GRAND-MÈRE SUZANNE

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Grand-Mère Suzanne

Quand viendras-tu, printemps ? disaient les oiselets, les oiselets transis.
La terre froide était de neige et de glace.
Quand viendras-tu, printemps ? chantaient les oiselets, transis et affamés.
La terre froide n’avait plus rien à leur offrir.
C’était dans le canton de Vaud. Et dans ce pays, il y a la montagne du Suchet. Et sur cette montagne il y a un home d’enfants. Et autour de ce home, des biches aux yeux humides, allaient deçà delà en quête de quelque morceau de pain. Il y a aussi une fontaine et, sous l’auvent de cette fontaine, le garde-chasse avait placé une botte de foin.
-Qu’elles sont jolies ! disaient les enfants joyeux.
-Qu’elles sont gracieuses, ces biches ! disaient-ils en les contemplant.
Mais la neige, par terre, ensevelissait tout. Et la neige, d’en haut, tombant toujours, cachait l’horizon.
-Je n’y vois goutte ! disait la directrice dans son bureau.
La neige qui faisait un linceul à la terre, la neige qui blanchissait le ciel et l’horizon, maintenant faisait un rideau aux fenêtres. C’était la marée haute et blanche qui montait autour des arbres, contre les murs, jusqu’aux balcons. Les enfants n’avaient qu’à enjamber la balustrade et ils entraient au premier étage. Le toit ployait sous le poids de la neige amassée.
En vain, l’on cherchait des yeux la route qui menait au village. Où était-elle, la longue route ? La route qui serpentait à travers bois, qui longeait les pâturages et la clairière ? Tout était englouti dans la terrible et douce marée de l’hiver.
Le jour, la nuit, le gardien était au travail. Ce n’était pas une petite affaire. Il fallait dégager le toit, il fallait ouvrir la route, il fallait se frayer des passages. Bien sûr, on faisait appel à la mécanique. Le chasse-neige arrivait, puissant et opiniâtre. Il passait, repassait, des dizaines, des centaines de fois. Alors la neige s’élevait à gauche et à droite, puis elle faisait des murs, enfin des murailles.
Au début de la saison, il n’y avait pas de murailles, pas encore de murs. Mais le gardien, sur le verglas, prenait des risques.
– Que ferait-on sans lui ? disait-on. Qui s’en irait chercher la subsistance, qui apporterait le courrier ?
– Que ferait-on sans lui ? disait-on, lorsqu’il fallait aller chercher le médecin.
Tout le monde aimait le gardien. Le gardien, lui, aimait les bêtes. Il aimait les chiens, il aimait les poules. Mais il aimait plus particulièrement son chien et ses poules. Le chien suivait le gardien, les poules suivaient sa femme, car elle s’en occupait. Le fond du garage était devenu le refuge de la volaille devant l’offensive de la neige. Mais la porte fermait mal et le vent d’hiver y venait siffler. Le vent soufflait sur la montagne de poudre blanche.
Qu’y avait-il de l’autre côté de la montagne ? Sur l’autre versant, que pouvait-on encore découvrir ? Les oiseaux le savaient bien.
Il y avait deux forêts. Deux forêts immenses, à perte de vue, colonnes noires et voûtes blanches. L’une venait de France et l’autre d’Helvétie. Au lieu du rendez-vous, elles formaient un angle où brillait le soleil. Tout au bas d’une pente, il y avait une fontaine. Une fontaine et une vieille chaumière aussi vieille que la vieille qui l’habitait.

C’était là qu’on pouvait voir amassant les provisions d’hiver, empilant contre la façade le bois du bûcheron, faisant fumer des saucissons dans sa large cheminée, vaquant aux occupations ménagères dans une odeur de fine farine, c’était là qu’on pouvait voir la vieille qui chantait. C’était grand-mère Suzanne.
II y a longtemps, elle était la belle Suzanne, la gentille Suzanne que son mari avait connue.
Mais le temps passait, par mois et par années.
Pour les amis de son fils, elle était devenue la mère Suzanne.
Mais le temps s’envole. Il vole la jeunesse et laisse quelques rides. Son mari était mort, son fils était parti pour d’autres pays.
Et maintenant, dans sa chaumière, cette vieille qui chantait, c’était grand-mère Suzanne.
Les jours se succédaient, jours de pluie et jours de soleil. Dans sa solitude, pour qu’elle pèse moins lourd, elle ne comptait que les jours de soleil.
A toute heure, les passants pouvaient entendre, au rendez-vous des grandes forêts, monter la voix de la vieille grand-mère :

«A la fin de mon voyage,
Oui, je verrai mon Sauveur.
Quel bonheur, oui quel bonheur…»

Mais cette année-là, cette année de vent, de neige et de glace, cette année dont nous parlons, les provisions de grand-mère Suzanne commençaient à s’épuiser. Cette année-là, les provisions passaient plus vite que l’hiver.
Un beau matin, elle se réveilla comme d’habitude.
-Drôle de matin ! pensa-t-elle.
Il faisait noir dans le silence, il faisait nuit comme à minuit.
-Drôle de matin ! se dit-elle.
Alors elle referma ses yeux. Mais derrière ses paupières, il n’y avait plus ni rêve ni sommeil.
-Quelle nuit, quelle nuit interminable…
Grand-mère se leva. Elle alla au commutateur. Pas d’électricité. A tâtons elle chercha son bougeoir. La flamme vacillante fit danser les ombres.
-Onze heures ! vit-elle au cadran. Comment est-ce possible ? Suis-je si paresseuse ?
Elle ouvrit une fenêtre. Les volets résistèrent. Impossible de pousser ces volets. Elle tira la porte. Pas une lueur de jour, pas un rayon de soleil, pas un morceau de ciel. De la neige, de la neige, rien que de la neige. Un mur blanc et glacé bien plus haut que la porte. Elle monta au grenier. La neige y était déjà. La grande marée blanche avait englouti grand-mère.
Pourtant, de là-haut, descendait encore un filet de lumière.
-Dieu est bien bon, murmura-t-elle. Merci Seigneur de m’avoir laissé l’air et la lumière.
Comme d’habitude elle prépara son feu, son café et sa galette de pommes de terre. Des saucissons, il ne restait que les ficelles. La bougie brûlait toujours et la cire fondait vite sous la frêle flamme. A sa lueur, grand-mère Suzanne se mit à rassembler tout ce qui restait à manger, tout ce qui restait à brûler.
Avait-elle imaginé devoir vivre un jour sans son tas de bois et sans l’eau chantante de la fontaine ?
Elle prit sa hache et sacrifia d’abord de vieilles planches qu’elle trouva au grenier. Les jours passaient. Rien ne changeait. Devant, derrière, dessus, partout la lourde neige maintenait son étreinte de glace.
Pour ne pas mourir de froid, grand-mère devait mener la lutte. Son arme était le feu. Le feu qui éclaire et qui chauffe.
Après les vieilles planches du grenier, ce furent les planches du plancher qui passèrent sous la hache. Puis la table fut sacrifiée à son tour. L’escabeau, lui aussi, allait être livré aux flammes. Et puis, enfin, ce serait le lit, le métier à tisser. Le feu dévorerait son beau métier à tisser…
Il ne lui restait que trois bougies et un verre d’huile.
Alors, devant son fourneau, à genoux, grand-mère Suzanne se met à prier. Elle pria comme peu souvent elle l’avait fait. Elle demanda au Seigneur de lui pardonner ses fautes. Elle pria pour son fils. Elle remercia Dieu de toutes ses grâces. Enfin elle parla d’elle-même et de son triste sort.
A ce moment, elle entendit un bruit. C’était dans la cheminée. Un bruit de chute.
Une poule, une poule noire égorgée tomba à ses pieds. Miracle !
Grand-mère, tout émue, continua sa prière interrompue :
-Merci, merci Seigneur de me répondre comme autrefois à Élie avec les corbeaux !
Et puis les jours s’écoulèrent, comme avant, sous la grande banquise de poudre. Avec le temps qui passait, les problèmes augmentaient.
-Que vais-je manger ? se disait grand-mère un peu inquiète.
Alors, elle retourna au fourneau. Comme la semaine précédente, à genoux, elle pria son Seigneur.
Tandis qu’elle priait, le toit craqua. Elle tendit l’oreille. Ce n’était pas un rêve, il y avait des craquements sur le toit. Et dans la cheminée, un bruit bizarre. C’était un bruit de chute, comme la première fois.
Et voilà une poule, une poule rousse égorgée, qui de nouveau tombe à ses pieds.
-Merci, Seigneur ! dit elle encore.
Déjà, elle se réjouissait de mettre sa poule au pot.
Mais le bruit, les craquements sur le toit, tout cela l’intriguait. Elle grimpa au grenier. La lucarne, un peu dégagée, laissait pénétrer quelques rayons de soleil.
Le vent soufflait.
-C’est la neige qui glisse, se dit-elle.
Alors elle eut une idée. Elle alla chercher quelques plumes et les jeta au vent. Le vent allait les emporter, les disperser.
-Peut-être attireront-elles l’attention de quelques skieurs, espérait-elle.
Puis elle redescendit dans l’ombre de sa chaumière engloutie.
Dehors, la grande marée blanche restait haute et, à perte de vue, scintillait le soleil.

C’était au petit jour. Julien, le gardien du home d’enfants, rentrait. Il était harassé. La neige montait si haut qu’il ne pouvait plus passer. Le chasse-neige lui-même avait été vaincu. Un peu plus loin, une voiture abandonnée était déjà ensevelie. Les congères devenaient des dunes polaires.
Heureusement, un lien restait avec le monde épargné : le téléphone. Il fonctionnait encore. Le gardien appela donc un poste frontière. Une voix, de loin, lui parvenait :
-Nous venons ! Nous arrivons avec la fraiseuse et une vingtaine d’hommes !
L’armée arrivait ! Tout content, le gardien gagna son lit. Épuisé, il plongea dans son sommeil.
-Pas de pain aujourd’hui, mes enfants ! dit la directrice. Du porridge et des pommes, c’est tout.
Tout le monde applaudit, criant et sautant de joie. La neige et le soleil, c’était le temps des jeux, le beau temps des sports.
Le gardien dormait encore. Sa femme passa. Elle allait nourrir ses poules. Comme elles n’étaient que quatre, le compte était vite fait. Une, deux. Deux poules blanches. Et les autres ?
-Julien ! Appela-t-elle. Julien ! Après la noire, voilà que la rousse aussi a disparu ! Il n’y a plus que deux poules !
Le gardien n’hésita pas longtemps. Il chaussa ses raquettes et siffla son chien.
La montagne était blanche. Rien n’interrompait cette immense étendue de poudre brillant de millions de cristaux. Julien marchait à pas lents et lourds. La neige crissait sous ses raquettes qui imprimaient le souvenir de leur passage. Rien n’apparaissait plus de ce que l’on connaissait. C’est la douce mort, le grand oubli de l’hiver qui annonce la résurrection du printemps.
Tout à coup, Julien s’arrêta. Devant lui, sur la neige vierge, des plumes noires et rousses tremblaient au vent. Il les suivit. Elles le menèrent à un petit tas de plumes semblables.
-Qu’est ce que ce panache de fumée, dit-il, qui s’élève de la neige ?
Le chien courait devant. Ils arrivèrent tous deux devant un trou. Julien se pencha. Une voix lui parvenait, un chant qui montait de l’obscurité :

A la fin de mon voyage,
Oui, je verrai mon Sauveur
Dans la cité de Dieu…

Il appela.
– Sauvez-moi ! entendit-il. C’est moi grand-mère Suzanne ! Délivrez-moi !
-Ne perdez pas courage ! cria-t-il. Je vais chercher du secours.
A grands coups de raquettes, Julien reprit le chemin. Il marchait aussi vite qu’il le pouvait. Mais le chemin avait été long et le chemin du retour n’était pas plus court.
Enfin, il aperçut la fraiseuse. Les secours étaient arrivés. A la cuisine, les soldats se restauraient en se réchauffant.
Julien les salua. Puis calmement, il annonça :
-Sur l’autre versant, il y a eu une avalanche. Grand-mère Suzanne est ensevelie depuis plus de quinze jours.
A l’instant même, tous les soldats se levèrent.
– Allons-y ! Allons sauver grand-mère !
Ils partirent.
Il y avait les soldats, il y avait Julien, il y avait le chien. Ils avançaient avec peine. Julien à coup de raquettes, les soldats à coup de pelles. Quelqu’un tirait une luge, sur la luge, des couvertures. Le soleil baissait à l’horizon. Le soleil rouge, lentement, plongeait vers cette mer blanche. Ils avançaient toujours. Bientôt, ils aperçurent le trou noir. En bas, grand-mère chantait.
Julien se laissa glisser par la lucarne. Les soldats faisaient cercle autour du trou obscur. Le chien agitait la queue.
Enfin, la tête de Julien surgit. Il se hissa et derrière lui, aidée par tous, grand-mère Suzanne apparut, tout éblouie.
Le home lui avait préparé un accueil triomphal. Les enfants se pressaient autour d’elle pour mieux entendre. Elle racontait comment la neige l’avait engloutie, comment elle avait subsisté avec son feu et ses rares provisions qui s’épuisaient, comment Dieu lui avait envoyé un renard pour la nourrir.
Elle n’avait pas assez de mots pour remercier le bon Julien, et les braves soldats.
Elle conclut :
-La Bible ne dit-elle pas : vous valez mieux que les passereaux, et pourtant Dieu les nourrit…
Les enfants ne voulaient plus la laisser partir.
-Restez, grand-mère, disaient les uns. Vous nous raconterez des histoires et vous recoudrez nos boutons !
-Restez, grand-mère, disaient les autres. Vous chanterez pour nous et vous recoudrez les poches de nos tabliers !
Et grand-mère Suzanne resta.
Deux semaines plus tard, les garçons partirent avec Julien pour dégager la chaumière.
-Ne vous hâtez pas ! Ne vous hâtez pas ! disaient les fillettes. Grand-mère sait d’autres histoires. Nous voulons la garder longtemps….

D’après Collection Boule de neige
Faits authentiques rédigés par R. Jallard