacle dirigé par M. Thomas devait porter l’enseigne de : « Lord Fatimore ». Elle lui recommanda également de demander à voir M. Jim et de l’entretenir aussi sur le même sujet.
Le lendemain matin, Rosalie, qui avait bien dormi dans un bon petit lit, venait de s’éveiller lorsque la mère Manin parut devant elle, une tasse de thé fumant à la main.
– Buvez cela, mon enfant, lui dit-elle.
– Chère petite mère Manin, que vous êtes bonne ! s’écria Rosalie en l’embrassant.
– Ma chère petite, reprit cette excellente créature, je n’ai qu’un regret, c’est que vous ne puissiez pas rester tout à fait avec moi.
En tout cas, souvenez-vous bien, quand vous serez à Melton, chez votre tante, si vous voyez que cela ne va pas tout à fait bien, que je serai toujours enchantée de vous recevoir chez moi. Ne l’oubliez pas. Rosalie le lui promit en la remerciant de tout son cœur.
Après ce petit déjeuner, elle plaça le chat sous son châle, reprit à la main son léger paquet et se disposa à se mettre en route. La mère Manin lui avait préparé un bon repas froid enveloppé dans du papier, et qui devait être mangé à midi précis, ajouta la vieille dame.
– N’oubliez pas, lui cria-t-elle encore en la suivant des yeux, du pas de sa porte, de revenir chez moi si vous n’êtes pas contente de la réception qui vous sera faite là-bas ; je vous attendrai ce soir.
Rosalie eut à passer le long du champ de foire pour sortir de la ville. Que de souvenirs cette vue et celle des quelques baraques qui étaient déjà arrivées excita en elle ! La foire ne devait s’ouvrir que dans trois jours ; il n’y avait donc pas encore beaucoup de monde et elle ne voulut pas s’en aller sans dire un mot à la mère Thomas.
Elle ne tarda pas découvrir la baraque de « Lord Fatimore » et à voir, en s’en approchant, Mme Thomas occupée à laver du linge devant la voiture pendant que Jim le suspendait sur des cordes non loin de là.
– Hé ! la petite, s’écria Jim à la vue de Rosalie ; d’où sortez-vous, mon enfant ?
Celle-ci lui dit qu’elle avait passé la nuit chez une amie et qu’elle allait continuer son voyage.
– Je n’ai pas oublié ce que vous m’avez dit au sujet de mon tableau, dit Jim à voix basse, et je l’aime beaucoup mieux depuis.
La mère Thomas ne vit Rosalie que lorsque celle-ci fut tout près d’elle. Elle paraissait très absorbée par son ouvrage. Robineau se trouvait à son poste sur ses épaules, et le pigeon battait de l’aile de temps en temps pour conserver l’équilibre sur la tête de sa maîtresse.
– Ah ! c’est vous, dit-elle en apercevant la jeune fille ; je suis bien contente de vous voir. Je pensais justement à vous dans ce moment.
– Vraiment ? fit Rosalie.
– Oui, je pensais à ce que vous m’avez dit au sujet de la brebis perdue.
– Avez-vous demandé au bon Berger de vous trouver ?
– Oui, répondit la mère Thomas en secouant la tête ; mais cela n’a servi qu’à me montrer à quelle grande distance je suis du troupeau : beaucoup plus loin que je ne le croyais.
– C’est une preuve que le bon Berger va vous trouver, répondit l’enfant. Il attend seulement que nous reconnaissions que nous sommes perdus, puis Il est prêt à venir vers nous.
– J’espère de tout mon cœur qu’il me trouvera, soupira la mère. Vous penserez bien quelquefois à moi, n’est-ce pas, ma chère enfant ?
– Je ne vous oublierai jamais, dit Rosalie ; soyez-en sûre.
– Ne voulez-vous pas entrer et vous reposer un moment ?
Mais Rosalie était pressée de partir, et après avoir de nouveau vivement remercié cette excellente femme pour l’hospitalité qu’elle avait reçue dans sa voiture, elle lui dit adieu.
Et maintenant qu’elle était sur le point d’arriver chez sa tante, dont deux lieues seulement la séparaient encore, le courage était près de lui manquer. Elle contemplait sa pauvre petite robe usée et rapiécée et son chapeau fané, et se demandait si jamais elle oserait se présenter ainsi devant Mme Leslie.
Celle-ci ne serait-elle pas irritée à la vue de la fille du comédien qui avait tant abusé de sa confiance, et ne serait-elle pas plutôt disposée à la repousser qu’à l’accueillir ?
Rosalie se sentait par moments sur le point de retourner en arrière et d’aller frapper à la porte hospitalière de la bonne Mme Manin. Mais les paroles de sa mère lui revinrent alors à la mémoire.
« Si jamais tu peux le faire », lui avait-elle dit, « va vers ta tante Lucy et remets-lui cette lettre ».
C’était donc un devoir à remplir, et Rosalie continuait à marcher, décidée à obéir à sa mère.
Le village de Melton commençait à se dessiner dans le lointain. C’était par une belle matinée de printemps que Rosalie avait entrepris son voyage, et le clocher et les toits du village, ainsi que les grands arbres qui l’entouraient„ paraissaient comme environnés d’une vapeur transparente qui les cachait à demi.
La jeune fille s’assit un moment au pied d’une palissade en bois et posa par terre son petit chat, qui était tout joyeux de pouvoir prendre ses ébats au soleil. La prairie, de l’autre côté de la route, était couverte de brebis que Rosalie s’amusa à regarder.
Le pâturage était semé de groupes d’arbres qui répandaient une ombre épaisse et un frais ruisseau le traversait, en murmurant, dans toute sa longueur. Quelques moutons étaient couchés à l’ombre, ruminant d’un air à moitié endormi, d’autres se désaltéraient au courant de l’eau, d’autres broutaient l’herbe fraîche, tandis que les agneaux sautaient joyeusement autour de leurs mères.
Cette vue rappela à Rosalie le Psaume que le grand-père de Topsy lisait la veille à la table du déjeuner :
« Il me fait reposer dans de verts pâturages, il me mène à des eaux paisibles ».
« Peut-être le bon Berger me conduit-il maintenant vers un bon pâturage », pensait Rosalie.
Elle fit alors une courte prière pour demander au bon Berger de ne pas tromper son attente, et reprit joyeusement son chemin.
Il était midi quand la petite atteignit Melton. La plupart des habitants du village étaient occupés à déjeuner, de sorte que les rues où Rosalie passait, le cœur ému, étaient presque désertes.
Elle ne tarda pas à reconnaître la petite maison au toit de chaume près de laquelle la voiture s’était arrêtée, il y avait juste une année maintenant, et où la bonne paysanne leur avait donné, à sa mère et à elle, du lait et le petit carton à ruban bleu, un peu fané aujourd’hui, qu’elle portait précieusement dans son sac.
La haie de roses sauvages, le romarin, la lavande, tout était encore là ; mais personne ne se trouvait dans le jardin, personne ne sortit quand la petite fille passa.
Enfin elle arriva à la grille devant laquelle elle s’était arrêtée une fois sans penser alors qu’elle n’y reviendrait jamais, et vers laquelle elle avait ensuite si souvent reporté ses souvenirs. Elle poussa la porte d’une main tremblante et s’achemina lentement le long de l’avenue sablée qui conduisait à la belle maison du pasteur.
Il y avait au milieu de la porte un marteau et à côté une sonnette, entre lesquels Rosalie resta un moment indécise ; puis elle leva les yeux vers les fenêtres du premier étage, dans l’espoir que quelqu’un la verrait et viendrait la tirer d’embarras.
Comme personne ne se montrait, elle se hasarda à soulever discrètement le lourd marteau de fer qui retomba avec un coup sec. Mais personne ne parut avoir entendu.
Enfin, au bout d’un bon moment d’attente, pendant lequel son cœur battait violemment, elle se décida à faire usage de la sonnette, dont la poignée pendait complaisamment à sa portée. Quoique mis en branle avec les plus grandes précautions, l’instrument fit entendre un carillon que Rosalie trouva formidable et qui fut immédiatement suivi d’un bruit de pas approchant rapidement.
La porte s’ouvrit, et une jeune servante, vêtue d’une robe quadrillée de couleur rose très fraîche, d’un petit tablier brodé fort propre et un petit bonnet blanc qui ne recouvrait guère que le tiers d’une abondante chevelure bouclée, se présenta à la vue de Rosalie, qui tremblait de tous ses membres.
– Que désirez-vous, ma chère enfant ? lui dit-elle avec douceur.
– J’ai une lettre à remettre à Mme Leslie, hasarda Rosalie les yeux baissés ; est-elle à la maison ?
– Non, madame n’est pas dans ce moment à la maison, répondit la jeune fille ; mais si vous voulez me donner la lettre, je la lui remettrai à son retour.
– J’aimerais beaucoup la lui remettre moi-même, dit Rosalie timidement, si vous voulez bien me permettre de l’attendre.
– Certainement, répondit la servante ; madame ne tardera d’ailleurs pas à rentrer. Voulez-vous aller l’attendre dans la serre, ma petite ? on y est très bien.
– Volontiers, dit Rosalie, j’en serai même très contente.
– Je vais vous montrer le chemin, poursuivit la servante ; c’est derrière ces arbres. Suivez-moi.
En marchant à côté de la jeune fille, dont la voix l’avait déjà frappée comme ne lui étant pas inconnue, Rosalie prit son courage à deux mains et leva les yeux sur son guide.
– Oh ! fit-elle en s’arrêtant tout à coup, ne seriez-vous pas Britannia ?
– Qui vous a parlé de Britannia ? demanda la jeune bonne avec précipitation et d’un air qui n’était rien moins que satisfait.
– Je voulais dire Jessie, dit Rosalie en se reprenant, pardon, vous n’aimiez pas, en effet, qu’on vous appelle de l’autre nom.
– Je m’appelle, en effet, Jessie ; mais comment me connaissez-vous ?
– Ne vous souvenez-vous pas de cette nuit où nous avons tant parlé ensemble dans la voiture, au bord de la route, maman, vous et moi ?
– Oh ! Rosalie, est-ce vous ? s’écria Jessie ; et moi qui ne vous reconnaissais pas ! Je ne vous ai certainement pas oubliée ni vous ni votre mère, car certes, sans vous je ne serais pas ici.
Que je suis contente de vous revoir ! Où allez-vous donc ? Votre troupe est sans doute à la foire de Pendleton ?
– Non, Jessie ; je ne fais plus partie d’une troupe de théâtre. J’ai une lettre de ma mère à remettre à Mme Leslie.
– Alors votre maman s’est donc remise ? elle était si malade lorsque je l’ai vue ; je suis bien contente.
– Oh ! non, dit Rosalie en fondant en larmes ; elle est morte, et il y a bien longtemps qu’elle a écrit cette lettre.
– Ma pauvre petite Rosalie, répondit l’ex-Britannia en l’embrassant ; que je suis triste !
Et la jeune servante sortit un petit mouchoir de poche de sa robe rose et se mit à pleurer aussi.
– Jessie, demanda l’enfant à travers ses larmes, avez-vous fait la commission de ma mère auprès de Mme Leslie ?
– Certainement, dit celle-ci, et cela dès le premier jour qu’elle est venue nous voir après mon retour à la maison. Je lui racontai à cette occasion toute mon équipée, puis je lui dis que j’avais rencontré une pauvre femme malade qui me dit l’avoir connue, il y avait bien des années.
J’ajoutai que cette femme m’avait chargée d’un message pour elle. Madame me demanda le nom de cette femme et ce qu’elle m’avait chargée de lui dire. Je répondis que la malade ne m’avait dit qu’un de ses noms, qui était Nora, qu’elle envoyait à Mme Leslie l’expression de ses plus tendres sentiments, et lui faisait dire qu’elle n’avait plus longtemps à vivre, mais que le bon Berger l’avait cherchée et trouvée enfin, et qu’elle ne craignait pas la mort.
Lorsque je dis cela à madame, Rosalie, elle se mit à pleurer et s’en alla ; mais elle revint au bout d’une demi-heure et me fit une foule de questions au sujet de votre mère, auxquelles je répondis de mon mieux.
Je lui racontai ensuite comment vous m’aviez toutes deux parlé du bon Berger en me pressant de lui demander de me trouver ; j’ajoutai que je l’avais fait et que j’avais maintenant l’assurance qu’Il me portait dans ses bras.
Je lui racontai en détail tout ce que vous aviez fait et comme vous aviez été bonne pour moi. Elle me demanda le nom de l’endroit où vous étiez lorsque je vous avais vue et le nom de la ville où vous comptiez vous rendre, mais je ne pus lui donner ce dernier renseignement.
Et maintenant, ma chère Rosalie, il faut que je rentre pour préparer le dîner. Dès que madame sera de retour, je viendrai vous appeler.
Rosalie s’assit dans la serre pour attendre, mais elle se sentait si agitée qu’elle pouvait à peine rester en place. Elle demanda alors au bon Berger, dans une courte mais fervente prière, de faire en sorte que sa tante la reçût avec affection, comme tout, du reste, le lui faisait espérer.
Ch. 22. L’agneau retrouvé
Le temps que Rosalie passa à attendre dans la serre lui parut bien long. Le moindre bruit la faisait tressaillir ; chaque pas qu’elle entendait dans le jardin lui semblait celui de Jessie ou de sa tante Lucy.
Mais enfin un pas rapide et léger se fit entendre dans le petit chemin qui conduisait à la serre : c’était sa tante, cette fois Rosalie en était sûre.
Elle se leva machinalement quand elle vit entrer une jeune dame, l’image vivante de son médaillon ; mais avant qu’elle eût pu dire une parole ou faire un pas en avant, elle se trouva serrée dans les bras de Mme Leslie.
– Ma chère petite Rosalie, dit celle-ci avec un cri de joie, t’ai-je donc enfin retrouvée ?
Jessie avait dit à sa maîtresse que la petite fille qui l’attendait dans la serre était l’enfant de cette femme malade qui lui avait envoyé un message par son entremise et avait dit s’appeler Nora.
Rosalie ne pouvait parler : la joie, l’émotion, le bonheur qu’elle éprouvait à recevoir des caresses qui lui rappelaient d’une manière si frappante la seule personne dont elle en eût reçu jusqu’alors, sa mère, tous ces sentiments réunis la suffoquaient.
Les paroles de sa tante, que celle-ci répétait plusieurs fois comme si elle non plus n’avait rien d’autre à dire : « Ma chère petite Rosalie, t’ai-je donc enfin retrouvée ? » lui semblait émaner du bon Berger Lui-même venant de retrouver sa brebis perdue.
– M’avez-vous donc cherchée, chère tante Lucy ? demanda-t-elle enfin.
– Certainement, ma chérie ! dit sa tante ; depuis que Jessie est venue à la maison et qu’elle m’a parlé de ta mère et de toi, j’ai fait tous mes efforts pour découvrir où vous étiez. Aussitôt que Jessie fut arrivée, je me fis conduire à la place où elle vous avait rencontrées, puis à la ville voisine où s’était tenue la foire ; mais j’appris que ma pauvre sœur y était morte, et je ne pus que me faire indiquer sa tombe.
Ton père et vous aviez déjà quitté la ville, et personne ne put me dire de quel côté vous vous étiez dirigés. Toutes mes recherches à ce sujet ont été vaines, et j’avais presque abandonné tout espoir de te revoir, quand voilà ma petite nièce qui m’arrive d’une manière aussi surprenante qu’inattendue.
Que je suis reconnaissante envers Dieu qui t’a dirigée et t’a conduite vers moi, pauvre petit agneau égaré !
Rosalie ouvrit alors son sac et en tira la précieuse lettre. Comme la main de la tante Lucy tremblait en l’ouvrant – ses yeux étaient si pleins de larmes qu’elle put à peine lire ce qui suit :
« Ma sœur bien-aimée,
Je t’écris cette lettre avec le faible espoir que Rosalie pourrait un jour te la remettre en personne. Je ne devrais pas dire un faible espoir, car j’ai souvent demandé à Dieu de vous réunir, toi et mon unique enfant.
Combien de fois, chère sœur, j’ai pensé à toi et rêvé de toi ! Combien de fois, dans mes rêves, ne m’es-tu pas apparue et ne m’as-tu pas parlé !
Je suis trop malade pour écrire longuement, mais je voudrais te dire encore, ma bien-aimée Lucy, que tes prières pour moi ont enfin été exaucées.
La brebis perdue a été retrouvée et ramenée au troupeau. Je suis une grande pécheresse, mais je crois pourtant que mes péchés sont maintenant lavés dans le sang de Jésus.
Je désire ardemment que ma petite Rosalie soit enlevée à l’existence qu’elle mène. C’est une bonne et chère enfant ; je sais que tu l’aimeras. Mon seul regret, en quittant cette terre, est de la laisser environnée ainsi de mauvais exemples et de tentations.
Je sais que je ne mérite rien de ta bonté, chère sœur, et tu ne peux imaginer le chagrin que j’éprouve en pensant que mon mari a profité de ta tendresse à mon égard pour te demander si souvent de l’argent.
Cependant si tu peux sauver mon enfant, si tu peux éviter qu’elle suive l’exemple de sa mère, oh ! fais-le, Lucy, non pas pour l’amour de moi – je ne mérite pas ce bonheur – mais pour l’amour de Celui qui a dit « Quiconque reçoit un de ces petits en mon nom me reçoit ».
Ta sœur bien affectionnée,
Nora ».
– Quand ta mère a-t-elle écrit ces lignes ? demanda Mme Leslie quand elle eut fini de lire.
Rosalie lui dit que c’était quelques jours seulement avant sa mort ; puis elle tira de son sein le médaillon qu’elle présenta à sa tante.
– Vous rappelez-vous ceci, tante Lucy ? dit-elle.
– Sans doute, chère enfant, dit celle-ci, en prenant le médaillon ; je l’ai donné à ta mère il y a déjà bien des années, avant qu’elle ne nous eût quittés. Je me rappelle que j’avais économisé sur mon argent de poche pendant plusieurs mois pour pouvoir faire faire ce médaillon.
– Ma mère y tenait beaucoup, dit Rosalie. Elle me dit un jour vous avoir promis de le garder aussi longtemps qu’elle vivrait, et elle me chargea peu de temps avant sa mort, de vous dire qu’il ne l’avait jamais quittée quoiqu’elle ait dû le tenir caché bien longtemps de crainte qu’on ne le lui prenne. Depuis que ma bonne mère est morte, c’est moi qui l’ai gardé.
– Où est ton père, maintenant ? demanda Mme Leslie avec une certaine inquiétude.
– Il est mort, dit Rosalie.
Puis elle raconta à sa tante l’accident qui était arrivé à Auguste Joyce.
– Tu es donc maintenant entièrement à moi, chère enfant ? dit la bonne dame ; personne ne pourra plus t’enlever à ma tendresse.
– Puis-je vraiment rester chez vous, chère tante ? demanda Rosalie.
– Certainement, mon enfant : te voilà désormais ma fille. Mais allons maintenant à la maison, que je te présente à ton oncle : il est très impatient de te voir.
Rosalie se sentit un peu effrayée quand sa tante prononça ces paroles ; cependant, elle se leva sans rien dire et se disposait à la suivre lorsqu’elle se souvint tout à coup du petit chat qu’elle avait laissé dans un coin de la serre et qui dormait profondément sur le châle.
– Ma tante, dit-elle timidement, il y a un oiseau…
– Où donc, chère petite ?
– Dans votre maison ?
– Non, nous n’avons pas d’oiseau en cage ; mais pourquoi me poses-tu cette question ?
– Que je suis contente ! dit Rosalie les larmes aux yeux ; alors je puis le garder ?
– Garder quoi, mon enfant ?
– Chère tante Lucy, j’ai apporté avec moi un petit chat ; c’est le plus gentil chat qu’on puisse voir, et nous nous aimons tant que je suis convaincue qu’il mourrait si nous nous séparions.
C’est le seul être animé qui m’aimât à la pension de ma belle-mère, excepté Betsey Anne ; je serais si heureuse, bonne tante, si vous vouliez bien me permettre de le garder.
En disant ces mots, Rosalie souleva son châle et découvrit son petit compagnon en regardant sa tante d’un air suppliant.
– Le joli petit chat ! dit Mme Leslie ; May sera toute contente de le voir ; l’autre jour encore, je lui ai promis qu’elle en aurait un. Prends-le avec toi, Rosalie ; nous lui donnerons du lait, il doit avoir faim.
Le pasteur Leslie reçut sa petite nièce avec beaucoup de bonté, en disant, avec un sourire bienveillant, qu’il était bien content qu’on eût enfin mis la main sur la petite fleur sauvage qui devait croître désormais dans son jardin.
La tante Lucy la mena ensuite dans sa chambre afin de l’habiller un peu pour le dîner. Rosalie n’avait jamais rien vu de si élégant et de si confortable que cette chambre dont les fenêtres donnaient sur les arbres et les bosquets du jardin.
Mme Leslie sortit alors d’une armoire une jolie petite robe noire toute neuve qui semblait faite à la taille de Rosalie.
– C’est la robe neuve de May, qu’on a apportée hier soir, dit-elle ; je crois qu’elle ira très bien pour toi, car vous paraissez être, ta cousine et toi, exactement de la même taille. May est absente dans ce moment ; elle est en visite chez son oncle Gérald, et d’ici son retour, nous aurons tout le temps de lui faire faire un nouveau costume.
Rosalie était enchantée ; elle se reconnaissait à peine, ainsi vêtue, et elle se demandait, en se regardant dans la grande glace de sa tante, si l’élégante petite fille qu’elle avait devant les yeux était bien la même que celle qui cheminait péniblement, quelques instants auparavant, le long de la route.
Le précieux médaillon, qu’il n’était plus nécessaire de cacher à la vue maintenant, fut attaché à un ruban noir et suspendu au cou de la petite.
Puis elles descendirent à la salle à manger. Rosalie eut sa place entre son oncle et sa tante, Jessie paraissant stupéfaite lorsqu’elle reçut l’ordre de mettre un nouveau couvert pour la petite actrice.
Mme Leslie prit alors sa jeune servante à l’écart et lui dit que Rosalie était la fille de sa sœur, puis elle lui fit comprendre qu’il était peu convenable de dire dans le village dans quelles circonstances elle l’avait rencontrée, ni quelle profession avait exercé sa pauvre mère.
Jessie le lui promit en disant qu’il n’y avait rien au monde qu’elle ne fût disposée à faire pour celle qui l’avait ramenée dans le bon chemin.
Pendant tout l’après-midi de ce beau jour, Rosalie se tint assise sur un petit tabouret aux pieds de sa tante et lui fit le récit détaillé de toute sa vie. Avec quel tendre intérêt Mme Leslie la questionna au sujet de la pauvre Nora ! que de larmes elle versa en entendant les détails de l’existence de son infortunée sœur !
Elle fut extrêmement heureuse d’apprendre que sa petite nièce connaissait le bon Berger, et de pouvoir constater la piété enfantine, mais réelle et sincère, de Rosalie.
Elle avait craint parfois que celle-ci, élevée dans un milieu si différent et avec un pareil père, ne fût un mauvais exemple pour sa petite May, si jamais elles se trouvaient réunies.
Grâces à Dieu, il n’en serait pas ainsi ; grâces à Dieu, Rosalie était un petit agneau que le bon Berger portait affectueusement dans ses bras. Du fond de son cœur, Mme Leslie adressa une prière de vive reconnaissance à son Père céleste.
– Jessie, dit Rosalie ce soir-là, comment se portent Madeleine et le petit ?
– Ils sont très bien, répondit-elle étonnée que la petite se souvienne d’eux ; vous viendrez les voir un de ces jours, n’est-ce pas ?
– Il ne leur est rien arrivé de fâcheux pendant que vous étiez au cirque ? Racontez-moi, un peu comment vous avez retrouvé votre mère, Jessie.
– Quand ma bonne mère rentra, dit Jessie, les deux enfants s’étaient endormis sur le plancher après avoir bien pleuré.
Lorsque je revins à la maison, après ma folle et coupable escapade, je trouvai ma pauvre mère si malade que je crus qu’elle en mourrait. Elle me croyait perdue, et le désespoir et l’inquiétude l’avaient mise dans le plus triste état.
Quelle joie quand elle me vit revenir ! Elle ne me fit aucun reproche, et sa bonté me rendit plus confuse que si elle m’avait maltraitée. Elle se rétablit en peu de temps.
– Et elle est bien maintenant ?
– Oh ! oui, très bien. Elle fut si heureuse lorsque Mme Leslie me proposa d’entrer chez elle comme femme de chambre, car elle connaissait bien ma maîtresse et savait que je serais heureuse sous tous les rapports dans sa maison.
Je lui ai parlé de votre mère et de vous, et tous les jours elle prie pour vous deux et demande à Dieu de vous récompenser pour ce que vous avez fait en faveur de sa fille.
Le lendemain matin, lorsque Rosalie ouvrit les yeux, elle eut quelque peine à se rendre compte de l’endroit où elle se trouvait. Elle venait de rêver qu’elle était dans sa pauvre mansarde, chez sa belle-mère, et que Betsey Anne venait de la réveiller pour qu’elle lui fasse sa lecture.
Le petit chat, qui avait passé la nuit avec sa jeune maîtresse, lui léchait la main, songeant sans doute qu’il était temps de se lever.
Rosalie avait passé la nuit dans la petite chambre de sa cousine May, en attendant qu’une autre pièce de l’appartement qui lui était destinée soit prête à la recevoir. Elle se trouvait dans un joli lit de fer garni de rideaux de mousseline blanche. L’ameublement de la chambre était élégant et de bon goût et, sur les murs recouverts de papier peint, étaient accrochés plusieurs tableaux bibliques entourés de cadres dorés.
Une petite étagère supportait les livres de May, et une armoire, dans laquelle Rosalie eut la curiosité toute féminine de regarder, contenait une foule de vêtements appartenant à sa jeune cousine. Comme elle se réjouissait de voir arriver la propriétaire de toutes ces choses !
Des fenêtres, on voyait le jardin que le soleil illuminait en plein et dans lequel on entendait gazouiller une foule d’oiseaux. Les primevères et les pâquerettes étaient, dans ce moment, en pleine fleur, et au pied des arbres le sol était émaillé de violettes perçant à travers la mousse.
Rosalie s’habilla et sortit de la maison ; elle fit le tour du jardin, puis elle s’achemina lentement le long de l’allée qu’elle remontait la veille en tremblant. Arrivée près de la grille, à travers laquelle elle avait vu sa tante et sa cousine, il y avait maintenant une année, elle s’arrêta un instant et jeta les yeux sur la route.
En ce moment, le bruit des roues de plusieurs voitures se fit entendre, et bientôt, elle vit paraître le matériel roulant d’un spectacle en plein vent qui se rendait à la foire de Pendleton.
Quel flot de pensées la vue de ces lourds véhicules fit naître dans l’esprit de la jeune fille ! Comme le bon Berger avait été bon pour elle ! Comme elle se sentait reconnaissante d’être maintenant à l’abri dans une maison respectable et tranquille, et de n’avoir plus à courir les foires et les théâtres pour se donner en spectacle ! Elle leva les yeux vers le ciel en disant, du plus profond de son cœur :
Ô bon Berger je te remercie de m’avoir amenée dans ce bon pâturage. Aide-moi désormais à t’aimer et apprends-moi à te connaître toujours mieux. Amen.
Ch. 23. Le vert pâturage
Après déjeuner, Mme Leslie fit atteler la voiture et dit à Rosalie de se préparer à l’accompagner à Pendleton, où elle voulait acheter quelques meubles pour la chambre qu’elle lui destinait.
Rosalie fut enchantée de cette promenade, et lorsque sa tante eut terminé ses emplettes, elle lui demanda d’aller voir la petite mère Manin, qui serait sans doute bien contente d’avoir de ses nouvelles.
Tante Lucy, que le récit de Rosalie avait déjà mise au courant de tout ce que cette bonne petite femme avait fait pour sa sœur et pour sa nièce, y consentit de bon cœur et fit immédiatement conduire la voiture devant le domicile de la mère Manin.
La petite dame était alitée. Elle souffrait d’une maladie de cœur et avait pris mal, disait-elle, pendant la nuit. Le docteur, qu’une voisine était allée appeler, avait déclaré qu’elle devait se soigner et qu’il n’était pas bon qu’elle reste seule dans la maison.
– Mais que faire ? dit-elle à Rosalie ; le docteur voudrait que je prenne une jeune fille, et je n’en connais pas une qui puisse me convenir. Je ne veux aucune de ces élégantes qu’on voit maintenant se donner des airs avec leurs volants et leurs rubans. Je les déteste, s’exclama la petite vieille en faisant un geste énergique avec son petit poing.
Connaîtriez-vous peut-être une jeune fille modeste qui puisse me convenir, madame ? ajouta-t-elle en se tournant vers Mme Leslie. Je ne pourrais lui donner des gages élevés, mais elle aurait une demeure tranquille et confortable.
– Oh ! tante Lucy, s’écria Rosalie en sautant de joie, que penseriez-vous de Betsey Anne ? ne conviendrait-elle pas ?
– Qui est Betsey Anne ? demanda la malade.
Rosalie lui raconta l’histoire de la pauvre fille de cuisine de sa belle-mère, et elle fut si éloquente dans son récit que la bonne petite vieille fut sur le point de pleurer.
– Elle viendra immédiatement ; c’est celle-là qu’il me faut, dit-elle d’un ton décidé. Donnez-moi son adresse et je lui écrirai sans retard.
– Elle ne sait pas lire, dit Rosalie avec tristesse, et sa maîtresse intercepterait la lettre ; comment faut-il faire ?
Mais Mme Manin trouva moyen d’arranger la chose ; elle prierait M. Westerdale d’écrire à son collègue de la paroisse où demeurait Betsey Anne, et celui-ci se chargerait sans doute volontiers de tirer la pauvre fille des mains de Mme Joyce et de l’envoyer à Pendleton.
Rosalie fut enchantée de cet arrangement et remercia vivement sa petite amie.
Ainsi se passèrent les premiers jours de la jeune fille dans sa nouvelle demeure. Elle se promenait ou lisait avec sa bonne tante, et allait avec elle visiter les pauvres et les malades du village, apprenant à aimer et à respecter sa tante tous les jours davantage, et à devenir toujours plus reconnaissante envers le bon Berger de ce qu’Il l’avait amenée dans ce gras pâturage au bord des eaux paisibles.
Au bout d’une semaine, May revint à la maison. C’était une charmante enfant, pleine de vie et d’entrain. Rosalie crut reconnaître immédiatement, en la voyant, la jeune Lucy du médaillon de sa mère, avec laquelle la petite Leslie avait une ressemblance frappante.
Les deux jeunes filles devinrent bien vite d’excellentes et inséparables amies. Les leçons, les promenades, les jeux se firent toujours en commun, et jamais on n’entendit entre elles de querelles ou de disputes.
Quelque temps après le retour de May, les deux cousines se rendirent un jour ensemble à la ville dans la petite voiture au poney. Elles avaient deux choses importantes à faire : acheter un cadeau pour la petite Topsy, la fillette à la cruche, et faire une visite à Mme Manin, afin de voir si Betsey Anne était arrivée.
Les deux enfants avaient chacune un peu d’argent que leur avait donné Mme Leslie, et Rosalie se demandait tout le long du chemin ce qu’elle allait acheter. May s’efforçait de lui suggérer des idées et lui proposa tour à tour un livre, une boite à ouvrage et un buvard. Mais rien de tout cela ne semblait convenir à Rosalie.
Topsy est encore trop jeune pour qu’aucun de ces objets puisse lui être utile, disait-elle, car elle ne sait encore ni lire, ni écrire, ni travailler.
Alors May proposa une poupée et Rosalie, trouvant enfin cette idée excellente, s’y arrêta définitivement.
Palmer, le vieux cocher, fut invité à conduire les deux amies devant un magasin de jouets, et après un interminable examen de centaines de poupées, après avoir comparé entre elles, pendant plus d’une demi-heure, des poupées de cire, de gutta-percha, de bois, de carton, des poupées toutes habillées et des poupées dont on pouvait changer les vêtements, des poupées aux yeux fixes et des poupées aux yeux mobiles, des poupées disant « papa et maman » et des poupées ne disant rien du tout, Rosalie et May demeurèrent enfin d’accord sur le choix d’une poupée dite « chinoise », et munie d’un trousseau splendide, comme si elle eût été sur le point d’épouser un prince de sang royal.
Quelque opulente que parût cette poupée, son acquisition n’avait pas épuisé la petite bourse de Rosalie, et elle trouva encore moyen d’acheter, avec ce qui lui restait de son argent, un étui à lunettes pour le grand-père de Topsy et un petit pot à lait pour sa grand-mère.
L’anse de ce pot représentait un chat qui avait l’air de grimper le long d’une branche recourbée et de mettre son menton dans le lait. Aussitôt que Rosalie le vit, elle s’en empara en pensant que le petit animal de porcelaine rappellerait à Topsy le petit chat qu’elle avait tant admiré.
Toutes ces belles choses furent soigneusement empaquetées et placées dans la voiture, puis les fillettes allèrent trouver la bonne petite dame Manin.
Ce fut Betsey Anne en personne qui ouvrit la porte, Betsey Anne transformée, Betsey Anne qui semblait maintenant l’emblème vivant de la félicité terrestre, Betsey Anne, vêtue d’une jolie robe de calicot, d’un petit bonnet et d’un tablier blanc.
Plus de haillons maintenant, plus de vieilles pantoufles dont le frottement mélancolique retentissait jadis sur le plancher comme une plainte perpétuelle.
– Rosalie !… Pas possible ! s’écria-t-elle ; que je suis contente de vous revoir !
Ces mots à peine prononcés, elle fut saisie d’un accès subit de timidité à la vue des deux jeunes demoiselles, porta un coin de son tablier à la bouche, et les conduisit sans rien dire au petit salon de sa maîtresse.
Celle-ci se déclara fort contente de sa servante et fit son éloge d’un ton modéré, vu la présence de la personne intéressée, qui rougissait de plaisir en regardant Rosalie.
– Betsey Anne, dit celle-ci, pendant que May parlait avec la mère Manin, êtes-vous heureuse ?
– Heureuse ! répéta la bonne fille ; je le crois bien que je le suis ! Cette petite dame est un ange ! Quand on pense que voilà huit jours que je suis ici et que je ne lui ai pas encore entendu dire une seule injure, qu’elle ne m’a pas donné le moindre coup !
– Que je suis contente de vous retrouver ici ! dit Rosalie.
– Oh ! oui, dit Betsey Anne, le bon Berger a été bien bon pour moi. Mais attendez donc, mademoiselle, dit-elle en voyant que les jeunes filles se disposaient à partir, j’ai une lettre pour vous.
– Une lettre pour moi ! de qui pourrait-elle bien venir ?
– Je ne saurais le dire, répondit Betsey Anne ; elle est arrivée le lendemain de votre départ, et je l’ai gardée dans l’espoir qu’un jour ou l’autre je pourrais vous la faire parvenir.
J’étais justement en train de laver le seuil de la porte lorsque le facteur l’apporta, et je la mis immédiatement dans ma poche, afin que Mme Joyce ne s’en empare pas.
L’écriture et l’orthographe de cette lettre étaient également défectueuses, et Rosalie ne savait trop qui pouvait la lui avoir écrite. Voici, du reste, ce qu’elle contenait :
« Mademoiselle,
J’espère que cette lettre vous trouvera en bonne santé, ce qui n’a pas été le cas dernièrement pour le pauvre Toby que vous avez connu autrefois. Il est mort samedi dernier.
Avant de mourir, il nous donna votre adresse, nous disant que nous devions vous informer de sa mort parce que vous étiez la fille de son maître. Il vous aimait beaucoup parce que vous lui aviez appris à connaître le bon Berger.
Je lui ai promis (j’étais un de ses camarades) de vous écrire à ce sujet. Il est mort heureux et content, sachant que ses péchés étaient pardonnés.
C’était un bien bon camarade que Toby ! Il nous faisait des lectures chaque soir et nous parlait d’une manière si étonnante, qu’il y en a maintenant plus d’un d’entre nous qui est un tout autre homme.
Il y avait surtout une histoire qu’il nous lisait admirablement bien, presque sans épeler un seul mot : c’était au sujet du bon Berger, qui avait trouvé sa brebis perdue et qui la rapportait tout joyeux sur ses épaules.
Il nous parlait des choses de la Bible aussi bien qu’un pasteur et nous disait toujours que c’était vous qui le lui aviez appris.
Avant de mourir, il me dit encore : Tom, n’oublie pas d’écrire à Mlle Rosalie : cela lui fera plaisir de savoir que je n’ai pas oublié ce qu’elle m’a enseigné.
Votre bien dévoué,
Thomas Carter ».
Rosalie fut vivement touchée de cette lettre et triste d’apprendre que le bon et serviable Toby n’était plus ; mais en même temps elle ne put s’empêcher de se réjouir de ce que son tableau du bon Berger et les bonnes leçons qu’elle avait su en tirer aient porté tant de fruits.
Elle se réjouit aussi de penser que le modeste Toby, son compagnon dans tant de courses et son ami chaque fois qu’elle s’était trouvée dans l’angoisse ou dans la peine, se trouvait maintenant avec sa mère dans le ciel.
La brebis retrouvée n’eut jamais un seul instant la moindre envie de quitter son parc herbeux. À mesure qu’elle avança en âge, elle comprit mieux tous les dangers auxquels elle avait échappé en quittant la vie aventureuse et vagabonde à laquelle son père la destinait.
La jeune fille avait trop longtemps vécu sur le théâtre pour se laisser tenter plus tard par les séductions de la société, et jamais il ne lui prit envie de briller sur la scène de ce monde.
Elle avait appris, pendant sa carrière d’actrice, qu’il faut se garder de juger sur l’apparence, et que ce qui est doré est souvent creux et vide. Elle avait appris que des cœurs souffrants et tourmentés se dissimulent souvent derrière un sourire trompeur, et qu’aucune des joies de ce monde n’est durable et réelle.
Elle savait que chacun de ceux qui boivent à cette source de jouissance a encore et toujours soif, et ne peut se désaltérer ; mais elle savait aussi que celui qui, au contraire, s’abreuve à la source vive que le Seigneur Jésus nous offre n’a jamais soif, mais qu’il est toujours heureux et content.
Elle avait appris enfin que le seul moyen de salut est de croire que le bon Berger a mis sa vie pour ses brebis et que, pour être heureux, il faut Le suivre fidèlement.