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UN ÉPISODE DE LA GUERRE DE SÉCESSION (1861-1865)

Depuis plusieurs années, la question de l’abolition de l’esclavage agitait violemment les esprits aux États-Unis. Un des plus ardents adversaires de l’esclavage était Abraham Lincoln.
En 1860 Lincoln fut élu président de l’Union (États-Unis). Il se fit alors une profonde division entre les États du Sud, partisans de l’esclavage, et les États du Nord, opposés à cette pratique inhumaine et cruelle. Dix États du Sud se détachèrent successivement de l’Union, et se constituèrent en Confédération indépendante. Ils élurent un président, adoptèrent la ville de Richmond comme capitale, et levèrent une armée opposée à celle de l’Union.

Les batailles se succédèrent pendant quatre ans, avec des victoires et des défaites dans les deux camps.

Enfin les Fédéraux l’emportèrent. La ville de Richmond fut prise et incendiée en avril 1865, et les divers corps d’armée de la Confédération indépendante capitulèrent.

Un riche propriétaire du Nord, M. Owen, ardent patriote, pensa que c’était son devoir de pousser son fils unique à prendre les armes pour la défense de l’Union et contre l’esclavage. Ce sacrifice produisit en lui de grandes angoisses. Chaque jour il craignait de recevoir la nouvelle douloureuse que son fils ait reçu quelque grave blessure ou fut compté parmi les morts.

Mais quelque chose de bien autrement terrible vint le frapper : il apprit que le jeune homme avait été surpris endormi à son poste de sentinelle, et qu’il avait été condamné, au vu de la gravité de la faute, à être fusillé dans les vingt-quatre heures.
Consterné, le père était en proie à la plus profonde douleur lorsque sa fille Blanche entra et lui tendit une lettre, en disant d’une voix étouffée : – C’est de lui.
Il semblait au père que le message venait d’outre-tombe. Il prit la lettre d’une main tremblante, mais n’avait pas la force de la lire. Il la passa à un ami qui l’ouvrit et la lut à haute voix :
– Cher père,
Quand cette lettre vous parviendra, je ne serai peut-être plus en vie. Cette pensée me parut d’abord terrible, mais maintenant la terreur est passée. On m’a assuré que je ne serai pas lié ni bandé : je pourrai mourir en homme. J’avais espéré, cher père, que si je devais mourir, ce serait sur le champ de bataille en combattant pour ma patrie. Mais être fusillé comme un malfaiteur, pour avoir manqué à mon devoir et presque trahi la patrie, ah ! mon père, cette pensée me fait horreur ! Mais il est nécessaire que tu saches tout, afin que tu ne te sentes pas humilié dans ton cœur ; plus tard, tu pourras le faire savoir à nos amis et à mes camarades ; maintenant je ne puis ni ne dois en parler à aucun autre.
Tu sais que j’avais promis à la mère de Jacques Carr de prendre soin de son fils ; ainsi quand il tomba malade, j’ai fait pour lui tout ce que j’ai pu. Il n’avait pas encore retrouvé des forces quand il reçut l’ordre de reprendre le service. Presque aussitôt après, nous avons dû faire une marche rapide, et durant toute la journée qui précéda cette malheureuse nuit, j’ai cherché à le soulager, en portant tout son bagage en plus du mien. Vers le soir on nous fit marcher à une allure telle que même les plus forts étaient épuisés. Jacques serait certainement tombé au bord de la route s’il ne s’était pas appuyé sur mon bras. Nous sommes enfin arrivés au camp ; j’ai alors été atterré d’entendre que Jacques devait monter la garde. Je lui dis aussitôt que je pouvais très bien le remplacer. Mais, à ce qu’il paraît, j’étais moi aussi trop fatigué ! Je m’endormis à mon poste, et je crois que même un coup de canon ne m’aurait pas réveillé. On m’a dit que, vu ces circonstances atténuantes, il m’est accordé un délai pour que j’aie le temps de vous écrire.
Ne gardez aucun ressentiment à mon colonel, cher père. Il est si bon, il aurait voulu me sauver, mais la loi militaire me condamne. Et vous devez encore moins accuser Jacques de ma mort : ce cher ami est désespéré, et il ne cesse de me supplier de le laisser mourir à ma place.
Je puis à peine penser à ma mère et à Blanche. Vous les consolerez, oh ! mon père ! Dites-leur que je meurs honnête, et qu’elles n’ont aucun motif d’avoir honte de moi. C’est une dure épreuve. Que Dieu nous aide ! Il est près de moi, et Sa présence m’est bien précieuse. Je sais qu’Il ne veut pas que je périsse : Il regarde avec compassion le pauvre pécheur humilié, repentant, qui ne cesse de crier à Lui ; oui, Il m’a donné l’assurance qu’Il me prendra auprès de Lui pour vivre avec Lui, mon Sauveur, dans une vie meilleure.
Ce soir, au crépuscule, je vous verrai en pensée pour la dernière fois, à l’heure où vous rentrez des champs comme d’habitude. Je vous voie tous en train de m’attendre, comme cela vous arrivait si souvent, mais je ne reviendrai plus …
Que Dieu vous bénisse tous, mes bien-aimés père, mère et sœur, et pardonnez à votre Benjamin

Le même soir, la porte de la maison fut ouverte sans bruit, et une fillette sortit et se mit à courir – elle paraissait plutôt voler – dans le sentier conduisant à la ville.
Deux heures plus tard, elle arrivait à la gare, juste à l’heure pour prendre le train de nuit. C’était Blanche, la pauvre sœur de Benjamin, qui se rendait à Washington implorer pour son frère la grâce auprès du Président de la République, Abraham Lincoln. Elle était partie sans que personne ne s’en aperçoive, laissant seulement un mot pour expliquer à ses parents le but de son voyage. Elle emportait avec elle la lettre de Benjamin ; il lui paraissait impossible qu’un cœur tel que celui du Président puisse rester insensible aux termes de cette lettre.

A peine Blanche était-elle arrivée à New-York, que le conducteur du train, plein de compassion pour Blanche, et comprenant que la vie de son frère pouvait dépendre de quelques minutes de retard, la fit monter dans un train express en direction de Washington. Ainsi, au petit matin, Blanche arrivait au terme de son voyage et se trouvait à l’entrée de la maison du Président.
Lincoln était occupé à examiner des papiers importants qu’il avait à signer, lorsque la porte s’ouvrit doucement et que Blanche se trouva devant lui, les yeux baissés et les mains jointes.
– Eh bien ! ma fillette, que désires-tu de si bon matin ? questionna-t-il avec bienveillance.
– La vie de Benjamin, Monsieur, balbutia l’enfant.
– Benjamin ! Qui est Benjamin ?
– Mon frère, Monsieur ; ils doivent le fusiller parce qu’il s’est endormi à son poste.
– Ah ! Je m’en souviens, dit Lincoln, parcourant du regard quelques-uns des papiers sur son bureau. Ce fut un sommeil fatal, mon enfant ; c’était un moment de grave danger, et des milliers de vies auraient pu périr à cause de cette négligence coupable.
– Mon père le dit aussi, suggéra timidement Blanche, mais Benjamin était si fatigué, et Jacques si faible ! Mon frère a fait la part de deux. C’était Jacques, et non pas Benjamin, qui devait monter la garde, mais Jacques était trop épuisé, et Benjamin n’a pas pensé qu’il était aussi à bout de forces …
– Que dis-tu, ma petite ? Je ne te comprends pas. Voyons, approche-toi, dit l’homme généreux, toujours heureux lorsqu’il pouvait trouver une excuse à une faute commise.
Blanche s’approcha. Lincoln lui prit la main, lui fit relever son visage pâle et angoissé, et l’encouragea à parler tranquillement. Elle lui raconta alors la terrible histoire, et lui montra la lettre de son frère.
Le président la lut avec soin, puis appela, écrivit quelques lignes en hâte, et dit à un fonctionnaire :
– Expédiez cette dépêche immédiatement.
Puis, se retournant vers Blanche, il ajouta : – Retourne à la maison, ma chère enfant, et vers ton père, qui a eu le courage d’approuver la justice de son pays, alors que celle-ci frappait son fils unique, et tu lui diras qu’Abraham Lincoln estime une telle vie trop précieuse pour la laisser perdre. Retourne donc, ou si tu veux, attends jusqu’à demain : Benjamin aura besoin de quelques jours de congé, et pourra retourner à la maison avec toi.
– Ah ! Que Dieu vous bénisse ! dit l’enfant, toute tremblante d’émotion.
Deux jours plus tard, le frère et la sœur rentraient, débordant de joie, sous le toit paternel. Le père, en les serrant sur son cœur, s’écria :
– Seigneur ! tu es bon et miséricordieux !

Nous trouvons certainement tous cette histoire particulièrement belle et émouvante. Et nos cœurs sont touchés par le dévouement de Benjamin pour son ami Jacques, faible et malade, qui lui en aura certainement gardé toute sa vie une profonde reconnaissance.

Mais sommes-nous tous conscients qu’il y en a Un qui a fait infiniment plus pour nous que Benjamin pour son ami : Jésus Christ, le Fils de Dieu, est venu dans ce monde, un Homme parmi les hommes, pour sauver de la perdition éternelle tous ceux qui mettraient leur confiance en Lui et dans l’œuvre qu’Il a accomplie en mourant sur la croix.
Il a subi le jugement de Dieu sur les péchés que nous avions tous commis, pour donner le pardon et la vie éternelle à tous ceux qui croient en Lui. Que ce soit la part de tous nos lecteurs, et qu’ils puissent affirmer en vérité :

Je la connais, cette joie excellente
Que ton Esprit, Jésus, met dans un cœur ;
Je suis heureux, oui, mon âme est contente
Puisque je sais qu’en Toi j’ai mon Sauveur.

D’après la Bonne Nouvelle 1912