SOUS LA VAGUE

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SOUS LA VAGUE

 

La vieille Martha Brown se tenait sur le seuil de sa petite maison, scrutant anxieusement la route ; ses yeux fatigués s’habituaient mal à la réverbération éblouissante produite par l’ardent soleil d’été sur l’asphalte. Soudain, elle aperçut un jeune homme vêtu de bleu ; sûre que c’était celui qu’elle attendait, elle courut à sa rencontre en s’écriant :
– Jimmie ! Jimmie ! Enfin te voilà !
A peine les mots étaient-ils sortis de sa bouche qu’elle se rendit compte de son erreur.
– Êtes-vous Mme Brown ? Demanda le nouveau venu.
– Oui ; que désirez-vous ?
– Mon nom est Pierre Stone. Je… j’étais… bégaya-t-il, je suis un camarade de votre fils.
– Oui, répondit-elle, j’ai entendu parler de vous ; mais où est mon fils, mon Jimmie ?
– Il… il… le bateau heurta un rocher…
Pierre ne put continuer son récit.
– Ah !
Elle ne poussa qu’un cri, mais reprit rapidement le contrôle d’elle-même ; elle fit entrer le jeune homme afin d’entendre le récit détaillé de ces circonstances tragiques. Le navire, pris dans un orage terrible, avait été jeté contre un banc de rochers ; c’était dans l’océan Pacifique. De l’équipage, composé d’une centaine d’hommes, une vingtaine seulement furent sauvés. Jim Brown, le fils unique de sa mère veuve, mourut avec les quatre-vingts autres.
Pendant un moment, ni l’un ni l’autre ne put exprimer une parole ; à la fin, la pauvre vieille maman demanda à travers ses sanglots :
– Avez-vous vu mourir mon fils ?
– Oui, murmura-t-il.
– Comment est-il mort ?
– Mme Brown, je ne peux pas vous le dire.
– Vous le devez, répliqua-t-elle, vous devez tout me dire. Je sais qu’il est mort en paix, car j’ai tant prié pour lui.
De nouveau il refusa ; elle persista, et d’une voix brisée, il ajouta :
– Une vague l’a englouti au moment où il jurait contre Dieu.
La pauvre vieille s’affaissa brusquement comme si elle avait reçu un choc, puis elle leva les yeux sur son texte favori suspendu au mur : « Pour Dieu, toutes choses sont possibles ». Montrant ces mots du doigt, elle reprit :
– Même après ce que vous m’avez raconté, je crois que Dieu a sauvé mon enfant.
Les yeux pleins de larmes, elle poursuivit sur un ton qui manifestait une foi et une confiance telles que Pierre ne devait plus jamais l’oublier :
Le Seigneur l’a rencontré sous la vague.
Six mois passèrent ; Martha vivait seule avec son chagrin, tout en soignant son jardin. De ses grandes souffrances morales, elle ne laissait rien voir, mais demeurait souriante, aimable envers chacun dans son village, et par sa présence apportait un réconfort à bien des cœurs tourmentés. Elle priait beaucoup et demeurait fermement persuadée que Dieu, dans son amour et sa miséricorde, n’avait pas laissé périr son fils.
Durant bien des années, Jim avait été une source de chagrin pour sa mère. Il l’aimait pourtant, mais à sa façon brusque et rude ; il buvait beaucoup, faisait beaucoup de tapage avec ses camarades, et se moquait de toute religion. Pendant ce temps, sa mère priait sans jamais mettre en doute que le jour viendrait où il serait sauvé. Même après avoir entendu qu’il jurait au moment où la vague passa sur lui, elle refusait d’abandonner tout espoir.
La veille de Noël elle reçut une lettre ; l’adresse en était bien tachée et barbouillée, et l’enveloppe ne contenait qu’un petit feuillet avec ces mots : « Chère maman, je suis en vie et je viendrai à la maison bientôt. Dieu soit loué ! Il a sauvé mon corps comme mon âme. Ton fils : Jimmie ».
Mme Brown posa la lettre sur la table.
– Oui, Dieu soit loué, dit-elle, car pour Lui toutes choses sont possibles.
Ce même soir, alors qu’elle était assise confortablement près du feu, on frappa à la porte. Tremblante, elle alla ouvrir et se trouva face à face avec son fils.
– Oh ! Jimmie ! Jimmie, enfin, mon garçon, mon cher garçon !
Elle constata qu’il avait bien changé, plus maigre, plus pâle, mais, dans son regard, luisait une lumière inhabituelle.
Après les premières salutations, il raconta son histoire. Lorsque la vague eut passé, il put émerger de l’eau, trouva une planche à laquelle il s’agrippa, puis réussit à nager jusqu’au rivage, ce qui lui prit plusieurs heures. Un pêcheur finit par le trouver et l’emmena chez lui. Durant bien des semaines, il demeura entre la vie et la mort, sa convalescence fut longue, et il se trouvait trop faible pour entreprendre le long voyage jusqu’à la maison. Dès que cela lui fut possible, il se mit lui aussi à pêcher pour gagner de quoi payer son voyage de retour.
Après l’avoir écouté attentivement, sa mère lui dit :
– Jimmie, comment es-tu venu à connaître Jésus comme ton Sauveur ?
– Mère, répondit-il, le Seigneur m’a rencontré sous la vague. Sous la vague j’ai revu toute ma vie passée et pécheresse ; j’ai pu alors crier : « Seigneur, sauve-moi ! » et Il l’a fait.
Jésus… peut sauver entièrement ceux qui s’approchent de Dieu par lui, étant toujours vivant pour intercéder pour eux (Héb. 7. 25).

D’après Almanach Évangélique 1976