JEAN-FRÉDÉRIC OBERLIN

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JEAN-FRÉDÉRIC OBERLIN

(1740-1826)

 

 

Pour arriver au Ban de la Roche, région montagneuse au sud-ouest de Strasbourg, dans les Vosges, on remonte la petite vallée de la Bruche, assez large jusqu’à Rothau ; au-delà elle se resserre entre de hautes parois de rochers à pic. Le torrent s’y fraie avec peine un passage qu’on traverse pour aboutir au Champ de Feu, qui est le Ban de la Roche proprement dit. Au milieu du 18ème siècle, on s’y serait cru dans une contrée exotique et sauvage. A cause de la dureté du climat, rendu âpre par les vents violents qui s’y déchaînent sans que rien ne les arrête, le sol demeurait stérile. La population ne se donnait aucune peine pour développer les cultures. Chemins et moyens de communication n’existaient pas…De plus, les guerres avaient ruiné le peu qui restait aux paysans…

Tel était le milieu dans lequel Jean-Frédéric Oberlin arriva en 1767, âgé de vingt-sept ans, pour y exercer, sans interruption jusqu’à sa mort, survenue en 1826, un ministère remarquablement fécond. Philanthrope dans le sens le plus élevé du terme, il fut un précurseur dans ce qu’on appelle aujourd’hui le christianisme social. Mais ce qui distingua avant tout son activité, ce qui la rendit intensément efficace, c’est qu’elle était tout imprégnée de la crainte de Dieu, et que son désir primordial fut sans cesse d’amener ses paroissiens à la connaissance du Seigneur Jésus comme leur Sauveur…

A peine arrivé dans sa paroisse, il comprit que, si la pauvreté peut favoriser le progrès moral, en ce qu’elle détache l’esprit des préoccupations matérielles, la misère, elle, dégrade l’âme en même temps que le corps. Pour lutter contre ce fléau, Oberlin vit la nécessité urgente de créer des voies de communication. Certains villages étaient complètement isolés de leurs voisins…

Puis Oberlin conçut une entreprise hardie : celle de relier le Ban de la Roche au reste de l’Alsace par une route qui aboutirait à Strasbourg…

Oberlin fonda également une Société d’Agriculture, en lui assignant comme but primordial d’instruire les paysans sur les méthodes agricoles utilisées ailleurs avec succès…

La mauvaise saison dure longtemps au Ban de la Roche. Oberlin choisit autour de lui quelques jeunes gens qui paraissaient qualifiés et les envoya chez des artisans, disposés à les recevoir comme apprentis. Au bout de peu d’années, il y eut, dans les différents villages, des charpentiers, des menuisiers, des forgerons, des artisans, nouvelle source de prospérité pour la contrée, puisque l’argent y restait, au lieu d’être dépensé au dehors.

Avec tout cela, Oberlin ne perdait pas de vue le développement intellectuel et spirituel de ses paroissiens, de la jeunesse surtout. Dès qu’il en eut le loisir, il fit édifier des bâtiments d’école dans chaque village…Les instituteurs furent recrutés avec le plus grand soin. « On leur parlera aussi du cours de la nature, de la puissance, de la bonté et de la sagesse de Dieu, de l’immortalité de l’âme, des vertus et des vices, mais en leur rappelant sans cesse qu’ils seront incapables d’aucun bien si, au préalable, ils n’ont pas donné leur cœur au Seigneur Jésus, afin qu’ils suivent ses traces ». On voit qu’Oberlin comprenait ce principe essentiel qui doit inspirer tout éducateur digne de ce nom, à savoir que l’instruction et l’éducation marchent de pair. « Élève le jeune garçon selon la règle (ou mieux : à l’entrée) de sa voie ; même lorsqu’il vieillira, il ne s’en écartera point » (Prov. 22. 6)…

« Surtout, on s’efforcera de faire comprendre aux enfants la présence de Dieu en tout temps et en tout lieu. On les exhortera à se souvenir de Lui partout où ils se trouvent et dans tout ce qu’ils font. On s’efforcera de leur donner l’horreur du mensonge, des insultes, de la désobéissance, du mépris des pauvres, de la malpropreté, de la paresse. Enfin, on s’efforcera de leur enseigner la prière en priant avec eux à genoux ».

Mais Oberlin savait bien qu’au Ban de la Roche il fallait faire l’éducation des parents aussi bien que celle des enfants. Il ne se lassait pas de leur adresser des recommandations instantes et précises, exhortant en particulier les mères, à faire, autant que possible, leur besogne ménagère pendant que leurs enfants étaient à l’école, afin d’avoir le temps de s’occuper d’eux une fois qu’ils étaient rentrés à la maison. Ils ne devaient surtout pas vagabonder dans les rues.

« Il y a, disait-il, quatre choses que nous devons inculquer à nos enfants : la discipline, l’instruction, le bon exemple, la prière.

– Nous devons sans cesse adresser des prières à Dieu pour nos enfants, des prières ferventes, de constants soupirs, puisque nous savons que le Seigneur a les yeux sur eux et ne veut que leur bonheur. Et comment y arriveraient-ils, comment seraient-ils gardés du mal qui les environne de toutes parts, si, dès leur jeune âge, ils ne lui donnaient leurs cœurs en venant au Seigneur Jésus qui a dit : « Laissez venir à moi les petits enfants et ne les en empêchez pas ».

Nous leur devons l’instruction. Celle-ci est de deux sortes : celle que les pères et mères doivent donner eux-mêmes à leurs enfants dès le plus bas âge et continuer tant qu’ils vivent ; celle que les maîtres leur donnent. A cet égard on ne doit pas épargner ni peine ni dépense, par exemple ne pas envoyer les enfants, sans la plus pressante nécessité, un été entier au pâturage où ils apprennent à ne rien faire ou à mal faire.

Nous devons aux enfants le bon exemple. Gardons-nous, de toutes nos forces, de dire ou de faire devant eux rien qui ne soit irréprochable. Mais que l’on ne viole pas terriblement cette loi ! Car de qui les enfants apprennent-ils à s’insulter l’un l’autre, à jurer, si ce n’est des adultes ? »

Toutes ces préoccupations souvent matérielles, ne faisaient pas perdre de vue à Oberlin la chose capitale entre toutes chez ses paroissiens. Celui qui veut se convertir, écrivait-il, doit se rendre compte avant tout de son état de pécheur perdu par nature et accepter le salut offert gratuitement à quiconque croit au Seigneur Jésus mort sur la croix. Il doit devenir un enfant de Dieu, plein d’obéissance, de soumission, de fidélité.

A un catholique venu le voir, alors qu’Oberlin avait atteint un âge très avancé, il disait : Etes-vous chrétien ? Si vous l’êtes, nous pouvons nous donner la main. Si vous êtes convaincu de votre état de péché devant Dieu ; si vous sentez le besoin de la repentance ; si, acceptant le salut que vous offre le Sauveur, vous Le suppliez de vous aider à suivre ses traces, alors vous êtes un enfant de Dieu. Il n’y a qu’un moyen par lequel l’homme puisse être sauvé ; le connaissez-vous ?

Oberlin n’était pas seulement un homme de foi ; c’était un homme de prière. De très bonne heure, il avait senti tout le prix d’une communion étroite et vivante avec le Seigneur. Aussi, à mesure que son activité se développa, il se réserva de plus en plus de longs moments de recueillement, pendant lesquels il s’adressait au Seigneur, implorant Sa direction, Son secours, Sa force pour ceux dont il avait la charge. Pas une tâche, même de minime importance, qui ne fût décidée par lui à genoux. Il répétait volontiers : Une seule chose est nécessaire : rester en communion avec le Seigneur par la prière. Dans une liste des devoirs qui incombent au chrétien, il inscrivit ces deux mots : Prière continuelle.

Mille fois, lit-on dans son journal, j’ai supplié le Seigneur de m’apprendre à me confier entièrement à Lui, pour la vie et pour la mort. Je Le supplie de me permettre de m’unir à Lui de telle sorte que je ne dise, que je ne pense, que je ne désire que ce que Lui-même dans sa sagesse et sa sainteté, veut et ordonne.

Oberlin sentait également la nécessité constante et indispensable de nourrir son âme en puisant continuellement dans la Parole de Dieu. Il insistait fortement sur ce sujet qui lui tenait vivement à cœur.- Chers amis, disait-il, à ses paroissiens, faites une très large place à la Parole de Dieu, afin que vos âmes immortelles y cherchent la nourriture indispensable à l’homme intérieur. Commencez toujours votre travail quotidien avec la Parole de Dieu et terminez-le de même. Vous ne regretterez pas cette habitude le jour où la mort viendra frapper à votre porte.

Répandre et faire lire la Bible, en donner l’amour à grands et petits, ce fut une des nombreuses tâches auxquelles Oberlin s’attacha de tout son cœur. Lorsque, en 1804, fut fondée la Société Biblique Britannique et Étrangère, il accepta avec joie la mission de fonder au Ban de la Roche un centre pour la diffusion des Saintes Écritures. Avec la collaboration de son fils cadet, il constitua des dépôts de Bibles dans différentes villes de France, ne faisant du reste par-là que développer une œuvre qu’il avait créée lui-même depuis longtemps par ses propres moyens.

La tourmente de la Révolution n’épargna pas la petite communauté alsacienne. Oberlin demeura inébranlable en présence de ce terrible déchaînement de violence et sa foi fut en exemple réconfortant à nombre de malheureux. Il accueillit aussi beaucoup de fugitifs, sans jamais s’inquiéter de savoir à quel parti ils appartenaient. Ils étaient pourchassés ; on en voulait à leur vie et à leurs biens ; il n’en fallait pas davantage pour qu’il les jugeât dignes de la protection qu’il pouvait leur offrir…

Sous le régime de la Terreur, un décret de la Convention nationale interdit l’exercice de tout culte quelconque. Le Ban de la Roche tombait sous le coup de cette mesure. Désobéir, c’était la mort à coup sûr. L’ordre vint aux « citoyens orateurs » de prononcer un discours sur ce thème : « La haine des tyrans et le moyen de s’en délivrer ». Oberlin n’hésita pas à développer le sujet. Il monta en chaire et débuta en ces termes :

Citoyens, pour obéir au décret, je dois vous parler aujourd’hui des tyrans dont parle l’histoire. Mais je vous parlerai d’autres tyrans qui règnent, non seulement sur notre canton, mais sur le cœur de chacun de nous. Ces tyrans sont l’avarice, l’impureté, la haine, l’impiété, l’égoïsme. C’est de ces tyrans-là que je vais vous entretenir, en vous indiquant le seul moyen de les combattre et de les détruire : la foi en notre Seigneur Jésus Christ, qui s’est livré Lui-même pour nous sur la croix et qui, par sa mort, donne la vie éternelle à quiconque croit en Lui. C’est Lui, et Lui seul, qui peut vous aider dans votre lutte contre ces tyrans cruels.

Oberlin demeura à son poste pendant soixante années ; la mort seule mit un terme à son activité si richement bénie. Jusqu’à la fin, il garda les habitudes qu’il avait prises dans sa jeunesse. Toujours levé à cinq heures du matin, il se couchait non moins régulièrement à dix heures du soir. Mais il dormait peu et ses nuits se passaient de plus en plus à méditer, et surtout à prier, ce qu’il faisait souvent à haute voix. Souvent, de la chambre voisine de la sienne, ses enfants l’entendaient supplier le Seigneur d’accorder telle ou telle grâce à l’un d’entre eux. Ou bien c’était la cause de ses paroissiens qu’il plaidait, parfois en versant d’abondantes larmes. On pouvait bien dire de lui que « de l’abondance du cœur la bouche parle » (Mat. 12. 34).

Jeune encore, Oberlin avait rédigé pour lui-même une règle de conduite, sous forme d’un engagement solennel, dans lequel il demandait à Dieu de lui accorder la grâce de demeurer fidèle sa vie durant. Il le renouvela deux fois au cours de sa longue carrière, se contentant d’ajouter ces mots à la troisième rédaction : Seigneur, aie pitié de moi !

Comme moyens d’arriver au but qu’il souhaitait, il indiquait entre autres les suivants : Lire et méditer la Parole de Dieu. Éviter et fuir les tentations. Tenir le corps en bride par le travail. La prière.

D’après Almanach Évangélique 1943