TROIS MINUTES AVANT MIDI

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TROIS MINUTES AVANT MIDI

 

J’écrivais sous la dictée de mon père les lettres qu’il devait expédier lorsqu’on frappa timidement à la porte.
– Entrez !
Un homme d’apparence fragile apparut alors, très gêné.
– Monsieur, dit-il en regardant mon père, je suis W., tailleur de mon métier, j’habite dans le quartier et je sais que vous êtes chrétien. Je viens à vous pour vous exposer une circonstance quelque peu pénible : c’est aujourd’hui le jour du terme où les locataires doivent payer leur loyer ; or, je dois cent cinquante francs, et je ne les ai pas. Ma femme est malade, j’ai six enfants, et le propriétaire nous mettra tous à la porte, si nous n’avons pas payé notre location à midi.
Mon père se leva et se dirigea vers son bureau pour prendre la somme en question comme il le faisait dans certains cas. Mais le tailleur repoussa son don.
– Non, Monsieur, je ne vous réclame pas un secours en argent, je sais que vous n’êtes pas assez riche pour me donner les cent cinquante francs dont j’ai besoin. Je viens à vous dans un autre but. Je suis croyant, et je voudrais vous demander comment il faut comprendre cette parole du Psaume 50 : « Invoque-moi au jour de la détresse : je te délivrerai, et tu me glorifieras ». J’ai cru à cette parole du livre de Dieu, j’ai longtemps prié, crié à Dieu, et aucune délivrance, aucune réponse n’est venue, et il est onze heures. D’ici à midi, il n’y a qu’une heure et si l’argent n’est pas là à midi, nous sommes tous jetés à la rue.
Mon père dit d’une voix très calme, en lui serrant la main :
– Attendez encore une heure, et vous verrez alors comment Dieu tient ses promesses.
Le tailleur sortit. Mon père continua à me dicter sa correspondance sans faire aucune allusion à la visite qu’il venait de recevoir, et paraissait n’y plus songer.
A midi moins dix, je levai les yeux et regardai la pendule.
– Tu désirerais sans doute, me dit mon père, te rendre compte par toi-même de ce qui arrivera au tailleur.
– Oh ! oui, papa.
– Eh bien ! allons voir.
Nous sortîmes, gagnâmes la rue de Potsdam, et arrivâmes bientôt devant la maison dont il avait donné le numéro. Du reste nous l’avions tout de suite repérée car, devant la bâtisse, sur un maigre matelas, une femme était étendue, la femme du tailleur, qu’entouraient ses six enfants.
– Où est le tailleur ? demanda mon père.
On ne put lui répondre ; je descendis la rue et le vis à un carrefour, les yeux rivés sur le cadran de l’horloge de l’église. Ses lèvres remuaient, il priait sans doute et demandait à Dieu le secours promis. Je m’approchai et entendis ces mots :
Invoque-moi au jour de la détresse, je te délivrerai.
Il était midi moins trois minutes.
Profondément impressionnée, je me hâtai de rejoindre mon père ; au même moment arrivait une dame qui lui dit :
– Bonjour, Monsieur X., que je suis heureuse de vous trouver. Ce matin, mon mari, en partant pour le bureau, m’a remis cent cinquante francs en m’expliquant : « Remets-les à Monsieur X., il saura mieux que nous à qui les donner. Pour beaucoup de gens c’est le terme aujourd’hui, et c’est une cause de soucis et de misères ».
La dame voulait remettre les billets à mon père, mais il l’arrêta.
– Non, Madame, ne me donnez pas cet argent, remettez-le vous-même au tailleur dont la femme est étendue là sur ce matelas, il a besoin d’une somme de cent cinquante francs pour payer son loyer avant midi.
Le pauvre homme arrivait justement ; la dame, sans hésiter, lui tendit les billets qu’elle tenait dans la main.
Invoque-moi, dit-il, au jour de la détresse ; je te délivrerai et tu me glorifieras.
Au même instant, midi sonnait au clocher de l’église.

 

D’après Almanach Évangélique 1960