
Dans la paroisse hanovrienne de Hermannsbourg, à une heure et demie du village, se trouve, au milieu de la forêt, une maison isolée nommée Queloh. À un quart d’heure de là est le beau bois de hêtres de Buchhorst.
C’est là que demeuraient autrefois, dans des fermes voisines, deux paysans pieux nommés Drewes et Hinz. Ils vivaient au temps de la guerre de trente ans et eurent à endurer leur bonne part des souffrances amenées par cette terrible lutte ; mais ils les supportèrent avec joie, pour l’amour de Dieu.
Bien que pillés à plusieurs reprises par les soldats ennemis, ils possédaient encore ce qu’ils avaient de plus cher, leurs livres : la Bible de famille et un recueil de cantiques.
Ils n’auraient pu s’en passer, car il n’existait pas encore d’écoles dans les villages. Il n’y en avait qu’une seule dans toute la paroisse de Hermannsbourg, elle se trouvait dans le village paroissial et, vu la distance, les enfants ne pouvaient la fréquenter. Chaque père de famille devait assurer lui-même le rôle de maître d’école.
Le soir, quand on allumait le feu du foyer, tandis que les femmes préparaient le repas, le père réunissait autour de l’âtre les enfants, les valets, les servantes. Alors on enseignait aux enfants à épeler et à lire.
On chantait ensuite quelques cantiques, on lisait une portion de l’Écriture et l’on en faisait le sujet d’entretiens édifiants. Puis on écoutait des histoires du pays, des traditions nationales et d’autres récits transmis de père en fils comme une sorte d’héritage. Aussi ces heures de veillées étaient-elles toujours impatiemment attendues par toute la famille.
Ce foyer était comme le sanctuaire de la maison. Il y avait bien encore une grande chambre commune, mais le plus souvent on ne faisait qu’y manger et y filer ; à l’heure des repas elle réunissait tout le monde, aïeuls, parents, enfants, valets et servantes.
Cette chambre n’avait pour tout mobilier qu’une grande table à rallonges, une armoire, quelques bancs et quelques tabourets de bois, mais il y avait dans les deux fermes, à côté du poêle, un énorme fauteuil recouvert de cuir ; le soir, à son retour des champs, le maître du logis aimait à s’y reposer un moment.
On en avait rendu le siège mobile, de manière à pouvoir le soulever et le refermer. C’était dans cette cachette que nos gens avaient mis leurs Bibles, et personne ne s’était avisé d’aller les y chercher. Cette précaution était du reste bien nécessaire, car les soldats ennemis faisaient une vraie guerre de destruction.
Un soir, le père Drewes était avec tout son monde autour du feu ; on parlait de la grande victoire que venaient de remporter les alliés à Leipzig, sous le général Torstenson.
– Oh ! dit le maître du logis, il y aura bientôt assez de sang répandu, et on peut espérer une paix prochaine.
Il parlait encore quand son voisin Hinz entra précipitamment :
– Voisin, s’écrie-t-il, détache vite les bêtes et fuyons ; les Impériaux ne sont qu’à une demie-lieue.
Tout le monde se lève en sursaut, on muselle le bétail pour l’empêcher de beugler, on réunit à la hâte quelques vêtements, quelques provisions, et l’on se dirige bien vite et le plus silencieusement possible vers le plus épais de la forêt. Hinz fermait la marche.
Aussitôt que le bétail eut disparu, il se cacha derrière un arbre pour voir ce que feraient les soldats. Il n’eut pas à attendre longtemps. À peine un quart d’heure s’était écoulé, qu’une épaisse fumée s’éleva vers le ciel ; maisons et dépendances, tout était en flammes. Furieux de n’avoir rien trouvé, les ennemis avaient tout incendié.
Hinz courut rejoindre ses amis dans le fourré et leur apprendre ce malheur. Tous tombèrent à genoux pour remercier Dieu d’avoir sauvé leurs vies et leur bétail. Pas un ne versa une larme. Ne pouvaient-ils pas construire des huttes dans la forêt, et leurs cœurs devaient-ils s’attacher aux biens de la terre ?
Mais une pensée arrache tout à coup au père Drewes un profond soupir, et les yeux de cet homme, qu’on n’avait jamais vu pleurer, se remplissent de larmes.
– Ami Hinz, dit-il d’une voix étouffée par la douleur, nos livres, nos précieux livres ! Hélas eux aussi ont été consumés par les flammes, notre seul trésor et notre seule consolation à nous et à nos enfants !
À cette réflexion, tous, hommes, femmes, enfants, valets, servantes, sanglotèrent comme si leurs cœurs allaient se briser ; mais le grand père Hinz, vieillard de quatre-vingts ans, s’écrie :
– Calmez-vous, enfants ; si nos livres sont brûlés notre Dieu et Sauveur ne l’est pas, nous L’avons dans nos cœurs, sa parole ne se trouve pas seulement dans nos Bibles, mais dans notre mémoire. Je vous en réciterai un chapitre chaque matin et chaque soir. Et, commençant aussitôt, il récita les Psaumes 23 et 73 et enfin le chapitre 8 de l’épître aux Romains, verset par verset, du commencement à la fin.
– Qui de vous, chers lecteurs, pourrait en faire autant ?
Quelles paroles célestes et consolantes récitait le pieux vieillard.
« L’Éternel est mon berger, je ne manquerai de rien ; il me fait reposer dans de verts pâturages, il me mène à des eaux paisibles, il me conduit le long des eaux tranquilles. Même quand marcherais par la vallée de l’ombre de la mort je ne craindrai aucun mal, car tu es avec moi ».
« Car je suis assuré que ni mort, ni vie, ni anges, ni principauté, ni choses présentes, ni choses à venir, ni puissances, ni hauteur; ni profondeur, ni aucune autre créature, ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu, qui est dans le Christ Jésus, notre Seigneur ».
Après être restés silencieux pendant quelques instants, tous lèvent joyeusement la tête, se serrent la main les uns aux autres, s’écrient pleins de foi, mais sans oser élever la voix :
C’est un rempart que notre Dieu,
une invincible armure,
notre délivrance en tout lieu,
notre défense sûre.
Ils dormirent ensuite paisiblement dans la forêt, reposèrent en sûreté sous l’aile de Dieu et sous les épais rameaux des sapins. Le soleil traversait déjà le feuillage lorsqu’ils se réveillèrent.
On se mit à traire les vaches, pour faire déjeuner les enfants, puis tous se réunirent autour du vieux Hinz pour lui rappeler sa promesse. Le vieillard ne se fit point prier, il récita d’abord le Psaume 27, le Psaume 42 et le Psaume 43, puis le chapitre 12 des Romains, avec tant de fermeté, de recueillement et de foi, que chacun aurait cru qu’il leur faisait la lecture dans la grande Bible.
Les assistants se joignirent à lui pour répéter la plupart des versets.
Après avoir pris leur frugal repas et rendu grâces, ils restèrent dans le fourré, tandis que Drewes et Hinz accompagnés de leurs deux valets, se dirigeaient vers les ruines de leurs maisons. Le vieux grand-père, Hinz leur cria encore :
– Enfants ! cherchez aussi les Bibles !
Les quatre hommes s’approchèrent lentement du théâtre de l’incendie, prêtant l’oreille et regardant prudemment autour d’eux, mais tout était silencieux comme la mort. Les oiseaux sautaient et chantaient dans le feuillage. Enfin ils aperçoivent les ruines fumantes de leurs habitations, mais tout à coup ils croient entendre un faible gémissement venant de la lisière de la forêt. En vrais disciples de Jésus, comme le bon Samaritain, ils coururent à l’endroit d’où partaient ces cris de douleur, et que virent-ils ?
Deux soldats grièvement blessés, assis sur leurs deux grands fauteuils. Les ennemis avaient abandonné ces camarades que leur faiblesse empêchait d’aller plus loin et, par un reste d’humanité, on leur avait laissé les vieux fauteuils qu’on avait traînés jusqu’au coin de la forêt, et on les y avait installés puis, l’œuvre de destruction achevée, la bande était partie sans plus s’en inquiéter.
Lorsque ces malheureux virent paraître ceux dont leurs camarades avaient incendié les maisons, ils s’attendirent à la mort.
Mais, chose inexplicable, ce n’est ni la colère ni la vengeance qu’exprime la physionomie des nouveaux venus, c’est bien plutôt la joie et la reconnaissance. Les blessés sont traités en bienfaiteurs et non en ennemis ; on les porte dans la forêt.
À la vue des fauteuils, à la vue des Bibles intactes, les fugitifs éclatent en louanges et en actions de grâces ; les petits enfants eux-mêmes courent vers les Bibles et les couvrent de baisers. La troupe des incendiaires s’était éloignée, et l’on put aller chercher des vivres dans les villages.
On voulait porter les deux malades dans l’endroit le plus voisin, mais ils se sentaient trop faibles et demandèrent à rester dans la cabane improvisée au milieu de la forêt. Rien ne les soulageait comme les prières et les exhortations que le grand-père Hinz puisait dans la Parole de Dieu. Ils se convertirent encore à la dernière heure au Seigneur Jésus, et confessèrent leur foi en leur Sauveur.
Dieu réservait encore à ses enfants une joie d’une autre espèce. Lorsque les blessés se virent à leur dernière heure, ils appelèrent le grand père Hinz et les deux paysans, les remercièrent une dernière fois, les larmes aux yeux, d’avoir été l’instrument de leur salut, et leur léguèrent leurs uniformes en leur recommandant de les découdre à leur mort.
C’est ce qu’on fit, mais seulement après avoir enterré honorablement ces deux nouveaux amis, et l’on trouva dans la doublure assez de pièces d’or pour reconstruire les maisons et leurs étables brûlées.
Une pierre fut érigée sur leurs tombeaux. Elle portait en latin l’inscription suivante :
« L’an 1642 de Notre Seigneur Jésus Christ, sont morts et ont été enterrés ici Frédéric Wenceslas de Bohême et Martin Jurischitz de Lusace, qui ont sauvé la Bible sans le savoir et ont été sauvés à jamais par elle.