LA GRANDE OCCASION

1. Sur le mur du jardin

Ils étaient assis à califourchon au sommet du vieux mur. Au-dessous d’eux s’étendait d’un côté un délicieux jardin à l’anglaise, à l’ancienne mode, baigné par un chaud soleil d’août. Au loin, derrière une profusion de plantes grimpantes et de lierres, apparaissait la vieille maison de pierres. C’était une heure de l’après-midi ; tout semblait être au repos ; deux ou trois chiens dormaient profondément sur les belles pelouses vertes ; un vieux jardinier, la pipe à la bouche, assis sur le bord de sa brouette, suivait leur exemple ; seuls les oiseaux et les insectes entretenaient une litanie monotone.
Deux petits personnages, pleins de vie et de mouvement, menaient une conversation animée sur leur perchoir.
– Tu sais, Donald, si rien n’arrive, nous provoquerons quelque chose.
– Ce ne sera plus une occasion alors.
– Mais si. Si ces vieux chevaliers dans l’antiquité n’étaient pas partis à la recherche d’aventures, ils n’en auraient jamais rencontré chez eux.
– Oui, c’en est une, nigaud ! Une aventure, c’est quelque chose qui se passe, et une occasion, aussi.
Celui qui venait de faire cette déclaration sur un ton si catégorique était un garçon frêle et délicat, au visage pâle et aux grands yeux bruns, avec une toison de cheveux foncés et indisciplinés, qui réussissaient à défier l’habileté du coiffeur et à pousser dans un tel désordre que la « tête de monsieur Roy » avait été déclarée absolument intraitable. Ce n’était pas un bel enfant ; il souffrait fréquemment de bronchite et de crises d’asthme ; son esprit cependant était intrépide, et sa vieille nurse répétait souvent qu’il avait « une âme trop forte pour son corps ».
Donald, son cousin, assis en face de lui, était au contraire le type parfait du beau garçon anglais. Des cheveux bruns, des joues roses, une démarche droite et hardie, lui faisaient gagner les faveurs de chacun ; toutefois pour la force de caractère et l’intelligence, il venait loin derrière Roy.
Il méditait les paroles de Roy tout en battant les talons contre le mur ; ses yeux erraient sur la route, la suivant jusqu’à un sombre bois de pins tout au fond.
– Voilà quelqu’un qui arrive, dit-il soudain ; maintenant il te faudra saisir l’occasion.
– Qui ? Quoi ? Où ?
– C’est un homme, un vagabond, un voyageur ou un voleur de grand chemin, et peut-être qu’il est tout à la fois ! Voilà une occasion, n’est-ce pas ?
– C’est un étranger, Donald ; il n’est pas du village ; nous allons lui demander qui il est.
Lorsqu’il fut près, Donald l’interpella :
– Hé ! Vous, monsieur, d’où venez-vous ? Vous n’êtes pas d’ici ?
L’homme leva un regard interrogateur sur les garçons.
– Et vous, qui pouvez-vous bien être ? Des escaladeurs de murs ou des voleurs s’introduisant dans les jardins des autres pour voler leurs fruits ?
– Ne soyez pas malhonnête, dit Roy, en rejetant la tête en arrière et en prenant son air le plus digne. C’est là notre jardin, et notre mur, et la route sur laquelle vous marchez est notre route privée !
– Alors n’interpellez pas ainsi brutalement les passants, sinon cela tournera mal pour vous ! Rétorqua l’homme.
Les garçons se turent.
– Je suis sûr que la bonne action n’est pas pour lui, chuchota Donald. Mais Roy ne se laissa pas déconcerter.
– Venez par ici, dit-il en adoptant un ton de conciliation ; nous cherchions l’occasion de faire une bonne action et voilà que vous passez – alors nous vous avons questionné. Maintenant dites-nous simplement si nous pouvons faire quelque chose pour vous.
– Oui, appuya Donald ; vous paraissez fatigué ; désirez-vous quelque chose que nous puissions vous donner ?
L’homme leur lança un coup d’œil pour s’assurer qu’il ne s’agissait pas d’une simple effronterie d’enfant ; mais les visages penchés sur lui étaient sérieux ; il leur dit avec un rire bref :
– Oh ! J’avoue qu’il y a bien des choses qui me manquent ; mais quant à ce que vous me les donniez, c’est une autre question. Je ne pense pas que vous avez du travail à donner à des mains qui sont dans les poches, ni une chope de bière ni un bon morceau de pain et de viande pour quelqu’un qui meurt de faim ! Mais vous pourriez peut-être m’indiquer le chemin de l’auberge la plus proche pour m’offrir là à boire ?
Roy mit aussitôt la main à sa poche et en ressortit, outre une masse confuse de trésors d’enfant, une pièce d’argent.
– Je vous la donne si elle peut vous faire du bien, dit-il en la brandissant fièrement. Je l’ai gardée pendant deux journées entières sans la dépenser. Cela vous permettra, je suppose, d’avoir un peu de bière, de pain et de fromage. Pouvons-nous faire quelque chose d’autre pour vous ?
– Si vous allez chez M. Selby, le pasteur, il vous dira où vous pourrez trouver du travail, cria Donald tandis que l’homme, après avoir ramassé la pièce, s’en allait en marmottant des remerciements.
– Pas de pasteur pour moi, fut la réplique.
Les garçons le suivirent des yeux jusqu’à ce qu’il disparût, puis Roy dit pensivement :
– Trop de bonnes actions comme celles-ci vont nous vider les poches.
– Et je me demande si cela lui fera vraiment du bien, dit Donald ; puis, parcourant du regard le jardin, il ajouta : Voilà tante Judith, elle nous appelle.
Leur tante, une belle jeune femme, descendait le sentier recouvert de gravier. Elle leva la tête vers ses neveux et rit lorsqu’elle parvint au pied du mur.
– Ah ! Petits garnements ! Savez-vous que je vous ai cherchés partout ? Vous finirez par faire une chute à force de grimper sur de si hauts perchoirs. Je me demande bien quel plaisir vous pouvez trouver sur un siège aussi brûlant et dangereux. Les débris de bouteilles forment-ils donc un coussin si agréable ?
– Nous avons enlevé toutes ces saletés d’ici, dit Donald se préparant à sauter de sa place. C’est notre observatoire ; nous avons une vue de tout premier ordre – monte seulement et regarde !
– Merci, je préfère ne pas tenter l’ascension. De quoi discutiez-vous ? Jonathan a l’air grave d’un juge.
Roy regarda sa tante sans bouger.
– Si tu ne ris pas et si tu ne le dis pas à grand-maman, nous te le raconterons, parce que tu tiens toujours ta parole !
– D’accord, c’est promis.
– Eh bien ! Vois-tu, ce matin, dans le texte que M. Selby nous a donné à copier il y avait : « Ainsi donc, comme nous en avons l’occasion, faisons du bien à tous », et il nous a raconté l’histoire d’un roi – je ne sais plus lequel – qui avait l’habitude, à la fin de chaque journée où il n’avait pas fait du bien à une personne au moins, d’écrire sur une ardoise : « J’ai perdu ma journée ». Nous avons pensé que ce serait un bon plan à suivre dès cet après-midi et nous avons cherché ce que nous pourrions faire. Nous avons d’abord essayé d’aider le vieux Hal, mais il n’a pas paru l’apprécier. Il était en train de découvrir certaines couches ; nous sommes allés et nous avons découvert toutes celles qui restaient ; mais il a dit que nous avions gâté ses plantations et il a presque eu un accès de rage. J’ai alors dirigé le tuyau d’arrosage sur lui, pour le calmer. Pour dire vrai, nous avons grimpé ici pour lui échapper !
– Descendez, jeunes singes ; je n’arrive pas à suivre une conversation lorsque vous êtes perchés tellement plus haut que moi. Grand-maman aimerait vous voir avant le thé, alors venez maintenant. Qui d’autre a encore profité de vos bonnes actions ?
Ils se dirigeaient vers la maison ; la jeune femme avait un garçon accroché à chacun de ses bras. Il était facile de voir l’affection qui les unissait.
Donald raconta avec animation l’histoire du vagabond ; Mlle Bertram écoutait avec intérêt.
– N’envoyez jamais un homme dans une auberge, mes garçons, et ne donnez jamais de l’argent pour une bière. Vous savez que je suis toujours prête à donner, à secourir qui que ce soit. C’est la meilleure manière d’aider dans des cas semblables.
– Oui, mais ce serait ta bonne action, pas la nôtre.
– Donner de l’argent n’est pas le bon moyen d’aider, dit Mlle Bertram. Ne vous habituez pas à penser que l’argent est la seule chose pouvant faire du bien. Trop souvent, cela fait du mal.
– Oh ! Alors ! C’est trop vexant pour moi, maintenant que j’ai donné ma dernière pièce ; et moi qui voulais m’acheter une balle formidable que « Vieux Principe » a dans son magasin !
Mlle Bertram rit en voyant le visage dépité de Roy.
– Cela ne fait rien, dit-elle pour le consoler ; votre intention était bonne, et dans la vie, l’expérience doit s’acquérir par des erreurs. Maintenant, allez doucement chez grand-maman, tous les deux, et parlez-lui gentiment. Distrayez-la un peu ; voilà une bonne action que vous pouvez faire.
Donald fit une grimace à l’adresse de Roy ; les deux garçons entrèrent dans la maison et se glissèrent sagement dans un salon frais, à demi obscur. Une vieille dame, d’aspect sévère, était assise très droite dans son fauteuil et tricotait diligemment. Elle accueillit assez froidement les garçons.
– Que faisiez-vous donc ? Il y a longtemps que je vous ai fait appeler. Ne vous souvenez-vous pas que j’aime que vous veniez me voir tous les après-midi à cette heure ?
– Oui, grand-maman, dit Roy, en s’installant sur une chaise en face d’elle ; nous allions venir, seulement nous ne savions pas qu’il était tellement tard – nous causions.
– Vos bavardages ne devraient pas être placés avant les désirs de votre grand-mère.
Il y eut un silence ; puis Donald lança courageusement :
– Nous parlions de bonnes choses, grand-maman. Ce n’étaient pas des bavardages. Roy et moi voulons chercher de bonnes actions à faire pour tous les jours de notre vie. Penses-tu qu’une bonne action soit la même chose qu’une aventure ? Je ne crois pas qu’on puisse faire le bien par hasard, et toi ?
– Oui, affirma Roy en se balançant avec excitation sur sa chaise ; pour le roi Arthur et ses chevaliers, c’était toujours ainsi. Ils ne traversaient jamais un bois sans rencontrer une aventure, et c’était toujours pour faire du bien, n’est-ce pas, grand-maman ?
La conversation n’était jamais languissante lorsque les garçons étaient là et Mme Bertram, tout en ayant en horreur leurs traits d’esprit et leur amour pour les plaisanteries, se réjouissait pourtant chaque jour de leur courte visite. Elle était tout à fait invalide et quittait rarement la maison ; sa fille, Judith, remplissait par conséquent le rôle de maîtresse de maison à sa place.
Trois années auparavant, à un mois d’intervalle, Roy et Donald étaient arrivés pour vivre désormais avec leur grand-mère. Roy, de son vrai nom Fitzroy, venait du Canada où ses parents étaient morts.
Le père de Donald était décédé alors que celui-ci était un bébé ; sa mère s’était remariée aux Indes, et à sa mort, son beau-père l’avait envoyé à sa grand-mère. Dès le premier moment où ils s’étaient vus, les garçons étaient devenus des amis inséparables. Leur tante les avait surnommés « David » et « Jonathan ».
La santé délicate de Roy était un sujet de grande anxiété pour sa grand-mère ; et sans le discernement de Mlle Bertram il aurait été confiné dans une chambre et emmailloté de ouate pendant presque toute l’année. Il avait le privilège d’avoir avec lui une vieille nurse qui l’avait soigné dès sa naissance et était venue avec lui du Canada ; elle était aussi vigilante et expérimentée à soigner ses malaises qu’on pouvait le souhaiter.
Roy était l’héritier d’un immense domaine ayant appartenu à son père, et les responsabilités qui l’attendaient lui avaient fait prendre la vie avec plus de sérieux que la plupart des garçons de son âge.
Après la visite à leur grand-mère, Roy monta dans sa petite chambre et s’accoudant sur le rebord de la fenêtre, il leva les yeux en haut vers le ciel clair.
« Je me sens si petit », pensait-il avec regret, « et le ciel est si grand ; mais je ferai quelque chose d’assez grand pour m’entendre dire, je l’espère, quand je mourrai : Bien, bon et fidèle serviteur ! Et j’essaierai tous les jours jusqu’à ce que j’y arrive ! »

 

2. Un chant

– Venez, les garçons ! Je rapporte quelques nouvelles chansons de la ville ; en voici une que vous aimerez, j’en suis sûre.
L’arrivée de Mlle Bertram dans la nursery évita de justesse une dispute. Les après-midi de pluie étaient toujours une épreuve pénible pour les garçons ; leurs matinées se passaient en général à la maison de la paroisse où M. Selby s’occupait de leur instruction, mais les après-midi leur appartenaient et il était dur d’être enfermés entre quatre murs et d’être censés ne faire aucun bruit afin de ne pas déranger leur grand-mère pendant sa sieste.
La vieille nurse somnolait sur sa chaise, et les garçons, leur veste enlevée et les manches de leur chemise retroussées, avançaient sur la pointe des pieds à la rencontre l’un de l’autre, en exprimant leurs menaces dans des murmures pleins de colère.
– Je vais te montrer que je ne suis pas un bébé qu’on dorlote.
– Et moi, je te montrerai que je ne suis ni un fainéant ni un lourdaud !
En entendant la voix de leur tante, ils s’arrêtèrent et confus ramassèrent chacun leur veste. Soulagé, Donald dit :
– C’est bon, mon vieux ; maintenant, c’est la paix ; nous finirons demain.
– Tante Judith, allons au salon et nous t’écouterons chanter. Nous avons plus qu’assez de cette vieille nursery ; nous sommes trop grands pour être enfermés là.
Roy parlait avec un ton de mépris ; mais sa tante secoua la tête.
– Sais-tu que, de toute la maison, c’est la chambre que je préfère ? Vos papas et moi y avons joué jusqu’à ce que nous ayons le double de votre âge, et jamais aucune place ne l’a égalée ! Ne faites pas les fanfarons en vous prenant pour des hommes alors que vous n’êtes que de petits garçons !
– Mais, tante Judith, nous ne sommes plus si petits !
– Pour le moment, je vous considère comme des enfants, rétorqua Mlle Bertram en riant. Allons, venez ; passez sur la pointe des pieds derrière la porte de grand-maman, et pas de course dans les escaliers !
– Non, nous nous glisserons le long de la rampe – nous faisons toujours ainsi lorsque grand-maman dort.
– Pas quand je suis avec vous. Merci.
Quelques minutes plus tard, les garçons étaient assis chacun d’un côté du piano et ils écoutaient avec ravissement une chanson émouvante, racontant le dévouement de deux petits tambours qui avaient été le moyen de sauver leur régiment.
Tandis qu’elle chantait les dernières paroles, Mlle Bertram jeta un regard furtif sur le visage de ses neveux.
Avec un sursaut et un tressaillement, Donald lui tourna le dos ; pas assez rapidement cependant pour qu’elle ne pût voir les yeux bleus baignés de larmes et entendre un sanglot vite réprimé. Roy se tenait tout droit ; son pâle visage tremblait d’émotion ; ses joues d’habitude sans couleur avaient pris une teinte d’écarlate ; sa bouche déterminée et son menton semblaient plus résolus et décidés que jamais. Les mains profondément enfoncées dans les poches de son pantalon, il regardait droit devant lui, et il répéta avec emphase : « Ils jouèrent jusqu’au bout de leurs forces – jusqu’à la mort ».
– De vrais petits héros, n’est-ce pas ? dit Mlle Bertram.
– Et comment ! Laissa tomber Roy ; et sans ajouter un mot, il sortit en courant de la chambre.
– As-tu aimé cette chanson, David ? demanda Mlle Bertram, en effleurant l’épaule de Donald.
– Non, je… je ne l’aime pas ; elle vous fait une peur bleue. Et il passa rapidement les deux poings sur ses yeux.
– Aimerais-tu que je chante quelque chose de plus gai ?
– Non merci, pas maintenant ; je crois que je vais aller vers Roy.
Et Donald aussi partit, laissant sa tante touchée et amusée par l’effet produit par sa chanson.
Une heure après, la pluie avait cessé et le soleil brillait. Les deux petits garçons descendirent la rue du village, jouissant de leur liberté, plus calmement que d’ordinaire cependant.
– Il faut, il faut, il faut que nous soyons des héros, Donald.
– Oui, si nous en avons l’occasion.
– Mais pourquoi ne l’aurions-nous pas aussi bien que ces deux garçons ? Je me demande parfois ce que Dieu attendait de nous lorsqu’Il nous a créés. Je n’ai pas l’intention de rester à me lamenter parce que je ne suis pas très fort. Pense à Nelson ; le vieux Selby nous a dit qu’il était toujours très fatigué et faible, toujours malade ; ne pas être grand physiquement ne fait rien. Nelson était petit et Napoléon aussi et une quantité d’hommes célèbres étaient petits de taille et trapus et très laids ! Je compte faire quelque chose avant de mourir, si seulement une occasion se présentait ! Te souviens-tu de l’histoire de ce petit garçon de Hollande qui a mis sa main dans le trou de la digue et a ainsi empêché l’océan de pénétrer et d’engloutir des centaines de villes et de villages ? Si seulement je pouvais faire une chose comme celle-ci ! – quelque chose qui ferait du bien à des millions de personnes – quelque chose qui rendrait la vie digne d’être vécue ! Si je pouvais sauver quelqu’un du feu, de la noyade, ou d’un autre danger ! Ne meurs-tu pas d’envie de faire quelque chose de pareil, toi ?
– Je ne sais pas, fut la lente réponse ; mais j’aimerais que tu en aies l’occasion puisque tu le désires tant.
– Oh ! N’était-ce pas merveilleux de la part de ces deux petits garçons – tout un régiment ! Et eux seuls ne se sont pas enfuis ! Je crois que comme cela, je pourrais affronter le feu, et toi ?
– Avec toi, oui.
– Mais je ne pense pas que j’irai jamais à l’armée, dit-il sur un ton de regret.
– Pourquoi pas ?
– Oh ! Ils ne voudront jamais de moi. Je suis trop étroit au niveau du torse ; nurse dit que je suis comme un paquet d’os ; je ne ferai pas un beau soldat. Toi, tu en seras un magnifique – personne ne pourrait avoir honte de toi.
– Eh bien ! Je n’irai pas sans toi.
– Mais je ferai quelque chose de valeur dans ma vie, répéta Roy en redressant la tête et en appuyant ses paroles par un martellement de pieds ; je saisirai la première occasion qui se présentera.
Donald était silencieux. Ils étaient maintenant parvenus au pont de pierre franchissant la rivière, lieu de rendez-vous favori des garçons du village pour la pêche ; tout un petit groupe était rassemblé là. Roy et Donald furent accueillis avec joie. Même si parfois ils étaient enclins à prendre des airs autoritaires, leur extrême générosité et leur amour pour tous les sports régionaux faisaient d’eux des amis pour les villageois.
Roy se trouva bientôt engagé dans une discussion animée au sujet du meilleur appât pour prendre la truite, lorsqu’un lourd clapotement d’eau sous le pont le fit sursauter. Levant les yeux, il vit avec stupeur Donald se débattre dans la rivière.
– Au secours, Roy ! Je me noie !
Les deux garçons étaient d’excellents nageurs, mais Donald semblait incapable de se maintenir à la surface ; il ne fallut que quelques secondes à Roy pour arracher sa veste et plonger la tête en avant à son secours. Le courant était fort à cet endroit, la roue du moulin n’était qu’à peu de distance et il était difficile de gagner la rive à la nage.
Roy se tira d’affaire avec succès, au milieu des encouragements d’un groupe d’admirateurs sur le pont. Revenus sur terre ferme, aucun des deux garçons ne parut avoir souffert de ce bain. Dans l’agitation qui suivit, personne ne questionna Donald sur la cause de son accident ; il semble qu’il s’était pris le pied dans une ficelle ou un filet qu’un des garçons avait laissé traîner sur le pont, et c’est ce qui l’avait empêché de nager.
– C’est rudement chic que j’aie pu t’aider, dit Roy tandis qu’ils couraient aussi vite que possible à la maison pour changer leurs vêtements trempés. Je ne t’ai pas fait mal dans l’eau, n’est-ce pas ? Je crois que je t’ai tiré assez fort par les cheveux ; j’étais drôlement content que tu ne sois pas allé récemment chez le coiffeur !
– Tu m’as sauvé la vie, dit Donald, regardant Roy avec une gravité particulière. Si tu ne t’étais pas précipité vers moi, j’aurais été entraîné par cette vieille roue et maintenant je serais mort. Tu as fait aujourd’hui ce que tu désirais tellement faire.
– Oui, mais je t’avoue que je me sentais terriblement faible quand je t’ai vu dans l’eau, et je croyais que j’arriverais trop tard.
A mesure qu’ils approchaient de la maison, l’allure de Roy se ralentissait.
– Va, Donald, laisse-moi. Je ne peux plus avancer ; je crois que cet horrible asthme recommence. Je suivrai plus lentement.
– Je ne suis quand même pas aussi lâche, répondit Donald ; et soulevant Roy sur son dos, comme si cette manière de procéder avait été une chose courante, il continua son chemin.
Ils se glissèrent dans leurs chambres et changèrent leurs habits mouillés avant de se montrer à qui que ce soit. Puis Donald, devenu éloquent pour l’occasion, raconta son histoire au salon et à l’office, et les félicitations à l’égard du petit sauveteur affluèrent.
– Il paraît trop petit pour avoir fait une chose pareille, dit Mlle Bertram en souriant ; car bien que Roy fût de deux mois l’aîné de Donald, il avait une bonne tête en moins.
Tous ces éloges agaçaient Roy.
– Oh ! Tais-toi, Donald ! Ne fais pas l’âne. Comme si ce n’était pas la seule chose que j’avais à faire.
Une heure après, Roy, en pleine crise d’étouffement, était assis dans son lit, sans parole et hors d’haleine ; sa nurse s’efforçait en vain de combattre une des pires crises d’asthme qu’il n’eût jamais eues.
– Je dis, haleta-t-il enfin, penses-tu – que je vais mourir – cette fois ?
– Certainement pas, mon petit. C’est plus de l’asthme que de la bronchite. Je t’en tirerai, si Dieu le permet.
Minuit sonna, et lorsque la nurse quitta pour un instant la chambre elle se heurta à une petite forme blottie derrière la porte.
C’était Donald.
– Oh ! Nurse, il est très mal, n’est-ce pas ? Va-t-il mourir ? Que vais-je devenir ? Je serai son meurtrier ! Je l’ai tué !
Les yeux de Donald étaient remplis de terreur ; la nurse chercha à le calmer.
– Ne dis pas de bêtise ; retourne au lit ; il ira mieux demain, j’espère. C’est seulement l’humidité et l’effort qui ont provoqué cela. Il n’y a rien à te reprocher ; tu ne pouvais pas l’éviter ; il a déjà été aussi mal auparavant et il s’en est sorti. Va au lit, mon garçon et demande à Dieu de le guérir.
Donald retourna dans son lit et enfouissant son visage dans ses oreilles, il déversa un flot de larmes amères.
– Elle a dit que je ne pouvais pas l’éviter. O Dieu, guéris-le, guéris-le, pardonne-moi ! Je n’avais jamais pensé à cela !

 

3. Créer une occasion

Deux journées passèrent avant que Donald ne reçût la permission de voir le petit malade. Le docteur avait été en constant état d’alarme, mais maintenant tout danger était écarté et Roy, comme d’habitude, reprenait rapidement des forces.
« Sa constitution a un pouvoir récupératif étonnant » disait le vieux docteur ; « il est comme un morceau de caoutchouc ». Donald trouva que le visage de Roy était devenu très blanc et petit, et que le regard qu’il dirigea sur lui pour le saluer était fatigué et usé.
– Maintenant assieds-toi et cause-lui, mais ne le fais pas parler, recommanda la nurse avant de laisser les garçons seuls.
Donald s’assit près du lit et serra la petite main qui se tendait vers lui.
– Je regrette, mon vieux, dit-il nerveusement. Te sens-tu vraiment mieux ? J’étais si misérable.
– Je suis tout à fait bien maintenant, fut la joyeuse réponse. C’est formidable d’avoir de nouveau son souffle. Cela m’a seulement un peu fatigué – c’est tout !
– C’était entièrement de ma faute !
– Eh bien ! C’est ce qui m’a consolé, dit Roy, les yeux brillants. Lorsque j’étais très mal, je me disais que si je mourais, ma vie aurait au moins servi à quelque chose. Cela aurait été magnifique de mourir pour toi, Donald – et ainsi, tu sais pour quelle raison j’ai été malade. C’est tellement ennuyeux de tomber malade pour un rien ; mais maintenant je suis de nouveau bien, et aussi je sais que Dieu me laisse en vie pour faire quelque chose d’autre !
– C’est moi qui aurais dû être malade, comme punition, laissa échapper Donald ; puis il se tut.
Les yeux de Roy s’arrêtèrent sur le visage enflammé de son cousin avec quelque étonnement.
– Ce n’était pas méchant de ta part d’être tombé dans la rivière ; tu n’y pouvais rien.
Donald devint rouge jusqu’à la racine des cheveux ; il froissait avec agitation le bord de la couverture entre ses doigts et battait des jambes contre les pieds de sa chaise. Nouveau silence ; Roy le regardait avec insistance ; une expression d’étonnement, puis de stupeur se peignit soudain sur son visage, suivie d’une étrange conviction.
– Donald, regarde-moi !
Le ton de Roy était autoritaire ; Donald ne bougea cependant pas avant que le commandement ne fut répété plus rudement. Il leva alors la tête ; ses yeux bleus avaient un regard traqué et coupable ; il les rebaissa aussitôt.
– Ce n’est pas la peine ; tu t’es trahi. Est-ce toi qui t’es ficelé ainsi les pieds ?
Au bout de quelques minutes, une voix sourde répondit :
– Oui, pendant que tu ne regardais pas.
Roy s’appuya à nouveau sur ses coussins avec un soupir. Une pointe de désappointement vint s’ajouter à ses sentiments quelque peu mélangés. Après une pause, il dit :
– Tu es un chic type ! Penser à faire une chose pareille pour moi ! Qu’aurais-tu fait si je n’étais pas venu à ton secours ?
Donald releva la tête.
– Je savais que tu ne me laisserais pas, dit-il triomphalement. Je savais que je pouvais compter sur toi.
Roy tendit son petit bras amaigri et attira le gentil visage de Donald tout près du sien sur l’oreiller.
– Je ne crois pas, murmura-t-il, que j’aurais même eu le courage de faire cela – à cause de cette vieille roue de moulin.
Ils restèrent tous deux silencieux pendant quelques instants ; puis Donald dit :
– C’est moi qui aurais été ton meurtrier si tu étais mort. C’est ce qui a été le pire. Mais tu avais envie de sauver quelqu’un en train de se noyer, n’est-ce pas ?
– Oui – oui, mais ce n’était pas tout à fait réel – du moins, ce n’est pas comme si tu étais vraiment tombé par accident.
– J’ai seulement fait ce que tu voulais que nous fassions. J’ai créé une occasion.
Roy ne trouva rien à redire à cette remarque ; mais ni lui ni Donald ne révélèrent jamais à personne la vraie cause de l’accident.
Lorsque Roy fut tout à fait rétabli, les deux garçons partirent un après-midi pour rendre visite à leur meilleur ami au village. C’était le vieillard que chacun appelait « Vieux Principe ». Il vivait seul dans une curieuse maison triangulaire à l’extrémité du village et il avait un petit commerce où l’on pouvait obtenir tout ce qu’on désirait sauf les denrées alimentaires.
« Je tiens tous les articles dont les hommes, les femmes ou les enfants peuvent avoir besoin pour leur maison, leur travail ou leurs jeux ; mais je ne m’occupe ni de nourriture, ni de boisson. C’est contre mes principes de vendre des biens périssables ».
C’était là son discours favori, qui permettait de juger quel genre d’homme il était. Il avait de nombreuses manies ; c’était un homme instruit et supérieur à ceux qui l’entouraient ; voilà peut-être la raison pour laquelle il se tenait à l’écart de la plupart des villageois. Lorsque son magasin était fermé, il s’en allait sur les collines et passait son temps à étudier la géologie et la botanique. Il connaissait le nom de toutes les plantes, de tous les insectes, et les couches terrestres de plusieurs millénaires. C’est là, dehors, que les garçons avaient fait sa connaissance.
Cet après-midi, ils le trouvèrent assis derrière son comptoir, en train de réparer un réveil.
– Eh bien ! Vieux Principe, comment allez-vous ? dit Roy en grimpant sur le comptoir et en s’y installant confortablement, balançant ses jambes dans le vide ; il y a des siècles que nous ne vous avons plus vu.
– Est-ce que vous sortirez, ce soir ? S’enquit Donald, tout en s’apprêtant à suivre l’exemple de Roy.
– Certainement, lorsque j’aurai fini mon travail, répondit le vieillard, en soulevant ses lunettes et en posant un regard plein de gentillesse sur les enfants ; ces soirées claires sont celles que je préfère, comme vous le savez. Si vous vous tenez tranquilles jusqu’à ce que j’aie terminé, je vous montrerai un trésor que j’ai trouvé hier.
– Est-ce que vous savez tout réparer ? demanda Roy avec curiosité. Je ne croyais pas que vous vous connaissiez en matière de montres.
– J’ai appris à réparer la plupart des choses, fut la réponse. Il n’est pas accordé à tout le monde de créer, mais je suis un réparateur sur la terre, non pas un créateur. Il y a une chose toutefois que je ne peux réparer – et ce sont les cœurs brisés.
Il y eut un silence ; Roy le rompit enfin en disant, les sourcils froncés :
– J’aimerais mieux créer que réparer ; mais beaucoup de personnes ne savent faire ni l’un ni l’autre.
– Très juste, approuva le vieil homme, la plupart sont des briseurs.
– Je voudrais être aussi intelligent que vous, dit Donald ; vous réparez les parapluies, les bouilloires, les assiettes, les fenêtres, les portails et toutes sortes de choses. Comment avez-vous appris ?
– Eh bien ! Je n’ai pas honte de reconnaître que mon père n’était qu’un raccommodeur itinérant, et lorsque j’étais un petit garçon j’allais avec lui et je le regardais travailler. C’est en voyageant ainsi à travers le pays que j’ai appris à l’aimer. Et mon père, c’était un homme réfléchi ; lorsque je lui demandais d’où venaient l’étain et le fer et le plomb, il se mettait à chercher afin de pouvoir me répondre et j’en suis venu à découvrir que la plupart de nos matières viennent du sous-sol ; alors j’ai commencé à creuser. Ah ! Jeunes amis, la terre est pleine de richesses.
Le réveil était prêt. Vieux Principe le mit soigneusement de côté ; puis montant les quelques marches de bois d’un escabeau, il prit une casserole en étain. Les garçons connaissaient bien son étagère ; apparemment celle-ci ne présentait qu’un alignement d’articles de ferblanterie à vendre ; mais plus d’un pot ou d’un récipient renfermait des trésors pour lesquels les géologues auraient donné beaucoup afin de les acquérir.

Aussi lorsque Vieux Principe brandit avec fierté et amour une pierre de forme particulière, Roy et Donald se penchèrent en avant pour l’examiner.
– Je sais ; c’est un marteau romain, s’écria Donald.
– C’est une cruche saxonne, suggéra Roy.
– C’est un fragment de mâchoire de mammouth, vieux de plusieurs milliers d’années, et il y a deux dents parfaitement conservées, dit Vieux Principe avec solennité.
– Où l’avez-vous trouvée ?
– Ah ! Il vous faudra venir voir ! Dans une caverne que je viens seulement de découvrir et qui, à l’origine, devait se trouver au bord de la rivière. Je vous y conduirai un après-midi de congé.
Rien n’enchantait davantage les garçons qu’une expédition avec Vieux Principe. Ils acceptèrent avec joie ; puis la conversation roula sur d’autres sujets.
– Vieux Principe, croyez-vous que nous devions créer des occasions ? demandait Donald. Roy pense que nous le devons ; et j’en ai créé une, l’autre jour, mais cela a mal tourné.
– Ah ! Roy est toujours pour créer, dit le vieillard avec un sourire. Il usera sa vie et la remplira de ce qui arrivera bien assez vite et d’une manière naturelle, si seulement il sait attendre.
– Mais cela viendra-t-il ? Questionna impatiemment Roy ; pensez-vous que cela viendra ? J’ai tellement envie de faire quelque chose de grand et de beau et de bon ; je ne serai peut-être jamais un homme, vous savez, et je suis sûr que nous sommes destinés à faire quelque chose pendant que nous sommes jeunes.
– Nous cherchons à faire du bien à tous, comme nous en avons l’occasion (Gal. 6. 10), dit gravement Donald.
– Ah ! Appliquez-vous à cela, mes garçons, et vous réussirez. C’est l’enseignement de la Parole de Dieu.
– Mais il est difficile pour des garçons de faire du bien à des adultes. Ce sont eux qui font toujours du bien aux garçons.
– Eh bien ! Regardez, Roy. J’ai une certaine expérience et j’essaie de vous inculquer mes principes. C’est ainsi que je vous fais du bien. Vous me faites aussi du bien chaque fois que vous venez me rendre visite ; c’est réconfortant de vous voir et de vous entendre.
– Mais c’est bien peu de chose de notre côté, dit Roy un peu dédaigneusement.
– Oh ! Bon, si vos propres estimations doivent être prises en considération, c’est une autre question. Nos sentiments importent peu, pourvu que le bien soit fait. C’est un mauvais principe d’essayer de faire plaisir aux autres seulement lorsque cela nous plaît à nous-mêmes.
Roy parut un peu honteux de lui. Il ne dit plus rien à ce sujet et peu après, lui et Donald rentraient en courant à la maison pour le thé.

4. Une visite malencontreuse

– Et comment saviez-vous qu’il y avait là une rivière ?
– Par le sol et par les reliques que j’ai trouvées. Regardez ce fossile. Voyez-vous le contour du poisson ? Les poissons ne vivent pas sur la terre ferme.
– Un pêcheur peut être passé par là et l’avoir laissé tomber de sa charrette.
Les doutes de Donald firent rire Vieux Principe qui continua de déblayer avec énergie la terre. C’était samedi après-midi : Vieux Principe avait fermé son magasin et emmené les garçons sur les collines surplombant le village ; là, dans un ravin entre deux rochers escarpés et abrupts, au milieu d’un berceau de fougères et de mousses, il travaillait d’arrache-pied à dégager l’entrée d’une vieille caverne qui pendant des années était restée cachée à tout œil.

Donald et Roy aidaient gaiement tout en bavardant comme seuls les garçons savent le faire.
– Ce petit ravin a été formé par une cascade tombant de la montagne, continua le vieillard, s’accordant quelques instants de repos, appuyé sur sa bêche. C’est un bon principe, Donald, de donner davantage de crédit aux connaissances des adultes qu’aux siennes propres.
– Je voudrais, dit pensivement Roy, que cette caverne soit plus près de la maison ; ce serait tellement agréable de pouvoir y venir chaque fois que nous en aurions envie – n’est-ce pas Donald ? Peut-être qu’un roi s’y est caché une fois, ou un soldat alors qu’il était poursuivi par ses ennemis.
– Hello ! dit Donald en regardant vers le sommet de la colline. Voilà une femme vraiment drôle à voir qui descend avec un âne. Sa jupe est relevée presque jusqu’aux genoux et elle a des bottes d’homme.

Vieux Principe s’arrêta dans son travail et au bout d’une ou deux minutes, il saluait la nouvelle venue.
– Bonjour, madame Cullen. Comment va votre mari aujourd’hui ?
– Mal, très mal, mais j’ai été obligée de le laisser seul. J’ai fermé la porte à clé et mis la clé dans ma poche, parce que je suis partie à sept heures du matin déjà, là-bas sur la colline, pour chercher de la tourbe. Il se sent affreusement seul, dit-il, et si ma nièce n’avait pas été se marier en Amérique, je l’aurais gardée pour le soigner.
– Qui est-ce ? demanda Roy, après que la femme, ayant encore ajouté quelques mots, se fut remise en route.
– Elle vit par là-bas au pied de la colline. Son mari souffre d’une maladie qui le fait dépérir depuis deux ans et elle travaille pour subvenir à ses besoins. C’est une grosse travailleuse, Martha Cullen ; elle travaille souvent aux champs. Si je sentais que j’étais le bienvenu, j’irais quelquefois m’asseoir auprès de son mari ; mais elle est très étrange et ne laisse personne s’approcher de lui. J’ai essayé plus d’une fois. Il me semble que ce doit être dur pour lui d’être ainsi, jour après jour, cloué dans son lit, sans une âme à qui parler et sans personne pour lui donner à boire.
Roy regardait pensivement disparaître au loin la silhouette de la femme, puis il reporta son attention sur la caverne.
Une heure après, lorsque Donald et lui rentraient à la maison, les pieds meurtris et crottés, mais ramenant dans leurs mains sales un tas de petits trésors trouvés près de la caverne, il surprit son cousin en déclarant :
– Lundi, nous irons voir le mari de Martha Cullen. C’est une occasion pour nous.
– Comment entrerons-nous ? S’enquit Donald.
– Nous grimperons par la fenêtre. Elle a dit à Vieux Principe qu’elle serait toute la journée chez les fermiers Stubb. Nous irons et nous lui ferons du bien.
– Comment ?
– Nous lui laverons le visage et lui ferons une tasse de thé, nous balayerons sa chambre et lui donnerons ses médicaments, répondit lestement Roy ; c’est ce que nurse fait lorsqu’elle va voir l’un des malades de tante Judith.
Ce projet ne semblait pas être tout à fait du goût de Donald.
– C’est un travail de filles et de femmes, dit-il ; les garçons n’ont pas besoin de faire ce genre de choses.
Mécontent, Roy s’emporta :
– Bon ; si tu n’as pas envie de venir, reste à la maison ; voilà une semaine déjà que nous avons décidé de faire du bien chaque fois qu’une occasion se présenterait et nous n’avons encore fait aucun bien, à personne. Je ne veux pas perdre plus de temps.
Puis après un silence, il ajouta :
– D’ailleurs, je pense que ce sera assez amusant de s’introduire dans une maison étrangère ; nous devrons peut-être descendre par la cheminée.
A cette perspective, le visage de Donald s’éclaira.
– Je viendrai, dit-il, nous irons tout de suite après le déjeuner.
– Et nous mettrons un peu de notre pudding de côté – les malades mangent toujours du pudding.
Ils n’eurent aucune peine à mettre leur plan à exécution. Ils déjeunaient dans la nursery et, si leur nurse fut étonnée de la quantité de pudding que les enfants parvinrent à manger ce jour-là, ses vieux yeux n’étaient plus assez vifs pour découvrir le manège entre les assiettes et les poches. Elle envoya ensuite les garçons jouer au jardin. Sortant par le portail de derrière, ils prenaient bientôt leurs jambes à leur cou et filaient en direction de la petite maison au pied de la colline.
C’était une chaude journée et lorsque enfin ils arrivèrent tout près de leur but, ils se jetèrent dans l’herbe pour se reposer.
– Il ne nous faut pas faire peur au vieil homme, dit Donald en examinant d’un œil critique la maisonnette de chaume. Je vois que les fenêtres sont bien fermées sur le devant, mais sur le côté, il y en a une ouverte. Il faut que nous nous approchions tout doucement et que nous entrions avant qu’il ne nous voie ; ensuite nous lui expliquerons qui nous sommes.
– Et si nous ne pouvons pas entrer par la fenêtre, nous essayerons la cheminée ; elle paraît joliment grande.
Puis après un court instant :
– Je suppose qu’il sera content de nous voir.
– Certainement qu’il le sera. Il doit s’ennuyer affreusement tout seul.
Quelques minutes après, ils se consultaient à voix basse sous une petite fenêtre de garde-manger, par laquelle Roy allait tenter de s’introduire.
– J’irai le premier. Le passage sera étroit pour toi, Donald, mais je te tirerai de toutes mes forces et tu retiendras bien ton souffle.
– C’est comme un cambriolage, dit Donald, une lueur d’amusement passant sur son visage ; je suis bien d’accord d’aller visiter des malades, lorsqu’il faut entrer chez eux par la fenêtre comme cela !
Le petit visage de Roy, en revanche, était marqué par une gravité anxieuse et de la détermination ; il réprima immédiatement le penchant de Donald à plaisanter.
Roy réussit sans peine à s’introduire, puis il se mit à tirer le pauvre Donald, jusqu’à ce que celui-ci, écarlate et à bout de souffle, s’écria :
– Je vais être réduit en bouillie ; arrête – je ne peux pas passer !
– Essaie encore une fois – voilà, maintenant – c’est fait, nous y sommes !
L’exclamation de satisfaction de Roy se perdit dans un horrible fracas, alors que Donald tombait par terre au milieu des débris d’un pot de lait, de deux assiettes et d’une tasse de soupe qu’il avait entraîné sur son passage.

Une voix d’homme appela aussitôt :
– Qui est là ? Hé ! A l’aide ! Des voleurs ! A l’aide !
Roy s’élança dans la cuisine et se trouva en face d’un homme, grand, aux joues creuses, qui s’était glissé hors de son lit et se tenait debout près de la cheminée, tremblant de la tête aux pieds, cramponné au bois de son lit et secoué par un violent accès de toux.
L’apparition des garçons ne l’apaisa aucunement ; au plus haut degré de la frayeur et de la rage, il brandit le poing dans leur direction :
– Allez-vous en, espèce de vauriens – avoir l’audace de pénétrer chez d’honnêtes gens ! Oser montrer vos visages effrontés et déranger un mourant, le sachant trop mal pour vous donner la correction que vous méritez !
Roy fut prit de court.
– Vous vous trompez tout à fait. Laissez-nous vous expliquer – nous sommes venus pour vous voir et vous faire du bien. Ne savez-vous qui pas nous sommes ? Nous vivons au Manoir. Regardez ! – Retournez dans votre lit, vous allez prendre froid – nous vous avons apporté un peu de pudding.
Il sortit alors de la poche de sa veste un morceau de pudding aux groseilles et le lui tendit d’une manière engageante.
– Je ne crois pas un mot de ce que vous me dites ! Vous êtes allés dans le garde-manger ; vous avez jeté par terre et cassé nos affaires ; vous avez mangé et bu tout ce sur quoi vous avez pu mettre la main. Allez-vous en, vous dis-je !
– Tout cela, c’est moi ! Intervint Donald, s’avançant vers le vieillard furieux ; vous comprenez, la porte était fermée et nous avons dû passer par la fenêtre ; je suis plutôt large d’épaules ; Roy m’a donné une trop forte secousse et je suis tombé au milieu des assiettes. Mais nous n’avons rien volé – nous ne sommes pas des voleurs !
– Allez-vous en, vauriens ! répéta le vieillard, puis il fut pris d’un accès de toux si violent qu’il s’effondra sur son lit, absolument épuisé et impuissant, leur faisant signe de filer et agitant la tête dans leur direction chaque fois qu’ils faisaient mine de s’approcher.
Donald regarda Roy d’un air indécis.
– J’ai peur que nous ne lui fassions pas du tout du bien, dit-il ; il ne veut pas se laisser faire.
– Non, fut la réponse de Roy ; il nous faut partir, je pense. C’est un vieil homme insensé et stupide, sinon il nous écouterait et nous laisserait lui expliquer.
Puis s’avançant de nouveau vers le malade, Roy dit avec lenteur et solennité :
– Vous regretterez un jour, de nous avoir ainsi traités ; mais nous n’essayerons plus jamais, jamais de vous revoir et de vous apporter du pudding ou de vous réconforter – jamais ! Si vous nous aviez laissé faire, nous vous aurions lavé le visage et les mains, nous vous aurions préparé un peu de semoule et donné vos médicaments ; ensuite, nous nous serions assis auprès de votre lit et nous vous aurions parlé gentiment ; mais vous ne voulez pas nous laisser vous faire du bien ; eh bien ! Nous partons et si vous restez enfermé ici, seul, toute la journée, sans personne à qui parler, c’est de votre faute !
Et dressant bravement la tête, Roy sortit de la cuisine, suivi par Donald, quelque peu anxieux à la pensée de devoir ressortir par la fenêtre du garde-manger. Roy résolut la difficulté :
– Regarde ! La clé est à la porte ; nous allons ouvrir et sortir convenablement. Je regrette que nous ayons cassé ces assiettes.
Ils prirent le chemin du retour, très abattus. En traversant le village, ils croisèrent sur le pont l’homme qu’ils avaient interpelé alors qu’ils étaient sur le mur du jardin. Il semblait avoir trop bu et être d’humeur querelleuse.
– Regardez un peu par ici et donnez-moi immédiatement une nouvelle pièce d’argent, jeunes gens ; sinon, il faudra que je la prenne de force, et sans blague, je sais me battre !
Il leur barrait le chemin, oscillant de gauche et de droite, brandissant un bâton.
Les garçons ne se laissèrent pas intimider. Donald s’écria :
– Laissez-nous passer tout de suite ou bien nous vous y obligerons ! Vous feriez bien de faire attention à vos paroles !
Roy enlevait déjà sa veste et retroussait les manches de sa chemise.
– Viens, Donald, nous allons lui montrer ce qu’il va lui en coûter d’avoir voulu nous toucher !
Il est impossible de dire ce qui serait arrivé à nos deux petits héros si, à ce moment critique, le pasteur n’était pas survenu et n’avait pas commandé d’un ton sévère à l’homme de s’en aller.
– Cette catégorie d’hommes est une peste dans les villages, dit-il ; le bien n’a aucune influence sur eux ; ils rôdent autour des cabarets et mendient pour vivre. Si seulement les gens savaient le mal qu’ils leur font en leur donnant de l’argent au lieu d’un travail honnête ! Bien, mes garçons, courez à la maison ; c’est heureux que je sois arrivé pour empêcher une bataille. Comment avez-vous pu penser que deux petits moucherons comme vous pourraient avoir le dessus sur un tel homme ? Gardez vos poings pour les bonnes causes. Et n’entraînez jamais un ivrogne dans une bagarre. C’est un spectacle dégradant.
Sur ces paroles, M. Selby s’en alla, et Roy et Donald rentrèrent sans dire un mot.
Ils ne retrouvèrent leur entrain qu’après avoir pris leur thé ; et ils étaient au milieu d’une passionnante partie de cricket avec le vieux cocher et le garçon d’écurie, dans un champ avoisinant la maison, lorsqu’ils reçurent l’ordre de rentrer immédiatement et d’aller chez leur tante.
– Que se passe-t-il, je me demande ? s’exclama Donald, alors qu’il rattrapait en courant Roy à la porte d’entrée ; tante Judith ne nous appelle jamais au moment du dîner.
Ils trouvèrent leur tante dans la bibliothèque. Elle était prête pour le dîner et le gong sonnait déjà dans le hall. Se détournant de la femme qui lui parlait, elle présenta aux deux cousins un visage surpris.
– Mes neveux sont des enfants bien éduqués ; vous devez faire erreur, était-elle en train de dire.
Roy et Donald reconnurent immédiatement Mme Cullen et ils se sentirent défaillir.
– Venez ici, mes garçons, dit Mlle Bertram. Mme Cullen me raconte l’étrange histoire de deux garçons qui se sont introduits cet après-midi dans sa maison, alors qu’elle était absente ; ils ont fait une telle frayeur à son mari, malade et mourant, que le docteur craint qu’il ne passe pas la nuit ; et ils ont cassé et volé des choses dans son garde-manger. Elle prétend et affirme que c’est vous – son mari le lui a dit – mais je ne peux pas la croire. Vous n’auriez aucune raison de vous conduire si méchamment.
Donald avait les joues en feu, il baissa piteusement la tête. Roy, comme d’habitude, ne se laissa pas déconcerter :
– Tout cela n’est qu’une grande erreur, tante Judith ; nous n’avons jamais rien volé ; nous sommes allés le voir pour lui apporter un peu de pudding et lui faire du bien. Nous avons dû entrer par la fenêtre du garde-manger parce que toutes les portes étaient fermées à clé ; nous avons renversé un peu de lait et un peu de soupe, et cassé quelques assiettes. Nous n’avons pas réussi à lui faire comprendre que nous n’étions pas des voleurs, aussi nous sommes ressortis – et nous avons bien regretté.

Mme Cullen, furieuse, se tourna vers les garçons et son langage fut si injurieux que Mlle Bertram les renvoya et chercha à ramener la pauvre femme à la raison par des paroles douces et persuasives.
– Je mènerai une enquête à ce sujet. Je n’arrive pas à comprendre leurs motifs. Les garçons sont souvent irréfléchis, mais leurs intentions étaient sans doute bonnes. Je sais qu’ils regretteront beaucoup les résultats provoqués par leur visite. Venez après moi auprès de la gouvernante ; elle vous donnera une bonne soupe pour votre mari. Je viendrai moi-même le voir demain matin, en tout premier.
Ce ne fut qu’après avoir dîné avec sa mère que Mlle Bertram convoqua à nouveau ses neveux et les gronda plus sévèrement qu’elle ne l’avait jamais fait depuis fort longtemps. Ce soir-là, ils allèrent se coucher bien malheureux.
– Je suis sûr que nous ferions mieux de renoncer à ces occasions, dit Donald, inconsolable, tandis que, montant dans leurs chambres, ils s’arrêtaient un instant derrière une vieille petite lucarne dans la cage d’escalier. Tu vois, c’est la troisième et elles ont toutes mal tourné. Il y a eu ce vagabond qui a sûrement été s’enivrer avec ta pièce d’argent ; ensuite, il y a eu mon sauvetage, qui t’a rendu si terriblement malade ; et maintenant, ce vieux type qui va peut-être mourir à cause de nous. Tout finit mal.
Roy, les sourcils froncés, regardait par la fenêtre. – Je pensais à ce roi – Bruce – qui a observé l’araignée essayer trois fois de réussir. Il nous faut encore essayer, c’est tout ! Je ne veux pas abandonner maintenant ! C’est une vraie grande occasion que je cherche !
Cette nuit-là, Roy posa la tête sur l’oreiller et s’endormit plus fermement décidé que jamais à persévérer dans son « rôle » de bienfaiteur de l’humanité.

5. Un âne égaré

Au grand soulagement des garçons, John Cullen survécut à sa frayeur et se remit peu à peu ; mais Mlle Bertram se mit dès lors à surveiller de plus près l’emploi des heures de liberté de ses neveux. Elle les emmenait dans ses courses, l’après-midi, ou dans ses promenades à pied, parfois jusque chez un fermier pour prendre une tasse de thé, d’autres fois chez un propriétaire voisin où ils trouvaient des jeunes avec lesquels jouer. Donald, grâce à son caractère heureux et insouciant, chassa bientôt de son esprit tout ce qui concernait leurs occasions de faire du bien. Il était toujours prêt à agir selon les propositions de Roy, mais laissé à lui-même, il se contentait parfaitement de distractions plus faciles ; Roy, de son côté, semblait avoir abandonné son idée : il n’y faisait maintenant plus jamais allusion.
Un jour toutefois, deux ou trois semaines plus tard, alors que les garçons rentraient du presbytère, leur cartable à la main, ils rencontrèrent un vieil homme qui leur parut être dans un cruel embarras.
– Que vous est-il arrivé, Roger ? Demanda Roy ; pourquoi marmottez-vous et secouez-vous la tête ainsi ?
– Ah ! Jeunes gens, je me trouve dans une triste situation. Mon âne s’est égaré et je ne le retrouve nulle part. J’ai été jusque sur les collines, mais pas trace de lui ! Et demain c’est le jour du marché, comment vais-je porter mes légumes à la ville ? Je n’en ai pas la moindre idée !
– Il ne peut pas être perdu. Quand l’avez-vous vu pour la dernière fois ?
– C’était hier matin. Eh ! Il s’amusait à filer à des kilomètres d’ici et se moquait de son pauvre vieux maître. C’est une bête qui a le coup pour s’égarer ; je l’ai juste lâchée un instant dans l’herbe, pensant lui faire un petit plaisir, et voilà comment elle me traite, cette ingrate créature ! On m’a dit qu’on avait vu un âne, dans les collines, mais je suis fatigué de courir de haut en bas !
– Nous irons le chercher sur les collines cet après-midi, dit promptement Roy.
– Si tante Judith permet, ajouta Donald.
Mlle Bertram, sortie déjeuner avec quelques amis, ne put être consultée, aussi les deux garçons se mirent-ils en route d’un cœur léger tout de suite après leur repas pris de bonne heure.
– C’est faire du bien au pauvre Roger, et à nous aussi, dit Roy. J’avais terriblement envie de faire une bonne course ; et nous n’aurons pas besoin de rentrer trop tôt, parce que grand-maman n’est pas assez bien pour nous voir aujourd’hui, m’a dit nurse.
C’était un magnifique après-midi pour une randonnée ; une douce brise soufflait et le soleil ne tapait pas trop fort. Les garçons mirent assez de zèle à chercher l’âne disparu, mais ils surent également profiter de l’occasion pour repérer quelques nids d’oiseaux, cueillir des baies sauvages et s’amuser comme seuls les garçons en liberté savent le faire. Tard dans l’après-midi, ils aperçurent enfin au loin un âne ; tout heureux de penser que leurs recherches touchaient à leur fin, ils se hâtèrent de s’en approcher.
Donald avait quelques carottes dans sa poche, mais l’âne manifesta une totale indifférence à l’égard de ces friandises. Il attendait que les garçons soient tout près de lui, puis, après une cabriole, s’éloignait au galop, trouvant un plaisir évident à ce jeu.
– Quand je l’attraperai, il prendra une bonne volée de coups ! Cria Donald avec colère, en s’accordant quelques instants de répit après une longue course épuisante. Laissons-le et rentrons à la maison, Roy. Je suis sûr que c’est l’heure du goûter, car j’ai une faim de loup, et nous sommes très, très loin – je n’ai encore jamais été aussi loin !
– Oh ! Nous ne devons pas y renoncer ! répondit Roy avec sa détermination habituelle. Nous ne nous laisserons pas battre par un vieil âne ; quand nous l’aurons attrapé, nous grimperons tous les deux sur son dos et il nous ramènera à la maison. Viens, essayons encore une fois !
– Le pire c’est que nous n’avons même pas un lien de cuir à passer autour de son cou !
Donald reprit toutefois courage et après une nouvelle demi-heure, ils parvinrent à leur fin ; Roy s’assit sur le dos de l’âne que Donald tenait fermement par la queue.
– Et maintenant, en avant ! Hip, hip, hourra !
L’âne et les deux garçons de fort bonne humeur, se mirent en route ; ils furent cependant bien vite arrêtés. Un homme, brandissant un énorme bâton, surgit devant eux.
– Eh bien ! Vauriens, que faites-vous à mon âne ? Descendez immédiatement de son dos !
– Ce n’est pas votre âne, c’est celui du vieux Roger et nous ne lui ramenons. Laissez-nous tranquilles ! C’est vous qui êtes un vaurien !
Donald était en colère, mais lorsqu’il vit l’âne s’arrêter et se placer à côté de l’homme, il fut saisi d’une terrible peur ; Roy s’empressa de continuer :
– Voyez-vous, vous pourriez être un voleur ou nous ne savons quoi d’autre et nous ne sommes pas prêts à vous donner la chance de voler l’âne du vieux Roger. Allez-vous-en et laissez-nous en paix. Nous rentrons chez nous. Hue ! Viens Donald !
L’âne ne bougea pas d’un pouce ; et l’homme, avec un éclat de rire, sortit de sa poche un lien de cuir ; l’instant d’après Roy roulait dans l’herbe et l’âne était entraîné dans la direction opposée.
– Estimez-vous heureux d’échapper à la raclée que vous méritez ! Cria l’homme. Vous m’avez fait faire une rude course après ma bête cette dernière heure, et il n’est pas nécessaire d’ajouter un paquet de mensonges à vos mauvais tours !
Les garçons restèrent assis dans l’herbe pour faire le point de la situation.
– Bon ! Tout cela n’est que de la pure blague, grogna Donald de très mauvaise humeur. Si cet âne est vraiment à lui, je ne pense pas que celui de Roger soit du tout dans les collines. Ce doit être celui-là que quelqu’un a vu ; et maintenant que je réfléchis, celui de Roger a une raie noire sur le flanc et celui-ci n’en avait point.
– Je suis affreusement fatigué, dit Roy, inconsolable. Comme toujours, nous n’avons pas fait de bien. Je ne crois pas que nous réussirons jamais à en faire !
Lorsque le moral de Roy flanchait, la situation devenait grave ; pendant quelques minutes les garçons restèrent silencieux. Puis, sentant qu’il fallait en prendre leur parti, ils se levèrent et se mirent lentement et péniblement sur le chemin du retour. Une épaisse brume commençait à tomber, l’obscurité gagnait. Roy se mit à tousser ; pris de désespoir, Donald s’exclama enfin :

– Je crois que nous sommes perdus ; je ne sais plus où est le chemin et je suis sûr que ce n’est pas par là que nous sommes venus.
– Bon, dit Roy qui respirait avec difficulté, voilà cette vieille brume qui pénètre dans mes poumons et je ne peux pas avancer vite quand je n’ai plus de souffle. Qu’allons-nous faire ? Peux-tu appeler ? Peut-être que cet homme, avec son âne, nous entendra.
Donald cria et appela jusqu’à en être enroué, puis les deux petits garçons épuisés poursuivirent avec peine leur route.
– Tu vois, dit bravement Roy, nous finirons bien par arriver quelque part si nous allons tout droit.
– Je crois, répondit Donald d’une voix plaintive, que tu ne fais que tourner en rond et revenir à ton point de départ à force d’aller tout droit !
Cette déclaration déprimante ne fut pas pour réconforter son cousin.
– J’ai toujours cru que ce serait passionnant de se perdre, soupira Roy ; mais cela ne semble pas si drôle, n’est-ce pas ? Et il fait tellement froid. Je me demande si nous aurons des aventures ; les gens perdus en ont d’habitude !
– Si nous pouvions arriver à un camp de bohémiens rassemblés près d’un immense feu autour d’une marmite de ragoût de lapin, ce serait formidable ; ou si nous pouvions trouver la caverne de Vieux Principe, ce serait encore mieux !
Ils avançaient en trébuchant à chaque pas, Roy haletant et cherchant son souffle, Donald lançant toutes les une ou deux minutes un appel, lorsque tout à coup, presque comme s’il avait surgi du sol, un jeune garçon parut devant eux.
– Nous sommes perdus, s’exclama Donald. Qui êtes-vous ? Pouvez-vous nous dire où est le village de Crockton ?
– C’est sûr que je peux ! Ce n’est qu’à environ six kilomètres d’ici.
– Est-ce tout droit ? Questionna Roy.
– Non, vous êtes en train de vous en éloigner.
Le jeune garçon regarda les deux petits bonhommes qui se tenaient devant lui ; il dit avec une note de pitié dans la voix :
– Le pauvre petit a l’air éreinté. Voilà, laissez-moi le prendre sur mon dos. Je peux aussi bien aller à Crockton qu’ailleurs ce soir, et je connais toutes ces collines par cœur ; j’ai gardé du bétail par là depuis que je sais marcher. Voilà, n’est-ce pas mieux ainsi ?
Roy était bien trop fatigué pour résister ; il protesta cependant faiblement. Donald, le voyant confortablement installé sur les larges épaules du jeune homme, marcha à côté de lui, soulagé.
– Comment nous avez-vous trouvés ? Nous avez-vous entendus appeler ?
– J’étais en train de prendre quelques taupes au piège près d’ici lorsque vous êtes passé.
– Où habitez-vous ? Et quel est votre nom ?
– Je m’appelle Rob. Je n’habite nulle part pour le moment. On m’a flanqué à la porte la nuit passée !
Rob eut un bref éclat de rire en disant cela.
– D’où vous a-t-on chassé ?
– Oh ! Vous voyez, nous sommes nombreux et la vieille – c’est ma belle-mère – elle a dit qu’elle ne me garderait pas plus longtemps. Mon père, il est mort l’année dernière ; et c’est difficile de trouver du travail. J’irai dans une ville et là je tenterai ma chance.
– Alors où alliez-vous pour dormir cette nuit ?
– Dormir ! Oh ! Il y a toutes les places et les possibilités qu’on peut désirer en plein air ! Et je n’ai pas été dans ces lieux pendant aussi longtemps pour ne pas connaître assez de coins confortables. Je pourrais vous en montrer une quantité. Celui que je préfère a été découvert par un vieux type, il y a quelque temps. Il y va et enlève des tas de pierres, puis il s’assied et les serre dans ses bras comme si c’était de l’or ! Cela me fait rire parfois de le regarder !
– Mais ce doit être Vieux Principe et la caverne à laquelle il pense sans cesse. Il cherche des os.
Rob rit de nouveau de bon cœur.
– Eh bien ! S’il s’intéresse à ce genre de choses, pourquoi ne va-t-il pas dans un cimetière ? Il creuserait avec plus de succès là !
– Non, ce ne sont que les ossements d’animaux qu’il aime, de très, très vieux os.
Ils avançaient ; Roy voulut marcher de nouveau pour que Donald soit porté à son tour. Rob fut bien d’accord, mais il y eut quelques minutes de discussion entre les deux garçons avant que Donald ne donnât son consentement.
– Tu es aussi fatigué que moi, insista Roy.
– Oh ! Non, pas autant, du moins, ce ne sont que les jambes. Tu sais, je n’ai pas des poumons comme les tiens. Cela ira pour moi ; c’est toujours toi qui rentres malade, jamais moi.
– Ce n’est pas de ma faute, dit Roy d’une toute petite voix ; je sais que je ne serai jamais bon à rien. Je ne crois pas que je vaille beaucoup mieux qu’une fille, j’aurais mieux fait d’en être une.
Lorsque Roy parvenait à ce point, c’est qu’il était dans une profonde détresse ; Donald s’empressa de le rassurer.
– Roy ! Tu es un aussi bon marcheur que moi, suivant les jours. Oui, Rob, prends-moi sur ton dos si tu le veux bien. Je suis presque épuisé et Roy paraît bien reposé maintenant.
Une grande agitation régnait au Manoir lorsqu’enfin le trio y parvint. Mlle Bertram, le visage marqué par l’anxiété, sortit les accueillir dans le hall.
– Ah ! Vous, polissons ! Vous me faites blanchir les cheveux. Où êtes-vous allés ? La moitié du village est partie à votre recherche ! Quelle nouvelle bêtise avez-vous encore inventée ?
L’explication fournie fut reçue avec un petit grognement.
– Si c’est pour faire des expéditions de ce genre, j’insiste vraiment pour que vous cessiez d’essayer de faire du bien à autrui. Le vieux Roger m’a dit qu’il avait retrouvé son âne au début de l’après-midi. Maintenant filez tous les deux vous coucher. Je crois que nurse est déjà en train de préparer des cataplasmes en prévision d’une mauvaise nuit, Jonathan !
– Et que va devenir Rob ? demanda Roy peu après, alors que confortablement installé et bordé dans son lit, il se régalait de pain et de lait chaud.
Mlle Bertram venait d’entrer pour prendre de ses nouvelles.
– C’est le garçon qui t’a ramené ? Il est en train de manger un bon repas dans la cuisine, et ensuite il rentrera chez lui, je suppose.
– Mais il n’a pas de maison, dit Roy en posant sa cuillère et en regardant anxieusement sa tante ; il n’arrive pas à trouver du travail, alors sa mère l’a chassé, et j’aimerais qu’il vienne vivre avec nous ; et lorsque je serai grand, il me servira !
Mlle Bertram rit.
– Ne va pas si vite, mon petit. Je ne le renverrai pas cette nuit s’il ne sait pas où aller, mais nous ne pouvons pas garder une bande de garçons inactifs chez nous.
Les yeux bruns de Roy se remplirent de larmes. Il était tellement rare qu’il laissât paraître ses sentiments que sa tante jugea qu’il était trop faible et épuisé par sa marche pour aborder une discussion.
– Ne fais pas trop travailler ta petite tête à son sujet, dit-elle gentiment ; dors sagement et je te permettrai de le voir demain matin.
– T’es-tu déjà perdue une fois, tante Judith ?
Roy luttait pour se dominer ; sa voix était très calme.
– Non ; grâces à Dieu, jamais.
– J’ai prié Dieu, continua-t-il solennellement, afin qu’il envoie quelqu’un pour nous remettre sur le chemin de la maison et Rob a été la réponse. Et lorsqu’il m’a pris sur ses épaules et que j’ai su qu’il me ramenait à la maison, j’ai pensé à ce tableau, là, devant moi !
Roy montrait une image du Bon Berger avec la brebis égarée sur ses épaules ; le visage de Mlle Bertram était empreint d’une grande douceur lorsqu’elle se pencha pour embrasser son petit neveu.
– Bonne nuit, chéri. Nous verrons ce que nous pourrons faire.
Elle quitta la chambre et lorsque nurse entra voir si Roy avait mangé son pain et bu son lait, elle le trouva rêvassant, le regard fixé droit devant lui.
– Allons, mon chéri, prends ton repas. Ne te sens-tu pas déjà mieux ?
– Je pensais, dit lentement Roy en reportant les yeux sur l’assiette posée devant lui, que lorsqu’on est très grand et très fort, on perd beaucoup de consolations ; et si jamais je devais devenir grand et fort, j’espère que je ne le serai jamais trop pour être porté par Lui !
Il indiqua de nouveau le tableau et la bonne vieille nurse répondit :
– Si tu deviens trop grand pour le Seigneur, tu le seras aussi pour le ciel !

 

6. Rob

Le lendemain, le temps étant humide, Roy ne fut pas autorisé à se rendre au presbytère ; sa nurse cherchait par tous les moyens possibles à prévenir une nouvelle attaque de bronchite. Roy put cependant voir Rob ; ce dernier arriva, l’air maladroit, et assez embarrassé de ses mains et de ses pieds.
– Que vas-tu faire, Rob ? demanda vivement Roy une fois les salutations échangées. Tu ne vas pas retourner à la maison ?
– J’aimerais mieux me faire tuer, fut la brève réponse.
– J’ai de nouveau parlé de toi, ce matin, avec tante Judith et elle a dit que si tu voulais aider notre vieux jardinier dans son travail, et si tu pouvais lui montrer un certificat de moralité, elle te prendrait à l’essai. Je ne sais pas exactement ce qu’elle entend par certificat de moralité. Je pensais que c’était quelque chose nous appartenant en propre et ne regardant personne d’autre. Mais elle prétend qu’elle ne sait pas du tout qui tu es ; je lui ai dit que je te questionnerais. Prends une chaise, veux-tu ? Et maintenant, cela ne t’ennuie pas que je te pose encore quelques questions, n’est-ce pas ? Es-tu un voleur ?
Rob prit la chaise qui lui était offerte ; à cette abrupte demande, il redressa les épaules et leva un regard franc et rieur.
– Non, je ne suis pas un voleur.
– As-tu jamais tué quelqu’un ?
– Non.
– Es-tu un ivrogne ?
– Je déteste le vin.
– Es-tu batailleur ?
– Eh ! Non ; en général pas. Je ne peux pas dire que je n’aie jamais envoyé personne rouler dans la poussière, ni que je n’aie jamais eu de comptes à régler, mais je ne me bats pas avant d’y être forcé.
– Es-tu menteur ?
– Non.
Roy poussa un soupir de soulagement ; puis il continua :
– Eh bien ! Je suis sûr que si tu n’es rien de tout cela, tante Judith t’acceptera ; je lui ai dit que je savais bien que tu n’étais pas méchant.
– Mais je n’ai jamais été à l’école, dit Rob. Je ne sais ni lire ni écrire et cela ne vous recommande pas.
– Oh ! Tu n’aurais pas grand-chose à lire ou à écrire, au jardin. Le vieux Hal ne sait pas non plus lire et il fait une croix pour son nom lorsqu’il doit signer quelque chose. Mais je suppose que tu pourrais apprendre, n’est-ce pas ?
– Vous voyez, le plus souvent, lorsqu’on m’envoyait en classe, je faisais l’école buissonnière ; et puis, quand j’ai eu huit ans, j’ai commencé à garder le bétail, mais si quelqu’un voulait m’apprendre, je crois que cela irait.
– Je t’apprendrai moi-même lorsque je n’aurai rien d’autre à faire, dit Roy avec grandeur, car je veux que tu sois instruit. Je veux que tu viennes chez moi, dans ma maison, lorsque je serai grand. Tu seras attaché à mon service particulier et tu vivras toujours avec moi. Cela te plairait-il ?
Rob grimaça comme s’il prenait ces paroles pour une plaisanterie. Roy continua :
– Naturellement, j’aurai davantage besoin de toi lorsque Donald s’en ira. Il a un beau-père, aussi lorsqu’il sera grand, je pense qu’il ira vivre avec lui, aux Indes ; mais nous ne parlons jamais de cela : nous disons que nous ne nous quitterons jamais. As-tu trouvé Donald beaucoup plus lourd à porter que moi ?
– Eh ! Oui, passablement plus lourd.
– Je crains de ne jamais le rattraper ; il a presque une tête de plus et il semble pousser chaque mois un peu plus vite. Je grandis si lentement. Je pense que c’est parce que je suis beaucoup plus souvent au lit que lui ; je dois tout le temps aller me coucher dans la journée quand je suis malade, et cela doit vous empêcher de grandir, ne crois-tu pas ?
La conversation fut interrompue par l’arrivée de Mlle Bertram. Elle eut une longue discussion avec Rob et finalement l’engagea un mois à l’essai, vu qu’elle avait connu son père.
Les garçons furent ravis. Roy persistait cependant à considérer Rob comme son protégé particulier et à plus d’une reprise cela donna lieu à de vives disputes entre les deux cousins.
– Il ne t’appartient pas. Tu lui donnes des ordres comme s’il était ton serviteur, dit Donald avec impatience un après-midi où Roy avait envoyé plusieurs fois de suite Rob à la maison pour lui chercher différents objets.
– Il le sera un jour, rétorqua vivement Roy.
Ils étaient assis à leur place favorite, sur le mur, où le serviable Rob venait de leur apporter quelques prunes juteuses ; Donald, en ayant mis une énorme dans la bouche, resta un instant sans parole.
– Je crois que tu vas te mettre à tant aimer Rob que tu n’auras plus besoin de moi, dit-il après un moment de réflexion.
– Rob est mon serviteur ; toi, tu es un ami et un parent, rectifia Roy.
– Mais il est une occasion, et une grande, de faire du bien, n’est-ce pas ?
– Eh bien ! Oui, je n’y avais pas pensé ! C’est magnifique !
Les grands yeux brillants de Roy se posèrent avec orgueil et tendresse sur Rob qui ratissait maintenant la pelouse.
– Nous lui avons déjà fait du bien n’est-ce pas ? Continua songeusement Donald ; seulement, c’est lui qui nous en a fait d’abord. Je vais te dire ce que nous pourrions faire pour lui. Apprends-lui à lire.
Roy parut très embarrassé.
– C’est si difficile et il semble tellement stupide. J’ai essayé l’autre jour parce qu’il me l’a demandé ; mais je n’avais jamais imaginé qu’on pût être aussi stupide ! Je lui ai dit qu’il faudrait renoncer, car cela me met hors de moi. J’ai pensé qu’il pourrait peut-être aller chez Vieux Principe. Tu comprends, il est trop grand pour être envoyé à l’école, mais Vieux Principe dit toujours qu’il aime apprendre des choses aux autres.
– Tiens ! Voilà qui est vraiment drôle, s’exclama Donald, en indiquant du doigt le bois de pins en face d’eux. Il suffit de parler de lui pour qu’il arrive ! C’est bien lui qui descend là-bas ? Regarde ! – maintenant il se baisse pour ramasser quelque chose. Je suis sûr que c’est Vieux Principe ; appelons-le !
Deux voix aiguës de jeunes garçons lancèrent :
– Vieux Principe ! Hé ! Venez, Vieux Principe, nous avons besoin de vous !
Un moment après, Vieux Principe, ayant entendu leurs appels, se tenait au pied du mur.
Il était là, avec son chapeau de paille rejeté en arrière et ses bons yeux pétillaient sous ses épais sourcils broussailleux.
– Alors, jeunes gens, vous me dominez maintenant. Ce n’est pas souvent qu’il vous arrive de regarder Vieux Principe de si haut.
– Nous voulions vous demander si nous pourrions vous envoyer Rob pour que vous lui appreniez à lire, commença tout de suite Roy.
– Et pourquoi deux jeunes garçons désœuvrés n’auraient-il pas davantage de temps pour le faire qu’un commerçant surchargé ? demanda le vieillard.
– Oh ! Vous voyez, expliqua Roy un peu confus, les grandes personnes savent comment enseigner ; nous pas. D’ailleurs, nous ne sommes pas désœuvrés – nous travaillons dur à nos leçons toute la matinée et nous avons une demi-heure d’étude après le thé.
Vieux Principe secoua la tête.
– Et c’est à vous, un jeune, à aider votre prochain et à faire du bien à tous. C’est un mauvais principe, mon garçon, de chercher de grandes choses et de laisser passer les petites !
– Pensez-vous que nous devrions lui apprendre à lire ? Questionna Donald.
– S’il désire apprendre et que vous avez du temps, ce serait laisser échapper l’occasion que de ne pas le faire, voilà tout ! Et de plus, ne comptez pas sur Vieux Principe pour vous aider en cela.
Le vieillard leur tourna le dos et s’en alla de nouveau en direction du bois de pins, laissant les deux garçons perplexes le suivre du regard.
– Il est plutôt de mauvaise humeur cet après-midi, remarqua Donald.
– Je suppose qu’il pense que c’est pour notre bien. Voulons-nous essayer encore une fois ? Tu pourrais le faire travailler un jour et moi le suivant. Ce ne serait pas tout à fait aussi fatiguant.

Ils appelèrent Rob, le consultèrent et décidèrent finalement que chaque après-midi entre deux et trois heures il y aurait une leçon de lecture au sommet du mur du jardin.
– Nous n’aurons au moins pas envie de dormir, là, et c’est le moment où chacun se repose, dit Roy cherchant à voir le bon côté de leur entreprise. Je veux essayer d’être très patient et de ne pas me fâcher une fois, car tu es notre occasion, ou l’une d’elles – n’est-ce pas Donald ?
Donald acquiesça.
– La plus grande que nous ayons eue jusqu’à maintenant, dit-il.
Rob, avec une grimace, s’en alla enchanté. C’était un garçon sérieux et honnête, tout dévoué aux deux cousins, mais particulièrement à Roy qui, sans les constantes remontrances de Donald, se serait montré tyrannique à son égard. Mlle Bertram les laissait se débrouiller seuls ; elle se contentait d’exercer une surveillance sur le travail de Rob, mais elle ne s’opposait jamais à ce qu’il se joignît aux jeux de ses petits neveux.
– Ils n’ont rien à apprendre de mauvais de lui, disait-elle à sa mère ; et il peut leur enseigner beaucoup de bonnes choses.
Ainsi, tous les jours, régulièrement, des leçons de lecture eurent lieu sur le mur. L’empressement de Rob pour parvenir à maîtriser les mots difficiles, son humilité et sa modestie lorsque ses petits maîtres se mettaient en colère contre lui, étaient touchants à voir. Parfois les bavardages remplissaient une grande partie de la leçon, surtout lorsque Roy était le professeur. Quant à Donald, il insistait toujours pour avoir quelques instants de récréation.
– Tu pourras écrire mes lettres à ma place, quand je serai grand, dit Roy, un après-midi, s’accordant une pause au milieu de la leçon. Je n’aime pas écrire des lettres ; j’ai l’intention de voyager dans le monde, de découvrir des pays et ainsi il faudra que j’écrive de temps à autre à la maison. Tu viendras avec moi, n’est-ce pas ?
– Certainement que je viendrai, fut l’enthousiaste réponse.
– J’ai pensé, poursuivit songeusement Roy, en se détournant du livre posé entre eux deux et en laissant errer son regard sur les faîtes des pins sombres qui se balançaient gentiment sous la brise d’été, que je serai peut-être assez fort, quand je serai grand, pour être un explorateur. Tu comprends, je ne pourrai être ni un soldat ni un marin, mais je n’ai rien d’autre que les poumons fragiles, et les docteurs disent que parfois les voyages sur mer font du bien aux personnes délicates des poumons. Trouves-tu que j’ai l’air très misérable de corps, Rob ? C’est ce que disent de moi certains villageois ; mais ma tête, mes jambes et mes bras sont tout à fait bons. Je ne suis ni estropié, ni bossu, ni aveugle ou sourd ou muet, et je dois en être très reconnaissant. Qu’en penses-tu ?
– Vous êtes tout aussi droit et courageux que Donald, et vous deviendrez un homme fort et vigoureux, j’en suis sûr, dit Rob avec sympathie.
– Vieux Principe dit que, dans la vie, on peut être un faiseur, un raccommodeur ou un briseur. Je désire être un faiseur. J’aimerais découvrir un pays et y bâtir une belle et grande ville. Je veux faire quelque chose de grand. Je demande tous les jours à Dieu de m’accorder de trouver quelque chose de grand à faire.
– Croyez-vous en – en Dieu ? demanda Rob, l’air embarrassé.
– C’est sûr ! Que veux-tu dire ? Pas toi ?
– Je ne sais pas. Je ne connais pas grand-chose de Lui, sinon que vous parlez souvent comme si vous étiez – oui, presque des amis pour Lui ; cela m’a étonné.
Roy ramena un regard grave du sommet des collines sur le visage de son compagnon.
– Je connais Dieu depuis que je suis un bébé, dit-il ; je ne me souviens pas ne pas L’avoir connu. Nurse m’en parlait quand j’étais tout petit et lorsque mon père allait mourir, il m’a appelé auprès de lui et m’a dit : Fitzroy ! Sers Dieu en tout premier, ensuite sers ton prochain. Je m’en suis toujours souvenu, seulement, tu sais, nous ne parlons jamais de ces choses ; je ne l’ai dit qu’à Donald. J’essaie de servir Dieu – il n’est pas nécessaire d’être très fort pour cela ; j’aimerais servir la reine aussi ; et lorsque M. Selby nous a parlé des occasions de faire du bien à tous, j’ai désiré trouver ces occasions. Tu ne sais pas grand-chose de Dieu, Rob?
Rob secoua la tête.
– On m’a appris qu’Il avait fait le monde et m’avait fait, moi ; je sais qu’Il punira les méchants, mais je n’ai jamais cherché à Le servir et – et je ne vois pas pourquoi j’aurais à le faire.
– Tu ne connais peut-être pas Jésus Christ ? demanda Roy avec solennité.
– Eh ! Oui, on m’a parlé de Lui lorsque j’étais un gamin qui allait à l’école du dimanche. Je sais qu’Il est venu dans le monde pour sauver des personnes, mais je n’ai jamais compris exactement pourquoi, ni la différence que cela fait.
– Je peux te l’expliquer. S’Il n’était pas mort, je pense que je ne me serais pas soucié de servir Dieu : cela n’aurait eu aucun sens ; tout aurait été inutile, car, à notre mort, nous aurions tous dû aller en enfer, en punition pour nos péchés. Nous n’aurions jamais pu aller au ciel.
– En étant très bons, je crois que nous aurions pu, intervint Rob, que cet aspect du problème faisait froncer les sourcils.
– Mais vois-tu, la Bible dit que nous ne pouvons pas être bons, pas un seul d’entre nous ne le peut – le diable nous en empêche.
– Il y a pourtant des personnes qui sont bonnes dans le monde.
– Ne m’interromps pas, dit impatiemment Roy. Je te disais : Jésus est mort afin que Dieu puisse nous pardonner et nous prendre au ciel. C’est assez difficile à expliquer, mais Dieu L’a puni à notre place – comprends-tu ? Nous pouvons ainsi maintenant tous aller au ciel ; nous essayons d’être bons pour plaire à Jésus parce qu’il nous a aimés ; et la raison pour laquelle nous sommes capables d’être bons, c’est que Jésus nous aide à l’être et qu’Il peut vaincre le diable mieux que nous ne le pouvons. Voilà, je crois que j’ai bien expliqué ainsi. Maintenant continuons notre lecture.
Rob n’ajouta rien jusqu’à la fin de la leçon ; il dit alors lentement :
– C’est assez étrange ce que vous m’avez raconté ; je ne comprends pas bien. Peut-être qu’un autre jour vous me réexpliquerez.
– Si tu apprends vite à lire, je te donnerai une Bible et tu pourras alors chercher toi-même ce qu’elle dit à ce sujet. Évidemment tu devrais servir Dieu, toi aussi, autant que n’importe qui d’autre et tu ferais bien de commencer tout de suite.
Sur ses paroles, Roy sauta de son haut perchoir et traversa en courant le jardin, jusqu’aux étables où il avait fixé rendez-vous à Donald. Rob descendit plus lentement, murmurant pour lui-même :
– C’est une bonne chose de ne pas avoir peur de Dieu, comme M. Roy, mais je ne vois pas pourquoi je devrais le servir !

 

7. Une histoire de noix

– Viens, Donald, allons nous promener ! Tante Judith est auprès de grand-maman ; elle a dit qu’il ne devait pas y avoir de bruit dans la maison. Viens ! Allons faire une bonne promenade dans la campagne.
Une demi-heure plus tard, les garçons, montés sur leurs poneys, traversaient en flèche le village ; et bientôt ils se trouvèrent au milieu d’une vaste étendue de bruyère et d’herbe.
Roy était lancé dans un éloquent discours sur tout ce qu’il ferait lorsqu’il serait grand, quand soudain Donald s’arrêta :
– Mon poney a quelque chose qui ne va pas. Je crois qu’il commence à boiter. Oh ! Je vois ; un de ses fers est en train de lâcher ! Qu’allons-nous faire maintenant ?
Il était descendu de son poney et considérait avec perplexité son malheur.
– Conduis-le doucement, conseilla tout de suite Roy. Nous ne sommes pas très loin de C., et je sais qu’il y a là un forgeron.
Donald grogna un peu en se voyant ainsi privé de sa chevauchée ; ils atteignirent bientôt le village voisin et eurent tôt fait de trouver la forge.
Tandis qu’on s’occupait du poney, Roy proposa à Donald d’aller rendre visite à une vieille dame, grande amie de leur tante, qui vivait juste à la sortie du village.
– Elle nous offrira peut-être le thé, suggéra Roy, et elle a toujours de très bons gâteaux. Je vais laisser mon poney ici ; nous viendrons les chercher à notre retour.
– Je n’aime pas faire des visites, objecta Donald avec un peu de mauvaise humeur.
– Mais Mme Ford n’est pas du tout ennuyeuse et elle sait une quantité d’histoires.
Ces deux appâts, « gâteau » et « histoire » eurent raison de la timidité de Donald. Quelques instants plus tard, les deux garçons pénétraient dans un petit jardin ensoleillé et frappaient à la porte couverte de roses de la « Chaumière aux clématites ».
La porte s’ouvrit et une dame âgée s’avança. C’était une petite personne, à l’air fragile et délicat, mais au visage rayonnant – et quel sourire ! Elle accueillit les garçons avec ravissement.
– Mes chers enfants, quelle belle surprise ! Je n’ai pas souvent la visite de jeunes messieurs. Comment va votre grand-maman ? M’apportez-vous un message de votre tante ?
– Grand-maman n’est pas très bien aujourd’hui, répondit Roy avec franchise, et tante Judith ne savait pas que nous viendrions. Nous faisions une course et le poney de Donald a perdu un fer ; aussi nous l’avons laissé chez le forgeron et nous sommes venus ici. Vous voyez, nous avons pensé que cela ferait passer le temps.
– Mais vous avez bien fait, et vous aurez une bonne tasse de thé avant de repartir. Eh bien ! Quels grands garçons vous devenez ! Lequel est l’aîné ? J’oublie toujours.
– C’est moi, dit Roy un peu timidement ; la plupart des gens pensent naturellement que c’est Donald, parce qu’il est le plus grand.
– Il n’y a que deux mois et cinq jours entre nous deux, ajouta vite Donald, sachant que ces questions de taille étaient douloureuses pour Roy ; et vous voyez, Mme Ford, la cervelle de Roy est beaucoup plus grande que la mienne – c’est M. Selby qui le dit ; ainsi nous sommes quittes.
– Je me demande lequel à la plus grande âme ? dit Mme Ford.
Les garçons la regardèrent.
– Voulez-vous que je vous raconte une petite histoire avant le thé ? demanda-t-elle en s’installant dans son fauteuil.
Roy envoya un coup de coude ravi à Donald.
– Oui, s’il vous plaît ; nous aimons les histoires ; racontez-en une qui soit remplie d’aventures !
Mme Ford secoua la tête avec un petit sourire.
– Je ne peux pas vous parler de combats de Peaux-rouges, ni de naufrages, ni de chasses de lion ou autres choses de ce genre. Il vous faudra prendre mon histoire telle qu’elle est, et y réfléchir dans vos moments de loisirs :
« Il y avait une fois un vieux jardin. Des fleurs et des fruits de toute espèce y poussaient. Un jour d’automne, quelques insolents moineaux se mirent à taquiner un jeune noyer.
– A quoi servez-vous, disaient-ils en donnant des coups de bec aux petites boules vertes. Ah ! Vous êtes acides et amères et mauvaises, bonnes qu’à empoisonner !
– Pourtant, murmurèrent les jeunes noix humblement, nous ne voulons de mal à personne. Nous ne savons nous-mêmes pas exactement pourquoi nous sommes ici. Mais croyez-vous que peut-être il y aurait quelque chose dans notre intérieur ?
– A l’intérieur ! Se moquèrent les moineaux ; qui a jamais entendu parler d’un intérieur qui serait meilleur que l’extérieur ?
Et ils s’envolèrent, car ils n’avaient eux-mêmes pas encore un an et ils ignoraient tout des noix.
Les noix soupirèrent et appelèrent un vieux corbeau qui passait par là.
– Croyez-vous que nous ayons été plantées dans ce magnifique jardin par erreur ? demandèrent-elles. Nous attendons depuis longtemps de procurer du plaisir et de faire du bien à ceux qui nous entourent.
– Attendez encore un peu, dit le vieux corbeau ; attendez et donnez-vous de la peine pour grossir !
Et les noix prirent patience. Un jour le jardinier vint, et cueillit les pommes et les poires ; mais il ne regarda même pas le noyer ; et lorsqu’il heurta du pied une noix tombée, il ne s’en soucia pas plus que si elle avait été un caillou.
– Est-ce donc là notre sort ? Soupirèrent les noix. Nous savons maintenant que nous ne sommes bonnes à rien.
Elles versèrent d’amères larmes de désappointement et de vexation.
Puis un matin, le vieux corbeau réapparut.
– Pourquoi nous avez-vous dit de prendre patience ? S’écria insolemment l’une des noix. Nous pourrissons, nous mourrons ici ; c’est là notre sort.
– Attendez encore un peu, répéta le corbeau. C’est lorsque nous sommes tombés très bas que nous sommes élevés très haut. Quand nous arrivons à notre fin, un renouveau se produit.
Les noix soupirèrent en le voyant s’envoler à nouveau.
Un jour, le maître lui-même descendit avec le jardinier dans le jardin.
Arrivé au noyer, il s’arrêta, se baissa dans l’herbe verte et ramassa l’une des noix tombées.
– Il vous faut les rentrer, dit-il à son jardinier ; nous en avons une bonne quantité pour la première année.
– Oui, répondit le jardinier. Elles sont prêtes. Je les ai laissées jusqu’à ce que vous les ayez vues.
Et les noix se murmurèrent l’une à l’autre, avec surprise et ravissement, que ce n’était donc pas par négligence ni par indifférence qu’elles avaient été laissées là ; le jardinier avait remarqué la chute de chacune d’elles et, le moment venu, il avait su où les trouver.
Lorsque les coques foncées furent enlevées et que leurs coquilles brunes craquèrent à la table du maître, elles découvrirent que la meilleure partie d’elles-mêmes était ce qui ne pouvait pas être discerné par les étrangers, ce qui ne pouvait être amené au jour que par la main du maître.
– C’est une espèce de parabole, dit Roy lorsque Mme Ford se tut.
– Oui, répondit-elle en souriant.
A ce moment-là le thé fut apporté et les garçons y firent grandement honneur. Peu après, ils prenaient le chemin du retour.
– Elle est vraiment formidable, remarqua Donald, et son gâteau est fameux. Je suis content que nous soyons allés la voir.
Roy était étrangement silencieux. Donald poursuivit :
– Je pense que, de nous deux, c’est toi qui as la plus grande âme, Roy. Nurse dit toujours que ton âme est trop grande pour ton corps.
– J’aimerais parfois ne pas avoir de corps, dit Roy avec un soupir ; il se fatigue si vite.
– Bien. Ne parlons plus d’âme et de corps, conclut rapidement Donald. Ce n’est pas intéressant. Je te demande plutôt : crois-tu que nous pourrions apprendre à Rob à jouer au cricket ?
Parler de Rob ne lassait jamais Roy. Il s’illumina aussitôt.
– Nous lui apprendrons tout, dit-il avec enthousiasme, je ferai de lui mon ami aussi bien que mon serviteur, lorsque je serai grand.
– Un drôle de type comme ami, remarqua Donald avec un peu d’humeur.
– Tu n’aimes pas Rob ?
Roy avait parlé avec étonnement.
– Oh ! Oui, je l’aime, mais tu me rends malade à force de le vanter pareillement.
Roy changea de sujet. Il se demandait parfois pourquoi Donald se fâchait ainsi au sujet de Rob. Il ne lui était jamais venu à la pensée que Donald pouvait le considérer comme un rival éventuel.

 

8. Le saut des Bertram

C’était l’anniversaire de Roy. Il était debout à la fenêtre de sa chambre à coucher, avant l’heure du petit déjeuner, et regardait le vieux jardin, sous lui, l’esprit bouillonnant d’idées et de suppositions. Son jour d’anniversaire avait une grande importance pour lui et depuis quelques années déjà, un programme réglait le déroulement de cette journée. Son tuteur, un officier retraité de l’armée des Indes vivant dans le voisinage et qui autrefois avait été un très grand ami de son père, venait toujours lui rendre visite et, en cette occasion, les deux garçons déjeunaient avec leurs aînés. Immédiatement après le repas, ils partaient en voiture ou à cheval à Norrington Court, la future demeure de Roy et ils y passaient le reste de la journée.
Le jeune garçon était toujours préoccupé de son avenir, aussi lorsque Donald, radieux, fit irruption dans sa chambre pour lui faire ses vœux, il le reçut avec un visage grave.
Donald était toutefois trop occupé à fourrager dans une petite corbeille pour s’en apercevoir.
-C’est mon cadeau, mon vieux. Ouvre seulement et regarde si cela ne t’enchante pas.
Le visage de Roy ne fut bientôt plus que sourires à la vue de deux ravissantes petites souris blanches, enfouies dans la paille, le regardant de leurs petits yeux brillants avec une calme curiosité.
-Elles sont apprivoisées, dit Donald au comble de la joie. Vieux Principe les a gardées pour les apprivoiser pendant plus d’un mois. Elles s’appellent Nib et Dib. Tu n’aurais jamais deviné, n’est-ce pas ? J’ai été les voir je ne sais pas combien de fois et elles mangent dans ma main. Regarde seulement !
Roy était bien trop excité par ses souris pour pouvoir manger, et lorsque, peu après, Rob arriva avec une nouvelle balle cricket achetée avec ses petites économies, Roy déclara qu’il était le « type le plus heureux du monde ».
Mlle Bertram lui offrit une jolie papeterie et chacun des employés de la maison vint lui apporter quelque petit cadeau.
A dix heures il se rendit dans la chambre de sa grand-mère.
Cela faisait aussi partie du programme.
Mme Bertram, selon son habitude, le reçut avec grande solennité.
-Assieds-toi, Fitzroy ; tu deviens un grand garçon ; t’a-t-on mesuré ce matin ?
-Oui, grand-maman, et j’ai poussé de presque sept centimètres depuis l’année passée. Ce n’est pas trop mal, n’est-ce pas ?
-Ton père était beaucoup plus grand à ton âge. Je n’arrive pas à comprendre.
Roy eut un pincement au cœur.
-Le général Newton va bientôt arriver, je suppose, continua Mme Bertram, et j’aimerais que tu lui transmettes un message de ma part. Présente-lui mes salutations les meilleures et prie-le de bien vouloir m’excuser de ne pas descendre pour le recevoir, ce matin. J’ai eu une très mauvaise nuit et je ne me sens pas en état d’avoir une fatigue supplémentaire. J’espère qu’il trouvera que tu as fait des progrès dans ta conduite et dans ton comportement. Mon souhait serait que tu parles et ris moins et que tu réfléchisses davantage. Efforce-toi de prendre conscience de tes responsabilités lorsque tu iras à Norrington Court cet après-midi. C’est une bien grande et importante propriété pour qu’un aussi petit garçon que toi en soit l’héritier, et j’espère que tu te montreras digne de cette position, lorsque tu seras d’âge. Ton oncle était l’homme le plus respectable et le plus honorable de tout le domaine, et si ton cher père avait vécu et était revenu du Canada, il aurait marché sur ses traces.
-Et qui marchera sur les miennes, après ma mort, grand-maman ?
-Mon petit, il te faut apprendre à ne pas interrompre les grandes personnes quand elles parlent.
-Je regrette beaucoup, mais dis-moi – si je mourais avant d’être grand, est-ce que Donald aurait ma maison?
-Oui, de par les termes du testament, puisque son père venait, par rang d’âge, après le tien.
-Est-ce ce qu’entend tante Judith quand elle m’appelle Jonathan et me dit, lorsque je fais le fanfaron, qu’il faut me souvenir que mon homonyme n’est jamais monté sur le trône ? Je suis content de penser que Donald hériterait de ma maison – il ferait un meilleur maître que moi, n’est-ce pas ?
Mme Bertram poussa un soupir. La fragilité de Roy était un point douloureux pour elle ; jamais elle ne parviendrait à s’habituer à sa petite taille.
-Bien, dit Roy après un temps d’arrêt. Je ferai de mon mieux, grand-maman, pour devenir un homme grand et fort. Je prends maintenant mes fortifiants chaque fois que nurse me les donne et je ne les jette plus jamais par la fenêtre comme auparavant. Et j’espère faire quelque chose de grand avant de mourir ; j’essaie de devenir un homme bon. Penses-tu que cela suffise ? ajouta-t-il un peu anxieusement, croyant discerner du mécontentement dans le regard de sa grand-mère.
Elle ne répondit pas, mais sortit son porte-monnaie de sa poche ; Roy savait que c’était le signal de son renvoi.
-Maintenant, dit Mme Bertram, voilà la pièce d’argent que j’ai l’habitude de te donner. J’espère que tu la dépenseras intelligemment. Tu me raconteras ce que tu en auras fait. Je te souhaite une bonne journée. Embrasse-moi, et laisse-moi. Oh ! Puisses-tu ressembler davantage à ton cher papa qui était un si bel homme !
Roy prit son cadeau, remercia sa grand-mère et après l’avoir embrassée, sortit tranquillement de la chambre.
Il s’arrêta un instant derrière la porte et tira sa veste sur ses yeux, étouffant un sanglot.
-C’est si triste que Dieu ne veuille pas me rendre fort, et il ne semble pas que je sois capable d’y parvenir par moi-même.
La minute d’après, rejoint par Donald, il courait dans toute la maison, montrant à chacun ses jolies petites souris et bavardant comme s’il avait oublié tous ses soucis.

Le général Newton arriva bientôt ; son appréciation quant au développement de son pupille était plus réconfortante que celle de sa grand-mère.
– Tu vas devenir un splendide jeune homme, maintenant, dit-il le tapotant sur l’épaule, et tu vas dépasser ton cousin. As-tu eu beaucoup d’aventures ces derniers temps ?
– Ce sont des braves garçons, en général, répondit Mlle Bertram en souriant, sauf quand ils essaient de jouer aux philanthropes ; cela finit alors mal.
– Ah ! C’est leur nouveau but, n’est-ce pas ? La dernière fois que j’étais ici, ils se préparaient à être des colporteurs ambulants. Avez-vous fixé votre choix sur une profession, l’un et l’autre ?
– Oui, je serai un voyageur et un explorateur, dit Roy avec décision.
– Oh ! Vraiment ! Tu as certes déjà l’amour des découvertes. Comment va votre ami Vieux Principe ? Sort-il encore des merveilles de la terre pour les conserver ensuite dans ses pots ?
– Il travaille maintenant dans une caverne, dit vivement Donald. Aimeriez-vous venir la voir un jour ?
– Non, merci. Et vous, mes garçons, êtes-vous toujours des amis inséparables ?
– Toujours David et Jonathan, répondit Mlle Bertram ; et le vieux général rit de bon cœur.
Avant de s’en aller, il donna, lui aussi, une pièce d’argent à Roy, qui confia à Donald :
– J’ai mis celle de grand-maman dans ma poche droite et celle du général, dans la gauche. Elles n’iraient pas bien ensemble : celle de grand-maman est tellement solennelle tandis que celle du général est pleine de gaieté !
Ce fut une joyeuse petite troupe qui se mit en route pour Norrington Court. Les garçons étaient sur leurs poneys ; Mlle Bertram suivait dans sa petite voiture à cheval, avec Rob assis à l’arrière, tout fier dans son nouveau costume et enchanté d’être de la partie.
Ils montèrent une longue et imposante allée, bordée d’ormes et de hêtres, avec au loin, dans les clairières, un tapis de fougères et de mousses. Roy et Donald sautèrent de leurs poneys devant une vieille maison de pierre, aux tourelles et aux murs couverts de lierre. Tout avait été préparé pour leur visite. Les fleurs sur les terrasses formaient des massifs délicieusement parfumés et colorés ; les sentiers avaient été sarclés et roulés ; le gazon velouté présentait un état de perfection que seul des siècles de soins avaient pu permettre d’atteindre. La gouvernante, dans son plus beau tablier de soie noire ouvrit la porte ; derrière elle se tenaient encore deux ou trois fidèles serviteurs.
Roy s’adressa à chacun d’eux avec la franchise et la grâce d’un très jeune garçon. Il leur demanda ensuite si le thé pourrait être servi sur la terrasse. Mlle Bertram donna son accord, et tandis qu’elle entrait parler un instant avec la gouvernante, les garçons partirent en courant faire leur tour de propriétaires, entraînant Rob derrière eux. Ils allèrent évidemment aux écuries ; le vieux palefrenier qui avait connu leurs pères alors que ceux-ci étaient des enfants, les accueillit avec chaleur.
– Il vous faut pousser plus vite, monsieur Fitzroy. Nous aimerions vous avoir ici, au milieu de nous. J’ai hâte de voir ces écuries remplies à nouveau de chevaux de classe. C’est mortel de devoir passer toute l’année avec pour seule compagnie deux bêtes !
– Racontez-nous une histoire d’autrefois, Ben, s’il vous plaît.
Ben s’assit et posa pensivement les mains à plat sur ses genoux.
– Tous les jeunes gens naissaient cavaliers, commença-t-il lentement. Je me souviens comment M. Rodolphe remontait l’allée après une longue chevauchée : « Voilà, Ben, me disait-il en me tendant les rênes et en sautant de son cheval, léger comme une plume. Nous sommes morts de fatigue, Ruby et moi ! » Lorsque le vieux maître vivait encore, il prenait les trois jeunes gens, il les faisait monter et les conduisait à Ruddock au bord du ruisseau, pour les voir sauter. Il disait : Aucun de mes petits-fils n’est digne de porter le nom de Bertram s’il n’arrive pas à faire ce saut avant l’âge de douze ans ! Tous y sont parvenus avant d’avoir dix ans. Et il les regardait sauter, en riant tout bas et en se frottant les mains.
– C’est le ruisseau qui est au bas de la prairie de derrière, demanda vivement Donald, celui qui est derrière la haie ?
– Oui, c’est bien cela.
– Mais nous ne l’avons jamais sauté ! s’exclama Roy. Et je pense que nous devrions le faire, car nous sommes ses arrières-petits-fils.
– Nous ne sommes pas près d’avoir douze ans, dit Donald, mais il nous faut absolument essayer.
– Bien, nous irons ce soir, après le thé ; et vous viendrez nous regarder, Ben.
Ben eut un sourire allant d’une oreille jusqu’à l’autre.
– Vous volerez par-dessus comme un oiseau, pour autant que votre poney soit habitué à ce genre de choses.
– Nous n’avons jamais fait de très grands sauts, admit candidement Donald.
– Oh ! Nous réussirons, dit Roy avec un petit hochement de tête ; nous les ferons sauter !
Puis ils passèrent sur d’autres sujets.
– Que penses-tu de ma maison, Rob ? demanda plus tard Roy, tandis qu’il conduisait son humble ami à travers les chambres et les corridors vides des étages supérieurs.
– Il faudra un bien grand nombre de personnes pour la remplir, dit craintivement Rob.
– J’aurai naturellement beaucoup d’amis qui viendront vivre avec moi, puis je me marierai ; les hommes font toujours ainsi, n’est-ce pas ?
– Oui, la plupart, je crois, fut la grave réponse.
– Et n’aimerais-tu pas venir vivre avec moi, ici ?
– C’est sûr.
– Mais, dit Donald qui marchait quelques pas derrière eux, si tu veux voyager, tu n’emploieras pas beaucoup ta maison, Roy. Si Rob part avec toi, je viendrai vivre ici pendant que tu seras à l’étranger et lorsque tu reviendras, je m’en irai.
– Non, tu ne t’en iras pas ; tu sais que nous aurons aussi besoin de toi.
Et voyant une ombre sur le visage de Donald, Roy revint en arrière et passa son bras sous celui de son cousin :
– Écoute, ajouta-t-il, Rob sera ton valet aussi bien que le mien et nous partirons tous ensemble à la découverte d’un nouveau pays et lorsque nous l’aurons trouvé, nous reviendrons et nous passerons de bons moments dans cette vieille maison.
– Je devrai travailler pour gagner ma vie, répondit Donald d’un air renfrogné.
– Oui. Je me disais – et les yeux de Roy avaient un regard très sérieux – je me disais ce matin que, lorsque je serai grand, je ne pourrai pas vivre exactement comme je voudrai. Vieux Principe me disait l’autre jour que la raison pour laquelle certaines personnes sont surchargées c’est que d’autres ne travaillent pas assez ; et un homme paresseux rejette sa part de travail sur le dos des autres.
– Nous ne voulons pas des sermons de Vieux Principe ici ! s’exclama Donald qui avait retrouvé sa bonne humeur. N’as-tu pas affreusement faim ? Je suis sûr que le thé doit être prêt.
Ils allèrent sur la terrasse où un repas copieux avait été préparé ; ils y firent grand honneur. Puis tous les employés de la maison vinrent boire à la santé de Roy ; le vieux majordome fit un petit discours ; Roy répondit, et ses paroles devaient demeurer longtemps après gravées dans la mémoire de ceux qui les entendirent.
Mlle Bertram, considérant la mince petite silhouette bien droite du jeune garçon et remarquant l’intensité avec laquelle il parlait, se sentit traversée d’une vive douleur, comme si elle se demandait si cette frêle vie ne serait pas brisée avant que son neveu ne fût un homme.
-Je vous suis vraiment très obligé pour tous vos bons vœux. Lorsque je serai grand et que je viendrai vivre parmi vous, j’ai décidé de faire tout le bien possible, envers chacun. J’espère devenir plus fort et je pense que je serai capable de faire autant que les autres. Mais quoi qu’il en soit, je vous promets que je ferai de mon mieux pour la propriété !
Des applaudissements saluèrent le discours du jeune maître ; puis, la cérémonie étant terminée, Mlle Bertram envoya ses neveux s’amuser tranquillement une demi-heure encore avant de prendre le chemin du retour.
Les deux garçons avaient déjà fait leurs plans. Ils filèrent directement aux écuries chercher leurs poneys pour aller s’exercer au saut dont leur avait parlé le vieux palefrenier.
Celui-ci avait déjà préparé les bêtes ; quelques minutes après, ils traversaient le petit enclos en face du lieu en question.
C’était une haie pas très rassurante, quoique pas bien haute, masquant un large bras d’eau courante. Le vieux Ben commença à se sentir un peu nerveux en voyant les deux cousins évaluer avec doute le saut.
– Est-ce que la haie a poussé depuis que nos pères étaient des petits garçons ? demanda Donald.
– Peut-être un tout petit peu, bien que nous essayions de la garder toujours à la même hauteur. Elle est un peu plus fournie qu’elle ne l’était ; mais ne sautez pas si vous n’êtes pas sûrs de vos poneys. Ce serait affreux si vous vous blessiez et n’arriviez pas.
– Si nous essayons, nous arriverons, dit Roy avec persuasion ; puis lui et Donald prirent du recul pour lancer leurs montures au galop.
Le vieux Ben retenait son souffle. Donald semblait hésitant :
– Je te dis, mon vieux, ne le faisons pas ce soir.
Roy eut un regard à la fois étonné et méprisant.
– Ne pas le faire ! As-tu peur ?
Donald rougit.
– Je ne doute pas de notre courage, dit-il fermement, mais de nos poneys. Ils ne sont pas habitués à ce genre de choses.
– Eh bien ! Ils s’y habitueront ce soir ! Maintenant, allons-y ; c’est assez large pour que nous soyons les deux de front. Un – deux – trois – départ ! Hourra pour les Bertram !
Les poneys étaient en bonne forme, la haie fut franchie ; mais au moment où le vieux Ben allait agiter sa casquette en guise d’acclamation, il y eut un craquement – un cri aigu – et un bruit sourd, à vous soulever le cœur, de l’autre côté de la haie. Lorsque le vieux palefrenier, haletant et tremblant de tous ses membres, eut rejoint l’autre rive, Roy et son cheval gisaient par terre. Donald était parvenu sain et sauf de l’autre côté et maintenant, s’étant jeté à bas de son poney, il se penchait terrifié sur Roy.
– Il est mort, Ben – il est mort – son poney a roulé sur lui. Oh ! Cherchez vite un docteur !
Ben, avec un sourd grognement, recueillit le petit corps inerte dans ses bras ; Donald, presque ivre de peur, se précipita à la maison.
Ce fut aussitôt la confusion générale. Rob fila comme une flèche chercher le docteur qu’il ramena dans un délai incroyablement bref vu que celui-ci vivait à quelque cinq kilomètres de là.
Pour Donald qui écoutait derrière la porte de la chambre à coucher, il sembla que des siècles s’écoulèrent avant que le docteur ne reparût, et lorsqu’enfin il sortit, Donald était trop accablé pour parler. Mais le docteur Grant, voyant le petit visage pâle et défait du garçonnet, lui posa gentiment la main sur l’épaule :
– Courage, mon garçon, cela aurait pu être pire ; il est seulement très ébranlé et il a une jambe cassée. J’espère qu’il courra de nouveau bientôt.
Donald, soulagé par les paroles du docteur, donna alors libre cours à un torrent de larmes.

 

9. Le testament de Roy

Il se passa bien du temps avant que les cousins ne se revoient ; l’état physique fragile de Roy avait reçu un gros choc et l’état du petit garçon était un sujet de grande préoccupation. Sa jambe ne guérissait pas, et alors le terrible mot d’ « amputation » commença à circuler dans la maison ! Par une belle soirée de septembre, après une longue entrevue avec le docteur dans la bibliothèque, Mlle Bertram, d’habitude très calme, sortit avec un visage tremblant d’émotion.
– Je le lui dirai ce soir, docteur Grant, et nous vous attendrons demain après-midi à trois heures.
Elle monta, et Donald qui avait entendu ces paroles, se glissa hors de la maison, à la suite du docteur, avec des yeux remplis de frayeur.
– Arrêtez-vous, docteur Grant ! S’écria-t-il, lui faisant face avec un air de défi ; vous n’allez pas faire de Roy un infirme !
– Je vais essayer de lui sauver la vie, si je le puis, dit le docteur avec tristesse, en regardant le vigoureux jeune garçon campé devant lui.
– Il ne pourra pas vivre avec une seule jambe, je sais qu’il ne pourra pas ; ce sera une trop grande honte pour lui : il mourra de chagrin ; je sais qu’il en mourra ! Oh ! Docteur Grant ! Vous devriez avoir pitié de lui ! Ce n’est pas juste !
– Aimerais-tu mieux qu’il meure dans de longues souffrances ? demanda gravement le docteur.
– Oh ! C’est tellement affreux ! Pourquoi fallait-il que ce soit lui qui soit jeté par terre ? Je sais que tout le monde pense que c’est dommage que ce n’ait pas été moi. Je vais vous dire quelque chose. J’ai entendu une histoire de jambes qu’on pouvait greffer sur quelqu’un d’autre. Dites-moi maintenant – pourriez-vous le faire ? Pourriez-vous lui donner une de mes jambes ?
Dans son excitation, Donald avait saisi le manteau du docteur et celui-ci vit bien que le petit garçon avait mis toute son énergie dans ses paroles.
– Je crains que cela ne soit pas possible, mon garçon. Non, garde tes jambes pour le soigner et le réconforter autant que tu le pourras.
– Le réconforter ! Fut la farouche réplique. Qu’est-ce qui pourra le réconforter ? Je sais qu’il ne sera pas capable de vivre une vie d’infirme ! – Oh ! C’est affreux ! Cela lui brisera le cœur, et j’aimerais être mort !
Après ce discours passionné, Donald disparut. Le docteur continua son chemin, secouant la tête et marmonnant :
– C’est une triste histoire pour ces petits !
Dans sa détresse, Donald traversa en courant la pelouse et vint presque trébucher sur Rob qui était couché dans l’herbe, le visage enfoui dans ses bras. Il leva la tête ; ses yeux étaient rouges et gonflés.
– Monsieur Donald, est-ce vrai – va-t-il perdre ses jambes ?
Donald resta à le regarder un instant avant de parler ; puis il dit :
– Oui ; c’est la faute de cet horrible docteur !
Rob laissa tomber sa tête entre ses bras en poussant un grognement étouffé.
Donald poursuivit sa course jusqu’aux écuries ; de là, il gagna la route et fila sans s’arrêter jusqu’à la petite échoppe triangulaire de Vieux Principe.
Vieux Principe était occupé à servir des clients lorsque le garçonnet fit irruption ; il lui fit un signe amical et termina son travail. Il vint bientôt le rejoindre.
– Eh bien ! Mon garçon, dit-il en posant la main sur la tête bouclée, de tristes nouvelles circulent dans le village, ce matin, et je vois, à ton visage, qu’elles sont vraies !
Donald inclina la tête, puis, saisissant la main du vieillard, il y appuya son visage et éclata en larmes.
– Pourquoi Dieu a-t-il fait cela ? Sanglota-t-il enfin. Roy est tellement mieux que moi ; il essaie toujours de plaire à Dieu, bien qu’il n’en parle jamais, et j’ai tellement prié pour qu’il soit tout à fait guéri.
– Eh ! Dans sa bonté, le Seigneur le rétablit peut-être, mais pas de la manière que tu avais prévue. Il aurait pu être tué sur le coup et alors, quel aurait été ton chagrin !
– C’est presque la même chose, marmonna Donald.
– Allons, mon garçon, n’endurcis pas ton cœur. Es-tu, toi aussi, un enfant du Seigneur ?
– Je ne sais pas. Je ne crois pas que j’aime Dieu autant que le fait Roy.
– C’est un principe affreusement mauvais, continua le vieillard, que de douter et de se plaindre aussitôt que nous ne pouvons pas comprendre les voies du Tout-Puissant envers nous. Il aime Roy mieux que toi et moi ne le faisons. Voilà la sonnette du magasin qui m’appelle.
Vieux Principe disparut et Donald, calmé et réconforté par sa sympathie, prit le chemin du retour.
Pendant ce temps, Mlle Bertram avait connu la terrible épreuve consistant à annoncer la nouvelle au petit malade.
Roy était étendu dans son lit, agité et inquiet. Les yeux qui rencontrèrent le regard anxieux de la jeune femme étaient anormalement grands et brillants.
– Je suis si fatigué d’avoir mal, tante Judith, et je n’arrive pas à m’endormir.
Mlle Bertram s’assit en lui adressant son plus beau sourire. Puis prenant la petite main amaigrie entre les siennes, elle dit tendrement :
– Oui, mon chéri, tu as été un courageux petit malade, mais j’espère que tu n’auras plus à souffrir trop longtemps. Tu aimerais ne plus avoir mal, n’est-ce pas ?
– Vais-je mourir ?
– Nous espérons que tu vas aller de nouveau tout à fait bien, si c’est la volonté de Dieu et si tu es un brave garçon qui laisse les docteurs te soigner.
Les yeux de Roy la fixaient intensément.
– Comment vont-ils me soigner ?
Mlle Bertram rassembla alors tout son courage :
– Roy, mon chéri, tu as été tellement patient depuis que tu es couché ici ! Et je sais que tu le seras encore. Le Dr Grant dit que ta jambe ne guérira jamais dans l’état où elle est, mais il est sûr que tu te remettrais et retrouverais tes forces si – si tu acceptais de te débrouiller sans elle.
– Cela veut dire qu’il va la couper ?
– Oui.
Il y eut un silence de mort, rompu seulement par le battement des rideaux agités par la brise. Roy ne regardait maintenant plus sa tante ; ses yeux erraient sur les lointaines collines, derrière la fenêtre ouverte. Un merle, voltigeant sur un jasmin, à l’extérieur, éleva soudain la voix et lança un chant triomphant. Un pâle sourire se dessina sur les lèvres de Roy :
– Est-ce que les jambes ne repoussent jamais, comme les dents ?
Le ton bouleversant de sa voix empêcha Mlle Bertram de sourire du comique de la question.
– Je crains que non, mon chéri – pas avant que nous soyons au ciel.
Il y eut de nouveau un silence que Roy rompit enfin en disant d’une voix très calme :
– J’aimerais voir Donald.
Mlle Bertram se leva ; mais auparavant elle se pencha pour l’embrasser.
– Tu es un vrai petit héros, dit-elle. Je vais t’envoyer David. Mon pauvre petit Jonathan !
Une larme brûlante vint s’écraser sur le front de Roy. Il tendit la main et caressa le visage de sa tante.
– Ne te fais pas de souci, tante Judith ; David a fait un meilleur roi que ne l’aurait été Jonathan, je crois. N’appelle pas tout de suite Donald. Je – j’aimerais être seul.
Mlle Bertram le laissa ; elle alla s’asseoir derrière la porte de sa chambre, sur un large rebord de fenêtre, et pleura comme un enfant.
Un court instant après, Donald se glissait tout doucement dans la chambre du petit malade ; les bras de Roy se refermèrent autour de son cou.
– Oh ! Donald ! J’avais envie que tu viennes ; embrasse-moi !
– Tu vas aller mieux, vieux copain, n’est-ce pas ? Tu seras de nouveau bientôt au jardin.
Donald parlait de la voix bourrue et rapide qu’il prenait lorsqu’il cherchait à cacher ses sentiments.
– Nous allons parler de cela maintenant, dit Roy en invitant Donald à s’asseoir sur son lit. Donald, sais-tu ce qu’est une volonté ?
– Oui ; tu as une forte volonté – nurse le dit toujours.
– Non, pas ce genre de volonté. Oncle James a laissé ses dernières volontés lorsqu’il est mort, disant qu’il donnait Norrington Court à papa, et papa me l’a donné à moi. C’est une feuille de papier épais sur laquelle ils écrivent et il y a un peu de cire à cacheter dessus. Tante Judith m’a montré le testament de papa.
Donald ne semblait pas comprendre, aussi Roy continua :
– J’aimerais que tu prennes une feuille de papier et que tu écrives pour moi mon testament. Je te dirai ce qu’il faut mettre.
Donald, soumis, sortit de la chambre et revint avec une feuille de papier à lettre ; cela ne suffit pas à Roy :
– Ce doit être une grande feuille – très grande, commanda-t-il.
Après quelques minutes de recherche, Donald rapporta une page de cahier d’écolier ; puis avec une plume et de l’encre, il commença à écrire sous la dictée de Roy :
– A ma mort –
La plume de Donald s’arrêta.
– Tu ne vas pas mourir, Roy ?
– J’espère que oui, fut la réponse inattendue. J’ai demandé à Dieu de me faire mourir. Je ne pense pas que beaucoup de personnes vivent après que leur jambe a été coupée ; je sais que je n’aimerais pas vivre !
– Mais je veux que tu vives, s’écria le pauvre Donald. Oh ! Roy, tu ne pourrais quand même pas être assez méchant pour me laisser tout seul ! Oh ! Retire ta prière ! Tu ne dois pas mourir !
– Je veux être prêt à mourir, insista Roy ; et si tu m’aimais vraiment, tu ne songerais pas à désirer me voir vivre en sautillant sur une jambe de bois. Je ne le pourrais pas !
Roy s’appuya à nouveau sur ses coussins pour réfléchir ; puis il dit d’une voix fatiguée :
– Veux-tu écrire ce que je te dis ?
Donald prit la plume, et d’une écriture ronde, enfantine, il écrivit :
– A ma mort, Donald héritera de Norrington Court et il y vivra à ma place. Il pourra aussi avoir Dib et Nib. Rob aura ma boîte à musique. Je lui laisse ma meilleure caisse à outils et la pochette de soie rouge de mon père que je garde dans le vieux pot à tabac sur la cheminée. Je laisse à grand-maman sa pièce d’argent, celle qu’elle m’a donnée, et mon livre « Héros de la Vieille Angleterre ». Tante Judith aura mon beau couteau à quatre lames et mon Nouveau Testament. Je désire que Vieux Principe ait ma timbale en argent et ma nouvelle papeterie. Je laisse à nurse la pièce d’argent que m’a donnée mon tuteur pour qu’elle s’achète une paire de bottes, et je lui laisse ma Bible.
– Voilà. Et Roy manifesta des signes de fatigue. Donald, maintenant tout à fait entré dans l’esprit de la chose, leva la tête et dit vivement :
– Il y a ton télescope, tu sais, Roy ! Si tu me le laisses, je te permettrai de t’en servir lorsque nous ferons des voyages.
– Je ne voyagerai jamais sans jambes ; d’ailleurs je serai mort. Je te laisse mon télescope.
L’entrain de Donald retomba aussitôt ; après un silence, il demanda timidement :
– Est-ce tout ?
– Oui, je suis si fatigué. Mais attends une minute, Donald ; il y a tous les serviteurs, et j’ai une telle masse de livres et de jouets. Je crois que je vais laisser comme cela.
Donald considéra avec quelque fierté son papier.
– Je n’ai fait que six fautes et trois taches, dit-il. Maintenant est-ce que je peux mettre la cire à cacheter ? J’ai un beau morceau de cire rouge dans ma poche.
– Je crois qu’il me faut d’abord écrire mon nom au bas de la feuille ; je sais que papa l’a fait. Donne-moi la plume.
Donald la lui tendit ; il se demanda pourquoi les doigts de Roy tremblaient pareillement tandis qu’il signait.
– Est-ce tout ?
– Non ; attends un moment. J’aimerais écrire quelque chose moi-même.
Et au bas de la page, il griffonna en grandes lettres :
– Ce garçon est mort avant d’avoir eu le temps de servir la reine de son pays ; il a essayé de servir Dieu et a cherché à faire du bien à quelques personnes, seulement cela a mal tourné. Il espère que la reine ne lui en voudra pas ; et il sait que Dieu lui a pardonné. Amen.
Donald lut avec respect ces lignes.
– Et c’est cela un testament ? demanda-t-il.
– Oui ; laisse-moi mettre un peu de cire. Va chercher une bougie.
Donald grillait d’envie de faire cette partie lui-même ; mais généreusement il ne dit rien et tendit à Roy un bouton de cuivre qu’il avait dans sa poche, pour qu’il puisse l’imprimer dans la cire chaude.
Une pluie de cire vint s’écraser un peu au hasard sur toute la feuille de papier. Puis nurse entra pour expédier Donald.
– Tu es resté déjà bien trop longtemps avec lui, à mon avis, dit-elle. Si Mlle Bertram n’était pas aussi bouleversée, elle ne t’aurait jamais donné la permission de venir. Il aurait dû rester très tranquille et maintenant il est de nouveau tout fiévreux.
Elle recoucha gentiment Roy sur ses oreillers, sans remarquer, dans sa myopie, le rouleau de papier glissé sous les coussins. Le courage de Donald retomba à zéro lorsqu’il se vit renvoyé.
– Au revoir, Roy. Demande à me revoir, veux-tu ?
Roy tendit la main.
– J’en parlerai demain, dit-il faiblement.
Et Donald se faufila hors de la chambre avec le sentiment d’être plus abandonné et plus misérable que jamais.

 

10. Infirme

C’était terminé. Deux docteurs s’étaient enfermés très longtemps dans la chambre à coucher ; puis on était venu dire à Donald et à Rob, assis sur les marches menant au jardin, que tout s’était déroulé normalement et que Roy allait bien, même mieux qu’on ne s’y était attendu.
– Jamais de ma vie je n’ai vu un tel courage et un aussi grand contrôle de soi, dit Mlle Bertram à sa mère. C’était surnaturel chez un enfant de son âge !
– C’est un vrai Bertram, par l’esprit, répondit fièrement la grand-mère ; puis elle ajouta avec un soupir : mais, hélas ! Pas quant au corps.
– Nurse, demanda Donald alors que, le soir venu, il se couchait sous sa surveillance, est-ce que Roy va mourir ?
– J’espère que non, répondit la nurse, les larmes aux yeux. Le Dr Grant dit qu’il se remettra bien ; mais il m’a murmuré à moi – lui, M. Roy – à moi – juste avant de prendre sa boisson calmante : nurse, je veux qu’on enterre ma jambe à côté de moi ! Voilà ce qu’il m’a dit.
Donald garda un instant le silence, puis demanda gravement :
– Et où est-elle, nurse ?
Nurse tourna vers lui un visage baigné de larmes et indigné :
– Je crois que tu n’as pas le moindre sentiment pour ce petit chéri, vilain garçon ! Parler de cette chose, d’une telle manière, et sans une larme dans les yeux ! Ah ! Quand je pense à lui, couché là comme un infirme, lui, le possesseur des plus vastes terres de tout le comté !
Donald, sentant qu’il n’avait plus aucune larme à verser, se glissa dans son lit, se demandant quand on lui permettrait de revoir Roy, mais aussi, qui était en possession de la jambe coupée.

Une quinzaine de jours s’écoulèrent avant qu’il fût autorisé à voir le petit malade ; lorsque enfin les deux garçons se retrouvèrent, Donald considéra avec une profonde pitié le petit visage blanc de Roy qui lui sembla encore plus petit et plus blanc que jamais. Roy accueillit son cousin avec un sourire :
– Il y a des siècles que tu n’es pas revenu ici, vieux copain.
– Oui, répondit Donald, et ces jours ont été les plus misérables de toute ma vie.
– Je pensais que j’allais mourir, poursuivit Roy toujours avec le même sourire, mais Dieu n’a pas voulu. Il a décidé que je devais vivre et, tu sais, j’ai réfléchi. Je crois vraiment que c’est parce qu’il veut encore me laisser faire quelque chose de grand. Et le Dr Grant m’a parlé d’un homme, au Parlement, qui l’a emporté sur tous et a fait voter une loi magnifique pour laquelle des milliers de personnes l’ont remercié, et lui – il avait une jambe de liège.
Roy n’avait au moins pas perdu sa vivacité d’esprit. Donald poussa un soupir de soulagement et, pour la première fois, il se mit à voir l’avenir sous un jour plus lumineux.
– Et je vais avoir une jambe en liège, continua Roy – une jambe, et il suffira que je presse sur un ressort pour pouvoir la projeter en avant. Imagine cela !
Donald, radieux, s’exclama :
– Ce sera bien agréable d’avoir une jambe qui ne ressent rien, surtout au genou, lorsque tu ramperas sur un mur où il y a des débris de bouteilles !
– Je verrai Rob demain, annonça Roy un peu plus tard. A-t-il appris à lire pendant que j’étais malade ?
Donald secoua la tête.
– Non. Nous avons essayé un après-midi sur le mur, mais nous étions trop malheureux et nous avons arrêté.
– Bon. Je pourrai lui apprendre ici, au lit. Voilà une chose qu’on peut faire sans l’aide de jambes !
– Dis-moi, Roy, risqua Donald avec beaucoup de prudence, est-ce que tu ne te sens pas tout drôle sans elle ?
Roy détourna un instant le regard avant de répondre très lentement :
– J’essaie de ne pas y penser. Ce sera pire quand je me lèverai. Lorsque les gens me voient au lit, ils peuvent croire que je suis bien, mais quand je serai debout, ils sauront la vérité.
Puis il ajouta plus gaiement :
– C’est affreusement étrange ; mais sais-tu que je n’aurais jamais cru qu’elle était loin pour ce qui en est des sensations. Oui, maintenant encore, je peux ressentir la douleur jusqu’au bout des orteils. Et la nuit, je rêve toujours que je fais des courses avec toi, des courses aussi rapides que possible ; ensuite je me réveille et je n’arrive pas à croire que je ne courrai plus jamais.
A mesure que Roy retrouvait ses forces, il eut plus de visites. Rob venait chaque jour auprès de lui pour une leçon de lecture ; Vieux Principe lui apportait des livres et des douceurs. Ben fut aussi autorisé à le voir ; avec des larmes lui coulant le long des joues, le vieux palefrenier supplia Roy de lui pardonner.
– Je n’aurais jamais dû vous permettre ; c’est moi qui vous y ai poussé et qui vous ai envoyé à la mort !
– Non, c’est de ma faute, Ben, dit Roy avec humilité ; et la chose qui me fait le plus de peine – plus encore que de m’être cassé la jambe – c’est de penser que je suis le premier Bertram à avoir échoué. Donald a réussi et pas moi ; et naturellement je ne pourrai plus jamais essayer. J’étais peut-être trop fier de ce que j’étais capable de faire. Dans la nursery, il y a l’image d’un garçon sur un pont, puis on le voit culbuter dans l’eau ; et sous le tableau, il est écrit : « l’orgueil entraîne la chute ». Je suis tombé, n’est-ce pas, Ben ?
Après cette entrevue, Ben devait déclarer que M. Roy était un saint.
Un après-midi, à la fin de sa leçon de lecture, Rob leva la tête et dit un peu timidement :
– Monsieur Roy, vous souvenez-vous de ce que vous m’avez raconté une fois – sur ce que votre père vous avait dit ? Pensez-vous que je pourrais aussi ?
– Certainement, tu le peux, Rob. Chacun de nous devrait servir Dieu.
– J’y ai pas mal réfléchi et j’aimerais le faire, si je savais comment.
– Eh bien ! La Bible l’indique. Je me rappelle que nurse m’avait fait apprendre un verset, il y a bien longtemps : « Si quelqu’un Me sert, qu’il Me suive ». Il suffit, je suppose, de suivre Jésus et de faire ce qu’Il désire.
– Comment pouvons-nous suivre quelqu’un que nous ne voyons pas ?
Roy fronça les sourcils. Les questions de Rob étaient parfois embarrassantes ; puis un sourire vint lui illuminer le visage.
– Je vais te le dire. C’est ainsi. A mon anniversaire, grand-maman m’a appelé pour me faire un petit discours de circonstance et elle m’a évidemment parlé de ma propriété. Elle a dit que mon oncle avait terriblement bien géré son domaine et elle espérait que je marcherais sur ses traces. Ce serait le suivre bien qu’il soit mort, n’est-ce pas ?
– Oui, fut la lente réponse.
– Et ainsi, tu vois, poursuivit Roy en se penchant en avant avec un air persuasif et très sérieux, nous pouvons tous suivre Jésus. Essaie de vivre comme Il a vécu, d’agir et de parler comme Lui. En lisant le Nouveau Testament, nous voyons comment Il a vécu.
– Et c’est Lui qui est mort pour nous, dit pensivement Rob.
– Oui, c’est à Lui que tu dois aller pour être lavé de tes péchés. C’est la première chose à faire, avant de commencer à servir.
– Mais je ne pourrai jamais le servir toujours bien, objecta Rob.
– Non, personne ne le peut. Je suis mauvais, tu sais ! Donald dit toujours que je pense tellement à moi. Et naturellement, Jésus ne pensait jamais à Lui. Et je me plains et me lamente chaque jour sur ma jambe ; Lui, ne l’aurait jamais fait. Mais Jésus nous pardonne toujours à nouveau et nous aide à être bons : c’est pourquoi nous L’aimons – aussi parce qu’Il est mort pour nous.
– Est-ce qu’Il voudra me pardonner et m’aider ? demanda Rob. Êtes-vous absolument sûr qu’Il sera d’accord de m’avoir pour Son serviteur ?
– J’en suis tout à fait sûr. Il accepte tout le monde. Tu n’as qu’à Lui demander.
Rob n’ajouta rien. C’était un garçon qui parlait peu et les jours suivants, il n’aborda plus ce sujet. Ses progrès en lecture étaient manifestes ; aussi lorsque Roy et Donald apprirent que son anniversaire était tout proche, sachant qu’il économisait tout ce qu’il gagnait pour s’acheter un Nouveau Testament, ils se mirent d’accord pour lui offrir une belle Bible.
La reconnaissance et la joie de Rob les touchèrent, et dès lors, chaque jour, une fois son travail terminé, le jeune garçon allait s’asseoir dans un coin pour déchiffrer quelques chapitres des évangiles.
Lorsque les jours commencèrent à diminuer, Roy s’était si bien fortifié qu’on put le descendre au salon. Pour sa première soirée, il réclama à sa tante la chanson des deux petits tambours.
Mlle Bertram s’assit au piano ; et Donald, apercevant par la fenêtre ouverte Rob occupé à arracher les mauvaises herbes d’une plate-bande, lui fit signe de se rapprocher pour écouter :
– C’est le plus beau de tous les chants ! cria-t-il.
Lorsque Mlle Bertram termina avec une note de triomphe dans sa belle voix, par les paroles :
« …la bataille avait été gagnée et le régiment sauvé par deux petits garçons vêtus de rouge »
Le visage de Roy était rayonnant.
– Oh ! Combien j’aurais aimé pouvoir être un soldat ! S’exclama-t-il d’une voix sourde. Maintenant je ne serai plus jamais capable de servir la reine !
– Sottise ! dit vivement Mlle Bertram ; grand-maman te dirait que tous les Bertram ont toujours servi la reine et bien peu d’entre eux étaient des soldats.
– Ils étaient alors des marins, je suppose ? dit Donald.
– Pas davantage. Ces cent dernières années, nous n’avons eu dans notre famille qu’un amiral et trois capitaines de navire. Ton père, Donald, a servi la reine comme gouverneur aux Indes, et il l’a aussi fidèlement servie que s’il était allé se battre pour elle. Le père de Roy a travaillé pour elle au Canada où il s’occupait de politique. Votre oncle James l’a servie comme membre du Parlement. La reine a une quantité de serviteurs et j’ai toujours pensé que les gardiens de la paix étaient souvent aussi courageux que les soldats !
– Et que peut faire un Bertram qui n’a qu’une seule jambe ? demanda Roy avec un sourire émouvant qui alla directement au cœur de sa tante.
– Rien ne l’empêche de représenter son comté et, peut-être, de terminer par être un membre du Cabinet.
– Je n’ai jamais très bien compris ce que c’était, dit songeusement Roy. Je ne crois pas que j’aimerais être enfermé dans une espèce de placard étouffant. On les enferme là pour qu’ils puissent discuter, n’est-ce pas tante Judith ?
Mlle Bertram rit à en perdre le souffle. Tandis qu’elle expliquait ce qu’était un cabinet, Rob s’éloignait de la fenêtre en marmonnant :
– Je me demande si je pourrais devenir un gardien de la paix, mais j’aimerais bien mieux être un soldat !

 

11. Pour la reine

– Puis-je voir monsieur Roy, s’il vous plaît ?
C’était Rob qui parlait ; il était essoufflé tellement il s’était dépêché et il se tenait, en une froide après-midi de fin d’octobre, à la porte d’entrée.
– Vous pouvez me transmettre le message, dit le jeune valet avec hauteur.
– Non, je ne peux pas, fut la brusque réponse ; demandez à monsieur Roy de me recevoir.
Rob obtint gain de cause et fut introduit dans la bibliothèque où Roy et Donald jouaient à la lueur d’un feu de cheminée.
La vieille nursery n’était plus guère utilisée et la bibliothèque était devenue la chambre des garçons ; située au rez-de-chaussée et donnant sur le jardin, elle convenait mieux pour Roy.
Roy avait maintenant une jambe de liège et avec l’aide d’une canne il était presque aussi actif qu’auparavant. Son moral était aussi élevé et ses plans aussi nombreux qu’avant sa maladie. Sa grand-mère et sa tante s’étonnaient de ce qu’il pût accepter son infirmité avec autant de légèreté. Il y avait pourtant des moments, ignorés de tous, où le brave petit cœur de Roy se brisait en pensant à la chose et souvent la nuit, dans son lit, on aurait pu trouver un oreiller trempé de larmes.
– O Dieu ! Priait-il bien des fois, tu ne m’as pas laissé mourir ; aide-moi à faire quelque chose de ma vie. Je sens que ma jambe sera maintenant toujours un obstacle, mais donne-moi, malgré tout, quelque chose de grand à faire pour Toi.
– Hello ! Rob, entre ! S’écria Roy en apercevant son ami. Regarde Nib et Dib – nous leur apprenons à tirer une charrette. C’est à vous faire mourir de rire de les observer. Voilà ! Elles se mettent en route, et Dib culbute dans son excitation !
Roy fit entendre un joyeux éclat de rire auquel vint faire écho celui de Donald. Le visage de Rob restait grave et sérieux.
– S’il vous plaît, monsieur Roy, puis-je vous parler d’une affaire ?
– Quel visage sombre ! s’exclama Donald en cherchant à imiter la mine longue de Rob, ce qui provoqua un nouvel accès de rire chez Roy. As-tu été un méchant garçon, Rob, ou bien est-ce que le vieux Hal t’a battu ? Es-tu tombé sur la tête en ayant voulu aller te promener sur le toit de la serre ?
– Je voudrais parler à monsieur Roy seul, dit Rob un peu mystérieusement, mais nullement décontenancé par les taquineries de Donald.
– Oh ! C’est de nouveau l’un de vos secrets ! Je m’en vais, Roy ; j’ai envie de voir Vieux Principe !
Donald sortit en courant de la pièce, tandis que Rob se rapprochait et abordait son « affaire ».
– Monsieur Roy, j’ai beaucoup réfléchi ces derniers jours et, l’autre jour, Mlle Bertram m’a demandé si je ne voudrais pas un autre travail pour l’hiver vu que maintenant il n’y a pas suffisamment à faire au jardin pour moi. Et hier, j’ai rencontré au village un garçon que je connaissais d’autrefois. Il est sergent recruteur pour le régiment du comté de X. et il aimerait que je m’enrôle tout de suite. Je n’y aurais jamais pensé, seulement ce que vous m’avez dit au sujet de servir la reine m’a frappé et il semble que ce soit là une occasion de le faire ; et puis cette chanson me trotte dans la tête depuis que j’ai entendu Mlle Bertram la chanter. J’aimerais être dans un régiment.
Rob s’arrêta pour reprendre son souffle ; Roy avait les yeux écarquillés d’étonnement, de surprise.
– Mais, Rob, tu n’es pas assez âgé pour être un soldat !
– J’ai juste l’âge. Ils les prennent à dix-huit ans et je les ai eus l’autre jour ; seulement je ne les parais pas.
-Mais tu devrais rester avec moi ! Je ne peux pas te laisser partir !
Rob baissa la tête.
– J’ai pensé que je pourrais aller sept ans – et même davantage : dans douze ans vous serez à peine prêt pour reprendre votre propriété. Je serais alors revenu et je ne vous aurais plus quitté !
– Mais je veux que tu restes avec moi maintenant – toujours, dit Roy sur un ton de détresse ; je ne pourrai pas me passer de toi pendant tout ce temps, et c’est horrible de ta part de désirer t’en aller d’ici ! Voilà ce que je pense !
– Bien ! Monsieur Roy, je n’irai pas et je prendrai un travail au village pour rester près d’ici, à votre disposition !
Rob chercha à parler d’une voix dégagée, attendit encore un instant pour voir si Roy n’avait plus rien à dire, puis quitta la pièce. Tout éclat avait disparu de ses honnêtes yeux gris.

A la lueur du feu, Roy observait les ébats de ses souris, mais ses pensées étaient bien loin de là. Enfin, il ouvrit la porte et se dirigea vers la chambre de sa grand-mère pour avoir sa petite causerie habituelle avec elle, avant le thé.
– Grand-maman, si une personne que tu aimes veut faire autre chose que ce que tu veux, est-ce que tu devrais lui faire faire ce que tu veux toi ou la laisser faire ce qu’elle veut ?
– Quelle énigme ! dit Mme Bertram en souriant. Je ne te demanderai pas qui est la personne – la question est de savoir qui tu aimes le mieux : cette personne ou toi-même ?
Roy ne répondit pas tout de suite ; il baissa la tête.
– Je crains que cela ne soit moi.
– Si tu me donnes plus de détails, je pourrai peut-être te conseiller.
– Grand-maman, est-ce que je peux d’abord en parler avec Donald ? Et ensuite je te le raconterai. Mais, vois-tu, c’est comme cela – la personne désire te plaire et tu ne peux pas prétendre être satisfait si elle fait ce qui ne te plaît pas !
– Je crois que la meilleure chose serait que tu te places, toi, entièrement en dehors de la question et que tu ne penses qu’à l’autre personne – ce serait la manière la moins égoïste d’agir.
Roy fronça les sourcils et poussa un profond soupir.
– Suis-je très égoïste, grand-maman ?
– Tu es beaucoup plus égoïste que Donald, répondit avec conviction Mme Bertram qui était toujours très franche avec ses petits-fils.
Roy rougit ; sa grand-mère ajouta :
– Je ne dis pas que tu sois le seul à blâmer : Donald t’a toujours cédé et gâté ; mais tu ne fais pas très souvent passer ses désirs avant les tiens.
– Non, jamais.
Un profond découragement perçait dans la voix de Roy ; mais l’entrée soudaine de Donald donna un autre cours à la conversation et Roy retrouva peu à peu ses esprits.

Une demi-heure après, alors que les deux garçons prenaient leur thé, Roy exposa toute l’affaire à Donald qui, lui, la considéra sous un tout autre angle.
– Formidable ! Et il va vraiment partir ? Hourra ! L’un de nous au moins sera soldat. J’aimerais être assez grand pour pouvoir aller avec lui !
– Mais je ne veux pas qu’il y aille ; je le lui ai dit et il n’ira pas !
Donald ouvrit de grands yeux :
– Toi, le retenir ? Toi qui pourtant parles sans cesse de servir la reine et de se battre pour elle !
– Oui, et j’aimerais le faire, mais – mais Rob, c’est différent. Je veux qu’il reste avec moi.
– Tu ne t’inquiètes alors pas de la reine puisque tu la prives d’un soldat qui pourrait se battre pour elle !
C’était là un tout nouvel aspect du problème.
– Mais si tu pars dans un internat comme l’a dit tante Judith et si Rob s’en va, je resterai tout seul – tu ne sais pas combien j’ai horreur de cela ; j’aurais dû mourir !
– Eh bien ! Si j’étais toi et que je savais que je ne pourrai pas être moi-même soldat, je serai content d’envoyer quelqu’un à ma place. Tu sais comment ils font en France ; le vieux Selby nous l’a raconté. Ils paient pour un remplaçant – achètent un substitut – je crois qu’on dit ainsi – pour aller se battre à leur place.
– Oui, c’est la façon de faire des lâches, remarqua Roy avec mépris.
Il se tut un instant, puis ses yeux se mirent à étinceler.
– Oui, Donald, je le laisserai aller. C’est moi qui suis lâche en essayant de le retenir ici ! Nous l’enverrons, toi et moi ; il sera notre substitut et lorsque nous entendrons parler de ses actions de bravoure, nous aurons l’impression qu’il s’agit des nôtres. Nous lui dirons de nous écrire des lettres et de nous raconter tout ce qu’il a fait. Oh ! Ce sera magnifique ! Combien je suis heureux qu’il ait appris à lire et à écrire ! Donald, va vite le chercher, s’il te plaît.
Donald fourra un énorme morceau de cake dans sa bouche avant de quitter en courant la chambre ; il revint quelques minutes après, traînant derrière lui le futur soldat.
– Nous avons décidé de te laisser partir, Rob, dit Roy avec quelque chose de son air seigneurial ; seulement tu devras y aller comme notre soldat. Je pense que si j’avais eu un bon thorax, fort et large, et si je ne m’étais jamais cassé la jambe, je me serai enrôlé ; mais tu peux aller à ma place. Es-tu content ?
– Je regrette de vous quitter, monsieur Roy, mais j’avais très envie d’y aller.
– Il faut encore que nous en parlions à grand-maman et à tante Judith pour voir ce qu’elles en disent. Mais je suis sûr qu’elles seront d’accord.
Il n’y eut pas d’objection. Mlle Bertram parut même contente.
– Il fera un bon soldat, dit-elle aux garçons ; c’est un jeune homme sérieux, digne de confiance, qui n’a pas trop d’idées propres et qui est très obéissant.
– Est-ce cela qui fait un bon soldat ? demanda Roy. Je croyais que c’était l’audace et la bravoure.
– L’audace est une qualité dangereuse. La persévérance et la constance valent mieux, Jonathan.
Les journées qui suivirent furent très excitantes pour les garçons. Roy et Rob eurent plusieurs longues conversations ensemble ; ils discutèrent de sujets très sérieux et graves. Rob eut peu de temps pour prendre congé de ses amis, mais il alla naturellement voir Vieux Principe.
– Oui, remarqua le vieillard, non sans quelque fierté, tous les jeunes gens qui partent dans la vie viennent chercher chez moi un mot d’adieu. Ils se moquent de moi et de mes principes, mais je suis fier de mon surnom : ce ne sont que les bons principes qui permettent à un homme de vivre justement, et ils le savent. Que puis-je te recommander, mon garçon, sinon de craindre Dieu et de respecter la reine et les autorités établies sous elle ? N’aie jamais peur de tenir ferme pour le bien et de dénoncer le mal. Et que Dieu, le Tout-Puissant, veille sur ton corps et sur ton âme jusqu’à ce que nous nous revoyions.
Le dernier jour arriva. Une heure avant de s’en aller avec son ami le sergent, Rob vint faire ses adieux au Manoir. Roy eut une dernière entrevue avec lui dans l’intimité de sa chambre à coucher.
– Tu nous manqueras terriblement, dit-il en marchant de long en large dans la pièce pour cacher son émotion. Ah ! J’aurais tant aimé avoir ta chance. Mais tu te souviendras, Rob, que je compte sur toi pour être un excellent soldat, bien meilleur que je ne l’aurais été, moi ; il faut que tu fasses quelque chose de grand et de courageux, à la première occasion, n’est-ce pas ? Il te faut mériter la Croix de la Victoire naturellement, et il faut que l’on parle de toi dans les journaux pour que nous puissions lire le récit de tes exploits. Et je prierai Dieu de te garder de tout mal, Rob. J’espère que tu n’auras jamais un bras ou une jambe emporté par une balle, bien que, à mon avis, cela vaudrait mieux qu’une amputation. J’espère que tu reviendras sain et sauf. Quand nous reverrons-nous ?
– Le sergent m’a dit que j’aurai un congé d’un mois ou de six semaines dans une année à cette époque, monsieur Roy.
– Une année, c’est bien long ! Rob, si je mourrais avant d’être grand, j’aimerais que tu me promettes de rester avec Donald. Il sera alors le maître de Norrington Court et je désire que tu vives là-bas avec lui.
– Mais vous n’allez pas mourir, monsieur Roy – vous vivrez et ferez encore de grandes choses.
Roy secoua un peu tristement la tête.
– Je me demande parfois si j’y parviendrai. Je ne renoncerai pas à essayer, mais je ne serai jamais autre chose qu’un demi-homme, avec ma jambe de liège et mes poumons délicats. Donald fera un bien meilleur maître que moi. Il y a cependant une chose que je peux faire : je peux servir Dieu. Je t’ai envoyé pour servir la reine et je veux essayer de servir mon prochain. Au revoir, cher Rob ; veux-tu m’embrasser ?
Oubliant alors sa dignité, Roy jeta les bras autour du cou de Rob et l’embrassa passionnément.
– Je n’oublierai jamais comment tu m’as porté à la maison, cette fameuse nuit, lui murmura-t-il dans l’oreille ; je t’ai aimé depuis ce moment. Et Rob, tu feras ce que mon père m’a dit de faire – servir Dieu d’abord.
Rob fit un signe de tête, puis se mettant sur ses genoux, il attira le délicat petit visage contre le sien et prit, dans son cœur, la décision de ne jamais faire ou dire quoi que ce soit dont il aurait à avoir honte devant Roy.
– On m’appelle, monsieur Roy ; au revoir !
Il était loin. Roy, assis par terre, appuya la tête contre son lit et éclata en larmes.
Donald le trouva ainsi ; il eut toutefois vite fait de le consoler.
– Écoute, si cela te fait plaisir, allons sur le mur, voir Rob et le sergent partir ; on aperçoit juste la route, et comme Rob devait passer d’abord à l’auberge, nous avons tout le temps.
Le visage de Roy s’éclaira. Il saisit sa canne et suivit Donald en boitillant, sans penser un instant à sa jambe ; mais, arrivé devant le mur, il s’arrêta.
-Je crains ne pas pouvoir monter, Donald ; je n’ai jamais grimpé dessus depuis que je me suis cassé la jambe !
Donald ne se tint cependant pas pour battu :
-Oh ! Oui, tu peux ; je te soulèverai et nous réussirons.
Et à la plus grande joie de Roy, ils réussirent ! Mme Bertram aurait certes été horrifiée si elle avait pu voir les nombreux risques de chute courus par le petit infirme au cours de cette entreprise.
Lorsque les deux jeunes garçons aperçurent au loin la petite voiture, ils poussèrent une sauvage acclamation et agitèrent avec frénésie leurs mouchoirs, et ils se sentirent pleinement satisfaits lorsqu’en réponse à leurs adieux, ils entendirent un hourra et virent flotter un morceau d’étoffe blanche.
Avant de quitter leur haut perchoir, Roy dit avec sérieux :
– Dieu nous a envoyé Rob comme remplaçant, Donald, mais je me demande si nous lui avons fait du bien ?
– Eh ! Tu vois, il était tellement plus grand que nous, et tante Judith dit qu’elle n’a jamais vu un garçon aussi sérieux et bon ; or c’est très difficile de faire du bien aux gens bons, parce qu’il faut être, soi-même, encore meilleur !
– Quoiqu’il en soit, nous avons fait de lui un soldat de la reine.
– Oui, rétorqua Donald d’un ton provoquant, mais c’est lui le premier qui y a pensé !
-Oh ! Tais-toi ! Fut la réplique impatiente de Roy. Il m’a dit lui-même que c’est la chanson de Jack et Jim qui l’a décidé et – et ce que je lui ai dit.
– Je suppose que le sergent aussi croit être seul à l’origine de tout.
– Mais Rob ne serait jamais parti si je ne lui en avais pas donné l’autorisation.
Ainsi, comme toujours, Roy eut le dernier mot.

 

12. Les lettres

Les garçons furent très déçus de la première lettre de Rob qu’ils reçurent une quinzaine de jours après que le jeune homme fut parti pour la caserne, dans une ville voisine.

Cher monsieur Roy,
J’espère que vous et monsieur Donald vous portez aussi bien que moi pour le moment. Cela me plaît énormément, mais le travail est dur et j’ai pas mal de maîtres ; j’essaie de faire de mon mieux. Que Dieu vous bénisse.

Votre dévoué Rob.

– Ce n’est pas une lettre ! S’écria Roy avec mépris. Il ne nous raconte rien du tout ! Voilà, il aurait dû aller à l’école pour savoir raconter davantage ! Cela ! De la part d’un soldat ! C’est la plus grosse stupidité que j’ai jamais entendue !
– Tu oublies, je crois, que Rob n’est qu’un piètre écolier, lui dit Mlle Bertram sur un ton de reproche. J’estime que c’est une remarquablement bonne lettre quand je pense au peu de temps qu’il a eu pour apprendre à écrire. Vous feriez mieux, vous, mes garçons, de lui écrire chacun une lettre et de lui demander ce que vous aimeriez savoir. Il sera content d’avoir de vos nouvelles.
Ainsi, l’après-midi, après avoir préparé ce qu’il leur fallait pour écrire, les garçons s’installèrent en grande cérémonie à la table de la bibliothèque.
– Au fond, dit Roy en mordillant le bout de sa plume et en cherchant l’inspiration au plafond, je ne sais pas exactement comment commencer. J’aimerais lui dire de ne pas écrire comme un âne, puisqu’il sait qu’il devrait tout nous raconter.
– Bon ! Dis-le lui, répondit Donald, bien calé sur ses coudes et les sourcils froncés tant il se concentrait sur sa tâche. Tu sais ce que le vieux Selby dit : Faites parler votre papier, mes garçons, et faites-le parler dans votre propre langage !
Après d’innombrables interruptions dues à l’un ou à l’autre et des querelles autour de la table, se terminant par une bouteille d’encre renversée, les lettres furent achevées.
Roy proclama fièrement la sienne à haute voix à Donald qui, à son tour, lut la sienne.

Mon cher Rob,
Tu dois nous écrire de plus longues lettres. Je suis absolument sûr qu’il y a beaucoup de choses à raconter. Qu’as-tu à manger ? Et où dors-tu ? As-tu reçu un fusil pour toi ? Est-ce qu’ils permettent aux soldats d’aller tirer les lièvres pendant leurs congés ? Avez-vous de la musique pendant que vous dînez ? Quel genre de vêtements as-tu et comment faut-il t’appeler maintenant que tu es un soldat ? Quand seras-tu sergent, et y aura-t-il bientôt une bataille ? Vieux Principe dit que tu apprendras à faire l’exercice. Qu’est-ce ? Il dit que c’est apprendre à marcher, mais cela, Donald et moi savons parfaitement le faire. Combien de maîtres as-tu? Écris-moi demain et raconte-moi tout. J’espère que tu te souviendras que tu es notre soldat ; efforce-toi de faire quelque chose de grand aussi vite que possible. As-tu reçu une épée et une médaille ? Fais-tu du cheval et peux-tu tirer au canon ?
Tu me manques beaucoup, mais tu nous appartiens et tu dois revenir couvert de gloire.

Ton ami affectionné
Fitzroy Bertram.

Mon cher Rob,
J’espère que cela te plaît d’être soldat. Combien d’hommes y a-t-il dans le bâtiment où tu te trouves ? Dis-leur mes amitiés et que nous espérons qu’ils ont aimé le cake que nous avions mis dans ta valise pour eux. Roy est venu avec moi chez Vieux Principe hier. Il nous a montré un marteau venant de la caverne qu’il travaille à dégager. Il dit que tu ne seras pas vraiment soldat avant une année. Il avait un cousin qui était sergent aux Indes et qui a eu la tête brisée dans une bataille. Quand commenceras-tu à te battre ? Dis-nous si tu as peur, et à quoi ressemble l’ennemi et qui il est. Nous pensons que tu devrais nous écrire mieux. La jambe de Roy est formidable et maintenant il grimpe sur le mur du jardin comme un chat. Nous allons là-bas le soir, répéter nos leçons pour le vieux Selby. Au revoir. Nous sommes prêts à chercher ton nom dans le journal aussitôt qu’il y aura une bataille.

L’ami de Roy
Donald.

– Je ne pense pas que tu aies bien fini ta lettre, observa Roy d’un ton critique alors que Donald terminait sa lecture. Pourquoi mets-tu que tu es mon ami ?
– Parce que je le suis, fut la prompte réplique. Je ne suis pas l’ami de Rob et je ne lui dirai pas que je le suis. Je lui écris simplement parce que tu le fais, c’est tout.
– Tu ne l’aimes pas ?
– Je ne désire pas qu’il soit mon ami ; il sera une sorte de serviteur.
Ce n’était pas la première manifestation de jalousie chez Donald. Plus d’une fois il s’était disputé avec Roy au sujet du garçon qui, disait-il, s’était glissé entre eux deux.
– J’aime beaucoup Rob, dit lentement Roy, surtout maintenant qu’il est un soldat. Dimanche dernier, à l’église, lorsqu’ils ont lu le passage sur David et Jonathan, j’ai pensé que Jonathan avait un jeune homme pour lui porter ses armes. C’est Rob. Seulement, moi, je ne peux pas aller me battre, alors je l’envoie. Ne crois-tu pas que c’est une bonne idée ?
– Est-ce qu’il a été tué ? demanda Donald avec intérêt ; j’ai oublié.
– Ce n’est pas dit. Je suppose qu’il a vécu aussi longtemps que Jonathan et ensuite, David l’a peut-être pris comme serviteur. C’est ce que j’ai arrangé avec Rob – il sera ton serviteur si je meurs.
Donald le secoua avec impatience.
– Oh ! Arrête avec ces stupidités ! Tu vivras aussi longtemps que moi !
Donald leva un regard malicieux.
– Et qui t’a donné Rob, vieux copain ?
– Je l’ai pris – du moins, il s’est donné à moi.
Le ton de Roy était la dignité même ; mais Donald rit :
– Eh bien ! Il ne t’appartient plus ; il est au service de la reine.
– Je l’ai prêté à la reine, c’est tout !
– Tu parles de Rob comme s’il était un esclave. C’est un Anglais et les Anglais sont libres !
– Et il est libre, mais il a choisi de me servir lorsque je serai grand, et il le fera !
Donald laissa tomber la discussion, car Roy avait le visage en feu et son cousin était très patient avec lui depuis son accident.
Mlle Bertram entra à ce moment dans la bibliothèque et demanda de sa voix animée et gaie habituelle :
– Est-ce que mes garçons aimeraient me conduire à la gare dans ma voiture à poney ? Je vais à Londres pour affaires ; je serai absente jusqu’à demain.
– Hourra ! S’écria Roy ; nous venons ! Lis vite nos lettres, tante Judith ! Ne montreront-elles pas à Rob comment il devrait écrire ?
Mlle Bertram prit les lettres, félicita les jeunes auteurs, puis les envoya dans leurs chambres, se préparer pour leur course.
Quelques instants après, Roy, assis à l’avant à côté de sa tante, conduisait celle-ci avec fierté sur la grand-route, tandis que Donald, installé sur le siège arrière, les divertissait par ses bavardages et ses incessantes drôleries.
Les garçons aimaient toujours beaucoup l’agitation de la gare ; aussi après avoir trouvé quelqu’un à qui confier la garde de leur poney, ils suivirent leur tante sur le quai et la virent monter dans son wagon. Quelques amis vinrent s’entretenir avec elle jusqu’au départ du train ; parmi eux se trouvait un certain capitaine Smelley.
– Je te dis, souffla Donald en poussant Roy du coude, qu’il est officier et qu’il est dans l’armée. Je suppose qu’il connaît Rob.
– Nous le lui demanderons aussitôt que le train sera parti.
Dans la bousculade des dernières minutes, ils ne le virent cependant pas s’en aller ; et, lorsqu’enfin les garçons furent prêts à reprendre la route, le jeune capitaine était déjà dans sa voiture et sur le chemin du retour depuis un moment.
– Allons ! Je te dis ! Tu le vois là-bas au loin. Fouette le poney et rattrapons-le ! Voilà, laisse-moi conduire, c’est à mon tour maintenant !
Mais Roy tenait fermement les rênes.
– Non, c’est moi !
– Je te dis que c’est à mon tour !
– C’est la seule chose que je puisse faire avec une jambe ; tu devrais avoir honte !
Donald qui avait presque réussi à s’emparer des brides convoitées, les relâcha aussitôt.
– Bon, c’est en ordre, mais vas-y !
Roy alors, avec un regard honteux, plaça les rênes entre les mains de son cousin.
– Je te les laisse. Grand-maman dit toujours que je suis égoïste. C’était terriblement mesquin de ma part de parler de ma jambe. Maintenant, hourra ! En avant !
Donald les prit avec un sourire de reconnaissance, fit claquer le fouet et le petit poney, excité, fila à toute vitesse sur la route.
Le capitaine Smelley fut assez surpris d’entendre de frénétiques appels dans son dos ; pensant qu’il y avait quelque message pour lui, il s’arrêta ; il fut alors encore plus étonné par ce qu’il entendit :
– Hé ! Capitaine Smelley ! Arrêtez-vous un instant ! Nous avons déjà fait un détour de plus de trois kilomètres ! Maintenant Roy, vas-y !
– Connaissez-vous Rob ? Nous aimerions que vous nous disiez comment il va. Nous n’arrivons rien à tirer de lui ! Y aura-t-il bientôt une bataille ? Et quel air a-t-il dans son uniforme ?
– Qui est Rob ? demanda le capitaine Smelley.
– Eh bien ! C’est un soldat, comme vous. Vous devez le connaître !
Quelques explications complémentaires furent ajoutées ; le jeune homme rit alors de bon cœur.
– Votre ami fait son école de recrue à la caserne, je suppose. Même s’il était dans mon régiment, je pourrais ne pas être capable de vous donner beaucoup de renseignements à son sujet. L’armée est une vaste affaire, mes garçons, et je doute que Rob et moi ne nous rencontrions jamais.
Les visages des deux cousins montrèrent de la déception.
– Pensez-vous que cela lui plaît ? Demanda anxieusement Roy. Aimez-vous être soldat ?
– Certainement ; et s’il a des capacités, il aimera aussi.
– Et sera-t-il bientôt envoyé à une bataille ?
– A vrai dire, il se peut qu’il fasse ses sept années sans voir un seul combat.
Roy eut l’air très désappointé.
– S’il ne se bat pas, il aurait tout aussi bien pu rester à la maison ! A quoi bon être soldat si vous n’avez pas de bataille !
– Les soldats évitent parfois les batailles.
Cette affirmation du capitaine parut absurde aux garçons. Aussi, après avoir dit au revoir au jeune officier, très déçus, ils firent faire demi-tour à leur poney.
– Je vais lui écrire de rentrer à la maison s’il ne fait rien, dit Roy, en serrant les lèvres avec détermination.
– Donnons-lui d’abord une chance. Il ira peut-être se battre. Le capitaine Smelley n’a rien dit de certain.
– Je crois que le capitaine Smelley à peur de se battre – voilà ce que je pense.
Et sur cette déclaration chargée de mépris, Roy laissa tomber le sujet.

 

13. Vieux Principe

C’était une belle et douce journée de décembre. L’atmosphère paraissait lourde et étouffante dans le bureau de M. Selby où les garçons étaient assis à une longue table, avec leurs livres et leur ardoise devant eux et, dans leur dos, un feu flamboyant.
– Cette addition ne veut pas jouer, M. Selby, se plaignit Roy ; et je l’ai recommencée trois fois. Il n’y a rien que des huit et des neuf. Je déteste les neuf. Si seulement ils n’existaient pas ! Qui est-ce qui a inventé les chiffres, M. Selby ?
Les questions de Roy, au cours des leçons, étaient plutôt déconcertantes.
– Je te raconterai cela une autre fois, fut la réponse de M. Selby. Essaie encore une fois, mon garçon ; ne te laisse jamais surmonter par aucune difficulté, lorsque tu peux l’éviter.
Un coup fut frappé à la porte : un paroissien faisait demander M. Selby. Celui-ci était souvent dérangé tandis qu’il donnait ses leçons, mais ses élèves étaient en général assez consciencieux pour continuer à travailler pendant ses absences. Ce matin, toutefois, l’addition de Roy n’était vraiment pas intéressante et le jeune garçon était d’humeur inhabituellement bavarde.
– Cela ne sert à rien d’essayer de se rendre maître de cette addition ; ce sont tous des neuf ! Ils ne sont que de vilaines, affreuses, sales petites brutes ; j’aimerais pouvoir les arracher du livre de calcul !
– Chasse-les de l’arithmétique, dit Donald, détournant le visage de son livre de latin, avec un sourire lumineux. N’aimerais-tu pas avoir un immense trou à ordures dans lequel nous pourrions déverser toutes les méchantes personnes et choses que nous n’aimons pas ?
– Oui, j’y lancerais assez vite les neuf et quelques huit pour leur tenir compagnie, et ensuite j’y jetterais tous mes flacons de médicaments et mon manteau et – Mme Selby au sommet !
Cette dernière phrase fut ajoutée dans un murmure, car s’il y avait quelqu’un que Roy n’aimait décidément pas, c’était bien la femme de son maître. C’était une personne très bonne, mais très remuante, toujours en mouvement. N’ayant pas d’enfant, elle dépensait son énergie au service de la paroisse et il n’y avait pas un détail domestique, dans aucune maison du village, qui échappât à ses yeux. Elle avait parlé sévèrement aux garçons, ce matin parce qu’ils avaient fait des traces de boue avec leurs pieds, et ses paroles résonnaient encore dans la tête de Roy.
– Il fait si affreusement chaud, continua Roy ; ouvrons la fenêtre, Donald. Le vieux Selby ne dira rien pour une fois ; c’est comme dans un four ici.
Avec quelque difficulté, la fenêtre fut ouverte et l’air frais qui s’engouffra dans la pièce parut délicieuse aux garçons. Roy grimpa sur le rebord de la fenêtre et s’y installa, son ardoise en mains ; son regard surveillait la rue du village et, par conséquent, l’addition ne progressait que lentement.
– Eh ! Le cochon de Tom White s’est échappé et ce stupide Johnnie Dent est en train de l’emmener directement chez Vieux Principe ! Je crois qu’il va se mettre dans une rage terrible ! Non ; la porte doit être fermée – il ne peut pas entrer. Il me semble qu’il y a toute une foule chez Vieux Principe. Il leur lit sans doute quelque chose. Voilà la vieille mère Selby qui descend en courant la rue, son fichu dénoué et elle paraît affreusement excitée !
Une minute après, la porte s’ouvrait avec fracas.
– John, c’est tout à fait extraordinaire – oh ! Tu n’es pas là ! Où est M. Selby ? Je savais bien que quelque chose finirait par arriver à ce vieux, à force de passer ses nuits à rôder dans les collines et à creuser des trous assez grands pour lui servir de tombe ! John ! Où es-tu ?
Elle disparut aussi rapidement qu’elle était venue, claquant violemment la porte derrière elle ; Roy sauta aussitôt de son siège.
– Donald, c’est Vieux Principe ! Il doit lui être arrivé quelque chose ; allons voir !
Donald lâcha sa plume ; il était sur le point de sauter par la fenêtre lorsque soudain il se ravisa.
– Roy, attrape vite ton manteau. Tante Judith m’a fait promettre de veiller sur toi. Je t’attendrai pendant que tu iras le chercher.
Roy sortit précipitamment dans le hall. Il entendit au loin la voix du recteur, mais il était trop excité pour s’attarder davantage ; aussi après avoir enfilé avec impatience ce manteau qu’il détestait, il partit en boitillant aussi rapidement qu’il pouvait rejoindre Donald au portail du jardin. Ils apprirent en chemin ce qui s’était passé : le vieillard était sorti l’après-midi précédent et il n’était pas rentré. Sa boutique était restée fermée, exactement dans l’état où il l’avait laissée et la femme qui venait chaque jour lui faire un peu le ménage et la cuisine avait été la première à remarquer son absence. Un groupe de commères, rassemblées devant la porte, discutaient avec animation lorsque les garçons arrivèrent.
– Je ne serais pas le moins du monde surprise que d’une façon ou d’une autre il ait mis fin à ses jours, suggérait l’une d’elle d’un air entendu. J’ai toujours dit qu’il était dérangé de la tête, avec sa manie de raconter tant d’histoires extraordinaires sur des pierres ! Et toujours en train de se parler à lui-même, comme aucune créature normale ne le ferait, et à rôder dans les bois et les champs, comme s’il était le seul à voir des choses que les autres gens ne savent pas remarquer !
– Ah ! Maintenant ! Penser à cela ! Et Bill est descendu à la rivière pour chercher son corps ; oui, lui et Walter Hitchcock ont fouillé toute la place, depuis sept heures ce matin !
– Il y a peut-être un meurtre par là-bas dessous, dit une jeune femme avec excitation. Il était bien vieux pour se promener tout seul et il se trouve toujours des malfaiteurs prêts à attaquer ceux qui sont sans défense.
Les garçons, les yeux remplis de terreur, écoutèrent ces suppositions, ainsi que d’autres du même goût ; puis Donald murmura :
– Je pense qu’il est dans sa caverne, Roy ; allons le chercher ; seulement n’en parle pas à ces femmes, parce qu’il n’a dit à personne d’autre qu’à nous où elle se trouve.
Ils quittèrent la boutique et partirent en direction des collines ; Roy boitait et freinait toutefois considérablement leur marche.
Enfin Roy s’arrêta et, luttant pour cacher sa déception, dit :
– Il te faut aller sans moi, Donald. Je ne fais que te retarder. Cette vieille jambe me gênera toujours.
Donald réfléchit un instant.
– C’est très loin, mais nous y arriverons, d’une manière ou d’une autre. Ah ! Voilà qui fera juste notre affaire!
Ils étaient arrivés à une petite auberge, un peu en dehors du village ; là, un poney attelé à une charrette avait été attaché à l’abreuvoir pendant que son propriétaire se distrayait avec ses amis dans la buvette.
– Saute dedans, Roy. C’est pour sauver Vieux Principe ; et tout le monde serait heureux de pouvoir prêter son char pour ce but.
Il ne fallut pas longtemps à Roy pour suivre ce conseil. Le poney trottait vivement et les garçons auraient pleinement joui de cette escapade s’ils n’avaient pas été en souci pour leur ami.
– S’il lui est arrivé quelque chose, tout le village prendra le chemin de l’hôpital ! affirma Roy avec emphase. Le vieux Hall disait, l’autre jour, qu’il valait bien deux pasteurs. Lorsque je serai grand, je crois que j’essaierai de l’imiter. Je donnerai de bons conseils à tout le monde, sans jamais gronder – voilà ce qu’il fait !
– Crois-tu qu’il soit mort ? demanda Donald. Je ne pense pas qu’il puisse l’être. Oui, nous l’avons encore vu avant-hier et il était aussi bien que nous !
Le trajet jusqu’à la caverne leur parut bien long. Les collines étaient escarpées et le poney assez vieux ; plus d’une fois, Donald eut la tentation de courir en avant, sur ses deux jambes. Enfin Roy lui suggéra de le faire :
– Je suivrai dans la carriole, aussi vite que je pourrai, et si tu le trouves, crie-le moi.
Donald sauta du char et disparut bientôt derrière les buissons et les bosses modelant les collines.
Roy, plongé dans de profondes réflexions, poursuivit son chemin ; il se demandait s’ils avaient bien fait de se mêler de cette affaire.
Lorsqu’enfin il parvint à la caverne, Donald vint au-devant de lui, l’air perplexe :
– Il est arrivé quelque chose, Roy. Je ne peux pas entrer très loin ; il y a un tas de terre amoncelée et je ne peux pas l’enlever.
– Alors Vieux Principe est enterré vivant ! s’écria Roy horrifié. Vite, Donald, dégageons-le !
Donald semblait tout misérable :
– Je n’ai pas de pelle et il n’y a aucun endroit proche où en trouver une. Si seulement nous n’étions pas venus seuls !
C’était bien embarrassant, mais Roy ne devait pas s’avouer vaincu pour autant.
– Cherchons ses outils ; il les prend toujours avec lui. L’ouverture n’est-elle pas assez grande pour que je m’y faufile, Donald ?
Donald secoua la tête et les deux garçons s’approchèrent de l’entrée de la caverne. Il y avait en effet eu un gros glissement de terrain et il était impossible sans outils appropriés de déplacer les énormes blocs de pierre et masses de terre qui étaient tombés ; et malgré leurs recherches diligentes, ils ne découvrirent pas la moindre trace de Vieux Principe.
– Il n’est peut-être pas ici.
– Je crois qu’il est ici, maintient Roy ; et il nous faut aller aussi vite que possible. Toi, Donald, va avec la carriole chercher des hommes pour nous aider. Je resterai ici. Ah ! Si seulement nous n’étions pas venus seuls !

Une fois Donald loin, Roy ne resta pas inactif. Grimpant partout sur les amas de terre et de pierres, il cherchait assidûment une fente ou une ouverture ; haut dans le ravin, il en découvrit enfin une. Se mettant alors à plat ventre, il colla sa bouche contre l’orifice et appela :
– Vieux Principe ! Hé ! Vieux Principe ! Êtes-vous là ?
Il ne rêvait pas : une voix assourdie se fit entendre :
– Au secours ! Je suis là !
Roy se sentit de nouvelles forces. Sans répit et sans prêter attention à ses mains écorchées et meurtries, il arracha les ronces et les pierres jusqu’à ce qu’enfin il eût la satisfaction de voir son trou devenir suffisamment grand pour y glisser sa frêle petite personne. Il appela alors de nouveau :
– Vieux Principe, j’arrive depuis en haut ! Êtes-vous blessé ? Pouvez-vous me dire s’il y a un grand saut ?
Cette fois, la voix de Vieux Principe était plus claire :
– Dieu te soit en aide, mon garçon ! Je ne peux ni t’aider ni bouger. Non, le saut n’est pas très grand là où tu es.
Roy considéra pendant un instant avec hésitation le trou noir au-dessus de lui, puis il murmura :
– Même si je dois me casser mon autre jambe, il faut que j’aille vers lui – pauvre Vieux Principe !
Avec précaution et prudence il se laissa tomber, se retenant des mains à une robuste branche de frêne qui plia sous son poids et vint se fixer au travers de la lézarde.
Un moment encore et il lâcha la branche secourable pour se retrouver sur un sol humide et frais, dans des ténèbres presque totales. Lorsque ses yeux se furent un peu accoutumés à l’obscurité, il discerna la forme prostrée de Vieux Principe, à deux ou trois mètres de lui seulement. Le vieillard respirait avec difficulté et ses jambes étaient complètement ensevelies sous une masse de terre.
– C’est Roy ? dit-il lorsque Roy se fut approché et lui eut pris la main. Ah ! Tu n’aurais pas dû venir t’emprisonner avec moi, mon garçon. Je n’ai pas vraiment réalisé ce que tu faisais – je – j’ai tellement mal !
– Êtes-vous gravement blessé ? Oh ! Que puis-je faire ? Je ne peux pas vous soulever. Vous êtes-vous cassé les jambes ?
– Je ne sais pas exactement. Si tu pouvais enlever un peu de cette terre, cela me soulagerait.
Roy regarda autour de lui et trouva une petite pelle dont il s’empara avec bonheur.
– Voilà votre pelle ! Je vais m’y mettre, s’écria-t-il gaiement.
La terre n’était heureusement pas lourde à remuer, mais il y en avait une masse considérable à déblayer avant que les jambes de Vieux Principe pussent être libérées. Roy, en nage et essoufflé, travaillait d’arrache-pied ; il désirait ardemment voir arriver de l’aide, mais sa pitié pour le misérable vieillard lui faisait oublier sa propre fatigue.
– Pouvez-vous vous soulever maintenant, Vieux Principe ? Je crois vraiment que j’ai enlevé la terre qui était sur vos jambes – du moins la plus grande partie.
Le vieil homme fit un effort, puis émit un grognement.
– Je crains que non, mon garçon. C’est la force qui est tout à fait partie ! J’ai bien peur que Vieux Principe ne puisse plus jamais aller se promener dans les collines ; mais voilà ! C’est la volonté du Seigneur et Il ne fait jamais d’erreur.
– Croyez-vous que vos jambes sont cassées, comme la mienne ?
– Je ne peux pas dire exactement. Il me semble qu’il y a bien longtemps que je suis couché là. Plusieurs jours et plusieurs nuits, je suppose, et j’ai bien envie de quelque chose à boire ; mais le Seigneur soit béni ! Il t’a envoyé vers moi.
– C’est seulement depuis hier que vous êtes perdu. Et Donald est retourné chercher des hommes. J’aimerais pouvoir vous donner un peu d’eau ; mais il n’y en a point ici, n’est-ce pas ?
– Je crains que non.
Le silence s’établit entre eux ; il fut rompu par cette déclaration :
C’est un bon principe de chercher le beau côté des choses lorsque vous êtes surpris par des difficultés. Cela m’a fait passer le temps, ici, et je peux remercier de tout mon cœur le Seigneur de ce que ma tête et mes mains n’ont pas été blessées.
– Comment est-ce arrivé ? S’enquit Roy.
– Je suppose que j’ai trop creusé ; j’étais en train de dégager un gros bloc de pierre et ensuite, je ne me souviens plus – cela m’a pris si soudainement ; et lorsque je suis revenu à moi, je croyais être dans mon lit, à la maison, avec un poids d’une tonne sur les pieds. C’est une grâce du Seigneur qu’Il m’ait accordé de l’air – cette ouverture par laquelle tu as passé m’a sauvé.
– Il y a longtemps, vous avez dit que vous pouviez tout réparer, sauf les cœurs brisés, mais vous ne pouvez pas raccommoder les jambes cassées, n’est-ce pas ? Sinon vous auriez arrangé la mienne.
– Oui, oui, je l’aurais fait, certainement. Ah ! Cette fois le réparateur a été un briseur.
Un léger grognement lui échappa ; Roy, avec un sanglot étouffé, lui passa doucement la main sur le visage.
– Oh ! Vieux Principe, si seulement j’étais plus fort ! Combien j’aimerais pouvoir vous bouger ! Vous n’êtes pas cassé ! Ne dites pas que vous l’êtes ! Est-ce que je ne peux pas vous aider à vous coucher sur le dos ? – ne serait-ce pas mieux ?
Avec de gros efforts ils y parvinrent presque ; puis, à l’immense soulagement de Roy, des voix se firent entendre au-dessus d’eux. Se précipitant vers l’ouverture, Roy cria :
– Nous sommes là ! Aidez-nous à sortir, sinon Vieux Principe va mourir !
Il fallut cependant quelque temps encore avant que le sauvetage pût avoir lieu. L’ouverture était suffisamment grande pour laisser passer Roy, mais non pas pour Vieux Principe, et le jeune garçon refusait d’abandonner le vieillard. Les pioches et les bêches travaillèrent sans relâche et après une demi-heure de dur labeur, le vieil homme fut précautionneusement extrait de sa fâcheuse position et placé dans la carriole. Roy fut installé près de lui ; Donald marchait en silence à leur côté. Leur retour provoqua beaucoup d’agitation et d’excitation au village où Mme Selby et Mlle Bertram étaient venues pour accueillir les garçons. Mlle Bertram scruta anxieusement le petit visage pâle et décidé de Roy. Elle ne put toutefois arracher le petit garçon à son vieil ami avant que le docteur eût prononcé son verdict – un verdict beaucoup plus encourageant que ce à quoi on s’attendait.
– C’est une merveilleuse délivrance ! Pas un os de cassé, mais évidemment, il est terriblement contusionné et ébranlé, et il est très raide.
– Je m’en vais rester auprès de lui jusqu’à ce que nous trouvions une bonne garde, dit la dévouée Mme Selby. Il semble ne pas avoir de parents ou amis. Cela lui servira de leçon pour la vie, je l’espère, et mettra fin à sa manie de bêcher, de creuser et de déterrer ce qu’il ferait mieux de laisser tranquille.
Après la visite du docteur, Vieux Principe releva la tête avec un sourire.
– Est-ce que le petit Roy est là ?
Roy s’avança vivement.
– Je me disais, mon garçon, que toi et Donald, vous avez eu une unique et grande occasion de sauver la vie à un pauvre vieillard, et il vous en est justement reconnaissant.
Roy était au bord des larmes.
– Je suis si content – si content que vos jambes ne soient pas cassées, dit-il d’une voix tremblante. N’importe quoi vaut mieux que de se trouver soudain infirme !
Puis, se penchant, il embrassa le front ridé du vieillard et se glissa hors de la chambre.

 

14. Des héros

L’accident de Vieux Principe fut un grand évènement au village. Les garçons eurent leur bonne part de louange pour son sauvetage ; leur grand-mère, pourtant, ne considéra pas la chose sous une lumière aussi favorable :
– Vous n’auriez jamais dû laisser vos leçons, sans permission, ni prendre la carriole d’un étranger à son insu, ni partir tout seuls sans rien dire à personne. La folie et l’inutilité d’une telle manière de procéder vous ont été démontrées puisque, parvenus sur les lieux, vous vous êtes trouvés absolument incapables de sortir ce vieillard de sa position. Si, en ces jours, les enfants réalisaient davantage leur faiblesse et leur inexpérience, ils deviendraient des hommes et des femmes bien meilleurs ; mais la suffisance et l’amour-propre sont des signes du temps !
Les garçons allaient tous les jours voir leur vieil ami, et même Mme Selby dut admettre qu’ils savaient se tenir tranquilles et sages dans une chambre de malade. Il fallut longtemps avant que Vieux Principe ne se remît ; il semblait avoir beaucoup vieilli et s’être affaibli depuis son accident, mais sa sérénité d’esprit était intacte et quelques-uns de ses voisins qui jusqu’alors l’avaient déclaré renfermé et fantasque s’offraient maintenant pour venir s’asseoir près de lui ; et ils apprirent plus d’une leçon à son chevet. Lorsqu’enfin il put reprendre sa place dans sa boutique, Roy retrouva la paix dans son esprit, à son sujet.
– J’avais tellement peur qu’il meure, tant qu’il était au lit, confia-t-il à Donald. J’espère qu’aucun de ceux que j’aime ne mourra jamais ; ce doit être tellement affreux de les voir disparaître. Je crois que j’aimerais mieux mourir le premier, pas toi ?
– Chacun ne peut pas être le premier à mourir, dit le pratique Donald ; quelqu’un doit être le dernier.
– Oui, mais je ne crois pas que ce sera moi, répondit Roy ; voilà l’avantage d’être faible.
Cette déclaration n’était pas pour encourager Donald. Quelques lettres un peu plus détaillées leur arrivèrent de Rob et, enfin, trois mois après leur séparation, ils reçurent un message qui les bouleversa. Rob leur annonçait qu’il allait partir aux Indes avec un détachement et qu’il avait une permission de trois jours pour venir prendre congé de ses amis.
Roy était presque hors de lui d’excitation à la pensée de le revoir ; le jour venu, il insista pour aller le chercher seul à la gare. Donald, juché sur le mur du jardin, attendait leur arrivée.
Rob avait certainement beaucoup gagné quant à son apparence. Il se tenait très digne, mais une lumière de tendresse passa dans ses yeux lorsque Roy, plus blanc et plus frêle que jamais, se jeta dans ses bras, sans s’inquiéter nullement de l’assistance.
– Je suis vraiment content de vous voir, monsieur Roy, dit Rob d’une voix enrouée.
– Oh ! Rob, tu es tellement beau ! Et tu es presque devenu un homme ! Viens, je vais te conduire à la maison, et nous serons tout l’un pour l’autre. Dis-moi maintenant, es-tu réellement, vraiment heureux ?
Rob ne répondit pas à cette question avant de se trouver installé dans la voiture qui devait les ramener au Manoir ; il dit alors lentement :
– Oui, je crois que cela me plaît énormément, mais c’est dur à bien des égards. C’est difficile de rester dans le droit chemin et d’agir justement quand la plupart semblent vivre différemment.
– Mais la majorité des soldats ne sont pas mauvais, n’est-ce pas ? demanda Roy, étonné.
– Ils ne sont pas vraiment mauvais, mais insouciants, je crois. Vieux Principe dirait qu’ils manquent de principes.
– Est-ce difficile d’être soldat ? Un peu, je pense. Je suis tombé, l’autre jour, sur un verset qui était tout juste pour toi, Rob : « Prends ta part des souffrances comme un bon soldat de Jésus Christ ».
Les yeux de Rob brillaient. Le jeune homme semblait étrangement plus posé et plus grave dans ses manières ; pourtant, lorsqu’ils furent arrivés à la hauteur de Donald et que celui-ci, enjambant le mur et se laissant tomber dans la voiture, les eut rejoints, Rob sut arracher de joyeux éclats de rire aux deux cousins en leur racontant quelques amusants épisodes de sa vie de caserne.
Les trois journées passèrent seulement trop vite. D’innombrables questions furent posées au jeune soldat et la curiosité de Roy sur la vie d’un militaire était insatiable.
– Eh bien ! Dit-il enfin, je ne crois pas que je deviendrai assez fort pour être un soldat, mais je suis tellement content que tu en sois un, Rob ! Et maintenant, aux Indes, tu trouveras l’occasion de faire quelque chose de grand et de mériter la Croix de la Victoire. L’opportunité t’est offerte ; Donald et moi n’avons pas pu l’avoir bien que nous ayons essayé de toutes nos forces. Mais tu sais, Rob, nous avons aidé à ce que tu sois envoyé aux Indes pour avoir cette occasion, aussi ne nous déçois pas, n’est-ce pas ? Et lorsque tu reviendras, couvert de médailles, tu vivras avec moi et tu mettras toujours ton uniforme ; je m’en réjouis par avance, mais n’oublie pas !
Le moment du départ arrivé, tout un petit groupe d’amis vint accompagner Rob à la gare. Le vieux jardinier Hal, Ted le garçon d’écurie et Vieux Principe étaient là ; Mlle Bertram et ses neveux restèrent avec lui jusqu’au dernier instant.
– Il a bien commencé et il continuera de la même manière, déclara avec emphase Vieux Principe, tandis que le train quittait la gare et que Rob, penché à la fenêtre, faisait des signes d’adieu à ses amis. C’est en général le début de leur vie que les garçons gâchent d’une façon déplorable.
Roy, les yeux pleins de larmes, regarda le train disparaître.
– Je l’ai donné à la reine, dit-il gravement à sa tante ; et personne ne pourra dire que je suis égoïste, parce que j’aurais beaucoup mieux aimé qu’il reste avec moi. Mais comme je ne pourrai rien faire de grand, il faut qu’il le fasse à ma place.
Le lendemain du départ de Roy, les garçons furent invités à passer la journée chez le tuteur de Roy, le général Newton. Il ne leur demandait pas souvent de venir le voir, aussi fut-ce une vraie fête ; et ils partirent débordants d’entrain. Un valet vint les chercher ; il les conduisit directement dans le bureau du général. Celui-ci n’était pas seul ; un monsieur à cheveux gris était assis auprès de lui et fumait. Les garçons se demandèrent qui il était et le général les renseigna bientôt.
– C’est un de mes très intimes amis, mes garçons ; il était dans le même régiment que moi, la première fois que j’ai été enrôlé. Il a été, en son temps, un héros. Si vous êtes bien tranquilles, il vous racontera quelques magnifiques histoires. Maintenant, Manning, ces garçons sont très excités parce qu’un de leurs jeunes amis vient d’être enrôlé. Raconte-leur quelque chose sur la Crimée ; tu as fait une quantité d’horribles expériences là-bas.
Les regards remplis d’admiration fixés sur lui firent rire le colonel Manning qui, l’instant d’après, captivait ses jeunes auditeurs par le récit de ses souvenirs.
– Voulez-vous maintenant encore nous dire quelle est la chose la plus brave que vous ayez jamais vue faire par un soldat ? demanda Roy, les joues enflammées et les yeux brillants.
Le colonel regarda pensivement les deux petits garçons.
– J’ai vu s’accomplir bien des actes de courage, dit-il lentement ; mais l’un d’eux se détache dans ma mémoire comme surpassant tous les autres.
– Oh ! Racontez-le nous !
– C’était un tout jeune soldat – une recrue qui arriva dans notre régiment alors que nous étions à Malte. C’était un beau garçon, avec des cheveux bouclés, qui semblait tout effrayé par la vie et les manières grossières de ses camarades. Je me trouvais être alors officier d’ordonnance et un soir, alors que je faisais ma ronde, je passai devant l’un des dortoirs juste avant l’extinction des lumières. Le bâtiment était bas et les fenêtres ouvertes. Les hommes faisaient beaucoup de bruit et la première chose que j’entendis fut un flot de jurons sortant de la bouche d’un des soldats les plus âgés de la chambrée. Au lieu de le reprendre, le caporal en fonction semblait y faire écho ; un bon nombre d’hommes étaient mêlés à une grande dispute sur une affaire de moindre importance. Et alors, ce jeune homme se leva, le rouge lui couvrant le visage, et s’écria :
– Camarades, est-ce que l’un d’entre vous admettrait que sa mère soit insultée ici dans ce dortoir ? Sa voix était si claire que le silence s’établit aussitôt ; tous, surpris, se tournèrent vers lui. – Vous savez que vous ne le permettriez pas, continua-t-il ; et vous insultez le nom de Celui qui pour moi est plus cher et plus proche que n’importe quelle mère – du meilleur Ami que j’ai. Je vous dis que je ne le supporterai pas tant que je serai dans cette chambre !
– Je me souviens avoir réalisé là, en entendant ces paroles et en voyant la confusion de tous ces hommes, que ce jeune soldat avait un courage qu’aucun d’entre nous ne parviendrait à égaler.
– Est-ce tout ? demanda Donald d’une voix déçue.
– Les hommes ont-ils arrêté de jurer ? S’enquit Roy.
– Pour autant que je me souvienne, oui. Le caporal les rappela à l’ordre et les lumières furent éteintes. Mais ce garçon avait été plus courageux que bien des héros sur les champs de bataille.
Les visages des garçons manifestèrent de la déception.
– Mais ce n’est pas ce que nous appelons un acte de courage, dit enfin Roy. C’était naturellement très beau de sa part, mais cela ne lui a pas valu la Croix de la Victoire.
– Non ; mais une couronne de vie éternelle et une parole d’approbation du Roi des rois, dit le colonel d’une voix étrangement grave ; le petit visage expressif de Roy s’enflamma aussitôt, mais il ne dit plus rien.
Ils prirent le déjeuner dans la salle à manger ; les garçons étaient trop occupés à jouir de toutes les bonnes choses placées devant eux pour pouvoir parler beaucoup à leurs aînés. Le repas terminé, le général Newton les envoya s’ébattre au jardin. A leur retour, il leur demanda s’ils aimeraient monter voir sa galerie de portraits :
– J’y emmène mon ami et vous pouvez aussi venir.
Les garçons furent enchantés ; ils avaient souvent entendu parler de cette galerie, mais n’y avaient jamais été : le général Newton la gardait fermée à clé et ne l’ouvrait que très rarement.
– Certains de ces portraits sont de véritables joyaux, dit-il au colonel Manning en ouvrant la porte et en les introduisant dans un long couloir poussiéreux ; je vais lever les stores et ensuite nous pourrons voir. Ce sont pour la plupart des ancêtres ; un ou deux sont des œuvres de maîtres ; et parmi eux, il y a deux ou trois personnages royaux.
Les garçons écoutaient avidement tandis que leur hôte leur indiquait des portraits, l’un après l’autre, y rattachant de temps à autre une anecdote.
– Regarde, s’écria Roy avec ravissement, quel beau soldat ! Il est tout jeune et pourtant quelle quantité de médailles ! Et, oh, général Newton, sur son manteau n’a-t-il pas la Croix de la Victoire ?
– Oui, mon garçon, malgré sa jeunesse il a bien servi son pays ; il s’est battu dans huit batailles et est rentré sans une égratignure, bien que souvent il n’ait échappé que d’un cheveu. Au cours d’un combat, il y eut deux fois son cheval tué sous lui et bien qu’il conduisît une charge de cavalerie, c’est à pied qu’il a sauvé ses couleurs.
– Voilà un vrai héros ! Murmurèrent les garçons pleins d’admiration.
– Non, je ne le pense pas, dit sèchement le général. Il débordait d’audace, mais n’avait pas le moindre courage moral. Une fois la guerre terminée, il est rentré chez lui et a brisé le cœur de sa mère en s’adonnant à la boisson et au jeu ; et il est mort jeune, dans l’ivrognerie et la dissipation.
Roy parut très perplexe.
– Je pensais qu’un homme brave était nécessairement bon et qu’il restait brave jusqu’à la fin de sa vie.
– Un homme affronte plus facilement la bouche d’un canon que la moquerie d’un ami, dit le général Newton ; le jeune soldat dont nous avons entendu l’histoire avant le déjeuner avait un plus noble courage que ce pauvre type, ici.
Roy ne dit plus rien ; mais pendant le reste du temps qu’ils passèrent dans la galerie, bien que ses oreilles et ses yeux fussent ouverts, ses pensées étaient avec le héros de la Croix de la Victoire. Il revint en arrière pour le regarder encore une fois avant de s’en aller et contempla avec une lueur de regret et d’envie dans ses yeux bruns, le port hardi et franc et la bouche rieuse du soldat.
– Tu as servi ta reine et ton pays, mais je crois que tu as oublié Dieu, dit-il dans un murmure avant de rejoindre en courant les autres.
Le thé fut servi de bonne heure, puis les garçons, bien installés dans la voiture, prirent le chemin du retour.

– Allez aussi rapidement que vous le pourrez, dit le général au cocher ; la pluie n’est pas loin et il ne serait pas indiqué que monsieur Fitzroy se fasse tremper ; il semble qu’un souffle de vent suffirait à l’emporter !
– Je déteste les gens qui parlent ainsi de moi, confia Roy à Donald tandis qu’ils filaient à toute allure. J’aurais tout aussi bien pu être une fille. Je m’étonne souvent que je ne sois pas né une fille – pour tout le bien que je serai jamais capable de faire dans le monde !
– Tu ne dis que des bêtises, dit Donald avec indignation. Tu seras un homme formidablement fort quand tu seras grand, j’en suis sûr – on verra si ce n’est pas vrai !
Roy secoua la tête et resta plus silencieux que d’habitude pendant quelques instants. Ils arrivaient aux abords d’un village lorsque la pluie commença à tomber. Le cocher abrita aussi bien que possible les garçons et pressa son cheval. Soudain celui-ci fit un écart et s’arrêta. L’homme se pencha pour voir ce qui se passait et aperçut un petit enfant, assis au milieu de la route, et qui avait échappé presque miraculeusement aux sabots du cheval.
– Eh bien ! En voilà une affaire ! marmonna-t-il. D’où peut-il bien venir ? Nous n’avons pas de temps à perdre avec une tempête comme celle-ci !
Les garçons avaient aussitôt sauté de la voiture ; ils essayèrent de relever l’enfant qui se mit à pousser des hurlements de frayeur et de colère.
– Partir ! Vilains garçons ! Je veux maman – oh ! Maman !
C’était une fillette de deux ou trois ans. Assise au milieu de la route, elle ne paraissait se soucier ni du vent ni de la pluie.
– Où habites-tu ? demanda Roy ; mais l’enfant ne faisait qu’appeler en pleurant sa mère.
– Venez, monsieur Roy, vous allez être trempé jusqu’aux os ; venez et laissez monsieur Donald me passer la petite. Nous ne pouvons pas rester là toute la journée à essayer de découvrir où elle habite. Emmenons-la avec nous, pour le moment.
Cela ne plut pas à Roy.
– Non, il nous faut trouver sa mère ; elle doit venir du village que nous venons de traverser. Attendez ici avec le cheval, Sanders, et nous la ramènerons.
– Laissez alors faire monsieur Donald, dit Sanders avec humeur, et vous, remontez dans la voiture.
Cette fois encore Roy refusa d’obéir.
– C’est une occasion, n’est-ce pas Donald ? Et regarde ! Elle m’a pris la main. Toi, cours en avant et renseigne-toi sur elle, dans la première maison que tu trouveras.
Sanders gronda et grogna, mais les garçons ne prêtèrent pas attention à lui. La mère de l’enfant apparut heureusement bientôt ; elle les remercia chaleureusement. Roy et Donald, l’un et l’autre trempés, regagnèrent alors la voiture.

15. Une malheureuse proposition

A la suite de cet incident, Roy fut assez peu bien. Il eut une sérieuse attaque de bronchite et se trouva ainsi à nouveau confié aux soins de sa vieille nurse.
– Il semble que tout se ligue pour faire de toi un garçon délicat, dit-elle un jour ; je suis étonnée de voir comment tu réussis à surmonter tout cela ! Mais la plupart du temps, c’est ton insouciance qui te vaut ces ennuis.
– Je regrette, dit Roy d’un ton léger ; mais j’ai l’impression que je suis plus fort que je n’en ai l’air. Je ne deviendrai jamais quelqu’un de bien, je le sais ; mais malgré ma jambe de liège, je peux faire pas mal de choses, n’est-ce pas ?
– Tu vaux deux fois Donald ! S’exclama la nurse avec tendresse. Sa déclaration fut évidemment réfutée.
– Je ne serai jamais comme Donald – jamais ! Ni quant à l’apparence, ni quant à la force ou à la bonté. Il est meilleur que moi sur toute la ligne.
Mlle Bertram entra à ce moment dans la chambre.
– Ah ! Nurse, dit-elle avec son naturel et sa vivacité habituels, il est comme un chat, n’est-ce pas : il a neuf vies j’en suis sûre. Il n’a pas son pareil pour s’attirer des embarras. Je crains qu’il n’arrive pas à s’en tirer lorsque nous ne serons plus là pour le surveiller.
– Mais, tante Judith, tu n’aurais pourtant pas aimé que je ne sauve pas cette petite ?
– J’aurais aimé que quelqu’un d’autre le fasse !
– Oui, je crois que Donald l’aurait fait – il y avait un peu de tristesse dans la voix de Roy ; mais, tu vois, j’avais envie d’aider. Comme Donald me le disait ce matin, lorsqu’il sera grand et ira aux Indes, il aura beaucoup plus de chances que moi de faire du bien à ses semblables. Moi, il me faudra rester à la maison : je ne pourrai plus jamais faire de cheval. Il aura, lui, toutes les grandes occasions et je devrai me contenter des petites.
– Tu parles parfois comme un vieux petit grand-père, dit Mlle Bertram en riant ; et elle vint s’asseoir à côté de lui. Il te faut bien profiter de David pendant qu’il est encore avec toi ; ce matin, j’ai eu des nouvelles de son beau-père : il désire que son fils soit mis tout de suite dans une école.
Roy ouvrit d’immenses yeux.
– Mais j’irai aussi, n’est-ce pas, tante Judith ?
– Pas pour le moment, je le crains. Tu n’es pas en état de le supporter ; d’ailleurs nous ne pourrions pas perdre nos deux garçons à la fois !
– Mais il faut que j’aille si Donald y va – il faut ! Le ton de Roy était passionné maintenant. Je ne veux pas qu’il me quitte. J’ai perdu Rob et c’est déjà assez triste. Tu ne vas pas m’enlever aussi Donald, tante Judith ?
– Chut ! Chut ! Ne parlons plus de cela maintenant. Il ne partira pas avant Pâques, et nous n’y sommes pas encore.
En voyant la détresse de Roy, Mlle Bertram regretta d’avoir abordé ce sujet. Aussi, après être redescendue, elle envoya Donald jouer avec son cousin.
Un peu plus tard, alors qu’elle était assise au salon avec sa mère, une petite tête apparut derrière la porte.
– Puis-je entrer, grand-maman ?
C’était Donald ; son visage rond et coloré était inhabituellement grave. Il vint prendre place sur le tapis du foyer, le dos contre le feu, les mains profondément enfoncées dans les poches et se tourna vers sa grand-mère avec un air presque de défi.
– Grand-maman, je n’irai pas à l’école sans Roy.
– Allons donc ! Et quoi encore, je me demande ! Est-ce ainsi que les petits garçons parlent à leurs aînés ? Tu feras ce qu’on te dira de faire tant que tu seras dans ma maison, comme ton père l’a fait avant toi.
– C’est le désir de ton beau-père, intervint Mlle Bertram, et tu devrais être prêt à obéir.
– Pas s’il me dit de faire quelque chose de mal. Et je suis sûr que ce serait mal que je quitte Roy. Nous nous sommes promis de ne jamais nous séparer jusqu’à ce que nous soyons grands et nous n’avons pas l’intention de manquer à notre promesse. Et, grand-maman, je suis certain que tu n’aimes pas les promesses non tenues. Papa ne connaît pas Roy et il ne peut pas comprendre comme moi ; ce serait très mal de sa part de me séparer de Roy !
Mme Bertram mit ses lunettes et examina d’un regard perçant son petit-fils.
– Tu as des paroles très irrespectueuses, Donald. Je donnerai naturellement suite aux désirs de ton père.
– Mais, grand-maman, je ne peux pas quitter Roy – cela lui brisera le cœur. Tu ne sais pas combien il se ronge à cause de sa jambe. Il n’en parle pas beaucoup et est toujours si gai ; mais je lui manque affreusement, même lorsque je ne pars qu’une seule journée. S’il était bien et fort, il réussirait magnifiquement, mais maintenant, il ne sortirait pas la moitié autant si je ne l’entraînais pas. Je crois qu’il serait miné de tristesse, tout seul, et qu’il en mourrait. C’est déjà assez triste pour lui comme cela, mais je ne pourrais pas – oh ! Je ne peux pas ! – le laisser ici tout seul. Je ne crois pas que nous pourrions vivre l’un sans l’autre. Tu ne m’enverras pas, n’est-ce pas ?
Des larmes coulaient des yeux bleus de Donald ; Mme Bertram semblait mécontente.
– De mon temps, les enfants n’auraient jamais eu l’idée de discuter avec leurs aînés. Je crois que ta tante et moi-même sommes tout aussi capables que toi de nous occuper de Roy. Maintenant, va-t’en et ne me parle plus de cela.
Donald surprit alors sa grand-mère par le premier accès de colère qu’il n’eût jamais eu devant elle.
– Je ne veux pas être séparé de Roy. Si tu m’envoies à l’école, je me sauverai et j’écrirai à papa pour lui expliquer !
Un martellement de pied vint appuyer cette déclaration passionnée ; puis Donald sortit de la pièce en claquant violemment la porte derrière lui.
Comme il l’avait déjà fait en une autre occasion, il alla porter sa peine chez Vieux Principe. C’était jour de congé au village et il trouva le vieillard en train de fermer sa porte, prêt à partir en promenade.

– Viens avec moi sur les collines, mon garçon, dit-il après l’avoir écouté ; il n’y a rien de tel que l’air frais pour délier les langues. Je vais à la caverne. Veux-tu m’accompagner ?
– Oui. J’ai été d’affreuse mauvaise humeur dans la chambre de grand-maman et j’ai claqué la porte. Je crois qu’elle ne me pardonnera jamais !
– C’est ainsi, Donald, dit Vieux Principe tandis qu’ils marchaient ensemble dans les collines. Si c’est la bonne chose que tu ailles, il n’y a rien à dire et il te faut l’accepter, que cela te plaise ou non.
– Mais cela ne peut pas être bien pour moi d’abandonner Roy quand il a besoin de moi.
– Si cela doit être, c’est peut-être la meilleure chose au monde pour lui et pour toi. C’est un mauvais principe de décider d’une chose qu’elle est bonne ou mauvaise selon nos goûts.
– C’est cruel de vouloir nous séparer, dit obstinément Donald.
– Peut-être y a-t-il moyen de détourner la difficulté : que Roy aille avec toi.
– Ils disent qu’il n’est pas assez fort. Cette pluie de l’autre jour l’a de nouveau rendu malade.
– Eh bien ! Si j’étais toi, je demanderais au Seigneur miséricordieux de le rendre assez fort. Il y a du temps, d’ici Pâques.
Le visage de Donald s’éclaira aussitôt.
– Pensez-vous qu’il pourra devenir assez fort ? Je saurai prendre grand soin de lui – je le ferai. Et il est si courageux que tous les garçons seront bons avec lui, j’en suis sûr.
Ils arrivèrent bientôt à la caverne et Donald, tout à l’intérêt des travaux d’excavation, retrouva sa jolie humeur.
Il rentra radieux à la maison, avec une boîte d’allumettes remplies de minuscules coquillages pour Roy, qui l’attendait dans la nursery.
– Tu as été bien longtemps loin ! dit-il d’une voix fatiguée. Je crois que je suis maintenant assez bien pour sortir. Je ne peux pas supporter l’hiver – avec tous ces refroidissements et ces douleurs !
– Oh ! Tu vas bientôt aller mieux. Écoute bien, vieux copain : si tu fais tout ton possible, le docteur te permettra peut-être de venir à l’école avec moi après Pâques.
A cette pensée, les yeux de Roy se mirent à briller.
– Nurse me dorlote toujours tellement, et grand-maman aussi ; mais je vais essayer de toutes mes forces d’être mieux.
– Et maintenant, regarde un peu cela ! Vieux Principe dit qu’il prouve que la mer recouvrait les collines et les cavernes, il y a des centaines d’années, car ceux-ci viennent de poissons d’eau salée et non pas de rivières. Regarde-les ! Il les appelle « fossiles » ; ce sont des coquillages faits de pierres. Il m’a dit que je pouvais te les donner de sa part. Je pensais qu’il ne retournerait jamais à sa caverne après ce qu’il a eu en décembre dernier, mais il dit qu’il se sent tellement plus fort maintenant ; et il fait attention à la manière dont il creuse – il ne me permet pas de venir à côté de lui pendant qu’il travaille. Et il m’a dit qu’il avait écrit un papier et qu’il allait l’envoyer à une société à Londres – j’ai oublié son nom. Il a fait ce que tu appelles une découverte, n’est-ce pas ?
Roy fit un signe affirmatif, puis il demanda anxieusement :
– Donald, est-ce que tu as été impoli avec grand-maman avant de partir ? Tante Judith est venue voir si tu étais ici et elle a dit qu’elle espérait que tu irais demander pardon à grand-maman pour quelque chose.
– J’y vais tout de suite. J’allais oublier.
Et Donald se dirigea vers la chambre de sa grand-maman. Elle le reçut d’un air sévère, mais le repentir du petit garçon était tellement sincère qu’elle pardonna bientôt, et Donald, l’esprit léger, retourna auprès de Roy.
– C’est terrible de se mettre en colère, remarqua-t-il en s’asseyant à la table de la nursery et en balançant les jambes. J’ai donné un affreux mal de tête à grand-maman en claquant la porte.
– De quoi s’agissait-il ? demanda Roy avec intérêt.
– De l’école, fut la réponse. Je lui ai dit que je ne te quitterai pas.
– J’ai beaucoup réfléchi à cela, dit Roy avec un soupir. Il faudra que tu y ailles et je tâcherai de me débrouiller de mon mieux sans toi. Tu vois, un garçon avec une seule jambe ne serait pas tellement à l’aise parmi les autres. Ils ne feraient que le traiter d’invalide et le mettraient de côté. Je ne pourrai pas supporter qu’ils se moquent de moi. La seule chose qui convienne pour moi, c’est une école pour infirmes. Nurse a un de ses petits-fils dans une d’elles. Je ne me soucie pas beaucoup des invalides ; ceux que j’ai vus semblent être de très misérables créatures, sans aucune gaieté en elles ; naturellement, je suis maintenant moi aussi un invalide, seulement je ne me sens pas tel.
– Tu n’es pas plus invalide que moi, répliqua Donald indigné. Oui, à te voir, personne ne pourrait dire ce qui t’est arrivé.
– Ne parlons plus de cela, dit Roy. J’ai faim et j’entends qu’on apporte le thé !
Les jours suivants, les petits garçons se sentaient le cœur bien lourd en pensant à la séparation possible ; cette perspective leur pesait comme un affreux cauchemar. Puis une lettre de Rob vint les distraire. C’était son premier message depuis les Indes et les deux cousins s’extasièrent devant les timbres et le papier étrangers comme s’il s’agissait de la plus grande rareté qui fût au monde.

Mon cher monsieur Roy,
Je vous écris pour vous dire que nous sommes en sécurité ici et que je me porte tout à fait bien, comme vous, je l’espère. Il fait très chaud, mais nous ne travaillons pas beaucoup au milieu de la journée, et l’endroit me plaît. J’aimerais que vous puissiez voir les fleurs et les habitants du pays, les amusantes maisons et les vêtements colorés des gens. Je fais des progrès, je crois, et l’autre jour, mon sergent m’a dit que si je continuais, je pourrais peut-être bientôt avoir un galon. Je tâcherai, comme vous me l’avez demandé, de voir le père de monsieur Donald, mais on m’a dit que les Indes étaient un pays beaucoup plus grand que l’Angleterre, ce que je ne crois pas, car nous sommes la plus grande nation du monde, la plus étendue et la meilleure ; tous, dans mon baraquement, sont de ce même avis. Aujourd’hui j’ai vu un scorpion : s’il vous attrape, il vous pince et vous suce affreusement le sang. Nous avons maintenant un bataillon de montagne avec nous ; ils utilisent des mules au lieu des chevaux ; les collines sont plus élevées que celles de chez nous, et c’est dur de monter. Il n’y a pas encore de combats, mais lorsque le moment sera là, je suis prêt ; et je ferai mon devoir envers ma reine et envers vous. Mon camarade m’a aidé à écrire cette lettre et j’espère qu’elle vous plaira. J’essaie d’endurer les souffrances. Au revoir, monsieur Roy.
Votre dévoué Rob. Que Dieu vous bénisse.

– C’est une beaucoup plus jolie lettre, n’est-ce pas ? dit Roy avec grande satisfaction ; elle est presque aussi longue que celle que je lui ai envoyée. J’espère qu’il aura bientôt une bataille.
– Et s’il en a une et se fait tuer ? suggéra Donald.
Roy chassa cette pensée loin de son esprit.
– Dans les livres, j’ai connu tant de soldats qui sont rentrés à la maison, que je crois qu’il reviendra. D’ailleurs, Dieu prendra soin de lui. Te souviens-tu de la galerie de portraits chez le général, l’autre jour, Donald ?
– Oui ! Pourquoi ?
– Je pensais à ce soldat qui était là, avec toutes ses médailles, et qui a brisé le cœur de sa mère ; puis aussi, à ce tout jeune soldat dont le général a dit qu’il était plus courageux. Je crois que j’aimerais mieux que Rob soit vraiment brave, comme celui-là, plutôt que de faire de grandes choses dans des batailles ; mais je me disais qu’il pourrait faire les deux, ne penses-tu pas ?
Donald approuva ; il ajouta :
– Mais Rob ne boira pas et ne jouera pas, j’en suis absolument sûr.

16. David et Jonathan

Pâques arriva et, à la grande joie des garçons, Roy s’était tellement fortifié qu’il fut décidé qu’il irait avec Donald dans un internat privé, pour un trimestre. Cet arrangement était en grande partie dû à Mlle Bertram qui avait eu beaucoup de difficulté à obtenir le consentement de sa mère.
– Je suis sûre que cela ira beaucoup mieux pour les garçons s’ils sont ensemble ; Roy aura davantage de chances de se fortifier s’il est avec Donald que s’il reste ici à se ronger tout seul. Nous pourrons toujours le faire rentrer à la maison si nous voyons que cela ne va pas ; mais d’après tout ce que nous avons entendu sur cette école, les garçons y sont surveillés avec le plus grand soin.
Et certes, à en juger par l’apparence et l’humeur de Roy, ce projet semblait très prometteur. C’était une lumineuse journée d’avril. L’air était frais, mais sec, et le vieux jardin exhalait le parfum des jacinthes et des narcisses. Des massifs colorés de tulipes et de tubéreuses bordaient la pelouse d’un vert tendre, et le vieux Hal contemplait avec fierté et satisfaction les résultats de son travail. Mlle Bertram, avec des gants de cuir et un tablier de jardinage, était affairée à ses serres ; les garçons, après avoir couru dans les jambes de chacun, avaient enfin gagné leur perchoir favori sur le vieux mur du jardin.
– Aujourd’hui dans une semaine nous serons à l’école, dit Donald. Comme cela va nous sembler drôle !
– Nous ne pourrons pas grimper sur les murs, là-bas, je suppose.
– Peut-être pendant nos heures de congé. Il n’y aura pas rien que des leçons. Le vieux Selby a dit que le temps qu’il avait passé à l’école avait été la période la plus heureuse de sa vie.
– Je compte y être heureux, dit Roy, un sourire se dessinant sur ses lèvres.
– Et moi aussi, affirma catégoriquement Donald ; mais ce sera terriblement étrange au début. C’est comme Rob au moment de son départ comme soldat. Nous allons « voir ce qu’est la vie », a dit nurse.
– Vieux Principe aimerait que nous allions prendre le thé avec lui avant de partir. Je l’ai vu ce matin passer devant notre jardin. Il nous donnera quelques-uns de ses bons conseils, comme il a fait pour Rob ; mais cela ne m’ennuie pas, c’est un vieil ami tellement gai.
Le silence s’établit entre eux deux pendant quelques minutes. Donald était en train de manger un morceau de gâteau qu’il avait emporté de la maison, et Roy observait d’un air songeur les silhouettes de sa tante et du vieux jardinier qui se déplaçaient parmi les massifs de fleurs.
– Donald, nous resterons toujours amis, n’est-ce pas ?
– Naturellement. Toujours.
– Mais, je veux dire qu’à l’école tu auras une quantité de camarades qui pourront courir avec toi, beaucoup plus vite que moi, et je ne veux pas te retenir. Je désire seulement que, dans ton cœur, tu m’aimes mieux qu’eux.
– Maintenant, écoute-moi bien, vieux copain ! Tu sais que je ne pourrai jamais aimer aucun ami plus que toi. Il est bien probable que toi tu auras beaucoup plus d’amis que moi : tu es tellement intelligent. Pense à Rob : je ne comptais absolument pas pour lui et je commençais à croire que tu ne voulais plus de moi, lorsqu’il est venu.
– C’était une grosse erreur, parce que nous deux, nous sommes tout à fait différents des autres personnes. Seulement, ce serait une bonne chose de renouveler notre promesse – de faire une sorte d’alliance comme dans la Bible, tu sais – avant de partir à l’école.
– D’accord, allons-y ! Donne-moi tes mains. Maintenant, écoute bien ! Moi, Donald Bertram, je promets et déclare que Fitzroy Bertram continuera à être mon ami le plus cher et le plus intime dès maintenant et pour toujours.
Roy prit avec empressement et sérieux les mains de Donald entre les siennes et répéta le serment dans les mêmes termes ; puis avec un soupir de soulagement, il se mit à bavarder d’autres choses.
Peu après, Mlle Bertram arrivait vers eux, un journal à la main.
– Grand-maman vient de me faire porter ce journal, mes enfants. Elle a pensé que vous seriez contents de savoir que les troupes cantonnées là où est Rob ont toutes été envoyées en expédition dans les montagnes contre un chef rebelle ; ainsi il va maintenant se battre.
– Hourra ! S’écria Donald ; ah ! Si je pouvais être avec lui ! Est-ce que le journal mentionne son nom, tante Judith ? Quand aurons-nous une lettre de lui ?
– Pas avant quelque temps, maintenant, parce qu’ici, c’est un télégramme. Tout sera terminé avant que nous en entendions parler. Il nous faut espérer, et prier pour que Rob soit préservé sain et sauf.
Mlle Bertram avait l’air grave et les garçons se calmèrent aussitôt.
– Tante Judith, se battre, c’est naturellement affreux, mais c’est le devoir d’un soldat, n’est-ce pas ?
– Et Rob fera certainement son devoir.
– Oui, mes garçons, espérons qu’il servira la reine aussi bien qu’il nous a servis lorsqu’il était ici. Rob est un brave garçon ; j’aimerais qu’il y en ait davantage comme lui.
Et Mlle Bertram s’en alla tandis que ses petits neveux donnaient libre cours à l’excitation suscitée par cette nouvelle en sautant du mur et en mimant une bataille, dans le bois de pins à l’extérieur du jardin. Jusqu’au moment de leur départ pour l’école, ils attendirent avec impatience et grande anxiété une lettre de Rob, mais il n’en arriva point ; et les dernières paroles de Roy avant de quitter la maison furent :
– Tu veilleras bien, tante Judith, à m’envoyer ma lettre immédiatement lorsqu’elle arrivera, à la vitesse d’un éclair !
Le moment des adieux fut une véritable épreuve pour les garçons. La vieille nurse pleurait à chaudes larmes et seule l’assurance qu’elle serait envoyée auprès de Roy à la première menace de maladie put la consoler quelque peu. Mme Bertram leur prodigua de telles mises en garde quant au choix de mauvais compagnons et au danger de se laisser aller à une conduite déréglée, que les garçons se sentirent tout craintifs et déprimés ; et les employés leur exprimèrent chacun tant de pitié et de sympathie pour leur départ que Donald finit par confier à Roy :
– Nous serions envoyés en prison qu’ils ne pourraient pas avoir l’air plus triste et plus sombre.
Le général Newton avait insisté pour les conduire lui-même à l’école.
– Cela fait bien, pour les garçons, avait-il dit un peu pompeusement à Mlle Bertram, d’avoir un homme derrière eux, et je dirai personnellement quelques mots au directeur au sujet de la fragile constitution de Roy. Cela aura plus de force venant de moi que de vous.
Le général obtint ainsi gain de cause et lorsque les garçons furent installés dans le train, avec un grand cornet de sandwiches et de gâteaux pour faire passer le temps, ils retrouvèrent leur entrain et déclarèrent que partir à l’école était « la plus belle chose du monde ».
Ils arrivèrent tard le soir à destination. L’école n’était pas loin de la mer et le pasteur qui en avait la direction ne prenait jamais plus de trente internes ; sa femme, une personne douce et aimable, reçut les garçons avec la plus grande gentillesse, et le général Newton repartit satisfait, avec la certitude que les deux petits orphelins trouveraient là un foyer heureux et recevraient une bonne éducation.
Donald et Roy se sentirent vite à l’aise et leur gaieté ne tarda pas à faire d’eux des favoris parmi les garçons ; même dans la cour de récréation, Roy n’avait pas l’impression d’être déplacé, et en classe il se révéla être un élève éveillé et intelligent.
– Les garçons sont heureux, maman, annonça un matin Mlle Bertram en entrant dans la chambre de sa mère et en lui tendant deux lettres ; et Mme Hawthorn écrit en termes très flatteurs à leur sujet.
– Je pense bien, dit Mme Bertram avec raideur, car, si avec ses petits-fils elle était la sévérité personnifiée, elle se montrait indignée à l’égard de celui qui osait prononcer devant elle une parole contre eux ; ils ne seraient pas de vrais Bertram s’ils n’étaient pas les préférés de chacun.
Elle ouvrit les lettres et lut :

Ma chère tante Judith,
C’est l’heure réservée pour écrire nos lettres à la maison. Nous nous plaisons énormément. Mme Hawthorn est formidable ! Elle me permet de venir au salon auprès d’elle quand je suis fatigué, mais jusqu’à présent, je ne suis allé qu’une seule fois, parce que j’aime mieux regarder jouer les garçons. Je peux servir la balle au cricket et je donne deux sous par partie à un garçon appelé « Moucheron » pour qu’il coure à ma place. Je suis en train de faire une collection d’œufs d’oiseaux. Il y a un garçon ici qui en a récolté deux cent cinquante. J’espère trouver un nid de mouettes et alors il échangera vingt de ses œufs contre un de mouette, parce qu’il n’en a encore jamais trouvé. Il y a un garçon qui s’appelle « Simon le Simple » ; il croit que je suis quelqu’un d’extraordinaire parce que je le laisse planter des épingles dans ma jambe de liège sans jamais crier. Il ne sait pas que c’est une fausse jambe et je ne lui dirai pas. Nous aimerions recevoir très prochainement un nouveau paquet de provisions, s’il te plaît. Le pain d’épices de la cuisinière était formidable. Embrasse grand-maman pour moi et dis-lui que je prends mes fortifiants chaque soir en allant me coucher. Embrasse aussi nurse. Dis à Vieux Principe que Mme Hawthorn aimerait bien connaître un homme aussi intelligent que lui et voir sa caverne. Envoie-moi la lettre de Rob aussitôt qu’elle arrivera, s’il te plaît. Nous faisons des exercices dans la salle de gymnastique.
Ton neveu affectionné
Fitzroy.

Ma chère tante Judith,
C’est une école terriblement bien. J’aimerais que tu puisses être l’un des garçons. Nous aurons un rallye, jeudi prochain, et je parie que je dépasserai quelques camarades à la course. Roy et moi avons nos lits l’un à côté de l’autre. Je veille sur Roy lorsqu’il me laisse faire. Il est le premier de sa classe et Tom Hunter dit que c’est un type courageux. Hunter est capitaine des onze. Nous allons nous baigner tous les matins à la mer et Hunter dit que son père va lui donner un bateau cet été. Il y a un amusant magasin de gâteaux à la ville ; nous pouvons y aller tous les samedis. Il y a ici un garçon qu’on appelle « Poisson » ; il veut être mon copain ; moi, j’aime mieux celui qui s’appelle « Chat », mais je n’ai pas d’autre ami que Roy. Le vieux Hawkins ne punit que pour des mensonges. Un garçon a reçu hier soir des coups de canne et il a pleuré comme un bébé avant de rentrer.
J’embrasse grand-maman et vous tous.
Roy attend chaque jour la lettre de Rob.
Ton neveu affectionné
Donald.

P.S. Hunter dit que notre gâteau lui a mis l’eau à la bouche pour le suivant.

 

17. La grande occasion de Roy

– Roy, madame Hawthorn te demande. Elle a reçu des lettres pour toi.
Donald accourait tout excité vers Roy, immédiatement après le déjeuner, un samedi après-midi.
– Et je te dis, continua-t-il, va les chercher et allons les lire ensemble sur la plage. La marée sera basse jusqu’au soir.
Roy se hâta ; le regard grave de Mme Hawthorn le surprit.
– Ta tante m’a envoyé ces quelques lettres pour toi, Roy. Elle venait juste de les recevoir. Elles concernent ton ami, aux Indes.
– Une lettre de Rob ? dit Roy, les yeux brillants. Oh ! Je commençais à croire qu’il n’écrirait jamais ! Quel bonheur ! Et je reconnais son écriture ; voilà ma lettre.
Il tendit avidement le bras ; mais Mme Hawthorn lui posa gentiment la main sur l’épaule.
– Oui, c’est une lettre qu’il t’avait écrite avant le combat. Ta tante a eu de ses nouvelles, depuis – par une garde qui l’a soigné.
Quelque chose dans sa voix fit peur à Roy.
– A-t-il été blessé ? Il est guéri, n’est-ce pas ?
– Il est tout à fait bien maintenant, dit-elle d’une voix étouffée.
Roy la regarda un instant, une lueur d’inquiétude et de doute naissant dans ses yeux sombres ; puis lui arrachant les lettres de la main, il sortit en courant de la chambre, accrocha Donald au passage dans le corridor et s’exclama presque avec frénésie :
– Donald, quelque chose d’affreux est arrivé à Rob ; sortons de cette maison et allons lire ces lettres.
Il les tenait fermement dans sa main et ne laissa pas Donald les prendre avant qu’ils ne soient sur la plage.
Ils s’assirent contre un vieux rocher battu par les intempéries et, alors seulement, avec des doigts tremblants, Roy ouvrit les lettres, celle de Rob en premier :

Mon cher monsieur Roy,
Nous montons demain dans les montagnes pour nous battre. Les hommes disent que ce sera dur de déloger ce vieux chef de sa forteresse. Certains n’aiment pas cela, mais je suis prêt. J’écris mieux maintenant, j’espère, aussi je désire vous dire ce que je n’ai encore jamais dit. Je vous remercie de tout mon cœur d’avoir été si bon envers un vagabond, de l’avoir pris et de lui avoir fait connaître un foyer heureux. Et je vous remercie plus encore de lui avoir appris à lire et à écrire, et d’avoir pris sur vos heures de jeu pour lui aider à réussir. Mais même si j’avais cent années devant moi pour vous remercier, je ne pourrais jamais vous dire assez merci de m’avoir parlé de mon Sauveur et de m’avoir montré le chemin du ciel. Chacune des paroles que vous m’avez dites est gravée en moi. Je me souviens de toutes nos conversations et si j’ai connu quelques moments bien difficiles en essayant de servir Dieu d’abord, je suis pourtant heureux comme un roi. J’ai senti que le Seigneur me gardait au travers des pires situations et je l’aime de tout mon cœur. Lorsque je serai au ciel, je pourrai vous remercier comme il convient. Je vous suis reconnaissant, à vous et à monsieur Donald. Et maintenant, au revoir et que Dieu vous bénisse.

Votre fidèle pour toujours Rob.

Roy avait terminé sa lecture.
– Tout va bien pour lui, Donald. Que voulait dire Mme Hawthorn ? Pourquoi avait-elle l’air tellement drôle ?
Donald secoua la tête.
– Je ne sais pas ; lis ce que dit tante Judith.
Roy déplia la lettre de sa tante et la lut jusqu’au bout d’une voix ferme.

Mon pauvre cher petit Jonathan,
Si grand-maman n’avait pas été aussi peu bien, je serais immédiatement accourue auprès de toi pour adoucir ta peine ; je t’envoie les lettres que je viens de recevoir et j’ai demandé à Mme Hawthorn de t’expliquer ce qu’il en est. Tu peux te consoler en te disant que notre cher Rob a été un héros et a connu la mort d’un héros. J’ai pensé que tu aimerais voir la lettre de la garde, écrite depuis l’hôpital, et je t’envoie aussi les quelques lignes du major de son régiment, que j’ai connu il y a bien des années. Je sais que tu seras courageux et que tu porteras ton chagrin comme un homme. Demande à Donald de m’écrire par retour du courrier pour me dire que tu as bien reçu ces lettres.

Ta tante qui t’aime beaucoup
Julia Bertram.

La lettre échappa des mains de Roy et le petit garçon se jeta le visage contre terre sur la plage.
Donald laissait errer son regard sur la mer sans rien dire. Le coup s’était abattu sur eux avec une telle violence et d’une manière si inattendue que les paroles leur manquaient.
Roy releva enfin la tête.
– Lis-moi les autres lettres, Donald, demanda-t-il d’une voix entrecoupée.
Et Donald, avec de nombreuses hésitations et bien des efforts, lut d’une voix tremblante :

Chère Madame,
On m’a prié de vous écrire au sujet de Robert White qui, j’ai le regret de vous le dire, a été amené gravement blessé dans cet hôpital militaire. Il a lutté trois jours contre la mort et est resté tout à fait conscient jusqu’au bout. Je n’ai jamais vu un garçon plus courageux et plus patient. Il m’a parlé de toute votre bonté envers lui. Son amitié pour l’un de vos petits neveux était des plus touchantes : son nom était constamment sur ses lèvres. Il m’a demandé de vous rapporter les circonstances de sa mort et a ajouté : « Elle dira à monsieur Roy que j’ai essayé de faire mon devoir. Et maintenant, j’attendrai au ciel le moment de l’accueillir. J’aurais aimé le servir, mais Dieu m’appelle et Dieu passe en premier ». J’ai appris par son sergent les détails du combat. Un petit nombre d’entre eux – dont White – avaient reçu l’ordre d’aller occuper un certain col de montagne et l’officier en commandement a été tué juste avant qu’ils ne l’atteignent. J’aimerais pouvoir vous transmettre le récit dans les propres termes du sergent, comme il me l’a raconté. Je vais essayer : « Nous marchions à la file indienne, car le défilé était très étroit. Par les fentes tout autour, nous voyions bouger les baïonnettes et les lances de l’ennemi et nous savions que pour le premier d’entre nous ce serait la mort certaine. Je conduisais les hommes et je vous dis, nurse, que c’était aller de sang-froid au-devant de la mort ; c’était pire que le plus sauvage combat corps à corps ! Je rassemblai mon courage, essayai de dire une prière et me mis en marche, me demandant où je serais la minute d’après, lorsque soudain, avant que je ne réalise ce qui m’arrivait, le caporal White s’était placé devant moi. « Vous n’êtes pas prêt, sergent », dit-il ; – « Je le suis ; laissez-moi prendre votre place ». Ce n’était pas le moment de s’arrêter pour discuter, mais je vous assure que je me sentis tout drôle lorsque je vis le garçon frappé à mort, à mes pieds. La lutte fut violente, mais nous avons repoussé l’ennemi et alors, le premier dont je me suis inquiété a été White ».
Le sergent avait des larmes dans la voix en me racontant cela. Il me dit que pendant des mois il avait ridiculisé White à cause de sa religion et avait cherché à l’en détourner. Et il est venu tous les jours à l’hôpital : je l’ai vu à genoux au pied du lit de White, priant afin de devenir un homme différent. Je vais maintenant essayer de vous donner un peu plus de détails sur White lui-même. Le dernier jour où il était en vie, je lui ai demandé si je pouvais faire quelque chose pour lui, et il m’a alors priée de vous écrire. Il conservait la photo de votre petit neveu sous son oreiller et plus d’une fois il a répété : « Dieu d’abord, la reine ensuite et puis monsieur Roy. Je serai, si je le peux, un serviteur fidèle ». Vers le soir, j’ai vu qu’il déclinait. Je lui demandai : « Êtes-vous bien, caporal ? » Il a alors levé la tête avec un sourire éclatant et a murmuré : « A l’abri dans les bras de Jésus ». Ce furent ses dernières paroles. D’après ce que j’ai entendu de ceux qui le connaissaient ici, j’en déduis que sa vie a été d’une pureté et d’une droiture exceptionnelles et que, malgré sa jeunesse, il avait amené plus d’un homme insouciant et buveur à tourner une nouvelle page et à devenir comme lui. Je vous envoie par ce même courrier sa Bible et quelques petits effets personnels.
Veuillez recevoir, Madame, mes sincères salutations.

Rose Smith, Sœur responsable.

 

Roy avait écouté avec avidité, en retenant son souffle. Son regard était brillant de larmes.
– Oh ! Donald, que c’est beau ! Oh ! Rob, tu as été un soldat courageux, mais je ne te reverrai plus jamais – jamais !
La petite tête s’inclina et un flot de larmes s’échappa des yeux du jeune garçon ; Donald, appuyant sa tête bouclée contre celle de son cousin, joignit ses pleurs aux siens. Il restait encore une lettre à lire, celle du major :

Chère Mademoiselle Bertram,
Ayant appris que l’un de mes hommes était votre protégé, je saisis l’occasion pour vous dire quelques mots sur ce pauvre garçon. Il a été un soldat exemplaire, depuis son arrivée dans le régiment et, d’après ce que j’ai entendu, il a su se faire apprécier par chacun pour son extrême gentillesse et cela, malgré sa religion. Son influence s’est fait ressentir sur tous les hommes qui ont été en contact avec lui, et je suis certain qu’en lui nous avons perdu un soldat intelligent et prometteur. La sœur de l’hôpital m’a dit qu’elle vous a écrit les détails de sa mort. Mon sergent est très profondément affecté par cette mort.
Veuillez croire à ma haute considération

Votre sincère, H.A. Aldridge, major.

– C’est tout, dit tristement Donald. Non, je ne veux pas croire que Rob soit mort – nous ne savions même pas qu’il était malade.
Roy prit les lettres et relut celle de Rob. Puis son regard alla se perdre sur l’océan bleu, devant lui.
– Lis encore une fois la lettre de la garde, ce qu’elle dit sur le combat, Donald. Ne te le représentes-tu pas marchant au-devant de l’ennemi ?
Donald lut le passage désiré. Puis, avec un profond soupir, Roy dit :
– Il a fait comme les petits tambours de la chanson, n’est-ce pas ? Comme eux, il a marché à la rencontre de la mort. Je me demande ce que l’on ressent. Est-ce que tu aurais pu aller te placer devant le sergent, Donald ?
– Si tu avais été le sergent, oui, répondit-il sans hésiter.
– Mais le sergent n’avait pas été gentil avec lui. Oh ! Rob, Rob !
– Ne pleure pas ainsi, mon vieux ; tu vas te rendre malade. Il est heureux maintenant. Ne penses-tu pas que nous ferions mieux de rentrer ?
Roy ne voulut toutefois pas quitter la plage avant que la cloche du thé ne les appelât ; et lorsqu’il rentra, son petit visage était si blanc et tiré que la bonne Mme Hawthorn le mit directement au lit et resta auprès de lui à calmer son chagrin jusqu’à ce que, à bout de force et épuisé, il s’endormît. Quand Donald vint se coucher, il le trouva tenant fermement ses lettres dans la main et murmurant dans son sommeil : « Dieu d’abord, la reine ensuite et puis monsieur Roy ! »
Au milieu de la nuit, Donald fut réveillé par Roy qui tirait sur ses couvertures :
– Donald, dors-tu ?
– Non, répondit une voix engourdie. Te sens-tu bien ?
– Oui, mais je ne peux pas dormir. Dis-moi – est-ce de ma faute ? Est-ce moi qui ai envoyé Rob à la mort ? Je voulais qu’il aille. Est-ce que je l’ai forcé à aller ?
– Bien sûr que non ! Donald était tout à fait réveillé maintenant. C’est lui, en premier, qui a voulu partir et cela ne te plaisait pas ; ne t’en souviens-tu pas ?
– Oui, je crois qu’il avait envie d’aller ; mais s’il n’avait pas entendu cette chanson, il ne serait peut-être jamais parti ; il n’aurait jamais désiré être soldat.
– Il a fait beaucoup de bien là-bas. Je ne crois pas qu’il regretterait maintenant.
Roy, réconforté, se rendormit ; les jours suivants cependant, il parut absolument incapable de fixer son attention sur ses leçons ; aussi, après un échange de correspondance avec Mlle Bertram, il fut convenu que lui et Donald rentreraient chez eux du samedi au lundi. Ce fut un triste retour et lorsque Roy vit la Bible de Rob, son chagrin éclata à nouveau. Les pages usées du livre témoignaient de l’emploi qui en avait été fait ; mais aucun verset n’était davantage souligné que celui que Roy lui avait laissé : « Prends ta part des souffrances comme un bon soldat de Jésus Christ ».
Le dimanche soir, les garçons allèrent rendre visite à Vieux Principe. Ils parlèrent de Rob, et Roy dit d’un air d’envie :
– Rob a saisi l’occasion qui lui était présentée, n’est-ce pas ? Je pense qu’il n’a pas su quel héros il a été. Je me demande si jamais une occasion me sera offerte à moi. J’aimerais faire quelque chose de grand pour Dieu, de grand pour mon pays. Je ne renoncerai jamais à désirer qu’une grande occasion soit placée devant moi.
Avec beaucoup de solennité, Vieux Principe prit alors la parole :
– Ce n’est pas du tout mon intention de te rendre fier et hautain, mon garçon ; mais tu as eu la plus grande occasion qui puisse jamais être donnée à un pauvre mortel ; tu l’as saisie et tu en as fait usage, grâces à Dieu !
Les deux garçons le regardèrent, les yeux et la bouche grands ouverts. Après une minute de réflexion, Donald remarqua :
– Tous les deux nous avons eu quelques petites occasions et Roy a eu les plus grandes. Il m’a sauvé de la noyade et il est venu vous chercher dans la caverne !
– Ce n’étaient pas des vraies occasions, marmotta Roy avec dédain ; elles ne valent pas la peine qu’on s’en souvienne – pas après ce qu’a fait Rob.
– Oui, mais l’occasion dont je vous parle est plus grande que celles-ci, bien que Vieux Principe ne soit pas près d’oublier qu’il doit peut-être sa vie à ce que vous deux, mes garçons, vous êtes inquiétés de lui. C’est ce pourquoi le Seigneur Lui-même a quitté son trône dans le ciel, continua le vieillard sur le même ton solennel ; c’est la seule chose, l’unique chose, dont il nous est dit qu’elle procure de la joie aux bienheureux là-haut – oui, au Tout-Puissant Lui-même – et c’est merveilleux qu’Il nous accorde de pouvoir y participer.
– Que voulez-vous dire ? Questionna Roy frappé de crainte et de respect par le comportement de Vieux Principe.
– Voilà ce que je veux dire, mon garçon : tu as eu l’occasion d’amener une âme ignorante aux pieds de son Sauveur ; d’enrôler un soldat non seulement au service de la reine, mais à celui du Roi des rois ; d’être le moyen de remplir une âme vide et stérile d’un flot de lumière et de bonheur et d’envoyer un missionnaire dans un milieu d’impiété et de vice, pour détourner plusieurs de l’égarement de leurs voies. N’est-ce pas un plus grand honneur d’aider à sauver une âme de la destruction que de se couvrir soi-même de gloire par quelque trait de force ou d’habileté physiques ? Mets-toi ce soir à genoux pour remercier le Seigneur de t’avoir donné l’occasion après laquelle tu soupirais tellement ; remercie-Le de t’avoir accordé la grâce de saisir cette occasion et d’en avoir fait usage à Sa gloire et non à la tienne !
L’éclat d’éloquence de Vieux Principe surprit les garçons ; ils écoutèrent en silence ; mais plus tard, alors qu’ils rentraient à la maison dans la fraîcheur de la soirée, Roy, glissant son bras sous celui de Donald, dit doucement :
– Je comprends maintenant : ma jambe cassée et tout. C’était lorsque j’étais faible pour sortir avec toi que Rob et moi parlions de ces choses.
Et avec un hochement de tête approbateur, Donald répondit :
– Oui, sans que tu l’aies su, Rob a été ta grande occasion.