
Préface de la première édition
L’Évangéliste selon l’Évangile
Le centenaire du beau réveil spirituel de certaines Églises des Hautes-Alpes de France, célébré en 1925, a rappelé aux chrétiens français la dette de reconnaissance que nos Églises protestantes ont contractée envers Félix Neff. Cet éminent serviteur de Jésus-Christ fut, en effet, l’instrument du réveil dans ces vallées, alors presque inaccessibles ; il mourut à la fleur de l’âge, usé par les fatigues excessives qu’il s’était imposées dans sa sainte et juvénile ardeur.
Il était juste que cette mémoire fût remise en lumière ; il était nécessaire que la génération actuelle apprît à connaître cette belle vie. Nous remercions Dieu d’avoir mis au cœur de l’un de nos amis, fils de l’auteur si regretté de l’Histoire de la Bible en France, de rassembler dans ce livre l’essentiel des Lettres de Félix Neff, depuis longtemps épuisées, et de nous donner ainsi une autobiographie de celui qu’on a surnommé « l’apôtre des Hautes-Alpes ».
Il est à remarquer que c’est de la Suisse, et plus particulièrement de Genève, que nous vinrent la plupart des hommes dont Dieu se servit pour raviver la foi évangélique dans nos Églises de France, que la persécution d’abord, puis l’incrédulité, avaient presque entièrement ruinées.
D’Écosse était venu à Genève, en 1816, un laïque comme on en voit peu, Robert Haldane ; ce fut par lui, par ses études approfondies de la Parole de Dieu, auxquelles il invita à prendre part quelques jeunes pasteurs et étudiants en théologie : César Malan, Gaussen, Merle d’Aubigné, Frédéric Monod, Ami Bost, Henry Pyt, Empaytaz, que le réveil commença. Ajoutons à ces noms ceux de Marc Wilkes et de Charles Cook, venus d’Angleterre en France pour y prêcher l’Évangile.
Nous devons beaucoup à tous ces hommes de Dieu. Gloire à Celui dont ils furent les fidèles messagers, dans un temps où l’ultramontanisme envahissait la France, et où il semblait que nos Églises eussent perdu la force de le combattre, ayant perdu jusqu’au sens même de l’Évangile !
La vie de Félix Neff met en lumière, pour le lecteur attentif, les caractères du véritable évangéliste. Et d’abord, qu’est-ce qu’un Évangéliste ?
Une pratique déplorable, antiscripturaire, a fait de ce mot le synonyme de pasteur en sous-ordre, comme si l’existence d’une sorte de clergé inférieur n’était pas contraire à l’esprit de la Réforme, à l’esprit même de l’Évangile. En prenant ce mot dans son sens biblique, l’Évangéliste, c’est le porteur de la Bonne Nouvelle, l’homme qui va de lieu en lieu appeler à la conversion les âmes perdues.
Le ministère de l’Évangéliste, dans les Églises primitives, tenait le milieu entre celui de l’apôtre et celui du pasteur (Éph. 4. 11). L’Évangéliste était un missionnaire. D’ailleurs, il n’y avait point de limites infranchissables entre les divers ministères : Philippe, diacre de l’Église de Jérusalem, devint l’évangéliste – nous dirions aujourd’hui le missionnaire – de la ville de Samarie, et eut l’honneur d’amener à la foi et de baptiser le premier païen converti dont il soit fait mention dans les Actes des Apôtres (Act. 8. 26 à 40).
Timothée, à qui avait été confié une administration particulière à Éphèse (1 Tim. 1. 3-4), est exhorté par Paul, son père spirituel, « à faire l’œuvre d’un évangéliste » (2 Tim. 4. 5).
S’il était nécessaire d’établir une hiérarchie entre les divers ministères, il faudrait se demander si l’homme que Dieu emploie à réveiller les âmes, à convertir des païens ou des mondains, à fonder des Églises, ne remplit pas une fonction plus importante que celle du berger qui nourrit, surveille et conduit le troupeau des fidèles. Mais, hâtons-nous de le répéter, l’esprit hiérarchique est totalement absent du Nouveau Testament ; il est contraire à l’Esprit de vie, de liberté, d’humilité et d’amour, qui doit régler toutes les relations entre les divers membres du Corps de Christ.
Dira-t-on que les considérations qui précèdent sont sans importance ?
La vie de Félix Neff est une preuve qu’une déviation de cette sorte peut avoir de graves conséquences. Neff eut, dès son arrivée dans l’Église de Mens, de très grands encouragements, à ce point que les autorités s’en émurent : on était alors sous le règne de Charles 10, le roi catholique. Neff n’avait pas reçu la consécration pastorale ; on prit prétexte de ce fait pour lui interdire les chaires officielles. Il eût été facile de faire tomber cette barrière en donnant à Neff l’imposition des mains qui eût fait de lui, aux yeux de l’autorité, un pasteur en titre. Mais on ne pouvait demander à aucun Consistoire, à aucun Synode, de prendre sur lui la responsabilité d’une pareille énormité : consacrer un homme qui n’avait point passé par une Faculté de Théologie !
Le pauvre Neff dut aller demander cette consécration à des pasteurs fidèles de Londres, qui s’empressèrent de la lui conférer. L’acte n’était pas régulier aux yeux de l’administration des Cultes, et fit suspecter Neff de favoriser des menées politiques de la part des Anglais ! Il dut quitter Mens. Ce fut toujours sans autorisation officielle que l’admirable jeune homme remplit les fonctions pastorales dans les paroisses abandonnées de la région alpestre, où il usa sa santé, pourtant robuste, et qui aurait probablement soutenu les fatigues d’un apostolat moins rude…
Dieu fait concourir toutes choses au bien de ceux qui l’aiment, et Félix Neff est plus grand pour avoir été ainsi maltraité que s’il avait eu des succès plus faciles ; mais je plains les hommes dont l’intolérance bigote causa indirectement la mort prématurée d’un pareil témoin de Jésus-Christ.
Ce qu’il faut remarquer en Neff, c’est la netteté de sa conversion ; il est passé réellement de la mort à la vie, du royaume de Satan à celui de Christ. Il le sait ; il en rend témoignage à la gloire de Dieu, sans honte et sans orgueil. Voilà, dirai-je, l’une des qualités essentielles de l’Évangéliste. Il peut n’être qu’un théologien médiocre, – si l’on entend par théologien l’homme qui raisonne doctement sa foi, l’homme qui connaît l’histoire des dogmes et de toutes les hérésies qui ont déchiré l’Église…
Mais il y a une chose qu’il sait bien : c’est qu’il est né de nouveau. Nous n’avons jamais entendu parler d’une vie chrétienne vraiment féconde, qui n’ait eu comme point de départ une conversion radicale. Wesley, Whitefield, Finney, Spurgeon, Adolphe Monod, Coillard – et tant d’autres – ont connu la douleur de la repentance, l’allégresse du pardon et le témoignage intérieur du Saint-Esprit.
Depuis Paul, en passant par Augustin et Luther, cette note profonde et joyeuse (nous demandons au lecteur de vouloir bien méditer ces deux adjectifs), a caractérisé la prédication vraiment conquérante. Là où cette note a manqué, il n’y a pas eu, il n’a pu y avoir de conversions franches, de vies chrétiennes bien épanouies.
L’Évangéliste – ou missionnaire – doit avoir une vision claire du péché, et de la mort éternelle qui en est le salaire. Il doit avoir aussi un très vif sentiment de l’infinie valeur de la grâce qui lui a été faite, et qu’il est chargé de proclamer aux autres. Il ne saurait aller trop loin dans l’un et l’autre sens : il ne peindra jamais le péché trop noir, ni la grâce trop lumineuse. « Mes péchés, mes péchés ! » C’est le premier mot de l’âme qui s’éveille aux grandes réalités.
Ce fut celui des Juifs pieux se pressant au baptême de Jean ; ce fut aussi celui de Luther et de la Réforme. Et le second, c’est celui-ci : « Va en paix, ta foi t’a sauvé » (Luc 7. 50). Cela ne veut pas dire, certes, que le missionnaire, ou que l’Église en général, et chaque chrétien en particulier, puissent se désintéresser des misères de l’humanité, et ne rien faire pour y porter remède. Toute l’histoire de la civilisation est là pour attester que ceux qui ont mis au premier plan de leurs efforts la vie éternelle, ont été, par surcroît, « le sel de la terre » (Mat. 5. 13).
Qui n’a pas confessé sa misère morale et son incapacité de se relever par lui-même, qui n’a pas accepté la grâce offerte au Calvaire à tout pécheur qui se repent ; qui n’a pas au dedans de lui le témoignage du Saint-Esprit qu’il est désormais enfant de Dieu, – celui-là est impropre à prêcher l’Évangile.
L’Évangéliste est essentiellement la voix et la main du Sauveur, et ce mot contient et promet toutes les délivrances. Mais ne voit-on pas combien ce serait rabaisser la personne et l’œuvre de Jésus-Christ, que de limiter ces délivrances à celles qu’Il veut bien opérer dans nos corps mortels, dans la société temporelle, sur ce globe voué à la destruction ? Les bienfaits temporels et sociaux de l’Évangile ne sont que la menue monnaie de Dieu, jetée en aumône à ce pauvre monde.
Mais que ces bienfaits sont peu de chose en comparaison de la vie éternelle, et comme ils sont hors de proportion avec la grande douleur de Gethsémané, avec le grand sacrifice du Calvaire, avec la résurrection éclatante du troisième jour ! Ah certes, tous les châtiments du péché ne se récoltent pas sur terre ! Il y a d’autres enfers que les bouges et les geôles d’ici-bas…, il y a l’Éternité !
Béni soit Celui qui « nous a régénérés, pour une espérance vivante par la résurrection de Jésus-Christ d’entre les morts, pour un héritage incorruptible, sans souillure, inaltérable » (1 Pier. 1. 3 et 4) ! (Cela ne veut pas dire, certes, que le missionnaire, ou que l’Église en général, et chaque chrétien en particulier, puissent se désintéresser des misères de l’humanité, et ne rien faire pour y porter remède).
L’Évangéliste est donc, de toute nécessité, un croyant convaincu par son expérience personnelle de la vérité des doctrines qu’il prêche, et qui ne craint pas de se servir de cette expérience dans ses prédications. Paul, le grand docteur, un intellectuel s’il en fût un au monde, lorsqu’il paraît devant la foule ameutée (Act. 22) ou devant le tribunal du roi Agrippa (Act. 26), ne trouve rien de plus probant pour démontrer la vérité de son Évangile, que de raconter sa propre histoire : il a rencontré Jésus sur le chemin de Damas.
Celui qui n’a pas rencontré Jésus, le Crucifié et le Ressuscité, sur son chemin à lui (car chacun de nous a le sien), ne peut avoir de message vraiment salutaire à faire entendre aux âmes. « Il m’a aimé et s’est livré Lui-même pour moi » (Gal. 2. 20). Rien ne vaut un tel témoignage, quand il est sincère. Mais il faut, pour parler ainsi, beaucoup d’humilité. Il y a quelque danger d’orgueil à être un avocat éloquent ; mais il est toujours humiliant de n’être qu’un simple témoin, et de raconter sa propre histoire, l’histoire d’un coupable qui a été l’objet d’une grâce imméritée !
Il nous reste à dire quelques mots sur les méthodes et les moyens dont l’Évangéliste doit savoir faire usage pour atteindre et gagner les âmes.
Félix Neff était et resta un enfant du peuple ; il avait, comme son Maître, l’âme simple, c’est-à-dire ennemie de tout ce qui, de près ou de loin, tend à remplacer la foi par la vue, la parole par le spectacle, l’émotion religieuse par les sensations artistiques, la doctrine par les formes, la réalité par l’apparence. Ô divine simplicité de l’Évangile et de Celui qui le prêcha, le vécut, le réalisa pleinement sur la Croix !
Ô splendeur de la Vérité sans les oripeaux de l’éloquence humaine, sans autre beauté que la sienne. En ce temps où charlatanisme se glisse partout, qu’ils soient mille fois bénis, les hommes de Dieu qui, à l’exemple de Neff, savent se tenir à la sobriété évangélique, à l’absence du moi dans la chaire ou hors de la chaire ; savent parler à propos, et à chacun son propre langage : ouvriers avec les ouvriers, paysans avec les paysans, hommes enfin parlant à des hommes, avec l’accent de la conviction, avec la flamme de l’amour divin, avec ce je ne sais quoi qui contraint à l’attention et au respect l’auditeur le moins préparé à entendre la Parole de Dieu !
Ce feu brûlait en Félix Neff, j’irai jusqu’à dire, le consumait. Mais l’intensité des sentiments n’excluait pas, chez lui, la bonne humeur juvénile ; il ne posait pas au pontife ; il savait se faire aimer, même des incroyants ; il avait cette qualité de nature, que la grâce de Dieu avait sanctifiée : le don d’adaptation. Qualité rare : savoir inspirer le respect et l’affection tout ensemble ; parler des choses de Dieu sans trivialité et sans emphase ; être simple et digne à la fois…
Jeunes prédicateurs qui lisez ces lignes, permettez à un vétéran, conscient, hélas ! de ses déficiences, mais que l’expérience a quelque peu instruit, de vous dire ceci : soyez convaincus des vérités bibliques ; soyez les hommes du Livre ; soyez les adorateurs ardents du Dieu qui s’est fait homme sans cesser d’être Dieu ; aimez-le comme Celui dont le sang a lavé vos péchés, payé votre rançon, gagné pour vous le droit à la Vie éternelle.
Ah oui ! aimez-le d’un amour unique, humble, obéissant ; que vous ne puissiez penser à Lui sans une reconnaissance infinie ; que son Nom fasse vibrer votre cœur comme rien au monde ne saurait le faire, pas même l’amour le plus pur et le plus fort qui puisse naître entre deux créatures humaines. Pensez-y toujours, parlez-en souvent, – et que toutes vos prédications aient pour centre la croix. Tout cela sera produit en vous, si vous le voulez, par le Saint-Esprit. C’est lui, essentiellement, qui fait les évangélistes, qui ordonne et consacre les ambassadeurs du Christ. Recevez donc le Saint-Esprit. Puis allez !
Je ne m’embarrasse pas de savoir où vous irez, ni comment vous parlerez : dans des temples, dans des salles publiques, en plein air, sur un tréteau de foire… La majesté de l’Évangile ennoblira tous les lieux où vous parlerez, illuminera votre regard, donnera à vos paroles une autorité surnaturelle, message de vie pour ceux qui veulent vivre, et de mort pour ceux qui préfèrent périr !
Mais votre parole ne sera jamais sans effet, et vous entendrez un jour – bientôt – celle qui vous récompensera infiniment plus que ne le feraient tous les suffrages des hommes : « Bien, bon et fidèle esclave ; tu as été fidèle en ce qui est peu…, entre dans la joie de ton Maître ! » (Mat. 25. 21)
Avril 1926. R. Saillens
Avant-propos de la deuxième édition
Cette édition diffère notablement de la précédente.
La plupart des documents que nous avions utilisés furent rassemblés et publiés par Ami Bost (Lettres de Félix Neff, 2 volumes, 1842. Sauf indication contraire, tout ce que nous publions de Neff est extrait de cet ouvrage. Il est juste de dire, comme nous l’a fait remarquer M. Forissier, que peut-être Bost ne posséda parfois que des copies dues à la mère de Neff et déjà corrigées par elle), qui crut devoir adapter de nombreux passages sans indiquer ses coupures et ses corrections.
Nous avons eu entre les mains, grâce à l’obligeance du pasteur J.D. Benoît (Ces documents avaient été réunis pas le pasteur Daniel Benoît qui se proposait d’écrire une biographie complète de Neff. Il ne put malheureusement mener cette œuvre à bien. Son neveu, le pasteur J.D. Benoît a confié ces documents, après nous les avoir communiqués, à la Société de l’histoire du protestantisme français. Nous avons indiqué par un astérisque les emprunts que nous leur avons faits), un grand nombre de lettres, journaux, plans de sermons de Félix Neff lui-même. Le pasteur Forissier, si qualifié pour ce travail, a fourni l’énorme labeur de trier, de déchiffrer, de transcrire, de comparer avec les textes parus ces précieux manuscrits, sur lesquels on ne se penche sans émotion. Grâce à lui, des trésors enfouis dans ces vieux papiers ont pu être mis à profit.
Ce volume a été ainsi enrichi, non seulement d’importantes rectifications, mais encore de lettres inédites, provenant pour la plupart de la même source (Nous avons utilisé également les ouvrages suivants :
A. Marchand : Félix Neff. Thèse de Montauban, Toulouse, 1868. Ses fils, les pasteurs E. et L. Marchand ont eu l’amabilité de nous communiquer, en outre, de nombreuses lettres inédites.
J. Ch. Wachsmuth : Essai sur la vie et l’œuvre de Félix Neff. Thèse de Genève, 1917.
A. Chatoney : Essai sur la vie et la pensée de Félix Neff. Thèse de Paris, 1927).
Entre temps, le pasteur P. Gothié faisait un très beau travail sur le catéchuménat de Félix Neff (Étude sur le catéchuménat de Félix Neff et celui d’Oberlin. Thèse de Paris, 1931. Cette thèse contient une bibliographie remarquablement détaillée de tout ce qui a paru de ou sur Neff. Elle est à consulter par quiconque voudra étudier le sujet).
Cependant, l’essentiel n’est pas d’écrire l’histoire : il faut la continuer.
Entraîné par son sujet, il a fouillé tout ce qui concernait Neff et, au prix de patientes recherches, mis au jour des pages de haute valeur, perdues dans des publications rares ou oubliées ; nous avons recueilli ces trouvailles à notre tour.
Mais nous serions bien loin d’avoir dit tout ce que le présent volume doit à ces deux amis si nous ne rappelions les conseils qu’ils nous ont donnés et la peine qu’ils ont prise pour revoir notre manuscrit ligne après ligne. Combien a-t-il gagné à cet examen !
Ce n’est pas par goût de l’inédit, ni simplement pour combler quelques lacunes et mieux fixer certains traits particuliers, que nous avons exhumé tous ces documents.
« Peu ne s’en fallait, écrivait son collègue Blanc, que ses contemporains n’aient considéré Neff comme un saint exempt de péché : ce qui l’affligeait profondément ». Certes, sa mémoire serait offensée si nous le proposions comme un modèle parfait en tous points. Il a laissé tant de traces de ses difficultés intimes, il a si humblement reconnu ses imperfections, que nous ne pourrions l’exalter, si peu que ce soit.
Mais de quelles leçons, de quelles lumières on s’enrichit à méditer sur ces drames intérieurs, sur le travail de cette âme et à voir Neff toujours reprendre pied et retrouver sa sérénité ! C’est ainsi que le secret de telles expériences n’est point perdu.
D’autre part, dans la mesure – et elle nous paraît grande, – où Neff a été un serviteur fidèle, soumis aux divines disciplines, son exemple est toujours à suivre. Or, l’exemple d’un homme qui a pris l’Évangile au sérieux, cela veut dire beaucoup. Sa personne et ses paroles ne protestent-elles pas, aujourd’hui comme il y a un siècle, contre toutes les tiédeurs, toutes les ignorances, toutes les hostilités qui se liguent contre la foi « transmise aux saints une fois pour toutes » (Jude 3) ?
Son zèle, sa vigueur et sa pondération, son esprit d’à-propos ; son horreur des compromis en matière de foi, son âpre franchise et son exquise sensibilité, sa tendresse même ; sa « douceur terrible » ; sa méthode de travail, rigoureuse et souple à la fois, s’appliquant aux détails d’une activité pastorale complète ; par-dessus tout, le continuel souci de se conformer à l’Écriture ; la certitude, la précision de toutes ses affirmations, leur forme toujours adéquate ; enfin les résultats dont Dieu couronna une foi si simple : tous ces traits, et combien d’autres, donnent à la personne et aux écrits de Neff une valeur d’actualité permanente.
S. Lortsch
Enfance et Jeunesse – Conversion
Vous connaîtrez la vérité et la vérité vous affranchira (Jean 8. 32).
Félix Neif (La famille est d’origine zurichoise ; le nom fut changé en Naef et Neft, pour la prononciation. L’orthographe « Neff » fut définitivement adoptée après les séjours en France de plusieurs membres de la famille) naquit à Genève le 8 octobre 1797. Son père avait joué un rôle de premier plan lors de la tourmente révolutionnaire à Genève à la fin du 18ème siècle, mais découragé par la tournure des événements, il quitta sa patrie et mourut à Paris, conservateur de l’École des Arts et Manufactures.
(Au point de vue religieux, « il n’adopta jamais les conclusions de son fils Félix avec lequel il était resté en relations lointaines. Mais sa vieillesse laisse voir la trace d’un retour positif vers le Christianisme ». (François Naef, K « Ma Famille », inédit).
L’éducation de Félix reposa tout entière sur sa mère. « Je suis une triste exception, écrit-elle elle-même à Ami Bost, à la remarque qu’on a faite sur presque tous les serviteurs de Dieu distingués, savoir qu’ils ont eu des mères chrétiennes. Votre ami n’a pas eu cet avantage. Je marchais avec le siècle ; et mon union avec un homme rempli d’esprit et d’incrédulité m’amena bientôt à n’être plus, comme lui, que déiste, et à vivre sans culte.
Il n’en fut pas de même de mon enfant ; bien jeune encore, il prit beaucoup de goût pour les saintes assemblées ; non seulement il n’en manquait point, mais il se faisait remarquer par son recueillement… Quand il savait toutes ses leçons, il lui arrivait d’apprendre encore un Psaume pour avoir une bonne note de plus… ».
Très jeune, l’enfant manifeste une intelligence très vive, et surtout une droiture absolue. « Jamais, écrit encore sa mère, ses petits camarades n’ont pu lui faire peur des revenants ou d’autres idées semblables… Je ne me rappelle pas l’avoir jamais entendu mentir, ni jamais non plus prononcer une seule mauvaise parole ni aucun jurement… ».
L’enfant ne reçoit qu’une instruction imparfaite, mais il étudie lui-même : botanique, histoire et géographie.
À treize ans, le pasteur Diodati lui donne quelques leçons de latin et lui prête des livres. On lui achète de petits outils, il se place comme jardinier et son patron fait entendre à sa mère qu’il facilitera son entrée au Jardin des Plantes de Paris. Sorti de chez ce cultivateur, il travailla chez plusieurs fleuristes ; partout on fut content de son travail.
Il revient chez sa mère et compose à seize ans un traité déjà remarquable par l’ordre, la précision et l’esprit d’observation, « Sur la culture des arbres de haute futaie ».
Il continue son latin, s’occupe de mathématiques ; il lit Plutarque – « La Vie des hommes illustres » lui donne le goût des grandes actions – et Rousseau, qui lui enseigne le mépris des spectacles.
Il manifeste des convictions arrêtées : « L’âge de cours de religion arrivé, il me déclara, dit sa mère, qu’il aimait mieux ne jamais communier s’il fallait qu’il le fît avec le régent du village, qui était un homme immoral, méprisé de tout le monde ».
C’est pourquoi ils viennent tous deux se fixer à Lancy, où il fait son instruction religieuse, probablement avec M. Perret, qui, discernant sa valeur, se fait remplacer par Neff quand il est indisposé.
La situation financière de la famille devenant de plus en plus difficile, sa mère l’adresse au pasteur Moulinié, qui ne tarde pas à l’apprécier. Il essaie vainement de lui faire accepter une place d’aide-pharmacien, et, le temps pressant, il l’engage à entrer dans l’armée, ce qu’il fit à l’âge de dix-sept ans. Neff apprend comme en se jouant ce qu’il lui fallait de mathématiques pour sa nouvelle profession, et il monte bientôt au grade de sergent. Il mettait la main à tout. « Mais vous ne laissez rien faire aux soldats, lui disait son capitaine, vous ne savez pas commander ! »
« C’est la meilleure manière de commander », répondit-il. Parole admirable, éminemment applicable au christianisme, et prédiction touchante des travaux futurs du missionnaire.
Les exercices de l’artillerie ne contribuèrent pas moins que les travaux de la campagne à endurcir son corps à la peine, et à le préparer pour des fatigues plus utiles et plus glorieuses. Pendant ces années qui sembleraient perdues, il acquit des connaissances pour lesquelles le temps lui avait manqué. Une mémoire et une intelligence rares lui rendaient l’étude facile. Il s’exprimait d’une manière brève et pleine de justesse : ses comparaisons étaient parfaites ; il disait beaucoup, très bien et en peu de mots.
Au milieu de ces événements, les préoccupations religieuses continuent à tourmenter Neff ; il relit ses auteurs favoris : Plutarque et Rousseau. Il ne trouve pas dans les formes du christianisme en usage autour de lui, la tranquillité, la paix dont il a besoin. L’esprit d’analyse et de justesse qui le caractérisait lui découvre le fond des actions les plus voilées, et lui fait voir les siennes propres dans toute leur nudité.
Forcé de reconnaître que ses meilleures œuvres et toute sa morale n’avaient au fond pour cause et pour but que le moi, il se trouble ; et son angoisse augmente encore par son incrédulité. Croire et s’humilier devant Dieu devint un besoin pressant ; il faisait alors une prière qu’il a plusieurs fois répétée en racontant sa conversion : « Ô mon Dieu, quel que tu sois, fais-moi connaître ta vérité ; daigne te manifester à mon cœur ! »
Genève était alors en pleine crise religieuse. L’église indépendante du Bourg-de-Four, née du Réveil, était attaquée par la vénérable Compagnie des pasteurs ; les esprits restaient surexcités, des bagarres avaient lieu, la force armée dut souvent rétablir l’ordre. La compagnie de Neff doit un jour s’opposer à un mauvais coup préparé contre les « momiers », et Neff, plongeant son sabre dans le talus du rempart, s’écria hors de lui : « Comme j’enfonce mon sabre dans cette herbe, ainsi je l’enfoncerai dans le ventre du premier qui ira au secours de ces gredins » (J. Cart, Histoire du mouvement religieux, I, 161. Guers, in Le premier Réveil, p. 149, écrit : « dans le cœur du premier qui oserait prendre la défense de ces misérables »).
Il fallut cependant que, bon gré, mal gré, il marchât à leur secours. Ceci se passait le 7 juillet 1818. Un mois après, jour pour jour, le 7 août, Neff était avec Gonthier et Guers dans l’arrière-magasin du père de ce dernier, alors libraire à la Cité, et leur disait avec effusion : « Messieurs, je vous avais méconnus, maintenant je suis des vôtres » (Guers. Le premier Réveil, p. 149).
Neff s’était, en effet, mépris sur le compte de la nouvelle église et la confondait avec les visionnaires et les fanatiques.
Que s’était-il passé entre temps ? Neff le rappellera lui-même ainsi : « M. Malan avait été par la grâce de Dieu l’instrument de ma conversion en ce qu’il s’était donné la peine de venir me chercher au corps de garde pour me donner des traités qui, me trouvant déjà fort occupé de mon âme m’avaient en peu d’heures fait connaître le grand mystère de la Rédemption ».
(En ce qui concerne le travail intérieur de l’âme de Neff avant sa conversion, M. Chatoney écrit : « Il était fier, fier de lui et de la manière dont il avait déjà lutté dans la vie, fier de son attitude morale et de son sérieux. …Et ainsi, croyant être près de son Dieu il s’en éloigne en refusant de renoncer à lui-même et en la confiance en ses propres vertus… la religion n’avait abouti au fond, chez lui, qu’à une forme plus élevée, sans doute, mais combien dangereuse du culte du moi. Il avait, en effet, laissé son égoïsme naturel pénétrer sa vie spirituelle et empoisonner les sources… Il sentit qu’il fallait changer… Il comprit que le grand obstacle était son orgueil et il chercha à s’humilier devant Dieu).
Le traité qui bouleversa Neff fut : Le Miel découlant du rocher (Petit traité de Thomas Wilcock dont il avait paru une édition française à Strasbourg en 1762. Il présentait essentiellement la doctrine du salut par la foi, par la grâce).
En voici quelques passages :
« Vous faites profession d’être chrétien, vous assistez au culte divin, vous participez aux saints sacrements ; tout cela est bon. Mais savez-vous bien qu’en faisant tout cela, vous pouvez être le plus malheureux des hommes ? »
« Pouvez-vous vous souvenir du moment où Jésus s’est approché de votre cœur pour demeurer si bien présent à vos yeux, que vous préféreriez cet unique objet à tout ce qu’il y a de perfections, de beautés et de vertus dans le monde ? »
« Tout ce que vous présumiez avoir fait de bon est-il réputé de votre part comme de l’ordure devant la majesté du Seigneur ? Tout cela est-il abaissé devant la majesté de sa perfection, de sa grâce et de son amour ? »
« Ne mettez pas les dons que vous avez reçus en balance avec ceux des autres, mais examinez-les sur la véritable pierre de touche qui est la parole de Dieu ».
C’est un ouvrage au sujet duquel Neff écrira, en retraçant sa conversion, qu’il était peu intéressant pour quiconque veut lire pour se récréer ou orner son esprit. Tout ce qu’il contient est folie pour la sagesse humaine, et cependant nulle part je n’ai vu la doctrine évangélique présentée d’une manière plus franche, plus entière.
Neff ne cessa de lire ce livre, de le distribuer autour de lui. À son lit de mort il le lira, le soulignera.
Sur la première page il écrivit : « Christ est ma vie et la mort m’est un gain » (Cité par Louis Brunel in Les Vaudois des Alpes françaises, 1890, p. 171). Neff souligna et signa plusieurs passages, entre autres les lignes suivantes précédées de ces mots : Redoublez d’attention, Félix Neff : « Vous direz peut-être : « Si seulement je pouvais croire, mais je n’ai pas même une vraie contrition ni un vrai repentir de cœur à la vue de mes péchés ».
Mais sachez que dès alors même que vous n’avez que péché et que misère, vous êtes dans le cas où Jésus peut d’autant mieux signaler sa grâce. Allez seulement à Lui avec tout votre endurcissement et votre incrédulité pour recevoir de lui le don de la repentance et de la foi. Par-là, vous lui ferez honneur. Dites-lui : « Seigneur, je ne t’apporte ni justice, ni don, pour t’engager à me justifier. Ce sont tes dons que je viens te demander. C’est ta justice indispensablement nécessaire que je réclame ».
Nous ne pouvons pas nous défaire de la démangeaison de vouloir apporter quelque chose au Sauveur ; cependant il n’y a rien de si déplacé, les plus brillants talents de la nature ne valent pas la monnaie d’un denier dans le ciel.
« Quant au Sauveur, il n’exige absolument rien de l’âme pour sa justification, mais l’âme voudrait à toute force l’obliger à recevoir quelque chose d’elle (à titre d’achat) ».
Dans la marge de ce dernier passage Neff, sur son exemplaire, avait écrit : « J’ai trouvé la paix, là, dans ces deux pages ».
Il n’est pas un vrai croyant qui ne puisse affirmer, après l’avoir lu et relu, que tout son contenu renferme la vérité et qu’il n’existe aucun autre chemin que celui qu’il indique.
Quiconque ne sent pas la réalité de ces choses, qui les trouve exagérées ou obscures, est encore lui-même environné de profondes ténèbres. Il fut un temps où j’aurais peut-être jeté ce livre avec indignation, comme le font encore bien des docteurs en Israël, méconnaissant la ruse et la profonde malice de mon cœur orgueilleux et rebelle ; j’aurais pu supporter une doctrine qui abaisse l’homme au-dessous du néant et veut qu’il regarde comme de l’ordure ce qu’il trouve de plus estimable en lui.
Mais lorsqu’une longue et triste expérience m’eut appris à connaître ma faiblesse et mon indignité, lorsqu’après mille vœux inutiles et mille efforts infructueux, je sentis enfin qu’en moi n’habite aucun bien (Rom. 7. 18), et que malgré ma résistance j’étais entraîné vers la perdition par une force invincible ; quand il me fut possible de ne plus douter qu’avec toutes mes prétentions et mes vertus, je n’étais au fond qu’un esclave du péché, un enfant de colère et de rébellion, aussi indigne qu’incapable de goûter les délices du royaume de Dieu, je m’estimai bien heureux de trouver un livre qui, dépeignant avec la plus exacte vérité le misérable état de mon cœur, m’indiquait un remède gratuit et le seul efficace.
Je le compris à la seconde lecture. Il me sembla alors que Dieu même l’avait dicté tant il s’adaptait parfaitement à ma situation. Je reçus avec joie la bonne nouvelle qu’il annonçait, savoir que nous devons aller à Christ avec toutes nos souillures, toute notre incrédulité et notre endurcissement.
« Je me hâtai de suivre ce salutaire conseil, et, dès la première fois, j’en éprouvai toute l’excellence. À partir de ce moment, je n’ai plus eu besoin de beaucoup de conseils. En annonçant les richesses incompréhensibles de la grâce qui est en Jésus-Christ, j’ai pu dire avec assurance, comme Jean : « Ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons entendu de nos oreilles, ce que nos mains ont touché et que nous avons contemplé de la Parole de vie, nous vous l’annonçons » (1 Jean 1. 1) ».
Insistons sur la simplicité de ces expériences spirituelles initiales, sur l’absence presque complète d’influences humaines, au point que Neff pouvait dire sans injustice envers personne : « La Bible et l’Esprit de Dieu ont été mes seuls professeurs de théologie…, je n’ai étudié que dans trois livres : la Bible, mon cœur, la nature ». Dans le premier (qui, par la grâce de Dieu lui avait appris à étudier les deux autres), il avait connu les perfections et les desseins d’un Dieu saint, juste et bon ; dans le second, il avait senti tout le poids du péché, les ruses de Satan, le malheur et les besoins de sa nature déchue ; dans le troisième, il puisait toutes ses comparaisons.
Neff, arrivé à la connaissance du salut, s’unit à l’église qui se réunissait alors à Bourg-de-Four. Il reçut beaucoup de Pyt, de Guers et de Gaussen. Il appelait ce dernier une « lampe ardente et brillante à la lumière de laquelle je me suis si souvent réjoui ».
Ch. 2
Activité en Suisse (1819 à 1821)
D’un caractère vif et résolu, d’un esprit très clair, dès qu’il eut reconnu de quel côté était la vérité, « Neff, sous l’habit militaire, parcourut diverses localités de notre canton pendant les jours de liberté que lui laissait son service, et annonça avec un pieux entrain les miséricordes du Seigneur » (Guers, op. cit., p. 212).
Neff préside souvent les « assemblées d’appel » que les membres de la « Petite Église » (Bourg-de-Four) organisent dans les environs de Genève. Mais cette activité est encore trop restreinte pour lui. Il rassemble dans quelques fermes hospitalières les campagnards qu’il rencontre et leur annonce l’Évangile avec simplicité et force, en illustrant ses enseignements d’images empruntées à la vie des champs et à l’art militaire.
Il fut libéré le 5 mars 1819. Sur son congé, le capitaine de sa compagnie lui rend le meilleur témoignage : « J’ai été très satisfait du susdit sergent, surtout pour sa moralité, et il a mérité l’estime de tous ses supérieurs pendant tout le temps qu’il a servi dans ma compagnie » (D’après une note de Daniel Benoît).
Appelé à visiter, dans les prisons du canton voisin, un meurtrier, il eut la joie de l’amener aux pieds de Jésus (Il lui parla non en juge, mais en frère, il ne lui montra pas l’horreur de son crime… « Je lui dis que s’il n’y avait pas de grâce pour lui, il ne saurait y en avoir pour moi, quoi qu’aux yeux des hommes je puisse paraître juste et innocent » A. Chatoney, op. cit., p. 22).
Cette circonstance le mit en rapport avec plusieurs pasteurs de ce même canton, qui réclamèrent son assistance dans l’accomplissement de leur œuvre et dont quelques-uns ont longtemps béni sa mémoire (Guers, op. cit., p. 263).
Ailleurs, il pénétrait dans les cures sans autre introducteur que lui-même (J. Cart, op. cit., 1, 163).
Certains pasteurs étaient effrayés de l’audace de ce jeune évangéliste qui venait prêcher à leurs paroissiens la corruption radicale de l’homme et le besoin de la conversion. Et pourtant la politique de Neff était toute de conciliation et plusieurs de ses adversaires devaient en convenir (A. Chatoney, op. cit., p. 27 et 28).
À ceux qui l’accusent d’être une cause de trouble, il répond :
« Ceux qui recherchent le ciel, leur vraie patrie, font profession d’être étrangers et voyageurs sur la terre, à laquelle ils ne s’attachent nullement. Oui, à ceux-là, il est dit : « Soyez en paix entre vous ». Mais quant à la paix avec les enfants du monde, avec ceux qui, n’ayant pas le Fils, n’ont pas la vie, et sur qui la colère de Dieu demeure, qui vivent selon la chair, et recherchent avant toutes choses la gloire du monde, l’estime des hommes et les biens de la terre, la paix avec ceux-là (quoiqu’on doive pour l’obtenir faire tout ce qui dépend de nous), on ne doit pas l’acheter en refusant de confesser la vérité ou en appelant le bien mal, et le mal bien ».
Cependant Neff doit gagner sa vie, il travaille comme ouvrier chez des particuliers, puis, en mars 1820, à la construction de la chapelle du Témoignage, de César Malan.
Franchissant bientôt les limites du canton de Vaud, Neff alla prêcher l’Évangile dans celui de Neuchâtel, dans le Jura Bernois, et jusque dans le canton de Bâle (Guers, op. cit., p. 263).
Partout il tient des réunions et exerce une influence profonde sur ceux qu’il rencontre.
On le vit gravir le Jura dans sa partie la plus escarpée, pour visiter un pauvre berger, originaire des vallées du Piémont, qui manifestait, à travers une écorce épaisse et grossière, quelques étincelles de vie religieuse (Notice de Toulouse, p. 12).
« J’ai tenu, écrit-il de Moutiers-Grand-Val, en novembre 1820, déjà treize assemblées publiques dans sept villages différents, et souvent elles étaient composées de plus de la moitié de la population du lieu. Dans les intervalles, je visite chez eux les chrétiens déclarés ou ceux qui s’acheminent, et je tâche de les affermir dans la foi, les excitant à prêcher aussi l’Évangile, et leur recommandant surtout ce qui leur manque, l’amour fraternel et les relations chrétiennes entre eux. Les âmes vraiment converties s’empressent d’appeler les tièdes ou les froides aux assemblées ».
Ce genre de réunions dépourvues de toute forme, où régnait la plus grande liberté, suscita l’opposition des pasteurs officiels. En novembre 1820, son ami F. A. Matthey écrit à Neff :
« La Compagnie des pasteurs a défendu toutes les assemblées religieuses, après quoi plusieurs pasteurs ont demandé s’ils ne pourraient prendre leur Bible avec eux en se rendant chez leurs paroissiens. Chose effarante ! On a été environ une heure en délibération pour décider ».
Le 4 décembre 1820, Gonthiers écrit à Neff qu’il est sous le coup d’une expulsion et ajoute : « Fais tout ce que tu pourras avant qu’on te chasse ».
Un pasteur, écrit Neff lui-même, « avait défendu à ses catéchumènes d’assister à nos réunions, sous peine d’être renvoyés d’un cours ». Ailleurs, dit-il, on me donna « à entendre que le pasteur ne voyait pas d’un bon œil les assemblées, et que celles que j’avais tenues avaient beaucoup fait crier, surtout parce que quelques-unes des personnes qui y ont assisté paraissent tristes et rêveuses depuis, et que l’on craint que cela ne tourne les têtes ou ne cause des divisions ». Il justifie sa méthode en faisant avant tout appel à l’Écriture pour démontrer déjà la nécessité de ces assemblées qui seront, où qu’il aille, la clef de voûte de son œuvre.
« Exhortez-vous l’un l’autre et édifiez-vous l’un l’autre, chacun en particulier, comme aussi vous le faites. Or nous vous prions, frères…. Avertissez les déréglés, consolez ceux qui sont découragés » (1 Thess. 5. 11 et 12). Ailleurs, il est ordonné aux chrétiens en général d’avertir comme un frère celui qui, par sa mauvaise conduite, s’était fait chasser de l’Église. Jacques dit : « Confessez donc vos fautes l’un à l’autre… ; si quelqu’un parmi vous s’égare de la vérité, et que quelqu’un le ramène, qu’il sache que celui qui aura ramené un pécheur de l’égarement de son chemin, sauvera une âme de la mort, et couvrira une multitude de péchés » (Jac. 5. 19 et 20).
On lit dans un autre endroit : « Frères, quand même un homme s’est laissé surprendre par quelque faute, vous qui êtes spirituels, redressez un tel homme dans un esprit de douceur… Portez les charges les uns des autres » (Gal. 6. 1). Et Pierre dit : « Suivant que chacun de vous a reçu quelque don de grâce, employez-le les uns pour les autres, comme bons dispensateurs de la grâce variée de Dieu » (1 Pier. 4. 10).
Il était même recommandé à ceux qui désiraient « avec ardeur des dons de l’Esprit », de « chercher à en être abondamment doués pour l’édification de l’assemblée » (1 Cor. 14. 12). « Si quelqu’un parle, qu’il le fasse comme oracle de Dieu » (1 Pier. 4. 11). « Que votre parole soit toujours dans un esprit de grâce, assaisonnée de sel, afin que vous sachiez comment vous devez répondre à chacun » (Col. 4. 6). « Que la parole de Christ habite en vous richement – en toute sagesse, vous enseignant et vous exhortant l’un l’autre » (Col. 3. 16). Il était permis à tous de parler dans l’Église, car « vous pouvez tous prophétiser un à un » (1 Cor. 14. 31). Il était même demandé à celui qui parlait de se taire si « une révélation [avait été ] faite à un autre qui est assis » (1 Cor. 14. 30).
« Vous faites des objections contre les assemblées, en disant qu’elles sont trop publiques, et prolongées trop avant dans la nuit. Je vous répondrai qu’une ville située sur une montagne ne peut être cachée ; et que la chandelle n’est point allumée pour être mise sous le boisseau. Et quant au prolongement dans la nuit nous voyons Paul passer une nuit entière en exhortations avec l’Église ; nous voyons que les disciples étaient assemblés en prières dans une maison, lorsqu’au milieu de la nuit Pierre, délivré de ses fers par l’ange, vient heurter à la porte.
David devançait l’aurore pour chanter des louanges à l’Éternel : et Paul disait aux anciens d’Éphèse, en les quittant : « durant trois ans, je n’ai cessé nuit et jour, d’avertir chacun de vous » (Act. 20. 31).
Un ecclésiastique défendait à un fermier « tout rassemblement dans la paroisse ». Mais, écrit Neff : « Comme il vaut mieux obéir à Dieu qu’aux hommes, nous avons continué ce soir et nous avons eu beaucoup de monde ». Dans cette église de Moutiers, où Il avait été pasteur, il fonde, sous l’influence des Moraves, une Société d’Amis, de jeunes gens qui devaient se réunir tantôt dans un village, tantôt dans un autre.
En 1828 Neff rendra encore ce témoignage aux Moraves :
« Nous avons ici, à Genève, écrit-il aux Vaudois du Piémont, un Vaudois nommé Gonin… converti dans sa jeunesse par les Frères-Unis (Moraves), il était resté presque seul, comme un charbon sous la cendre, pendant les longues années d’incrédulité et de mort qui ont précédé le temps actuel de réveil religieux : quatre ou cinq personnes, réunies à ce fidèle disciple de Christ ont formé pendant plus de trente ans le seul foyer de vie chrétienne qu’il y eût à Genève. C’est à cette petite lampe, luisant en un lieu obscur, que s’est, en grande partie du moins, rallumé le zèle qui s’est développé parmi nous et qui, d’ici, a été reporté chez vous ».
« Il y a ici des chrétiens, écrit Neff, dont le zèle, l’humilité et l’amour me font honte, et qui ont bien autrement d’expérience qu’aucun de nous ; aussi je profite à leur école ». Neff, profita si bien qu’il imita ensuite les « diasporas » des Moraves, en organisant partout où il le put des réunions d’édification mutuelle, outil que Dieu bénit merveilleusement entre ses mains.
D’une réunion de jeunes filles, il écrit :
« Nous passâmes l’après-midi à chanter des cantiques, et en conversations édifiantes. Elles s’attendaient bien à être tancées d’importance au retour, quand on saurait d’où elles venaient : leurs frères sont les plus acharnés contre elles, aussi bien que les autres jeunes gens de la commune. Ce qui anime ainsi les garçons de ces villages, c’est de voir se convertir des jeunes filles, qui sont alors perdues pour le bal et les soirées champêtres ».
Neff dénonçait la mondanité avec énergie : dans un salon près de Bôle, « je fis tomber la conversation sur l’inconséquence du monde, qui, tout en permettant de croire à la Bible ne permet pas qu’on en soit pénétré, ni qu’on agisse d’après ses principes ».
« Quelques-uns sont réveillés, mais la plupart dorment. Nos assemblées de Bôle continuent quand même et deviennent de jour en jour plus nombreuses. Hier, chambre et cuisine, tout plein. Priez le Seigneur qu’Il fasse pleuvoir sur cette semence… Chers frères ! Priez le Seigneur qu’il entretienne et augmente Lui-même son feu. Priez-le aussi qu’Il me délivre des ennemis, afin que la porte ne me soit pas fermée dans ce pays-là, car j’espère qu’un beau réveil s’y prépare ».
« La femme de X (un pasteur), non seulement n’est pas convertie, mais elle paraît tenir beaucoup au monde ; et j’ai pu apercevoir qu’elle donne beaucoup d’ouvrage à son mari dont elle combat moins encore les principes que les actions. Priez le Seigneur qu’il la convertisse afin qu’il puisse travailler sans empêchement au règne de son Maître…
Il est triste de voir combien souvent les chrétiens choisissent mal en mariage ; je suis à chaque instant appelé à déclamer contre cette infidélité ; elle m’apparaît en quelque sorte comme un adultère ; et j’exhorte ceux qui sont déjà ainsi liés à n’envisager aucune convenance humaine contraire à l’Évangile, mais à se rendre libres dans leur action, malgré leurs femmes et leurs familles. Je ne me rends pas ainsi ami des dames ; mais comme je me soucie fort peu de leur affection hors de Christ, j’en suis tout consolé ».
Il travaillait ainsi, conduit par Dieu seul. « Quand on me demande où je serai demain et ce que je ferai, je réponds souvent que ce ne sont pas mes affaires et qu’il faut le demander au Maître ».
Il dut bientôt quitter le Jura, fatigué par un exercice continuel de prédications, de conversations et de chants.
Au milieu de novembre il est à Berne, puis retourne à Neuchâtel en janvier 1821, d’où il écrit : « Je suis lassé par le christianisme des ménagements. Nous vivons ici parmi les chrétiens du Nationalisme, du Mysticisme, du Moravisme et surtout du Prudentisme ».
Il termine cette lettre à Bost par ces lignes :
« Oui, cher ami, je sens toujours plus qu’il faut se garder des maximes mondaines, qui se revêtent des dehors de piété, comme du chant des sirènes, et s’y rendre sourd, sans cela on se laisse lier les bras et on abandonne sans s’en douter l’œuvre du Seigneur. Marchons donc courageusement, dussent tous nos frères nous renier et se joindre au monde pour nous abreuver d’opprobre… Mais attachons-nous plutôt à établir le Royaume de Dieu qu’à frapper sur celui du Diable ».
Neff revient à Genève en mai, remplace Guers et Gonthier qui vont en Angleterre. Mais le caractère officiel de sa tâche lui pèse, aussi écrit-il à Guers, le 12 juillet : « J’attends avec impatience votre retour afin de vous voir ; mais surtout pour me sauver d’ici, sentant que dans le fond j’y suis inutile, tandis qu’ailleurs une œuvre à laquelle je suis plus propre me demande ; cependant si les âmes ne peuvent qu’y perdre, moi j’y gagne de bonnes leçons de patience et d’humilité » (Guers, op. cit., p. 264).
Ch. 3. Mission de Grenoble (septembre à fin décembre 1821)
Neff était à Genève au moment où le pasteur César Bonifas, de Grenoble, demandait un évangéliste pour le remplacer pendant quelques mois. Neff part aussitôt pour la capitale du Dauphiné, où il restera trois mois. Ce fut une période de travail ingrat, de dépression profonde, de douloureuses expériences intimes. Transporté à Grenoble – milieu réfractaire essentiellement -, paralysé par les formes ecclésiastiques, sans tarder Neff fait part à ses amis de ses impressions : « J’appréhendais un peu de faire un sermon en règle ; et cette crainte n’a pas peu servi à me rapprocher du Seigneur et à me faire prier davantage ».
Il prêche sur ce texte : « Dieu était en Christ, réconciliant le monde avec lui-même » (2 Cor. 5. 19), et de cette première prédication il peut dire : « Le Seigneur m’a singulièrement soutenu. Je n’ai éprouvé presque aucune émotion ; et j’ai pu parler avec toute hardiesse, faisant à mes auditeurs une application continuelle de ce que je leur disais, et en appelant sans cesse à leur conscience.
« Je ne leur ai pas caché non plus, en leur rappelant la parabole du festin des noces, que je n’espérais pas beaucoup du grand nombre ; que très probablement ils n’accepteraient pas tous l’invitation et qu’ils retourneraient, l’un à sa métairie, l’autre à son trafic.
Nous avons averti quelques personnes que tous les soirs, à sept heures, il y aura réunion ; j’ignore s’il y viendra quelqu’un. Br…, qui m’a précédé, a peu de relations avec les gens d’ici qui sont deux fois morts ; c’est pourquoi il n’a pu encore m’introduire nulle part…
Priez le Seigneur, écrit-il à un ami, qu’il veuille bientôt ouvrir quelques portes à son Évangile, car je ne crois pas que la prédication publique soit ici, pour le moment, de grand secours : on y est accoutumé ; c’est un vain son qui frappe l’air… Laissez ignorer à Grenoble ce que j’ai été, et même ce que je suis encore selon le monde, un simple laïc ! Cela gâterait tout pour le moment ; car ici je suis pasteur, et rien d’autre. Cela me fait quelquefois rire ; mais après j’en soupire, pensant à la misère de ce pauvre monde, qui ne veut la vérité que dans certains ordres ; puis à la malice de Satan qui a su faire naître et entretenir de si funestes préjugés. Oh ! quand serons-nous véritablement arrivés au siècle de la lumière ! »
Ses amis de Genève lui avaient reproché de manquer de ménagements. Il leur répondit dans une lettre qui nous livre son état d’âme du moment :
« …Quant à vos observations qui n’ont réellement pour objet que l’âpreté, la violence de mon caractère ou tout autre défaut personnel, je suis obligé de convenir qu’elles ne sont que trop fondées et qu’on pourrait m’en faire bien davantage.
Aussi est-ce la seule chose qui me décourage véritablement car si mes imperfections n’existaient que dans l’opinion des hommes, je m’en soucierais peu ; mais quand je considère, d’un côté, la terrible opposition que trouve partout notre petite œuvre, l’espèce d’acharnement que la plupart de ceux qui devraient nous soutenir mettent à nous poursuivre, et l’esprit de timidité qui enchaîne presque partout les chrétiens, et que d’un autre côté je réfléchis aux innombrables imperfections de mon caractère, à mon peu de foi, à mon peu d’amour pour Christ et pour les âmes qu’Il est venu chercher, je suis tenté de maudire mon jour comme Jérémie, et de me retirer dans quelque antre comme Élie, en attendant que l’Éternel prenne mon âme (Voir Appendice 2 un autre fragment écrit dans une heure de profond découragement, à cette époque ou antérieurement).
C’est une chose bien terrible qu’il faille des remèdes si amers pour guérir notre misérable orgueil, et que le Seigneur soit en quelque sorte obligé de retarder, de suspendre notre sanctification pour nous tenir dans l’humilité ! Je sens cependant que cela est nécessaire pour moi et je vois tant d’orgueil dans mon cœur que je crains que jamais le Seigneur n’ôte l’écharde, ou plutôt les échardes dont je suis comme lardé ».
À cette humilité quand il s’agit de son caractère, quelle fermeté ne joint-il pas quand il s’agit des principes ! Il écrit au début de la même lettre : « Non, non, je le répète, on ne peut bâtir une maison sans casser des pierres ; et le véritable Évangile, présenté sans déguisement, doit être ainsi que l’évangéliste, d’après l’Écriture, en « odeur de mort à ceux qui périssent » (2 Cor. 2. 16). Jusqu’ici, je me suis reproché de m’être conduit en Suisse, surtout dans le canton de Vaud, avec beaucoup trop de ménagements et de prudence humaine ; je n’étais donc guère préparé à recevoir des reproches en sens contraire.
Quand on ne voit les gens qu’un instant, tout est d’or. Si vous aviez eu le temps de sonder davantage les esprits, vous auriez peut-être compris la nécessité où je me suis trouvé plusieurs fois de me roidir contre les principes de lenteur ou de lâcheté dont on aurait voulu m’endoctriner. Peut-être que si j’avais écouté tout le monde, j’aurais été plus aimable ; mais la vérité en aurait souffert, et vous auriez été avec raison les premiers à me blâmer.
J’ai failli me laisser influencer ; mais à Dieu ne plaise qu’aussi longtemps que je serai à son service je cède aux temporisateurs ; au contraire, plus je fais d’expériences, plus je lis la Parole de Dieu, plus je réfléchis, et plus je suis affermi, dans mes sentiments d’activité, de vigueur et de libre action touchant l’œuvre de Dieu… Quant aux divisions que nous avons fait éclater, elles n’ont eu lieu qu’entre le bien et le mal ; et alors j’en bénis le Seigneur ».
Quelques jours après il écrit encore : « J’ai éprouvé d’une manière frappante combien il y a de notre faute dans cet état de mort et de tiédeur dont nous nous plaignons si souvent. Nous ne prions pas, ou ne prions pas assez régulièrement, assidûment. Personne de nous ne sait par expérience ce que c’est que de veiller avec persévérance. Si la grâce de Dieu n’arrive pas à notre première demande, nous nous retirons, puis nous sommes tentés de nous plaindre du Seigneur.
Notre cœur étant habituellement loin du Seigneur, il nous faut faire bien des pas avant de le retrouver ; c’est comme une pompe que l’on ne met pas souvent en mouvement ; il faut travailler un moment avant d’avoir de l’eau ; et si chaque fois on se lasse, au moment de la voir couler, elle redescend au fond du puits ; puis il faut recommencer. Autant rien que deux ou trois minutes d’une prière sèche, cela ne suffit pas pour alimenter l’âme dans le cours des occupations (Lire Appendice 1, quelques fragments admirables sur la prière ainsi que d’autres pensées). Il faut y donner plus de temps ; je dis : il faut, car je crois, comme disait notre cher frère B., que cela est plus excellent que de dormir, de boire et de manger, et je dirais presque de respirer.
Je croyais, par exemple, que le Seigneur ne pouvait pas se trouver à Grenoble (où à la vérité on ne le connaît guère) ; j’avais passé un grand mois très loin de Lui quant à la communion du cœur ; et mille fois l’ennemi m’avait trouvé endormi ou désarmé et m’avait vaincu. Eh bien, hier, me trouvant seul à la maison pendant une partie de l’après-midi, j’ai pu me recueillir et prier ; et au bout d’une heure et même moins, j’ai trouvé le bord ; je n’ai plus éprouvé de peine à prier et à me tenir près du Seigneur jusqu’au soir ; et aujourd’hui je m’en ressens encore.
Souvenez-vous de la parabole de l’ami qui va, de nuit, emprunter du pain ; et surtout de celle du juge inique ! Ce n’est pas un système de tel ou tel individu, mais c’est l’Évangile qui nous déclare qu’il faut être persévérant dans la prière ; je le répète, il le faut ; car sans cela notre vie est une véritable mort ; soyons sérieux là-dessus ; la voie du salut n’est pas une vaine science, mais une pratique de la volonté de Dieu. Le poisson meurt hors de l’eau ; l’âme meurt hors de son élément qui est la grâce du Sauveur.
Défions-nous de la paresse ; nous perdons bien des heures, des jours, pour la carte du ciel ; ces jours feront bientôt des années ; et nous nous trouverons trop tard pour entrer au banquet des noces. Quand la route est raide elle est plus courte, et en prenant courage on est vite en haut ; prenons donc courage ; et plus nous éprouvons de difficultés, plus aussi nous trouverons de soulagement en persévérant. S’il s’agissait de sortir d’un abîme entre des rochers, ou seulement de gravir une montagne, pour jouir d’un beau point de vue et d’un air pur, nous trouverions bien nos forces ; trouvons-les donc pour gravir la montagne de Sion, dont l’air vivifie véritablement, et d’où l’on contemple le véritable Éden, la vallée de paix, où coule le fleuve d’eau vive, et où croît l’arbre de vie. Puisse le Seigneur nous en donner à tous la volonté et l’exécution ! »
Neff savait reprendre pied, mais il ne lui en était pas moins dur de poursuivre son ministère dans d’aussi déplorables conditions.
« Je tiens le soir, écrivait-il, de misérables petites réunions, où souvent il ne vient que deux personnes, qui encore sont de Mens, où elles retourneront bientôt… Il ne m’est pas possible d’improviser en chaire ; je suis obligé de composer et d’apprendre mes sermons ; je les débite sans émotion, sans chaleur et sans mouvement…, tout cela me glace. Jamais je n’ai eu le cœur si peu affamé du salut des âmes ; il me semble que tous mes auditeurs sont des cailloux, et que je prêche absolument pour le néant. Cependant je leur dis toute la vérité et je serai net de leur sang.
Je descends actuellement de chaire et commence à languir que M. Bonifas arrive, car cette position me tue ; ce Grenoble est un tel cimetière que je ne me sens aucune force, aucun courage pour prêcher ; je suis dans cette chaire froid comme glace… ».
Quelques jours après, Neff écrit encore : « Grenoble est toujours un cimetière, on y perd le peu de vie spirituelle qu’on a pu y apporter. Il est vrai que je ne puis désirer vivement, pour moi, d’être ailleurs parce que, mon cœur de bois ne me quittant jamais, je ne puis pas être plus heureux dans un lieu que dans un autre ; mais ce qui me fatigue le plus en ce moment, ce sont ces formes pastorales, qui me vont d’autant plus mal que, n’ayant pas d’études, je risque à tout moment d’être à l’affront d’un côté ou de l’autre… Je ne sais d’ailleurs que prêcher, parce que, le troupeau étant mort, je suis obligé de lui dire constamment les mêmes choses ».
Neff était plus encouragé à Vizille (dix-sept kilomètres de Grenoble). Il y tenait des assemblées dans des magasins et y avait un auditoire de soixante-dix à quatre-vingts personnes. « À Vizille, il n’en est pas tout à fait de même ; l’auditoire est plus nombreux, plus attentif ; et comme il n’y a ni chaire, ni manteau (robe), et que le local est plus petit, je suis à mon aise et je prêche avec plus de sincérité et plus d’âme… Outre le sermon de dimanche, j’ai prêché encore lundi, mardi et mercredi au soir ; les assemblées ont été très nombreuses et les auditeurs très attentifs ; un contremaître catholique a invité ses manœuvres à y venir avec lui, disant : « Quand on entend ces choses, on n’a ni faim ni soif ». D’autres propos semblables, qui me sont encore revenus, prouvent que l’Évangile commence à attirer les cœurs ».
« À Vizille, écrit-il encore, il s’est présenté un baptême. La cérémonie a attiré plusieurs catholiques, qui plus tard sont revenus et qui s’en félicitent ; de ce nombre est la sage-femme et son mari, qui n’auraient pas reparu de longtemps, si j’avais refusé de faire la fonction, comme je le pensais d’abord, dans la crainte de commettre une illégalité ».
Pour ce baptême Neff fut blâmé par Bonifas qui lui écrivit : « Le Dieu de la grâce est le même que le Dieu de la nature qui n’amène pas brusquement son soleil en plein midi, mais le fait poindre d’abord derrière l’horizon, puis s’élever petit jusqu’à ce qu’il soit arrivé à son apogée. Ainsi ménage-t-il son soleil de justice dans les âmes. Les conversions subites et éclatantes de Paul sont des phénomènes qui font exception dans les voies de la grâce…
Prêchons avec beaucoup de charité et de patience la vérité… et le Seigneur nous donnera la consolation de voir éclore, petit à petit, les fruits évangéliques de notre ministère. Une chose que je vous rappelle, mon cher frère, dans la charité de notre Seigneur, c’est de penser que vous êtes en France sous le régime de notre discipline ecclésiastique, un des monuments les plus respectables et les plus apostoliques qui se puissent connaître. Comme vous n’êtes pas ordonné, plus je réfléchis sur le baptême de Vizille, plus je regrette que vous vous soyez laissé intimider et conduire par cette mauvaise tête d’homme ».
À l’abattement, au « noir » qui se glissaient dans l’âme de Neff, aux difficultés de l’œuvre s’ajoutaient aussi des directives de prudence, de patience timorée, de respect des contingences ecclésiastiques, alors que le missionnaire était affranchi de ce cléricalisme, si courant alors, sinon toujours.
Il est à remarquer qu’à Vizille et à Mens, où la prédication de Neff rencontra plus d’écho qu’à Grenoble, le terrain lui avait été préparé par un missionnaire wesleyen au zèle ardent : Charles Cook (1787-1858). Ce pasteur méthodiste parcourut avec une persévérance infatigable diverses régions de la France et contribua pour une large part au Réveil du début du 19ème siècle.
Il groupait les personnes qu’il avait amenées à la foi en petites sociétés qui, suivant les circonstances se rattachaient par un lien plus ou moins étroit à l’Église établie ou s’en séparaient pour vivre par elles-mêmes. Merle d’Aubigné put écrire de Cook : « L’œuvre que John Wesley fit dans les États Britanniques, Charles Cook l’a faite, en une moindre mesure sans doute, sur le continent ».
M. Bonifas étant revenu, le pasteur Raoux, de Mens, demanda à Neff de le remplacer à son tour pour quelques mois.
Ce fut pour Neff un soulagement de quitter Grenoble, mais il y avait acquis une plus grande conviction de son insuffisance et de la nécessité de la prière pour obtenir la puissance du Saint-Esprit.
Ch. 4. Mission de Mens
Premiers travaux (28 décembre 1821-avril 1822).
Neff arriva à Mens le 28 décembre 1821. Il pensait y trouver une paroisse dont les habitants, de mœurs plus simples, seraient, au moins par tradition, plus attachés à la foi chrétienne que ceux de Grenoble.
Les auditoires étaient nombreux – environ douze cents personnes. Depuis le passage de Cook, il avait été institué un culte le dimanche après-midi. Les catéchumènes, au nombre de soixante-dix au moins, venaient à Mens une fois par semaine ; beaucoup étaient répartis sur vingt villages ou hameaux différents, éloignés souvent de huit à douze kilomètres dans un pays presque impraticable.
Neff prêchait aussi dans les annexes de St-Jean-d’Hérans et de St-Sébastien, où il y avait des auditoires considérables. « Je priais, écrit-il, mais avec un cœur navré, de voir autour de moi une si grande moisson sans pouvoir abattre un épi… Voilà, l’ouvrage et la moisson ; mais tout ce qui brille n’est pas or ; et « il n’y a pas qu’à tailler » comme on pourrait le croire. Tout ce beau monde est mort ; et Blanc (son collègue) même, à mon avis, quoique très orthodoxe, bon enfant et même très zélé, dort encore de toutes ses forces dans le protestantisme…
Il désire bien, sans doute, que les âmes se convertissent ; mais comme il ne sait pas ce que c’est que la conversion, il désire encore plus la paix de ce cadavre qu’on nomme l’Église, et qu’il croit vivant. Je vois bien qu’il a déjà peur que je ne forme des assemblées, car il me parle souvent du danger d’innover ou d’aller trop fort… Outre la défiance de Blanc, j’ai encore à combattre ici un autre grand obstacle, l’esprit du monde, qui règne partout. Invité dans les bonnes maisons, je n’ai pu y parler que de politique ou de toute autre chose mondaine, car Blanc ne les met jamais sur un sujet religieux si ce n’est pour les entretenir de controverse… ».
Mais la note de l’humilité domine dans cette lettre, comme dans les autres, et Neff ajoute : « …pour notre compte, nous devons prier ardemment le Seigneur qu’Il nous préserve de toutes les ruses de Satan et de notre propre cœur ; car nous sommes du même bois que ceux dont nous parlons ».
Neff prêche sur la parabole des dix vierges. « J’invoquai, dit-il, la bénédiction du Seigneur sur mes paroles : et je crois qu’Il m’exauça ; je me sentis ferme et positif dans mes assertions, scripturaire dans mes preuves, et pressant dans ma conclusion qui n’était qu’une série de questions appuyées sur les passages de l’Écriture que j’avais employés… J’ai cru voir dans ces personnes quelque étincelle de réveil, c’est-à-dire, quelque connaissance de leur misère ; en un mot, il me semble que la Parole rencontre ici quelque chose de mieux qu’à Grenoble ; mais je n’ose espérer ni me réjouir.
J’ai déjà tant de fois éprouvé qu’aussitôt que je jette un coup d’œil sur mon ouvrage, Dieu le brise entre mes mains, que je ne puis plus espérer de le voir véritablement béni. Mais c’est une chose bien cruelle pour moi de voir que mon misérable amour-propre oblige le Seigneur à me faire échouer là où tout autre réussirait… ! »
Dès son arrivée, Neff doute fort de pouvoir rester à Mens : sa situation est compromise, et que ce soit en Suisse, à Mens, dans les Alpes ou en Piémont, elle sera toujours « comme de contrebande ».
« M. Blanc m’a dit qu’il avait reçu une lettre de Genève, de je ne sais combien de pages, contenant dans le plus menu détail toutes les accusations qu’on a formées contre tous les momiers, tant à Genève que dans le canton de Vaud. Les accusateurs savent sans doute que je suis ici ; car on l’a averti et même on le somme de prendre bien garde à son troupeau, de se garder des loups déguisés en brebis, des faux-prophètes.
Si les âmes dorment, le démon ne dort pas ; il est plus actif que nous, et ses suppôts sont infatigables. On a écrit, non seulement à M. Blanc mais à un autre membre du Consistoire ; on a même été jusqu’à écrire au Consistoire en corps. J’ai un pressant besoin de sagesse et de foi dans cette circonstance critique ; le Seigneur seul peut nous en tirer ».
Malgré les difficultés, les portes semblaient s’ouvrir déjà.
« En effet, notre évangéliste s’était mis à l’œuvre avec zèle, mais avec prudence. On s’aperçut bientôt qu’il y avait là quelque chose de nouveau ; cela paraissait dans ses conversations, dans sa tenue, dans ses réunions particulières du soir, plus encore que dans ses prédications.
On était frappé du soin qu’il prenait de la jeunesse et du zèle qu’il mettait à enseigner le chant. On lui adressait des questions, il y répondait pertinemment ; et, sans bien se rendre compte de l’élément nouveau, mais pleinement évangélique, qui s’introduisait dans l’Église, on comprenait que, jusqu’à ce jour, cet élément avait fait défaut ». (F. Martin Dupont : Mes impressions, p. 48).
Neff apprenait le patois pour se faire comprendre de ses nombreux catéchumènes, faisait des visites de malades… « et quand on me voit passer, on y vient pour profiter de la lecture et de la prière. Les paysans, naturellement timides, commencent aussi à se familiariser avec moi, et me prient d’aller les voir ; ils sont fort étonnés que je veuille les instruire en particulier, ils n’ont jamais vu un ministre qui fasse cela.
Dans les bonnes maisons, je suis aussi fort bien reçu. J’ai refusé, il est vrai, d’aller dans les sociétés où l’on joue et où il y a de la mondanité, mais je fréquente trois ou quatre maisons où je peux parler de l’Évangile. En général, je suis aimé dans le pays, et la grande majorité désirerait que le pasteur que je remplace ne revienne pas et que je puisse rester parmi eux…
« Je me suis mis, sans consulter Blanc, qui craint les innovations, à rassembler mes catéchumènes du bourg quatre fois la semaine (deux fois les garçons et deux fois les filles), dans la soirée et dans ma chambre ; je leur fais apprendre par cœur des passages du Nouveau Testament relatifs aux principales vérités de l’Évangile, en ayant soin de leur montrer le rapport de ces passages avec les enseignements du catéchisme…
J’ai bien à lutter contre les jeux de cartes, les romans et le bal ; je ne le fais cependant qu’avec prudence, sachant qu’il ne faut pas mettre le vin nouveau dans de vieux vaisseaux. Blanc, lui-même, fait quelques pas, et s’occupe davantage des vérités fondamentales ; il apprend à connaître les hommes, et ne regarde plus les gens comme chrétiens par cela seul qu’ils ont reçu le baptême d’eau ».
Six semaines après, le 2 avril 1822, Neff voit ainsi la situation : « Je dois avouer qu’une vie sédentaire et fixe a peu d’attraits pour moi, et que j’envisage avec peine la nécessité de travailler constamment dans le même lieu. Je préférerais infiniment la vie mobile d’un missionnaire ; et comme la curiosité, l’amour des aventures, celui de la variété, celui même de la gloire s’en trouvent beaucoup mieux, je crois pouvoir dire, sans me séduire moi-même, que si j’ai quelque désir de demeurer dans cette contrée, c’est principalement par amour pour les âmes, et parce qu’il me semble qu’une grande œuvre s’y prépare.
Les temples où je prêche sont constamment pleins, souvent même beaucoup de personnes sont obligées de rester dehors. Il règne pendant mes prédications, à ce que l’on m’assure, beaucoup plus de silence qu’il n’en régnait auparavant ; les paysans en parlent ; plusieurs commencent à venir vers moi pour me demander des traités et des prières ; ils veulent avoir par écrit la prière que je fais avant le sermon. Plusieurs viennent, de plus de quatre kilomètres pour assister au catéchisme le jeudi matin.
Mes catéchumènes semblent aussi faire quelques progrès, surtout ceux du bourg, que je tiens plus que les autres. Il n’en est point parmi ceux de Mens qui ne possèdent assez exactement les principes fondamentaux de la foi, et qui ne soient dans le cas de citer dix ou douze passages sur chaque article ; plusieurs aussi de ceux de la campagne sont venus me demander mon recueil pour l’étudier, et viennent pour en avoir l’explication. Ceux qui, d’abord, paraissaient les plus distraits et les plus bornés, se sont tout à coup ouverts, et ont presque devancé les premiers ».
« J’ai appris que dans un hameau voisin ils s’étaient réunis le dimanche un certain nombre, pour lire la Bible et réciter des prières ; j’ai aussi vu que l’un de ceux du bourg a refusé à ses parents d’aller au bal en disant : « Comment pourrions-nous danser après tout ce que M. Neff nous a dit ? »
Je sais aussi que dans deux ou trois des principales maisons on ne lit plus de romans et on a renvoyé les caisses de livres qu’on recevait de Grenoble. Comme ces deux maisons étaient à peu près les seules qui fussent abonnées, il arrive que beaucoup d’autres personnes, à qui on les faisait lire, s’en trouvent sevrées ; petit à petit, on se retire du monde ; on ne joue plus la comédie, on danse moins ; on se réunit pour chanter des cantiques ».
Ch. 5. Réveil de Mens (mai 1822)
Neff n’était pas à Mens depuis cinq mois que déjà il voyait « l’aurore d’un beau jour ». Voilà l’aperçu qu’il donnait de son activité :
« Loin d’avoir le temps d’écrire, je n’ai pas toujours celui de prendre mes repas à l’heure, et je dois souvent dire comme le Seigneur : « Ma nourriture est de faire la volonté de mon Père et d’accomplir son œuvre » (Jean 4. 34).
Depuis quelques temps avant Pâques, j’ai été visiter presque tous les hameaux et villages de la paroisse, et je tiens presque partout des assemblées où l’on vient de fort loin après les travaux. Quand je suis à Mens, le soir, il y a toujours catéchisme et assemblée de chant, entrecoupée de lectures et d’explications que M. Blanc fait souvent…
M. Blanc entre définitivement dans l’œuvre ; et en même temps le Seigneur travaille bien d’autres âmes, soit à la ville, soit à la campagne, surtout parmi mes catéchumènes… Parmi les grandes personnes, la Parole agit puissamment aussi ; il est peu de familles riches dans le bourg qui ne comptent une partie de leurs membres parmi les gens bien disposés ; deux ou trois seulement se sont manifestées contraires à l’Évangile.
Dans le peuple, on constate moins de réveil proprement dit, mais beaucoup de bonnes dispositions ; plusieurs jeunes filles ne veulent plus danser ; et en conséquence on ne danse presque plus. J’arrivai un dimanche au soir dans un petit village où il y avait un bal bien établi, mais peu nombreux ; après qu’on m’ait aperçu, chacun partit de son côté ; en un clin d’œil, tout fut éclipsé ; et peu après on vint à l’assemblée. Chaque jour on découvre quelque âme travaillée qui pleure sur ses péchés ».
« Je fais de temps en temps de nouvelles expériences, qui m’apprennent à me défier de moi-même, à supporter les autres, et surtout qu’il faut combattre tout de bon quand on veut vaincre car, si l’on n’est pas persuadé qu’on peut tout en Christ, on ne fera jamais rien.
Je crois avoir remporté hier, sur mon cœur, une victoire, « qui vaut plus que la prise d’une ville » (Prov. 16. 32) et qui me met bien au large ; il n’est pas si difficile qu’on le pense de crucifier la chair : le premier coup ou plutôt l’appréhension est le seul mal ; mais ce n’est qu’un éclair.
C’est une vérité dont je souhaiterais pouvoir faire bien souvent l’expérience, et que chaque disciple de Christ devrait avoir sans cesse présente à la mémoire, savoir : que nous sommes vraiment libres, et que le monde est vaincu ».
Il était de plus en plus soutenu et puissant. « Le Seigneur, dit-il, m’a donné pour la prédication une facilité, une force, une hardiesse dont je suis moi-même étonné…, il m’arrive souvent de faire plusieurs kilomètres de suite et cinq ou six services dans un jour, surtout le dimanche. Ici, toutes les visites de malades sont autant d’assemblées ; tous les voisins y viennent, surtout les femmes, pour y profiter de l’explication de la Bible et de la prière. Les ensevelissements sont des occasions de prédication. Je suis souvent occupé à instruire et à converser depuis cinq heures du matin jusqu’à onze heures du soir ; et tout cela sans que j’aie plus aucune toux, ni douleur de poitrine ».
Neff rapporte ici la conversion d’une de ses catéchumènes, « celle qui l’a le plus réjoui…, l’enfant premier-né à Christ parmi mes catéchumènes et même parmi les adultes ».
« …La fille de mon hôte, nommée Émilie R…, une de mes catéchumènes assez intelligente…, était alors fort mondaine ; son adresse dans les ouvrages de femmes la faisait rechercher par les meilleures maisons, aussi était-elle de tous les bals, comédies, promenades et lectures frivoles. Tout ceci ne me faisait pas plaisir ; et ayant entendu parler d’une comédie qu’il s’agissait de jouer, je lui en manifestai mon mécontentement, assez pour l’empêcher de jouer.
Mais, si elle obéissait, ce n’était pas de bon cœur ; et loin de goûter ma prédication, elle languissait que je sois loin pour se livrer plus à son aise à sa mondanité. Elle assistait cependant régulièrement aux services publics et particuliers, et surtout aux leçons de religion que je donne le soir ; elle était toujours la plus intelligente, quoique sa bouche seule confessait la vérité ; et elle ne cessait pas de prendre de bonnes résolutions et de prier, comme je le leur recommandais, pour que le Seigneur lui fasse connaître ses péchés.
Les choses en étaient là, quand elle entendit mon discours du vendredi saint ; elle fut frappée de ces paroles que je répétais souvent dans ma première partie : « Allez à Golgotha ; et là vous verrez combien vos péchés sont odieux ».
Elle y alla effectivement, et pour la première fois elle lut dans les souffrances du Sauveur la terrible sanction de la sainte loi du Seigneur. Dans le même instant, l’amertume et l’angoisse s’emparèrent de son âme ; elle versa beaucoup de larmes pendant le service et elle en sortit, n’emportant que l’enfer dans son cœur, parce qu’elle ne voyait encore que ses péchés et non un Sauveur.
Je ne la vis qu’une seconde dans la journée, et néanmoins je soupçonnai la cause de sa tristesse, qui ne faisait qu’augmenter malgré tout ce qu’elle voulait faire pour se distraire. Dans cet instant, elle maudissait le moment où elle avait demandé à Dieu la connaissance de son cœur ; et elle fut dans cet état, sans rien dire à personne, jusqu’au mardi matin.
Je cherchais à lui parler, mais elle en fuyait l’occasion ; ses parents et ses amies se mettaient l’esprit à la torture pour deviner la cause de son affliction. Enfin, le mardi matin, je lui fis chercher des passages sur mon Testament…, tout ce que je pus lui dire ne parut lui faire aucun effet ; elle fut tout le jour fort triste, ce qui inquiétait fort ses parents ; à peine pouvait-elle parler ; elle fuyait la compagnie et ne mangeait presque rien.
Le lendemain matin, elle me dit qu’elle était toujours dans le même état ; et comme je la pressais de me dire au juste ce qui l’affligeait, elle finit par me dire en sanglotant : Je suis trop orgueilleuse, je ne pourrai jamais être sauvée ! Je lui témoignai combien j’étais réjoui de lui voir cette connaissance de son cœur ; et je déroulai alors devant elle tous les trésors de la miséricorde divine en Jésus-Christ ; mais elle m’opposait toujours l’excès de son orgueil et de sa vanité ; elle ne pouvait croire à la bonne nouvelle…
Je la laissai pour aller à La Mure, où je prêchai l’après-midi. Je tins le soir une nombreuse réunion à La Baume, près du Drac (À quinze kilomètres de Mens), chez le maire de la commune. Il ne resta pas un habitant du village à la maison, on amena jusqu’aux petits enfants. De mémoire d’homme on n’avait peut-être entendu de prédication dans cet endroit, fort écarté des temples et des routes. Le lendemain, j’allai à St-Jean-d’Hérans, visiter une personne mourante ; puis je revins à Mens pour mon catéchisme…
Je craignais de trouver Émilie au lit et ses parents bien fâchés. Quelle fut ma surprise, au contraire, de la trouver toute joyeuse ! « Oh ! que je suis heureuse ! » s’écria-t-elle, dès qu’elle m’aperçut, en venant au-devant de moi. « Vous ne m’avez pas laissée entre les mains d’un juge ! Qu’il est bon ! Oh ! qu’il est bien nommé, SAUVEUR !… Mais quelles angoisses, quelles souffrances le Seigneur a dû souffrir, lui qui a bu jusqu’à la lie ce calice d’amertume ! Je comprends maintenant ce qu’il voulait dire : « Mon âme est saisie de tristesse jusqu’à la mort » (Mat. 26. 38).
Non seulement son langage était nouveau, mais son maintien et son visage étaient changés ; l’expression d’importance et de vanité avait fait place à celle de la modestie et de la douceur ; ce n’était plus la même Émilie. Mon premier mouvement fut de bénir le Père des miséricordes et l’Ami des pécheurs. Mais à peine avais-je ouvert la bouche pour la féliciter de cette grande grâce, qu’elle augmenta ma joie en me disant : Je ne suis pas la seule.
– Et qui ?
– Louise… j’y allai hier, aussitôt que j’ai éprouvé la délivrance de mon fardeau ; car je ne pouvais garder cela pour moi toute seule ; j’étais trop joyeuse !… Maintenant elle ne prie plus par obéissance ; je crois qu’elle a déjà trouvé la paix ».
Prenons encore Neff sur le vif avec ses catéchumènes : Neff était très affectueux, très doux, mais quand il le fallait, et avec cet à-propos remarquable, il savait planter comme un dard aigu en plein cœur des paroles directes et incisives qui devaient remuer jusqu’au fond de l’être : qu’on en juge par les deux récits suivants tirés de sa correspondance :
« Avant-hier au soir j’allai au Villard. Hier matin je réunis dans une étable les catéchumènes de l’année dernière et ceux de celle-ci… je les exhortai à la persévérance en leur indiquant ces trois moyens : la prière, la lecture et la méditation de l’Écriture, et la fréquentation assidue, même au risque de sa vie, des frères en Jésus Christ.
Pendant que nous parlions, Delphine, la sœur aînée d’Aimé, qui après avoir été réveillée, a renié et se moque de son frère et des autres, entra dans l’étable où on ne lui avait pas dit de venir. Après avoir interrogé les autres, je l’interrogeai, aussi sur ce qui arrive à une âme qui néglige les moyens d’édification que j’avais annoncés.
– « Elle retombe, me dit-elle, d’une voix mal assurée, sous la condamnation !
– Oui, lui dis-je, elle abandonne le Sauveur ! Tu dois en savoir quelque chose par expérience !
Et, partant de là, je lui reprochai sa défection, lui annonçant quel serait le sort du sarment qui ne demeure pas attaché au cep. Puis, me tournant vers les autres, je leur proposai l’exemple de la femme de Lot.
Delphine, fort abattue, comme on peut le penser, ne répondit mot ; après la séance, je la vis sérieuse, et je lui dis que puisque les exhortations particulières n’avaient produit aucun effet, j’avais cru devoir lui parler en présence de tous ».
Un autre jour et à Mens même : « Hier au soir au catéchisme, j’ai fait la même chose pour Louise. Je l’interrogeai la dernière. Elle avait récité les paroles de Jésus : Jean 14. 17. Après qu’elle ait eu expliqué ce que c’est que l’habitation du Saint Esprit dans les âmes, je lui demandai si cet Esprit nous était donné pour un temps seulement.
– Pour toujours, répondit-elle (v. 16).
– Mais si cet Esprit ne se retire pas de Lui-même, ne pouvons-nous pas, nous, non pas le perdre, mais l’attrister ?
Elle eut beaucoup de peine à répondre. Cependant elle se décida à dire à mi-voix, et les larmes aux yeux : oui !
– Oui, répondis-je avec calme, mais avec force, et vous en êtes la preuve. Cette apostrophe frappa tous les auditeurs, à qui je m’adressai ensuite en les invitant à veiller et à prier, de peur de tomber comme Louise, par timidité et par complaisance pour le monde… En effet, cette jeune fille n’est tombée que parce qu’elle n’a pas eu le courage de résister aux mauvais traitements de sa mère et aux sarcasmes de ses autres parents et amis ; et parce que, pour leur complaire, ou pour éviter des coups, elle a consenti à danser, à jouer, à aller en société avec les mondains, et à ne plus fréquenter les enfants de Dieu. Autant en arrivera-t-il toujours, et rien de si juste, à « ceux qui veulent conserver leur vie en ce monde », ils la perdront, dit le Seigneur (voir Mat. 10. 39) ».
« Depuis un mois, écrit Neff, j’ai vu du réveil dans deux communes qui jusqu’ici avaient dormi du plus profond sommeil ; dans l’une d’elles, des enfants de neuf à onze ans ont été les premiers touchés, et cela par la seule visite d’une petite catéchumène de quatorze ans ; c’est Louise, amie d’Émilie…
Le nombre des âmes converties augmente insensiblement ; et ce qu’il y a de plus admirable, c’est que, sans que je m’en mêle, ils se rapprochent les uns des autres et savent se découvrir mutuellement, quoique dispersés sur une grande étendue de pays. La plupart de ceux de mes catéchumènes dont j’avais bien auguré persévèrent et avancent dans la voie étroite ; et plusieurs m’ont devancé de bien des journées dans la foi, et surtout dans la sanctification…
Le Seigneur me donne chaque jour une nouvelle force et une nouvelle activité ; il est difficile de se faire une idée de la liberté avec laquelle je parle à ce peuple ; surtout à celui de la campagne ; car je leur en dis vraiment plus qu’Étienne n’en disait aux Juifs. Blanc s’y est mis aussi avec force et corrobore sa prédication par son exemple, et par le blâme qu’il jette noblement et publiquement sur sa conduite passée ».
Ce collègue s’exprime lui-même ainsi : « Environ cinq mois après l’arrivée de M. Neff à Mens, plus de cent personnes, la plupart chefs de famille, craignant qu’il ne partit parce qu’il n’était plus appelé à remplir ses fonctions de suffragant (le pasteur étant de retour), s’adressèrent au Consistoire pour le supplier de bien vouloir le retenir sous le nom de pasteur catéchiste, s’offrant de le payer de leurs deniers.
Le Consistoire, faisant droit au désir des pétitionnaires, nomma M. Félix Neff pour son pasteur catéchiste le 1er juin 1822. Partout dans Mens et les environs, le nom de notre ami n’était prononcé qu’avec respect ; et peu s’en fallut qu’on ne le considérât comme un saint exempt de péchés, ce qui l’affligeait profondément parce qu’il voyait qu’on s’attachait à sa personne et qu’on n’allait pas à Jésus-Christ, qui seul, peut pardonner les péchés… Il me dit un jour avec un grand chagrin : « On m’aime trop, on me reçoit avec trop de plaisir, on me donne trop d’éloges ; assurément, on ne me comprend pas… ».
Doué de très grands talents naturels, ayant une élocution facile, une âme brûlante de l’amour du Sauveur, il prêchait plusieurs fois par jour sans répéter les mêmes discours ; c’était, au contraire, par des idées neuves, des peintures vives, des comparaisons frappantes qu’il commandait l’attention de son auditoire. Il rendait la Parole de Dieu si claire qu’on était étonné de ne l’avoir pas comprise plus tôt.
Sa vivacité naturelle lui faisait quelquefois commettre des imprudences, mais il les reconnaissait aussitôt et en gémissait. C’était toujours avec reconnaissance qu’il recevait les observations qu’on lui faisait sur son caractère personnel ; mais, se tenant en garde contre toute prudence humaine, il n’écoutait pas les conseils qu’on lui donnait sur ses longues courses, ses pénibles fatigues d’esprit, sur le ménagement de sa santé… Tous ses instants étaient remplis.
En hiver, il allait quelquefois avec des temps affreux, ayant de la neige jusqu’aux genoux, visiter ses paroissiens. Si ceux à qui il voulait faire connaître l’Évangile ne savaient pas lire, il entreprenait aussitôt la pénible tâche de leur apprendre à lire ; et c’était avec une patience et une douceur admirable qu’il leur montrait les lettres et leur faisait épeler les syllabes. Ses visites aux malades étaient très fréquentes. Il leur prodiguait les soins les plus affectueux ; il écoutait patiemment le long récit de leurs malaises, etc. Il les aidait de ses connaissances en botanique pour faire les remèdes ordonnés par le médecin, il allait même quelquefois chercher les plantes ou arracher les racines indiquées…
Sachant que le cœur de l’homme est orgueilleux, plein de la bonne opinion de lui-même, et très facile à s’irriter, ce n’était jamais qu’avec la plus grande prudence et les plus sages ménagements qu’il abordait quelqu’un pour lui parler de l’Évangile ; il savait, avec beaucoup de tact, saisir les moindres occasions.
C’était en racontant l’histoire de quelque personne pieuse, ou sa propre conversion, qu’il faisait sentir la nécessité de naître de nouveau. Mais cette prudence, ces sages ménagements ne l’empêchaient pas de parler avec force à ceux qui ne marchaient pas droit devant Dieu…
Est-il étonnant que Dieu ait béni un tel ouvrier, lui ait donné une riche moisson d’âmes ? ».
« Les petites filles surtout, écrit Neff, font des progrès étonnants ; il est difficile de supposer une église plus vivante que la société de ces enfants ; non contentes de se réunir en assez grand nombre, le dimanche, pour prier, elles saisissent toutes les occasions pour se réunir à trois ou quatre ; elles ont même fixé des heures pour cela. Leurs petites assemblées sont, à proprement parler, des assemblées de confessions et de prières, car elles prient toutes l’une après l’autre, avant de se quitter.
Tout cela se fait sans que je m’en sois mêlé ; je ne fais pas même semblant d’en être touché, de peur d’en souiller le principe par l’orgueil. Cette petite société est comme une fournaise ardente, où s’embrasent aussitôt les corps les plus froids ; à peine une jeune fille les fréquente-t-elle huit ou dix jours, qu’il faut qu’elle se réveille et qu’elle entre dans la même voie…
Quoique ces chers enfants soient ici les membres les plus intéressants de la famille de Jésus, ils ne sont, grâce à Dieu, pas les seuls qui fassent des progrès dans la vérité. Parmi les adultes qui ont compris et goûté la bonne nouvelle de l’Évangile, il en est plusieurs qui croissent dans cette connaissance, et qui montrent par leurs œuvres que le royaume de Dieu est « justice, paix, et joie dans l’Esprit Saint » (Rom. 14. 17).
Les liens de l’amour fraternel se resserrent de plus en plus, et la ligne de démarcation entre le monde et l’Église de Dieu est chaque jour plus sensible ; car le diable ne manque pas non plus de travailler de son côté ; et ses émissaires sont souvent plus actifs et plus zélés pour lui que nous ne le sommes pour le Sauveur…
Depuis longtemps on parlait d’établir ici une Société Biblique, dont le besoin est grand. On était sur le point de mettre ce projet à exécution, quand tout à coup, le gouvernement est venu se mettre en travers en refusant l’autorisation qu’on avait eu la précaution de lui demander… Nous avons donc profité du renvoi de la Société Biblique pour mettre en train une Société de traités. Elle deviendra, si Dieu la soutient et la bénit, une petite bibliothèque religieuse, qui fournira de bonnes lectures à tous les habitants du pays qui voudront en profiter ».
Neff fonde aussi une école de chant. Il écrit à Ami Bost probablement : « Si tu étais ici, tu me serais de grand secours pour le chant, car je suis obligé de créer la musique dans ce pays où je n’en ai pas trouvé trace… ».
« Notre école de musique, écrit-il six mois après, chemine toujours : à compter d’à présent, nous allons mettre en pratique, pour le chant des Psaumes et des cantiques, les principes que nous avons donnés aux élèves il est évident que la musique harmonieuse de nos cantiques a été bien utile pour réunir les dormants autour de la croix de Christ ».
Dans le seul village de la Baume, il ne s’était encore manifesté ni opposition, ni réveil. « Reçu chez le maire avec beaucoup d’honnêteté, j’étais attentivement écouté de tous les habitants, et n’étais compris de personne. Un dimanche, quand j’eus fini l’explication et la prière, au lieu de se retirer, tout le monde se rassit et demeura dans le silence. J’avais parlé sur la naissance du Sauveur. Tout occupé de l’état de ces pauvres âmes, et pressé de solliciter pour elles, je priais, appuyé sur mes mains, les coudes sur la table, en poussant quelquefois des soupirs. On crut que je me trouvais mal et on me le demanda plusieurs fois.
Après avoir inutilement répété que j’étais bien, je finis par me lever en leur disant, d’un ton affectueux : Je ne suis point malade, mes amis, mais je pense à vos âmes ; je pense que la plupart d’entre vous ont déjà oublié tout ce qu’ils viennent d’entendre, ou ne s’en occupent plus ; et c’est ce qui me rend triste ; cependant il est écrit : « Aujourd’hui, si vous entendez la voix de Dieu, n’endurcissez pas vos cœurs… Craignez que quelqu’un d’entre vous, négligeant la promesse d’entrer dans son repos, ne s’en trouve privé » (Héb. 3. 15 ; 4. 1) ».
Ces paroles firent une grande impression ; plusieurs fondirent en larmes, et ce fut le commencement du réveil.
Neff vivait en parfaite harmonie avec son collègue Blanc, qu’avec un tact remarquable il avait su attirer insensiblement dans ses vues ; d’autre part, Neff lui dut une foule de conseils et de leçons sur la théologie en général ; mais le pasteur Raoux, qu’il avait remplacé et qui était de retour, n’aimait pas les « mystiques de Genève, les novateurs » et reprochait à Neff les assemblées du soir.
(Neff allait présider des réunions, la nuit, partout autour de Mens, jusque dans les campagnes les plus éloignées ; il fallait suivre des sentiers écartés le long des torrents, franchir des ponts, descendre dans les ravins, dans l’obscurité la plus complète, en compagnie de quelques jeunes gens, souvent seul. Plus d’une fois, il avait rencontré des hommes armés de bâtons, à la démarche oblique. Neff passait au milieu d’eux sans hésitation, et personne n’avait jamais osé mettre la main sur lui. Il avait été militaire, sergent-major d’artillerie à Genève ; il était sans peur. On était désarmé devant lui. Ce n’est pas qu’il eût rien de martial ou de très imposant, mais il était ferme et résolu, ayant surtout la conscience de son bon droit (F. Martin-Dupont : op. cit., p. 50).
Pendant l’été, il tenait des réunions en pleine campagne le dimanche après-midi. L’affaire se corsa, Neff dut aller à Paris l’exposer au Consistoire. (Au moment où Neff avait le plus à souffrir de ce collègue il note un fait touchant : « Il n’y a pas jusqu’au fils du pauvre R., le petit Édouard, âgé de cinq ans, qui ne cherche à se dérober à la surveillance de ses malheureux parents pour venir près de Louise et des autres enfants, entendre parler du Sauveur et pour demander au bon Dieu un cœur et un esprit nouveaux ! »).
Il revint bientôt à Mens. Pendant son absence, le Réveil s’était étendu et, à son retour, il apprend que « nos frères du bourg ont formé chez l’un d’eux, auparavant ivrogne et dissipateur, une assemblée du samedi soir. D’abord, elle était peu nombreuse ; mais au bout de peu de semaines, elle a tellement augmenté que l’appartement est à peine assez grand.
« Ni Blanc ni moi, n’avons jamais fait semblant de connaître l’existence de cette réunion, et nous sommes charmés qu’il ne s’y rende absolument que des gens du peuple. Ils sont tout à fait à leur aise : l’un a un cantique, l’autre une exhortation, l’autre une lecture, l’autre une prière, et tout se fait avec ordre. Il s’y trouve aussi des femmes ; et souvent c’est la fille d’un muletier ou une servante qui donne ses idées sur une portion d’un chapitre ; un boulanger, un menuisier, un tisserand font des observations en leur patois ; et quelquefois l’une de mes catéchumènes termine par une prière d’abondance »…
Malgré tant de succès, Neff considère ce qui reste à faire, bien plus que ce qui est déjà fait.
En octobre 1822, il écrit : « Je découvre chaque jour davantage la corruption des habitants de ce pays, qui, au premier coup d’œil, m’avaient paru, en général, un peu plus simples et plus pieux que les paysans des autres contrées. La masse est foncièrement incrédule, même à la campagne ! »
En avril 1823, même note : « Quant au spirituel, tout chemine comme par le passé. Plusieurs croissent en connaissance et nous donnent de la joie ; d’autres, qui dormaient, se réveillent ; quelques-uns qui avaient ouvert les yeux les referment ; car l’ardeur du soleil sèche le germe tendre qui n’a pas poussé de profondes racines ».
Et de tout cela, Neff s’humilie encore lui-même, et c’est sa propre misère qu’il dépeint avec le plus d’énergie :
« L’œuvre du Seigneur se soutient ici ; et si j’avais plus de vie et de zèle, elle ferait bien du chemin. Mais quand le cheval est mauvais, la voiture ne va pas vite, et quand la mère n’a pas de lait, l’enfant ne prend pas d’accroissement.
« Cependant, quelque sec et aride que soit mon cœur, et quelque incapable que je sois de faire cheminer convenablement ceux qui ont déjà un peu de vie, je ne suis pas embarrassé pour annoncer, soit les jugements de Dieu, soit sa miséricorde à la multitude de ceux qui ne sont pas régénérés encore plongés dans le sommeil de la mort ; et la même puissance qui fit jaillir l’eau du rocher dans le désert, fait aussi sortir de mon sein des fleuves d’eau vive, quoique moi-même je n’en ai pas, à ce qui me semble souvent, une goutte à ma disposition pour rafraîchir ma langue ; ou que plutôt je néglige d’en boire ! »…
Ch. 7. Retour à Mens – Difficultés. Départ pour les Hautes-Alpes (juillet-août 1823)
Le 28 mai, Neff se retrouvait à Paris, et y assistait aux séances annuelles de diverses sociétés. Il ne regagna Mens qu’à la fin de juillet. Pourquoi ce délai ? C’est qu’il avait reçu d’inquiétantes nouvelles :
Le pasteur Raoux ne cessait, depuis des mois, d’intriguer et de noircir son suffragant. Opposé aux convictions et aux méthodes de Neff, mais ne pouvant le combattre sur ce terrain, ce pasteur espérait le faire éloigner en montant une cabale politique. Affectant lui-même des opinions très royalistes, il représenta Neff comme « l’envoyé du parti anglais pour aliéner les Français du gouvernement et des Bourbons ».
(Calomnie d’autant plus facile que les évangélistes non français étaient représentés, après les guerres de l’Empire, comme chargés de mission politique de la part des Anglais. C’est pourquoi il ne fut plus permis d’être pasteur sans être Français et consacré par une église française. Ce règlement fut une entrave partout et sans cesse renaissante au ministère de Neff).
M. R… remua tant et si bien l’opinion que Neff fut dénoncé à la police générale de Paris et que le préfet de l’Isère s’en mêla.
Le pasteur Bonifas, de Grenoble, outré et effrayé, conseilla à Neff de ne pas revenir.
Il lui écrivit : « Le préfet est dans de telles préventions qu’il parle de vous faire arrêter si vous venez dans le département de l’Isère et de ne point vous souffrir…
Rien ne coûte à R…, et il a juré de faire la guerre ouverte à Dieu et à son Christ. Dieu et Christ lui feront aussi la guerre. Oh ! prions pour lui, que le Seigneur le convertisse, car il est puissant pour le faire. Prions pour que ce malheureux R… ne tombe pas dans le péché contre le Saint-Esprit. Je vais écrire à Mens pour qu’on fasse venir à Grenoble une députation du Consistoire pour révéler pleinement à M. le préfet, l’infâme conduite de R… et lui faire connaître la vérité. Pour vous, attendez à Genève le résultat de tout ceci ».
Blanc, également, redoutait le retour de Neff et lui demandait d’y surseoir.
Blanc était lui-même violemment pris à parti. Le 10 juin 1823, il écrivait : « J’ai été insulté en public, de la manière la plus épouvantable… E. D. ayant bu, est venu me menacer en me mettant le point sous le nez, me traitant de traître, de brigand, de cochon, d’assassin (!), en me tutoyant avec la dernière insolence… c’était en quelque sorte à leur barbe que j’étais insulté et menacé et personne n’a rien dit. Je suis allé à la réunion et n’ai pas parlé de mon aventure parce qu’il serait arrivé des malheurs, mais j’étais si ému en expliquant un chapitre, que tout le monde a vu que je n’étais pas dans mon assiette ordinaire…
Cher ami, le Seigneur me fait de bien grandes grâces en me rendant digne de souffrir pour l’amour de son nom ; puisse-t-il me fortifier par son esprit. Priez pour moi ainsi que pour nous tous. Autrefois, quand j’entrais dans une réunion du monde, tout le monde me portait aux nues, maintenant que je vais prier le Seigneur, chanter les louanges de celui dont je suis le ministre, prêcher la parole du salut, m’entretenir avec ceux qui cherchent le Sauveur, je suis maltraité, bafoué. Eh bien ! cher frère, mon cœur est plus content, plus satisfait des insultes et des menaces de ces gens-là que quand j’en recevais des éloges. Mon Seigneur et Sauveur me le prédit, avec son divin secours, je braverai tout. Ce courrier va partir, adieu. Je vous embrasse en notre unique et bon Sauveur, ainsi que notre cher frère Guers ».
Bien plus, on avait averti Neff qu’il serait tué s’il retournait à Mens. Le 13 juillet 1823, il écrit : « Tout cela ne saurait m’inspirer la moindre crainte ; et, quoiqu’avec prudence, je ne ferai pas un pas de moins de mon devoir. Je voudrais que les inquiétudes de l’autorité ne me donnent pas plus d’ennuis et de crainte que ces gens-là ».
En effet, quelques jours après, Neff était à Mens. Il reçut un accueil enthousiaste. Depuis huit jours, on venait tous les soirs à sa rencontre.
« En parcourant le marché (de la Mure, à dix-sept kilomètres de Mens), je rencontrai, écrit-il, plusieurs paysans qui venaient au-devant de moi ; la plupart, muets de joie, ne pouvaient exprimer leur satisfaction que par leurs larmes ; ceux qui n’osaient m’embrasser voulaient à toute force me baiser les mains, quoique ce ne soit point une salutation usitée dans ce pays ».
Un jeune homme « ayant entendu que j’étais arrivé, partit comme un trait sans se donner le temps de mettre ses souliers ; je crus qu’il m’étoufferait en m’embrassant ».
Il descend les dernières pentes, et, « voyant le bas de la colline tout plein de monde, soit curieux, soit amis, qui venaient à ma rencontre, je jugeai à propos, dit-il, de ne pas rentrer à Mens par ce chemin ».
Il fallait en effet éviter toute apparence de triomphe.
Les autorités avaient été prévenues contre les réunions du soir. On les avait dénoncées au préfet comme ayant pour objet principal de venir entendre Neff.
Malgré la détermination du Consistoire de faire tenir ces assemblées dans le temple, et non plus dans des maisons particulières, et assez tôt pour que l’on puisse (en été du moins), se retirer encore de jour, Neff fut invité à ne plus présider ses réunions de la veillée, et à se répandre moins qu’il ne le faisait.
Néanmoins, les affaires s’embrouillaient de plus en plus. D’emblée, Neff vit clairement la situation et écrivit :
« L’opinion de l’autorité est que M. R… et moi, étant l’un et l’autre cause ou occasion de trouble, il est convenable de nous éloigner tous les deux… J’ai dû faire dire au préfet que le Consistoire allait chercher un autre pasteur et que j’étais prêt à me retirer…
Cette disposition me donne la facilité de mettre à profit les derniers jours, – qui peuvent être encore longs. Le Seigneur m’a donné une grande sérénité et une grande force pour les encourager et les consoler. Je les presse maintenant de s’approcher toujours plus près du Sauveur, de s’unir étroitement les uns aux autres, et de secouer ce misérable préjugé « que l’édification ne peut venir que des hommes titrés, et sous les formes ordinaires du culte ».
Je leur rappelle que les évangélistes ne sont point appelés à passer leur vie au milieu d’un troupeau, mais à porter la lumière de lieux en lieux, ainsi que nous le voyons dans les Actes, les Épitres, etc. Je leur dis qu’ils doivent apprendre à se passer de moi, comme les enfants sevrés se passent du sein de leur mère. J’ajoute, comme Jean-Baptiste : « Ce n’est pas moi qui suis le Christ » (Jean 1. 21) ; et comme Paul : « Je n’ai point été crucifié pour vous ; celui qui plante n’est rien, ni celui qui arrose » (1 Cor. 1. 13 ; 3. 7). Plusieurs entendent raison, et paraissent disposés à se conserver dans la foi en se formant en petits groupes, pour lire et méditer la Parole et pour prier ensemble ».
Voilà comment son collègue Blanc résumait l’activité de Neff à Mens :
« Pendant à peu près deux ans qu’il est demeuré dans nos Églises, il y a fait le plus grand bien. Le zèle pour la religion s’est ranimé ; un grand nombre de personnes se sont occupées sérieusement de leurs âmes immortelles ; la Parole de Dieu a été plus recherchée et plus soigneusement lue ; les catéchumènes sont devenus plus instruits dans leurs devoirs de chrétiens, et l’ont montré dans leur conduite ; un culte de famille s’est établi dans beaucoup de maisons ; l’amour du luxe et de la vanité a diminué chez un grand nombre ; les aumônes ont été plus abondantes, et les pauvres moins nombreux ; des écoles se sont établies en divers lieux ; et, soit dans Mens, soit dans nos campagnes, tout le monde a pu remarquer une amélioration sensible dans les mœurs et l’amour du travail de nos protestants.
Enfin, les travaux multipliés de Neff, son infatigable activité, ses courses, ses instructions laisseront pour longtemps, dans les Églises de Mens, un souvenir béni du séjour qu’il y a fait ».
Neff quitta Mens à la fin d’août 1823, après y avoir été l’instrument d’un magnifique réveil dont la flamme devait brûler longtemps encore. Il fit ses adieux dans les maisons qu’il fréquentait le plus souvent. « Partout, dit-il, je trouvai des groupes nombreux plongés dans la plus vive douleur ; je profitai de leur affliction pour faire à chacun des observations utiles sur la légèreté et l’esprit peu charitable qu’on a souvent manifesté ; je leur montrai le Sauveur toujours prêt à les recevoir, leur rappelant que nul ne peut leur ravir sa grâce.
Enfin je terminai avec un dernier groupe par une prière et m’arrachai de leur bras en les recommandant à la grâce du Seigneur ». (On l’accompagna jusqu’à St-Sébastien (sept km. de Mens). Les habitants de cette commune me disaient en pleurant que, s’ils croyaient pouvoir réussir, ils iraient tous à Grenoble, afin d’obtenir que je reste pour être leur pasteur, et qu’ils se chargeraient de mon entretien à eux seuls ; ce sont les principaux du lieu. Mais, en les remerciant de leur bonne volonté, je leur dis qu’aussi près de Mens on ne le permettrait pas »).
Pendant le mois de septembre, Neff visite les églises de Bourgoin, Vienne, exhorte par lettre les Mensois, et se tient en contact avec eux (« J’aime beaucoup le témoignage des ennemis. Ils disent actuellement à Mens : il n’est pas nécessaire de chercher des ministres, à présent que tout le monde prophétise ». Lire Appendice 5, quelques lettres, collectives ou personnelles, à ses anciens paroissiens).
Il fait une excursion dans la Haute-Drôme, un court voyage à Lyon pour voir une femme qu’il a connue à Vizille, « et qui manifestait quelque bon désir », et cherche de quel côté se diriger. « Quand même je semble, pour le moment, un peu en l’air, tout ira bien, puisque c’est le Seigneur qui mène la barque ».
La situation avait dû rester tendue à Mens. En septembre 1823, Neff écrivait en effet à Blanc :
« Je suis plus peiné que surpris de l’effet que vous font les oppositions de ce monde. Il est bien triste que vous ne puissiez pas vous persuader que nous ne sommes destinés qu’à cela, comme les brebis de la boucherie, et que tout ce que vous avez souffert jusqu’ici ne sont que de légères égratignures, dont un simple fidèle ne devrait faire que sourire.
Vous savez bien mieux que moi l’histoire de l’Église ; vous m’avez souvent parlé des maux qu’elle a soufferts, soit de la part des païens, soit de celle des hérétiques, soit de l’Église elle-même. À voir les choses sans lunettes, que pouvons-nous souffrir qui soit comparable à ce que d’autres ont souffert ? Si nous nous effrayons de pareilles choses, que ferons-nous dans les vraies afflictions ? Et, comme dit l’Éternel, « Si tu n’as pu courir avec les gens de pied, comment tiendras-tu avec les chevaux ? Si tu as été dispersé dans la terre de paix, que feras-tu quand le fleuve sera débordé ? » (Jér. 12. 5). De deux choses l’une : ou nous sommes des infidèles quand nous nous affligeons pour la persécution, ou le Seigneur a eu tort de dire :
« Réjouissez-vous quand, à cause de moi, on vous aura injuriés et persécutés, et qu’on dira contre vous, en mentant, toute sorte de mal. Je vous le dis, réjouissez-vous alors, et sautez de joie ; car votre récompense est grande aux cieux ; c’est ainsi qu’on faisait aux prophètes qui ont été avant vous » (Mat. 5. 11 et 12).
Mais, cher ami, voilà que je vous prêche sans presque m’en apercevoir. Vous savez très-bien tout cela ; et si la Parole de Dieu ne peut pas faire elle-même impression sur votre esprit et redresser votre cœur, que pourrais-je gagner en l’entremêlant de raisonnements humains ? Tout ce que je peux faire, c’est donc de vous adresser à la source de toute grâce et de tout don parfait, à Celui qui, pour nous tracer un chemin jusqu’au ciel, n’a pas toujours marché sur des roses, entouré de respect et d’honneur ; à Celui qui, chargé lui-même de la plus lourde de toutes les croix, nous invite à charger la nôtre pour le suivre, et qui nous dit : « Celui qui vaincra, – je lui donnerai de s’asseoir avec moi sur mon trône, comme moi aussi j’ai vaincu et je me suis assis avec mon Père sur son trône » (Apoc. 3. 21).
Oui, cher frère, Celui-là a toujours de la force pour deux ; et il vous en donnera si vous en avez envie. Mais, je vous en prie, ne parlez plus de voir finir tout cela, de voir Satan vaincu, etc. Ou mettez bas les armes et rendez-vous à l’ennemi, ou faites votre compte d’avoir à combattre toute votre vie. À Dieu ne plaise que cela ne finisse ! J’en augurerais avec raison qu’il n’y a plus de vie parmi vous.
D’ailleurs, une paix parfaite est mortelle pour le nouvel homme. Il pourrit comme un vaisseau dans le port ; il s’affaiblit et devient lâche comme des soldats en garnison. Que Satan soit seulement vaincu en nous ; qu’il soit chassé de nos cœurs ; que, malgré ses clameurs, ses menaces, ses coups intérieurs, quelques âmes continuent leur chemin vers la Cité céleste, méprisant ses efforts et les combattant par la patience, la foi, la prière : voilà la victoire que nous devons désirer, demander et espérer ; mais pour notre pauvre chair, point de paix, point de repos, point d’honneur, point d’estime » (Lire page 99 et Appendice 7, la suite de cette correspondance).
On lui indique un poste dans les Hautes-Alpes, un autre près de Montpellier. Le 8 septembre, il répond de Bourgoin : « Il n’y a encore rien de fait quant à mes vues sur les Hautes-Alpes. Cependant j’y songe toujours, et j’y tiendrais plus qu’aux places qu’on me propose sous le beau ciel du Languedoc. Dans les Alpes, je serais seul pasteur, et par conséquent libre ; dans le Midi, entouré de pasteurs, la plupart amis du monde, je serais sans cesse inquiété…
S’il y a des loups et des chamois, il y a aussi des vaches, des pâturages, des glaciers, des sites pittoresques, et de plus, un peuple énergique, intelligent, actif, endurci aux fatigues et qui offre un meilleur terrain à l’Évangile que le peuple riche et corrompu des plaines et des vallées fertiles du Midi… ».
Un mois après, il est décidé. Il l’écrit à sa mère avec les réflexions que lui inspire la date de son anniversaire :
« Me voilà parvenu au bout de mes vingt-six ans ; la vie passe bien vite ; nos jours passent comme l’ombre ! Je n’ai jamais considéré la jeunesse comme devant durer longtemps ; mais aujourd’hui je sens toujours plus avec quelle rapidité elle s’envole. Cette réflexion m’attristerait sans doute si, comme tant de pauvres humains, j’étais sans Dieu et sans espérance au monde ; mais grâces en soient rendues au Père des lumières, cette idée du peu de durée de nos jours est pour le fidèle un sujet de consolation et de joie ; elle l’aide à supporter le faix du jour et la chaleur ; car, à quelque époque de sa vie qu’il soit, il sait que dans peu de temps Celui qui doit venir viendra, et qu’il ne tardera pas (Héb. 10. 37).
J’ai pris mes précautions contre le climat glacé du pays où je vais me rendre. (En outre, les dames de Mens, lors de son départ, avaient à son insu renouvelé tout son linge usé par le service et la vétusté). Neff était pauvre. (A. Marchand, Félix Neff, op. cit., p. 28). J’ai en particulier une bonne capote en pluche, un gilet à manches tricoté, etc. etc. Je compte remettre demain mon porte-manteau à un voiturier qui va à Briançon par Gap ; et moi-même, dès vendredi matin, si Dieu le permet, je vais m’enfoncer dans les Alpes par la sombre et pittoresque vallée de l’Oisans.
Vous n’aurez pas sitôt de mes nouvelles, soit parce que mes premiers jours se passeront probablement en courses, soit parce que le service des postes dans ce pays n’est rien moins qu’accéléré… Adieu, chère maman, que le Seigneur soit avec toi et te fortifie en corps et en âme. Salue les frères ! Je les invite sérieusement à prier pour moi, et pour les pauvres montagnards vers lesquels le Seigneur m’envoie. Je me porte fort bien maintenant ; il y a longtemps que je n’ai pas grande peine ; j’espère en avoir un peu plus à l’avenir ».
Ch. 8. Arrivée dans les Hautes-Alpes. Dénuement spirituel et matériel des populations. Paroisse immense. Régions sauvages
Neff partit de Grenoble le 9 octobre 1823, remonta la vallée de la Romanche, s’arrêta au Chazelet, près de la Grave, premier hameau de sa future paroisse. Il y trouva cinq ou six familles protestantes. « Ce hameau est probablement le plus élevé et le plus froid de toute la France ; on n’y voit aucun arbre, aucun buisson ; les habitants ne brûlent que des mottes de gazon, de la bouse de vache et du crottin de brebis ; ce feu est assez bon… Le peu de protestants de ce village sont tous nés catholiques ; ils ont été convertis au protestantisme il y a environ vingt ans par un homme de leur village, qui avait été instruit lui-même par le père de notre ami Blanc, qui habitait alors Briançon. Cet homme ne savait pas lire ; et cependant il s’en est fallu de peu qu’il réforme toute la commune.
Mais un homme arriva, excommunia gens et livres, et six familles seulement restèrent fermes au milieu de mille persécutions. Depuis cette époque, ces braves gens ont été visités quelques fois par des pasteurs étrangers, mais qui, moins chrétiens qu’eux-mêmes, ne pouvaient guère les édifier… J’ai eu avec eux plusieurs conversations intéressantes ; ils connaissent la Bible mieux que moi-même. Obligés de combattre les opposants, ils ont dû puiser à la source de la lumière ; ils ont une doctrine assez saine, tirée des anciens livres protestants ; mais il n’y en a point parmi eux de vraiment converti. Je le leur ai dit franchement, en leur faisant comprendre qu’il faut actuellement édifier un nouveau temple, fondé sur Christ… »
Neff arriva à Briançon après avoir franchi le col du Lautaret où « la neige, portée par le vent, vous vient au visage et dans les yeux, comme du sable, et efface continuellement la légère trace que doit suivre le voyageur entre ces précipices ».
De Briançon, Neff parcourt sans tarder les églises de la région, prêchant partout où il peut réunir un auditoire ; les montagnards lui font bon accueil, s’étonnant de son agilité à gravir leurs rochers et de la facilité avec laquelle il se fait à leur genre de vie. « Je vois bien, écrit-il dès novembre 1823, que j’aurai à lutter contre l’influence des opposants ; mais, à la garde du Seigneur, il arrivera ce qui doit arriver ! Que Dieu me donne seulement foi, patience et fidélité ».
En attendant, le sous-préfet de Briançon lui refuse l’autorisation de remplir les fonctions de pasteur, parce qu’il est étranger. Neff doit se faire adresser vocation par le Consistoire des Hautes-Alpes et présenter une demande de naturalisation… « Jusque-là, écrit-il, je ne cesserai pas néanmoins de visiter les églises du Queyras et de Freyssinières, prêchant tantôt ici, tantôt là. J’ai tout lieu de croire que le sous-préfet, bien qu’il n’ait pas voulu prendre sur lui de m’autoriser, me laissera au moins passer quelques semaines tranquille ».
Ces quelques semaines devinrent des mois et des années (Sa situation ne fut jamais régularisée. Il ne dut jamais recevoir aucun traitement, car au début de 1827, les habitants du Queyras demandèrent « un pasteur qui puisse recevoir le traitement du gouvernement ». Et le président du Consistoire mettait Neff en demeure de répondre s’il comptait encore desservir ce pays.
Neff fait entre temps plusieurs tournées, se munit de lettres des anciens et traverse les montagnes par le col d’Orcières. « Depuis la chute des neiges, en septembre, deux hommes seulement avaient franchi ce passage ; leurs traces se voyaient par moments encore, croisées çà et là par les pas des loups, des chamois, et de quelques preneurs de marmottes ».
Il passe à Mens, prendre son ancien collègue qui lui avait promis de l’accompagner à Orpierre, chef-lieu du Consistoire. De là, il retourne à Mens, y fait beaucoup de visites et plusieurs services, puis à Gap, et encore à Orpierre. Partout, Neff tient des réunions, prêche là où il y a une église, parle à chacun ; au président du Consistoire il eut l’occasion de « parler librement de la vie qui est en Christ… Puisse le Seigneur, écrit-il, bénir ce peu de semence, et faire de cet homme un serviteur complètement éclairé et fidèle ».
Neff retourne à Gap ; les difficultés administratives sont de plus en plus inextricables. Enfin il part pour Arvieux. On l’y attendait avec impatience parce qu’il y avait des enfants à baptiser. « Ces pauvres gens, écrit-il, tiennent plus au baptême d’eau qu’au baptême du Saint-Esprit. Ils ne se doutent pas qu’ils ont en cela des frères parmi des chrétiens très avancés ».
Dès son arrivée dans les Hautes-Alpes, Neff saisit nettement l’œuvre qui va être la sienne.
« L’œuvre d’un évangéliste dans les Alpes ressemble beaucoup à celle d’un missionnaire chez les sauvages ; car le peu de civilisation que l’on trouve dans ces lieux est plutôt un obstacle qu’un secours. De toutes les vallées que je visite, celle de Freyssinières est, sous ce rapport, la plus reculée ; il y faut tout créer : architecture, agriculture, instruction ; tout y est dans la première enfance.
Beaucoup de maisons sont sans cheminées et presque sans fenêtres. Toute la famille, pendant les sept mois de l’hiver, croupit dans le fumier de l’étable, qu’on ne nettoie qu’une fois par an. Leurs vêtements, leurs aliments, sont aussi grossiers et aussi malpropres que le logement. Le pain, qu’on ne cuit qu’une fois par année, est de seigle pur, grossièrement moulu et non tamisé. Si ce pain dur vient à manquer sur la fin de l’été, on cuit des gâteaux sous la cendre comme les Orientaux.
Si quelqu’un tombe malade, on n’appelle pas de médecin, on ne sait lui faire ni bouillon, ni tisane. Je leur ai vu donner à un malade dans l’ardeur de la fièvre, du vin et de l’eau-de-vie. C’est heureux si le malade peut obtenir une cruche d’eau près de son grabat ! Les femmes y sont traitées avec dureté, comme chez les peuples encore barbares ; elles ne s’asseyent presque jamais ; elles s’agenouillent ou s’accroupissent où elles se trouvent ; elles ne se mettent pas à table et ne mangent pas avec les hommes ; ceux-ci leur donnent quelques pièces de pain et de nourriture par-dessus l’épaule, sans se retourner ; elles reçoivent cette chétive portion en baisant la main et en faisant une profonde révérence.
Les habitants de ces tristes hameaux étaient si sauvages à mon arrivée, qu’à la vue d’un étranger, fût-ce un paysan, ils se précipitaient dans leurs chaumières comme des marmottes. Les jeunes gens, surtout les jeunes filles, étaient inabordables.
Avec tout cela, ce peuple ne laissait pas de participer à la corruption générale, autant que sa pauvreté le lui permettait. Le jeu, la danse, les jurons les plus grossiers, les procès, les querelles, s’y rencontraient comme partout ailleurs ; et ceux qui habitent la partie inférieure de la commune sont encore plus corrompus. Néanmoins, la misère de ce peuple est digne de pitié, et doit inspirer d’autant plus d’intérêt qu’elle résulte, en grande partie, de la fidélité de leurs ancêtres, refoulés par l’ardeur de la persécution dans cette affreuse gorge, où il est à peine une maison qui soit à l’abri des éboulements de neige et de rochers. Dès mon arrivée, je pris cette vallée en affection et je ressentis un désir ardent d’être pour ce peuple un nouvel Oberlin.
Au village de Dormillouse, l’étroit sentier qui y conduit est, en été, inondé par une belle cascade, et par conséquent en hiver par des glaces qui tapissent tous ces rochers. Aussi, ai-je pris, dès le matin – un jour où il devait y prêcher – quelques jeunes hommes de bonne volonté, et nous sommes allés ouvrir à coups de hache des degrés dans la glace aux endroits les plus dangereux, afin que les habitants des villages inférieurs puissent monter sans accident.
Le village le plus élevé de la vallée de Freyssinières est célèbre par la résistance que ses habitants ont, depuis plus de six cents ans, opposée aux efforts de l’Église romaine ; ils sont sans mélange, de la race des Vaudois. (Les vallées de Vallouise, Argentière et Freyssinières furent occupées par des réfugiés vaudois dès leur expulsion de Lyon en 1184) et n’ont jamais fléchi les genoux devant l’idole, même dans le temps où tous les habitants de Queyras dissimulaient leur croyance.
On voit encore les restes des forts et des murs qu’ils avaient élevés pour se préserver des surprises de leurs ennemis ; ils doivent en partie leur conservation à la position même de leur pays, qui est presque inaccessible… L’aspect, tout à la fois affreux et sublime de ce pays, qui a servi de retraite à la vérité pendant que presque tout le monde gisait dans les ténèbres ; le souvenir de ces anciens et fidèles martyrs, dont le sang semble encore rougir les rochers ; les profondes cavernes où ils allaient lire les Saintes Écritures et adorer en esprit et en vérité le Père des lumières ; tout ici tend à élever l’âme, et inspire des sentiments difficiles à décrire.
Malgré de terribles persécutions, certains se cachèrent pendant trois ans dans une caverne du Mont Pelvoux ; en 1487, une armée de 8.000 croisés passe au fil de l’épée tous ceux qui refusent d’abjurer ; on déterrait les morts pour les brûler). Les Vaudois se maintinrent héroïquement, et quand l’Église réformée de France se forma, ils s’unirent avec empressement à elle puis s’étendirent dans le val Queyras. (Gay, Histoire des Vaudois, Florence, 1912, p. 24 à 28).
Cependant ces sentiments ne tardent pas à faire place à la tristesse, dès que l’œil retombe sur l’état actuel des enfants de ces antiques témoins du Crucifié ; car depuis longtemps, on ne trouve pas, parmi eux, une seule âme qui connaisse réellement le Sauveur. Ils sont dégénérés, au moral comme au physique ; et leur aspect rappelle au chrétien que le péché et la mort sont les seules choses vraiment héréditaires aux enfants d’Adam »
Tel était le dénuement spirituel et matériel de ces populations.
En topographie, le champ des travaux de Neff, auquel on croit une certaine unité, n’en a aucune (Visite dans la portion des Hautes-Alpes de France qui fut le champ des travaux de Félix Neff, par A. Bost, Genève, 1841, p. 43).
Il se compose de vallées qui renferment quelques groupes de protestants (ignorant l’existence les uns des autres) : voilà tout ce qu’elles ont de commun.
Si on veut pénétrer dans le Queyras, il faut se glisser par un passage affreux (on dirait aujourd’hui vertigineux), à travers une gorge sauvage et inaccessible aux voitures, et longue de quatre à cinq lieues, qu’a creusée le Guil.
C’est au bout de cette espèce de souterrain qu’on trouve, comme un nouveau monde, la vallée du Queyras, qui s’étend aux pieds et jusqu’aux sommités des Hautes-Alpes de l’Italie, et qui se compose elle-même de quelques autres vallées…
Au bout de quatre heures de marche (le mulet ne va pas plus vite que l’homme) et après avoir continuellement longé le Guil vous respirez enfin en débouchant dans une vallée moins sauvage qui s’ouvre à droite et à gauche (cette portion du chemin était, il y a peu d’années encore, si dangereuse et si droite à cette place, qu’en hiver les muletiers étaient souvent obligés d’étendre, à cause de la glace, des toiles d’emballage ou des espèces de tapis grossiers sous les pieds de leurs mulets, afin de les empêcher de glisser. Quand les animaux avaient avancé de quelques pas, les muletiers allaient reprendre derrière eux la toile restée libre pour la replacer devant » (ibid., p. 98).
La vallée de Freyssinières, où s’échelonnent quatre hameaux, est située à la gauche du voyageur qui arrive par Gap ; de Guillestre à Dormillouse, dernier de ces hameaux, il y a environ vingt-huit kilomètres.
C’est ici qu’en hiver on ne voit pas le soleil pendant deux ou trois mois entiers. Et comme on ne le voit presque qu’un instant pendant les quinze jours qui précèdent et qui suivent cette sombre époque, on peut dire en ce sens que ces villages sont privés du soleil pendant trois ou quatre mois entiers. Dans les grandes pluies, la cascade bloque même le chemin du passant, le seul chemin possible pour atteindre la vallée supérieure.
Avec quelle force de pareils endroits ne s’élèvent-ils pas en jugement contre les hommes qui ont pu forcer d’autres hommes à venir chercher un refuge que dédaignent les bêtes de proie ! (cette dernière expression pourrait paraître trop forte : elle n’est pourtant que la rigoureuse vérité). Je disais au paysan qui nous accompagnait, écrivait Ami Bost, en revenant de visiter ce pays : « Vous devez avoir bien des loups par ici en hiver. – Des loups ? – Pas un, me dit-il. – Comment donc ? – Le pays est trop pauvre !… » Neff remarqua pourtant des traces de loups (p. 81) ».
De Dormillouse, une nouvelle vallée conduit, sur une bonne dizaine de kilomètres encore et par une pente montante et prolongée, au col d’Orcières (En été on met quatre heures de Dormillouse (1.760 m.) au col d’Orcières (2.700 m.).
Puis on redescend dans le Champsaur, contrée plus riche et nouvelle partie de l’immense paroisse de Félix Neff.
C’est en réalité près de trois cent vingt kilomètres que Neff avait à parcourir, toujours à pied, dans les chaleurs de l’été comme dans les glaces de l’hiver, pour avoir vu chacun de ses hameaux seulement une fois ; de plus il venait encore souvent à Mens.
Après une tournée où il ne visita ni les hameaux de la Grave ni ceux du Champsaur, il écrit : « Voilà l’histoire d’une de mes rondes ; j’en ai autant à faire continuellement. Elles me prennent vingt et un jours ; puis c’est à recommencer ».
Pendant quatre ans, Neff ne coucha pas cinq nuits de suite dans le même lit (Il le dit lui-même à Ami Bost : ibid., p. 136).
Sans doute cette énorme étendue de pays n’aurait rien été pour un pasteur qui ne se serait pas cru obligé de visiter tous les lieux soumis à sa surveillance ; elle n’aurait été que forte pour un homme zélé, mais ordinaire, qui se serait imposé la tâche de voir tous ces endroits au moins une fois l’an ; mais pour Neff, qui ne pouvait se reposer – que dis-je ? – travailler en un lieu sans penser qu’il manquait à un autre, et qui par conséquent ne cessa de parcourir cette moitié de département avec beaucoup plus de soin que ne le fait souvent de sa paroisse un pasteur réduit à un seul village, cette paroisse atteint une grandeur écrasante.
Pour faire cette suite de courses, il avait à passer trois cols plus ou moins semblables à ceux du Saint-Bernard ou du Saint-Gothard… Peut-être quelques-uns pourraient-ils supporter des marches aussi continues et aussi fatigantes s’ils pouvaient trouver du repos lors de leur arrivée ? Mais qu’en était-il ? Avant même de prendre ses repas, et longtemps avant de songer à se coucher, voilà le missionnaire occupé à prêcher, à exhorter, à reprendre ou à encourager ; puis à donner des leçons de chant sans autre instrument que sa voix, et disséminant, sous ce rapport comme sous tout autre, ses efforts de hameau en hameau, faute de pouvoir établir une école centrale.
Ajoutez à toutes ces fatigues de corps la fatigue morale que donne une tâche difficile sur un terrain longtemps ingrat ; et enfin, songez à la nourriture qu’il trouvait quand venait le moment de prendre son repas… Je ne parle pas du lit… une paillasse souvent habitée par la vermine, et parfois même par la gale (Ibid., p. 48).
Et si du moins il avait partagé toutes ses peines avec un ami, un seul ami… avec des personnes auprès desquelles il eût pu trouver quelque appui moral, et un certain degré de culture intellectuelle. Or, sauf une seule personne dans la vallée de Freyssinières, il n’avait jamais rien de pareil ! Sous ce rapport, toujours tout seul, tout seul, dans le pays presque tout entier (Ibid., 135 à 137) ».
Ch. 9. Premiers travaux. Instructions religieuses. – Écoles. Assemblées d’édification mutuelle. Naturalisation refusée
Dès son arrivée dans les Hautes-Alpes, Neff commence l’instruction des catéchumènes.
Le 20 février 1824, il écrit : « J’ai fait ces temps passés le recensement de mes catéchumènes ; j’en ai en tout environ cent vingt, sans compter ceux du Champsaur, qui sont près de cinquante. Dans le Queyras proprement dit, il n’y en a que de jeunes ; mais en Freyssinières, où personne n’avait fait le catéchisme depuis vingt ans, il y en a de très âgés ; leur nombre dans cette vallée passe quatre-vingts. Vous pensez que je suis loin d’en être fâché ; je bénis le Seigneur de ce qu’Il m’a réservé ce travail ».
À Dormillouse, « je faisais le catéchisme le soir, parce que de jour les garçons travaillaient aux carrières d’ardoises, et les filles gardaient les brebis dans quelques rochers où la neige avait déjà fondu. On commençait tard et souvent, il était onze heures avant qu’on puisse s’arrêter. Ceux qui venaient de loin s’en retournaient alors avec des brandons de paille. Je n’ai pu qu’être satisfait de leurs bonnes dispositions, ainsi que de celles de plusieurs hommes plus âgés qui assistent aux catéchismes avec leurs femmes… ».
Le catéchisme de Neff était original à tous égards. Ferdinand Martin, alors instituteur à St-Laurent-du-Cros, nous en a laissé cette vivante description : « Chaque jour, il réunissait les catéchumènes au temple ; il avait groupé des textes de l’Écriture en ordre de doctrines ; cela formait une trentaine de questions à peu près. On commençait à la chute, au péché ; on finissait à tout ce qui se rapporte au salut, au relèvement. C’était nouveau ; c’était plus scripturaire, vrai et irréfutable.
Neff avait un talent tout particulier pour expliquer les passages ; il n’y avait rien de trivial, de vulgaire, de superficiel dans ce qu’il disait ; il donnait un tour frappant à sa pensée, employant, pour mieux se faire comprendre, des comparaisons d’une grande lucidité, d’un à-propos admirable ; elles se gravaient dans la mémoire, et les plus ignorants ne se retiraient jamais à vide. Neff fuyait le vague, il était précis, positif, il n’était pas phraseur, ne posait jamais, ne s’écoutait pas parler ; les mots s’adaptaient aux idées et les idées aux mots, comme la clé à la serrure et la serrure à la clé » (Martin-Dupont : Op. cité).
P. Gothié, dans son Étude sur le catéchuménat de Félix Neff et sur celui d’Oberlin, écrit, p. 111) : « Les sujets bibliques formant l’ossature des cours sont rangés suivant un ordre logique et progressif. Et cet ordre n’est pas quelconque, il a en vue l’expérience à provoquer, chaque leçon correspond à une étape à faire ».
Malgré la valeur de la méthode et de l’ouvrier, l’œuvre se fait lentement. Le 14 juin 1824, Neff reprend : « Je n’ai encore admis nulle part aucun de mes catéchumènes, parce que, ne pouvant les voir que rarement, ils ne sont pas encore très avancés. Quelques pères de famille, surtout en Champsaur, avaient l’air de trouver cela bien long ; mais je leur ai répondu par ce dilemme : ou mes catéchumènes sentent l’importance de leur instruction, ou ils ne la sentent pas ! Dans le premier cas, ils se garderont bien de perdre patience ; et dans le second, ils ont besoin qu’elle se prolonge encore beaucoup.
Actuellement l’instruction va plus lentement ; la plupart sont bergers ou bergères et n’assistent que rarement au catéchisme. Je ne puis assez recommander aux frères et sœurs de ne pas oublier, devant le trône de Dieu et de l’Agneau, cette nombreuse famille ; il est bien probable qu’il n’existe pas sur le continent beaucoup de troupeaux de deux cents catéchumènes confiés au même pasteur, et qui soient instruits dans une doctrine pure avec autant de simplicité, et uniquement sur le Nouveau Testament. Ce serait une chose bien triste que, sur un si grand nombre, nul ne vienne à la vie ».
Après le catéchisme, ce qui préoccupe Neff, c’est l’instruction. L’ignorance est profonde, en effet. « Les maîtres d’écoles que je trouvai en Freyssinières, pouvait-il écrire, ne seraient pas bon pour être des écoliers dans tout autre pays ; on leur donne pour tout salaire un louis pour cinq ou six mois ; car, en été, il n’est pas question d’école.
Je fus obligé de laisser les choses dans cet état pour le premier hiver, et j’y suppléai de mon mieux en donnant moi-même des leçons à tous ceux qui voulurent en recevoir, tant grands que petits ; le plus difficile à leur faire saisir, c’était le ton ; et, soit là, soit dans les autres vallées, j’ai eu toutes les peines du monde à former quelques lecteurs passables. J’essayai aussi de leur donner quelques principes de musique ; ils y prirent d’abord beaucoup de plaisir ; et cela servit à les attirer aux réunions. Mais ils sont si peu doués sous ce rapport, qu’ils n’ont encore fait que très peu de progrès ».
En même temps que les catéchismes et les écoles, Neff institue partout où il le peut de ces réunions d’édification mutuelle qui avaient été le moyen du réveil à Mens : « petites réunions qui sont encore sans ordre, mais qui n’en valent peut-être que mieux pour le moment ».
Dans le Champsaur, il laisse en son absence la charge de ces assemblées à l’instituteur, Ferdinand Martin, qui faisait d’ailleurs le catéchisme et des services aux temples. « On le contredit, on le questionne, et tout cela l’excite à s’instruire et fait ensuite triompher la vérité ».
Neff passe les veillées dans les étables ; on chante des Psaumes ; il explique quelques paroles de la Bible. Les sermons et le catéchisme se font souvent aussi dans les étables.
Ailleurs c’est à l’auberge, au cabaret, qu’on se réunit, et Neff « explique un chapitre ».
On comprend que ces réunions aient amené là aussi le réveil quand on voit comment Neff les présidait. Il nous le laisse voir lui-même une fois :
« La lecture de quelques cantiques de la Grande Psalmodie me toucha vivement, et me fit passer un de ces moments si doux et si rares chez moi, d’amour pour le Sauveur. Je me sentais animé plus qu’à l’ordinaire ; et en leur lisant çà et là quelques versets à leur portée, je tâchai de leur communiquer quelque étincelle du feu qui réchauffait mon cœur. Il est excessivement rare que je puisse parler avec quelque sentiment de l’amour de Jésus et de la joie que donne sa grâce ; et cette absence glace presque toutes mes prédications ; je suis obligé, pour les animer, d’emprunter les foudres de Sinaï ; et ce feu-là ne va pas au cœur.
Le très petit nombre de fois qu’en prêchant je me suis senti touché moi-même, j’ai toujours vu l’auditoire très ému et souvent tout en larmes. Du reste, si le Seigneur me refuse cette foi sensible et pleine de douceur, je dois croire que c’est pour de bonnes raisons, et me contenter de ce qu’il me donne ; tous les outils sont bons dans sa main ».
À propos d’une autre assemblée, il écrit :
« Je ne me sentais guère de feu ni de vie, surtout pour une veillée de Noël ; et après avoir fait chanter plusieurs cantiques et expliqué quelques portions des Écritures, je voyais le moment où mon monde allait s’en retourner sans édification. C’est une pénible position pour un évangéliste ; et pourtant elle n’est pas rare ! Ne sachant que faire, je sortis et allai prier à l’étable ; là encore, j’avais le cœur mort ; j’étais sur le point d’en murmurer. Cependant, je me soumis, et m’en remettant à Celui qui peut faire jaillir de l’eau du rocher, je rentrai et fis chanter ce cantique : Exaltons la charité, etc. Puis je l’expliquai avec une force et une vie qui pénétra tout l’auditoire. Oh ! combien de fois nous travaillons en vain, parce que nous oublions d’invoquer en vérité le secours du Seigneur ! »
Il parle aux paysans et quelquefois doit les prendre « un peu rudement » tant il a de peine à les amener à des conversations spirituelles.
Voici de ces conversations quelques traits pris sur le vif :
Quelqu’un demande une fois :
– Comment vont aujourd’hui les affaires de notre religion ?
– Très mal, lui répondis-je vivement.
– Comment ?
– Parce qu’on ne trouve partout que tiédeur et impiété.
– Oh ! mais ce n’est pas ce que je veux dire. Je vous demande si on nous inquiétera, etc.
– Je vous entends bien, mais je ne juge pas du bon ou du mauvais état de la religion comme vous ».
On pourrait multiplier les répliques de ce genre, citons encore celles-ci :
Un jour qu’il exhortait une personne à se convertir au Seigneur, elle répondit :
– Sans doute qu’il y aura de petits péchés auxquels je n’aurai pas fait attention.
– Ah répondit-il, que parlez-vous de petits péchés ! Ils sont tous abominables au Seigneur ! Ses yeux sont trop purs pour voir le mal. Cherchez dans la Bible si vous y trouvez de plus petit péché que celui d’Adam et d’Ève ; ils n’ont fait que manger un fruit ; ils n’ont pas offensé leur prochain, puisqu’ils étaient seuls ; et cependant ce petit péché a perdu le genre humain ; il a fallu une bien grande victime pour l’expier ».
Une autre fois, il dit à une femme : « Vous ne savez pas que vous êtes enfant d’Adam et que vous n’avez pas besoin de vous perdre, car vous êtes perdue de votre nature. Vous êtes brave, selon le monde, je le crois ; vous ne tuez pas ; vous ne volez pas ; vous n’êtes pas une femme de mauvaise vie aux yeux des hommes. Mais il n’en est pas ainsi aux yeux du Seigneur, qui sonde les cœurs et les reins, et qui connaît vos pensées les plus secrètes.
Priez-le qu’il vous donne son Esprit de lumière pour vous faire connaître votre perdition. Si vous étiez là-haut, sur ce rocher, avec un bandeau sur les yeux, vous tomberiez infailliblement dans le précipice : et si quelqu’un avait pitié de vous et vous ôtait le bandeau, dans quel effroi ne seriez-vous pas ! Vous saisiriez aussitôt quelque pointe de rocher ou quelque arbre, s’il s’en trouvait, pour prévenir votre chute… Quand vos yeux seront ouverts par l’Esprit, vous vous verrez sur le bord de l’abîme éternel : alors vous crierez au Seigneur Jésus, qui est l’arbre de vie, le rocher de notre salut ! ».
-« Vous avez soif, dit-il à une femme, du pardon de vos péchés ? Mais pour être désaltérée, il faut vous baisser ; car la fontaine est bien basse. Si je le pouvais pour vous, votre âme serait déjà inondée des eaux jaillissantes en vie éternelle; mais ne croyez pas que je sois un Sauveur. Je ne suis qu’un Jean-Baptiste, pour vous dire : « Voilà l’Agneau de Dieu qui ôte les péchés du monde ! » Allez à lui telle que vous êtes ; et vous trouverez en lui un Sauveur parfait ! »
« Ah ! que je me réjouis, disait-il, quand je trouve quelqu’un qui pleure sur ses péchés ! Mais, hélas ! ils sont bien rares dans ce pays, ceux qui savent le faire ! Quel sujet d’affliction pour moi ! Les âmes périssent, et l’on ne veut pas y croire. Je puis comparer les hommes de cette génération à celle dont parle le Sauveur : ils ressemblent aux enfants qui sont assis sur une place, et qui crient les uns aux autres : « Nous vous avons joué de la flûte, et vous n’avez pas dansé ; nous vous avons chanté des complaintes et vous ne vous êtes pas lamentés » (Mat. 11. 17) ; car je leur ai annoncé la bonne nouvelle du salut, et ils ne s’en sont pas réjouis ; je leur annonce maintenant que la colère de Dieu pèse sur leur tête, et ils ne s’en affligent pas !
Ils se plaignent que je les frappe trop fort ; que je leur annonce des paroles dures ; mais je ne peux faire autrement. Quand je suis dans la chaire et que je jette les yeux sur mon auditoire, je vois ces pauvres gens remplis de l’amour du monde, avec la joie mondaine peinte sur leur visage ! Je ne puis m’empêcher de leur annoncer leur triste situation ! »
Un dimanche, après avoir prêché sur la parabole des noces, il annonça que l’après-midi il tiendrait une réunion. Quelle ne fut pas son affliction lorsque en arrivant, au lieu de trouver ses paroissiens réunis pour la prière, il les trouva réunis pour le bal, et qu’ils l’invitèrent même à prendre part à leur plaisir : « Je les laissai, dit-il, après leur avoir parlé de ceux qui périrent dans le désert, et m’en allai chercher une âme que j’avais lieu de croire bien disposée pour de véritables joies. Mais si vous saviez combien cela m’a affligé, et combien de soupirs j’ai poussés en traversant la montagne !… »
Un jour, se trouvant dans une maison, après avoir supplié ceux qui s’y trouvaient de recevoir la parole de réconciliation, et voyant qu’ils ne faisaient aucun cas de ce qu’il leur disait, il devint triste et abattu.
– Avez-vous mal ? lui dirent ces gens.
– Oui, j’ai mal, en voyant votre obstination à vivre dans l’éloignement de Dieu, sans vie et sans espérance dans le monde.
– Je lis souvent la Bible, lui dit l’un d’eux, et je ne me la rappelle pas.
– Ah ! si vous l’aimiez, cette Parole, vous la garderiez ! Si vous aviez un ami bien cher, qui fût éloigné de vous, vous penseriez souvent à lui. S’il vous écrivait que bientôt il viendra pour rester toujours avec vous, vous liriez, vous reliriez sa lettre ; vous vous la rappelleriez ; vous en parleriez à vos amis ; vous hâteriez par vos soupirs le moment de sa venue. Hé bien ! Si vous aimiez le Seigneur Jésus, vous garderiez sa Parole, vous en parleriez à tous ceux que vous rencontrez, et vous aimeriez le jour de son apparition ! »
Un protestant et un catholique se disputaient à l’auberge de Guillestre, sur la supériorité de leur communion respective, tout en buvant à force. Neff ne disait rien. À la fin, le protestant se tourne vers lui et l’interpelle :
« N’est-ce pas, monsieur le pasteur, que c’est notre religion qui est la meilleure ?
– Hélas ! mes amis, leur répondit-il, vous avez bien tort de vous disputer ainsi ; vous avez tous deux la même religion : le culte de la bouteille » (D’après A. Bost : Visite…, p. 83 et L. Pestalozzi : La Vie Chrétienne).
En juillet 1824, Neff est encore sans nouvelle de sa naturalisation : « J’en doute chaque jour davantage, écrit-il, car Satan ne doit pas avoir manqué d’intriguer en cela, comme en toutes choses ; et je serais moins surpris de voir arriver au premier jour un ordre de partir tout de suite de France, que de recevoir des lettres de naturalisation.
Mais je suis prêt à tout événement ; et si je ne peux faire entendre l’Évangile aux hommes blancs, peut-être que les habitants de Madagascar ou des îles Sandwich le recevront mieux ; et si je ne puis partir comme missionnaire, en titre, j’irai comme maître d’école, plutôt que de rester les bras croisés dans cette Europe, si policée et si chrétienne, qu’elle ne veut pas entendre parler de Jésus. Tout cela n’est cependant encore qu’un rêve ; car jusqu’ici je prêche bien sans empêchement… ».
Quelques jours après, il est fixé : c’est un refus. Au lieu d’être déçu, il est affermi, et sans tarder l’exprime à plusieurs amis. Nous ne pouvons-nous empêcher de reproduire, malgré quelques répétitions, certains fragments de ces lettres, tant elles sont pleines de soumission, de sérénité, de foi, d’optimisme même, à un moment où sa carrière en France semblait définitivement brisée :
À un de ses amis :
« C’est un défaut qui, malheureusement, ne se trouve pas chez vous seul, que de vouloir qu’on soit personnellement placé bien à son aise et solidement selon la chair, pour travailler à l’œuvre de Dieu. Il semble aux chrétiens qui sont tels, qu’il est peu sage de songer à l’œuvre directe de Dieu, et surtout de s’attirer par sa franchise la haine du monde, avant d’être retranché de manière à pouvoir braver ses insultes ; mais ceci est une erreur, permettez-moi de vous le dire en ami ; nous ne voyons rien de semblable dans l’Écriture, et surtout dans l’exemple des serviteurs et du Maître. S’il en était ainsi, où serait le besoin de la foi ? Que ferait-on des promesses de Dieu ?
Il suffit de bâtir sur le fondement solide, et d’y être soi-même fondé selon l’Esprit ; mais, du reste, que la personne de l’ouvrier soit comme suspendue par un fil, n’importe : s’il est utile, Dieu le soutiendra. Celui qui veut tant prendre de précautions et attendre toujours, de peur de faire trop tôt de mauvaises affaires, perd le temps le plus précieux à échafauder au lieu de bâtir ; en attendant, les âmes s’endurcissent toujours plus et meurent dans l’ignorance ; en attendant, la nuit vient, pendant laquelle on ne peut plus rien faire ! La persécution aussi vient également ; également il faut abandonner le poste, et le quitter avec le regret d’avoir perdu son temps et laissé périr des âmes immortelles !
Je dis tout ceci autant pour moi que pour vous, parce que c’est une tentation qui m’a souvent attaqué rudement ; et j’ai besoin de me munir contre elle de principes solides. Au reste, tout ceci sans préjudice à ce que demande la prudence du serpent ; on ne doit pas la négliger, mais elle doit passer en seconde ligne ; la première prudence est celle qui consiste à racheter le temps ».
À André Blanc :
« Vous admirez, dites-vous, la manière dont j’ai pris ce dernier contretemps. Mais j’aurais bonne façon en vous prêchant la résignation, de m’abandonner au découragement !… Vous avez pu voir plus d’une fois que la nouvelle imprévue d’un revers me frappait péniblement, mais que cela ne durait guère ; et dès que j’étais appelé à affermir les autres, je me trouvais aussitôt fortifié moi-même.
Rien ne fond tant le cœur comme de se plaindre ; et c’est justement ce que vous faites trop facilement. C’est cela, plus que le manque de foi, qui vous abat si vite. D’ailleurs, je vous ai dit dernièrement d’où vient que vous ne pouvez-vous accoutumer à la haine, au mépris, à la perfidie des enfants de ce siècle ; c’est que vous avez de la peine à concevoir que cela doive être nécessairement, et que cette lutte continuelle et souvent terrible soit inséparable de l’Évangile ; c’est, comme je vous l’ai dit, que vous n’aviez pas fait, en entrant dans le ministère, votre compte là-dessus, mais au contraire sur l’estime des hommes, l’aisance et le bien-être temporel.
Mon cas est différent. Quand j’ai ouvert les yeux à la vive clarté de l’Évangile, les premières choses que j’ai vues ont été la rage, la fureur des loups contre les brebis du Bon Berger, car c’était un moment de crise ; je n’ai pu me faire illusion sur le sort qui m’attendait dans cette voie ; et aujourd’hui je compte pour peu de choses les petites contradictions que je rencontre ; comme un enfant, né sur le champ de bataille, s’accoutume de bonne heure au sifflement des balles, et dit volontiers comme le guerrier du nord : « J’en ferai désormais ma musique ».
Au reste, je ne puis me glorifier de ces dispositions ; car si, de ce côté-là, j’ai quelque force, par la grâce du Seigneur, je n’en ai encore que très peu en comparaison de tant d’autres ouvriers mille fois plus fidèles que moi ; d’ailleurs, j’ai tant et tant d’autres sujets de m’humilier, de me détester moi-même, qu’il faudrait bien que je sois fou pour m’estimer le moins du monde et pour ne pas rougir quand on me donne des louanges… » (On lira avec profit, Appendice 7, l’émouvante correspondance de Neff et d’André Blanc).
« L’hiver, ajoute-t-il en terminant, ne nous a quittés que le 29 juin, et il est revenu hier matin (15 août) ; les montagnes étaient toutes blanches de neige nouvelle jusqu’aux villages ; il a gelé ; et j’ai vraiment souffert du froid pour venir ici. La veille, la grêle avait ravagé plusieurs collines ; il n’y a ni pâturage, ni fourrage, et très peu de grains ; la misère menace les pauvres Alpins. Encore s’ils étaient riches en Dieu, tout cela serait peu de chose ; mais toutes les misères à la fois ! C’est vraiment une triste chose que ce pauvre monde ; on voit qu’il est maudit ».
« La première prudence est celle qui consiste à racheter le temps ». Neff s’entendait à racheter le temps. Il travaille comme si l’avenir était assuré : les mois suivants allaient voir en effet la dédicace du temple des Viollins, l’organisation des écoles de Dormillouse, le réveil de Freyssinières.
(Note. En effet, l’Église protestante, comme l’Église catholique d’ailleurs, avait coutume de procéder à la dédicace des nouveaux édifices religieux. La base de ces cérémonies religieuses était certainement la dédicace du temple de l’Eternel, lorsque Salomon en eut achevé la construction (voir 1 Rois 8). Mais nous pouvons signaler que dans la période de la grâce dans laquelle nous sommes, ce qui est important, ce n’est pas l’édifice lui-même. Il n’a pas besoin d’être magnifique et grandiose et de faire l’objet d’une « dédicace » à Dieu. Les rituels des religions établies, dont la dédicace des édifices religieux fait partie, ne conviennent pas au temps actuel de la grâce, et la Parole de Dieu ne nous demande pas d’observer quelque rituel que ce soit.
La seule chose qui compte, c’est la présence du Seigneur au milieu de ceux qui sont rassemblés en son nom. Lui-même a promis : « Là où deux ou trois sont assemblés à (ou : en) mon nom, je suis là au milieu d’eux » (Mat. 18. 20).
« Quand c’est ton cœur, Jésus, qui nous rassemble
Autour de toi, dans ton fidèle amour…
Ton nom, Seigneur, déjà sur cette terre,
Est honoré d’un accord et d’un cœur.
Oui, là, Seigneur, ta présence se trouve,
Source de paix, de joie, de liberté ;
Tout racheté, dans son âme, en éprouve
Et le pouvoir et la réalité ».
Hymnes et Cantiques n°20)
Ch. 10. Dédicace du temple de Freyssinières. Une tournée de Neff
Le 29 août 1824 eut lieu la dédicace du temple de Freyssinières. Ce temple venait d’être bâti quand Neff était arrivé dans la contrée. L’intérieur n’était alors pas achevé ; on n’y avait pas encore prêché. Non seulement Neff y prêcha le premier, mais il dirigea la fin des travaux.
Puis il organise la cérémonie, disant : « Ce n’est pas, en France, une petite fête qu’une dédicace. Après avoir vu les temples démolis partout, et les fidèles obligés de s’assembler en secret et au péril de leur vie, dans les bois et les cavernes des montagnes, il est bien solennel de voir maintenant les mêmes temples rebâtis par l’autorité et le secours du souverain, et bien naturel que les protestants en témoignent leur reconnaissance envers Dieu et envers le roi qui les protège ».
Les autorités civiles et ecclésiastiques et plusieurs pasteurs avaient été invités. Sauf le sous-préfet, un catholique et le pasteur Mondon, du Piémont. (Admirons la déférence de Neff à l’égard des autorités dont il n’avait cependant pas à se louer, et son indépendance de procéder seul à cette dédicace. Mais comme il était délaissé de ceux qui auraient dû avoir à cœur de le soutenir !). Neff pouvait constater : « Tous ont eu quelque prétexte, quelque raison pour manquer ; et sans ce vieillard, qui, à soixante-treize ans, n’a pas craint de passer les Hautes-Alpes et de faire deux journées pour venir, je me serais trouvé seul, ce qui aurait été comme un affront pour l’église de Freyssinières ».
Le temple se remplit dès le matin, de gens de toutes les vallées voisines, tant catholiques romains que protestants.
Après un court service de Neff, le pasteur Mondon prêche sur ce texte : « Ne mettez pas votre confiance en des paroles de mensonge, disant : c’est ici le temple de l’Éternel, le temple de l’Éternel, le temple de l’Éternel ! » (Jér. 7. 4). « Quoique âgé, écrit Neff, il prêche encore avec autant de force et de facilité qu’un jeune homme ; mais c’est la loi toute pure, spirituelle tout au plus, mais telle que s’il n’existait pas d’Évangile et pas de Sauveur ».
(Dès l’arrivée de ce pasteur, Neff eut avec lui une discussion assez vive. Ce pasteur libéral, qui devait être l’ennemi acharné du réveil en Piémont, éleva aux nues les protestants et surtout les Vaudois. Neff lui rappela la paille et la poutre et lui cita sa propre discipline vaudoise).
« Après le sermon, je montai en chaire pour faire la prière de bénédiction ; le Seigneur m’accorda de prier avec onction, et selon l’ordre des choses à demander ». Neff dut encore prêcher le soir, mais sans préparation, car on avait attendu en vain deux ou trois présidents de Consistoire.
Puis M. Mondon recommanda à Neff de lire Samuel Vincent, de Nîmes, « la lumière du siècle, qui lui apprendrait « à ne pas trop tendre la corde, et à savoir s’accommoder au siècle ». Neff n’y tint plus et lui demanda « s’il voulait envoyer le Saint-Esprit à l’école de S. Vincent et réformer l’Évangile comme les modes ». Puis il lui dit en deux mots ce qu’il pensait de S. Vincent.
Pour ne choquer personne et ne pas troubler la fête, il le suivit jusqu’à sa chambre pour lui souhaiter le bonsoir. Ils s’embrassèrent affectueusement, tant le vieux pasteur fut touché de ce procédé.
Neff pouvait alors dire : « Bien m’en a pris, d’avoir l’habitude d’improviser ; il m’a fallu prêcher deux fois. Le Seigneur, sans doute, l’a ainsi voulu, afin que cette nombreuse assemblée entendit annoncer l’Évangile de vérité, simplement et sans détour… À la fin de chaque partie et surtout de la dernière, j’eus l’occasion d’adresser aux auditeurs une invitation pressante à recevoir la grâce et à venir à Christ ».
Après cette inauguration, il descend dans la vallée, trouve une malade. « Je fis, dit-il à ce propos, de la tisane à cette pauvre femme, qui est mère de six petits-enfants, et je la veillai cette nuit-là pour lui en donner ; elle avait trop de fièvre pour supporter la conversation ; je ne pus lui parler de rien. Le lendemain, je donnai à son mari tous les conseils que je pus et je partis. Je vis, en passant à la Ribe, notre frère François Berthalon… Ce jeune homme est bien intéressant ; je le crois encore en travail pour la nouvelle naissance ; mais il a trop de connaissance pour douter longtemps de la miséricorde du Sauveur, dont il sent bien vivement le besoin ».
Le vendredi, Neff monte à Dormillouse, mais ne s’y arrête pas car « tous fauchaient dans les montagnes ». Il franchit le col d’Orcières où « les végétaux n’ont souvent qu’un mois pour croître et fleurir. En passant cette montagne, à la fin de l’été, on voit les quatre saisons : le printemps, près des tas de neige, où le crocus, la gentiane et d’autres fleurs sortant de dessous la neige commencent à fleurir ; ailleurs les moissons blanchies, près de là les blés de l’année prochaine, déjà verts, et les feuilles jaunes annoncent l’automne ; et sur le col, la neige et la glace font trouver un hiver éternel ».
Il passe trois jours dans le Champsaur ; sa présence suffit à dissiper les jeux et les bals ; il prêche et visite plusieurs familles. Le mercredi, il repart pour Dormillouse par le même col, bien qu’on le lui déconseille, le temps étant mauvais. Mais cela abrège sa route de quinze lieues, et il part.
Il décrit ainsi ce passage : « Nous avions de la neige jusqu’aux genoux, tombée le matin, une grêle poussée par un vent terrible, joignait son bruissement sourd aux éclats répétés de la foudre et au roulement des avalanches, qui déjà descendaient dans les plus hauts rochers ; nous voyions les éclairs briller au-dessous de nous autant qu’au-dessus et à côté ; de temps en temps, les tourbillons de neige semblaient vouloir nous engloutir, puis disparaissaient aussitôt ». Il franchit enfin le col et descend l’autre versant.
« Le brouillard se leva autour de moi et je vis quelques pointes de rochers dorées des rayons du soleil ; je chantai alors quelques versets du Te Deum ; et, pressant le pas, je trouvai bientôt la trace de troupeaux que la neige avait chassés dans la vallée. Je vins alors tout à mon aise, et j’arrivai de grand jour à Dormillouse, où l’on ne fut pas peu surpris de me voir arriver par le col. Cependant, je n’étais demeuré que quatre à cinq heures en chemin, comme par le beau temps, et j’arrivai sans mal et sans peur. Toutefois, je ne me remettrai pas en route dans de si hautes montagnes par le mauvais temps ; c’est curieux à voir une fois ».
Il visite les familles ; de l’une il écrit :
« Cette famille de dix personnes semble toute assez bien disposée, surtout les deux fils aînés, Jean et François (Besson), l’un de vingt-deux, l’autre de vingt-huit à trente ans. Ces deux jeunes hommes voient quelques fois Suzanne Baridon, de la Ribe ; et, quoique peu avancés encore, et tous les deux bègues, ils font tout ce qu’ils peuvent pour répandre autour d’eux la connaissance de Christ. Mais ils se plaignent de la tiédeur de leurs alentours et surtout de leurs propres misères.
L’un d’eux me disait en son patois : « Il vous arrive parmi nous comme à une femme qui fait son feu avec du bois vert ; elle s’époumone à souffler pour le faire un peu flamber ; et dès qu’elle le quitte un instant, tout s’éteint de nouveau ». Leur village, enfoncé dans l’endroit le plus étroit de la vallée, enseveli dans les neiges, et ne voyant pas le soleil de tout l’hiver, les maisons basses, obscures et malpropres, et les habitants stupides, hideux, dans le fumier de leurs étables, avec le bétail de toutes les espèces ».
Quelques semaines plus tard, parlant du même village, il écrit : « Nos réunions ne sont pas si raides que chacun ne puisse faire ses observations ; aussi en font-ils quelques-unes d’assez bonnes, surtout les deux frères Besson. Ce témoignage des nouveaux convertis frappe plus que le mien, et je m’en réjouis. François, quoique un peu bègue, parle avec beaucoup de clarté, et même avec ce qu’on appelle originalité. L’aîné, quoique plus bègue, ne craint pas de rendre témoignage à Christ avec peut-être encore beaucoup plus de sentiment ».
En Queyras, à St-Véran, Neff passe chez une veuve qui lui avait paru sérieuse lors de sa première visite. « Quoiqu’elle l’ait toujours été depuis, elle n’est encore guère avancée ; mais tout est lent chez ces rudes montagnards. Elle me demanda comment il fallait prier, car elle n’avait, malgré mes claires et nombreuses explications, encore pu comprendre ce que c’est que prier du cœur sans user de vaines redites (Lire Appendice 1, quelques fragments admirables de Neff sur la prière).
Je le lui expliquai encore en patois. Elle fut très étonnée d’apprendre qu’un simple soupir, une ou deux paroles répétées par un cœur sincère et humble, fussent une prière ; mais cela lui devint si clair qu’elle cita elle-même nombre d’exemples dans l’Écriture, en particulier celui de Jésus en Gethsémané, qui pria en disant les mêmes paroles. Elle parut toute réjouie de cette heureuse découverte ; et, ne sachant comment me témoigner sa reconnaissance, elle me pria d’accepter un peu de lait et du pain d’orge frais ; c’était tout ce qu’elle avait.
Cette femme a eu beaucoup d’épreuves, qui l’ont rendue sérieuse. Depuis lors, elle a toujours été pieuse, et quoiqu’elle ne soit encore guère avancée, je m’aperçois qu’elle parle beaucoup du salut, tant aux catholiques qu’aux protestants…».
Pendant ces tournées fantastiques, quant au chemin parcouru, quant au nombre de réunions, prédications, conversations qui se multipliaient, Neff écrit encore de longues lettres. Une femme d’Arvieux disait : « M. Neff, était tellement rempli d’amour pour les âmes qu’il passa plusieurs fois des nuits entières à prier, ou à écrire à ceux qu’il savait travaillés de leurs péchés ».
Il se tient surtout en rapport avec Mens : quand la solitude est trop pesante, « je reporte, disait-il, involontairement mes pensées vers ce pays où sont tous mes amis, tous mes enfants en Jésus-Christ, et je soupire du fond de mon cœur. Non, jamais je n’ai aimé ma patrie comme j’aime Mens », et de Mens on lui écrit « pour tout ce qui est de la conduite intérieure des âmes ».
Ch. 11. Les écoles de Dormillouse
Neff attacha toujours beaucoup d’importance à l’instruction. (Ce n’était pas lui qui avait fondé à Mens l’École-Modèle, mais il avait donné à l’instruction une impulsion nouvelle. André Blanc créa alors cette maison qui rendit tant de services au protestantisme français. Cet établissement reçut officiellement le titre d’École-Modèle et fut reconnu par le Ministre de l’Instruction publique, le 13 septembre 1833).
Arrivé dans les Hautes-Alpes, un de ses premiers soucis avait été d’instruire ses peuplades ignorantes. L’automne (1824) venu, la seule époque où l’on peut véritablement consacrer quelques temps à l’étude (Et cela, parce que « nous sommes ici ensevelis dans plus de un mètre vingt de neige… Un dimanche soir, nos écoliers et plusieurs personnes de Dormillouse remontant au village depuis la Combe où ils étaient venus pour le sermon, faillirent être pris par une avalanche… Il est peu d’habitations… qui n’aient été une ou plusieurs fois rasées par ce terrible fléau ; et il n’y a pas une place dans cette étroite gorge, où l’on en soit absolument exempt.
Mais c’est à cela même qu’ils doivent en quelque sorte leur existence religieuse et peut-être physique. Si leur pays avait été accessible et habitable, ils auraient été exterminés comme tous les autres Vaudois), il chercha à procurer aux pauvres habitants de Freyssinières de meilleurs instituteurs. Il en fit venir deux du Queyras, « où il y a un peu plus de connaissances…, l’un et l’autre m’avaient paru assez bien disposés, et je leur avais déjà donné quelques leçons de français, de lecture et de chant ; j’espérais qu’en échange de leurs connaissances humaines, ils rapporteraient de Freyssinières en Queyras la précieuse science du salut qui était plus avancée ici que chez eux… ».
« C’était quelque chose que d’avoir un régent ; mais on n’avait point de local, surtout à Dormillouse, où les élèves sont nombreux. Je proposai aux habitants de construire une salle d’école dans une espèce de grange, qui appartenait au village, comme bâtiment commun ; mon projet étant approuvé, je crus devoir profiter aussitôt de cette bonne disposition ; et dès le lendemain nous nous sommes mis à l’œuvre.
Chaque famille fournit un homme et un âne pour porter les pierres et le sable (dans ces contrées on n’a jamais vu de voiture, et il serait impossible de s’en servir) ; les plus habiles furent employés à la maçonnerie, les autres à rassembler et à préparer les matériaux. J’allai d’abord au torrent voisin chercher les meilleures pierres ; puis, le plomb et la règle à la main, je me mis à la tête des ouvriers ; et en une semaine notre chambre fut murée et plafonnée. Pendant ce temps, je fis le catéchisme tous les soirs, et un service au temple le jeudi à midi.
À mon retour, au mois de janvier, je fis poser les cadres aux fenêtres, construire les tables, les bancs, etc. ; puis nous avons placé le poêle, et nous avons installé notre régent, qui ne s’était jamais vu si bien logé. Les habitants ont fourni la plus grande partie de la main-d’œuvre et des matériaux ; c’est tout ce qu’ils pouvaient faire. Quant aux dépenses, qui ne sont pas considérables, j’en ai fourni une partie, et me suis adressé pour le reste à mes amis de Paris, dans l’espérance d’en obtenir quelque secours; je n’ai encore aucune réponse ».
Neff reçut (de Genève) ce dont il avait besoin, aussi peut-il écrire :
« Grâce à la générosité des amis, notre petite salle d’école a un plancher, des vitres, des bancs, un poêle en fer pour le chauffage, etc., tandis que toutes les autres écoles du pays (moins nombreuses à la vérité) se tiennent dans d’humides et obscures étables, où les écoliers, enfoncés dans le fumier, sans cesse interrompus par le mouvement ou le babil des gens et le bêlement des bestiaux, ont assez à faire à défendre leurs cahiers et leurs livres des poules et des chèvres qui sautent sur la table, et des gouttes d’une eau rousse et fétide qui distille continuellement de la voûte ».
Un des instituteurs de cette école fut (de 1826 à 1829) Alexandre Vallon, qui, « jusqu’à l’automne dernier, écrivait Neff en 1825, se faisait gloire d’être le plus mauvais sujet du pays, ivrogne, batailleur, etc., et qui même avait fait huit mois de prison pour avoir presque assommé un homme. C’est lui qui est maintenant à la tête de l’œuvre de Dieu en Champsaur ; ses anciens camarades ont peine à le reconnaître ». Vallon persévérera dans la foi. Il mourut un peu avant Neff qui lui écrivit, le sachant mourant, une lettre admirable (voir ch. 22).
Neff organise aussi « une école du soir pour les filles adultes dont l’éducation avait été totalement négligée… ». Plus tard, les filles ne purent venir à l’école du soir que deux fois la semaine. « Je n’ai pas osé proposer plus ; car ici, comme chez tous les peuples peu avancés en civilisation, l’éducation des femmes est regardée comme fort peu importante et le temps qu’elles y consacrent comme perdu ».
L’esprit de Neff fourmillait encore de projets pour développer ses écoles (En mars 1827 Neff projetait d’ouvrir de nouvelles écoles aux Viollins et aux Mensals, mais sa santé déjà ébranlée lui fit quitter la région avant d’avoir commencé la réalisation de ses plans).
Un an après (janvier 1826), l’école prit un double but. Ce ne fut plus seulement une école locale, mais aussi une école normale, destinée à fournir des instituteurs à tous les villages de la région. « Mon intention était d’abord de ne prendre qu’une douzaine d’élèves que j’aurais dirigés seul ; mais me voyant forcé d’en recevoir davantage, et réfléchissant sur l’inconvenance et même l’imprudence de négliger mes églises éloignées pour le soin de l’école, je me suis déterminé à prendre un aide, que j’ai trouvé dans la personne de notre cher ami et frère Ferdinand Martin, du Champsaur, qui est pourvu d’ailleurs du diplôme nécessaire que je n’ai pas, et qui nous met en règle légalement ».
(Neff, l’ennemi acharné des études poursuivies sans spiritualité, fit toujours les plus grands efforts pour « joindre la science à la vertu et à la foi ». Il l’exprime avec quel discernement : « Si dans le premier feu d’un réveil religieux, le zèle parait devoir suffire en quelque sorte à lui-même et tenir lieu de toutes connaissances humaines ; si, dans ce moment, on est porté à confier sans réflexion toutes les parties de l’œuvre de Dieu, même les plus difficiles, à des personnes qui n’ont que leur foi et leurs expériences spirituelles, on ne tarde pas à reconnaître l’abus d’un tel système et à sentir l’utilité, pour ne pas dire la nécessité, d’un certain degré d’instruction pour travailler sagement et surtout efficacement à l’œuvre de Dieu… »).
Il poursuit : « Nos écoliers sont au nombre de vingt-cinq… On les exerce : à la lecture, à l’écriture, à la grammaire, à la géographie. Je leur ai d’abord, à l’aide de quelques boules et d’une chandelle, donné quelques idées de la forme et du mouvement de la terre, de la lune et des planètes, des saisons, etc. (Une autre lettre ajoute aux boules dont il s’agit ici « des pommes de terre et quelquefois les têtes de ses écoliers »).
Puis, avec les cartes, je leur ai montré les pays, en joignant à la description topographique quelques détails intéressants sur les mœurs, la couleur, la religion et l’histoire de chaque peuple. Ceci les intéresse beaucoup. J’ai remarqué que les nouvelles des Missions les touchaient peu ; et que maintenant qu’ils ont quelque idée des pays et des peuples chez qui elles sont, ils s’y intéressent beaucoup plus.
Ceci m’a expliqué en partie l’indifférence de nos villageois pour nos missions, qu’ils semblent ignorer presque entièrement, malgré tout ce que je leur en ai dit mille fois. Enfin je leur enseigne encore la musique, dont peu à la vérité sont capables ; mais les cinq ou six qui ont un peu d’oreille solfient déjà passablement et savent plusieurs airs de cantiques. La journée se termine toujours par une lecture et des réflexions édifiantes auxquelles assistent nombre d’habitants du village.
Nous passons en classe environ quatorze heures de la journée… Tous ceux qui ne sont pas du village même, vivent ensemble d’un ordinaire que je dirige et qui est fort économique. Nous avons acheté un bœuf et quelques brebis que nous avons salés, ainsi qu’un peu de porc. Les légumes sont sur les lieux, ainsi que les pommes de terre, qui sont fort bonnes à Freyssinières. Les plus éloignés fournissent du gruau d’orge et d’avoine.
Quant au pain, on l’a fait cuire à la façon du pays, c’est-à-dire une fois pour toutes. C’est une espèce de biscuit de seigle pur non tamisé, dont ils s’accommodent d’autant mieux qu’ils n’ont mangé que cela toute leur vie dans leur pays. Quand j’y suis, je mange à leur table et vis comme eux, au pain près. Ferdinand vit tout à fait comme les autres.
Pour le logement, ils ne sont pas plus difficiles ; les habitants s’en sont chargés avec plaisir gratuitement, et nous ont de même fourni le bois de chauffage et de cuisine, quoiqu’il soit rare et difficile à transporter, tout à dos de mulet, ou plutôt à dos d’âne ».
L’École Normale de Dormillouse fonctionna pendant deux années successives ; dirigée la première année par Ferdinand Martin, la seconde par Jean-Louis Rostan (J.-L. Rostan devint pasteur-missionnaire méthodiste. il poursuivit à plusieurs reprises l’œuvre de Neff dans les Hautes Alpes, selon l’esprit même de Neff, et avec le même zèle occupa divers postes importants, en particulier dans le Gard et dans les îles de la Manche).
Ferdinand Martin conserva de ce temps un souvenir inoubliable :
« Il y avait du zèle, l’ordre le plus parfait régnait ; chacun s’efforçait de bien faire ; on se regardait et l’on s’aimait comme des frères, et bien rarement entendait-on quelque parole bruyante ou malsonnante. C’était un spectacle édifiant que celui de ces trente jeunes hommes, appartenant à trois arrondissements, divers d’âge, de tempérament, d’habitudes, de costume, de dialecte, ne laissant apercevoir entre eux ni tension, ni gêne, ni opposition, ni aucun de ces contrastes de caractère et de volonté qui souvent mettent vite la division et le désordre au sein d’une même famille.
Neff n’était pas toujours là ; il passait plus de temps en Queyras, à Vars, en Champsaur qu’à Dormillouse. Nous pratiquions le chant et les montagnes répétaient l’écho de nos cantiques… Notre école était une des manifestations les plus aimables de l’œuvre de la grâce. Là, le faible n’eut jamais à se plaindre du fort, ni le plus lent à apprendre du plus intelligent. Il n’y avait de rivalité que pour mieux remplir ses devoirs d’élèves ; il n’y avait non plus aucune affectation dans le langage et les manières ; tout était simple, naturel et enjoué. De ma vie je n’oublierai cette chère école de Dormillouse » (Mes Impressions, p. 85 et suiv.).
Et voici ce qu’écrit Neff de cette école – chère à lui aussi – à la fin de la première année scolaire :
« Notre école devait finir avant l’hiver ; et celui-ci n’ayant pas été fort long ni neigeux, les travaux agricoles ont rappelé nos élèves dans leurs villages, dès les environs de Pâques. Leur départ a fait à Dormillouse un vide vivement senti par les habitants, qui s’étaient attachés à eux comme à leurs frères ou à leurs enfants. La veille de leur départ, les jeunes hommes du village nous donnèrent un souper, composé principalement de leur chasse, c’est-à-dire de chamois et de marmottes salées. Ce repas, tout à fait champêtre et frugal, réunissait environ trente jeunes hommes, et présentait à la fois la joie de l’amour fraternel et la tristesse d’une prochaine séparation.
Sur la fin du repas quelqu’un dit : « Voilà une belle société de jeunes amis ; mais il n’est pas probable que nous nous retrouvions jamais tous ensemble ». Je pris ces paroles pour texte, et leur rappelai que nous pouvions tous nous revoir dans le Royaume du Ciel, si nous persévérions à suivre Jésus-Christ. Je leur adressai ensuite quelques mots sur le temps que nous avions passé ensemble, et dont tous n’avaient pas profité pour leur éducation comme ils l’auraient pu. Ils étaient fort touchés ; l’étable où nous étions était remplie de monde, surtout de jeunes filles de l’école du soir ; tout le monde pleurait, et, après la prière, tous gardèrent pendant longtemps un profond silence ».
Ch. 12. Voyage. – Séjour à Mens (novembre-décembre 1824)
Neff laisse un moment son école et ses Alpins, car il lui faut voyager. Ce n’est pas pour visiter ses églises, mais pour essayer encore d’obtenir cette naturalisation dont il ne pouvait vraiment pas se passer et pour détruire l’impression fâcheuse excitée à Paris contre lui par d’absurdes dénonciations. Il fait ce voyage à pied (Embrun, Briançon, Grenoble), « car il n’y a guère que trente-cinq lieues de Briançon à Grenoble, en passant par la grande route ».
(Quand il voyage en diligence il n’en travaille pas moins : « Je devrai un jour, répétait-il souvent, rendre compte même des minutes que je passe en diligence avec des étrangers » (A. Marchand, op. cité, p. 44). Mais il profite de ce voyage d’affaires pour aller deux fois à Mens. Là, il prêche, visite les villages, assiste à toutes les réunions de frères et sœurs. Voici l’emploi qu’il donne de son temps : « Continuellement occupé, et ne sortant du temple que pour entrer dans quelque réunion : le premier dimanche surtout, je tins neuf assemblées, y compris trois services au temple.
Malgré la prévention qu’on a encore contre moi, l’auditoire fut très nombreux, surtout le matin. Ce jour-là, je crois que je ne cessai pas de parler ou de chanter pendant dix-huit heures consécutives ; la veille, j’avais eu presque autant de fatigue ; cependant, grâce à Dieu, je ne m’en trouvai pas mal ».
Neff résume ainsi son travail dans le Trièves à cette époque :
« Je crus devoir, pour utiliser cette visite, organiser parmi les frères une réunion d’exhortations mutuelles, composée uniquement de personnes converties du même sexe, et rapprochées en même temps par l’âge et la condition. Dans cette réunion, il ne peut être abordé d’autres questions que celles proposées à l’ouverture de la séance ; et c’est toujours quelque matière tendant immédiatement à la sanctification, comme la prière, la lecture, la méditation, l’emploi du temps, la patience, la charité, etc. ; les frères sont rangés en cercle, et celui qui préside les interroge tour à tour à diverses reprises.
D’abord, il recueille les réflexions de tous sur l’importance et l’obligation du devoir en question ; en second lieu, chacun est appelé à avouer franchement où il en est à cet égard ; troisièmement, on doit dire à quoi on attribue sa négligence ; et enfin, ce qu’on croit de plus propre à la prévenir. Les trois ou quatre tours finis, le président récapitule ce qui a été dit de meilleur, et exhorte les frères à s’en occuper sérieusement, afin de pouvoir, à la prochaine assemblée, dire quelles expériences ils ont faites.
Cette réunion se tient deux fois par mois dans le bourg ; il y vient des frères de douze kilomètres à la ronde. Depuis environ cinq mois qu’elle existe, on m’en donne les meilleures nouvelles ; elle produit le plus grand bien, non seulement en excitant à la vigilance, mais encore en apprenant à chacun à sonder son cœur, et en resserrant les liens de l’amour fraternel…
Il serait sans doute à désirer qu’il existe de semblables réunions partout où il y a de vrais chrétiens ; et si elles sont si rares, je crains bien que ce ne soit par l’opposition du vieil homme, qui n’y trouve pas aussi bien son compte que dans les questions stériles de dogme ou de discipline dont on s’occupe si volontiers ».
Neff stimule non seulement les fidèles, mais aussi le pasteur.
On ne sait si l’on doit plus admirer Neff de mettre à profit les circonstances les plus diverses et les plus adverses, ou André Blanc qui, dans sa paroisse, laisse carte blanche à son ancien suffragant, et en reçoit lui-même de sérieux avertissements :
« Notre frère, quoique très zélé pour le matériel de l’œuvre de Dieu et prédicateur très évangélique depuis son réveil, était encore trop léger et trop peu édifiant dans le particulier. Sous prétexte de ne pas compromettre les réunions, il ne les fréquentait pas ; et il n’avait d’ailleurs que peu de relations avec les personnes converties d’entre le peuple. Il passait une partie de son temps dans son bureau ou dans quelque maison bourgeoise ; aussi ne possédait-il guère la confiance des âmes réveillées ; tous ceux qui avaient quelque chose sur le cœur s’adressaient à moi par lettre…
Je crus devoir, avant de partir, parler franchement au frère. La sincère affection qu’il m’a toujours témoignée, et son désir de voir avancer le règne de Dieu m’y autorisaient. Je lui fis observer qu’il perdait beaucoup de temps, et négligeait surtout les âmes simples, qui sont les plus précieuses aux yeux du Seigneur. Je lui dis qu’en fréquentant toujours les mêmes personnes, on finit par ne plus s’édifier avec elles.
En effet, dans les sociétés de chrétiens riches et instruits, on trouve bien souvent les mêmes choses que dans celles qu’ils ont quittées ; c’est pourquoi j’avais aussi exhorté les autres amis de la classe plus aisée à ne pas passer autant de soirées au salon, mais à se répandre parmi le peuple et à fréquenter les autres réunions. Ils en convinrent et me le promirent. Il parut profondément touché de tout ce que je lui dis ; il ne répondit rien ; mais en m’embrassant, les larmes aux yeux, il me dit : Priez pour moi ».
Blanc réfléchit et quelque temps après écrivit « que tout ce que je lui avais dit était très vrai ; qu’il y avait pensé ; que depuis lors il avait mieux employé son temps ; et qu’il fréquentait les réunions, non pour enseigner, mais pour être enseigné. Dernièrement encore, il me disait dans une lettre : « Je puis vous dire que, par la grâce de Dieu, rien n’a fait plus de bien à mon âme que la fréquentation de nos jeunes chrétiens, jeunes d’âge, mais plus avancés dans l’amour du Sauveur que moi.
Combien de fois mes larmes ont coulé en les entendant prier dans leur réunion ! Quelle humilité ! Quelle connaissance ! Quel amour ! Ô Seigneur ! augmente-moi la foi et rends-moi comme l’un d’eux ! Amen !… Le Sauveur s’est formé un troupeau dans nos églises ; que son saint nom soit béni ! Et puisse-t-il bénir de plus en plus l’instrument dont il s’est servi pour nous retirer de nos sépulcres ! Nous avons organisé un Comité de dames pour les Missions, qui chemine fort bien. Tout en recueillant de l’argent pour la conversion des païens, elles s’occupent des âmes de notre pays… » (Lire Appendice VII, plusieurs lettres de A. Blanc et de Neff).
Ch. 13. Ceux qui sèment avec larmes… Obstacles, Difficultés dans les Hautes-Alpes
« Il faut semer avec discernement et économie, mais il faut semer et mettre la chandelle sur le chandelier ; car si on attend que le vent ne souffle plus, on la tiendra toujours cachée, et si on regarde toujours les nuages, on ne sèmera jamais » F. N.
Neff retourne dans les Hautes-Alpes fin décembre 1824. En arrivant à Orpierre, siège du Consistoire, il apprend qu’un pasteur, « homme profondément immoral, accusé de plusieurs crimes, et chassé ou repoussé de toutes les églises, était revenu à Orpierre se recommander à quelques anciens du Consistoire, les seuls amis qu’il ait au monde. Ceux-ci ne rougirent pas de le proposer pour l’église du Champsaur, qui n’a jamais été pourvue et que je dessers, comme les autres, provisoirement ». Sans son opposition et l’intervention énergique de quelques amis, Neff aurait été ainsi remplacé dans cette région !
Il souffre de son isolement et il écrit : « quoiqu’il y ait presque toujours du monde autour de moi, je peux bien dire que je suis seul, puisque personne ne sent et ne comprend le langage de Canaan. C’est une chose pénible pour le chrétien de ne pas trouver de cœur qui réponde au sien, et de vivre ainsi au milieu des morts !…
Pourquoi faut-il que je sois livré à moi-même, n’ayant personne à qui je puisse ouvrir mon cœur, et qui me rende le grand service de me reprendre et de m’avertir ? Pourquoi faut-il que les frères qui m’entourent soient tous placés de manière à me regarder (hélas bien à tort !) comme leur maître et leur docteur, plutôt que comme le plus petit d’entre eux ? Et pourquoi faut-il qu’une convenance, moitié religieuse, moitié mondaine, m’oblige à me tenir à une certaine distance d’eux, et à ne pas les entretenir de mes faiblesses et de mes imperfections ?
Sans doute, mon orgueil aurait beaucoup à en souffrir ; ma paresse, mon esprit d’indépendance et mes affections charnelles supporteraient difficilement ce joug ; et il serait bien dur pour moi, au commencement, de me soumettre à la surveillance, à la correction et aux avertissements de mes frères ; mais plus cela me serait pénible, et plus cela me serait nécessaire et avantageux ; et je suis sûr que, malgré ma répugnance, Dieu me ferait la grâce de m’y soumettre, et que j’en tirerais un bon profit ».
À tous égards d’ailleurs, la solitude lui pesait, il lui en a coûté de se priver de toute vie de famille. Ne disait-il pas à Martin Dupont (Op. Cité, p. 90) : « Moi aussi, je pourrais me marier, avoir une compagne, une vie de famille, un chez-moi ; mais que deviendrait cette œuvre qui a toutes mes affections, que deviendrait ma femme toujours seule, quand je serais appelé à errer de côté et d’autres ? Elle serait en Queyras, lorsque je serais à Freyssinières ou en Champsaur ; et même en Queyras, elle serait à la Chalpe-d’Arvieux, où est le presbytère, lorsque je serais à St-Véran, à Pierre-grosse, à Fontgillarde, à Vars, à dix, quinze, vingt ou trente kilomètres ».
Il ajoutait encore : « J’ai ma mère, je l’aime comme elle m’aime, je serais certes heureux de l’avoir avec moi ; mais où avec moi ? ». Le 14 janvier 1824, il écrivait lui-même à sa mère : « Je suis très loin de croire qu’un jour je serai placé de manière à pouvoir te faire venir près de moi, quel que soit le désir que j’en aie, je ne veux pas être exposé à faire comme notre pauvre Bost qui promène sa famille de ville en ville : je n’ai pas assez de foi pour cela, je trouve que j’ai bien assez de ma personne !
Avoir toujours devant les yeux une perspective de repos et de bien-être sur la terre, c’est, pour le chrétien, une tentation, c’est avoir l’œil charnel, surtout pour un évangéliste ; j’y suis sujet comme un autre, mais je me le reproche comme une grande sottise. Paul promet du repos aux fidèles, mais c’est seulement lorsque le Seigneur sera revenu avec ses saints anges (2 Thess. 1. 7) ».
En rentrant après son voyage, il avait retrouvé ses paroissiens tels qu’il les avait laissés, ou peu s’en faut.
« Quand je tiens des réunions à la Combe, écrit-il, les gens y viennent presque tous et paraissent très attentifs, même touchés ; comme ils ont beaucoup de simplicité, chacun ne craint pas de dire ce qu’il pense dans la réunion, et plusieurs disent de fort bonnes choses. Mais quand je suis absent un peu longtemps, la plupart se refroidissent ».
Aussi, conclut-il en constatant qu’en janvier et février (1825) l’œuvre spirituelle n’avançait guère à Freyssinières ; les catéchumènes, il est vrai, étaient fort assidus et se montraient assez intelligents, mais on ne voyait en eux aucune vie, surtout à Dormillouse. Cependant, quelques-uns qui étaient déjà réveillés, avançaient sensiblement et travaillaient de leur mieux à l’instruction des autres.
« Je n’entrerai pas dans le détail de mes courses pendant le reste de l’hiver. Ne pouvant voir que rarement chaque église, je désirais qu’elles fussent toutes pourvues de bons sermons pour leur assemblée du dimanche ; je crus devoir donner la préférence à ceux de Nardin. « C’est un livre basé sur la doctrine évangélique la plus pure et sur l’expérience chrétienne la plus profonde et la plus simple » (A. Marchand, Op. cit., p. 39).
Mais que de peine pour trouver quinze francs, le prix de ces volumes. Certains veulent acheter, mais le père observe que l’argent manque.
– Quoi, dit l’un des fils, ne voulions-nous pas acheter un jeune porc ?
– Eh bien, nous nous en passerons ; ce livre nous fera plus de profit.
– Et puis, dit une autre jeune fille, ne pouvons-nous pas engraisser un bouc ? Cela fera également. Prenez les sermons, papa.
– Oui, oui, s’écrièrent-ils tous à la fois, les sermons, les sermons, point de cochon ; nous ferons la soupe tout de même !
– Soit ! dit le père ; si vous le voulez tous, je le veux bien aussi ».
À Dormillouse, je fus témoin de scènes semblables. Un jeune homme, jusque-là peu estimable, dit en achetant deux volumes : « J’irai travailler aux carrières (d’ardoises) et je gagnerai de quoi prendre le reste ». D’autres dirent : « Nous irons ce printemps en Provence aider aux bergers à monter leurs troupeaux ; nous gagnerons vingt-quatre francs ; notre voyage et notre passeport payés, il nous restera bien assez pour un exemplaire des sermons ».
Il est d’autant plus touchant de voir ces pauvres montagnards consacrer gaîment leurs deniers à de telles acquisitions, qu’ici le cuivre vaut de l’or ; bien des familles mangent leur soupe sans sel, et souvent sans pain ».
Si l’œuvre est lente à Freyssinières, pour le Queyras, je n’en dis pas merveille ; c’est un champ bien aride, je ne sais ce qu’il deviendra… On y est plus froid et plus mort, surtout à Arvieux. Depuis que j’ai reconnu leur endurcissement, je leur prêche d’une manière terrible ; je ne conçois pas comment ils peuvent le supporter ; mais c’est tirer dans un rempart de terre glaise; le boulet entre, et rien ne bouge.
Plus je vis et plus j’éprouve que « celui qui plante ou celui qui arrose n’est rien » (1 Cor. 3. 7) ; aussi n’espérai-je pas, avec toute l’énergie de mes discours, prendre les âmes d’assaut, mais seulement garantir mon âme ; en sorte que si la fille de Sion meurt de sa blessure, ce ne soit pas pour avoir été « pansée à la légère ».
Travailler en vain est certainement la plus rude épreuve d’un évangéliste. Combien j’ai déjà soupiré dans ce pauvre Arvieux ! Combien de fois je leur ai dit en gémissant : « Si tu avais connu, en cette tienne journée, les choses qui appartiennent à ta paix ! » (Luc 19. 42). Mais tout cela est caché à tes yeux ! » C’est dans un tel endroit que l’on comprend ce que l’apôtre dit aux Galates du « travail d’enfantement » qu’il souffrait pour eux (Gal. 4. 19) !…
On ne saurait croire combien il faut de patience avec ces jeunes gens demi-sauvages pour s’assurer de leurs besoins et y pourvoir. Si on leur demande une explication quelconque sur un sujet étranger à eux-mêmes, ils la font hardiment, suivant leurs lumières ; mais dès qu’il s’agit d’eux-mêmes il est impossible d’obtenir la moindre réponse. Ils demeureront des mois entiers dans le doute et l’angoisse plutôt que d’ouvrir leur cœur ; et pourtant il serait difficile de les traiter avec plus de patience et de simplicité que je ne le fais. De tels caractères sont très fatigants à conduire ; j’en ai trouvé partout, mais ici plus qu’ailleurs… »
« À Arvieux cependant, écrit-il en février 1825, les catéchumènes prennent de l’intelligence et comprennent assez bien la doctrine ; mais ils n’en sont pas encore touchés. Les grandes personnes semblent des âmes de terre grasse, qui ne résistent pas, mais qui ne sentent rien du tout ; je leur parle pourtant assez fort et assez franchement, mais la parole de l’homme n’est pas l’épée à deux tranchants, il faut que le Seigneur y mette la main lui-même ».
Et Neff, après deux années de travail parmi eux – et de quel travail ! – va même jusqu’à se décourager : « Oh ! combien j’ai besoin que le Seigneur me donne patience et qu’il travaille avec moi ! Priez pour moi, cher ami, et engagez les frères et sœurs à intercéder pour les pauvres âmes que j’évangélise ; car si elles ne se convertissent pas, les paroles qu’elles entendent seront comme un feu qui les consumera dans l’éternité !… C’est d’un côté un triste métier que celui d’évangéliste, quand on voit si peu d’âmes disposées à recevoir la Bonne Nouvelle…
On jetterait parfois les outils, de détresse. Mais si nous considérons, d’un autre côté, que ce n’est pas notre œuvre, mais celle du Seigneur lui-même ; si nous pensons que ce métier, si décourageant, Jésus a daigné le faire lui-même, et qu’Il a éprouvé aussi toutes ces difficultés, qu’Il a eu d’abord peu de succès… et si nous lisons les livres des prophètes, nous verrons qu’Élie, Ésaïe, Jérémie, Ézéchiel, etc., trouvaient des cœurs endurcis et plus rebelles qu’aujourd’hui, et que souvent, dans tout Israël, ils ne rencontraient pas un frère à qui ils puissent confier leurs peines.
Quelquefois même, Dieu leur annonçait d’avance qu’ils ne seraient pas écoutés (Éz. 2. 5 à 7 ; 3. 7 à 11 ; Jér. 7. 26). Ils étaient quelquefois bien découragés ; et nous voyons comment ils se plaignaient, et que quelquefois ils prenaient la résolution de tout abandonner (Jér. 20. 9 ; 1 Rois 19. 4 ; Nomb. 11. 11 à 15). Mais Dieu ne le leur permettait pas parce que c’est à Lui, c’est à Dieu seul qu’appartiennent les temps et les moments, et qu’il nous suffit de Lui obéir ».
(« Oh ! admirable acte de foi au moment du découragement ! Or ceci était écrit deux mois à peine avant qu’éclatât ce magnifique réveil de Freyssinières qui fit verser à Neff tant de larmes de reconnaissance et de joie » (P. Gothié).
Neff obéit ; et l’exaucement ne devait pas tarder : preuve en est cet émouvant récit, dont le début se place à cette époque.
« Une jeune femme, Marie Philippe, née catholique, mais qui avait épousé un protestant, avait une grande connaissance de sa misère ; elle en était abattue, malade. « Son mari, rapporte Neff, me dit un jour en pleurant : « Ma pauvre Marie veut mourir, je ne sais ce qu’elle a, mais elle ne prend aucune nourriture ; on la voit fondre comme la neige ». Je lui dis que cette maladie n’était pas à la mort, mais pour la gloire de Dieu, et que je désirerais que lui-même et bien d’autres en fussent atteints ».
Ce qui l’oppressait était de ne pouvoir prier. Neff lui parle à l’étable, à la lumière d’un flambeau de pin. Marie s’ouvre alors complètement : « Il y a trois ans que Dieu me fit la grâce de connaître mes péchés ; je fus malade tout l’hiver, comme à présent ; je voulais me convertir ; et voilà, j’ai tout abandonné ; je me suis rendormie ; j’ai laissé passer mon heure ; à présent, mon cœur s’est endurci, et Dieu me rejette. Il a raison, je ne mérite pas autre chose ».
« Ces paroles, rapporte Neff avec un sens psychologique combien avisé, prononcées avec le calme du désespoir, me firent craindre que cette affreuse idée ne fût déjà fixée dans son esprit. Je lui demandai si, à cette époque dont elle parlait, elle avait vu quelqu’un qui lui eût indiqué le chemin du salut.
– Non.
– Eh bien, comment pouviez-vous le trouver ? Ne craignez rien, c’est aujourd’hui votre heure, puisque jusqu’ici vous n’avez pas connu le bon Berger ».
L’obsession dont Marie Philippe ne pouvait se délivrer tomba enfin, mais pas encore assez pour faire place à la paix.
Neff la visita souvent. « Pendant que je lui parlais, elle semblait prendre un peu de force, mais elle retombait aussitôt dans l’abattement.
« Elle a passé, écrit Neff plus tard, trois ou quatre mois dans ce pénible état ; et quoique maintenant elle ait goûté la miséricorde de Dieu, et jeté l’ancre au-delà du voile, elle est encore habituellement triste, sa conscience délicate s’alarme à la moindre apparence du mal… La vie de son âme semble consumer son corps. Jamais je n’avais vu une âme plus profondément touchée, si lumineuse et si simple en même temps ».
Plus tard encore, Neff écrira : « Elle a plus de forces maintenant ; mais sa joie ne dure pas longtemps et souvent elle retombe dans la frayeur. C’est une âme qui a été terriblement secouée ; le fondement n’y sera pas posé sur le sable ».
Et deux ans après, de Genève, il pourra enfin lui adresser ces lignes : « Je vois avec joie que, de votre côté, le même Dieu vous donne la victoire et vous soutient contre les assauts de l’ennemi » (Lire dans les Lettres de direction spirituelle une lettre adressée aux enfants Philippe, après la mort de leur mère).
À Freyssinières, en mars 1825, Neff constate que son travail a pourtant porté quelques fruits.
Freyssinières avait d’ailleurs été un terrain moins ingrat qu’Arvieux, en septembre 1824, Neff en écrivait :
« Isolé dans un désert et presque comme les exilés qui errent sur les rives glacées du Tobol et de l’Irkisch, il est impossible de ne pas soupirer après le pays où j’ai laissé mes meilleurs amis et frères en Jésus-Christ.
« …Ne pensez pas que ce soit l’âpreté du climat et le triste aspect du pays, non plus que les fatigues continuelles que j’endure, qui me fassent trouver ici le temps un peu long ; non, le Seigneur m’est témoin que si je voyais germer, çà et là, quelques grains de la semence sainte qu’il m’a donnée à répandre, je me réjouirais ; et ces affreuses montagnes me seraient agréables comme le Liban ou le Carmel.
Freyssinières, où, comme je l’ai dit, il y a quelques âmes qui semblent prendre vie, me plaît infiniment plus que le reste, quoique la vallée soit bien plus sauvage et plus triste par elle-même. Oh ! quel affreux désert que ce monde tout entier, s’il n’y avait pas sur sa surface quelques enfants de Dieu. Mais que dis-je ? Ce monde n’existerait déjà plus, car la colère n’attend, pour l’embraser, que le moment où toute l’Église militante sera entrée dans le palais de gloire. Les mondains méprisent les serviteurs du Crucifié ; et ils ignorent qu’ils ne sont supportés que par l’amour d’eux (Mat. 18. 29) ».
« Mes catéchumènes (il y en a quarante-cinq dans le seul village), quoique assez intelligents et ayant appris tous les passages de ma liste, n’avaient, à l’exception de la petite Suzette Baridon, donné aucun signe de vie. Ils semblent se réveiller en partie. L’approche de leur confirmation peut y contribuer.
Dimanche, au temple, où se trouvaient tous ceux de la vallée, je leur parlai très sérieusement de ce qu’ils allaient promettre, et lundi, à Dormillouse, je leur manifestai combien j’étais content de leurs dispositions et leur parlai de manière à tout briser ou à faire quelque bonne impression. Après la prière, plusieurs restèrent longtemps prosternés en versant des larmes, et après un long silence, chacun se retira sans proférer une parole, excepté quelques-uns, qui me suivirent à la cuisine (on se réunit dans l’étable, et c’était le soir).
Le fils de mon hôte restait avec moi jusqu’à minuit. Je vis à ma grande surprise qu’il était réveillé depuis quelque temps : c’est un jeune homme de vingt-deux ans environ. Le lendemain, je vis encore d’autres fruits : quelques jeunes filles paraissaient sérieusement touchées, elles vont chercher de la lumière auprès de Suzette et de son père, la première est pleine de vie depuis peu de temps et s’exprime avec une grande facilité, et même avec beaucoup d’esprit, elle possède une bonne mémoire.
Plusieurs jeunes hommes, d’âges très divers, me parurent aussi plus sérieux, de même que quelques chefs de famille, ils ont déjà pris deux exemplaires de Nardin et en demandent encore autant, peut-être davantage. Ils ne manquent pas d’intelligence et sont humainement bien supérieurs à ceux de la Combe, mais l’orgueil et la légèreté leur font une cruelle guerre.
« Priez pour eux, chers amis, car je ne me sens pas suffisant pour ces choses. Oui faites cela, priez tous ensemble dans vos réunions et en particulier pour ces intéressants enfants des anciens martyrs, car ils sont de la semence d’Abraham, selon la chair et leurs pères ne vinrent habiter ces affreux déserts, il y a près de sept cents ans, que pour se dérober si possible aux poursuites du dragon roux, qui cherchait à exterminer l’enfant de la femme » (allusion à Apoc. 12. 3 à 6). (Lettre communiquée par M. le pasteur E. Marchand).
Neff travaillait jusqu’ici avec douleur dans ces contrées, n’y trouvant à peine quelques âmes qui aient commencé à le comprendre. La lettre qui ouvre le chapitre suivant nous montre le missionnaire dans les chants de triomphe.
Ch. 14. … Moissonneront avec chants d’allégresse. Réveil de Freyssinières (avril 1825)
« Le désert et la terre aride se réjouiront ; le lieu stérile sera dans l’allégresse et fleurira comme le narcisse » És. 35. 6.
« La vallée triste et sauvage dont j’ai parlé dans mes derniers numéros, semble vouloir réaliser cette prophétie, et reproduire au sein des Alpes les missions de Sierra-Leone et d’Otahiti.
À Sierra Leone le missionnaire allemand William Johnson arrive en 1816, ne trouve que des Africains vivant dans la misère, mourant à raison de deux cents par mois. Ils avaient tant souffert des blancs que l’Évangile, annoncé par leur bouche, leur était odieux. Johnson leur donna chaque jour une ration de riz, leur témoigna beaucoup de patience et de sympathie, gagna leur confiance, leur apprit à lire le Nouveau Testament, lutta sous un climat mortel, racontant et racontant encore la vieille histoire de la croix. Un jour, presque découragé, il entend un esclave prier et demander la liberté des enfants de Dieu.
En 1819 il regagne l’Angleterre, laissant derrière lui un État modèle, une église de 1.300 places débordant d’auditeurs à chacun des trois services du dimanche.
Dans chaque île tant soit peu importante de l’immense archipel de l’Océanie dont Tahiti est le centre, John Williams (1796-1839) prêcha l’Évangile. Partout les habitants brûlèrent leur « marae » (autels sur lesquels avaient lieu les sacrifices humains). Avec les lances qui avaient servi autrefois à empaler des enfants et à les porter en guise de trophées dans les temples, on fit des balustrades pour les chaires. Les chansons et les gestes impurs firent place à des cantiques de louange et à la prière à genoux (D’après A. Poerson : Les Nouveaux Actes des Apôtres, p. 128, 325 et 434).
On a vu le zèle qu’ont montré ces pauvres montagnards pour la construction d’une école ; comment ils ont reçu avec empressement les sermons de Nardin ; et comment les services publics et particuliers étaient fréquentés. J’ajouterai que depuis longtemps tout divertissement profane avait disparu de chez eux, et que l’amélioration de leurs mœurs était remarquée de leurs voisins.
Tout cela cependant n’était pas encore la vie ; les os s’étaient rapprochés à la voix de l’homme ; ils s’étaient recouverts de chair et de peau, mais l’Esprit n’y était point (voir Éz. 37. 1 à 6). Aujourd’hui, grâces en soient rendues au Seigneur, l’Esprit souffle sur eux des quatre vents : et s’il continue, la foi des anciens Vaudois revivra dans leur postérité !
Jusqu’à la fin de février (1825), je n’avais encore remarqué de réveil que chez les cinq ou six personnes dont j’ai souvent parlé ; mais à cette époque, il s’en manifesta chez plusieurs autres, aux Mensals surtout, où les deux frères Besson tenaient de petites réunions, là, j’avais vu plusieurs fois mes catéchumènes répandre des larmes. Ainsi l’Éternel a voulu commencer son œuvre par ce hameau, le moins civilisé et le plus misérable du pays, et appeler ainsi encore une fois en premiers, ceux qui paraissaient les derniers. »
Les autorités elles-mêmes furent contraintes dans leur rapport au Gouvernement de dire : c’est ici le doigt de Dieu. Le rapport montrait le contraste entre les superstitions basses et malfaisantes, l’eau rouge, la sorcellerie, les maisons du diable de naguère, et le culte chrétien d’une sincérité si touchante qui se célébrait maintenant.
« À Dormillouse, où l’on respire un air pur, et où, en conséquence, on est plus dispos de corps et d’esprit, je ne voyais rien de semblable ; les catéchumènes, comme les autres, paraissaient aussi morts qu’ils étaient instruits. Affligé de l’état de cette jeunesse, j’essayai un soir (c’était le 8 mars) de leur faire sentir combien ils étaient peu préparés à recevoir, à la Pâque prochaine, leur première communion.
Je leur parlai ouvertement ; et donnant un libre cours à l’amertume dont j’étais rempli, je leur reprochai, dans les termes les plus forts, leur endurcissement et leur légèreté, leur témoignant combien j’étais navré de voir que toutes mes peines n’aboutissaient qu’à centupler leur condamnation. Je ne sais plus tout ce que je leur dis, mais mon discours fut atterrant, ainsi que la prière qui le suivit, après laquelle on resta longtemps prosterné…
Je me levai et allai m’asseoir près du feu, n’ayant plus rien à leur dire ; le plus grand silence régnait dans l’étable ; personne ne bougea pendant un grand quart d’heure ; puis chacun se retira sans rien dire.
Quelques jeunes hommes vinrent alors vers moi, à la cuisine. Je leur parlai sur le même ton. Ils paraissaient touchés pour la première fois, et se condamnaient fortement eux-mêmes. Cette sévérité produisit une profonde impression, que notre sœur Baridon eut grand soin d’entretenir dans le temps qui suivit, en réunissant les jeunes filles presque tous les jours.
En redescendant la vallée, je tins des réunions dans tous les villages, et partout je remarquai beaucoup de mouvement dans les esprits. Je recommandai aux trois frères qu’on connaît déjà, de redoubler d’activité pendant mon absence.
Je revins en Queyras, où je passai trois dimanches et tins beaucoup de réunions dans tous les hameaux. Le 20 mars, prêchant à Saint-Véran, j’obtins pour la première fois que les gens de Mollines, qui toujours s’en retournaient dès le service du matin, restent pour celui de l’après-midi…
Je quittai ce triste lieu le cœur serré, et me hâtai de retourner à Freyssinières, où Dieu m’avait préparé plus de joie. La première personne que je rencontrai fut notre ami F. B., qui travaillait près du chemin. Il vint à moi, l’air heureux, et me dit : « Soyez le bienvenu ; vous êtes ardemment désiré ; et je crois que pour cette fois, le Seigneur a bien travaillé. Depuis que vous êtes parti, j’ai été tous les dimanches à la Combe ; et, après le service, on se presse autour de moi pour me demander des conseils et entendre quelques bonnes paroles. Mais hélas ! J’ai peu de chose à leur donner, et je dis quelquefois comme Moïse à l’Éternel : « Ai-je engendré tout ce peuple que je porte dans mon sein, comme un nourrisson ? » (voir Nomb. 11. 12)
« Dès le premier hameau, je trouvai des âmes vivement touchées, et plus j’avançais, plus la scène devenait intéressante. Tous les visages paraissaient changés ; j’étais reçu partout avec de vives démonstrations de joie, quoique je n’aie été absent que depuis vingt jours. À cette joie cependant succédaient bientôt les larmes. Les cœurs étaient oppressés par le sentiment du péché, et ne répondaient souvent à mes questions que par des soupirs. Il fallait m’arrêter partout ; et je restai presque trois jours pour arriver à Dormillouse.
J’y montai le jeudi saint, 30 mars. Du bas de la colline, je vis une troupe qui descendait, croyant que j’étais encore à la Combe ; je leur fis signe de remonter ; mais ils continuèrent à descendre jusqu’à ce qu’ils m’aient rencontré, disant qu’ils ne faisaient pas ce chemin avec moi toutes les fois qu’ils le voudraient.
« Le même jour, après le service, je fis l’examen des catéchumènes, les deux sexes à part. J’adressai à chacun les questions convenables, et je pus m’assurer qu’en effet le Seigneur avait travaillé, et que Suzanne (Baridon) n’avait pas perdu son temps.
Tous montraient une grande connaissance de leur misère ; et la plupart en paraissaient vivement touchés. Le soir, il y eut une réunion publique, qui fut encore fort touchante et dura jusqu’à onze heures ; les jeunes hommes restèrent longtemps après. Étant sorti pour prendre l’air, j’entendis dans une maison voisine des pleurs et des lamentations comme pour un mort ; je m’approchai et reconnus que c’étaient les jeunes filles réunies chez Suzanne, et qui, touchées par sa parole pleine de vie, pleuraient leur trop longue indifférence.
Je n’essaierai pas de rendre cette scène touchante, ces paroles plaintives et entrecoupées auxquelles les expressions et la prosodie de leur patois donnent une âme dont le français ne peut pas rendre compte. Je ne crus pas devoir les déranger ; je me retirai sans bruit, et j’allai rejoindre les jeunes hommes qui n’étaient guère moins attendris.
Ainsi se passa cette nuit que l’Agneau sans tache a sanctifiée par son agonie. Si le Saint et le Juste a dû supporter le poids de la colère, s’Il a été « dans l’angoisse et les frayeurs mortelles » (Ps. 55. 4), comment pourraient ne pas trembler les vrais coupables lorsqu’ils viennent à sentir le poids de leurs péchés ! »
Baulme, un des élèves de Neff qui devait devenir pasteur, faisait une remarque très exacte « sur le soin que prenait Neff non seulement de travailler lui-même, mais de faire travailler les autres. À peine quelqu’un avait-il reçu une grâce, qu’il savait l’employer auprès de ceux qui ne les avaient pas reçues. C’est ainsi que par ses soins, ses conseils, ses directions, ses exhortations, il se créa des aides pour les grands travaux auxquels son maître l’appelait » (A. Marchand, op. cité, p. 59).
Neff avait aussi pris des mesures pour se faire remplacer en chaque lieu pendant ses absences. Il avait établi, de vallée en vallée, quelques personnes sûres et vraiment converties au Seigneur qui devaient surveiller certains districts et y répandre quelque instruction suivant le degré de leur propre avancement ; ces espèces de moniteurs ou de monitrices lui rendaient compte à son retour de tout ce qui pouvait s’être passé d’important en bien ou en mal pendant son absence ; et Neff utilisait ainsi tous les dons répandus dans ses troupeaux (A. Bost, Visite…, p. 132).
« Le lendemain, vendredi saint, 31 mars, je descendis de bonne heure à la Combe pour l’examen des catéchumènes ; ils étaient plus avancés qu’à Dormillouse ; mais, excepté les deux Besson, aucun n’avait trouvé la paix ; la plus profonde tristesse était peinte sur tous les visages. À dix heures, je me rendis au nouveau temple, où toute la vallée était réunie ; les catéchumènes, au nombre de cent, occupaient tous les bancs vis-à-vis de la chaire.
Je leur adressai un discours sur 1 Pierre 2. 2 : « Comme des enfants nouveau-nés, etc. » ; le Seigneur m’assista puissamment ; et quoique je n’ai pas pu bien me préparer, je laissai, je crois, peu de chose à leur dire ; l’assemblée fondait en larmes ; beaucoup de jeunes gens, surtout des filles, étaient à genoux aux pieds de leurs bancs. Quand il fallut réciter le vœu du baptême, je n’en trouvai aucun qui puisse aller jusqu’au bout ; les sanglots étouffaient leurs voix ; je fus obligé de le réciter pour eux. Puis, élevant les mains pendant que tous étaient prosternés, j’invoquai sur eux la bénédiction du Père, du Fils et du Saint-Esprit.
Après le service, la plupart restèrent à genoux, sans s’apercevoir qu’il était fini ; d’autres allèrent se réunir en petites troupes pour pleurer et prier ensemble. À deux heures, je fis le service de la Passion, selon le rite des Frères Moraves, c’est-à-dire, en lisant l’histoire de la Passion dans l’Harmonie des quatre évangélistes, et en entremêlant cette lecture de chants analogues, également pris dans le recueil des Frères…
L’émotion fut plus grande encore que le matin ; peu de personnes pouvaient chanter ; deux de nos chantres surtout ne firent que verser des larmes. M. Baridon fils me dit en sortant : que ce service est touchant ! Quel beau discours pourrait le remplacer ?
Sur le soir, les habitants des hameaux éloignés se retirèrent en soupirant ; j’en accompagnai plusieurs à quelque distance, les exhortant à s’approcher du Seigneur Jésus avec confiance. Ce soir même je tins, aux Mensals, une réunion nombreuse et familière, qui dura jusqu’à minuit ; plusieurs des jeunes frères restèrent encore longtemps.
Samedi 1er avril, dès le matin, la maison se remplit de nouveau, et j’eus beaucoup de peine pour en sortir pour venir au chef-lieu, les Ribes, où je vis plusieurs personnes sérieuses. M. Baridon m’accompagna le soir à Pallons, où nous eûmes une réunion jusqu’après onze heures ; nous revînmes encore chez lui, où nous nous entretînmes avec sa famille et quelques amis jusqu’à deux heures du matin.
Quelle intimité régnait entre Neff et cette famille Baridon ! Martin-Dupont la fait revivre : « Le dimanche, nous avions pris l’habitude de passer la veillée chez M. et Mme Jean Baridon ; nous nous rangions près du foyer, on nous servait un lait délicieux.
Neff restait silencieux, la tête entre les mains, et comme absorbé dans une pénible méditation, laissant échapper quelques soupirs. Il pensait à ses efforts du jour pour édifier, il passait en revue les choses graves qu’il avait enseignées, il avait devant les yeux les auditeurs distraits, peu sensibles ou même encore étrangers aux choses du salut. Il s’accusait de n’avoir pas été assez direct, assez scripturaire, assez pressant ; il se rappelait qu’il n’avait pas prié avec assez d’insistance, de ferveur, de foi. Je ne disais rien, je pensais aux hommes de Dieu les plus illustres, aux prophètes, aux apôtres, aux réformateurs qui avaient tous éprouvé de pareils regrets » (Op. cit., p. 89).
« Dimanche, Pâques, 2 avril, communion. L’assemblée était presque aussi nombreuse qu’à la dédicace. J’expliquai le sixième chapitre des Romains, si obscur pour l’homme charnel ; puis je distribuai la communion à mes auditeurs qui, pour la plupart, venaient à la table, les yeux mouillés de larmes ; les vieillards dirent que jamais ils n’avaient vu la moitié autant de monde communier dans leur église. L’après-midi, l’assemblée fut presque aussi nombreuse que le matin ; et le soir, encore autant qu’elle pouvait l’être ; elle se prolongea fort avant dans la nuit.
Le lundi était encore fête, je montai à Dormillouse ; on y vint de toute la vallée, et j’y tins encore trois assemblées publiques.
Ainsi se passa cette semaine vraiment sainte pour cette vallée. On ne l’y avait jamais célébrée, mais pour cette fois, c’était tout à fait fête ; on ne faisait partout que lire, prier et pleurer ; la jeunesse surtout semblait animée d’un même esprit ; et une flamme vivifiante semblait se communiquer de l’un à l’autre, comme l’étincelle électrique. Pendant ces huit jours, je n’ai pas eu en tout trente heures de repos ; on ne connaissait plus ni jour ni nuit. Avant, après et entre les services publics, on voyait tous les jeunes gens réunis en divers groupes auprès des blocs de granit dont le pays est couvert, s’édifiant les uns les autres.
Ici, on lisait « Le Miel découlant du Rocher » ; là « Le Voyage du Chrétien » ; plus loin, Suzette Baridon, entourée de jeunes filles, leur parlait de l’amour du Sauveur ; tandis que le sévère François Berthalon représentait aux jeunes hommes toute l’horreur du péché et la nécessité de la repentance. Dans ces petites réunions, les larmes coulaient comme au temple, et l’on y observait le même recueillement.
Frappé, étonné de ce réveil subit, j’avais peine à me reconnaître. Les rochers, les cascades, les glaces mêmes, tout me semblait animé et m’offrait un aspect moins sévère. Ce pays sauvage me devenait agréable et cher, dès qu’il était la demeure de mes frères (Ps. 122) !…
N’oublions pas toutefois qu’il y a plus de fleurs au printemps que de fruits en automne ; et qu’au moment d’un réveil, bien des âmes, entraînées par le mouvement général, paraissent animées sans l’être effectivement, comme un caillou au milieu d’un brasier serait pris pour un charbon vif.
Mais, quoi qu’il en soit, c’est ici une œuvre de l’Éternel. Lui seul connaît ceux qui sont les siens, et il saura les manifester. À Lui seul soient louange et gloire par Jésus-Christ, aux siècles des siècles ! Amen ».
En même temps, Neff fondait une Société biblique. « Dès le mardi, on fit dans chaque village le recensement de tous les livres saints, en prenant note des demandes ».
La pénurie de Bibles était extrême. « Avant la fondation des Sociétés bibliques, il n’existait pas dans toute la vallée douze Bibles… et un très petit nombre de Nouveaux Testaments… le tout en fort mauvais état. Depuis les envois de la Société de Londres, et surtout depuis la formation de celle de Paris, la moitié des familles se sont pourvues de Bibles et presque toutes de Nouveaux Testaments…
Maintenant, tous ceux qui manquaient encore de Bibles se sont fait inscrire pour en avoir. Nous leur donnons la facilité de les payer en plusieurs termes, ce qui porte, pour le plus pauvre, à deux ou trois ans. Dans ces contrées, il ne faut pas, pour ces sortes de paiements, parler de souscriptions hebdomadaires ; les montagnards ne touchent guère de l’argent qu’à l’époque où l’on vend le bétail ; tout le reste de l’année, le plus grand nombre n’ont pas un sou à leur disposition.
Mais, prévoyant que la chose pourrait traîner en longueur, je m’adressai, en attendant, directement au Comité, pour une centaine de Nouveaux Testaments portatifs avec parallèles, qu’on attendait avec impatience. J’écrivis que les jeunes bergers des Alpes languissaient de pouvoir garnir leurs mallettes du pain qui demeure en vie éternelle.
Et maintenant, le voyageur chrétien, visitant le vallon glacial de Freyssinières, ne verra pas sans émotion la pauvre bergère, assise au pied d’un bloc de granit et entourée de ses agneaux, lire, les yeux pleins de larmes, l’histoire du bon Berger qui donne sa vie pour ses brebis ».
Le lendemain, Neff passe le col d’Orcières, arrive le même soir à St-Laurent, « Où j’eus, dit-il, à tenir aussitôt une réunion. Je pensais, en venant en Champsaur, me reposer un peu des fatigues de la semaine précédente ; mais, par la grâce du Seigneur, j’y eus encore assez d’occupation. Notre brave Ferdinand ne s’était pas relâché ; je trouvai le zèle augmenté et les mœurs améliorées. Le peuple, si mondain, si fier de sa richesse et de sa force ou de sa beauté, n’est plus cependant insensible à la voix de l’Évangile ; et quoique les protestants n’y soient qu’en faible minorité, leur exemple influe néanmoins sur les catholiques romains.
La danse a disparu ; le jeu et l’ivrognerie, qui y étaient passés en proverbe, ont insensiblement diminué ; et l’on n’entend presque plus parler de ces rixes sanglantes qui étaient si fréquentes dans cette vallée… Plusieurs habitants d’un hameau voisin, qui étaient venus pour la première fois à la réunion du soir, disaient en s’en retournant : Si cet homme était plus souvent ici, les cabaretiers ne deviendraient pas riches. Un autre disait : Il n’y a pas moyen d’y tenir, il faut pourtant se rendre une fois ».
Malgré ces exaucements, Neff vise plus haut encore ; il s’ouvre en novembre 1825, sur son travail et sur lui-même à Empeytaz : « Les fruits pourraient être plus abondants, mais quand je considère ma grande indignité, je m’étonne encore de ce que le Saint des Saints veuille bien se servir d’un vase impur pour répandre le précieux breuvage qui répand la vie. Oui, mon cher ami, je suis toujours le même pécheur, pour ne pas dire pire. Je me compare souvent au page d’un roi qui introduit les étrangers auprès du prince et reste lui-même dehors.
Le passage de Paul : « de peur qu’après avoir prêché à d’autres… » (1 Cor. 9. 27) me frappe souvent, et plût à Dieu qu’il me frappe davantage et que j’aie plus peur, je veillerais et serais moins infidèle. …Si quelque chose m’empêche de perdre courage, c’est la pensée, assez suspecte cependant, que mon indignité est un contrepoids nécessaire à mon orgueil, qui prend tout à fait le dessus au moindre succès extérieur que le Seigneur m’accorde.
D’ailleurs, j’ai bien perdu l’habitude d’ennuyer les autres du récit de mes infirmités, et je ne t’en parle qu’en qualité d’intime ami et afin que tu fasses mention de moi dans tes prières. Tu penses bien qu’ici je ne peux « m’ouvrir » à personne, et que je me contente de gémir en secret. Je vois des âmes que j’ai engendrées en Christ tout récemment, me devancer de beaucoup dans le Royaume du ciel, et je suis humilié lorsqu’elles viennent se plaindre à moi et me demander des conseils ».
Mais l’humilité ou le scrupule ne devenaient jamais morbides. « On l’entendait souvent, écrit Bost, chanter les louanges du Seigneur, seul dans sa chambre. Les gens du monde disaient de lui : Quel être singulier, on le croirait malheureux ; et quand il est seul, il chante toujours ! Ce n’est pas qu’il n’eût à combattre le reste de corruption qui était dans son cœur ; je l’ai entendu s’en plaindre bien souvent, et dire qu’il était quelquefois tellement assailli par l’ennemi, qu’il se voyait comme enveloppé de ruines ; qu’il perdait même, par instants, l’espérance d’être sauvé.
Mais bientôt il reprenait courage : « Celui qui m’a reçu dans sa communion est fidèle, disait-il, et si, à cause de mes nombreuses infidélités, il cache pour un instant sa face, j’espère en lui, je sais en qui j’ai cru ! »
Ch. 15. Après l’œuvre spirituelle, l’œuvre sociale
La lettre que nous reproduisons maintenant, « pendant admirable de la précédente », écrit Ami Bost, prouve d’une manière frappante, comme l’histoire le fait en grand, qu’en effet « la piété a les promesses de la vie présente et de la vie qui est à venir » (1 Tim. 4. 8).
« On se rappelle ce que j’ai dit de Freyssinières, que l’œuvre d’un évangéliste devait y être, à peu de chose près, celle d’un missionnaire dans les pays non civilisés : il faudrait pouvoir y donner tout son temps et être un Oberlin, pour y faire tout ce qui serait nécessaire.
J’ai, de ma main, essayé de leur rendre, dans ce genre, quelques services qui m’ont singulièrement concilié leur estime et leur affection, et qui rectifient hautement l’idée si générale, même dans les Hautes-Alpes, qu’on ne peut s’adonner sérieusement à l’œuvre du salut qu’au détriment des affaires temporelles, même de première nécessité.
« J’avais remarqué, l’année dernière, qu’à Dormillouse, on n’avait pas l’habitude d’arroser les prairies ; et, les voyant desséchées et couvertes de sauterelles, j’avais dit aux habitants en leur montrant leur ruisseau : Vous faites de cette eau comme de l’eau vive de la grâce ; Dieu vous envoie en abondance l’une et l’autre, et vos prairies, comme vos cœurs, languissent dans la sécheresse.
Ce printemps, la neige et la pluie ayant manqué, et les prés étant déjà secs, je proposai aux gens du village d’ouvrir des canaux d’arrosage ; on me dit que jadis il en existait, mais que le manque d’ordre les avait mis hors d’état ; que plusieurs propriétaires dont ils traversaient les terres, s’opposaient à ce qu’on les rétablisse ; et qu’enfin, emportés ou comblés par les ravins et les avalanches, il y avait trop d’ouvrage à les refaire tout entiers. D’ailleurs, ajoutait-on, quand il y aura de l’eau, elle sera toujours pour les plus forts et les plus vigilants ; et les autres n’en auront jamais leur part.
Je commençai à supprimer ce dernier inconvénient en nommant un commissaire chargé de la distribution des eaux ; puis je demandai aux propriétaires intéressés s’ils seraient assez sots pour s’opposer au rétablissement d’une chose si nécessaire. Ils n’osèrent rien objecter et se réservèrent seulement de travailler dans la partie qui traversait leurs propriétés. Tout étant donc concilié, je les prévins que dès le lendemain nous nous mettrions au travail ; et le même jour, j’allai avec un ami visiter les anciennes traces des canaux et voir ce qu’on pourrait y faire.
Le lendemain, à la pointe du jour, j’allai faire lever mes travailleurs, qui n’étaient pas accoutumés d’aller de si bon matin au travail pour la chose publique. On se rendit aussitôt sur les traces à peine reconnaissables du grand canal, le plus important de l’endroit.
Il y en a pour trois jours, disaient les uns ; pour six, disaient les autres. Pas tant, leur dis-je ; et aussitôt divisant mes hommes par escouades, avec un piqueur pour chacune, je les distribuai sur une certaine longueur, donnant à chacun la tâche dont je le jugeai capable. À dix heures, on voulait s’en aller pour le déjeuner ; je m’y opposai et je le fis apporter, pour moi comme pour eux ; puis on continua le travail.
Dans quelques endroits, il fallait élever les digues de deux mètres cinquante de haut ; dans d’autres, creuser à plus d’un mètre quatre-vingts au travers des lits rocailleux de trois à quatre torrents très rapides. J’avais environ quarante hommes, en cinq ou six pelotons ; j’allai de l’un à l’autre, dirigeant tout et les excitant au travail ; et à quatre heures de l’après-midi l’eau arrivait à la prairie, aux cris de joie de tous les assistants.
Les plus vieux n’avaient jamais vu ce canal en usage. Le lendemain, on conduisit par des canaux partiels, l’eau dans toute la prairie. C’était le plus délicat, parce qu’il fallait traverser beaucoup de propriétés, ce que plusieurs habitants n’auraient jamais accepté sans ma présence.
Les jours suivants, nous creusâmes de la même manière un long canal au travers de la montagne, pour alimenter les trois fontaines du hameau ; il fallut, en plusieurs endroits miner et faire sauter des rochers granitiques fort durs ; ailleurs, construire des aqueducs très profonds. Je n’avais rien fait de semblable, et néanmoins, il me fallut tout diriger avec un air d’assurance comme si j’avais été un habile ingénieur.
Profitant de la confiance que m’avait acquise cette dernière entreprise, je les persuadai d’établir un garde pour les propriétés rurales, jusqu’alors presque abandonnées, surtout les biens communaux.
Ce peuple toujours en guerre avec l’archevêque d’Embrun, son seigneur et son persécuteur continuel, s’était accoutumé à l’indépendance, et avait conservé un penchant très fort à l’insubordination – tellement, que non seulement les autorités locales y ont peu d’influence, mais que Bonaparte lui-même n’a jamais pu les forcer à servir dans ses armées. La persuasion y a plus gagné que la force ; et maintenant, après quelques murmures, l’ordre s’établit et chacun s’en trouve fort bien.
À Freyssinières, comme au Ban de la Roche, la pomme de terre est la principale nourriture des habitants ; mais on la cultive si mal, qu’il faut en couvrir le pays pour en avoir suffisamment. J’avais, dès le commencement, conçu le projet de changer cette mauvaise culture ; mais on sait qu’il n’est pas facile de sortir le paysan de sa routine ; et malgré tout ce que j’avais pu dire, je voyais, ce printemps, tout le monde planter selon la coutume du pays, c’est-à-dire dans une terre qui n’avait pas plus de quinze à vingt centimètres de profondeur, les plantes si près les unes des autres qu’il était impossible de les butter pendant l’été.
J’aurais vainement essayé de leur faire entendre raison ; la voie la plus courte fut de parcourir la vallée pendant trois ou quatre jours, allant d’un champ à l’autre et, ôtant les outils des mains des laboureurs pour en planter moi-même quelques lignes à ma façon ; c’était beaucoup qu’on me laisse faire. Ils croyaient leur terrain perdu, en me voyant mettre les pommes de terre à une distance six ou sept fois plus grande qu’ils n’y sont accoutumés ; et dès que j’étais parti, on recommençait à planter à la vieille mode. N’ayant pu m’y trouver dans le temps convenable, deux ou trois propriétaires seulement, justement des plus chrétiens, ont suivi mes conseils dans la culture d’été. Le résultat a été si frappant qu’on peut espérer qu’il vaincra le préjugé de leurs voisins et qu’une autre fois, on recueillera dans cette vallée double quantité de pommes de terre sur la même étendue de terrain.
En Queyras, où cette plante vient difficilement à cause de la gelée d’été, on la cultive aussi fort mal. J’en ai planté moi-même dans mon jardin, et je les ai traitées à ma façon. Les paysans, qui se moquaient de moi, ont été curieux de les voir arracher ; il y en avait jusqu’à soixante-dix tubercules à une seule plante ; ils m’ont tous prié de leur enseigner ma méthode.
Enfin, pour terminer cet exposé des améliorations matérielles que j’ai commencé à apporter dans cette intéressante contrée, je dirai qu’après bien des exhortations, j’ai réussi à faire rebâtir la maison de nos amis Besson de façon à pouvoir assainir leur domicile ; ils m’ont promis aussi qu’ils ne laisseraient plus le fumier dans l’étable qui leur sert de poêle tout l’hiver ; cette famille, qui fournit seule, neuf ou dix chrétiens fidèles, est toujours la plus intéressante de la vallée.
Quant au spirituel, il allait toujours assez bien à Freyssinières ; quelques âmes, vivement travaillées, trouvèrent la paix dans les semaines qui suivirent celles de Pâques ; d’autres sont arrivées à la repentance, quoiqu’elles aient gémi encore longtemps sous leur fardeau.
Je m’étonne souvent, en voyant combien il est difficile de faire comprendre à ces gens le salut absolument gratuit ; ils se trouvent toujours trop indignes, trop endurcis pour aller à Jésus ; et souvent, pendant ces délais, l’esprit se relâche, se distrait, et, si l’on n’y prend garde, ils retombent dans la tiédeur et la mort. Mais ceux qui ont trouvé la paix sont pleins de vie et d’activité ».
Ch. 16. Visite en Piémont (juillet 1825)
Lors de la dédicace du temple de Freyssinières, Neff avait fait la connaissance d’Antoine Blanc, frère d’André Blanc, de Mens, et l’avait invité à examiner sérieusement son état spirituel. Puis Blanc s’était ouvert à lui par lettre, de sa misère et de l’horrible hypocrisie « de ses prétendues vertus ». Neff lui répondit, cherchant à guider ses pas incertains du côté de la « vraie porte » et écrivit alors (janvier 1825) : « Voilà très probablement la première et seule âme des vallées du Piémont qui donne quelques signes sensibles de vie ».
Quelques mois après, Antoine Blanc le « pressait vivement d’aller le voir et prêcher à ses voisins… De mon côté, pensait Neff, j’avais fort à cœur de visiter ce pays, fertile en glorieux souvenirs… et je partis d’Arvieux dans ce but, le 6 juillet 1825 ». André Blanc l’avait prévenu qu’il se rendrait aussi aux Vallées à cette époque.
Arrivé au col La Croix (2305 m.), Neff s’écrie : « Je n’essaierai pas de rendre l’impression que fit en moi le tableau magnifique qui s’offrit tout à coup à mes regards. Derrière et autour de moi, les rochers escarpés et les glaciers des Alpes ; à mes pieds, les riantes vallées du Piémont et, dans le lointain, les vastes plaines de l’Italie.
Cette admiration est un tribut que paie sans doute tout voyageur qui franchit les Alpes pour la première fois ; surtout s’il peut, à cette vue, associer les poétiques ou belliqueux souvenirs de ces belles contrées. Mais que les sentiments du chrétien sont différents de ceux du monde !
Que j’étais loin alors de penser aux Césars, aux Hannibals, ou aux Virgiles ! Le ténébreux Empire de la Bête et le double esclavage du fanatisme absorbaient tous mes sens et jetaient comme un voile obscur sur cette riante Italie. Ô Jésus ! m’écriai-je, ô Soleil divin, n’éclaireras-tu jamais ce malheureux peuple ! L’as-tu livré sans retour aux séductions de l’ennemi ? Et toi, humble vallée, arrosée du sang de tant de martyrs, es-tu aussi devenue aride ?
Lampe ardente, qui a brillé si longtemps au milieu des ténèbres, es-tu éteinte pour toujours ? Ô Éternel, as-tu abandonné ce faible résidu de ton antique Église ? L’as-tu effacé de ton livre et vomi de ta bouche ? Souviens-toi de tes compassions ! Rends-lui ton chandelier ; ramène les cœurs des pères dans les enfants ; et daigne accompagner ton faible serviteur afin qu’on possède encore les héritages désolés ! »
Le début du 19ème siècle était, en effet, pour les Églises vaudoises, comme pour les autres, une période de tiédeur et de décadence. De plus, les Vaudois du Piémont, dans l’impossibilité où ils étaient de préparer eux-mêmes leurs jeunes gens au saint ministère, durent accepter les bourses que leur offraient généreusement les Universités suisses et allemandes, où déjà l’enseignement théologique laissait beaucoup à désirer sous le rapport des doctrines.
Dans les Vallées comme partout ailleurs, les vérités de la Parole de Dieu furent supplantées par la philosophie de l’école (L’Église vaudoise des vallées du Piémont, Toulouse, 1881, p. 284).
Quand Neff arrive à la Tour, Antoine Blanc le salue en ces termes : « Vous êtes attendu ici comme le Messie ; on languit de vous voir et de vous entendre ; je ne sais si c’est tout de bon ». Neff devait en effet trouver, au cours de cette tournée, tiédeur chez les pasteurs, légèreté et insouciance chez les membres du troupeau.
Neff va, avec son ami, rendre visite, à St-Jean, au pasteur Mondon, qui avait prêché à Freyssinières. Ce dernier leur demande lequel des deux prêcherait le dimanche suivant.
– L’un et l’autre, répondit Blanc. Ne peut-on pas faire deux services ?
– Oui, mais justement il y a Taulas (Le Taulas est un tir à la carabine auquel on consacrait presque tous les dimanches de la belle saison. Rien n’égale la dissolution de ces fêtes qui, selon l’expression d’Antoine Blanc, « font du jour du Seigneur un jour de Satan » et bal aux Bronnens (devant le temple) ; pour cela, on fait le service du matin le plus tôt possible ; et comment en faire un second ? On peut cependant le proposer ajouta-t-il ; mais il faut que celui de l’après-midi soit très court ».
« Je contins mon indignation, me promettant bien cependant de ne pas asservir ainsi le service de Dieu à celui de la vanité : car il n’est que trop vrai que dans plusieurs églises vaudoises, on hâte le service divin pour laisser plus de place aux plaisirs ! »
Cependant, en considération des deux pasteurs étrangers, les gens de la fête n’eurent pas de bal et le tir fut interrompu pendant les services.
Neff prêcha sur ce texte : « Si quelqu’un n’a pas l’Esprit de Christ, celui-là n’est pas de lui » (Rom. 8. 9).
« Quoique peu habitué à prêcher devant un auditoire aussi important et dans un si grand vaisseau, je ne fus pas intimidé ; le Seigneur me fortifia et je pus hardiment lui rendre témoignage. Je commençai à prouver ma proposition par les Écritures ; puis ayant établi les caractères auxquels on peut reconnaître la présence de l’Esprit dans un cœur, je fis l’anatomie de celui de mes auditeurs, en comparant en détail leurs affections avec celles de l’Esprit.
Les ayant ainsi convaincus qu’ils n’étaient affectionnés qu’aux choses de la chair (Rom. 8. 5), j’en conclus qu’ils n’avaient pas l’Esprit, par conséquent pas le Fils, et enfin pas la vie (Jean 3. 36 ; 1 Jean 5. 12) ; qu’ils étaient donc sous la colère de Dieu, dans la mort, dans la perdition. Je terminai en les conjurant de demander à Dieu cet Esprit de lumière et de vie, sans lequel on ne peut connaître ni ses péchés, ni les richesses de la grâce.
Mon discours, j’ose le dire, logique, semé et coupé d’interpellations, soutenait singulièrement l’attention d’un auditoire qui entendait pour la première fois une prédication de ce genre ».
Le pasteur Mondon, lui, fut loin d’en être satisfait !
Celui qui ne se fit, par contre, pas faute de témoigner à Neff son approbation, ce fut le vieux pasteur Meille. Ils allèrent le voir le lendemain : « C’est, dit Neff, un vieillard respectable qui a toutes les manières et la tournure d’un ancien frère de l’Unité… Il n’était pas loin du royaume de Dieu ; et nos visites paraissent lui avoir fait du bien. Quoique riche et considéré, il est d’une grande humilité, et malgré son âge, il reçoit l’Évangile comme un petit enfant. Je crains seulement qu’il ne trouve des obstacles dans sa propre maison, et qu’il n’ait pas la force de les surmonter ».
C’est chez lui cependant que l’on commence des réunions fraternelles tous les soirs de cette semaine, et qu’on les continue la semaine suivante. (Elles se poursuivirent pendant plusieurs semaines, puis le Syndic les interdit).
M. Meille crut devoir obéir à la défense du magistrat. Il fit prévenir qu’il ne tiendrait plus de réunion dans sa maison, et exhorta ceux qui les suivaient à s’édifier chez eux. Félix Neff y vit-il une faiblesse coupable ? Le fait est qu’il lui écrivit de Guillestre, au mois d’octobre, la lettre suivante :
Mon respectable frère,
Le Seigneur vous a fait une grande grâce, et c’est avec une véritable joie qu’au milieu des ténèbres de mondanité et d’orgueil qui couvrent vos vallées, j’ai trouvé chez vous seul la connaissance intime de l’insondable misère de l’homme, la vraie confiance dans les mérites du Rédempteur. Mais, oserais-je vous le demander, pourquoi cette lumière paraît-elle être demeurée jusqu’à aujourd’hui sous le boisseau ?…
Je ne peux pas croire que vous ayez laissé sincèrement dans la mort ceux auxquels vous parliez au nom du Sauveur ; j’aime mieux supposer que vous n’aviez pas une idée assez claire du danger qui les menaçait, et qu’étant seul pour avancer dans la voie étroite, vous ne l’avez fait qu’avec une lenteur bien naturelle à votre état d’isolement…
Aujourd’hui, malheureusement, vous n’avez plus la même porte ouverte auprès du monde et votre ancienne chaire est devenue une chaire de philosophie et d’histoire grecque. Cependant vous pouvez faire encore du bien et je n’ai pas besoin de vous prier d’y veiller fidèlement. Plus on entre tard dans la vigne, et plus on doit se sentir pressé de travailler pendant qu’il fait jour.
…Si du tronc presque mort du fertile olivier peuvent s’élever de vigoureux rejetons, oh ! combien vous devez désirer, comme Siméon, de voir le salut de votre Dieu avant d’entrer dans son sein… ; combien vous devez prier qu’on voie renaître l’ancienne piété de votre peuple ! »
Il est probable que cette lettre obtint l’effet désiré, car après plusieurs pérégrinations « La réunion revint à son ancienne résidence de la Garole et s’y rétablit d’une manière permanente et prospère ».
(D’après W. Meille : Le Réveil de 1825 dans les Vallées vaudoises du Piémont, Turin 1893).
Le dimanche entre deux avait été consacré à l’église de Saint-Germain. « Je fis ouvrir de grands yeux à mes auditeurs, écrit Neff, quand je leur déclarai que non seulement ils n’étaient pas régénérés, mais qu’ils n’avaient peut-être jamais vu personne qui le soit ».
Neff tint encore plusieurs réunions, visita quelques pasteurs « qui parurent la tiédeur même pour ne dire rien de plus », prêcha à La Tour sur la vision des ossements secs (Éz. 37) – l’application, dit-il, était facile – et repartit pour le Queyras.
La prédication évangélique de Neff avait produit un vrai réveil dans bien des âmes que le christianisme rationaliste des prédicateurs du temps ne satisfaisait pas (Gay, op cit., p. 187).
Antoine Blanc fut un de ceux qui saisirent avec le plus d’ardeur les sérieuses paroles de Neff (Marchand, op. cit., p. 34) ; il établit chez lui, régulièrement, une réunion de prières le mercredi, une société de couture le jeudi et une autre réunion le dimanche soir. Ces assemblées religieuses exercèrent une influence directe autant que salutaire sur les pasteurs et les fidèles. Mais, pendant longtemps, Blanc endura pour ses principes des persécutions dont on se représente difficilement l’horreur.
Quelques jours après son retour en Queyras, Neff rencontra un homme de St-Jean qui lui dit : « Vous avez eu bon nez, M. Blanc et vous, de partir, l’autre jour, autrement vous étiez coffrés. Sa Majesté Sarde, informée que des ministres étrangers avaient prêché dans ses États, a écrit aux Vaudois une lettre fulminante, qu’ils ont été obligés de lire en chaire dans toutes les églises ; et si vous y aviez encore été, on ne sait pas ce qu’il y aurait eu pour vous ».
Le Gouvernement fit réprimander par l’Intendant de Pignerol les pasteurs qui avaient ouvert leurs chaires à André Blanc et à Neff.
Nous pensons rassembler clans un volume de Lettres de direction spirituelle, la correspondance entre Neff et Antoine Blanc ainsi que quelques détails sur le travail intime de cette âme.
Neff, de retour dans les Hautes-Alpes, ne cessa d’encourager les Vaudois par des lettres pleines d’affection et de directions pratiques. En mai 1827, André blanc, lors d’une seconde visite en Piémont, constata de réels progrès, et au printemps 1828, un véritable réveil se poursuivit, malgré l’opposition de l’Ennemi, qui était déjà sorti pour semer son ivraie, ce qui faisait écrire à Neff : « Ah ! je puis maintenant dire comme le Seigneur : Je suis allé porter le feu en Piémont ; que veux-je de plus s’il est déjà allumé ? » (voir Luc 12. 49)…
Ch. 18. Dédicace du temple de Mens
Durant son séjour à Mens, Neff avait prêché dans un « antique édifice qui avait fait partie d’un château de Lesdiguières », que la commune loua d’abord, puis acheta en 1821. Mais l’édifice trop petit et délabré, tombait en ruines. En 1826, il fut restauré et agrandi. Le dimanche 12 novembre 1826 fut fixé pour en faire l’ouverture et la dédicace à l’Éternel ».
Neff fut invité à cette solennité ; il y vint en plein hiver, franchissant le fameux col d’Orcières, accompagné de dix guides, la plupart robustes chasseurs de chamois, trouvant « un mètre vingt à un mètre cinquante de neige toute fraîche tombée et pas de chemin tracé… Il nous a fallu six heures et demie pour le descendre, c’est-à-dire qu’il a fallu tout le jour pour faire un trajet qui se fait ordinairement en quatre ou cinq heures…
Je suis resté à Mens douze jours à l’époque de la dédicace ; la neige, tombée dans les Basses-Alpes, qui séparent l’Isère de la Drôme, a empêché les pasteurs du département d’y venir, à l’exception d’un vieillard de Châtillon. Nous n’avons donc été que cinq ; mais au moins n’avons-nous pas eu le crève-cœur d’entendre des prédicateurs à la mode, comme cela serait sans doute arrivé, s’il avait fait beau temps ».
Neff prêcha à cette occasion sur 1 Pierre 2. 5 à 10. Il s’arrêta particulièrement au développement du verset 5 : « Vous-mêmes, comme des pierres vivantes, édifiez-vous pour former une maison spirituelle », qu’il rapprocha d’Éphésiens 2. 20 à 22.
Pour permettre d’étudier la pensée de Neff, nous reproduisons le fragment qui est resté de cette prédication :
« Le temple de Jérusalem était un lieu tout particulièrement honoré de la présence de l’Éternel ; rien d’impur ne devait y entrer. On s’y occupait exclusivement du service de Dieu ; c’est là qu’Il était loué, adoré, béni, c’est là qu’Il rendait ses oracles, répandait ses bénédictions…
L’Église appelée un Temple Saint, un tabernacle spirituel, doit présenter tous ces caractères en perfection et en réalité, comme le temple en type et en figure… Or, quelle Église, à prendre ce mot dans une acception ordinaire, quelle agrégation d’hommes pécheurs nous offrira cette réalité, et nous paraîtra digne d’être appelée la Maison de Dieu en Esprit, le Tabernacle du Dieu vivant ? … ». Ici le prédicateur jette un coup d’œil rapide sur l’histoire de l’Église en général, les erreurs, les scandales, la corruption, les schismes, etc. ; puis il poursuit :
« Où trouverons-nous ce divin sanctuaire ? Dans l’assemblée des premiers nés et des milliers d’anges, dans la Jérusalem d’en-haut. Là, mille fois mieux qu’en Sion, Dieu est servi, loué, béni ; ce sanctuaire céleste et spirituel est formé de la totalité des êtres purs qui trouvent en Dieu leur bonheur. La gloire de Dieu le remplit et l’éclaire, et se réfléchit sur chacune des pierres vivantes dont il est formé…
Son amour les unit, les embrase… Le Roi de gloire habite au milieu d’eux, se réjouit de leur félicité, et se plaît à écouter le concert éternel de leur reconnaissance… Tel est le temple que Dieu habite, le seul qui soit digne de Lui…
Que seront donc les diverses églises où l’Évangile est prêché sur la terre ? Quand on élevait le magnifique temple de Salomon, toutes les pierres, tous les bois qu’on y apportait étaient si bien taillés et préparés, qu’on n’y entendait ni marteau, ni hache, ni aucun instrument de fer (1 Rois 6). Mais il n’en était pas ainsi, bien certainement, dans les carrières de marbre, ni au Liban, où l’on coupait les cèdres, non plus qu’aux ardentes fournaises entre Succoth et Tsarthan, où l’on fondait l’airain pour les vases du temple…
Ainsi, dans le ciel, ce majestueux sanctuaire s’élève sans bruit, sans effort, tout y arrive pur et parfait. L’Épouse de l’Agneau n’a ni tache, ni ride, ni rien de semblable ; mais dans ce monde impur et ténébreux, carrière obscure, d’où le grand Architecte veut bien tirer quelques pierres pour son édifice, que trouverons-nous, sinon des chantiers dressés pour un jour, où tout paraît en mouvement et en désordre ?… Que de pierres informes, de rebuts, de débris inutiles, que d’objets d’un usage passager !… Combien d’arrangements purement provisoires !… Que de mercenaires, d’étrangers occupés dans ces carrières, comme les ouvriers d’Hiram, et qui, comme eux, n’entreront jamais dans le sanctuaire !… Que de dissensions entre les ouvriers, même les plus fidèles ! Que de conjectures, de discussions vaines au sujet du but final et du plan du grand Architecte, qui n’est connu que de Lui seul !…
Chercherons-nous dans ce chaos la véritable Église, le temple spirituel ?… Voudrons-nous la composer de l’ensemble de tous ces blocs informes, ébauchés, ou seulement de ceux qui nous paraîtront déjà préparés par le Maître ?… Essaierons-nous de réunir dans un ordre commun tous ceux que nous trouverons disposés dans chacune des diverses carrières ouvertes en mille endroits du monde ? Ou, ne pouvant y parvenir, nous efforcerons-nous au moins de les grouper en divers tas, comme ces pierres déjà taillées qu’on assemble pour les mesurer avant que de les mettre en place ?…
Oh ! que le céleste Maître est bien plus sage !… Tandis que nous nous disputons sur la prééminence de tel ou tel chantier, et que d’autres se consument pour y introduire un ordre parfait, le divin Salomon parcourt en silence cette vaste exploitation, choisit, marque, enlève, et place dans son édifice les matériaux préparés au milieu de tous les frottements, assignant à chaque pièce le lieu qui lui est propre, et pour lequel Il l’a destinée…
Telle est, mes bien-aimés frères, la grande idée que nous devons nous faire de ce tabernacle céleste, de cette maison spirituelle de Dieu, de cette Église universelle, tant militante que triomphante, dont nous reconnaissons l’existence dans le symbole apostolique… Oh ! combien nous paraîtront alors pitoyables les orgueilleuses prétentions de telle ou telle Église, à l’universalité, ainsi que les interminables disputes sur la succession, la hiérarchie et la discipline, qui, dans tous les temps, comme encore aujourd’hui, ont divisé et troublé les fidèles !…
Travaillons plutôt, dans la carrière où nous sommes placés, à préparer le plus de matériaux possible ; et surtout prions le Seigneur qu’il fasse de nous tous des pierres vivantes pour son édifice ! Amen ! ».
Ch. 19. Derniers travaux dans les Hautes-Alpes (Janvier 1826 – juin 1827)
L’année 1826 et le printemps de 1827 furent aussi remplis pour Neff que les années précédentes. Malgré l’affaiblissement de son estomac, il continue à diriger son école de Dormillouse, à parcourir le Queyras, la vallée de Freyssinières et le Champsaur.
Il s’intéresse à toutes les détresses. Un village catholique, aux environs de Gap, ayant été détruit par un incendie, Neff commente en chaire l’appel du préfet, ce qui permet au maire de recueillir une somme de plus de cent soixante francs, « tant en argent qu’en denrées, offrande considérable pour un peuple aussi pauvre et qui dépasse de beaucoup celle de la majorité des autres communes catholiques qui, toutes, sont mieux situées et plus riches. Ce trait pourrait, comme mille autres, prouver que la doctrine du salut gratuit prêchée au peuple, ne l’empêche pas de faire de bonnes œuvres ».
La lettre que nous venons de citer est la dernière que Neff ait écrite d’Arvieux, sinon des Hautes-Alpes, et Ami Bost ajoute : Je suis frappé de voir que les quatre derniers mots qu’ait écrit de sa station ce prédicateur fidèle, qui a tant prêché le sang de la croix, la seule doctrine de vie, aient été ceux-ci : « Faire de bonnes œuvres ! »
Voici maintenant le dernier journal de Félix Neff, écrit d’ailleurs de Genève. Le missionnaire ouvre ce journal du ton dont pourrait s’ouvrir un testament. Il n’avait alors que vingt-neuf ans et huit mois !…
« Appelé à l’œuvre d’évangéliste presque en même temps qu’à la précieuse connaissance de Jésus-Christ, endurci jeune au travail et peu accoutumé aux aisances de la vie, j’ai pu supporter les fatigues de cette vocation pendant près de huit années sans m’en apercevoir. Le séjour même des Hautes-Alpes, l’âpreté du climat, les courses continuelles, les privations de toute espèce, ne paraissaient pas, pendant les trois premiers hivers, influer sur ma santé ; ce ne fut qu’en été 1826, que je commençai à sentir mon estomac s’affaiblir sensiblement, probablement par l’usage des aliments grossiers (viandes salées, séchées, vinaigrées, soupes au suif salé, fromage fort), et par l’extrême irrégularité inévitable du régime dont j’usais, en parcourant un pays très pauvre et peu peuplé ; peut-être aussi par la malpropreté des ustensiles de cuivre, seuls usités dans ces contrées.
Je fis d’abord peu attention à ces indispositions, et ne me crus pas autorisé à quitter encore un poste où le Seigneur daignait me bénir abondamment, et où ma présence semblait nécessaire. Je résolus donc d’y passer encore un hiver, mais cet hiver, plus long et plus rigoureux que les trois précédents, a achevé de détruire ma santé. J’avais surtout au cœur de continuer, pendant l’hiver qui allait commencer, l’école de jeunes hommes et surtout d’élèves régents, que j’avais commencée l’année précédente.
Je réunis donc encore à Dormillouse, l’hiver dernier, une dizaine de jeunes frères des vallées voisines, et autant du village même. Je pris pour sous-maître un de mes élèves de la première volée, Jean Rostan, qui s’en est acquitté avec autant d’intelligence que d’activité ; et je donnai à cette école le plus de temps possible. Mais le travail de l’instruction m’était très pénible, à cause du mauvais état de ma santé.
D’un autre côté, mes courses autour des Alpes étaient aussi fatigantes que périlleuses, à cause de la rigueur de cet hiver, le pays étant couvert de près de deux mètres de neige. La tourmente régnait presque continuellement, et les avalanches se précipitaient de toutes parts et encombraient tous les passages. Je sentais mon mal empirer de jour en jour. Je ne pouvais supporter aucun aliment solide. J’avais de fréquentes indigestions et des douleurs d’estomac presque continuelles ; une foulure au genou, contractée en traversant les débris d’une énorme avalanche sur la fin de mars, faillit m’arrêter tout à fait : il me fallut six jours pour faire vingt-quatre kilomètres…
Après le départ de mes élèves, je retournai au Queyras à petites journées, m’arrêtant dans tous les villages où je pouvais tenir des réunions. Je prêchai plusieurs fois dans chaque église, et tins beaucoup de réunions pendant les fêtes de Pâques ; après quoi je fus obligé de demeurer plusieurs jours à Arvieux, me trouvant plus faible et plus malade, et aussi pour soigner ma foulure, que la fatigue avait aggravée.
Mais pendant que cette partie se rétablissait, les douleurs d’estomac augmentaient ; je ne pouvais plus supporter aucun aliment, pas même de légères infusions ; je sentais mes forces diminuer rapidement ; et, pour la première fois, j’éprouvais ce que c’est que la fatigue. Je vis alors qu’il était temps de me rapprocher des secours dont j’avais besoin, secours qu’avec toute leur bonne volonté, ces pauvres montagnards ne pouvaient me procurer !
Jusqu’alors, j’avais été tenté d’accuser de mollesse et de paresse tout homme et surtout tout prédicateur qui parlait de ménagement, de repos, et qui regardait un travail pour la gloire de Dieu au-dessus de ses forces. Mais j’apprenais cette fois que mes forces aussi avaient leur limite, et à mon tour, je sentis le besoin de ces soins et de ce repos que j’avais tant dédaignés.
C’est ainsi que Dieu nous humilie et nous fait sentir notre entière dépendance et aussi qu’il nous apprend à ne pas nous estimer nous-même et à juger charitablement nos frères. Aucun genre d’épreuve ne pouvait m’être plus sensible et plus salutaire. C’est celui-là que le Seigneur m’a envoyé. Que je puisse en profiter et lui en rendre grâce !
Un soir où j’étais particulièrement mal, les paysans, pensant que j’allais mourir, entouraient mon lit en pleurant, et se désolaient de ne pouvoir me donner aucun soulagement. Je profitai de leur émotion et des grâces spirituelles que le Seigneur répandait en moi dans ce moment-là, pour leur parler de leur âme, et du peu de progrès qu’ils avaient faits pendant mon séjour parmi eux.
Jamais je n’avais parlé avec tant d’émotion et de vie ; je sentais à la lettre la vérité de ces paroles : « Ma puissance s’accomplit dans l’infirmité » (2 Cor. 12. 9). Oh ! que la maladie serait préférable à la santé, et la douleur au bien-être du corps, si l’homme intérieur en était toujours fortifié comme il l’était alors en moi ! Nous pourrions bien dire de tout notre cœur « Nous nous glorifions dans les tribulations » (Rom. 5. 3) ; et nous pourrions les regarder « comme le sujet d’une parfaite joie » (Jac. 1. 2).
Quoique la commune d’Arvieux ait été celle où j’avais rencontré le plus de résistance et d’incrédulité, je ne la quittai pas sans regret ; j’y laissais plusieurs âmes dans une situation aussi pénible qu’intéressante. Profondément convaincues de péché, accablées sous le fardeau de leur misère, elles refusaient de croire à la Bonne Nouvelle… Mon départ achevait de les décourager et je les laissai presque dans le désespoir…
Je quittai Arvieux le 27 avril, monté sur un mulet… À peine avions-nous fait cinq kilomètres que nous rencontrâmes quatre jeunes hommes de Dormillouse qui, ayant entendu dire que j’étais plus malade, venaient pour s’en informer et me voir. Ils avaient déjà fait plus de quarante kilomètres, et ils retournèrent jusqu’à Guillestre où nous couchâmes tous…
J’allai prêcher aux Viollins. Le temple était rempli ; j’étais très faible en montant en chaire, car depuis plusieurs jours je ne prenais aucun aliment ; mais la prédication me donna des forces. Je prêchai sur ces paroles de Paul en Actes 20. 20, 21, 26, 27, 31, 32 : « … Je n’ai rien caché des choses qui étaient profitables, en sorte que je ne vous aie pas prêché et enseigné publiquement et dans les maisons, insistant et auprès des Juifs et auprès des Grecs sur la repentance envers Dieu et la foi envers notre Seigneur Jésus-Christ… C’est pourquoi je vous prends aujourd’hui à témoin, que je suis net du sang de tous ; car je n’ai mis aucune réserve à vous annoncer tout le conseil de Dieu…
C’est pourquoi veillez, vous souvenant que, durant trois ans, je n’ai cessé nuit et jour d’avertir chacun de vous avec larmes. Et maintenant, je vous recommande à Dieu et à la parole de sa grâce, qui a la puissance d’édifier et de vous donner un héritage avec tous les sanctifiés ».
Je m’appliquai surtout à leur retracer ce conseil de Dieu que je leur avais annoncé, faisant sentir à ceux qui avaient négligé cette bonne Parole toute la responsabilité qui pesait sur eux ; et encourageant les autres par les saintes promesses de Dieu ; leur recommandant l’union, la vigilance et l’amour fraternel.
Tout l’auditoire paraissait vivement touché, bien que j’aie évité d’émouvoir leur sensibilité par quelques considérations charnelles. Après le service, je me sentis plus de force et je pus prendre quelque nourriture. Je remontai en chaire l’après-midi ; et je me rendis le même soir à Dormillouse, où je tins une nombreuse réunion au temple. Le lundi, je me sentis si bien que je pris la résolution de ne pas partir encore, et de refaire une tournée complète en attendant la grande foire de Guillestre, qui était pour bientôt, et où j’espérais vendre la plupart des Bibles, Nouveaux Testaments et autres livres qui me restaient encore.
Je descendis à Dormillouse le mardi, m’arrêtant en tenant des réunions partout, surtout à Champcella…
Je terminai cette dernière tournée par une réunion du soir au Serre de Champcella même, à laquelle assistèrent un grand nombre personnes ; et le lendemain, je me rendis à la foire de Guillestre, où, comme je l’avais espéré, je plaçai la plupart des Bibles, Nouveaux Testaments, et autres livres qui me restaient. Je montai le même soir à Vars, où je prêchai le lendemain. Je priai notre frère Jean Rostan de continuer mon œuvre autant que possible, en faisant quelques tournées dans les diverses vallées pendant le courant de l’été. Je lui laissai quelque argent pour sa dépense dans ses diverses courses, et je vins à Mont-Dauphin prendre la diligence de Gap…
La bonne qualité des aliments que je trouvai dans les auberges d’Embrun et de Gap me rendit momentanément quelque force ; aussi je pus franchir à pied le mont Bayard pour me rendre en Champsaur, où je prêchai le samedi et le dimanche plusieurs fois ; après quoi je repris la grande route et la diligence pour venir à La Mure, dont l’église protestante fait partie de la paroisse de Mens et dont jusqu’alors l’état spirituel n’était pas du tout satisfaisant ».
De Mens, on envoie un cheval à Neff qui pensait encore pouvoir se rétablir sans aller en Suisse.
Il trouve le Trièves dans l’état le plus prospère… « Un grand nombre d’âmes avaient été ajoutées au troupeau de Jésus, et le zèle de ces nouveau-nés avait ranimé celui des anciens. La réunion des sœurs mariées, fondée à l’époque de la dédicace du temple de Mens, en automne 1826, s’était tellement accrue, qu’on fut obligé d’en former deux ; et la vie chrétienne s’y était développée au point qu’on y voyait souvent s’accomplir ce que dit Paul (1 Cor. 14. 24 et 25).
La plus grande liberté de cœur règne dans ces assemblées où souvent la dame et sa fermière sont assises l’une à côté de l’autre, et s’exhortent ou s’instruisent mutuellement, et où l’on parle plus souvent patois que français. Le christianisme expérimental et pratique en est seul l’objet ; et jamais des questions difficiles de théologie ne viennent en troubler la paix, ou en détruire la simplicité. Plusieurs autres réunions semblables avaient été fondées parmi les jeunes gens et même parmi les enfants. Ces dernières sont présidées par quelqu’un de plus âgé ; toutes les autres marchent à peu près sans autre conducteur que Celui qui a promis d’être en personne partout où deux ou trois sont assemblés en son nom.
J’ai vu ici des gens, qui depuis la première année de mon séjour à Mens, c’est-à-dire depuis plus de cinq ans, avaient suivi de loin le troupeau de Jésus sans qu’on ait pu dire s’ils étaient morts ou vivants ; et qui, réveillés pour de bon seulement cette année, ont trouvé la porte étroite et sont entrés pleins de joie ; d’autres qui ne s’étaient jamais occupés de leur salut jusqu’à cet hiver, et qui au bout de quelques semaines, ou même au bout de quelques jours de combats, ont trouvé le repos de leur âme en Jésus-Christ.
On s’étonne ici, surtout dans le bourg, quand quelqu’un reste dans la conviction de péché plus de deux ou trois mois. Cependant, nous en avons à la campagne qui ont souffert bien plus longtemps.
Il en est une entre autres, qui sent son état de perdition depuis quinze ans, et qui, jusqu’à ce printemps, n’avait osé en parler à personne, ne sachant pas même ce qu’elle avait. On l’avait traitée comme atteinte d’une maladie de nerfs ; et pendant longtemps elle cherchait par toute sorte de moyens à se distraire et à se divertir.
Malgré cela, le Seigneur l’a gardée jusqu’à présent ; elle reconnaît maintenant que c’est une œuvre de Dieu ; et elle ne cherche sa guérison que dans la croix de Jésus et dans la conversation des vrais chrétiens. Mais elle craint si peu de leur ouvrir son cœur, qu’elle le ferait, je le crois, sur la place du marché comme dans sa chambre.
Je ne saurais vous dire combien j’ai été encouragé en voyant tout le travail que le Seigneur a daigné faire dans ce pays depuis mon dernier voyage ; et je dois vous dire que ce ne sont pas tant les pasteurs et leur prédication, quoique bien fidèle, qui ont été le moyen, que les réunions mutuelles, soient pleines de vie et de confiance chrétienne ».
Ces improvisations, ces effusions, ces enthousiasmes qui se donnaient libre cours au sein des réunions d’édification mutuelle ne devaient jamais dévier.
Bost, visitant Mens vingt-deux ans après le réveil, était frappé de cet « air de liberté et de spontanéité » qui régnait à Mens. Les pasteurs « fidèles serviteurs de Jésus-Christ n’ont pourtant ni l’un ni l’autre, à mon avis, cette opiniâtre et continuelle action génératrice qui semblerait nécessaire pour produire ou seulement pour entretenir l’effet spécial dont je parle ».
Relisons ce que Bost écrivit à ce sujet. Il avait assisté à une réunion d’environ cinquante personnes « qui n’a, je crois, pas de président. Quelqu’un y indique un chant, quelqu’un fait la prière, quelqu’un lit une portion de l’Écriture ; puis, avec une liberté entière, les hommes prennent la parole pour faire quelques observations ou demander quelques explications.
Dans cette réunion, les femmes apportent toujours quelque ouvrage de main. Et je crois que depuis la naissance de ces assemblées, qui datent du temps de Neff, on n’en a jamais vu résulter les mauvaises suites qui ont pu se montrer ailleurs, mais qui ne sont pas, tant s’en faut, l’effet nécessaire de réunions pareilles ». (Visites…, p. 24).
Neff poursuit : « Pendant le temps que je passai à Mens, je prêchai plusieurs fois chaque dimanche, et je tins, chaque soir, de nombreuses réunions. J’avais, en outre, tout le jour, de nombreuses visites ; les âmes nouvellement réveillées venaient me raconter avec joie ce que Dieu avait fait pour elles et par elles, ou me demander des conseils pour marcher dans la nouvelle voie où elles venaient d’entrer ; d’autres, en plus grand nombre, encore enveloppées de doutes et de difficultés, venaient pour s’informer du chemin qui conduit à la ville de refuge.
Les habitants des campagnes m’amenaient des montures pour me conduire dans leurs hameaux, où je trouvais toujours des réunions plus ou moins nombreuses. J’étais appelé de tous côtés. Jamais la moisson n’avait paru si abondante en Trièves ; jamais je n’avais éprouvé un plus vif désir d’en parcourir les populeux vallons. Oh ! combien je regrettais mon ancienne vigueur ! Combien mon corps souffrant et affaibli me semblait un pesant fardeau !
La prédication ne m’était toutefois pas pénible encore ; il me semblait au contraire que c’était un exercice salutaire ; et jamais je ne me sentais mieux que le dimanche soir. Aussi, malgré l’irritation toujours croissante de mon estomac, je voyais venir avec peine le jour de mon départ ; je ne pouvais me résoudre à m’éloigner de ce Dauphiné, qui m’était échu comme en partage dans le vaste champ du Seigneur ».
Mais Neff avait un pressant besoin de repos, et d’ailleurs un long séjour à Mens l’aurait exposé à « quelque dénonciation de la part des adversaires, toujours vigilants », ou aurait excité quelque trouble.
De son dernier dimanche à Mens, il écrit :
« Je prêchai trois fois au temple le dimanche, et je tins trois ou quatre réunions ; je ne pris pas un instant de repos depuis le matin jusqu’à dix heures du soir. Le lendemain (12 juin), de très bonne heure, nous partîmes à cheval pour La Mure…
Nous trouvâmes la route couverte de gens qui nous attendaient pour nous dire adieu. Plusieurs nous accompagnèrent jusqu’au sommet de la montagne, et quelques-uns beaucoup plus loin. À La Mure, nous prîmes une voiture pour Grenoble, où j’arrivai malade, et souffris toute la journée du mardi ; le mercredi, nous partîmes pour Genève, où nous arrivâmes le lendemain 15 juin ».
Ch. 20. Retour et séjour à Genève (Juin 1827 à juin 1828)
Neff arrive à Genève le 15 juin. Les souffrances l’empêchent d’écrire, il ne peut que « tracer quelques lignes… à plusieurs reprises ».
Pendant une légère accalmie, il écrit : « Mais quand on est trop bien, on est mal, et le péché prend bien vite le dessus ; surtout quand on est obligé de rester tout le jour sans rien faire, comme cela m’arrive maintenant, que je ne dois ni lire, ni écrire, ni même parler. Depuis environ trois mois, j’ai laissé, j’ai été obligé de laisser la prédication et tout travail d’évangélisation !
C’est la première fois que les forces me manquent pour remplir les fonctions de mon ministère depuis huit ans que je l’exerce ; rien ne pouvait m’humilier davantage. Mais je m’y soumets ; et je dois d’autant plus m’y soumettre que je suis digne d’être rejeté, non pas pour un temps, mais pour toujours, de l’œuvre de Dieu ».
Il évangélise cependant son médecin, lui parle du réveil des Hautes-Alpes. « Et voilà mon docteur qui oublie ma consultation pour me parler du règne de Dieu. Jugez si je fus agréablement surpris ! Cependant, comme plusieurs personnes attendaient dans l’antichambre, je crus devoir revenir au sujet de ma visite… ».
(Quelques mois plus tard le médecin portera le diagnostic de « squirrhe ». On désignait ainsi à l’époque une certaine variété de cancer. Les détails donnés sur la maladie de Neff permettent aujourd’hui de confirmer ce diagnostic).
Au bout de deux mois, il se sent mieux et travaille malgré son régime de diète presque absolue. « Depuis quinze jours (écrit-il le 28 août), j’ai été appelé à prêcher sept à huit fois sans m’en être mal trouvé, et même je me suis trouvé pendant quelques jours le seul prédicateur évangélique en état de fonctionner par ici, tous mes frères étant absents ou malades… ».
Il fait un discours dans une assemblée pour les Missions à Nyon, à quatre lieues de Genève. « Vous voyez que Dieu me traite bien doucement ; et que, si je ne fais pas d’imprudence, je puis espérer me rétablir… Dès que je me trouve un peu mieux pendant quelques jours de suite, il me semble que cela va durer et que je pourrais bientôt partir… Je languis toujours plus de vous revoir… ».
Mais tout en restant, il vit encore avec ses Alpins et reste leur pasteur. Il reçoit des lettres circonstanciées sur les églises et presque sur l’état de chaque âme, et il répond – malgré la fatigue que lui cause cette correspondance – donnant à tous et à chacun ses directions.
À Suzanne Baridon de Dormillouse, il écrit : « Rappelez-vous, mes chers amis, que le principal n’est pas tant de lire et de chanter, ni même de méditer les Saintes Écritures, mais de prier dans son cœur en demandant à Dieu sa lumière et sa force ; car, quand la Parole de Dieu serait claire à nos yeux comme le jour, et que nous saurions par cœur les passages les plus essentiels, si notre cœur n’est pas touché par le Saint-Esprit, nous serons toujours légers, incrédules et rebelles ».
Il écrit à Arvieux pour indiquer quand et comment organiser les réunions du soir. Voici encore quelques-unes de ses exhortations à ses anciens paroissiens :
« J’ai reçu vos lettres il y a quelque temps, ainsi qu’une de M. Baridon, le percepteur, et une de Jean Besson. Je peux rarement écrire sans me faire de mal ; c’est pourquoi je n’entreprends pas de répondre à tous pour le moment ; car il m’a fallu bien des jours pour faire celle de votre cousin, que vous trouverez ci-incluse.
Aujourd’hui cependant je me trouve assez bien, et j’en profite pour m’entretenir un moment avec vous, je pense bien souvent à mon cher Dormillouse et à tous ceux que j’y ai laissés. Quand il faisait si froid vers la fin de mai et au commencement de juin, je pensais souvent à vos récoltes que je croyais voir couvertes de neige ou de gelée ; et quand ensuite la sécheresse est venue, j’avais du souci pour vous tous, pensant que peut-être on laisserait, comme l’année dernière, consumer les fourrages des montagnes, au lieu de les couper ; et que, faute d’union et de bonne foi, on aurait négligé d’entretenir les canaux et de se maintenir à l’eau, pour arroser soit les pommes de terre, soit d’autres plantes.
Mais ce qui me donne bien plus de souci que tout cela c’est de penser qu’il y en a tant parmi vous qui négligent d’arroser la bonne semence de la Parole de vie qui a été abondamment répandue dans les cœurs ».
Le pasteur Ehrmann se présente pour succéder à Neff dans les Hautes-Alpes ; il n’est pas sûr qu’on le nomme, « parce que, comme il s’en présente plusieurs, on tirera au sort ». Mais Neff sait qu’Ehrmann est « simple, populaire, actif, robuste et surtout très bon piéton, en même temps qu’affermi dans la foi vivante en Jésus-Christ ».
Aussi écrit-il au percepteur de la région : « Je crois devoir vous conjurer de ne pas rester inactif dans une circonstance aussi intéressante, et de faire de votre côté tout ce qui dépendra de vous pour que le choix du Consistoire tombe sur des hommes, et particulièrement pour la section d’Arvieux, sur un homme vraiment zélé, et non pas sur un mercenaire », et il termine sa lettre en disant : « L’hiver a commencé ici de bien bonne heure… Je ne suis pas en peine pour moi…, je crains surtout pour nos pauvres montagnards, qui n’auront pas plus de fourrage et de pain qu’il n’en faut pour un long hiver ».
Il écrit à l’un de ses anciens élèves, Jean Rostan, qu’il ne peut envoyer à la Faculté de Théologie de Montauban comme il l’aurait voulu : « Mon cher Jeannet, si le Seigneur ne juge pas à propos de te conduire présentement par cette voie, et que tu ne puisses, pour le présent, savoir si tu auras un jour le caractère officiel de prédicateur aux yeux du monde, ce n’est nullement une preuve que le maître de la moisson rejette tes services et que tu doives t’en retirer, car il est évident que pour l’œuvre de Dieu, ce n’est pas la science humaine, la régularité des études ni le choix des hommes, non plus que le costume et le titre qui font le véritable ouvrier. Le Sauveur choisit et appelle ceux qu’Il veut et Lui-même leur confère les dons qui leur sont nécessaires.
Souvent, leur ministère obscur et méconnu du monde n’en est que plus béni pour les âmes simples qui ont entendu leur message. Ainsi donc, quoique la porte plus large du ministère régulier ne doive pas être méprisée, il faut, si on ne peut y atteindre, se persuader que le Seigneur peut et veut nous employer d’une manière moins apparente, moins honorable aux yeux des hommes et peut-être moins agréable à la chair, mais tout aussi glorieuse devant les anges et devant Dieu.
Aie donc bon courage, et sans tant t’inquiéter de l’avenir, emploie le présent à la gloire de Dieu et à l’avancement de son règne selon qu’Il peut t’y appeler. Arrange-toi de manière que la maison ne souffre pas de tes absences et continue à visiter tantôt une vallée, tantôt l’autre, surtout les dimanches et les fêtes.
Tu pourrais, par exemple, visiter tout le Queyras à la Dame d’Août (le 15 août), ou bien si tu étais à Freyssinières le dimanche avant, passer le col et le trouver en Champsaur pour le 15. Continue, quand tu es à Vars, de t’occuper du travail de la terre, soit parce que tu y es appelé par état, soit pour en conserver l’habitude et maintenir ton corps robuste. Il n’y a pas besoin d’être « Monsieur » et d’avoir un habit fin et des mains blanches pour montrer « l’Agneau de Dieu » aux pécheurs.
Seulement sois prudent pour ton corps, ménage tes forces, aie de toi un soin raisonnable ; surtout ne fais pas trop de longues étapes par la chaleur, ne bois pas d’eau en chemin ni rien de froid en arrivant et prends garde de ne pas te laisser glacer la sueur sur le corps ; ne sois pas trop économe en route, prends une bonne nourriture tant que cela pourra se faire.
Je sais qu’à ton âge, et robuste comme tu l’es, on se moque volontiers de toutes ces précautions, mais c’est tout simplement de l’orgueil, j’en paye actuellement le prix et je désire que mon exemple serve à d’autres. Il n’est plus temps de ménager notre corps quand il est usé.
Adieu, mon cher ami, que le Seigneur te bénisse et te fortifie par son bon Esprit, qu’Il te donne un esprit de force, de charité et de prudence. Amen » (Lettre du 27 juillet 1827 citée par M. Lelièvre, in L’élève de F. Neff), Vie de Jean-Louis Rostan, 1865, p. 34).
À ses anciens catéchumènes, à ceux qui avaient encore recours à lui, il répondait :
« Je suis bien sensible à l’affection et à la confiance que vous me témoignez, mais je vous ai déjà dit souvent que vous n’avez qu’un père qui est Dieu… Vous ne devez pas plus attendre après moi qu’après un autre, et comme un provin qui a pris racine dans la terre peut être sans danger séparé de la mère-souche, de même si vous êtes enracinés en Jésus-Christ, vous pouvez vous passer de moi comme de toute autre créature.
Vous savez trop bien que celui qui sème n’est rien, ni celui qui arrose, mais que c’est Dieu seul qui donne l’accroissement.
Quelle est en effet la mission du prédicateur sinon de montrer Jésus au pécheur en lui disant : « Voilà l’Agneau de Dieu qui ôte le péché du monde » et que doit faire le pécheur…, sinon quitter Jean-Baptiste pour suivre Jésus et demeurer avec lui (Jean 1. 36 et 37) en répétant avec le même Jean-Baptiste : « Celui qui a l’épouse est l’époux… Il faut que lui croisse, et que moi je diminue » (Jean 3. 29).
Oui, à mesure que Jésus croîtra dans vos âmes, le prédicateur doit y diminuer jusqu’à ce qu’il soit réduit tout à fait à rien, et que tous puissent lui dire : « Nous n’avons plus besoin que tu nous enseignes : nous sommes enseignés de Dieu (voir Héb. 8. 11) : nous ne croyons plus sur ta parole, mais nous avons nous-mêmes entendu Jésus, et « nous connaissons que celui-ci est véritablement le Sauveur du monde » (Jean 4. 42).
Il se tient en contact avec Mens, où le réveil se poursuit. Émilie Bonnet lui écrit : « J’ai vu aujourd’hui nos sœurs de La Baume ; elles sont bien intéressantes. Il y a toujours à Menglas des réunions qui prennent de jour en jour plus de vie.
Vous rappelez-vous que ce village avait une bruyante vogue (fête patronale) la nuit de Noël. Eh bien, à présent, plus de vogue, mais de nombreuses réunions chrétiennes ».
« Richard, du Villard-de-Touages, me dit qu’au Villard-Julien, après quelques oppositions, les habitants, d’abord divisés au sujet des assemblées, ont fini par y venir tous à l’exception d’une famille, et que ceux qui avaient été les plus exaspérés sont maintenant les plus attentifs ; que le réveil se propage aussi dans son propre village, et que lui-même se sent plus de courage, en même temps que plus de douceur et de joie à annoncer la Bonne Nouvelle…
La Peyre donne de nouvelles marques de la bonté de Dieu. Aux Caravelles, de nouveaux disciples ; à Jouany, à Saint-Sébastien, on commence à bouger… Je ne sais si vous recevez des lettres du Verdier et du Mantaire, le règne de Dieu avance rapidement dans ces hameaux… À Oriol, on désire entendre la Parole de vie… À Saint-Baudille de même… ».
Après avoir considéré ses anciens champs d’activité et donné à chacun de ses amis ses derniers conseils, il se juge lui-même et s’exhorte :
« C’est pour moi une épreuve, aussi nouvelle que méritée, de me sentir arrêté dans mon activité. J’entrevoyais déjà, dans le temps de ma plus grande vigueur, que mettant trop de confiance dans mes forces, en en faisant trop de cas, et en me complaisant trop dans cette puissance d’action que rien ne semblait pouvoir arrêter ou lasser, je risquais d’en être privé un jour ou l’autre pour mon avantage spirituel, comme d’autres sont privés de leurs biens, de leurs enfants, de leurs amis ou de toute autre chose périssable à laquelle ils mettent trop de prix.
Jusqu’ici, je n’avais qu’une connaissance théorique d’un vrai renoncement à soi-même ; et à moins d’être privé d’une manière quelconque du travail et du mouvement, qui était l’objet principal de mon cœur, je ne pouvais en faire l’expérience. Oh ! qu’il est dur, au commencement, de donner les mains à l’accomplissement des desseins de Dieu sur nous ! Combien nous avons de peine à nous soumettre à la conduite du seul sage, dans notre éducation comme enfants de la famille royale, comme héritier du sacerdoce éternel !
Mais grâces lui soient rendues de ce qu’il ne prend pas conseil et n’attend pas notre bonne volonté, et surtout de ce qu’il ne tarde pas à nous découvrir la bonté et la sagesse de sa conduite envers nous, en nous faisant rougir de nos plaintes et de nos murmures insensés ! »…
Ch. 23. Séjour aux eaux de Plombières (19 juin – 31 octobre 1828)
Neff ne s’abusait pas sur son état ; cependant, il ne croyait pas devoir négliger les secours de l’art. Son médecin, après beaucoup d’essais, lui ordonna les eaux de Plombières.
Il relate ainsi ce voyage :
« Parti de Genève le 19 juin, je me dirigeai à petites journées, vu mon état de faiblesse, vers les bains de Plombières (Vosges). Mes rechutes de ce printemps m’ont tellement vieilli qu’en traversant la Suisse aucun de mes anciens amis ne me reconnaissait. Ces étrangers prennent partout ma mère pour ma femme, malgré ses soixante-sept ans…
En traversant les cantons de Vaud, de Neuchâtel, de Berne, de Bâle, je visitai un grand nombre de lieux où, huit ou neuf ans auparavant, j’avais annoncé l’Évangile, quand tout, ou à peu près (Bâle excepté), y était encore plongé dans le sommeil de mort. Oh ! combien j’éprouvais de joie à la vue de la riche moisson qui couvre maintenant cette terre où le Seigneur m’a fait la grâce de jeter les premières semences !…
Le voyage me procurant quelque soulagement, je me trouvai assez de force pour prêcher partout où j’en trouvais l’occasion, c’est-à-dire dans tous les lieux où je m’arrêtais… »
Arrivé à Plombières le 6 juillet, dès le 14 il écrit qu’il a eu avec une malade une longue conversation qui, de protestante, devint bientôt chrétienne. Il a aussi des entretiens avec des catholiques, de sérieux entretiens.
Il écrit encore : « Il paraît donc que je ne serai pas ici sans rien faire, quoique je n’aie pas cru devoir y chercher de l’occupation. Mais j’étais bien sûr que dès que j’aurais la force de la supporter, le Maître ne manquerait pas de m’envoyer… Si Dieu le permet, j’aurai une réunion dans ma chambre. Voilà, ainsi que je le disais, comment Dieu arrange tout, et me prépare de l’ouvrage sans que je m’en sois mêlé…
Je trouvai à Plombières ce qu’on trouve dans tous les bains, une réunion confuse de toutes les misères physiques et morales, et de toutes les vanités humaines.. Je me sentais pressé de faire retentir la Parole de vie au milieu de cette foule, tout occupée de ses maux ou de ses plaisirs, et où personne ne paraissait songer à son âme et à l’éternité.
J’aurais cependant été embarrassé pour commencer cette œuvre si le Seigneur, qui m’avait envoyé à Plombières, ne m’avait aussi lui-même, dans sa grande miséricorde, préparé les voies et aplani les difficultés. Mme de X…, épouse du préfet des Vosges, et protestante, ayant appris que j’étais ministre, me fit proposer d’établir un service public chaque dimanche ; elle chercha elle-même un local convenable, et fit prévenir tous les protestants qu’elle put découvrir.
Mon médecin, catholique de naissance, demanda pour lui et pour ses amis la permission d’assister à notre culte, et nous amena en effet plusieurs de ses coreligionnaires. La réunion fut assez nombreuse. Je n’avais jamais prêché devant un auditoire aussi brillant selon le monde ; c’est-à-dire composé presque uniquement de gens instruits et de riches de la terre.
Toutefois, le Seigneur me donna de leur parler avec autant de liberté qu’aux montagnards des Hautes-Alpes, quoique dans un langage plus approprié à la délicatesse de leurs oreilles ».
Et c’est la même prédication qu’il fait entendre, car l’Évangile, comme il l’a écrit quelque part (Cité par Adolphe Monod in : Les grandes âmes, Sermons choisis, p. 233), également approprié à toutes les âmes, « est comme l’herbe de la terre dont se repaissent tous les animaux, mais il faut que les grands baissent la tête ».
« Le dimanche suivant, nous eûmes un plus grand nombre de catholiques, tant étrangers que du pays ; et deux grandes salles avaient peine à contenir les auditeurs.
Outre la prédication du dimanche, j’avais bien des occasions particulières d’annoncer l’Évangile, soit à la promenade, soit dans l’hôtel que j’habitais. Plusieurs personnes, tant catholiques que protestantes, paraissaient prendre plaisir aux conversations, et me témoignaient le désir de me revoir dans leur pays, si le Seigneur m’y appelait. Une dame anglaise m’avait prié de donner à sa fille des leçons de religion ; elle venait tous les jours, accompagnée de son institutrice ».
Le local du dimanche précédent étant trop petit, on en trouve un autre où il y eut le double d’auditeurs, bien que beaucoup d’étrangers soient partis. Non seulement Neff prêche, mais il convoque les auditeurs. « Le samedi nous avons, maman et moi, préparé une trentaine de cartes indiquant l’heure et le lieu de culte protestant pour le lendemain. Puis, j’ai donné ces cartes au crieur public pour les distribuer à l’heure du dîner entre les principaux hôtels ».
La salle proprement dite de la réunion et deux autres attenantes étaient presque remplies, Nous avons pris les banquettes de la salle de spectacle ; et ainsi l’ennemi de Dieu a été forcé de servir Dieu. Ce n’est pas la première fois qu’il a ce crève-cœur ; et nous savons qu’il en verra bien d’autres ».
Venu à Plombières pour se soigner et se reposer, Neff évangélise !… et les soins passent au second plan :
« Au milieu de ces occupations, je continuai l’usage des eaux thermales…, mes forces et mon appétit, malgré des variations, semblaient augmenter ; et l’on crut qu’il était temps d’ajouter quelques aliments un peu plus solides au lait qui, depuis plus d’un an, était ma seule nourriture. Mais malgré toutes les précautions, ces essais ont failli me coûter la vie…
Cependant, je ne puis assez bénir le Seigneur pour la bonté avec laquelle il m’a traité dans cette occasion et pour la paix et le calme dont il m’a fait jouir pendant cette longue épreuve. Jusqu’à cette époque, l’idée d’être entièrement retranché du nombre des ouvriers de Jésus-Christ et d’être condamné à une inaction absolue m’avait paru comme impossible à supporter ; mais dès que le Seigneur a jugé à propos de m’appeler à ce sacrifice, il m’a fait sentir que ce qui est impossible aux hommes est possible à Dieu ; et soutenu par sa grâce, j’ai pu dire amen à ses jugements.
Aussi j’ose espérer que ce Père miséricordieux n’a voulu que m’éprouver comme Abraham, et qu’il n’exigera pas la consommation du sacrifice. Toutefois, que sa volonté s’accomplisse, car elle est toujours bonne, agréable et parfaite (Rom. 12. 2) ».
Neff, trop malade, ne peut plus prêcher. On essaye divers modes de traitements, dont l’application de plusieurs moxas (petits morceaux d’amadou qu’on fait brûler sur la peau) ; et, pour mieux résister à la douleur, il chantait au plus fort de l’action de ce cruel remède…
De son médecin, il dit : « Il me fait tout l’effet d’une âme bien préparée pour la vie éternelle. Peut-être le Seigneur nous a-t-il rapprochés pour nous faire faire échange de santé, de vie et de guérison ».
Il a avec toutes les dames de la pension, une conversation moitié controverse et moitié édification, « où j’eus, dit-il, l’occasion d’opposer le seul chemin de l’Évangile aux voies tortueuses de l’Église romaine ».
Il organise une collecte pour les pauvres de l’endroit. On le consulte pour former un comité de bienfaisance et une société de dames pour la distribution de dons aux malheureux.
Il écrit longuement au pasteur qui l’a remplacé dans les Hautes-Alpes pour lui donner des directions, des détails sur les différents villages, la meilleure façon d’organiser ses tournées, et par-dessus tout, des conseils spirituels.
Mais sa santé s’aggrave. « Depuis six semaines environ, écrit-il le 25 septembre 1828, je ne puis faire aucun exercice, ni m’appliquer à rien ; je prends très peu de nourriture et je reste au lit presque tout le jour ».
Il commence à souffrir d’une insomnie rebelle. Il écrit alors des lettres admirables.
« Une partie de mes longs loisirs, écrit-il à Émilie Bonnet, à Mens, est employée à des promenades en Dauphiné ; mon esprit erre comme dans un songe, au travers des Alpes et du Trièves ; mon cœur l’accompagne dans ses tournées, et se retrouve, non sans émotion, dans tous les lieux où il a éprouvé tant de sensations délicieuses, partout où il a soupiré pour la conversion des pauvres pécheurs, partout où il s’est trouvé entouré d’âmes précieuses, avides de la Parole du salut.
Je repasse les vallons, les cols, tous les petits sentiers que j’ai tant de fois traversés, seul ou avec des amis. Je me retrouve dans les chaumières, dans les étables, dans les vergers, partout où je me suis entretenu des choses du ciel avec tous ceux qui me sont chers en Jésus-Christ. Je les vois tous, à part ou réunis ; je les entends et je leur parle. Dans ces moments-là, je me trouve tout naturellement replacé dans les sentiments qui m’animaient alors ; et comme alors, j’élève mon âme au Père des lumières, et je prie pour ses chères brebis.
Je rencontre aussi dans ces souvenirs l’image de ceux qui ne sont plus, et je soupire ; mais bientôt, je bénis Dieu pour eux, et je me réjouis en les voyant dans le bercail, à l’abri de tout mal et de toute chute.
Sans doute, je ne puis repasser ainsi les temps et les lieux sans retrouver beaucoup de souvenirs humiliants, bien humiliants, et sans penser que si, à cette heure, je suis comme mis de côté dans le service de Christ, je l’ai bien mérité ; mais ces souvenirs ne sont pas les moins salutaires, et j’aurais bien tort de les écarter.
Mais ce qui jette plus d’ombre sur ce tableau, c’est le nombre, hélas ! si grand, de ceux qui sont morts dans le désert et qui, après être sortis d’Égypte, y sont retournés de leur cœur, n’ayant pas eu le courage de « monter pour posséder le bon pays ! »
Combien mon souvenir rencontre, en parcourant vos contrées, de ces pauvres âmes qui ont été ébranlées par la prédication de la Parole, qui ont tremblé au pied du Sinaï, qui se sont écriées avec angoisse : « Que ferai-je pour être sauvé ? » (voir Act. 16. 30), qui ont, pour un temps, renoncé au monde, supporté sa haine et partagé les afflictions du peuple de Dieu, puis qui se sont lassées du chemin, qui n’ont plus redouté la colère à venir, qui ont oublié les menaces et les promesses, qui se sont endormies après avoir veillé, veillé assez longtemps, hélas ! pour devenir inexcusables, et pour se préparer des regrets éternels et la plus terrible condamnation !
Oh ! que mon cœur est affligé à leur souvenir ! et combien m’est sensible la perte de ces chers enfants, pour lesquels mon cœur a été longtemps en travail, et qui n’ont pu parvenir jusqu’à la nouvelle naissance ! qui ont brillé comme des fleurs, mais comme des fleurs stériles, et qui n’ont pas donné de fruits !…
Mais ! que dirai-je donc de ceux qui ont porté du fruit et qui ont vu le jour d’une nouvelle vie, qui ont rendu témoignage à la vérité, qui en ont même amené plusieurs à la lumière, et qui sont retournés, comme le pourceau, se vautrer dans la fange ! qui ont oublié la purification de leurs péchés passés ! qui ont quitté la droite voie comme Balaam ! et qui ont manqué de l’Esprit de grâce, par lequel ils paraissaient avoir été sanctifiés !
Leur nombre est petit, sans doute ; mais, ô mon Dieu ! pourquoi faut-il qu’il y en ait ? Et pourquoi faut-il que son corps spirituel soit ainsi mutilé, et que des plaies si profondes et si douloureuses soient faites à son Église, et navrent le cœur de ses enfants ?… Il faut, nous as-tu dit, Seigneur, qu’il arrive des scandales !… Mais, malheur à ceux par qui ils arrivent !… Oui, malheur à eux ! Et plût à Dieu qu’ils ne fussent jamais nés !
Mais malheur à nous aussi, si ces exemples terribles ne nous humilient pas, ne redoublent pas notre vigilance, ne nous font pas saisir des deux mains le pan de la robe de notre unique Protecteur, en nous réfugiant dans son sein comme un enfant qui, voyant paraître un tigre, se jette entre les bras de son père ! Ah ! que celui qui pense être debout prenne garde qu’il ne tombe (1 Cor. 10. 12) !
Souvenez-vous de la femme de Lot (Gen. 19. 26) ; veillons ; prions ; défions-nous de nous-mêmes ! Mais ayons toute confiance en Jésus ; et surtout demeurons près de Lui ; là nous serons en sûreté. Oui, demeurons près de Lui ; demeurons en Lui ! Prenez garde à cette expression du Sauveur : « Demeurez en moi comme le sarment demeure attaché au cep » (Jean 15. 4). Il ne dit pas seulement comme ailleurs : venez à moi, mais demeurez en moi.
Certainement, ceux dont la chute afflige l’Église, ceux qui crucifient de nouveau le Fils de Dieu, étaient déjà, depuis plus ou moins longtemps, séparés de Lui de fait : un fruit tombe rarement avant la saison, si ce n’est parce qu’il a été rongé sur l’arbre même par un ver. Et c’est longtemps avant de se détacher du rameau que la feuille d’automne jaunit, et cesse d’avoir part à la sève vivante qui la fît naître et verdir au printemps.
Non, il n’est donné à aucune créature de pouvoir dire comme Dieu : « Je suis Celui qui suis » (Ex. 3. 14) ; c’est-à-dire, d’avoir la vie en elle-même et de la posséder hors de son principe, qui est Dieu. Le Sauveur nous le déclare quand il dit : « Si vous ne mangez la chair du Fils de l’Homme, et ne buvez son sang, vous n’avez pas la vie en vous-mêmes » (Jean 6. 53). Ce n’est donc qu’autant que nous vivons de Christ et qu’Il habite en nous, ce n’est qu’autant que nous avons effectivement le Fils que nous pouvons avoir la vie.
Et ne le sentons-nous pas, n’en faisons-nous pas chaque jour l’expérience ? Quelle force, quelle paix nous donne habituellement la simple profession de la foi ? Tout en disant : « Je suis chrétien, j’appartiens à Christ », si notre cœur demeure éloigné de Lui, ne sommes-nous pas tout aussi faibles, tout aussi légers, tout aussi mondains, et pour le moins aussi malheureux que ceux qui ne L’ont pas connu ? Mais j’ai traité ce sujet dans la Méditation de Jacques, qui est entre vos mains. Relisez avec attention les pages 16 et 17.
Ah ! si, dans les trop longs intervalles qui séparent nos moments de véritable recueillement et de prière, nous conservions un souvenir profond de ce que nous éprouvons dans ces moments-là, ils ne seraient certainement pas si rares ! Mais ce sont des choses qui se passent entre Dieu et l’homme spirituel, et que l’homme animal, oublie aussitôt, pour ne se rappeler que la difficulté du chemin ».
Il écrit les mêmes choses aux Arviens :
« Ah ! chers amis, si j’étais si souvent sérieux et triste au milieu de vous en vous annonçant l’Évangile ; si je vous parlais souvent avec tant de force ; et si, souvent, j’ai pu vous blesser par des vérités pénibles, je suis pourtant loin de m’en repentir ; car si vous périssez, ce qu’à Dieu ne plaise ! du moins je serai net de votre sang. Mais, ô mon Dieu ! quelle triste consolation ! Ah ! daigne avoir pitié de ces chères âmes, et ne permets pas que j’aie été au milieu d’elles un messager de mort en aggravant leur condamnation !
Non, chers amis, je ne regrette pas toutes les privations et toutes les fatigues que j’ai endurées pour l’amour de vous, et qui m’ont réduit à l’état de faiblesse et de maladie où je suis maintenant, vous écrivant du fond de mon lit et par une main étrangère.
Je ne regretterais pas même d’avoir, comme dit le prophète, travaillé en vain et usé ma force pour le néant et sans fruit, car mon œuvre est par devers mon Dieu (És. 49. 4), si la plus grande perte n’était pas pour vous-mêmes, et si cette Sainte Parole que je vous ai prêchée tant de fois et qui devait sauver vos âmes, ne devait pas un jour s’élever en jugement contre vous ! … »
À Alexandre Vallon, l’ivrogne batailleur dont la conversion avait été si profonde que Neff l’avait mis à la tête de l’œuvre de Dieu en Champsaur, il écrit une lettre qui, comme toutes celles de cette période, ne serait pas indigne d’être mise à côté des « Adieux » d’Adolphe Monod…
« Si je ne puis montrer en moi les fruits de l’Esprit, je les ai vus chez beaucoup d’autres ; j’ai vu de mes propres yeux des chrétiens, souffrant beaucoup plus que moi, et pendant de longues années, qui puisaient dans le trésor de leur très-sainte foi des consolations toujours nouvelles, qui bénissaient Dieu de leurs douleurs mêmes, et qui se réjouissaient de participer aux souffrances de Christ.
Oui, j’ai vu cela, et je l’ai vu souvent ; et j’en conclus bien naturellement que si vous (Vallon était lui aussi tombé malade) et moi sommes tristes et ennuyés de souffrir, si nous perdons courage, et si, au lieu de bénir Dieu et de nous réjouir, nous sommes tentés de murmurer et de nous plaindre, ce n’est pas la faute de l’Évangile, mais c’est notre faute ; c’est parce que la foi nous manque ; parce que nous avons négligé la prière ; parce que nous avons oublié en quelque sorte la purification de nos péchés passés (2 Pier. 1. 9), c’est-à-dire perdu de vue les premières grâces que nous avons reçues de Dieu, ainsi que les grandes et précieuses promesses qui sont devant nous (2 Pier. 1. 4) ; nous avons oublié aussi que « c’est par beaucoup d’afflictions qu’il nous faut entrer dans le royaume de Dieu » (Act. 14. 22).
Nous oublions enfin que notre chef a été couronné d’épines ; que le Prince de notre salut été consacré par des souffrances ; et qu’on ne peut Le suivre qu’en renonçant à soi-même, et en chargeant sa croix ; et cette croix, ce n’est pas nous qui la choisissons, mais c’est à nous de la recevoir comme Dieu nous l’envoie.
Je ne sais, mon cher ami, si la pensée de la mort vous est pénible ; mais je sais maintenant par expérience que Satan peut, dans certains moments, nous la rendre bien lugubre ; c’est alors que nous voyons combien nous sommes encore charnels, et combien nous avons peu de foi. Cependant, qu’est-ce pour nous, que cette pauvre vie, que ce misérable monde ?
Nous l’avons appelé tant de fois, dans le temps même de notre vigueur, un désert, une vallée de larmes… ; et maintenant que nos corps affaiblis ne peuvent plus jouir du peu de bien qu’il offre, l’esprit de séduction aurait l’art de nous le faire regretter ! Dans les plus beaux jours de notre pèlerinage, nous avons soupiré après l’heure de l’arrivée ; et dans les sombres nuits d’une orageuse et pénible navigation, la vue du port nous effraierait !
Ô cher ami ; chantons, chantons plutôt le cantique de la délivrance : « Courage ! encore un pas, etc. » Vous avez peu de chose, cher ami, qui doive vous attacher ici-bas ; personne, ou à peu près, que vous puissiez regretter selon la chair, et si, selon l’Esprit, vous avez quelques frères et sœurs dont la séparation vous soit pénible, n’allez-vous pas aux milliers d’anges, à l’assemblée des premiers-nés, à l’Église d’en-haut qui vous tend les bras et qui chantera à votre arrivée : « Courage ! Entrez dans ce palais de gloire ; c’est ici le séjour de la félicité ! Entrez, bénis de l’Éternel, entrez dans la joie de votre Seigneur ! »
… Ah ! que les veilles de cette triste nuit, qui nous semblent si longues, nous paraîtront courtes au matin de l’éternité, quand la brillante aurore du jour des cieux dissipera comme un vain songe le souvenir de nos douleurs, quand l’Agneau nous paîtra, et qu’Il essuiera toute larme de nos yeux ! Courage donc, cher frère ; bientôt Celui qui doit venir viendra (Héb. 10. 37).
Rappelons-nous, en attendant, que nul de nous ne doit ni vivre ni mourir pour soi-même ; et prions Dieu qu’Il nous accorde la grâce de pouvoir dire avec Paul : « Ma vive attente et mon espérance [est] que je ne serai confus en rien ; mais qu’avec toute hardiesse, maintenant comme toujours, Christ sera magnifié dans mon corps, soit par la vie, soit par la mort » (Phil. 1. 20). Et ajoutons avec lui : « Christ m’est un gain, à vivre et à mourir » (voir v. 21).
Adieu, cher ami ! Nous ne franchirons probablement plus ensemble les sommets des Alpes ; mais bientôt nous nous rencontrerons sur les riantes collines de la céleste Canaan, et cela pour toujours ! Oui certainement… bientôt pour toujours ! Adieu. Félix Neff ».
Cette lettre (On la trouvera in extenso dans le volume : Lettres de direction spirituelle) arriva trop tard ; le corps de ce cher ami était bien encore dans la maison, mais son âme était au ciel, seulement depuis quelques heures ! Neff lui-même mourut six mois après, en mars 1829.
De nouveaux traitements, d’autres régimes sont essayés. « Tout cela va bien pendant quelques jours, semble d’abord promettre beaucoup ; mais bientôt, mon estomac fatigué s’en lasse comme du reste, Je suis obligé de revenir au lait ».
Aussi « Je n’aurai probablement plus grand chose à faire à Plombières » (écrit-il le 6 octobre 1828). D’ailleurs les frais du séjour pour sa mère et lui étaient trop onéreux, et il quitta les Vosges le 29 octobre. « On conçoit facilement, écrit Ami Bost, que pour une personne aussi affaiblie que lui, un voyage en novembre dut être bien pénible. Il revint, enveloppé de flanelles comme un vieillard ; et personne que lui n’eut plus d’espoir de le voir jamais rétabli ».
Ch. 24. Dernières semaines (1er novembre 1828 – 12 avril 1829)
« Tu as patience, et tu as supporté des afflictions pour mon Nom, et tu ne t’es pas lassé » Apoc. 2. 3.
Qu’elles sont émouvantes ces lignes, écrites de Genève, peu après son retour de Plombières !
« Je suis revenu à peu près dans le même état où j’étais quand je suis parti, c’est-à-dire capable encore de voyager ; mais maintenant je ne puis sortir de mon lit que pour le laisser faire ; et ce n’est qu’à grand peine que je puis dicter… Toute ma nourriture consiste en quelques petites tasses de lait d’ânesse – encore a-t-il bien souvent beaucoup de peine à passer.
Je ne puis soutenir aucune conversation, et à peine des lectures fort courtes, dont j’aurais pourtant grand besoin, étant souvent fatigué par des tristesses qui tiennent à la maladie. Je me recommande à tes prières ; demande à Dieu pour moi de fortifier ma foi et ma patience, et qu’Il me rende plus présents les biens de l’avenir ».
Il écrit cependant encore de petites lettres :
Le 20 février 1829, il écrit à Pierre Baridon : « Je désire, mon cher ami, si vous le pouvez, que vous visitiez nos amis des vallées qui vous avoisinent, avant le commencement de vos travaux. Je pense qu’une douzaine de jours pourra vous suffire. Je puis vous faire rembourser de la dépense que vous ferez dans cette tournée. Si vous croyez pouvoir la faire, veuillez, s’il vous plaît, me l’écrire ».
Pierre Baridon répondit qu’il fera la tournée après le 15 avril et ajoute : « C’est moi, avec tous nos amis de Dormillouse, qui avons été la cause de votre longue maladie. Si nous avions été plus prompts à croire en Dieu, vous n’auriez pas eu besoin de vous fatiguer tant dans les neiges, ni d’épuiser votre poitrine…
Les principaux chefs de Dormillouse se sont joints ensemble. Quelques-uns avaient pensé que peut-être il faudrait décider deux hommes à aller voir, pensant que peut-être cela vous ferait plaisir ; mais tous ensemble on a décidé de vous écrire cette lettre (signée, en effet, de beaucoup de noms, probablement de tous ceux qui savaient écrire)…
Nous vous prions de nous dire tout comme il vous fera plaisir. Ou si nous devrions, au lieu que deux hommes aillent vous voir, ce qui ne vous serait peut-être pas de grande utilité, vous faire passer l’argent qu’il aurait fallu pour leur dépense, qui pourrait vous être plus utile. Si vous pouvez nous le faire savoir, nous nous empresserons de répondre à vos vœux selon tout ce que nous pourrons.
Nous n’avons rien à vous refuser ; car nous pouvons vous dire en sincérité de cœur que si notre sang vous était utile, nous vous le donnerions, et nous ne ferions pas plus pour vous que vous avez fait pour nous ».
Quand Neff reçut cette lettre, il était à quatre semaines de sa mort. Il ne put même pas dicter sa réponse et chargea Bost de l’écrire, en lui donnant seulement l’idée principale de la lettre. Neff refusa tout, pour ne pas être à leur charge, et même, ayant reçu un mandat de quatre cents francs qui lui étaient dus, il dit : « Cet argent ne m’appartient pas, il est pour le missionnaire des Alpes ! » et il l’envoya à M. Blanc, de Mens, afin qu’il soit employé suivant l’intention des donateurs.
Les dernières semaines de Neff furent une longue agonie. Néanmoins, « toute son âme aspirait à pouvoir retourner dans les lieux chéris où il avait travaillé, et jusqu’aux derniers jours il ne désespéra pas que Dieu ne lui rendît pour cela les forces et la vie ».
« Mais cette activité… bien loin de s’en faire une vertu, il sentait et il voulait qu’on sache qu’il la regardait comme son péché favori ».
En mars 1829, un mois au plus avant sa mort, il dicte à Ami Bost :
« Je me sens pressé de vous confirmer aujourd’hui tout ce que je vous ait dit ci-dessus, et tout ce que je vous ai dit et prêché quand j’étais avec vous ; car maintenant je fais l’expérience des vérités que je vous ai enseignées. Oui, maintenant plus que jamais, je sens l’importance, l’absolue nécessité d’être chrétien de fait, et de vivre habituellement dans la communion du Sauveur, demeurant en Lui (Jean 15. 4).
C’est dans l’épreuve qu’on peut parler de ces choses ; un chrétien sans affliction n’est encore qu’un soldat de parade ; mais je l’éprouve maintenant, et je veux en rendre hautement témoignage pendant que Dieu m’en donne encore la force. Il est exactement vrai que c’est par beaucoup d’afflictions qu’il nous faut entrer dans le royaume de Dieu ; et il faut que nous éprouvions personnellement ce qui est dit du Prince de notre salut, qu’il était convenable qu’il soit consacré par des souffrances (Héb. 2. 10). Quoiqu’il fût le Fils de Dieu, Il a pourtant appris l’obéissance par les choses qu’il a souffertes (v. 8). À combien plus forte raison avons-nous besoin nous-mêmes de cette instruction !
« Oui, je puis le dire maintenant, il m’est bon d’être affligé, il me fallait cette épreuve. Il m’en fallait, je le sentais d’avance, et je ne crains pas de vous dire que j’en avais demandé au Seigneur. Mon état est cependant bien pénible. Moi qui me complaisais dans une vie d’activité et de mouvement, je me trouve depuis longtemps réduit à l’inaction la plus complète; ne pouvant presque plus ni boire, ni manger, ni dormir, ni parler, ni entendre lire, ni recevoir des visites de mes frères, et faisant un grand effort pour dicter ces quelques lignes ; accablé de beaucoup d’angoisses qui tiennent à la maladie ; et souvent privé par elle, ou par les ruses de Satan et de mon propre cœur, de la présence de Dieu et des consolations spirituelles qu’elle m’apporterait.
Je peux cependant déclarer hautement que je ne changerais pas cet état d’épreuve contre celui où j’étais il y a quelques années, au plus fort de mes travaux évangéliques ; car bien que ma vie se soit consumée au service de Christ et qu’elle ait pu paraître exemplaire aux yeux des hommes, j’y retrouve tant d’infidélités, tant de péchés, tant de choses qui souillent mon œuvre à mes yeux et surtout aux yeux du Seigneur ; j’ai passé tant de temps loin de mon Dieu, que je préférerais cent fois, si j’avais encore trente ans à vivre, les passer sur ce lit de langueur et d’angoisses que de recouvrer mes forces et ma santé pour ne pas mener une vie plus véritablement chrétienne, plus sainte, plus entièrement consacrée à Dieu que ma vie précédente…
Ah ! chers amis ! combien nous perdons de temps, de combien de bénédictions et de grâces nous nous privons en vivant éloignés de Dieu, dans la légèreté, dans la distraction, dans la recherche des choses périssables, dans la satisfaction de la chair et de l’amour-propre ! C’est maintenant que je le sens ; et vous le sentirez au jour de l’épreuve. Rachetez donc le temps, je ne puis trop vous le répéter ; vivez en Dieu, par la foi, par la prière, par des entretiens sérieux. Je ne puis et ne veux être sauvé que comme le dernier des pécheurs, que comme le brigand converti sur la croix… ».
Connaissant son goût pour le chant, écrit Ami Bost, auquel nous devons la plupart de ces détails, nous nous réunissions quelquefois dans une chambre voisine de la sienne pour lui chanter, à mi-voix, quelques versets des cantiques qu’il préférait ; en particulier : « Rien, ô Jésus, que ta grâce… » et cet autre (paraphrase de Jér. 31) que nous transcrirons en entier parce qu’il en est l’auteur :
Ne te désole point, Sion, sèche tes larmes
L’Éternel est ton Dieu, ne sois plus en alarmes ;
Il te reste un repos dans la terre de paix ;
Jéhovah te ramène et te garde à jamais
Il te rétablira même au sein des ruines,
La vigne et l’olivier étendront leurs racines ;
Tout sera relevé comme dans tes beaux jours :
Les murs de tes cités, tes remparts et tes tours.
Un jour, un jour viendra que tes gardes fidèles,
Sur les monts d’Éphraïm, crieront aux rebelles :
Retournez en Sion, l’Éternel votre Dieu
Vous rappelle ; venez, et montons au saint lieu !
Lève-toi, le Puissant ne t’a point oubliée :
D’un amour éternel le Seigneur t’a aimée.
Qu’au son de la trompette, assemblés en ce jour,
Tes enfants, ô Sion exaltent son amour !
Ce magnifique cantique a subi le triste sort de tant de nos cantiques. Il a été nombre de fois retouché.
A. Bost, qui s’est donné pour tâche de rassembler avec le plus grand soin tout ce que Neff a pu écrire, annonce qu’il le transcrit en entier, et donne les quatre strophes ci-dessus.
Le recueil des Chants Chrétiens, publié en 1834 (cinq ans après la mort de Neff) donne pour les trois premières strophes, le texte de Bost avec les variantes suivantes :
Le Seigneur te ramène et te garde à jamais !
… tout sera relevé comme en tes plus beaux jours…
Sur les monts d’Éphraïm s’écrieront : Ô rebelles…
Pour la quatrième strophe :
Relève ton courage, ô Sion désolée !
Par le Dieu tout-puissant tu seras consolée :
Il vient, pour rassembler tes enfants bienheureux ;
Bientôt tu les verras réunis sous tes yeux.
Et enfin deux strophes nouvelles :
Tes nombreuses tribus, errantes, fugitives,
Parmi les nations sont encore captives ;
Mais bientôt le Seigneur, par des sentiers nouveaux,
Les fera parvenir aux torrents de tes eaux.
Les peuples connaîtront que l’Éternel lui-même
À délivré Jacob par son pouvoir suprême.
Oui, Sion, ton Dieu règne, et tous tes ennemis
Dans peu de jours seront confondus et soumis.
Ces chants le remplissaient d’une foule de souvenirs et de sentiments, ils l’émouvaient au point que nous ne pouvions continuer, quoiqu’il ne nous vît pas et qu’il ne nous entendit que faiblement.
Un jour, il désira ouvrir son cœur à un frère ; ce fut Guers, à défaut de Gaussen, qui l’écouta « dans un religieux silence, pendant la petite demi-heure que dura sa confession » ; certes, elle ne contenait rien que n’aurait pu dire en un pareil moment tout autre serviteur de Christ ; et, cependant, aussitôt après l’avoir terminée, Neff s’écria: « Ô sacrificateur infidèle ! Ô enfant de colère ! ».
Après quelques moments de silence, Guers reprit : « Oui, enfant de colère et pourtant enfant de Dieu ». Alors, frappant avec force l’une contre l’autre ses mains décharnées, il répéta d’une voix vibrante et avec un accent qui m’alla jusqu’au fond du cœur : « Ô mystère ! enfant de colère, et pourtant enfant de Dieu ! » (Guers, Le Premier Réveil, p. 376).
Une autre fois, il dit à Guers : « Je n’ai pas de joie ! ». Celui-ci répondit : « On n’est pas sauvé par le sentiment de la joie ! ».
– Mais je ne sais même pas si j’ai la paix.
– On n’est pas non plus sauvé par le sentiment de la paix. (« Je savais à qui je disais cela » ajoute Guers).
– Oui, c’est vrai, répondit-il, on n’est sauvé que par la foi ; c’est la seule chose qui me reste… J’ai tout gratté, jusqu’au mur.
– Mais le mur est solide, répliqua Guers.
– C’est vrai, dit-il, et voilà ce qui me rassure » (ibid., p. 377).
Et devant Bost il s’écrie : « J’ai gratté avec les ongles, jusqu’à ce que j’en aie enlevé tout le sable, et tout le mortier, jusqu’à la pierre vive ; mais la pierre est restée ».
Il pria Guers de lui écrire sur un papier et de le fixer avec une épingle à la tapisserie au-dessus de son lit, de manière qu’il pût les voir et les relire aisément, quelques vers d’une strophe morave et cette déclaration de Jésus : « Celui qui croit en moi a la vie éternelle ». Cette parole, jointe à la strophe morave, il l’appelait « son passeport », il aimait à la regarder et à me la montrer…
Neff recevait fréquemment des visites ; avec quel tact, quel à-propos, il savait parler à chacun selon son art ou sa position… Un frère, dont il avait combattu plus d’une fois l’enseignement… vint le trouver peu de jours avant sa mort… Il accueillit le frère avec amour, mais il ne céda pas un pouce de terrain au docteur ; il maintint, avec autant de fermeté que de douceur et de convenance, la position théologique qu’il avait prise dans leurs débats (l’élection et la grâce) ; il déclara que, à l’approche de la mort, son espérance de salut reposait tout entière sur l’amour éternel de Dieu en Christ ; mais il reconnut aussi que, dans leurs rapports mutuels, il avait bien des fois manqué de ce calme et de cette charité, qui devraient toujours caractériser le serviteur de Christ. « Chez moi, lui dit Neff, le vieil homme a trop souvent tenu la plume dans une affaire qui ne le regardait pas » (Guers, ibid., p. 378-379).
Ses amis vinrent le veiller tour à tour, mais avant ses dernières nuits, il ne voulut pas que nous restions debout ; il se gênait même au point de ne pas nous appeler une seule fois… Sa voix s’était affaiblie au point qu’il fallait se tenir bien près de lui pour l’entendre ; ce n’était qu’avec effort qu’il parlait ; souvent, ensuite, il en ressentait de vives douleurs ; cependant il acceptait volontiers cette souffrance lorsqu’il avait un avis salutaire à donner.
Nous avons eu le bonheur d’être souvent auprès de lui pendant les derniers temps de sa carrière douloureuse, mais n’avons pas entendu une plainte sortir de sa bouche. Il était surpris et reconnaissant de l’affection qu’on lui témoignait, et il la rendait avec effusion.
Souvent, après nos faibles services, il passait ses bras autour de notre cou pour nous embrasser, nous remercier, et nous exhorter de toute son âme à nous dévouer au Sauveur. « Croyez-en mon expérience, nous disait-il ; il n’y a que Lui de solide, il n’y a que Lui de vraiment aimable.
Si vous vous employez un jour à la prédication de l’Évangile, gardez-vous de travailler en vue des hommes. Oh ! combien je me reproche de choses sous ce rapport ! Ma vie, qui paraît à quelques-uns si remplie, ne l’a pas été au quart de ce qu’elle pouvait l’être. Combien aussi de temps précieux pour mon âme j’ai perdu ! ».
« L’Évangile est vrai, vrai, vrai ! » nous dit-il à un autre moment, d’une voix qui n’était qu’un souffle ; mais ses yeux l’exprimaient vivement.
Environ quinze jours avant sa mort, regardant dans un miroir, et découvrant sur sa physionomie des signes non équivoques de décomposition, il laissa éclater quelque joie : « Oh ! oui, bientôt, bientôt, je m’en vais vers mon Dieu ! »
Dès cette heure, il ne garda presque plus de ménagement pour lui : il fit ouvrir sa porte à tous, et le soir du missionnaire redevint une mission. Il avait une parole pour chacun, jusqu’à ce qu’il en soit accablé. Jouissant de toutes ses facultés morales, tout était présent à sa mémoire, les moindres circonstances, jusqu’aux conversations qu’il avait eues quelques années auparavant, et il s’en servait avec un ascendant extraordinaire pour exhorter !
On ne voyait en lui d’inquiétude que pour sa mère, âgée et faible, qui lui avait voué sa vie et ne pouvait retenir ses pleurs. Devant elle, il affectait une fermeté qui allait jusqu’au reproche ; puis quand elle le quittait, lui non plus ne pouvant retenir ses larmes, la suivait des yeux avec tendresse en disant : « Pauvre mère ! »
Il fit des dons à ses amis, et destina des livres religieux à plusieurs personnes auxquelles il espérait être encore utile ; après avoir souligné beaucoup de passages, il écrivait ainsi l’adresse : Félix Neff mourant à…
À sa sœur, il destine un exemplaire du Miel découlant du rocher, avec cette dédicace : Souvenir de F. N. mourant à sa bien chère sœur Élisa. J’ai trouvé la paix de mon âme dans ce livre en 1818. Cherches-y la tienne. Adieu, chère sœur.
La lettre que sa mère écrivit en son nom aux amis de la vallée de Freyssinières est saisissante :
« Chers amis et chers frères,
Bien que je ne puisse pas lire vos lettres à mon fils, parce que mon pauvre cœur se brise, je veux cependant vous dire deux mots de sa part… Je dis de sa part parce qu’il est trop faible pour pouvoir les dicter, mais assez fort encore pour être rempli envers vous de la plus vive reconnaissance pour l’attachement que vous lui témoignez…
Il vous supplie de continuer vos réunions, vos lectures pieuses et surtout la lecture des sermons de Nardin. N’abandonnez pas les écoles du dimanche ; elles forment les agneaux et fortifient les brebis. N’oubliez pas que vos âmes lui sont chères autant que la sienne.
Encore un mot, chers amis, sur un objet qu’il a à cœur : il vous crie du fond de son lit de douleur : « Réunissez-vous le soir, édifiez-vous ensemble ».
Voici les deux mots qu’il ajouta de sa propre main : « Encore une fois adieu, mes amis de Dormillouse et de tout Freyssinières. De ma propre main pour la dernière fois ! Au revoir dans le ciel » (Brunel, op. cit., p. 197).
Nous devons à l’obligeance du pasteur E. Marchand, la communication de la lettre suivante, inédite, écrite le 31 mars par Guers à André Blanc, « d’auprès du lit de Neff mourant » :
« Ce n’est qu’aujourd’hui que votre lettre du 25 janvier lui a été lue dans son entier et par moi-même ; sa mère avait craint de trop l’émouvoir en la lui communiquant en entier ; aujourd’hui que le corps est près de se disjoindre et que conséquemment tous les ménagements sont devenus inutiles, on a cru devoir lui lire toute votre chère lettre. Il vous fait dire qu’il ne se souvient plus du tout de la peine que vous avez pu lui causer dans certaines circonstances. Il vous aime tendrement et vous lui faites de la peine en supposant qu’il ait pu garder quelque chose sur le cœur.
Il demande instamment à vos anciens et spécialement à M. Richard, qu’ils vous déchargent autant que possible du matériel du Consistoire, afin que vous puissiez vous employer directement et entièrement à l’avancement du règne de Dieu.
Il verrait avec joie des sœurs aussi vous aider par copies de lettres et autres choses. De cette manière, vous pourriez être encore plus utile à Mens et à tout le Dauphiné !
Ce sont les demandes qu’il fait à vous et à tous les frères et amis, de son lit de douleur qui sera probablement dans quelques heures son lit de mort.
Priez pour lui mais, je m’arrête : peut-être, et probablement, il aura quitté la vallée de larmes quand vous aurez reçu ces lignes. Eh bien, bénissez le Seigneur qui a donné à son serviteur une paix profonde ces derniers jours, et la joie de son salut. Il est bien, très bien. Je désire finir mon pèlerinage comme lui. Ô comme tout cela rend sérieux et dissipe les songes et les illusions de la vie.
Bientôt nous serons tous réunis devant le Maître. Combattons donc le bon combat ».
Cette lettre de Guers est un document saisissant, car sur la dernière page, Neff ajouta quelques lignes.
Deux personnes le soutenaient. Ne voyant plus qu’avec peine, il traça à plusieurs reprises, en caractères gros et irréguliers qui remplirent une page, quelques lignes d’adieu à ses amis de Mens :
« Bien cher ami André Blanc, Antoine Blanc, tous les amis Pélissier que j’aime tendrement, François Dumont et son épouse, Isaac et sa femme, aîné du Loy, Émilie Bonnet etc., Alexandrine et sa mère, tous – tous les frères et sœurs de Mens – Adieu, adieu – Je monte vers notre Père, en pleine paix ! Victoire ! victoire ! victoire par J.C. ! ! ! Félix Neff. ».
Sur le matin du 12 avril 1829, pendant quatre heures, nous le vîmes les yeux élevés en haut ; chaque souffle qui s’échappait de sa poitrine haletante semblait accompagné d’une prière ; et dans ce moment suprême où la mort s’appesantissait sur lui, il paraissait plus vivant qu’aucun de nous par l’ardente expression de ses désirs. Autour de lui on pleurait, on murmurait même sur la longueur de sa souffrance ; mais il semblait qu’on voyait errer sur sa bouche son âme impatiente de l’Éternité.
Enfin nous comprîmes si bien sa véhémente pensée, que nous nous écriâmes tous instantanément : « Viens, Seigneur Jésus, viens bientôt ! »
Deux jours après, nous accompagnions sa dépouille mortelle. « Bost, Empaytaz, Malan et moi, nous lûmes sur sa tombe quelques versets de cette Parole qu’il avait fidèlement annoncée et qui demeure éternellement » (Guers, op. cit., p. 270) ; on pria et, comme il en avait témoigné le désir, ses nombreux amis assemblés chantèrent en chœur devant sa fosse ouverte les vers suivants de Vinet, mis en musique, pour la circonstance, par son ami Bost.
Pourquoi des cœurs chrétiens gémiraient-ils encore ? (Nous reproduisons ce vers tel que l’indiquent Guers et Bost – qui revendique d’ailleurs la responsabilité de la correction – et tel qu’il fut chanté sur la tombe de Neff, mais combien plus simple et plus touchant était l’original de Vinet :
« Dis, pourquoi l’amitié gémirait-elle encore ? » (Voir E. Rambert : Les poésies de Vinet).
Quelques pensées
La conscience. Besoins matériels et besoins spirituels. La prière.
« La conscience est comme un chien de garde ; à force de voir passer et repasser quelqu’un, il s’accoutume à lui et n’aboie plus, si ce n’est pour les étrangers ».
« Quand on parle d’eau à quelqu’un qui meurt de soif, de bon vin à un ivrogne, de mets exquis à un gourmand, de fortune à un avare, l’eau leur vient à la bouche. On voit que leur âme se dilate, leur cœur palpite et montre qu’il est à l’unisson avec ces choses ; mais pour la Parole de vie, la grâce et la gloire du royaume céleste, l’âme est tiède et le cœur est mort ».
« On prie comme si on faisait une commission pour quelqu’un d’autre ; on se contente de faire cette commission, et l’on se met peu en peine de réussir ».
« On prie comme celui qui creuserait plusieurs puits, mais pas assez bas pour trouver de l’eau. Dieu a plutôt égard aux cris du petit corbeau qu’à vos prières, car ici le corbeau est pressé par le besoin, et non pas vous » (Archives du Christianisme, 23 juillet 1836, p. 121 et 122).
« Priez ! oui, priez ; car la prière est le seul lien entre le ciel et la terre ; entre les disciples aveugles, faibles, chancelants, et le Maître, fort et généreux ; entre le sarment languissant, par lui-même stérile, et le cep plein de vie » (Extrait de A. Bost).
Nous avons reproduit ici quelques passages déjà cités afin de mieux grouper ces pensées sur la prière et d’attirer à nouveau l’attention du lecteur sur ce sujet.
« Prenez garde que, dans ces temps de sécheresse, votre cœur ne s’attendrisse et que vos mains ne deviennent lâches pour la prière, car celle-ci devient alors un devoir fastidieux et rebutant que l’on est d’autant plus tenté d’abandonner qu’on croit que Dieu n’y prend plus de plaisir. Redoublez alors de persévérance et défiez-vous de votre paresse, car nous ne devons pas ignorer les ruses de Satan, et s’il peut gagner sur vous afin de vous tenir éloigné du Seigneur, vous n’y reviendrez pas facilement ; plus vous négligerez la prière, plus votre cœur s’endurcira et même un temps viendra où vous apprendrez à vous en passer, c’est-à-dire à vivre dans la mort et séparé du vrai cep, tout en gardant l’apparence de la vie.
Veillez donc, veillez et croyez que les prières les plus difficiles pour nous, celles qui nous paraissent indignes de Dieu, ne sont pas celles qu’Il écoute le moins : elles ont moins de ferveur, moins d’amour, mais elles sont plus humbles et proviennent plus directement de la foi seule » Extrait d’une lettre à Paul Gay (26 août 1826).
Extraits du journal intime. Comment reprendre pied (Écrit entre 1819 et 1821. Extraits parus dans les Archives du Christianisme, 1836, p. 124 et 125)
« …Souvent, comme Moïse, je préférerais garder tranquillement les brebis de Madian, que d’aller en Égypte parler à Pharaon, et délivrer les enfants d’Israël. Je regarde à la faiblesse de mes moyens plutôt qu’à la force de l’Éternel, et oubliant cette parole rassurante : « Je serai avec toi », je suis tenté de lui dire comme l’ancien prophète : « Envoie, je te prie, par celui que tu enverras » (Ex. 4. 13).
Mon cœur est attiédi, glacé depuis quelque temps, Il me semble qu’il est mort : ce sentiment pénible a augmenté jusqu’à aujourd’hui et a fini par me jeter dans un découragement complet ; plus de foi, plus d’espérance, plus de courage pour prier, plus de goût pour lire la Bible, par conséquent plus de zèle pour annoncer l’Évangile ; aussi je reste muet quand je devrais parler ou, ce qui est pire encore, je parle de manière à abattre ceux que je serais appelé à remonter.
En effet, que puis-je dire à quelqu’un qui se plaint de la stagnation dans le péché, de son peu de vie, etc., si moi-même je doute fortement que je puisse jamais sortir de cet état misérable, et si, comme un homme qui a longtemps et inutilement lutté contre un torrent, je me lasse et je suis prêt à me laisser entraîner ?
Je peux dire de mon cœur ce qu’on dit de nos montagnes : « Il neige beaucoup parce qu’il y fait froid, et il y fait froid parce qu’il y neige beaucoup ». Je suis mal disposé parce que je ne prie pas, et je ne prie pas parce que je suis mal disposé. Plus l’amour de Dieu diminue en moi, plus aussi la charité pour les âmes s’affaiblit ; que m’importe que les âmes soient sauvées, quand il me semble que le salut est une chimère et la joie du salut une illusion ?
Quant aux chrétiens, leur état de vie est plus propre à exciter chez moi de la jalousie et de la haine que tout autre sentiment. Je comprends bien alors la tentation de Caïn, et je suis porté comme lui à nier mon frère parce qu’il me paraît être plus juste et plus heureux que moi ; parce que je le vois dans les bonnes grâces du Seigneur, et que je suis tenté de m’en croire repoussé ; cependant, Dieu me dit comme à Caïn : « Si tu fais bien, ton sacrifice ne sera-t-il pas accepté ? » (voir Gen. 3. 7).
Comme la charité diminue dans mon cœur, le peu d’amour fraternel qui y reste se réfugie du côté de l’égoïsme, qui va bientôt ressaisir toute son ancienne autorité, et je me sens plus que jamais disposé à m’aigrir contre les chrétiens qui ne coïncident pas en tout avec mes principes ; jamais je n’ai eu moins de support ; et si une indifférence presque générale ne paralysait en grande partie cette disposition, je paraîtrais dur et intolérant au possible.
Cependant, quelque malheureuse que soit cette situation d’âme, je suis obligé d’espérer contre toute espérance, et même de croire qu’il m’est utile d’être ainsi tenté, quand ce ne serait que pour m’apprendre la puissance de l’ennemi et ma propre faiblesse, et me rendre plus patient avec les autres dans la suite : car si le souverain Sacrificateur qui a fait l’expiation de nos péchés a dû être, comme nous, tenté en toutes choses afin qu’il puisse compatir à nos infirmités et secourir ceux qui sont tentés (Héb. 4. 15 ; 2. 18), il est convenable que les sacrificateurs qu’Il appelle, qu’Il choisit pour annoncer ses vertus, soient aussi consacrés par la souffrance, et apprennent par leur propre expérience à avoir suffisamment pitié des ignorants et des errants, étant eux-mêmes environnés d’infirmités.
Il est aussi fort avantageux pour moi de me voir diminuer dans l’opinion des autres, surtout de ceux à qui je m’étais d’abord présenté comme fort et vaillant, car je ne suis pas le seul qui s’aperçoive de mes misères ; il me semble même que chacun doit avoir les yeux sur moi et me voir plus défectueux encore que je ne puis me voir moi-même ; et vraiment on me le fait bien sentir, on ne me compte jamais pour rien, dans les choses même où il me semblerait naturel que je figure autant que d’autres ; je n’inspire ni confiance, ni considération, parce que je suis léger et que ma langueur spirituelle est trop visible. Ô qui me transformera ? Qui me sortira de cette espèce d’enchantement qui, par une force magique, m’empêche de saisir le câble de la délivrance envoyé pour le salut ?…
Mais, grâces soient rendues, dans le temps et dans l’éternité, à Celui dont la force s’accomplit dans notre faiblesse, qui ne blesse que pour guérir, n’appauvrit que pour enrichir, et que pour élever ! Oui, quand il est temps, Il me relève.
Je commence cette journée sans prier, comme les précédentes, mais je lis dans le livre des Juges, et je remarque que chaque fois que le peuple élu était dans la prospérité, il s’éloignait du Seigneur ; tandis que chaque fois que ce Dieu saint châtiait, les Israélites recouraient à Lui et s’humiliaient sans que jamais ce bon Père fût sourd à leurs cris. Je ferme le livre saint et je me prosterne devant le Père des esprits. Mon cœur est fermé et ma bouche est muette ; mais je tourne faiblement les yeux de mon âme vers Golgotha, et j’attends en silence le secours qui doit venir de Sion.
« S’il tarde, attends-le », est-il dit, car il viendra bientôt – oui, bientôt Il viendra, il n’oublie pas ses promesses, il est fidèle. Aussi il vient ; le rocher qui semblait écraser mon cœur est ôté, les portes d’airain s’enfoncent, et les barres de fer sont rompues.
Maintenant, je sens circuler la vie dans ce cœur engourdi, il soupire, ma bouche s’ouvre, et avouant au Seigneur mes péchés et ma misère, je me sens soulagé. Bientôt une lumière divine illumine mon entendement. Je vois dans tout ce que j’ai éprouvé, la main de la toute sagesse et l’œuvre du suprême amour.
J’étais sur le bord d’un abîme ; la vaine gloire, un orgueil insensé me possédaient, j’étais ivre de moi-même et des éloges que j’avais reçus, j’avais présumé de mon courage, de ma sagesse, de ma science, de mon discernement ; je ne voyais plus que moi, j’osais comparer tous les autres à moi et les dédaigner : non seulement j’étais tel en mon cœur, mais je le manifestais ouvertement, je me vantais, je racontais avec complaisance tous les fruits de ma soi-disant supériorité ; je méprisais mes frères, même devant les ennemis ; je recherchais l’approbation, même du monde ; je voulais tout gouverner, tout conduire, rien ne devait aller bien sans moi. Seigneur, où étais-je ?
Ô mon Dieu ! quelle affreuse chute se préparait à mon orgueil. En vain mille avertissements m’étaient donnés, en vain je voyais tomber les autres par orgueil, je savais bien le faire remarquer et exhorter à en tirer une leçon ; je me séduisais moi-même, et seul je n’en profitais point ; en vain je recevais les humiliations extérieures, je me justifiais à mes yeux et je regardais comme coupables ceux qui étaient assez droits pour me faire sentir que je sortais de ma sphère. Ô Dieu ! à quelle illusion la pauvre humanité est sujette ! Quand donc serons-nous sages ? Ô ! quand n’auras-tu plus besoin de nous faire échouer à chaque pas, pour briser ce misérable orgueil ? Ô ! quand cette hydre sera-t-elle détruite, quand ces têtes empoisonnées ne repousseront-elles plus ?
Ô Seigneur, sois fidèle à nous abaisser à mesure que nous nous élevions ; ne nous épargne pas les humiliations, fais-nous comprendre qu’il faut que le vieil homme meure, et que l’opprobre, l’amertume, la honte, sont les seuls aliments qui ne le soutiennent pas. Oh ! abreuve-nous de ce fiel amer à notre palais, et cependant dans la suite si doux à notre cœur ! Arrache ces chairs corrompues, malgré nos cris, et ne nous épargne pas le châtiment qui nous est si nécessaire ! Seulement, Seigneur, donne-nous de te chercher toujours, sans relâche, sous ta forme souffrante, afin que nous te trouvions et te possédions à jamais. Amen ! »
À ses catéchumènes de Mens.
Les grandes vérités. Combattre les mauvais principes et aimer les âmes. La prière. La vie en Christ
Calais, le 9 mai 1823.
« …Chers enfants ! que le Seigneur ait pitié de vous ! Qu’Il vous ouvre les yeux ! et qu’Il parle à votre cœur de paix et de grâce ! Qu’Il vous touche par son Esprit, et vous fasse « goûter combien il est bon » (voir 1 Pier. 2. 3) ! Ô si vous le saviez ! Si vous aviez voulu le croire, et vous approcher de Lui, comme je vous y ai tant de fois invités de sa part, vous ne voudriez pas pour le monde tout entier perdre un bien si précieux.
Combien je regrette de n’avoir pu vous examiner avant votre réception, pour m’assurer de vos connaissances, et surtout de vos sentiments. Je crains bien, mes chers enfants, que vous soyez bien peu avancés de ce côté-là ; vous êtes si faibles, si légers, et l’ennemi est si puissant, si rusé ! Il est si facile de faire et de penser le mal ! Il est si aisé de rester enfoncé dans la fange où l’on est né, et de suivre nonchalamment la vieille ornière du péché !…
Chers amis qui avez prié pour eux, ne vous lassez pas ; continuez de supplier le Seigneur pour leurs âmes ; veillez sur eux autant qu’il vous sera possible ; parlez-leur de ce bon Jésus qui nous a tant aimés et s’est donné pour nous ; invitez-les, pressez-les de s’attacher à Lui comme au vrai cep de vie ; rappelez-leur, rappelez-vous à vous-mêmes que hors de Lui nous ne pouvons rien faire, et que si nous l’abandonnons, nous sécherons comme le sarment détaché du cep, et que, comme lui, nous ne serons plus bons que pour le feu ! (voir Jean 15. 1 à 6)
Soyons fidèles en toute circonstance ; et reposons-nous sur le bras du Seigneur ; je ne veux pas dire qu’il faut, dans les choses qui regardent le règne de Dieu, se tenir dans l’inaction et dormir en attendant son secours quand la vigilance et l’activité peuvent être utiles… Heureux celui qui, non par lâcheté ou paresse, mais par un principe d’obéissance et de foi, obéit au commandement de l’apôtre et sait se décharger sur Dieu de tout ce qui peut l’inquiéter, sachant qu’il prend Lui-même soin de nous. Exhortez-vous les uns les autres à cette confiance et à cette soumission.
Exhortons-nous aussi les uns les autres à la charité et à la miséricorde. Nous en avons grand besoin ; et nous ne savons pas en user avec autrui. Soyons bons, même avec les plus grands ennemis ; haïssons leurs œuvres ; combattons leurs principes ; empêchons-les, autant que possible, d’obscurcir le conseil de Dieu ; mais aimons leurs âmes ; prions pour eux ; plaignons leur aveuglement, et témoignons-leur une affection véritable.
Souvenons-nous surtout que nous sommes pétris de la même boue qu’eux ; et que si nous ne sommes pas au nombre des plus corrompus et des plus endurcis des hommes, cela ne vient pas de nous, mais c’est un don de Dieu ; car nous sommes de notre nature des enfants de colère comme tous les autres (Éph. 2. 3) ; et nous savons qu’il n’y a pas de différence entre les hommes, parce que tous ont péché et sont privés de la gloire de Dieu (Rom. 3. 22). Qu’avons-nous donc que nous ne l’ayons reçu ? Qui est-ce qui met de la différence entre nous et les autres ? Et où peut être le sujet de se glorifier ? (1 Cor. 4. 7)
Oui, mes chers amis, nous sommes tous, sans aucune exception, des enfants de colère ; et c’est ce qu’il y a de plus étrange, que Dieu ait bien voulu nous arracher à une perdition, qui engloutira infailliblement tous ceux qui n’auront pas cherché leur refuge dans la croix du Sauveur !
Ayons ces grandes vérités toujours présentes à l’esprit ; méditons-les continuellement ; et nous marcherons dans l’humilité, qui est la racine de la foi et de toute vertu, parce qu’elle nous attire toutes les bénédictions du Seigneur. On peut dire, à cet égard, que les grâces de Dieu sont comme les eaux, qui ne restent pas sur les hauteurs, mais qui se réunissent dans les lieux bas.
Les cœurs orgueilleux n’y ont pas de part, tandis que les esprits humbles qui s’abaissent, en sont comme inondés : telle est la sage volonté du Maître. Abaissons-nous donc et nous serons un jour élevés quand il en sera temps (voir 1 Pier. 5. 6). Souvenons-nous que notre divin Chef est monté au ciel et même, comme Il est dit, « au-dessus de tous les cieux » (Éph. 4. 10). Il était auparavant descendu jusqu’au plus bas de la terre, et s’était anéanti Lui-même en prenant la forme d’un serviteur, en se rendant obéissant jusqu’à la mort, et à la mort même de la croix (voir Phil. 2. 7 et 8).
Chers amis, cela ne m’ennuie pas de vous écrire ; car quoique je sois assez loin de vous, néanmoins mon esprit est souvent avec vous, et mon cœur y est toujours. Je pense que, comme je vous l’avais demandé, vous ne m’oubliez pas non plus dans vos prières. Surtout ne négligez pas de supplier le Seigneur qu’il me donne plus de foi, plus de fidélité, plus d’amour pour Lui et son Évangile : j’ai plus besoin de ces choses que vous ne le pensez.
Demandez-les aussi pour tous les fidèles, car le plus grand en grâces est encore bien misérable devant Dieu. Oui, je vous le dis ; priez, et pour vous et pour tous les hommes, croyants ou incrédules ; priez beaucoup.
La prière est la respiration de l’âme ; si nous cessions un instant de respirer, notre sang ne circulerait plus, et nous perdrions d’abord les forces, le sentiment et bientôt la vie. De même, si nous cessons un instant de prier du fond du cœur, notre âme manque aussitôt du souffle de vie qui anime le nouvel homme, c’est-à-dire du Saint-Esprit ; et nous retombons, quant au spirituel, dans la faiblesse, l’indifférence, la tiédeur et la mort.
Soyons donc continuellement unis au Sauveur par la prière et la méditation des choses divines, surtout des vérités du salut. Repassons dans notre esprit nos nombreux péchés, sondons la corruption de notre cœur ; puis comparons ce triste tableau avec celui des souffrances inouïes et du grand amour du Sauveur ; et nous apprendrons à nous humilier nous-mêmes, à supporter les autres, et à aimer le Dieu d’amour qui ne se lasse point de nous.
Nous en verrons assez, alors, pour faire naître dans notre cœur ces soupirs dont parle Paul, et que l’Esprit de Dieu produit ainsi dans notre cœur, par la connaissance du péché. Ce sont ces soupirs, inexprimables par le simple langage, qui constituent la véritable prière, celle que Dieu exauce, parce qu’elle est selon sa volonté, et qu’elle est l’ouvrage de son Esprit (voir Rom. 8. 26 et 27).
Ces choses sont peut-être difficiles pour quelques-uns de vous ; mais il en est qui peuvent les entendre, et aider les autres. C’est en méditant ces vérités un peu difficiles qu’on s’éclaire le plus.
Adieu, mes chers amis ; souvenez-vous que le Seigneur Jésus est mort pour nos péchés. Soyez plus sérieux, plus recueillis que nous ne l’étions ces temps passés. Demandez aussi, pour moi, que le Seigneur vous guérisse de cette misérable légèreté, qui attriste son Esprit et qui nous prive de sa paix (Éph. 5. 4). Aimez-vous les uns les autres ; édifiez-vous les uns les autres ; occupez-vous de vos âmes plutôt que du mal que les ennemis de Jésus-Christ disent ou font contre son Évangile.
Je ne salue personne en particulier, parce que je m’adresse à tous, tant grands que petits, et que je me souviens de tous ceux qui aiment le Sauveur et cherchent la gloire de son nom. Que la grâce de Dieu le Père, et du Seigneur Jésus-Christ, ainsi que la communion du Saint-Esprit, soient avec vous tous. Amen.
Votre dévoué serviteur et affectionné frère en Jésus-Christ ».
« Je vous aime plus que ne font vos parents ; le démon cherche à vous dévorer ; tenez-vous près du bon berger ». La prière en commun
Londres, 15 mai 1823, 8 heures du soir.
« Mes chers enfants,
« Il n’y a pas longtemps que je vous ai écrit à tous en général ; mais j’ai besoin dans ce moment de m’entretenir avec vous, pour consoler mon cœur qui languit loin de vous. Je prenais bien patience, comptant d’abord, comme sûr, de quitter ce séjour vendredi prochain, et désirant de vous revoir bientôt. Mais aujourd’hui, quand j’ai appris que cela n’était pas encore décidé, et qu’il me faudrait peut-être rester encore quelque temps, alors l’ennui m’a pris, et mon cœur en est angoissé.
J’ai pensé à vous tous ; je me rappelle votre attachement pour moi, votre foi à l’Évangile, et tous ces heureux moments que j’ai passés avec vous en vous entretenant de notre bon Sauveur ; je pense d’ailleurs que vous languissez sans doute aussi de votre côté ; et tout cela a augmenté ma tristesse. Alors j’ai pris mon portefeuille et j’en ai tiré vos chères petites lettres, que vous m’aviez écrites quand j’allai à Paris cet hiver. Oh ! que mon cœur a été ému en les voyant ! Elles ont été presque toute ma compagnie ; car presque personne ici ne parle français.
Je n’ai pas eu besoin seulement de les lire ; je les ai portées à ma bouche pour les embrasser, comme on ferait du portrait d’un ami ou d’un parent qui est bien loin ou qui est mort, et qu’on ne reverra plus ; et alors il m’a fallu pleurer. Ainsi, mes chers enfants, j’ai versé des larmes en pensant à vous et en voyant vos chères lettres ; et cependant vous savez que je ne pleure pas facilement, et que mon cœur est bien peu sensible. Voyez ce que je vous disais si souvent au catéchisme, que je vous aimais plus que ne font vos parents, plus que si vous étiez tous à moi selon la chair ! Et il y en avait sans doute beaucoup qui ne voulaient pas le croire.
Mais ce ne sont pas seulement ceux qui m’ont écrit, à qui je pense et que je regrette ; ce sont tous ceux qui aiment le Sauveur, ou du moins qui désirent l’aimer, tous ceux qui connaissent leurs péchés et qui ont envie d’être sauvés. Oh ! si, du moins, je n’avais pas encore la crainte que quelqu’un de vous se laisse détourner de son chemin pour aimer le monde, comme il y en a qui l’ont déjà fait, je prendrais mieux mon parti de toutes mes autres peines !
Ô, mes chers enfants ! ne me donnez pas ce chagrin ! Soyez fidèles à votre bon Sauveur, et réjouissez le cœur de votre pasteur que vous aimez tant et qui vous a appris à connaître ce Sauveur miséricordieux. Que j’apprenne, mes chers enfants, que vous marchez dans la vérité ; car je puis dire, comme l’apôtre Jean : « Je n’ai pas de plus grande joie que ceci, c’est que j’entende dire que mes enfants marchent dans la vérité » (3 Jean 4). Le Seigneur vous en fasse la grâce !
Soyez vigilants, humbles et persévérants dans la prière, car le Saint-Esprit habite en vous ! N’oubliez pas que le diable cherche à vous dévorer (1 Pier. 5. 8) et qu’il ne dort jamais. Quand les brebis savent que le loup est autour d’elles, elles se gardent bien de s’écarter du berger ; elles se serrent, au contraire, tout près de lui, afin qu’il les protège ; car elles ne peuvent pas se défendre ni même fuir, parce que le loup court plus vite qu’elles. Faites de même, mes enfants !
Tenez-vous près du bon Berger, Jésus-Christ. Il ne s’enfuira pas en voyant venir le loup ; au contraire, Il a donné sa vie pour vous défendre et vous sauver. Or, ce loup, ou ce terrible lion, vous le connaissez ; c’est Satan, l’ennemi de vos âmes ; c’est le monde, ses plaisirs, ses richesses, sa vanité ; c’est toutes les paroles qui peuvent vous détourner ; c’est, enfin, notre mauvais cœur et le péché qui est en nous.
Tous ces ennemis sont plus forts que nous ; mais Jésus est encore plus fort, car il a vaincu le monde ; il a désarmé et lié l’homme fort, c’est-à-dire Satan ; il a mis nos âmes en liberté (Luc 11 ; Jean 14. 33 ; Marc 3. 27). Aussi Jésus dit-il : « Quiconque est né de Dieu ne pèche pas…, et le méchant ne le touche pas » (1 Jean 5. 18).
Mais ce n’est pas seulement chacun en particulier, c’est tous ensemble que vous devez vous approcher du Seigneur. Ne négligez pas de vous réunir, que ce soit pour prier ensemble le Sauveur, pour lire la Parole de Dieu ou de bons livres, et pour vous entretenir de votre salut en vous exhortant les uns les autres, de peur que quelqu’un ne s’endurcisse par la séduction du péché.
Vous savez que là où deux ou trois sont ensemble au nom de Jésus-Christ, il est au milieu d’eux (Mat. 18. 20). Que cette parole est consolante, mes chers enfants ! Oh ! goûtez-en l’efficace en vous réunissant véritablement au nom du Sauveur, non pour dire du mal de personne, ni pour employer mal votre temps, mais pour prier, lire, chanter des psaumes et des cantiques du fond du cœur. Et dans tout cela n’oubliez pas de prier pour votre ami et bien affectionné frère en Jésus-Christ.
Aux amis de Mens.
Les réunions d’édification mutuelle
Vizille, le 6 octobre 1823.
« Bien-aimés frères en Jésus-Christ notre Seigneur,
Je profite de l’occasion de notre ami Louis pour m’entretenir quelques instants avec vous. Je n’ai pas besoin de vous dire que c’est ma plus grande joie ; vous savez tout l’intérêt que je porte à vos âmes, et combien ardemment je désire que la bonne Parole de vérité fructifie dans vos cœurs. J’ai appris avec un grand plaisir que vous ne négligez pas vos assemblées mutuelles (Héb. 10. 25), mais que vous continuez à vous réunir, pour vous édifier les uns les autres et vous fortifier dans la connaissance de la vérité.
En effet, il est bien difficile ou, pour mieux dire, il est impossible de faire des progrès ou seulement de se maintenir dans la foi, si on se relâche de cette bonne habitude de se rassembler entre frères, pour travailler d’un commun accord à l’œuvre du salut ; et celui qui la néglige, prouve qu’il n’a pas son salut au cœur et pas de zèle pour la gloire de Dieu et de Jésus-Christ. Ceci peut se prouver facilement par les exemples suivants.
Les hommes de tous pays et de tout état aiment à se réunir, pour leur plaisir, pour leur utilité. Pour leur plaisir : les joueurs ne jouent pas seuls ; les ivrognes recherchent les ivrognes ; les libertins, les amis de la gaîté, recherchent la compagnie de leurs semblables ; les diseurs de bons mots, les conteurs d’anecdotes, d’aventures, les jeunes moqueurs, les vieux médisants, hommes et femmes, aiment à faire société avec ceux qui se plaisent aux mêmes discours.
Les amateurs de nouvelles, les amis de la politique se réunissent pour lire les journaux et pour parler des affaires de l’État. Il n’y a pas jusqu’aux avares, aux usuriers, à ceux qui n’aiment que l’argent, qui ne trouvent du plaisir à s’entretenir de propriétés, d’héritages, de revenus, de profits, de richesses, etc.
Comment donc les chrétiens, les citoyens du ciel, les rachetés de Jésus-Christ, les héritiers du Royaume de gloire, ne trouveraient-ils pas un vrai plaisir, une douce joie à se réunir au nom du Sauveur, pour s’entretenir de la seule chose nécessaire, pour parler de ce bon Sauveur qui les a tant aimés et qui s’est donné pour eux (Gal. 2. 20 ; Jean 10. 11 ; 15. 13), pour se féliciter du bonheur dont ils jouissent et de la gloire qui les attend, pour se faire mutuellement part des grâces qu’ils reçoivent de leur Père céleste ?
Certainement, celui qui serait indifférent et froid pour ce genre d’entretiens, prouverait que les choses du ciel ne sont pas de son goût et qu’il aime mieux le monde et les choses du monde. D’ailleurs, les disciples du Sauveur doivent s’aimer les uns les autres ; c’est cet amour fraternel, cette sincère et vive charité, qui doit les distinguer des autres hommes, et les faire connaître pour les disciples du Dieu Sauveur ; c’est là le commandement ancien et nouveau ; c’est le second commandement de la loi ; c’est le second commandement de l’Évangile ; c’est celui à l’égard duquel il n’est pas besoin d’être instruit par les hommes, parce qu’on l’apprend de Dieu même (1 Thess. 4. 9).
Or, il est impossible de s’aimer sincèrement sans chercher à se voir, à s’entretenir. On ne connaîtrait, on ne croirait pas que les enfants de Dieu ont de l’amour les uns pour les autres, s’ils vivaient isolés ou confondus avec le monde, s’ils n’aimaient pas à être ensemble comme les brebis d’un même troupeau. Je pourrais, chers amis, vous dire beaucoup plus de choses pour montrer que les chrétiens fidèles ou qui ont envie de le devenir, doivent être portés à se rechercher les uns les autres, et à se réunir, quand ce ne serait que par le plaisir qu’ils doivent y trouver.
Que sera-ce donc, si nous examinons l’utilité, l’avantage de cette union, de ce commerce fraternel ? Comme les mondains recherchent pour leur simple agrément la compagnie de ceux qui ont les mêmes goûts, de même ils recherchent, chacun suivant leur état, la société de ceux qui se proposent le même but, pour réussir dans les choses de ce monde. Ainsi les hommes se réunissent et forment des armées pour se défendre contre leurs ennemis, ou pour se défaire des brigands ou des bêtes féroces. Chacun de son côté, et seul, ne pourrait rien faire ; mais tous ensemble sont forts.
C’est aussi pour mieux réussir, en réunissant leurs moyens et leurs lumières, que les hommes de lettres, les naturalistes, les commerçants ont formé de tout temps des sociétés. Et quelque chose que l’on veuille faire ou apprendre, on cherche toujours à fréquenter ceux qui veulent faire ou apprendre la même chose, afin de profiter de leur expérience, de leurs conseils et souvent de leurs secours.
Comment donc les disciples de Jésus-Christ qui veulent parvenir à la connaissance de Dieu, qui cherchent la perle de grand prix, et qui ont, au dedans et au dehors, tant d’ennemis à combattre, ne sentiraient-ils pas, plus que les autres encore, le besoin qu’ils ont de se réunir, de se fortifier, de s’instruire, de s’encourager mutuellement ?
D’ailleurs cela nous est recommandé expressément par le Seigneur Lui-même dans toute l’Écriture Sainte ; et les devoirs que les fidèles ont à remplir envers leurs frères ne sauraient s’accomplir s’ils n’avaient que peu ou pas de fréquentation mutuelle.
« Deux valent mieux qu’un, dit Salomon ; si l’un tombe, l’autre le relèvera ; et si quelqu’un vient les attaquer, qui soit plus fort que l’un d’eux, les deux ensemble le battront. Si deux couchent ensemble dans un lit, ils auront plus chaud, et la corde à trois brins ne se rompt pas facilement » (Eccl. 4. 9 et 12).
David déclare qu’il s’accompagne de ceux qui craignent l’Éternel et qui gardent ses commandements (Ps. 119. 63). Dans le prophète Malachie (3. 13 et 16), au milieu des mondains murmurant contre Dieu, ceux qui craignent l’Éternel sont représentés comme « parlant l’un à l’autre » et attirant par là l’attention du Seigneur, qui semble en prendre note pour le jour des rétributions (Mal. 3. 16 et 17).
Le psaume 133 est consacré tout entier à célébrer cette union fraternelle : « Oh ! que c’est une chose bonne que les frères s’entretiennent ensemble », etc… ! « C’est là que l’Éternel a ordonné la bénédiction, la vie pour l’éternité » (v. 3) ! Cette bénédiction particulière, attachée à cette union, notre Sauveur nous l’indique ainsi : « Là où deux ou trois sont assemblés en mon nom, je suis là au milieu d’eux » (Mat. 18. 20). Il recommande aux fidèles de s’édifier mutuellement, de s’instruire mutuellement, de prendre garde les uns aux autres pour s’exciter à la charité et aux bonnes œuvres, de reprendre ceux qui sont déréglés, de consoler ceux qui sont affligés, de fortifier ceux qui sont faibles, de s’exhorter mutuellement, et il ajoute : « chaque jour » (Héb. 3. 13 ; Col. 3. 16 ; 1 Thess. 5. 11 et 14 ; Rom. 15. 14).
Or, tout cela ne peut pas se faire si on reste toujours chacun chez soi, ou si on ne se voit que, comme tout le monde, pour ses affaires particulières ; il faut nécessairement se voir, se réunir exprès pour accomplir ces commandements.
Et n’allez pas croire qu’assister régulièrement aux exercices publics soit tout ce qu’il faut pour accomplir l’exhortation de la Parole de Dieu ; vous sentez bien qu’au temple, où personne ne parle que le pasteur, on ne peut faire tout ce qui est prescrit ci-dessus.
D’ailleurs, dans le temple, vous êtes confondus avec une foule de gens qui ne comprennent rien à l’Évangile ou qui n’y croient pas, et à qui on ne peut parler un langage spirituel ; tellement que, pour les amener à la connaissance de la vérité, le prédicateur fidèle est obligé de négliger en quelque façon l’instruction des âmes plus avancées ; et l’on ne peut pas y entrer dans de si grands détails que quand on est un petit nombre d’amis familiers et animés du même sentiment.
Je pense, chers amis, vous en avoir dit assez sur ce sujet important. Vous devez sentir depuis longtemps la vérité de ces choses ; mais on ne saurait trop les répéter ; il faut avoir là-dessus des idées claires ; et que l’on sache bien que non seulement il est permis aux disciples de Jésus-Christ de se réunir ainsi pour l’édification, mais même, que cela est ordonné par le Seigneur, à cause de l’utilité ou plutôt de la nécessité de la chose.
Maintenant, si quelqu’un qui se dit disciple du Sauveur et désireux de sauver son âme paraît manquer de zèle pour ces moyens si efficaces d’édification et ne s’y prête pas volontiers, on doit être à peu près sûr qu’il n’a pas d’amour pour la vérité, et qu’il est encore bien loin d’être converti : car, s’il a un peu de vie dans son cœur et s’il croit à l’Évangile, il ne peut nier que ces choses ne soient bonnes, utiles, nécessaires, expressément recommandées par le Seigneur. Qu’est-ce donc qui l’arrête ?
Deux choses seulement, les voici : l’amour du monde, et la crainte du monde. Plusieurs sont retenus par l’amour des choses de la terre et par le grand intérêt qu’ils y mettent. Aussi, quand ils sont invités à venir s’édifier avec leurs frères, ils répondent à l’ordinaire qu’ils n’ont pas le temps : malheureuse excuse qui perd plus de gens que tous les péchés réunis ensemble. Il y aurait trop à dire si on voulait répondre.
Lisez dans le commencement du livre de la Prière du cœur, des observations qui peuvent s’appliquer à notre sujet comme à la prière. Le vrai chrétien rougirait de faire une pareille réponse, lui qui doit chercher avant tout le royaume du ciel, et qui appelle, avec Jésus-Christ, l’œuvre de son salut, « la seule chose nécessaire » (Luc 12. 31 ; 10. 42) – lui qui sait qu’il ne servirait à rien à un homme de gagner tout le monde s’il perd son âme, comment pourrait-il dire qu’il n’a pas le temps de s’en occuper ?
Ne vous y trompez pas, mes amis. Le chrétien n’a rien d’aussi pressant que le soin de son âme et la gloire de son Dieu ; c’est la première, la plus importante affaire de sa vie. Son esprit en est toujours occupé, son cœur en est rempli ; et si quelqu’un n’est pas dans cette disposition, il méprise Dieu, il foule aux pieds Jésus-Christ ; il néglige ce grand salut, et il n’échappera pas (Héb. 2. 2).
Rappelez-vous que les succès de ce monde, le cas qu’on fait des richesses et des choses de la terre, sont les épines qui étouffent la semence et l’empêchent de fructifier (Marc 4. 18). Rappelez-vous surtout comment Dieu reçoit les excuses de ceux qui sont plus pressés d’aller, l’un à sa métairie et l’autre à son trafic, que d’aller au festin où Il les fait inviter ; et qui ont plus au cœur d’essayer leurs bœufs et de visiter leurs champs que de recevoir son message.
Ils étaient Invités, dit le roi, mais ils n’en étaient pas dignes ; en vérité, « je vous dis qu’aucun de ces hommes qui ont été conviés ne goûtera de mon souper » (Mat. 22. 5 et 8 ; Luc 14. 18, 19 et 24).
D’autres ne peuvent pas dire qu’ils n’ont pas le temps ; et même ils avouent qu’ils y trouveraient du plaisir, mais ils craignent le monde ; ils ont peur de s’attirer la raillerie, le blâme, la haine, peut-être les mauvais traitements des ennemis de Jésus-Christ ; ils ont peur de s’attirer des maux, de déplaire à leurs parents, à leurs maîtres, à leurs amis et voisins ; en un mot, ils ont honte de la croix de Christ ; ils n’osent pas le confesser devant les hommes.
À ceux-là je n’ai rien à dire ; ils ont lu l’Évangile, et ils savent ce qui leur est réservé ; ils savent comment les recevra Celui qui n’a pas eu honte de nous, quand il a comparu devant Caïphe, Hérode, Pilate et le peuple juif, et qui a été élevé sur le bois de la croix, devant tous ses ennemis, pour expier nos péchés.
Quant à vous, chers amis, j’espère que vous ne perdrez pas courage ; et qu’avant de vous mettre à suivre Jésus-Christ, vous avez fait votre compte d’avoir des afflictions dans le monde, et d’être méprisés et haïs comme votre divin Maître. Si vous aviez pensé autrement, vous auriez mal prévu les choses et vous vous seriez trompés. Je ne crains pas de vous le dire : c’est en observant le devoir que je vous ai recommandé aujourd’hui qu’on est surtout assuré de s’attirer des persécutions ; il faut en prendre son parti.
L’ennemi de nos âmes est trop intéressé à nous désunir pour ne pas faire tous ses efforts ; il sait bien qu’en écartant les charbons d’un brasier ardent, ils sont bientôt éteints, qu’en divisant les meilleurs soldats, ils sont bientôt vaincus : et nous devons regarder l’acharnement du monde contre les réunions chrétiennes comme une preuve de leur utilité.
Si donc vous désirez garder la foi pour le salut de vos âmes, gardez-vous de vous retirer pour la perdition (Héb. 10. 39). Quand le monde, animé par l’esprit des ténèbres, déclare la guerre à vos assemblées d’édification, c’est alors, au contraire, qu’il faut, plus que jamais, s’unir étroitement et se serrer les uns contre les autres, comme les soldats d’un même carré, chargé par la cavalerie. Tout ceci est basé sur l’expérience. Partout où il y a eu des enfants de Dieu réunis, ils ont été persécutés ; mais aussi, dès qu’ils se sont laissé disperser entièrement, ils sont retombés dans la mort comme le reste du monde.
Je viens de lire un sermon de Nardin, dont une partie se rapporte directement à notre sujet ; c’est celui du premier dimanche après Pâques, sur le texte de Jean 20. 19 et 31. Si quelqu’un a ce volume (c’est le troisième), je vous conseille de lire les deux premiers points de la première partie de ce sermon.
Je n’ai pas le temps aujourd’hui de m’étendre sur la manière dont vous devez vous occuper dans les réunions ; vous le savez déjà ; et une autre fois, je vous donnerai là-dessus quelques détails. Puisse le Seigneur faire naître dans vos cœurs une véritable soif de sa Parole et de sa grâce, tellement que vous ne puissiez vous passer de la compagnie de vos frères !
Puissiez-vous surtout être tellement enrichis des dons de son Esprit, que vous ayez besoin de lui rendre témoignage et de louer son nom dans l’assemblée de vos frères ! (Ps. 22. 22) « Si quelqu’un croit en moi, dit Jésus, des fleuves d’eau vive couleront de son ventre » (Jean 12. 31). Puissiez-vous être ainsi chacun une fontaine de vie, et répandre autour de vous, par vos paroles et vos œuvres, la bonne odeur de Jésus-Christ, afin d’attirer les âmes à lui !
Adieu, chers amis, que le Seigneur vous fasse croître dans sa grâce et dans son amour ! Qu’il vous fortifie puissamment dans l’homme intérieur par son Esprit !
Que l’amour du Père, la grâce de notre Sauveur, et l’onction du Saint-Esprit soient avec vous tous, jour et nuit ! Amen ! »
Contre le relâchement et la tiédeur. St-Laurent-du-Cros, 25 mars 1824
« Chers et bien-aimés frères en Jésus-Christ notre Seigneur,
Quand nous étions morts dans nos fautes et dans nos péchés, vivant selon la façon de vivre de ce monde, étant ennemis de Dieu par nos affections charnelles, par nos pensées et par nos mauvaises œuvres, en un mot, quand nous n’étions que des pécheurs, Christ est mort pour nous ».
Nous avons appris cette bonne nouvelle : plusieurs d’entre vous l’ont écoutée avec attention, et paraissent l’avoir reçue de bon cœur et avec joie. Cependant j’entends dire qu’il y a du relâchement et de la tiédeur parmi vous, que vous négligez vos assemblées mutuelles, ou du moins que vous n’y apportez pas un esprit attentif, ni un cœur bien disposé. D’où vient cela, chers amis ?
Est-ce que Dieu n’est plus le même ? Est-ce que Dieu a changé à votre égard ? Son Évangile a-t-il perdu de sa beauté, le salut, de son prix et de son importance ? Vos âmes ne sont-elles plus immortelles ? N’y a-t-il plus de colère à éviter, de paradis et de grâce à obtenir ? N’avez-vous plus de cœur mondain et charnel à purifier, de vices à corriger, de péchés à combattre, de vertus à acquérir et à pratiquer ?
Rien, mes bien-aimés, rien n’a changé que vous : mais prenez-y garde ; le relâchement conduit au sommeil, et le sommeil à la mort. Il en est déjà de ceux qui semblaient les plus zélés, qui ont fait comme Démas (2 Tim. 4. 10), qui se sont engagés de nouveau au service du Prince de ce monde, et qui ont honteusement abandonné leur espérance qui devait avoir une si grande récompense.
Ils ne sont plus maintenant des vôtres, et peut-être, hélas ! ils ont péri pour toujours ! Ne craignez-vous pas un sort si terrible ? Ô chers frères, veillez ! oui veillez ; car notre Ennemi ne dort jamais ; et la condamnation ne sommeille pas non plus. La mort est sur vos pas ; l’éternité s’avance, le juge est à la porte.
Mais il serait peu utile de vous avertir du danger de votre état, si je ne cherchais à vous en indiquer les causes ; c’est aussi ce que je vais entreprendre en peu de mots. Il en est sans doute plusieurs parmi vous qui n’ont pas encore goûté combien le Seigneur est bon, c’est-à-dire qui ne connaissent pas le prix immense du salut et l’excellence de la grâce qui est en Christ.
Ceux-là ne peuvent pas être longtemps zélés. Leur zèle est un feu charnel, ou du moins très passager, qui s’éteint bientôt : ils ne sauraient prendre plaisir à une chose dont ils ne connaissent pas la valeur. La perle de grand prix est pour eux comme la perle de la fable pour le coq qui l’avait trouvée en grattant : « Elle est belle, dit-il, mais un grain d’orge ferait bien mieux mon affaire ! »
La plupart de ceux qui ne connaissent ainsi que peu ou pas la douceur de l’amour de Dieu sont dans cet état parce qu’ils ne connaissent pas non plus leurs péchés : ils ne connaissent pas combien c’est une chose terrible que de tomber entre les mains du Dieu vivant ; c’est pourquoi ils font peu de cas du refuge que leur offre le Sauveur dans ses blessures.
À ceux-là donc je répéterai ce que j’ai dit tant de fois : sondez vos cœurs ; méditez les Écritures et surtout priez Dieu qu’Il vous donne son esprit de lumière, afin que vous puissiez voir toute la profondeur de votre corruption, et par conséquent sentir le besoin que vous avez du céleste médecin.
Quant à ceux qui ont goûté l’amertume de la condamnation sans avoir encore trouvé le repos, je leur dirai : ne vous relâchez pas ; ne perdez pas courage ; vous feriez naufrage au port ; vous retourneriez en arrière au moment où vous touchez à la délivrance. Vous avez fait le plus mauvais du chemin ; persévérez, persévérez ; encore un pas et vous serez au but. Encore un peu de temps et celui qui doit venir viendra. Voici, je viens bientôt, dit l’Époux. Répondez donc comme l’Épouse : « Viens, Seigneur Jésus ! » (voir Apoc. 22. 17).
Ne faites pas comme Facile dans le Voyage du Chrétien, qui était parti avec du courage, mais qui n’osa jamais passer le « bourbier de la défiance » ; faites comme Chrétien qui, accablé de son pesant fardeau, marcha pourtant avec patience jusqu’à la porte étroite, et de là jusqu’au pied de la croix, où il trouva la délivrance. Ah ! certes, il ne regrettait pas, sans doute, en ce lieu de bénédiction, d’être parti et d’avoir tout bravé pour venir jusque-là !
Enfin, quant à ceux qui, après avoir trouvé la paix de leur âme en Jésus-Christ, se laissent aller à la tiédeur et n’ont plus qu’une vie faible et languissante, je crois pouvoir dire avec certitude que ce mal vient de ce qu’ils négligent la prière et la méditation ; ils se contentent de savoir ces choses et ne les pratiquent pas : ils parlent de la grâce de Dieu, mais ils ne la cherchent pas : ils connaissent Jésus-Christ, mais ils ne recherchent pas une relation continuelle avec Lui ; ils ne sont pas assez chrétiens dans le particulier, voilà pourquoi ils ne le sont pas non plus dans leurs réunions ; ils ne Le cherchent pas dans leur chambre, voilà pourquoi ils ne Le trouvent pas parmi leurs frères.
Nous ne devons pas aller chercher Dieu dans les temples ; nous devons l’y apporter ; nous devons, nous-mêmes, être des temples du Saint-Esprit. La source de la vie n’est pas en nous-mêmes, elle est en Dieu ; et dès que nous cessons d’y puiser, par la prière, par la lecture et la méditation, nous nous trouvons secs et arides. Il en est comme d’une prairie sur le penchant d’une montagne, exposée au soleil et dans un terrain sablonneux : dès qu’on cesse d’y conduire de l’eau, elle sèche et languit.
Vous connaissez donc le remède. Approchez-vous de Dieu, et Il s’approchera de vous ; humiliez-vous devant Lui (Jac. 4. 8, 10), chacun en particulier comme tous ensemble ; persévérez, insistez ; faites comme la veuve auprès du juge inique ; comme l’ami avec son voisin, pour avoir du pain. Luttez, comme Jacob, par vos larmes et vos prières ; et ne laissez pas aller le Seigneur qu’il ne vous ait bénis ; c’est ainsi que vous le retrouverez, ainsi que vous le posséderez dans vos cœurs.
Alors vous pourrez le porter dans vos réunions, et, avec Lui, l’édification, le recueillement, et la véritable dévotion. Des paroles de vie sortiront de votre bouche, parce qu’elles partiront de l’abondance du cœur ; vos discours seront assaisonnés de sel avec grâce ; et vous aurez toujours quelque bonne chose à dire pour animer ceux qui vous écoutent. Lisez le deuxième chapitre du Voyage du Chrétien, où Facile et Obstiné suivent Chrétien hors de la ville de Corruption.
Je vous parle avec franchise, chers amis, parce que je m’intéresse à vos âmes ; je sais la pieuse crainte que l’on doit avoir du Seigneur, et je tâche d’en persuader les autres ; je crois, c’est pourquoi je parle. N’est-ce pas déjà assez, que la grande multitude ferme les yeux et les oreilles à la lumière et à la parole de l’Évangile ? Faut-il encore que le petit nombre, à qui Dieu fait la grâce inappréciable d’ouvrir les yeux et de sentir la force de la vérité, se fasse en quelque sorte traîner dans la voie du salut ?
Ô chers amis ! Le sort de ceux qui ne connaissent pas l’Évangile est bien affreux ; car ils mourront dans leurs péchés, et ne pourront pas aller où est le Christ. Mais, quel sera le nôtre, si, après avoir entendu cette bonne nouvelle, nous l’abandonnons par lâcheté, par paresse et par indifférence !
Mon cœur est avec vous, car je ne peux passer un instant sans penser à vous tous ; mais il s’afflige en pensant que vous avancez si peu dans la connaissance et dans la grâce de notre bon Sauveur. Prenez de nouveau courage et ne laissez pas écouler cette bonne parole ; méditez ce que je viens de vous dire ; et qu’à l’avenir je n’aie plus qu’à vous féliciter, et à bénir le Seigneur pour sa miséricorde envers vous.
Puisse ce bon Dieu accompagner de l’influence de sa grâce les paroles de son serviteur, et vous dire lui-même tout ce que je ne puis vous faire entendre ! Amen ! Adieu, chers amis ; puisse la bénédiction de Dieu, Père, Fils et Saint-Esprit, vous accompagner à toujours !
Votre bien affectionné frère en Jésus-Christ ».
N’être qu’un cœur et qu’une âme. L’assistance spirituelle
À Salomon et Louise Bachasse (chez lesquels se tenait une réunion)
Arvieux, le 19 mai 1825.
« Pour ce qui vous regarde, j’espère que tout va au moins comme à l’ordinaire, et que vous ne perdez pas patience en veillant pour attendre l’Époux ; nous sommes dans le monde comme le soldat en campagne, tantôt bien, tantôt mal ; et souvent, comme lui, nous oublions l’avenir, et quand nous trouvons quelques bons cantonnements, nous mangeons tout, sans rien réserver pour le mauvais temps ; c’est-à-dire que nous ne profitons pas des temps de grâce et de paix, pour nous fortifier en connaissance et en bonnes habitudes, qui nous seraient bien utiles dans les temps de sécheresse, de langueur ou de tentation.
Je languis de savoir des nouvelles de la réunion des frères, depuis que Baume et Clavel sont partis. J’espère que personne ne s’est relâché pour cela, car la présence du Seigneur ne tient pas à tel ou tel personnage ; c’est peu de chose qu’un chrétien qu’il faut toujours tirer en avant. Chacun, dans le règne de Dieu, doit tâcher de ne pas se faire traîner, et de soutenir les autres plutôt que de les fatiguer en s’appuyant sur eux.
Je vous l’ai dit souvent : pour être fort, il n’y a qu’à entreprendre quelque chose de difficile et de pénible. Celui qui, sortant d’une grande maladie, attendrait au fond de son lit de se sentir fort pour se lever, risquerait bien d’y rester tout le reste de ses jours. C’est en s’exerçant que la force vient : il n’y a de faible et d’embarrassé que celui qui croit l’être ; car en Jésus-Christ il n’y a plus de distinctions charnelles. Il est tout en tous, et les plus chétifs de ses membres sont justement ceux sur lesquels il répand le plus de grâces et qu’il emploie le plus volontiers dans son œuvre.
En vous occupant de votre propre sanctification, songez aussi au salut d’autrui ; mettez au rang de vos devoirs l’obligation de faire avancer la gloire et le règne de Dieu ; chacun suivant ses moyens, consacrez une réunion à l’examen de cette question : savoir ce que chacun peut et doit faire dans sa position pour faire connaître l’Évangile à ceux qui sont encore dans l’indifférence ; examinez si chacun a bien soin de saisir pour cela toutes les occasions favorables ; si vous n’êtes pas plus ou moins négligents à cet égard, et s’il ne vous arrive pas souvent d’oublier que le Seigneur ne nous laisse ici-bas que pour Lui rendre témoignage, afin que nous soyons le sel de la terre, la lumière du monde, et que nous annoncions ses vertus ; examinez s’il n’y en a pas parmi vous de timides, qui cachent la lumière sous le boisseau : que ceux-là lisent : 2 Rois 7. 9, ce que dirent les lépreux de Samarie : prenez cela pour votre texte, et que chacun cherche dans la Bible les points qui se rapportent à cette œuvre que chacun doit faire.
À présent surtout, alors que vous avez deux ouvriers de moins dans le pays, il faut que les autres redoublent de zèle et d’activité ! Gardez-vous bien surtout de regarder ceux qui sont paresseux et qui ne font pas ce qu’ils pourraient ; tant pis pour eux, cela ne doit pas vous servir d’excuse. Priez ensemble d’un même accord pour que le Seigneur vous ouvre bien des portes pour travailler à l’avancement de son règne.
Priez aussi, pour cela, chacun dans vos maisons, et entendez-vous ensemble pour les endroits où vous devez aller et les personnes que vous devez voir. Ne laissez pas non plus tout faire aux mêmes, et ne soyez pas tous au même endroit. Rendez compte l’un à l’autre de ce que vous faites et de l’état des âmes que vous fréquentez, afin de vous encourager et de vous aider en cas de besoin. Quand on est peu de monde, et encore mal armé, pour soutenir une cause, il faut être bien d’accord et s’employer de toutes ses forces ».
Comment les chrétiens doivent recevoir les nouveaux convertis. Ne les scandaliser jamais
Genève, 24 février 1828.
« … J’ai été bien réjoui tous ces temps par les nouvelles que je reçois du Trièves. Nous devons, en effet, nous réjouir avec les anges de Dieu toutes les fois qu’une âme est appelée à la connaissance du salut. Nous ne devons pas nous réjouir d’une joie charnelle comme les gens du monde qui voient grossir le nombre de leurs partisans, mais d’une joie d’amour pour les âmes et de zèle pour la gloire de Dieu.
Nous devons recevoir ces nouveaux frères et ces nouvelles sœurs comme des pupilles que Dieu nous confie et à qui nous devons toute sorte de bons offices et de secours spirituels. Cela doit surtout nous rendre bien vigilants et bien attentifs sur notre conduite ; car ordinairement ceux qui sont nouvellement convertis croient que les anciens chrétiens sont beaucoup plus zélés et plus sanctifiés qu’ils ne le sont eux-mêmes.
Or, quand ils voient en nous tant de misères, tant d’attachement au monde, tant d’impatience, de légèreté, si peu de vie et de charité, ils sont scandalisés et souvent sur le point de perdre courage. C’est pourquoi nous devons regarder tout nouveau réveil autour de nous comme un réveil pour nous-mêmes, afin de prier Dieu avec plus de zèle pour que nous soyons en édification à ces âmes » (A. Marchand, op. cit., p. 66 et 67)…
Dernière lettre, d’André Blanc à son « père, frère et vrai ami en Jésus-Christ »
Mens, 25 janvier 1829.
Mon bien-aimé père, frère, et vrai ami en Jésus-Christ,
« Mon âme a été délicieusement émue d’une vraie joie et d’une grande reconnaissance envers le Seigneur notre bon Dieu, en voyant votre écriture sur l’adresse de votre lettre. Mon excellent ami !
Que le Seigneur soit de plus en plus avec votre âme, qu’il vous donne la force, la joie et la paix de son Saint-Esprit, afin que vous puissiez combattre vaillamment et être victorieux jusqu’à la fin, jusqu’à ce que vous mettiez la main sur la couronne que votre Maître vous a destinée gratuitement dès la fondation du monde.
Courage, cher ami ; encore quelques pas et vous serez au bout de la course ; vous aurez atteint le but ; vous serez dans la Jérusalem céleste où il n’y aura plus de larmes, ni deuil, ni tentation, ni aucune douleur ; vous serez avec Celui qui vous a aimé et sauvé. Mon bien-aimé frère, bientôt vous serez avec le Seigneur, ce qui vous sera beaucoup plus avantageux ; vous retrouverez devant le trône de l’Agneau qui a été mis à mort et qui vit aux siècles des siècles, vos chers enfants spirituels qui vous ont précédé ; tous ceux que vous laissez sur la terre maudite à cause du péché vous rejoindront aussi quand les jours de leur pèlerinage seront accomplis.
S’il plaît à Dieu, j’y serai aussi, mon cher et tendre ami, oui, nous serons tous avec vous lorsque vous vous présenterez devant le Maître pour lui rendre compte de votre administration et que vous lui direz : « Me voici, Seigneur, avec les enfants que tu m’as donnés » (voir Héb. 2. 13). Permettez-moi, mon très cher frère, de vous adresser deux demandes, et, je vous en prie, ne me les refusez pas : la première, c’est de prier pour moi, oui, cher ami, priez le Seigneur de me rendre plus actif que je ne le suis, qu’il me donne plus de foi et qu’il inonde mon cœur des douceurs divines de la paix !
Priez aussi pour ma femme, que l’esprit de Dieu la convertisse sincèrement et l’amène humiliée à ses pieds pour implorer le pardon de ses péchés demandez-Lui qu’il fasse qu’elle s’occupe de la misère de son âme et qu’elle soit remplie de charité pour tout le monde.
Priez aussi pour mes trois enfants, afin qu’ils soient de vrais enfants de Dieu en Jésus, notre tendre Sauveur. Enfin, donnez-nous, à moi et à ma famille, votre bénédiction. Je ne vous demande pas de prier pour mon église, parce que je suis persuadé que vous le faites tous les jours.
Je n’ose pas, cher ami, vous faire la seconde demande avec la même liberté : je voudrais que vous me donniez, comme souvenir, le Nouveau-Testament que vous portiez dans votre poche, ou quelque autre bagatelle qui ait servi à votre usage ; ne vous moquez pas de moi, si je vous fais cette demande ; mais ayez de la condescendance pour ma faiblesse.
Je trace ces quelques lignes avec un cœur oppressé et des yeux humides, non pas que je veuille vous retenir sur cette terre, mais j’aurais voulu vous voir encore une fois pour vous demander pardon des fâcheries que je vous ai causées par mon caractère brusque et souvent peu charitable. Veuillez me dire ou me faire dire que vous me pardonnez ; je n’en doute pas, mais j’aimerais le lire venant de vous. Je ne vous oublie pas dans mes prières. Que Dieu soit de plus en plus avec vous et votre tendre mère. Je vous embrasse de tout mon cœur tous les deux ».
D’après D. Lortsch