La petite orpheline des Vallées vaudoise du Piémont
PRÉFACE
Voulez-vous lire quelque chose de réconfortant ? Vous le trouverez dans ces pages si captivantes. Ce récit de « Paula, la petite orpheline des Vallées vaudoises du Piémont », est l’essence même du christianisme pratique et vécu. Notre âme en ressent un puissant réconfort.
Je me suis beaucoup occupée de la jeunesse et me voilà très âgée, mais réellement un récit de ce genre ne peut que devenir une bénédiction pour ceux de nos amis, et pour les jeunes en particulier, qui le liront. Il n’est pas besoin de faire de grands efforts pour servir le Maître que nous aimons : Nous n’avons qu’à nous laisser conduire par Sa main puissante et bénie, jusqu’à notre arrivée au Port !
Tavannes, le 28 novembre 1943. (La Rochette)
Louise CHATELAIN.
PREMIÈRE PARTIE
CHAPITRE PREMIER
Une lettre inattendue
Je revois encore très clairement la grande maison grise où j’ai passé mon enfance : elle avait gardé depuis plus d’un siècle le nom de Couvent des Dames-Blanches, et élevait fièrement ses quatre étages bien au-dessus des modestes demeures qui l’entouraient. Sur le devant, du côté de la grand-route qui conduit de Rouen à Darnétal, s’étendait une vaste cour entourée de hautes murailles ; on y pénétrait par une haute porte cochère aux vantaux garnis de clous énormes. L’aspect de cette cour dénudée était assez triste ; mais, par-derrière, du côté du midi, la fertile campagne normande s’étendait à perte de vue, vaste et riant tapis de verdure, sillonné de ruisseaux argentés, émaillé de villages dont on apercevait chaque petite église au clocher pointu.
Le domaine de l’ancien Couvent avait été complètement transformé : sur une partie de ce qui avait été autrefois un immense jardin, notre propriétaire avait fait bâtir une douzaine de maisonnettes en briques, lesquelles s’alignaient à notre gauche et nous faisaient penser à des maisons de poupées, tant elles paraissaient petites à côté du Couvent. On les appelait les Maisons-Rouges.
Seule, la longue avenue de tilleuls qui nous séparait des propriétés avoisinantes, avait été respectée : c’est là que les enfants du Couvent jouaient et se querellaient avec ceux des Maisons-Rouges ; c’est là que l’été les vieillards s’asseyaient sur les bancs de pierre, à l’ombre des grands arbres ; c’était là aussi que, dans le passé, les Dames blanches s’étaient promenées, en pensant au monde qu’elles avaient quitté pour toujours. On en racontait des histoires qui me faisaient peur, et dont je rêvais parfois la nuit.
Le reste du terrain était réparti entre les nombreux locataires du Couvent qui avaient, les uns un jardin potager, les autres des parterres pleins de fleurs, de sorte que le coup d’œil ne manquait pas de variété.
Notre jardin, le plus grand de tous, faisait face aux Maisons-Rouges ; bien que ce fût un jardin sans prétention avec ses corbeilles multicolores, sa tonnelle ombragée, son puits profond et ses ruches bourdonnantes, c’était, à nos yeux, un coin de terre enchanté.
Je n’ai pas une mémoire des plus fidèles, et j’ai oublié bien des choses depuis ; mais il y a une journée qui a fait sur mon esprit une telle impression, que je me la rappellerai, je crois, jusqu’à la fin de ma vie.
Il y a près de vingt ans de cela. Nous étions à souper ; Thérèse, notre vieille servante, allait et venait dans sa cuisine, car elle ne se donnait jamais le temps de s’asseoir pour manger. Notre bonne Thérèse ! Depuis sept ans elle essayait de remplacer auprès de nous la mère que nous avions perdue lorsque j’étais encore au berceau.
Mon frère Louis et moi, nous nous étions, dans la journée, querellés à propos d’un rien, et, comme devant notre père nous n’osions pas continuer notre dispute ouvertement, nous la poursuivions avec acharnement en nous donnant des coups de pieds sous la table.
Louis avait dix ans et j’en avais neuf. En sa qualité d’aîné et de garçon, mon frère prétendait avoir le dernier mot en tout. Ici, les coups de pieds remplaçant les paroles, ils se succédaient rapidement. Il est vrai que, placés assez loin l’un de l’autre, nous ne nous faisions pas grand mal ; néanmoins, je commençais à perdre patience ; pour en finir, sachant Louis peu courageux (il a changé depuis), je penchai ma chaise de son côté, et lui allongeai un maître coup de pied. Cette fois, sa figure s’empourpra de souffrance et de rage.
Dérangé par le bruit, mon père nous regarda. Je ne sais trop ce qui serait arrivé si Thérèse n’était entrée à ce moment-là dans la salle à manger, tenant à la main une lettre bordée de noir qu’elle remit à notre père. Il la prit silencieusement et l’ouvrit, tandis que Thérèse s’en retournait, emportant la soupière.
Je vis bientôt, à l’expression de mon père, que cette lettre apportait quelque grande nouvelle, et je suis sûre que Louis s’en aperçut aussi, car il oublia tout à fait de me rendre mon coup de pied.
-Thérèse ! cria mon père dès qu’il eut fini de lire.
-On arrive, répondit la vieille bonne sans se presser.
-Lisez cela et dites-moi ce que vous en pensez, reprit-il en tendant la lettre à notre domestique.
Elle eut vite fait de s’installer entre Louis et moi, et les deux coudes sur la table, la tête entre les mains, elle commença sa lecture.
Pendant quelques minutes, on n’entendit plus qu’un sourd bourdonnement : Thérèse n’était pas savante et ne pouvait lire qu’à mi-voix.
-Qui est-ce qui a écrit ça, Monsieur ? fut sa première question.
-Le pasteur de l’endroit, répondit mon père.
-Un pasteur ! Il a une bien vilaine écriture, ce pasteur ! Et dire que sa pauvre mère aura payé je ne sais quoi pour lui donner une éducation !
Mon père sourit un peu tristement.
-Vous ne comprenez pas, Thérèse ?
-Oui, oui, Monsieur, j’en comprends la moitié et j’en devine l’autre.
-Veux-tu que je t’aide ? demanda Louis gentiment.
-Toi ? Pour sûr que non ! Tu n’es pas si pressé de m’aider quand j’ai besoin de toi à la cuisine ou pour aller faire les courses, n’est-ce pas ?… Ce que c’est que la curiosité tout de même !
Louis demeurant sans réplique, Thérèse continua péniblement sa lecture. Sa grosse figure ridée devenait de plus en plus sérieuse à mesure qu’elle approchait de la fin de la quatrième page d’écriture fine et serrée, qui lui donnait tant de peine à déchiffrer. Lorsqu’enfin elle releva la tête, ses yeux étaient pleins de larmes.
-Pauvre, pauvre petite, répéta-t-elle doucement.
-Et qu’est-ce que vous en pensez ? demanda mon père.
-Ce que j’en pense ?… Mais, Monsieur, je pense qu’il faut la faire venir ici le plus tôt possible. Car…
-Qui ? m’écriai-je, l’interrompant sans cérémonie.
-Qui, qui ? demanda Louis à son tour.
-Dis-nous, père ! ajouta ma sœur Rose, grande et sérieuse jeune fille de quinze ans.
Et comme on ne nous répondait pas assez vite, nos questions se multipliaient, s’élevaient toutes à la fois et devenaient inintelligibles en s’entremêlant.
-Patience, mes enfants, cria mon père, votre tour viendra. Laissez-moi parler maintenant. Vous vous faites vieille, Thérèse ; une enfant de plus dans la maison, cela signifie du travail en plus pour vous et des soucis de plus pour moi. Si elle (mon père ne pouvait pas encore se résigner à prononcer le nom de maman), si elle était encore ici, je n’hésiterais pas, mais faire venir une orpheline dans une famille en deuil, est-ce prudent ?
-Ne vous chagrinez pas, Monsieur. Un peu plus de travail ne fait pas peur à la vieille Thérèse Rouland. On se lève plus tôt, on se couche plus tard, et tout est dit.
-J’y penserai, Thérèse. Cela demande de la réflexion.
-Et pourquoi, Monsieur ? On n’a pas besoin de réfléchir pour faire le bien.
-C’est que, voyez-vous, je crois qu’un autre pourrait mieux que moi remplacer les parents de cette orpheline. J’avoue que, pour ma part, je ne m’en sens guère le courage !
-Tenez, Monsieur, voulez-vous que je vous dise ce que vous pensez ? Vous vous dites : « Depuis que Madame est morte, la vie m’est à charge, et si ce n’était pour les enfants, je me laisserais volontiers mourir de chagrin ; mais par amour pour eux, il faut bien que je vive et que je travaille ; ce n’est donc pas la peine de m’embarrasser des affaires des autres, moi qui ai le cœur si déchiré que je puis à peine m’occuper des miennes ».
-Il y a beaucoup de vrai dans ce que vous dites, ma pauvre Thérèse.
-C’est mal, Monsieur, c’est très mal, permettez-moi de vous le dire. Je ne devrais pas vous parler comme ça, car je ne suis qu’une pauvre vieille servante ; mais c’est moi qui l’ai élevée, la chère petite dame que nous pleurons tous : je la connaissais avant vous, Monsieur, et je l’aimais comme je l’aurais aimée si elle avait été ma fille. Quand je l’ai mise dans son cercueil, c’était pour moi comme si on m’avait arraché le cœur ; car elle était si jeune pour mourir, elle était si douce, si bonne, et avec tout cela si jolie ! Mais j’ai séché mes larmes comme j’ai pu et j’ai tâché de reprendre courage : je me suis dit que j’honorais mieux la mémoire de Madame en essayant de faire ce qui lui aurait fait plaisir de son vivant. Allez, Monsieur, prenez cette petite, comme venant de sa part ; c’est sa nièce, c’est l’enfant de sa sœur…
Elle s’arrêta tout d’un coup, hors d’haleine, un peu confuse aussi d’avoir osé en dire si long. Bien plus que ses paroles, sa voix, vibrante d’émotion, nous avait remués jusqu’au fond de l’âme.
-Vous êtes une courageuse femme et vous avez un grand cœur, dit mon père en lui tendant la main. J’écrirai dès ce soir, et aussitôt que possible nous ferons venir l’enfant.
Puis, se tournant vers nous, il ajouta :
-Vous savez sans doute de quoi il s’agit maintenant : votre cousine Paula vient de perdre son père ; vous vous rappelez que sa mère est morte il y a plusieurs années et nous sommes ses plus proches parents. On vient de m’écrire pour me demander si je consens à prendre cette petite fille chez moi, et vous avez entendu ce que j’ai répondu à Thérèse. Dans quelques semaines tout au plus, cette enfant sera parmi nous.
Nous ouvrions déjà la bouche pour poser mille questions ; notre père nous arrêta :
-Non, non… C’est assez pour le moment. Plus tard, je vous donnerai des détails ; du reste, je dois sortir à l’instant même. Préparez vos devoirs et ne pensez pas trop à votre cousine.
CHAPITRE II
Souvenirs
Je n’appris pas mes leçons ce soir-là, car je ne fis que penser à Paula. D’ailleurs l’étude pour moi n’avait jamais beaucoup d’attrait, et j’étais certainement l’élève la plus étourdie et la plus paresseuse de ma classe. Louis ne valait pas beaucoup mieux que moi en fait d’application, mais au lycée, grâce à la vivacité de son esprit, il savait toujours se tirer d’affaire.
Rosine ne nous ressemblait pas ; c’était un vrai modèle d’obéissance, d’application et de patience. J’étais très fière de ma grande sœur Rose : je l’aimais et je l’admirais, mais je n’avais pas le moindre désir de l’imiter.
Après le départ de notre père, il ne fut plus question que de notre cousine. Quand viendrait-elle ? Comment était-elle ? Serait-elle contente de venir chez nous ? C’étaient autant de questions auxquelles nous ne pouvions répondre. Nous savions peu de chose à son sujet. On m’avait dit que Paula demeurait au Villar, dans les vallées vaudoises, un pays de montagnes où les gens se nourrissaient de pain noir et vivaient dans les étables. Les conditions des paysans vaudois du Piémont se sont améliorées depuis ce temps-là. Je n’aurais pu dire exactement où se trouvait le Villar, je l’avais cherché sur l’Atlas sans réussir à le trouver, mais je pensais que ce devait être quelque part entre la France, l’Italie et la Suisse !
Je savais encore une chose qui me réjouissait beaucoup : Paula avait à peu près mon âge. Quelle joie ! Je ne pouvais me lasser de le répéter.
-Tais-toi Lisette, me dit enfin Louis, qui, je crois, était un peu jaloux que Paula ne fût pas un garçon, tais-toi et apprends tes leçons. Tu répètes toujours la même chose et tu tiens ta grammaire le haut en bas ! Cela ne m’étonne pas que tu sois toujours dans les derniers de ta classe, si c’est de cette manière-là que tu étudies.
-Tu peux me dire tout ce que tu voudras, répondis-je méchamment : mais quand Paula sera arrivée, je ne te parlerai plus et je lui dirai de ne pas te parler non plus. C’est moi qui suis contente que Paula soit une chère petite fille, au lieu d’être un vilain garçon comme toi.
-Garde-la ta Paula, répliqua Louis en rougissant de colère ; si elle te ressemble…
-Voyons, voyons, s’écria Rosine, est-ce que vous allez vous quereller au sujet de cette pauvre Paula que vous n’avez même pas encore vue ?
-C’est Louis !…
-Non, c’est Lisette !…
-C’est tous les deux. Si Paula savait comme vous vous disputez, elle n’aurait pas envie de venir. J’espère qu’elle nous aimera tous, et il faudra que nous l’aimions tous aussi, car elle est orpheline, et puis c’est la nièce de notre chère maman.
Rosine savait s’y prendre pour ramener la paix. Presque toujours, du reste, le seul mot « maman » y suffisait.
-Écoute, Lisette, reprit ma sœur en m’attirant auprès d’elle, je vois bien que tu n’as aucune envie d’étudier ce soir, ferme donc ton livre ; si tu te lèves assez tôt demain matin, je t’aiderai. Sais-tu ce que je ferais à ta place ?
-Quoi ?
-J’irais voir Catherine. Tu sais qu’elle n’aime pas à être seule toute la soirée, et je crois que Thérèse vient de sortir. Si je n’avais pas tant de leçons, j’irais moi-même. Prends bien garde de ne pas faire trop de bruit, n’est-ce pas, Lisette ? Catherine a mal à la tête aujourd’hui.
-Oh ! la bonne idée ! J’y cours, m’écriai-je joyeusement.
Ce n’était pourtant pas la pensée de voir ma sœur aînée qui me rendait joyeuse ; loin de là : j’allais dans sa chambre le moins souvent possible, car je m’y ennuyais en compagnie de cette malade si triste et si désagréable.
Je me rappelais cependant le temps où Catherine était la plus vive, la plus gaie parmi nous ; hélas ! tout avait changé en quelques moments. Un jour, il y avait de cela trois ans, Catherine était tombée de toute la hauteur d’un grand cerisier, où elle était montée cueillir les premières cerises mûres, malgré la défense de Thérèse qui prévoyait un accident. Lorsqu’on l’avait relevée, elle était sans connaissance. Sa chute avait été si malheureuse, qu’on avait cru d’abord qu’elle en mourrait. Après six mois de cruelles souffrances, sa jeunesse avait triomphé, mais la grande sœur que nous avions connue légère comme un oiseau n’avait plus qu’un pauvre corps brisé et souffrant, qui lui permettait à peine de se traîner péniblement d’une chambre à l’autre à l’aide de béquilles.
Malheureusement, son caractère aussi avait souffert : malgré la tendresse de notre père qui cherchait à exaucer tous ses désirs, malgré les soins infatigables de Thérèse et malgré la patience et la douceur que lui témoignait Rosine, Catherine n’était jamais contente. Sa chambre, la plus belle de toute la maison, était éclairée par de hautes fenêtres, donnant en plein midi sur la campagne ; le petit lit, tout blanc, s’abritait sous de légers rideaux de mousseline retenus par des rubans de soie bleue. On lui avait acheté un couple de jolis canaris, afin que leur chant pût l’égayer ; on lui réservait les meilleurs fruits, on lui changeait continuellement ses livres d’histoires, mais tout cela ne parvenait pas à amener un sourire de satisfaction sur sa figure amaigrie.
Pauvre Catherine ! à vrai dire, je ne l’aimais pas beaucoup. J’étais si habituée à la voir malade, que son état ne me touchait plus, et elle était si souvent de mauvaise humeur que j’allais dans sa jolie chambre le moins souvent possible.
Ce soir-là pourtant, j’avais un tel désir d’annoncer ma grande nouvelle à tout le monde que j’eus bien vite fait de me précipiter dans sa chambre. Sans me soucier des recommandations de Rosine, j’ouvris la porte avec fracas.
Catherine était couchée, la figure tournée du côté de la muraille ; les persiennes étaient à demi-closes, et une housse de serge verte recouvrait la cage où les canaris, croyant la nuit venue, avaient cessé leur joyeux gazouillement. En toute autre circonstance, je serais prudemment partie, pensant que Catherine, plus malade ou plus irritée que de coutume, dormait ou essayait de dormir. Thérèse, sans doute, était allée la voir pour lui parler de Paula, et, l’ayant trouvée souffrante, l’avait engagée à prendre un peu de repos. Elle tourna la tête en m’entendant entrer, et d’une voix très aigre s’écria :
-Quel bruit tu fais, Lisette ; ne peux-tu pas me laisser un moment tranquille ?
-Tu sais bien, répondis-je avec impatience, que je t’ai laissée tranquille toute la journée. Je ne suis pas venue depuis hier matin ; d’abord, j’avais oublié que Rosine m’avait dit que tu avais mal à la tête.
-Tu le sais, maintenant.
-Alors tu ne veux pas que je te dise la grande, grande nouvelle ?
-Non.
-Eh bien, je te la dirai quand même, parce que… parce que je ne peux pas la garder plus longtemps. L’oncle Jean est mort…
-Mort ! L’oncle Jean ?
-Oui, c’est moi qui suis contente !
-Comment, contente ?
-Oh oui ! pas parce que l’oncle Jean est mort, bien sûr, mais parce que sa petite fille, notre chère cousine Paula, va venir demeurer avec nous. Que je suis contente ! Ah ! que je suis contente !
-Tu n’as pas besoin d’être si contente, ma mie, Paula ne viendra jamais demeurer ici ; c’est moi qui t’en réponds !
-Et pourquoi ? Papa l’a dit. Tu n’as qu’à le demander à Rosine ou à Thérèse, ou à Louis.
-Je ne demanderai rien à personne, mais Paula ne viendra pas ; non, non, non ! J’ai bien assez de toi et de Louis ; à vous deux vous me rompez déjà la tête, vous vous querellez du matin au soir, et quand vous jouez on dirait que la maison va s’écrouler. Pense un peu, s’il me fallait avoir ici une autre petite fille mal élevée : mais cela n’arrivera jamais !
-Tu n’es pourtant pas la maîtresse.
-Et toi encore moins, impertinente.
-Oh ! ne te fâche pas, Catherine, m’écriai-je les larmes aux yeux. Tu ne sais pas tout, tu ne sais pas que Paula n’a personne au monde pour la soigner ; Thérèse nous a lu la lettre tout haut. Je le sais bien que je suis méchante, et que je suis presque aussi désagréable que toi, mais je serai sage quand Paula sera ici, tu verras ! Elle sera ma petite sœur chérie, elle est presque de mon âge ; oh ! je l’aimerai tellement, tellement, nous serons toujours ensemble et nous nous…
-Tais-toi, Lisette, ta langue marche comme la roue d’un moulin. Et puis, où as-tu pris tes renseignements ?
-C’est ce soir après souper. On a écrit à papa, et papa a donné la lettre à Thérèse et Thérèse a dit que cela ne lui faisait rien, qu’elle ne s’en apercevrait même pas, et alors papa a dit oui.
-Et moi ? papa a-t-il parlé de moi ?
-Non, je ne me le rappelle pas.
-Ah ! s’écria Catherine en pleurant, on fait tout sans moi maintenant. Parce que je suis malade, on décide de tout sans m’en avertir. Cela ne vous fait rien à vous qui pouvez courir et vous amuser si je souffre ici, seule, sans rien savoir de ce qui se passe dans la maison. Je voudrais vous voir à ma place, vous ! Papa n’est pas même venu m’en dire un mot ; et maintenant, sans s’occuper si cela ne me rendra pas plus malade ou non, on veut faire venir cette petite mal élevée pour me tourmenter, mais elle ne viendra pas. Le jour où elle viendra, j’irai dans un hôpital, puisqu’on ne veut plus de moi…
Pauvre Catherine ! elle s’exaltait de plus en plus. Certainement, elle avait dû passer une bien mauvaise journée, et cela lui arrivait souvent de pleurer ainsi sous le moindre prétexte. Sans l’aimer beaucoup, je la plaignais de tout mon cœur, et je fis tout ce que je pus pour la calmer, mais inutilement, car, une fois ses pauvres nerfs agacés, Catherine était inconsolable.
De plus, j’avais bien peur qu’elle ne réussît à détourner notre père de son consentement à recevoir Paula. Lui, si sévère, si froid, si insensible envers tous, se pliait aux moindres caprices de sa fille aînée. Et alors !… oh ! alors, je sentis que je ne pourrais jamais ni me consoler ni pardonner à Catherine.
-Écoute, lui dis-je en essayant de l’embrasser, papa a dû sortir, mais quand il reviendra, il te dira tout lui-même.
Mais Catherine n’écoutait plus : la tête enfoncée dans ses oreillers, elle sanglotait éperdument.
J’étais désespérée.
Il fallait moins que cela pour rendre Catherine plus malade. Catherine plus malade ! Par ma faute ! Que dirait mon père ? Et pourtant, je n’avais pas eu de mauvaises intentions, mais qui eût pu prévoir que Catherine recevrait ainsi ma grande nouvelle ?…
Une idée lumineuse me vint tout à coup. Laissant Catherine à son désespoir, je courus vers la cuisine où Thérèse épluchait ses légumes pour le dîner du lendemain.
-Thérèse, viens, oh ! viens vite, m’écriai-je les larmes aux yeux, Catherine est en train de se rendre malade à force de pleurer.
-Et pourquoi ? Je l’ai laissée à moitié endormie il n’y a qu’un moment.
-Oh ! je le sais bien, mais viens donc, Thérèse. C’est moi, c’est de ma faute… Je lui ai dit que Paula venait, et c’est cela qui la désole. Je ne l’ai pas fait exprès, je t’assure…
Thérèse se leva lentement.
-En faut-il de la patience avec des enfants pareils ! dit-elle à mi-voix.
Puis elle ajouta avec conviction :
-Tu es une fille bien maladroite, ma pauvre Lisette.
-Je t’assure que…
-Tais-toi, et retourne dans la chambre de Catherine, je te suis.
Rassérénée, je quittai la cuisine. Si Thérèse ne savait pas faire de belles phrases, elle avait en revanche un cœur d’or, et j’étais sûre que, d’une manière ou d’une autre, elle arrangerait les choses.
À mon retour, je vis Rosine qui, debout près du lit de Catherine, essayait en vain de la calmer.
-Qu’est-ce qui lui est arrivé ? me demanda-t-elle en me voyant entrer. Cette pauvre Catherine sanglotait si fort que je l’ai entendue de la salle à manger. Ce n’est pas toi qui l’as fait pleurer, au moins ?
-Non, ce n’est pas moi, répondis-je avec humeur, c’est Paula !
-Paula !
J’allais m’expliquer lorsque Thérèse parut, portant une assiette de belles pommes reinettes.
-Comment, Catherine, dit-elle de sa bonne grosse voix, c’est comme ça que vous pleurez ! Et moi, qui étais allée chercher les dernières belles pommes de la grand-mère et qui allais vous demander de me relire une lettre que Monsieur a reçue d’Italie !
Catherine se calma un peu ; elle avait saisi ce mot de lettre et pour la pauvre infirme privée de sortir, une lettre était un petit événement ; néanmoins, elle dit entre deux sanglots :
-C’est une lettre au sujet de cette affreuse Paula !
-Oui, répondit tranquillement Thérèse, c’est une lettre qui nous parle de la nièce de votre pauvre mère.
Catherine se tut. Si le souvenir de notre mère vivait dans le cœur de tous ses enfants, c’était dans celui de sa fille aînée qu’il tenait le plus de place.
-Relisez-la-moi, Catherine, reprit Thérèse. Là, ne pleurez plus, attendez que je vous arrange vos oreillers. Quel mal de tête vous allez avoir, mais c’est tout fini maintenant, n’est-ce pas ?
Tout en parlant, Thérèse serrait entre ses mains compatissantes la tête endolorie de la jeune fille.
-J’ai trop mal, Thérèse ; que Rosine la lise. Rosine obéit et lut de sa voix claire et lente les quelques lignes de fine écriture qui nous avaient tant émus.
Il y avait peu de détails, l’oncle Jean, disait le pasteur, était mort comme il avait vécu : en chrétien. Il n’avait point de proches parents et le reste de sa famille était parti pour l’Amérique deux ans auparavant. Paula était seule. Avant de mourir, il avait exprimé le désir de confier l’enfant aux soins de notre père qu’il ne connaissait pas, mais dont il n’avait entendu dire que du bien. Du reste, il remettait sa fille entre les mains de Dieu, le Père des orphelins, le suppliant de tout diriger Lui-même. Sa dernière prière avait été pour nous, il avait demandé à Dieu de nous bénir et de nous conduire tous dans l’étroite mais bonne voie du salut.
Ensuite venaient quelques renseignements au sujet du petit héritage de Paula, et l’assurance que, au cas où mon père ne pourrait pas élever la fillette, le pasteur ferait son possible pour assurer le bonheur spirituel et temporel de l’orpheline.
-Est-ce tout ? demanda Catherine.
-Oui, répondit Rosine.
-Pauvre petite !…
Il y eut un long silence. Je crois que Catherine pensait à maman, car sa figure s’était adoucie. Thérèse tricotait de ses gros doigts agiles qui n’étaient jamais inactifs, et le bruit métallique et cadencé de ses aiguilles alternait avec le chant joyeux des canaris auxquels Rosine avait rendu la lumière.
Jamais je ne m’étais donné la peine de regarder Catherine attentivement ; mais, ce soir-là, je ne pus m’empêcher de remarquer combien elle était pâle et frêle. Appuyée sur ses oreillers, avec ses cheveux blonds retombant sur ses épaules, on ne lui aurait pas donné plus de treize à quatorze ans, et pourtant elle en avait presque dix-huit ! En la voyant là, faible comme un petit enfant, après une journée de souffrance, il me prit une envie de l’entourer de mes bras, de l’embrasser, de lui pardonner toute sa mauvaise humeur, tous ses caprices, toute sa dureté de cœur envers Paula, mais je n’en eus pas le courage : si elle allait me repousser !
-Thérèse, dit-elle tout à coup en fermant les yeux pour retenir ses larmes, car elle pleurait de faiblesse, je crois ; penses-tu qu’on souffre beaucoup pour mourir ?
-Pourquoi ? demanda Thérèse en la regardant étonnée.
-Je pensais à l’oncle Jean.
-Ça dépend, Catherine, ça dépend. Il y a des personnes qui meurent comme vous vous endormez, le soir, quand vous n’avez pas mal ; pour d’autres, c’est tout le contraire.
-Et après, Thérèse, après, qu’est-ce qui nous arrive ?
-Après ? oh ! après, personne ne peut savoir ça au juste. Chez nous, ma mère qui était une pieuse femme, nous disait que si nous étions sages nous irions au paradis, et que si nous ne l’étions pas, nous irions en enfer. M’est avis qu’elle avait raison, la pauvre femme, mais il y a bien longtemps que je ne me suis pas occupée de religion et votre père n’aime pas qu’on en parle.
-Je le sais, Thérèse, mais j’y pense souvent quand même. Maman était-elle pieuse ?
-Pas précisément, du moins pas avant sa maladie. Ses parents du Villar, votre tante et votre oncle, lui écrivaient souvent de belles lettres qui ne parlaient que de Dieu, du ciel et des prières. Madame soupirait après les avoir lues, quelquefois elle m’en lisait une page et elle me disait : « Ma bonne Thérèse, il faudra que nous pensions toutes les deux à ces choses ; ma sœur est plus heureuse là-bas sur sa pauvre montagne que nous ici au milieu de nos aises. Ce doit être bien beau de ne pas craindre la mort et d’aimer Dieu de tout son cœur ». Quand elle parlait à Monsieur, il riait et disait : « Ne te chagrine pas, ma chère amie, tu ne pourrais pas être meilleure que tu ne l’es et je suis bien aise que tu ne ressembles pas à ces bigots qui voudraient te faire croire que tu vas mourir d’un moment à l’autre. Il sera bien temps de t’occuper de tout cela quand tu seras à la dernière extrémité : avec ta bonne santé et ta constitution robuste, tu peux compter sur une longue vie ».
-Mais papa se trompait, Thérèse ?
-Ah oui ! il se trompait, le pauvre homme. Le lundi soir, Madame se plaignait pour la première fois d’un mal de gorge, et le jeudi matin, à l’aube, elle mourait.
-C’était la diphtérie ?
-Pauvre, pauvre chère maman !
-Oh oui ! vous pouvez bien la plaindre, allez ! jamais je n’oublierai ses derniers moments ni le chagrin de votre père. Dès sa première visite, le médecin nous dit qu’il n’y avait plus d’espoir. Je croyais devenir folle. Plus d’espoir ! La veille encore, Madame riait et chantait tout en faisant son travail, et dire qu’elle était là, devant nous, dans toute sa jeunesse et sa beauté, et sa pauvre gorge se fermait de plus en plus.
-Et elle n’a pas pu nous embrasser avant de mourir, Thérèse ?
Non. Pauvre Madame, c’était son plus grand chagrin, mais on dit qu’il n’y a rien qui s’attrape plus vite que la diphtérie… Vous pleurez, Catherine ? c’est de ma faute; je vous ai raconté ces choses tant de fois et voilà que je vous en parle encore comme une vieille sotte que je suis…
-Continue, continue Thérèse, répondit Catherine en essuyant ses larmes. Je suis si heureuse de t’entendre parler de notre chère maman.
-Et moi aussi, m’écriai-je en m’agenouillant auprès de notre vieille bonne, qui abandonna un instant son travail pour poser sa main sur ma tête.
-Tu ne l’as pas connue, toi, ma petite Lisette, dit-elle en me caressant légèrement les cheveux. Que de fois dans sa maladie elle m’a recommandé de prendre soin de toi, de t’aimer comme une mère, de te corriger… Quelquefois, je me demande si j’ai bien fait mon devoir.
-Oh ! Thérèse, s’écria Rosine, l’interrompant et fermant avec un bruit sec le livre qu’elle ne lisait plus depuis quelques instants ; oh ! Thérèse, tu as fait ton devoir. Qu’aurions-nous fait sans toi ? C’est vrai, dit-elle en souriant, que les corrections n’ont pas été très nombreuses, mais papa nous corrige… oui, papa nous corrige et toi tu nous aimes !
-Monsieur vous aime aussi ; seulement, le chagrin d’avoir perdu Madame l’a rendu triste, et à le voir on le dirait plus sévère qu’il ne l’est. Ouvre la fenêtre, Rosine, je n’y vois plus et je voudrais bien finir ce bas avant d’aller me coucher.
Rosine obéit. On était à la fin de mai et une brise tiède montait jusqu’à nous, chargée de mille parfums.
-Le soir de la visite du médecin, reprit Thérèse, Madame m’appela auprès d’elle et me dit : « Thérèse, dis-moi la vérité ; le docteur croit que je vais mourir, n’est-ce pas ? » Je ne savais comment répondre ; Monsieur espérait malgré tout et ne voulait absolument pas qu’on dise à votre pauvre mère qu’il y avait du danger. Elle me regardait et me suppliait en joignant les mains de tout lui dire ; elle parlait déjà avec peine, et j’avais peur que bientôt elle ne pût plus parler du tout ; aussi, en pleurant, je lui dis toute la vérité.
-Et alors ?
-Alors, elle me dit : « Thérèse, j’ai peur de mourir, j’ai peur, j’ai peur ! » Je lui répondis : « Madame, pourquoi auriez-vous peur ? N’avez-vous pas toujours été bonne envers tout le monde ? Dieu vous prendra dans son Paradis ». Mais elle ne pouvait pas se rassurer. « Selon le monde, oui, Thérèse, peut-être ; mais devant Dieu ! Si tu savais ce que c’est de penser : dans quelques heures je serai devant le Juge et je ne suis pas prête !… Je t’en prie, laisse-moi parler, Thérèse ; j’ai fait mon devoir envers mon mari, envers mes enfants, envers toi, mais j’ai négligé Dieu, je ne l’ai pas aimé, je ne l’ai pas prié. J’ai peur d’avoir à me tenir devant Lui ! J’ai peur de mourir ! » Je ne savais plus que dire pour la consoler, et je ne pouvais que lui répéter : « Dieu vous pardonnera, Madame. Il est si bon, Il aura pitié de vous qui n’avez jamais fait de mal à personne ». — « Ah ! me répondit-elle, si j’avais écouté ma sœur et mon beau-frère ! Que de fois ils m’ont suppliée dans leurs lettres de me donner à Dieu, mais j’ai toujours remis au lendemain… et maintenant je vais mourir. J’ai mieux aimé le monde que Dieu ! Oh ! Thérèse, Thérèse, ma bonne Thérèse, ne peux-tu pas m’aider ? »
-Mais maman est morte en paix ? demanda tout à coup Rosine qui pleurait. Dépêche-toi d’arriver là… au moment où elle t’a dit qu’elle allait au ciel.
-Oui, elle est morte en paix, la chère dame. Un peu plus tard, elle me dit : « Thérèse, relis-moi la lettre de ma sœur, sa dernière lettre qui est là sous mon oreiller ». Du mieux que je pus, je me mis à lire ; quand j’eus fini, elle me dit : « Relis-la encore, Thérèse, relis-la encore. Oh ! si ma chère sœur était ici maintenant ! » Je la relus encore deux fois, mais elle n’était pas satisfaite : « Les dernières paroles, Thérèse, me disait-elle, relis-les moi, s’il te plaît ». Je les relus.
-Tu te les rappelles, Thérèse ? demanda Catherine, qui, les mains jointes, écoutait le récit que nous avait fait tant de fois notre bonne.
-Pas toutes, j’aurais voulu garder la lettre, une lettre qui peut faire tant de bien à une personne mourante ; c’est un trésor, n’est-ce pas ? Mais pauvre Madame a voulu l’emporter avec elle dans la tombe, et elle la tient encore dans ses mains aujourd’hui, pauvre ange ! Pourtant, il me semble que la lettre finissait ainsi : « Je ne mettrai point dehors celui qui vient à moi ». (Jean 6, 37).
Je lui relus ces paroles-là au moins dix fois ; elle semblait s’y cramponner comme une personne qui se noie se cramponne à une planche. Sans mouvement, les yeux fermés, on aurait pu la croire endormie, mais ses lèvres remuaient de temps à autre.
-Elle priait, Thérèse ? demandai-je à voix basse.
-Oui, Lisette, elle priait ; et il faut croire que Dieu l’entendait, car après un long silence elle me dit avec peine : « Thérèse, je crois que mon Sauveur me pardonne ; je suis une pauvre pécheresse, coupable, ingrate… j’ai attendu jusqu’au dernier moment, je sais que mes péchés sont grands… mais l’amour de mon Sauveur est encore plus grand ! Mais mon mari, mes enfants, je n’ai rien fait pour les amener à Dieu ; Thérèse, prends soin d’eux, je les remets entre les mains du Seigneur et les tiennes. Je ne puis rien faire, moi, il est trop tard… »
Elle me demanda d’appeler votre père qui se reposait dans la chambre voisine, car il avait veillé toute la nuit précédente et travaillé pendant la journée comme d’habitude. Elle pouvait à peine lui parler, mais du mieux qu’elle put elle le supplia de ne pas faire comme elle, mais de se réconcilier avec Dieu à l’instant même, d’élever leurs enfants dans la crainte du Seigneur.
-Ce qui m’étonne, Thérèse, fit Rosine pensivement, c’est que papa, qui aimait tant notre chère maman, ne nous ait pas fait élever dans la religion chrétienne selon son dernier désir.
-C’est justement parce qu’il l’aimait tant, répondit Thérèse. Si vous saviez combien il a changé depuis la mort de Madame ! On dirait que le chagrin a rendu son cœur dur comme une pierre. Quand on essayait de le consoler au commencement de son deuil il s’écriait : « Ne me parlez pas de Dieu, ne me dites pas qu’il est un Dieu d’amour ; Il m’a enlevé mon plus précieux trésor, Il a brisé ma vie ».
Environ une semaine après la mort de Madame, il m’appela et me dit : « Thérèse, tu es une brave femme, tu as élevé ma chère Marie, tu l’as portée dans tes bras lorsqu’elle était enfant, et c’est dans tes bras qu’elle a rendu son dernier soupir. Elle t’a recommandé ses pauvres enfants, et je veux que tu restes toujours auprès d’eux, mais à une condition… c’est que tu ne leur parles jamais de religion ; ainsi, point de prières, point d’église, rien de tout cela. Tu me comprends ? » Alors je lui rappelai les paroles de Madame, ses larmes, ses recommandations. Tout fut inutile. « Écoute, Thérèse, me dit-il, je n’ai jamais beaucoup prié dans ma vie, mais la dernière nuit que ma chère femme a passée sur la terre, si quelqu’un a prié de tout son cœur, de toute sa force, c’est moi. À genoux, auprès de son lit, j’ai promis à Dieu de le servir, d’élever mes enfants pour Lui, s’il voulait seulement épargner mon trésor. Il ne l’a pas fait ! Pourquoi le servirais-je ? »
Quand j’ai vu qu’il était inutile de raisonner avec Monsieur, je promis de faire ce qu’il me demandait. Pensez seulement, si j’avais été obligée de vous abandonner à une servante étrangère ! ajouta Thérèse en nous regardant toutes les trois de ses petits yeux bleus remplis de tendresse.
-Oh ! m’écriai-je en entourant sa grosse taille de mes bras, oh ! qu’est-ce que nous aurions fait sans toi ?
Mais Thérèse qui, je crois, avait envie de pleurer et ne voulait pas le montrer, me repoussa doucement en me disant :
-Voyons, voyons, ne me fais pas perdre mon temps. Relève-toi, il y a au moins une demi-heure que tu es là à genoux à me câliner comme une petite chatte. Tu sais bien que tes bas s’usent à te traîner par terre comme ça.
Puis elle continua sans attendre ma réponse :
-C’est vrai que je ne suis qu’une pauvre paysanne ignorante. Si je sais lire, c’est Madame qui m’a appris. Quand même, cela me serre le cœur de vous voir grandir tous les quatre comme des païens ! La prière, ça porte bonheur !
-Pries-tu, Thérèse ? demanda Rosine.
-Oh ! quelquefois, mais voyez-vous, les serviteurs finissent par faire comme les maîtres. Après la mort de Madame, je priais souvent, et puis, petit à petit, je me suis découragée. Monsieur ne me parlait presque pas ; à l’exception de Catherine, vous étiez tous trop jeunes pour comprendre quelque chose, et les voisins… oh ! les voisins, vous savez qu’ici, au Couvent des Dames-Blanches, ce n’est pas précisément l’endroit où l’on entend beaucoup de prières, mais je serais bien heureuse de voir, avant de mourir, le jour où les prières de Madame seront exaucées.
-C’est dommage, fit remarquer Rosine, que la petite fille de l’oncle Jean soit si jeune ; si elle avait quelques années de plus, elle pourrait peut-être…
-Ce qui est dommage c’est qu’elle vienne, interrompit Catherine avec un retour de mauvaise humeur.
-Oh ! soupira Thérèse, pauvre petite, que peut-elle faire à son âge ? Ce n’est pas une fillette de dix ans qui réussira à changer les idées de Monsieur. Plus on lui parle, et plus il s’endurcit. Oh non ! il faudra que ce soit elle qui change et qui apprenne à faire comme nous ; pourvu qu’elle n’ait pas trop à en souffrir ; il est vrai qu’à son âge on prend vite d’autres habitudes, et Monsieur a bon cœur après tout. Là, ajouta-t-elle avec satisfaction, j’ai fini mon bas ! Il était temps, car je n’y vois plus. Quelle belle journée il a fait ! Cette chaleur fera mûrir les fruits.
-Et quelle belle soirée, ajouta Rosine.
-Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf… C’était l’horloge de la petite église de Darnétal qui nous rappelait au présent.
-Neuf heures ! s’écria Thérèse en se levant lentement de sa chaise, neuf heures ! Comme le temps passe vite ! Lisette, va te coucher, ma fille.
-Déjà ! Thérèse, laisse-moi rester quelques petites minutes de plus, s’il te plaît. Il fait si bon près de la fenêtre ouverte.
-Oui, mais il ne fera pas aussi bon se lever tôt demain matin pour arriver à l’école à temps, n’est-ce pas ?
-Va donc, Lisette, obéis sans répliquer, me dit Rosine.
-Tiens, ajouta Catherine, en me tendant une belle orange qu’on lui avait apportée le matin, voilà pour toi si tu t’en vas tout de suite.
-Oh ! m’écriai-je ravie, tout en serrant le cou de ma sœur malade, oh ! que je t’aime, ma petite Catherine !
-Est-ce moi ou l’orange que tu aimes ? me demanda-t-elle en riant.
-C’est toi, et l’orange, et Thérèse, et papa, et Rosine, et Louis, et… Paula.
-Assez, petite folle, assez ! s’écria Catherine en essayant de se dégager de mes bras qui la serraient sans pitié, assez ! si tu ne te sauves pas, je garde l’orange.
En riant, je l’embrassai une fois de plus ; j’embrassai aussi Rosine ; je tendis le front à Thérèse, puis je m’élançai dans ma chambre en courant, non sans avoir fermé la porte de celle de Catherine avec un bruit qui retentit dans toute la maison.
CHAPITRE III
L’arrivée de Paula
Depuis près d’une semaine, je ne pouvais penser à autre chose qu’à l’arrivée de Paula !
Notre père était parti pour Paris. Il devait y rester quelques jours, afin d’y régler des affaires importantes pour la fabrique dont il était le chef comptable, et y attendre la petite orpheline confiée par le pasteur aux soins d’une jeune fille qui se rendait à la capitale pour s’y placer.
À l’école, je ne parlais plus d’autre chose, et j’en parlais toute la journée ! Je n’apprenais plus mes leçons, je ne faisais plus mes devoirs.
La nuit, je me réveillais en sursaut, criant : Paula ! Paula ! si fort que Thérèse, dont je partageais la chambre, se réveillait aussi et m’administrait une médecine, pensant que j’avais la fièvre. Je faisais des promesses de réforme à tous ceux qui voulaient m’écouter ; je désirais devenir bonne, studieuse, patiente, tout cela pour être un exemple à Paula qui, touchée de voir en moi tant de qualités, voudrait me ressembler ; mais, en attendant, je devenais insupportable.
Mes sœurs, sans partager tout mon enthousiasme, parlaient souvent de Paula. Catherine se lamentait encore quelquefois mais se consolait assez vite en se rappelant que notre père lui avait promis de mettre la fillette en pension au cas où elle « ne serait pas sage ». Quant à Louis, il avait essayé de nous faire croire que l’arrivée de notre cousine ne l’intéressait nullement. Si elle avait été un garçon, à la bonne heure ! une petite fille ! cela lui était bien égal…
Thérèse, elle, parlait rarement de Paula ; mais je suis persuadée que, bien avant l’arrivée de l’orpheline, elle lui avait donné une grande place dans son cœur. Tout de suite, elle avait ôté son lit de la chambre que je partageais avec elle et y avait préparé à côté du mien un petit lit tout blanc pour la fillette.
Enfin le grand jour arriva :
C’était un mercredi, et je dus aller à l’école comme d’habitude. Je ne savais pas à quelle heure notre père reviendrait de Paris avec Paula, de sorte que je me disais à chaque instant : « Ils sont arrivés ». Et mes leçons allaient de mal en pis. Mais le soir, à cinq heures, lorsque j’arrivai essoufflée à la maison, sans avoir attendu Rosine, dont la classe sortait un moment après la nôtre, Paula n’était pas là.
-Ils ne viendront pas, m’écriai-je avec impatience, lorsque Thérèse me l’eut appris ; je le savais bien qu’ils n’y seraient pas.
-Et pourquoi as-tu tant couru alors ? me demanda Thérèse.
Je ne répondis rien ; mais Rosine arriva bientôt et, après notre goûter, je me mis à arranger mes livres, à habiller convenablement mes poupées, à me frotter les doigts avec de la pierre ponce afin d’enlever autant que possible l’encre dont ils étaient barbouillés. Je fis je ne sais pas combien de fois le tour de notre jardin, allant entre temps à la grande porte qui donnait sur la rue, afin d’y guetter toutes les voitures… toujours sans résultat.
Vint enfin l’heure du souper. Catherine était restée levée toute la journée et ne voulait pas aller se coucher sans avoir vu Paula. Les journées sont longues en juin, mais il avait fallu allumer la lampe et se résigner à attendre sans même avoir la consolation de regarder par la fenêtre, car il faisait nuit noire, point de lune ! aucune étoile ! Tout à coup… ô joie ! un roulement lointain se fit entendre, d’abord indistinct, puis de plus en plus sonore, sur les pavés de la rue déserte. Je regardai Rosine, Rosine regardait Catherine. Il n’y avait pas à s’y méprendre, c’était une voiture : la voiture peut-être, oui, oui, elle s’arrêtait devant la porte… Thérèse s’était déjà levée ; j’eus envie de courir au-devant de ma cousine, de l’embrasser la première, de la voir au plus tôt, cette petite fille qui avait pendant trois semaines occupé toutes mes pensées ; mais quelque chose, un peu de timidité sans doute, me retint ; et pendant que je restais là à attendre, à me demander ce que j’aurais à dire, à essayer de me rappeler les recommandations de Thérèse, notre vieille bonne était déjà dans la cour, se chargeant des bagages… Quelques instants après notre père entrait dans la salle à manger, tenant par la main une enfant vêtue de noir : Paula était arrivée…
En pensant à Paula, je m’étais représentée une petite fille pâle et triste, aux yeux bleus remplis de larmes, à la voix basse, à la démarche embarrassée ; je me l’étais figurée avec des cheveux blonds très lisses coupés au ras des oreilles, vêtue d’une robe noire et portant un petit chapeau de paille orné d’un nœud de ruban noir, posé par devant, bien au milieu…
Mais Paula était grande et forte pour son âge ; sa figure éveillée, brunie par le soleil et le grand air, dénotait l’intelligence et la santé. Une petite coiffe de soie noire garnie d’une ruche très fine lui serrait la tête sans parvenir à cacher entièrement ses beaux cheveux bruns, dont les nattes épaisses, relevées à la mode des paysannes vaudoises, se dessinaient sous la soie du bonnet. Sa robe, toute simple, à raies grises et noires, lui tombait jusqu’aux chevilles, tandis que son tablier de cotonnade lui arrivait à peine aux genoux ; elle portait sur ses épaules un mouchoir de laine noire, dont les coins passés sous les bras, sans toutefois se croiser sur la poitrine, étaient noués par-derrière ; une paire de gros souliers complétaient sa toilette. Malgré cet accoutrement presque ridicule, combien elle était jolie notre Paula, avec son front intelligent, ses grands yeux bruns pleins de douceur et le tendre sourire de ses lèvres entrouvertes.
-Allons, nous dit mon père d’une voix presque caressante, embrassez la petite cousine et souhaitez-lui la bienvenue.
Rosine s’avança et je fis de même très timidement ; mais Paula, dégageant sa petite main brune de celle de mon père, se jeta au cou de Rosine, puis au mien, nous couvrant de baisers l’une et l’autre, riant et pleurant à la fois, oubliant son long voyage, sa fatigue, pour nous répéter de sa voix mélodieuse avec un léger zézaiement qui n’était pas sans douceur :
-Je vous aimerai, je vous aimerai tous… mon oncle Charles, je l’aime déjà lui, il m’a dit vos noms, le tien c’est Rosine, et le tien, oui, toi tu es la plus petite, le tien c’est Lisette ; oh ! si vous saviez combien je vous aime déjà !
-Viens embrasser ta cousine Catherine, dit mon père, lorsque l’enfant eut donné libre cours à son affection spontanée. Catherine est malade, ajouta-t-il doucement.
Paula se laissa conduire auprès du grand fauteuil où Catherine était étendue, souriant tristement à la petite étrangère.
-Et moi, m’aimeras-tu aussi un peu ? demanda ma grande sœur.
Avec une tendresse et une précaution infinies, la fillette entoura la pauvre malade de ses deux bras robustes.
-Je t’aime déjà de tout mon cœur, dit-elle en appuyant sa tête sur l’épaule de Catherine.
-Tu n’as jamais été malade, Paula ?
-Non… mais papa l’a été, répondit-elle d’une voix tremblante.
À ce moment, Thérèse arriva dans la salle à manger, où elle déposa une valise.
-Enfin, s’écria-t-elle, attirant Paula dans ses bras, je peux aussi l’embrasser cette chère petite ! Vous ne savez pas qui je suis ? continua-t-elle en voyant que Paula la regardait avec un peu d’étonnement. Eh bien, je suis la vieille Thérèse pour vous servir… C’est moi qui ai élevé votre chère maman, et maintenant… j’allais dire que j’allais vous élever aussi, mais vous n’aurez guère besoin de mes soins, car vous êtes grande, oh ! bien plus grande que cette pauvre Lisette, qui doit pourtant avoir votre âge ou à peu près. Quel âge avez-vous ?
-J’ai dix ans, Madame.
-Oh ! il ne faut pas m’appeler Madame, il faut m’appeler Thérèse, comme le faisait votre chère maman. Mais je ne crois pas que vous lui ressembliez, à votre maman, — et Thérèse saisit la lampe qu’elle tint tout près de la figure de Paula. — Non, il y a tout au plus un air de famille et vous avez un peu de sa voix, mais vos cousines lui ressemblent bien plus que vous, elles sont blondes et petites comme elle, tandis que vous… laissez-moi vous embrasser encore une fois, mon trésor…
Et Thérèse serra sur son cœur la petite fille qui n’avait plus de mère.
-On dit, chez nous, que je ressemble à papa ; j’ai son portrait dans ma malle, répondit Paula, je vous le montrerai.
-Montre-le-moi tout de suite, m’écriai-je. Mais Thérèse m’interrompit :
-Comment veux-tu qu’elle te le montre ce soir ? Est-ce que tu crois qu’elle n’est pas assez fatiguée ainsi, sans aller fouiller dans le fond de sa malle ?
Le souper de Paula était en partie préparé sur le bout de la table ; Thérèse, qui y avait déjà placé des tartines de beurre et un pot de confiture, courut à la cuisine y chercher une tasse de lait chaud.
-Bon appétit, Paula, dit-elle en la faisant approcher de la table.
-Et vous ? dit Paula timidement en nous regardant tour à tour.
-Nous avons déjà soupé depuis longtemps, répondit Rosine.
-Si nous mangions chacune une tartine de confiture… pour tenir compagnie à Paula, demandai-je en hésitant un peu.
Tout le monde se mit à rire.
-Tu es bien polie, Lisette ; mais dis plutôt que tu aimes les confitures, ajouta Catherine.
-Lisette a raison, répliqua Thérèse toujours heureuse lorsqu’elle pouvait nous faire un petit plaisir ; Paula ne s’en sentira que plus à l’aise.
En quelques instants, les tartines furent apprêtées.
-Allons, Paula, n’as-tu pas faim ? demanda Thérèse, la main sur le bouton de la porte, mais qui, avant de quitter la salle à manger, voulait s’assurer que la fillette allait prendre son souper.
-Oui, Madame… oui, Thérèse.
-Commence alors : regarde Lisette, elle ne se fait pas prier, elle ; fais comme elle, ma douce petite et mange de bon appétit.
Paula nous regarda l’une après l’autre, puis elle regarda Thérèse comme si elle avait voulu lui demander quelque chose… Et comme Thérèse restait là, un peu étonnée, Paula se leva et, debout entre sa chaise et la table où son souper refroidissait, elle joignit les mains, ferma les yeux, puis, inclinant un peu la tête, elle dit à haute voix, lentement et avec recueillement :
-La nourriture que nous allons prendre soit bénie ! Amen !
CHAPITRE IV
La petite cousine
Je n’eus pas de peine à m’éveiller de bonne heure le lendemain, et ma première pensée, mes premiers regards furent pour Paula. Elle dormait encore ; j’aurais bien voulu l’appeler, mais Thérèse m’avait tant recommandé de la laisser dormir que je ne fis qu’écarter les rideaux et ouvrir la fenêtre.
Je ne sais quelle heure il était, car Thérèse avait emporté sa montre, et je n’avais jamais pu réussir à connaître l’heure d’après le soleil comme Rosine et Louis, mais il devait être de bon matin, car presque toutes les portes et fenêtres des Maisons-Rouges étaient encore fermées. Çà et là, des hommes en sortaient pourtant, un paquet sous le bras ; c’étaient des ouvriers se rendant à la fabrique. Je reconnus parmi eux le Breton, un grand ivrogne dont j’avais une peur terrible ; mais il devait être sobre ce matin-là, car il marchait droit et ferme et saluait ses camarades en passant.
Le ciel était bleu, sans nuages, mais il avait dû pleuvoir pendant la nuit, car, sur les feuilles des arbres, sur les buissons, sur chaque brin d’herbe, des myriades de gouttes d’eau scintillaient comme autant de diamants.
Sur les arbres de l’avenue des Tilleuls, les petits oiseaux voltigeaient et chantaient d’allégresse ; dans les jardinets, devant les Maisons-Rouges et autour du Couvent, les premières fleurs d’été embaumaient l’air et souriaient au soleil ; quelle multitude de roses, de lys, de pensées, de géraniums, de marguerites, de ‘ne m’oubliez pas ‘ !
De ma fenêtre, je ne voyais pas notre jardin, mais je savais que là aussi il y avait une profusion de fleurs, grâce aux soins de Thérèse, et que là mûrissaient les fraises et les groseilles ; et puis n’y avait-il pas la balançoire, la vieille balançoire que notre père avait placée pour nous, lorsque nous étions encore tout petits, à l’ombre des pommiers, tout au fond du jardin ?
Que ce serait délicieux de s’y bercer d’abord doucement, doucement, puis de s’élever plus haut, toujours plus haut, atteignant presque le sommet des grands arbres !
Oh ! oui, Paula aimerait le « Couvent » et serait heureuse avec nous ! Si seulement le soleil la réveillait ! Mais non, Paula continuait à dormir ; elle avait fait un si long voyage et devait être bien fatiguée, pauvre petite ! Je m’approchai sur la pointe des pieds pour mieux la voir ; sa jolie figure était presque triste tellement elle était sérieuse, et son oreiller, si blanc et si frais la veille, était froissé et tout mouillé de larmes. Paula avait dû pleurer la plus grande partie de la nuit.
Mais, lorsqu’elle se réveilla vers neuf heures, toute sa tristesse avait disparu ; nous avions fini de déjeuner et notre père venait de partir ; comme la veille, elle joignit les mains et pria avant de manger.
Pendant que Thérèse lui cherchait parmi les effets de mes sœurs quelques vêtements un peu plus modernes, elle babilla gaiement, nous disant comment elle avait passé sa vie dans les Vallées, nous racontant comment en hiver, elle restait avec son père à l’étable, parmi les vaches, les chèvres, les brebis et les petits lapins, et comme on y était bien et comme il y faisait chaud.
Quelquefois, les pauvres du quartier venaient s’y réchauffer aussi, y amenant leurs enfants, et alors quel entrain, quelle gaieté, quels jeux !
Oh ! oui, elle allait à l’école, à la petite école dont son père était le régent ; le soir, on faisait la veillée tous ensemble, car l’étable de l’oncle Jean était grande et l’on y trouvait toujours un bon accueil ; les voisins apportaient chacun leur quinquet, les femmes filaient, tandis que les hommes lisaient à haute voix et que les petits enfants s’endormaient sur la litière auprès des brebis. Paula ne s’endormait plus, elle était trop grande pour cela ; elle essayait toujours de se tenir réveillée, parce que, quand les femmes avaient assez travaillé, l’oncle Jean disait : « Maintenant, mes amis, réunissons-nous autour du Seigneur ».
Alors, on déposait les quenouilles dans un coin, on prenait les recueils de cantiques et l’on chantait quelquefois bien avant dans la nuit, puis on lisait un psaume ou un chapitre dans le Nouveau Testament, on priait, et ainsi se terminaient les longues soirées d’hiver.
Mais Paula préférait de beaucoup la belle saison : elle aimait courir pieds nus sur l’herbe fleurie ou accompagner son père aux champs ; souvent aussi, elle menait paître son troupeau de chèvres capricieuses, et leurs gentils petits chevreaux dont elle ne se lassait jamais de regarder les folles gambades parmi les rochers.
Et l’été, sur les Alpes, parmi les vastes pâturages verdoyants, qu’il y faisait bon ! que l’air y était pur et que le ciel était bleu ! Et l’automne, oh ! la belle saison des vendanges, de la récolte des noix et des pommes !
L’oncle Jean visitait alors ses ruches dont il emportait le miel, le beau miel doré dont Paula était si friande…
Et tandis qu’elle parlait, Paula souriait, s’animait, semblait revivre dans le passé, paraissait oublier qu’elle était bien loin de son cher pays ensoleillé et que son père était parti pour ne jamais revenir. Et moi, habituée à entendre parler de notre pauvre maman à voix basse, avec des soupirs et des larmes, je m’étonnais de la voir si heureuse ; je m’étais promis de la consoler, de la faire sourire ou de pleurer avec elle, et voici que c’était tout le contraire ; c’était Paula qui nous faisait sourire, qui répandait le bonheur et l’amour autour de nous.
Thérèse allait et venait d’une chambre à l’autre, ouvrant les tiroirs, découvrant, ici une robe que Catherine n’avait plus portée depuis des années, là, un tablier devenu trop court pour Rosine, plus loin, une paire de mignons souliers, ailleurs encore une ceinture de soie noire qui n’avait plus servi depuis que nous avions fini le deuil de notre mère.
Dans l’autre chambre, Catherine écoutait : de temps en temps, elle m’appelait pour lui répéter quelque bout de conversation qu’elle n’avait pas bien saisi, et Rosine écrivait, ou plutôt essayait d’écrire une lettre à notre frère Louis, pour lui raconter en détail l’arrivée de Paula.
Tout le monde était de bonne humeur, mais je crois que j’étais la plus heureuse de toutes, car déjà, j’aimais ma chère petite cousine, et je la trouvais mille fois plus gentille que toutes les autres fillettes de ma connaissance. Aussi, ce fut sans réflexion et sans penser que je pourrais lui faire de la peine, que je lui dis tout à coup :
-Paula, cela ne te fait-il pas beaucoup de chagrin d’avoir perdu ton père ?
Thérèse me regarda d’un air menaçant, mais il était trop tard : Paula avait entendu mes cruelles paroles, et ses yeux s’emplirent de larmes. J’aurais donné bien des choses pour ne pas avoir été si étourdie.
-Papa est au ciel, répondit l’orpheline ; il a bien souffert avant de mourir, mais maintenant il est heureux. Un jour, j’irai le voir aussi, mon cher papa ; mais, pour cela, il faut que je serve le Seigneur fidèlement comme papa l’a servi. Maman est partie, papa aussi, je n’ai plus personne ; mais papa, avant de mourir, a demandé à Dieu d’avoir soin de moi et de m’aider à être bonne ; je suis la petite fille du Seigneur Jésus maintenant.
Je n’avais jamais rien entendu de pareil.
-Tu es la petite fille du Seigneur Jésus et notre Paula bien-aimée à tous, s’écria Thérèse d’une voix émue.
Les trois jours qui suivirent l’arrivée de Paula furent pour moi trois jours de bonheur. J’aurais bien voulu la prendre avec moi à l’école, mais notre père pensa que pour un peu de temps, elle serait mieux à la maison où elle pourrait s’habituer à son changement de vie et où elle tiendrait compagnie à Catherine, dont les forces diminuaient chaque jour.
Le matin, à midi, et pendant toute la soirée, nous étions ensemble. À mon retour de l’école, nous allions manger notre goûter dans le jardin, et, lorsque j’avais étudié mes leçons, nous avions encore le temps de travailler dans mon petit parterre ou de nous amuser selon notre bon plaisir, car les jours étaient longs, et Thérèse nous permettait de rester dehors jusqu’à neuf heures.
J’avais montré à Paula les jouets, les poupées, les beaux livres illustrés que m’avaient donnés, à diverses époques, parents et amis. Paula s’extasiait devant tant de belles choses ; elle prenait mes poupées une à une, les regardait, examinait leurs petits vêtements, passait et repassait doucement ses doigts sur leur chevelure noire ou blonde en s’écriant :
-Oh ! qu’elle est belle ! Oh ! les beaux cheveux ! on dirait qu’ils sont naturels ! Et ses yeux, elle les ouvre et les ferme comme moi ! Elle a des bas et des souliers tout comme une grande personne. Il n’y a pas de poupées comme celles-là chez nous. J’en ai vu de jolies à la foire du Villar, mais elles avaient des cheveux peints, et elles étaient raides, raides ! Les tiennes remuent leurs bras et leurs jambes et tournent la tête comme les petits enfants. Que tu as de belles choses, Lisette !
Paula, à son tour, m’avait fait voir ses trésors. Ils n’étaient pas bien nombreux, mais la petite orpheline les chérissait d’autant plus. D’une main tremblante elle avait dénoué un mouchoir de poche à grands carreaux rouges et bleus, et, sans dire un seul mot, elle avait étendu sur la table un portrait, un petit livre à reliure noire, et quelques fleurs fanées.
Je pris le portrait ; c’était celui d’un homme jeune encore, ses yeux semblaient sourire comme ceux de Paula, une bonté et une douceur infinies étaient répandues sur ses traits… je n’eus pas de peine à le reconnaître.
-C’est papa, dit doucement la petite orpheline.
J’aurais voulu lui dire quelque chose pour la consoler, mais je ne pus trouver une seule parole. Je ne sus que l’entourer de mes bras et la serrer bien fort en pleurant, et je sentis que ses larmes brûlantes coulaient sur mon visage et se confondaient avec les miennes.
-Ne pleurons pas, dit-elle après quelques moments. Mon père est au ciel, ta mère aussi. Ils sont avec Dieu. Nous irons les rejoindre, et nous resterons toujours avec eux, n’est-ce pas, Lisette ?
-Oui, répondis-je un peu embarrassée.
-Regarde mes fleurs, maintenant ; je les ai cueillies le matin, avant de partir, tout près de notre maison. Tu vois, il y a des « ne m’oubliez pas », de la menthe sauvage, du tréfeuil, de petites pensées et des marguerites ; pauvres marguerites ! elles étaient si belles ! maintenant je ne les reconnais plus ; je garderai toujours ce bouquet, et lorsque je retournerai au Villar, je l’emporterai avec moi.
-Mais tu n’y retourneras pas, m’écriai-je ; tu resteras toujours avec nous. Je ne veux pas que tu nous quittes.
-Tu viendras avec moi, mais il faudra attendre que nous soyons grandes et que nous puissions travailler. Oncle Pierre, le granger qui a loué les terres de papa, m’a promis de ne jamais quitter la ferme, mais d’y rester jusqu’à ce que je revienne. Je le lui ai fait promettre, et dès que je serai grande, j’y retournerai. Peut-être que les vaches, les chèvres et les lapins n’y seront plus. Si tu savais comme j’ai pleuré quand je les ai tous embrassés ; ils me connaissaient si bien ! Je me demande s’ils pensent encore à moi !
Avec un petit soupir, Paula replaça tendrement ses fleurs sèches dans le mouchoir et me tendit le livre noir.
-C’est ma Bible, dit-elle ; papa s’en est servi pendant des années ; il me l’a donnée le jour de sa mort : vois, il y a écrit mon nom, ajouta-t-elle en indiquant la première feuille.
Avec un peu de peine, je réussis à déchiffrer l’écriture tremblante de l’oncle Jean, et je lus à haute voix :
Paula JAVANEL Souvenir de son père mourant.
C’était un vieux livre ; en plusieurs endroits les feuillets tenaient à peine ensemble, et, sur presque chaque page, des lignes entières avaient été soulignées, tantôt au crayon, tantôt à l’encre. Çà et là, des Souvenirs servaient à marquer des endroits préférés ; ici, un morceau de ruban fané, là une fleur pressée, ailleurs une naïve image.
–C’est mon trésor le plus précieux, me dit Paula. Papa le tenait entre ses mains lorsqu’il est parti pour le ciel. Je lui ai promis d’en lire quelques versets tous les jours de ma vie avec l’aide du Seigneur, et, lorsque je lis, je pense : « Papa n’est plus là, mais je lui obéis encore ; cela me console de pouvoir faire ce qu’il m’a demandé. Je veux essayer de me rappeler tout ce qu’il m’a dit ; il était si bon, et il aimait tant le Seigneur, mon cher papa ! Je voudrais bien pouvoir lui ressembler ».
-Tu n’es qu’une petite fille, répondis-je.
-C’est vrai ! mais papa me disait souvent : « Tu n’es pas trop petite pour servir Dieu, Paula ». Je lisais la Bible avec lui ; quelquefois, lorsqu’il n’avait pas le temps de la lire à la maison, nous la lisions dehors, dans les prés, tandis que paissaient les vaches ; ensuite, je l’ai lue seule ; maintenant nous la lirons aussi ensemble, toi et moi, n’est-ce pas, Lisette ? et nous essayerons d’être toujours aussi sages que possible et de rendre tout le monde heureux. Je n’ai jamais eu de petite sœur, et maintenant que tu veux être la mienne, ce sera bien facile. Tu ne me réponds pas ?
Elle appuyait sa tête sur mon épaule et plongeait dans les miens ses yeux souriants.
Comment lui répondre ?
J’avais envie de lui dire : « Paula, nous pouvons être aussi sages que possible si cela te fait plaisir, mais jamais nous ne pourrons lire la Bible. Papa n’y consentirait pas. Ici ce n’est pas comme chez toi ; on ne prie pas et on ne parle pas de Dieu ».
Mais le matin même, Thérèse, qui avait eu une longue discussion à ce sujet avec mes sœurs, avait décidé qu’il valait mieux n’en rien dire à Paula. « Ce n’est qu’une enfant, avait-elle ajouté ; elle s’accoutumera vite à faire comme nous. Du reste, Monsieur sait comment elle a été élevée ; il a trop bon cœur pour la rendre malheureuse, et les choses s’arrangeront d’elles-mêmes. Pauvre petite, elle souffrirait trop si on lui disait tout de suite que nous vivons quasi comme des sauvages ! »
Tandis que je cherchais vainement une réponse, Thérèse, sans le savoir, vint à mon aide en m’appelant depuis la cuisine.
En toute autre occasion, j’aurais probablement répondu sans me déranger : « Qu’est-ce que tu veux ? » mais cette fois-là je fus trop heureuse d’interrompre la conversation en courant à son appel.
-Je vais en ville, me dit-elle, tout en mettant un tablier propre ; si tu veux y venir aussi avec Paula …
-Oh ! quel bonheur ! m’écriai-je et je courus annoncer la bonne nouvelle à Paula. Au bout de deux minutes, nous étions prêtes. Il est vrai que nous n’étions pas bien difficiles.
Thérèse nous toisa de la tête aux pieds et nous gronda un peu. Il nous fallut renouer nos souliers et nous laver les mains ; mais une fois dehors, ce petit contretemps fut vite oublié.
Mais aussi, respirer la fraîcheur du soir à la fin d’une belle journée d’été et sortir en compagnie d’une petite fille qui n’a jamais vu de grande ville et qui s’extasie devant tout, et enfin retourner en tramway à l’heure où l’on est couché d’habitude, y a-t-il rien de plus agréable pour les enfants d’une dizaine d’années ?
CHAPITRE V
La montre de Louis
Lorsque Louis revint à la maison le samedi soir, il fut un peu étonné de voir Paula si gaie et si heureuse ; il la trouva à la cuisine où elle aidait Thérèse à essuyer la vaisselle.
-On dirait qu’elle est ici depuis des mois, nous dit-il en nous rejoignant.
La fillette se montra plus timide envers lui qu’envers nous. Je crois que son uniforme de collégien y était pour quelque chose ; mais Louis, en brave garçon qu’il était, fit de son mieux pour la mettre à son aise. Il fit fonctionner en son honneur ses jouets mécaniques et, lorsqu’il eut dévoré trois ou quatre tartines, il offrit d’aller jouer avec nous dans le jardin.
Thérèse nous regarda partir avec un peu d’inquiétude, car, lorsque Louis s’amusait avec nous, il nous arrivait presque toujours quelque accident ; aussi quand nous revenions avec nos mains égratignées, nos tabliers déchirés et rien de pire, notre vieille bonne poussait un soupir de soulagement. Le fait est que Louis jouait avec nous comme avec des camarades de classe dans la cour du lycée, et nous faisait exécuter des tours de force qui auraient fait trembler Thérèse si elle avait pu nous voir.
Quant à Paula, elle n’avait peur de rien, peut-être parce qu’on l’avait élevée au grand air, qu’on l’avait habituée à courir sur les rocs escarpés et à faire paître ses chèvres capricieuses au bord des précipices ; peut-être était-ce aussi grâce à sa constitution robuste. Louis en était émerveillé.
À la course, elle était toujours la première à atteindre le but ; s’il lui arrivait de tomber et de se faire mal, elle frottait en riant ses genoux meurtris ou portait à ses lèvres sa main écorchée et recommençait à jouer comme auparavant.
Mais, malgré son animation et en dépit du désordre de sa petite personne (car elle ne faisait pas plus attention à sa toilette que moi), on pouvait toujours reconnaître dans la fillette qui jouait de si bon cœur celle qui s’était appelée avec tant de confiance « la petite fille de Dieu ». Elle était toujours prête à nous faire plaisir, à céder sa place, à aller ramasser une balle qu’une main maladroite avait lancée par dessus un mur, à courir à la recherche d’un volant qui s’était logé dans un endroit introuvable : Louis était bien content d’avoir une compagne aussi complaisante.
Le moment fatal où il nous fallait rentrer parut arriver plus tôt que de coutume ; Thérèse avait rarement le temps de venir nous chercher, mais elle s’en remettait à Louis qui avait une montre. D’ailleurs, du jardin, nous entendions très bien sonner les heures à l’horloge de l’église de Darnétal.
-Écoutez !… neuf heures qui sonnent ! m’écriai-je sur un ton lamentable ; il nous faudra rentrer et il fait encore jour !…
-Tais-toi, répliqua Louis qui venait d’inventer un amusement des plus dangereux (il s’agissait de sauter du haut d’un mur très élevé), je te dirai moi-même quand il sera l’heure de rentrer ; allons ! vous êtes prêtes ? Cours, Paula, chercher l’échelle que tu vois là-bas au pied du cerisier, nous monterons sur le mur par l’échelle, et, de là, nous sauterons tous ensemble. Compris ?
Paula courut chercher l’échelle.
-C’est vrai, dit-elle en plaçant la lourde échelle contre le mur, Thérèse nous a dit de rentrer à neuf heures.
-Nous le savons bien, je pense, répondit Louis avec humeur.
-Et alors ? Est-ce que nous ne rentrons pas ?
-Non, pas tout de suite, cinq minutes de plus ou de moins ne feront aucune différence.
-Cinq minutes ne feront aucune différence, répéta lentement Paula, et il fait si beau !… mais Thérèse nous a dit de rentrer à neuf heures. Voulez-vous que j’aille lui demander de nous donner la permission de rester un quart d’heure de plus ?
-Bien sûr que non, répondit Louis en riant ; Thérèse ne te la donnerait pas. Allons, monte la première, Paula !
-Thérèse sera fâchée, je ne veux pas rester.
-Mais non, elle ne sera pas fâchée ; elle n’en saura rien du tout, elle est peut-être sortie en ce moment.
-Oh ! mais elle le saura à son retour.
-Elle le saura si nous le lui disons, mais nous ne dirons rien ; regarde, dit-il en tirant sa montre, je sais comment m’arranger.
Paula regarda et je fis de même. La montre marquait neuf heures et cinq minutes ; avec beaucoup de soin il fit tourner la grande aiguille en arrière et toucha à peine la petite.
-Quelle heure est-il maintenant ? demanda Louis.
-Huit heures et demie, répondit Paula en levant sur son cousin de grands yeux étonnés.
-Mais oui, huit heures et demie, pourquoi me regardes-tu comme si tu avais l’air de ne rien comprendre ?
-Parce que je ne comprends pas !
-Comment, tu ne comprends pas ? c’est pourtant bien simple ; si Thérèse nous gronde, je lui dirai que nous avons quitté le jardin à neuf heures et je lui ferai voir ma montre.
-Mais, s’écria Paula bouleversée, c’est mentir, cela !
-Mais non, petite sotte, ce n’est pas mentir, nous partirons à neuf heures juste à ma montre ; c’est ce que je dirai à Thérèse si elle nous demande quelque chose ; si elle ne demande rien, je ne dirai rien. Du reste, c’est pour toi et Lisette que je le fais ; si vous étiez des garçons au lieu d’être des filles, vous n’auriez pas besoin de rentrer si tôt. Voyons, est-ce que tu montes, oui ou non ?
-Non, répondit courageusement Paula.
-Non ! – Louis était furieux. –
-Non !… c’est ainsi que tu me réponds, petite impertinente, dis plutôt que c’est parce que le mur est trop haut et que tu as peur de sauter.
Paula regarda le mur ; il était bien haut, en effet, mais la hauteur ne l’effrayait pas.
-Non, je n’ai pas peur de sauter de ce mur-là ; au Villar, lorsque j’allais mener paître mes chèvres parmi les rochers, je sautais quelquefois de bien plus haut pour courir après elles et les empêcher d’aller manger l’herbe de nos voisins ; mais j’ai promis à Thérèse de rentrer à neuf heures, et je ne voudrais pas lui désobéir.
-Si tu veux toujours obéir à Thérèse, je n’aurai jamais un moment de tranquillité, dis-je à mon tour.
-Tu veux aussi rester ? me demanda Paula tristement.
-Certainement, s’écria Louis sans me donner le temps de répondre ; allons, si tu veux partir, pars et laisse-nous tranquilles. Donne-moi cette échelle.
Paula, qui était assise sur l’un des échelons, se leva promptement pour le laisser passer et Louis fut bientôt sur le haut mur.
-À ton tour ! me cria-t-il.
Je suivis mon frère, tandis que Paula descendait lentement l’allée du jardin.
-J’ai envie d’aller avec elle, dis-je à Louis, lorsque du haut du mur je vis la fillette se retourner pour nous regarder encore une fois.
-Laisse-la, dit Louis, elle trouvera bien son chemin toute seule, la petite sotte ; elle a besoin de quelques bonnes leçons, sinon elle deviendra insupportable. Regarde maintenant, fais comme moi ou tu te casseras le nez et Thérèse dira encore que c’est de ma faute.
-Saute le premier.
-Petite peureuse ! Tu vois, je prends mon élan, un, deux, trois…
Louis venait de sauter dans un carré de superbes pensées qui faisaient l’orgueil de Thérèse.
-Ho ! ho ! m’écriai-je en voyant le dégât, comme Thérèse sera fâchée !
-Tant pis pour elle, qu’avait-elle besoin de semer des fleurs précisément à cet endroit-là ? Saute vite, nous les arrangerons, nous les arroserons et il n’y paraîtra pas.
Mais je ne pouvais pas me décider à sauter d’une telle hauteur.
-J’ai peur, Louis…
-Peur ! quelle idée ! Ne vois-tu pas que je suis ici, au bas du mur ? Saute seulement, je ne te laisserai pas tomber, sois tranquille.
Mais j’étais loin d’être tranquille.
-Je veux descendre par l’échelle.
-Pas du tout, il faut que tu apprennes à avoir du courage ; voyons, dépêche-toi. Cela ne m’étonnerait pas que Paula soit allée faire un joli rapport sur notre compte à Thérèse, et si papa est à la maison, gare à nous.
-Louis !… Lisette !…
Louis se retourna et aperçut Paula qui nous appelait du fond du jardin et nous faisait signe de venir.
-Qu’est-ce que tu veux encore ? Je te croyais à la maison, cria mon frère, tandis que, profitant de l’occasion, je m’empressais de courir jusqu’à l’échelle et de descendre au plus vite.
-J’étais presque arrivée, répondit la petite en se rapprochant, mais je ne suis pas rentrée, parce que… je craignais de rencontrer Thérèse.
-Pourquoi ?
-Parce que je n’aurais su que dire si elle m’avait demandé pourquoi vous n’étiez pas revenus.
-Ne lui aurais-tu pas dit la vérité ?
-Il l’aurait bien fallu ; mais j’avais peur de vous faire gronder, c’est pour cela que je suis revenue vous chercher. J’ai couru, couru tout le temps, et si vous vouliez venir maintenant je serais si contente !
Mon frère hésitait.
-Je ne voudrais pas désobéir, continua Paula les larmes aux yeux, et je n’aime pas rapporter ; ne voulez-vous pas venir ?
Louis n’était pas un méchant garçon, malgré ses défauts. À la vue de notre cousine qui pleurait et qui ne savait comment faire accorder son devoir et son bon cœur, il fut touché sans pourtant vouloir le laisser paraître.
-Allons, partons, dit-il, puisqu’il n’y a pas moyen de jouer comme il faut avec des filles. Mais tu sais,
Paula, tu as oublié ton échelle ; va la mettre en place, si tu veux que nous obéissions à tes caprices.
Paula souriait déjà.
-Oh ! merci, dit-elle simplement en essuyant ses larmes.
Tandis que Paula replaçait péniblement son échelle et que j’allais remplir un arrosoir, Louis relevait les pauvres pensées meurtries sous ses pieds.
-Voilà, c’est magnifique ! Thérèse ne s’apercevra de rien, dit-il en les regardant d’un air satisfait après les avoir arrosées.
Un moment encore, le temps de chercher mon chapeau que j’avais accroché à un arbre, et nous partions tous les trois au galop.
-Déjà ? s’écria Thérèse lorsqu’elle nous vit bondir dans la cuisine.
-Il est plus de neuf heures un quart, ma vieille Thérèse, répliqua Louis dont la politesse n’était pas à toute épreuve ; mais sans la cousine, nous y serions encore pour une demi-heure, n’est-ce pas, Paula ?
CHAPITRE VI
Au milieu des ténèbres
Notre père n’avait guère eu le temps de s’occuper de Paula depuis son arrivée. À son retour de Paris, il avait trouvé le directeur de la fabrique malade, et cela avait tellement augmenté son travail qu’il avait à peine le temps de prendre, le matin, une tasse de café à la hâte avant de se rendre à son bureau. Le soir, il consacrait quelques moments à Catherine, puis il s’enfermait dans sa chambre où il travaillait encore jusque bien avant dans la nuit.
Ce fut donc avec un soupir de soulagement que, le dimanche arrivé, il se mit à table pour prendre tranquillement son déjeuner avec nous.
-Voyons, Paula, dit-il en s’adressant à ma petite cousine, tandis que Thérèse nous versait notre café au lait, tu ne m’as pas encore dit ce que tu penses de ta nouvelle famille ?
Paula rougit un peu.
-Je l’aime bien, mon oncle, répondit-elle simplement.
-C’est une gentille réponse, et nous t’aimons aussi, fillette.
-Merci, mon oncle.
Le café était servi. Paula n’était avec nous que depuis quatre jours, mais elle savait déjà qu’il ne fallait pas s’attendre à nous voir prier. Malgré mon désir de suivre les recommandations de Thérèse, il m’avait été impossible de l’empêcher de me faire bien des questions, et je n’avais pas été assez habile pour lui répondre de manière à la tranquilliser. Je ne me serais fait aucun scrupule de mentir à d’autres ; mais devant Paula, qui me regardait de ses yeux si francs, si honnêtes et si pénétrants qu’ils semblaient lire ma pensée, je ne savais quel mensonge inventer. Lorsqu’elle eut compris la différence qui existait entre notre maison et la sienne, elle en fut grandement étonnée et comme anéantie de douleur.
Mais je crois qu’il ne lui était pas encore venu à la pensée qu’on voudrait l’empêcher de faire selon son habitude, et elle avait continué à prier elle-même avant chaque repas.
Aussi ce fut sans hésitation qu’elle répéta devant mon père les paroles qui m’avaient tant surprise quelques jours auparavant : « La nourriture que nous allons prendre soit bénie ! Amen ».
-Que fais-tu là ? demanda mon père, lui donnant à peine le temps de finir.
Paula, toujours debout, les mains encore jointes, fixa sur mon père ses beaux yeux surpris ; elle ne souriait plus, et je vis qu’elle avait compris qu’on était mécontent d’elle.
-Réponds-moi donc, reprit mon père.
-Mais…
-Répète les paroles de ta prière.
Paula obéit docilement.
-Où as-tu appris cela ?
-C’est papa qui me l’a appris ; il priait toujours avant les repas et quelquefois aussi après.
Paula avait dit ces paroles d’une voix tremblante, et on voyait qu’elle avait beaucoup de peine à retenir ses larmes. Je crois que notre père en fut touché.
-Écoute-moi, Paula, dit-il avec plus de douceur, je ne veux pas que tu penses que je t’en veuille ; loin de là, c’est avec plaisir que je t’entends parler de ton père, je vois que tu honores sa mémoire et que tu te souviens de ses paroles : cela est bien de ta part. Seulement, je désire qu’à l’avenir tu te conduises comme les autres membres de ma famille et que tu fasses comme nous. Tu me comprends, mon enfant ?
-Non, mon oncle.
-Non ? alors je te parlerai plus clairement. Tes cousines t’auront peut-être dit qu’ici, chez moi, je ne souffre point qu’on s’occupe de religion. Je veux qu’à l’avenir il en soit de même pour toi.
-Mais, mon oncle…
-C’est assez comme cela ; lorsque tu seras en âge de comprendre mes raisons, si tu désires encore les connaître, je te les donnerai. Pour le moment, qu’il te suffise de savoir que cela me déplaît de t’entendre prier. Donne-moi mon journal, Rosine.
Rosine le lui tendit.
Nous mangions en silence, à l’exception de Paula, qui semblait ne pouvoir avaler un morceau de pain. Notre père, les regards perdus dans son journal, ne faisait plus attention à elle. J’avais grande envie de pleurer sans trop savoir pourquoi, car je ne pouvais plus comprendre ce qui rendait Paula si malheureuse. Notre père ne l’avait ni grondée ni punie, et pourtant, à la voir si pâle, le regard plein de douleur et d’effroi, on l’eût dit menacée de quelque terrible malheur.
Rosine et Louis se faisaient des signes d’intelligence, tandis que, pour lui témoigner ma sympathie, j’essayais de prendre la main brûlante de ma petite cousine. Mais elle la retira aussitôt, et je compris qu’il était inutile de chercher à la consoler.
-Mon oncle, dit-elle tout à coup, mon oncle, oh ! pardonnez-moi, mais je ne peux pas, je ne veux pas vous obéir !
-Comment ? demanda notre père en la regardant avec stupéfaction et colère.
Cette fois, la surprise fut si grande, que Louis lui-même en oublia de finir son déjeuner.
Oh ! nous avions désobéi souvent, Louis et moi surtout, et nous étions punis fréquemment aussi, car mon père ne plaisantait pas sur ce chapitre-là ; mais jamais nous n’avions osé désobéir ouvertement, et au grand jamais il ne nous serait venu à l’esprit de lui dire : « Je ne veux pas obéir ».
-Tais-toi, Paula, s’écria Rosine craignant pour la petite les conséquences de sa témérité.
Mais mon père, très mécontent du reste, gardait son sang-froid.
-Tu ne veux pas m’obéir ! dit-il, en fixant sur Paula un regard froid et sévère ; voilà des paroles que j’entends pour la première fois : explique-toi, ma fille.
-Mon oncle, dit-elle en s’approchant de notre père, mon oncle, ne soyez pas fâché ; je veux vous obéir en toutes choses, oh oui ! en tout ; j’ai promis à papa d’obéir, d’essayer d’être sage, d’être bonne, de montrer que je suis la petite fille du Seigneur Jésus ; mais, mon oncle, il faut que je prie, que je serve Dieu, papa me l’a dit, et Dieu me l’a dit aussi, c’est écrit dans la Bible.
-« Enfants, obéissez à vos parents » ; voilà ce qu’ordonne la Bible, dit mon père.
-Oui, je le sais bien, mais papa m’a dit de toujours servir Dieu. Oh ! mon oncle, ne le servez-vous pas ? Le Seigneur qui nous aime tous tellement, qui est mort pour nous… je croyais que vous l’aimiez aussi. Je ne savais pas qu’il y eût des personnes qui n’aimaient pas Dieu ; laissez-moi prier, mon oncle, je vous en prie, je vous en prie… Papa, mon cher papa, oh ! s’il savait que sa petite fille ne peut plus prier !… Je lui ai promis d’aller le revoir un jour au ciel, et il vous attend aussi là-haut, mon oncle, vous et Lisette, et Louis, et Catherine, et Rosine, et tout le monde. Oh ! s’il vous plaît, s’il vous plaît, laissez-moi prier ! Paula sanglotait, la tête appuyée sur l’épaule de notre père.
-Laisse-la, papa, implora Rosine à voix basse, elle est petite, elle oubliera.
Je crois qu’un grand combat se livrait alors dans le cœur de notre malheureux père, car tantôt il regardait Paula avec attendrissement comme s’il avait envie de la prendre dans ses bras et de lui dire : « Prie, fais tout ce que tu voudras ; seulement ne pleure pas, cela me fait mal ». Mais bientôt son regard retombait sur nous et redevenait sévère. S’il cédait à Paula, que deviendrait la discipline de la famille ? Et puis, lui permettre de prier, c’était pour ainsi dire céder un peu à Dieu qui, désormais, entendait Son nom invoqué dans notre maison, et cela pour son cœur endurci, c’était trop.
-Je te répète, reprit mon père, qu’il faut obéir, et cela au plus tôt. Cette scène a déjà trop duré.
On n’entendit pour réponse qu’un sanglot désespéré.
-Tu pleures pour rien, continua mon père ; je connais ta religion parfaitement, et j’ai même été une fois sur le point de la pratiquer. La religion chrétienne enseigne l’obéissance des enfants envers leurs parents, ainsi que je te l’ai dit.
Paula releva lentement la tête et montra sa figure mouillée de larmes.
-Mon oncle, dit-elle timidement.
-Encore ?
-Je suis une petite fille, je ne sais rien et je ne peux pas vous expliquer ce que je veux dire. Je sais bien que je dois être obéissante, papa me l’a dit ; quand je lui désobéissais, il me punissait, mais papa…
-Continue.
-La volonté de papa était aussi la volonté de Dieu ; il me disait que lui était mon père sur la terre et que Dieu était mon père dans le ciel ; il me disait aussi que s’il venait à mourir, Dieu serait mon père pour toujours, et que, même si je n’avais personne pour m’aider, il faudrait que je continue à servir Dieu ; si on essayait de m’en empêcher, il faudrait que je le serve quand même, parce qu’il vaut mieux obéir à Dieu qu’aux hommes.
Je vis notre père blêmir de colère.
-Tu es une insolente, gronda-t-il, et j’ai bonne envie de te fouetter pour t’apprendre à me traiter avec respect.
Paula le regarda avec étonnement.
-Est-ce que je suis méchante, mon oncle ? demanda-t-elle ; ces paroles-là sont dans le Nouveau Testament.
-Montre-les-moi, ordonna mon père.
Paula, tout heureuse de s’échapper un moment, courut chercher sa Bible qu’elle avait laissée dans notre chambre.
Près de la porte, elle se croisa avec Thérèse qui venait débarrasser la table.
-Qu’est-ce qu’il y a ? demanda la vieille bonne avec son sans-gêne ordinaire ; Paula a les yeux tout rouges ; on dirait qu’elle a pleuré, pauvre petite !
-Il y a que Paula est d’une impertinence incroyable, dit mon père.
-Ça m’étonne, elle est toujours si gentille avec tout le monde.
-Peut-être ! mais ainsi que je le craignais, cette enfant a toutes les idées de son père. À chaque instant elle parle de Dieu, de la Bible, de sa religion, et cela m’est insupportable.
-Allez doucement, Monsieur, ce n’est qu’une enfant.
-Soit : mais elle doit obéir.
Thérèse se contenta de hausser les épaules ; elle voyait que mon père n’était pas d’humeur à céder, et Paula revenait déjà, sa Bible à la main.
-Eh bien ! dit mon père après quelques instants de silence, ne peux-tu pas trouver ces paroles ?
Debout près de lui, Paula feuilletait toujours sa Bible de ses petites mains diligentes.
-Pas encore, mon oncle ; mais je les trouverai bientôt, je crois.
Il y eut un nouveau silence ; Thérèse avait regagné la cuisine dont elle avait fermé la porte à grand fracas pour montrer son mécontentement. On n’entendait que le tic-tac régulier de la pendule et le froissement des pages que Paula tournait et retournait avec persévérance malgré les pleurs qui l’aveuglaient.
-Je l’ai ! s’écria-t-elle tout à coup, souriant à travers ses larmes. Regardez, mon oncle, là, au cinquième chapitre des Actes, tout au bas de la page… le vingt-neuvième verset.
« Il vaut mieux obéir à Dieu qu’aux hommes », murmura mon père deux ou trois fois tandis que Paula le regardait de ses yeux confiants ou quelques larmes brillaient encore.
-Voyons un peu de quoi il s’agit, ajouta-t-il ; ah ! j’y suis.
Et il commença à lire cette fois tout haut : « Le souverain sacrificateur les interrogea et leur dit : Ne vous avons-nous pas expressément défendu d’enseigner en ce nom-là ? Et vous avez rempli Jérusalem de votre doctrine et vous voulez faire venir sur nous le sang de cet homme ? Mais Pierre et les autres apôtres répondirent : Il vaut mieux obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes ».
Thérèse, qui avait oublié d’ôter la nappe, revint la prendre et sa bonne figure s’épanouit en voyant que Paula souriait de nouveau, car rien ne réjouissait la brave femme davantage que de nous voir tous heureux autour d’elle.
Mon père lui fit quelques recommandations au sujet de Catherine qu’il avait trouvée bien faible ce matin-là ; puis, ramassant journaux et Bible, il se leva pour s’en aller.
-Mon oncle, dit Paula timidement, vous vous êtes trompé… vous avez pris ma Bible avec vos journaux.
-En effet, mais je ne me suis pas trompé ; je garde ta Bible pour le moment.
-Vous me la rendrez ce soir, mon oncle.
-Pas du tout ; pourquoi ce soir ?
-Pour la lire, mon oncle.
-Je ne veux pas que tu la lises ; mes filles ne lisent pas la Bible et ne s’en portent pas plus mal ; je t’ai déjà dit que tu dois dorénavant te conduire en toutes choses comme les membres de ma famille dont tu fais partie à présent.
-
Mon oncle, oh ! mon oncle, implora Paula en tendant vers lui ses mains suppliantes ; laissez-moi ma Bible ; c’est la Bible que m’a donnée papa, rendez-la-moi, je vous en supplie ! Je serai sage, je vous donnerai tout, tout ce que j’ai apporté des Vallées, mais laissez-moi ma Bible ; oh ! s’il vous plaît, laissez-la-moi, laissez-la-moi !