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REINALD MON AMI

1er samedi

Chapitre 1

Dans une salle du vieux collège, les élèves attendaient le professeur. On riait, on bavardait, on faisait mille bêtises durant le court répit. On se jetait des boules de papier. Un retardataire se dépêchait de copier, en se dépêchant, un devoir qu’il n’avait pas terminé. Un grand garçon, perché sur un bureau, faisait de l’équilibre. Le soleil d’avril éclaboussait les murs vieillis. Le guetteur, un petit rouquin à l’air vif, cherchait à deviner dans le long couloir noir la silhouette redoutée. – Dis-donc, Reinald, tu ferais mieux de descendre si Caligula (surnom que les élèves avaient donné à leur professeur de latin) arrivait sans qu’on s’en doute. – Bah ! J’aurai bien le temps de rester cloué sur ma chaise, répondit le gymnaste d’un air hardi. Encore une leçon de latin, quel ennui ! – Je parie que tu n’as pas appris tes verbes déponents (verbes dans la grammaire du latin), dit une voix ironiquement. – Et toi, je pense que tu as passé la nuit à les apprendre pour te faire bien voir du professeur. Si tu crois que je veux perdre mon temps à rabâcher sans cesse cette langue ; d’ailleurs elle ne m’entrera jamais dans la tête. Sur ce, Reinald commença une pirouette sensationnelle qui fit jaillir les rires de ses camarades. – Le voilà, le voilà, cria soudain le guetteur. Reinald sauta rapidement à sa place, les rires s’arrêtèrent et les élèves, raides et immobiles comme des poupées de cire, accueillirent le jeune professeur à la mine sévère qui a gagné rapidement le bureau. Il y jeta nerveusement une pile de feuilles blanches, raturées de rouge. – Voici vos derniers contrôles, dit-il sèchement. Ils ne sont guère fameux à part quelques exceptions. L’un de vous ne semble pas avoir touché à ses livres. En disant cela, il fixait d’un œil irrité l’un des élèves qui, le visage fermé, semblait ne rien voir et ne rien entendre. Cette attitude indifférente et légèrement ironique exaspéra le professeur. – Reinald Müller, fit-il d’une voix dure, si vous continuez ainsi, vous allez au devant d’un échec certain. Votre paresse est impardonnable. J’attendais mieux de vous. Là-dessus le maître rendit les autres contrôles et félicita Alain Carrel, un grand garçon au visage réfléchi, qui avait présenté le meilleur thème. Pendant la leçon, Reinald ne cessa pas de se montrer distrait et agité ; aussi le maître lui donna-t-il une punition sévère à rendre le lendemain, en l’accablant de reproches. Enfin la cloche libératrice sonna quatre heures et les garçons s’élancèrent hors de l’école. Reinald arriva le premier dans la cour et s’enfuit rapidement. Il n’avait qu’un désir : gagner au plus vite sa retraite favorite. Traversant la ruelle du collège, il se mit à courir dans une direction opposée à celle qu’il prenait d’habitude pour rentrer chez lui, se faufila dans un dédale de rues et parvint au bord du lac qu’il a longé pendant quelques minutes. Puis, enjambant un vieux mur, il se trouva dans une petite crique, formée de gros rochers usés par les vagues. Reinald jeta son cartable sur un rocher et, la tête entre les mains, se mit à contempler l’eau bleue qui ne faisait qu’un avec le ciel. La beauté de cet après-midi de printemps ne pouvait calmer la tempête qui se livrait dans le cœur de l’enfant. Loin de tout regard, il laissa libre cours à son chagrin. Tout était contre lui, pensait-il, personne ne le comprenait. Il était bien facile à Alain de récolter succès sur succès, lui qui possédait, en plus d’une grande intelligence, des parents riches, une belle maison, en un mot tout pour être heureux. Une vague d’amertume a envahi l’âme du jeune garçon. Pourquoi n’avait-il plus de père ? Pourquoi sa mère, toujours triste et lasse, devait-elle accomplir un travail au-dessus de ses forces ? Pourtant, il s’en souvenait, il n’en avait pas toujours été ainsi. Il se revoyait petit garçon, sur les genoux de son père dans une jolie maison claire. Sa mère était gaie alors et la maison pleine de rires et de chansons. Papa était un grand géant blond avec des yeux très bleus, si bons. Comme il savait jouer avec lui, le faire sauter sur ses épaules, le lancer en l’air pour le rattraper dans ses grands bras forts où l’on se sentait en sécurité comme dans un nid bien doux ! Un jour, papa était rentré, l’air grave. Il avait parlé longuement avec maman en employant des mots incompréhensibles. Le lendemain, il avait revêtu un uniforme qui le rendait plus beau encore. Il avait serré bien fort Reinald et sa mère dans ses grands bras. Puis il était parti. C’était la guerre, cette chose mystérieuse, qui lui avait pris son papa. Il était revenu plusieurs fois pour de courtes permissions, mais il n’était plus le même. Reinald frissonnait en pensant à la terrible période qu’ils avaient vécue : les bombardements, les nuits d’angoisse dans les abris, les frayeurs de tous genres. Son père était revenu une dernière fois avant de partir pour la Russie, ce pays de loups et de neige. Avant son départ, il l’avait entendu supplier sa mère de se rendre en Suisse, son pays natal, mais elle avait refusé. – Non, avait-elle déclaré, je t’attendrai ici ; je ne veux pas t’abandonner. Peu après, Christiane était née. Le papa qui était loin avait reçu la nouvelle de la naissance et y avait répondu. Puis ses lettres avaient soudain cessé. Maman avait écrit, guetté le facteur jour après jour, avait pris des informations auprès des autorités. Un jour, dans une grande enveloppe jaune que le facteur lui avait apportée triomphant, maman avait lu que papa avait disparu lors d’une bataille. Il n’était pas mort, mais sans doute prisonnier. On lui promettait, sans lui donner grand espoir, de faire plus de recherches. Quelle désolation régna depuis ce jour dans la petite maison claire. Maman ne voulait pourtant pas désespérer. Elle refusait de retourner dans son pays, s’attachant à cette maison où elle avait vécu si heureuse. D’ailleurs, Christiane était encore trop petite pour supporter un long voyage. Cependant, la vie devenait de plus en plus difficile, les bombardements plus violents. Un dimanche, Reinald ne l’oublierait jamais, ils avaient été invités chez des amis. Tout à coup, la sirène d’alarme avait retenti. Tous s’étaient précipités à la cave et les bombes s’étaient mises à tomber, semant la panique dans tous les cœurs. Lorsqu’ils avaient osé sortir, la ville semblait être détruite par les flammes. Une fumée noire s’échappait de plusieurs endroits, en particulier du quartier où ils habitaient. Maman, accompagnée d’un ami, s’était aussitôt rendue sur les lieux et n’avait trouvé qu’un tas de ruines. Ce dernier malheur avait vaincu sa résistance. Ils étaient restés quelques temps chez des amis en attendant de recevoir leurs papiers pour partir pour la Suisse. La petite famille avait dit adieu à l’Allemagne et, après un voyage épuisant, avait trouvé refuge dans une petite ville vaudoise. Sitôt installée, maman avait cherché un travail de bureau ; Christiane passait la journée à la crèche et Reinald, âgé de treize ans, avait commencé le collège, au milieu d’un trimestre de troisième année. Ayant dû s’adapter à un programme tout différent, exposé aux moqueries de ses camarades et conscient de son infériorité, car il n’avait guère suivi d’école régulière à cause de la guerre, Reinald avait perdu courage. Il ne racontait rien à la maison de ses difficultés ; pourquoi alourdir le fardeau de sa mère ? Elle ne pouvait pas l’aider. Il prenait l’étude en dégoût. Pour se venger des punitions que lui attiraient sa paresse et sa distraction, il se plaisait à agacer les maîtres et à faire le pitre pour briller d’une autre façon aux yeux de ses camarades, mais sous cette carapace d’indifférence, il se sentait très malheureux. « Papa, murmura-t-il, entre ses sanglots, si seulement tu étais là. Maman n’a jamais le temps… J’en ai assez de l’école… cet affreux latin… Personne ne m’aime ». La douce lumière du soir, le clapotis des vagues, le passage d’une famille de cygnes, tout cela contribua peu à peu à apaiser le chagrin de Reinald. Lentement il s’est se releva, ramassa son cartable et regagna la route qui longeait le lac. Il était tard déjà, sa mère devait s’inquiéter. Pressant le pas, il se heurta soudain à un passant. C’était son professeur de latin qui le regarda avec dédain. – Müller, je m’explique vos progrès en latin, si vous passez votre temps à vagabonder, dit-il froidement. Un éclair de colère s’alluma dans les yeux de Reinald. « Ah ! C’est ainsi qu’il me parle, pensa-t-il. Très bien, je ne ferai pas sa punition. Peu importe ce qui va arriver. D’ailleurs je déteste le latin et tant mieux si j’échoue ». C’est dans cet état d’esprit que Reinald arriva chez lui. Sa mère venait de rentrer du travail ; très lasse et irritée du retard de son fils, elle lui fit de durs reproches : – As-tu au moins fait tes devoirs ? dit-elle. Tu n’as pas même fait les achats dont je t’avais chargé. De jour en jour, tu deviens plus égoïste et plus paresseux ! Ah ! Si ton père était là ! Mme Müller, épuisée par une tâche au-dessus de ses forces et ne connaissant pas Celui qui peut nous décharger des fardeaux trop lourds, ne devina pas le poids qui pesait sur le cœur de l’enfant et lui parla durement : – Puisqu’il en est ainsi, tu iras au lit immédiatement après souper et je ne viendrai pas te dire bonne nuit. Reinald alla se coucher l’amertume dans l’âme. Pourquoi sa mère ne lui venait-elle pas en aide ? À qui donc pourrait-il se confier ? Le remords et la révolte se pressaient en lui. Il s’endormit tard en prenant la résolution de se lever assez tôt le lendemain pour faire sa punition, puis il sombra dans un sommeil lourd. Avant de se coucher, sa mère entra doucement dans sa chambre. Elle vit les traces de larmes sur l’oreiller, et remarqua le sommeil agité de l’enfant. « J’ai été trop dure avec lui, pensa-t-elle. Pourtant il faut que je sois assez ferme pour remplacer son père et que je fasse de son fils un homme digne de lui. Demain, je lui parlerai ».

2ème samedi

Chapitre 2

Le lendemain, Reinald se réveilla en toute hâte à sept heures. Il n’eut que le temps de s’habiller à toute allure, d’avaler une tasse de lait et de courir à l’école, le cœur lourd et la conscience inquiète. Un instant, il eut la pensée de jouer au malade, mais sa loyauté l’emporta ; il préféra affronter l’orage et ne dit rien à sa mère. La première heure fut un cours d’allemand, leçon qui ne donnait à Reinald aucune peine. Il s’y ennuyait d’ailleurs et s’amusait des difficultés de ses camarades. Il crut pouvoir profiter de cette heure pour copier ses verbes latins. Mais le professeur, s’étant aperçu de la facilité avec laquelle Reinald parlait l’allemand, lui avait apporté ce matin-là une brochure à traduire. – Faites-moi cette traduction, Müller, pendant que j’explique cette règle de grammaire à vos camarades. Ce sera un bon exercice pour votre français, dit-il avec un sourire bienveillant. Reinald, qui aimait son maître d’allemand, ne voulut pas le tromper et renonça à poursuivre sa punition. L’heure suivante, l’orage éclata. Dès que M. Duval, le professeur de latin, fut arrivé à son bureau, il appela d’une voix sèche : – Müller, apportez-moi votre punition. Reinald, très pâle, se leva et dit : – Monsieur, je ne l’ai pas faite. – Avez-vous une excuse à votre décharge ? reprit-il d’une voix mordante, ou tenez-vous à entasser mauvaises notes et punitions sur votre tête ? Reinald ne répondit rien. – Une pareille indiscipline est intolérable, lança avec violence le professeur. Apportez-moi votre carnet. En plus d’un zéro de latin, vous aurez deux heures de retenue, votre punition sera doublée, et vous comparaîtrez devant le directeur à la fin de la matinée. Toute la classe semblait pétrifiée. Les uns lançaient des regards méprisants à Reinald, ce nouveau, à l’accent bizarre, qui venait d’irriter le professeur d’une telle façon qu’il allait sûrement faire payer sa colère à toute la classe. Reinald se sentit l’objet de la malveillance générale mais il se durcit. On ne le verrait pas pleurer, bien qu’un sentiment de terreur montât en lui. Comparaître devant le directeur, qu’est-ce que cela signifiait ? Il avait entendu dire qu’un des élèves avait été chassé du collège. Le serait-il, lui aussi ? Que dirait sa mère ? L’angoisse oppressait son cœur. Il n’entendit plus rien de ce qui se passait dans la classe. D’ailleurs le maître semblait l’ignorer et personne ne s’occupait de lui.

L’heure fatidique avait sonné. Reinald, le cœur battant, alla frapper à la porte du directeur. Une voix énergique cria : – Entrez ! Reinald entra. Il vit, assis derrière un bureau, un homme au front haut, au regard vif et scrutateur. Reinald ne baissa pas la tête et attendit sans un mot son jugement. Il y eut un long silence. C’était pire que s’il y avait eu des discours violents et injurieux. – Votre père était médecin, à ce que j’ai entendu dire, fit une voix profonde. Reinald hocha la tête. – Il savait donc le latin ! Nouveau signe d’approbation. – Est-ce que le fils d’un tel homme se montrerait moins vaillant et battrait en retraite devant les difficultés ? Le visage de Reinald devint écarlate. – Ce trimestre a été un effondrement, Müller. Tous les professeurs, sauf celui d’allemand, se plaignent de vous. Pourtant je veux encore espérer. Je n’ignore pas que vous devez vous rattraper sur divers points, le latin tout d’abord. Dans vos circonstances, un retard d’une année serait un souci de plus pour votre mère. Je veux croire en votre énergie. Allez et ne me décevez pas ! Sur ces mots, le directeur se leva et l’enfant lut tant de bonté et de force communicative dans son regard qu’il perdit toute crainte. Comme le vent tiède du printemps fait fondre la glace, ce regard vint réchauffer le cœur de Reinald et lui insuffler un nouveau courage.

3ème samedi

Chapitre 3

– Est-ce toi, Alain ? – C’est moi, répondit une voix joyeuse, et un grand garçon, au visage hâlé et aux yeux clairs, entra vivement dans la chambre, en jetant son cartable sur une chaise. – Brr, quelle pluie ! – Viens vite me raconter comment s’est passée ta journée ! Alain vint s’asseoir au pied de la chaise-longue où était étendue sa mère. Mme Carrel souffrait depuis plusieurs années d’une paralysie des jambes, survenue après un accident, qui la condamnait à passer ses journées couchée devant une fenêtre. Cette dure épreuve n’avait pourtant pas brisé la jeune femme qui, jour après jour, acceptait son épreuve de la main de Celui qui lui donnait la force de la porter avec sérénité. Alain entourait sa mère d’une grande tendresse. Son plus grand plaisir était de bavarder avec elle. Quant à Mme Carrel, Alain était le centre de sa vie d’autant plus que M. Carrel, directeur de grandes usines, devait souvent s’absenter. Mme Carrel s’occupait beaucoup de ce fils dont l’intelligence vive s’ouvrait à tout. Alain était de ce fait plus mûr que les enfants de son âge. Bien que sa mère ne se plaignît jamais, sa maladie avait contribué à rendre le jeune garçon plus calme et plus réfléchi. Alain raconta les petits incidents du jour. – Müller s’est de nouveau fait punir sévèrement et le directeur a dû le sermonner. Je ne comprends pas qu’il se laisse couler ainsi. Il a pourtant l’air intelligent mais il ne pense qu’à s’amuser. – Qui est ce garçon ? Tu ne m’as jamais parlé de lui jusqu’ici. – Il est arrivé le trimestre passé. Il vient d’Allemagne. Sa mère est Suissesse, je crois, mais son père est mort en Russie, à ce qu’on raconte. Nos camarades se moquent de son accent. Mme Carrel resta pensive. – Dis-moi, Alain, ne pourrais-tu pas inviter une fois ce garçon ? J’aimerais le connaître. Sais-tu, je me demande si tu pourrais l’aider. – Oh ! Je ne crois pas qu’il accepterait. Il est assez fier et il me semble qu’il ne m’aime pas, peut-être parce que j’ai de meilleures notes que lui. Mme Carrel se tut. Elle savait que son fils était assez distant ; elle craignait qu’il ne devienne trop solitaire et un peu égoïste. Elle désirait depuis quelque temps lui trouver un ami. – Écoute, Alain, ne penses-tu pas que si c’était toi qui allait vers lui, ce jeune Allemand t’en serait reconnaissant ? Mets-toi à sa place. Il est étranger. On se moque de lui, dis-tu. Il a perdu son père. Sa mère travaille sans doute pour gagner de quoi manger. Ne crois-tu pas que c’est un service que le Seigneur t’a préparé ? Tu pourrais l’encourager à rattraper ses points faibles. Sa mère n’a sans doute pas les moyens de lui offrir des leçons particulières et cet enfant se décourage. – Je réfléchirai, dit Alain d’un ton indécis. Il lui en coûtait de sacrifier son temps et d’introduire ce camarade qu’il connaissait à peine dans leur intimité. Toutefois, élevé par des parents pieux et touché dès son enfance par la grâce du Seigneur, Alain désirait de tout son cœur servir son Maître. – Sais-tu, Alain, reprit Mme Carrel, j’ai trois nouvelles à t’annoncer. L’une des trois est très bonne. C’est une visite qui s’annonce, devine. – Aide-moi un peu. Une visite rare ? Pas celle de Mme Agathe, j’espère, cette vieille pie qui t’accaparait sans cesse et me rappelait dix fois que je devais aller au lit. – Sois donc plus respectueux envers cette pauvre personne, un peu bavarde, je reconnais, mais bien isolée. Rassure-toi, ce n’est pas elle. Regarde l’enveloppe. Reconnais-tu les timbres et l’écriture ? – Hourra ! C’est l’oncle Fred. Quand vient-il ? Pendant les vacances, j’espère. – Justement, écoute plutôt, je vais te lire sa lettre.

Washington, le 10 avril 19..

Ma chère sœur,

Imagine-toi que j’ai reçu un congé de six semaines et que j’ai formé le merveilleux projet d’aller passer mes vacances au pays. Dieu voulant, je m’embarquerai le 1er juillet et si vous avez encore un peu de place pour l’oncle d’Amérique, j’aurai la grande joie d’accepter votre hospitalité pour quelques jours. Ensuite, pour apaiser mon désir nostalgique de revoir la montagne, j’ai envie d’aller dans le Valais et je me demande si Monsieur mon neveu serait d’accord de m’accompagner avec un ou deux de ses camarades, si le cœur lui en dit. À vrai dire, son refus m’étonnerait mais je me demande si sa mère au cœur tendre voudra bien confier son précieux fils à son aventureux frère qui s’est pourtant un peu assagi au cours de ses nombreux voyages !… Réfléchissez et réponds-moi dès que possible.

Ton Fred qui trépigne d’impatience

Le visage d’Alain était devenu rouge de plaisir, puis s’était légèrement rembruni. – Et toi, maman, que feras-tu pendant ce temps ? Papa sera-t-il encore en voyage ? – La deuxième nouvelle dont je t’ai parlé va te rassurer. Voici ce que nous avons décidé, ton père et moi. Le docteur pense qu’une cure aux bains de M*** me ferait du bien ainsi qu’à papa qui est très fatigué. Nous partirions donc précisément pendant que tu camperais avec oncle Fred. – C’est dommage que vous ne puissiez pas venir avec nous, maman, mais je comprends que la vie de camping ne serait pas assez confortable pour toi et j’oubliais que papa ne supporte pas l’altitude. Quant à inviter un de mes camarades, je n’y tiens guère. Je préfère avoir oncle Fred tout à moi. – Voilà de nouveau mon solitaire de fils qui montre le bout de l’oreille, dit Mme Carrel en caressant les cheveux bruns du jeune garçon. Parmi tous tes camarades, n’y en a-t-il pas un dont tu puisses faire ton ami ? Je sens que je ne peux pas te suffire dans tous les domaines et qu’il faut que tu te lies avec des garçons de ton âge. – J’aime bien Jacques Humbert, mais maman, je me plais dans ta compagnie et je n’ai pas besoin des autres pour être heureux. Et la troisième nouvelle, tu ne m’en as pas encore parlé ? – C’est encore une visite, celle d’un grand évangéliste, M. Ladier, qui va prêcher dans notre ville. Il logera chez nous. Je me réjouis que tu fasses sa connaissance. Et maintenant au travail ! Moi à ma correspondance et toi à ta conférence. Bientôt on n’entendit plus que le grincement des plumes sur le papier et le petit bruit mouillé de Boule de Suie, le chat, qui se léchait à grands coups de langue.

4ème samedi

 Chapitre 4

 Par une soirée pluvieuse, Mme Müller sortait du bureau, plus lasse que jamais. Son chef de bureau lui avait déclaré qu’elle aurait à chercher du travail ailleurs, ses services n’étant plus nécessaires. Ce nouveau sujet d’inquiétude avait fait défaillir son courage et réveillé le vide profond de son cœur. Pendant longtemps, l’espoir de recevoir des nouvelles de son mari avait soutenu la jeune femme mais, à mesure que les mois s’écoulaient, l’absence pesait plus lourdement et le fardeau d’éduquer seule ses deux enfants tout en gagnant sa vie devenait plus écrasant. Reinald, lui semblait-il, la fuyait depuis quelque temps et se renfermait. Il devenait nerveux, difficile, insolent. Fatiguée de ses propres luttes, elle laissait aller les choses et se consolait avec sa petite fille de quatre ans, vive et rieuse, qui, elle, n’avait pas encore de problèmes à résoudre.

Plongée dans ses pensées, Mme Müller était arrivée devant la maison. Machinalement, elle regarda dans la boîte aux lettres. Il y avait quelque chose dedans, une lettre ? Non, une longue feuille blanche qu’elle déplia et lut :

Réunion d’évangélisation Invitation cordiale à tous ceux qui ont soif de consolation et de paix.

« À quoi bon, pensa-t-elle amère en chiffonnant le papier. Si Dieu m’aimait, Il ne me ferait pas passer par un chemin si cruel ». Les mots paix et consolation dansaient devant ses yeux tandis qu’elle gravissait lentement les escaliers jusqu’au quatrième étage. N’était-ce pas ce à quoi elle aspirait ? Elle défroissa la feuille et regarda la date. Jeudi 30 avril. C’était ce soir même. Elle se sentait si désemparée. Elle n’avait pas le courage de travailler. Après tout, pourquoi n’irait-elle pas à cette réunion, ne serait-ce que pour fuir la solitude et se changer les idées… ?

***

Une grande salle très simple. Une foule recueillie dans l’attente. Mme Müller, arrivée en retard, s’assit tout au fond à côté d’une personne paralysée, assise dans un fauteuil roulant. Instinctivement, Mme Müller leva les yeux et fut frappée de rencontrer non pas le visage d’une dame âgée mais le regard très doux d’une femme jeune encore, la mère sans doute du grand garçon brun assis près d’elle. Une voix grave indiqua le numéro d’un cantique. La jeune femme tendit aimablement son cantique à Mme Müller. Bientôt la salle se remplit d’harmonies. Mme Müller ne connaissait pas ce cantique, elle écouta donc. Une voix plus que toutes les autres s’élevait pure et sereine, celle de la jeune femme infirme assise à côté d’elle.

Que ne puis-je, ô mon Dieu, Dieu de ma délivrance, Remplir de Ta louange et la terre et les cieux, Les prendre pour témoins de ma reconnaissance Et dire au monde entier combien je suis heureux ?

La voix traduisait un bonheur inconnu et cette voix était celle d’une jeune femme paralysée. Comment, étant si éprouvée, pouvait-elle chanter de telles paroles ? se disait Mme Müller. Il n’y avait dans cette voix ni fanfaronnade, ni prétention ; c’était l’accent d’un cœur heureux, on ne pouvait pas s’y tromper. Une prière fervente. Un silence. Puis l’évangéliste se leva. C’était un homme dans la cinquantaine, au visage paisible et rayonnant. – Lisons, dit-il, au chapitre 24 de l’évangile de Luc, au verset 13, le récit des disciples d’Emmaüs. Mme Müller fut immédiatement frappée de la simplicité et de l’autorité avec lesquelles il parlait. Elle avait déjà entendu des prédicateurs excités qui ne lui avaient pas inspiré confiance. Mais ici tout était différent. On ne cherchait pas à émouvoir les gens par des paroles enthousiastes, violentes ou sentimentales. D’une voix ferme et calme, l’évangéliste parlait du grand amour de Dieu qui n’avait pas reculé devant le sacrifice de Son Fils unique pour sauver l’homme pécheur. – Peut-être y a-t-il dans cette salle quelqu’un qui, comme les deux disciples d’Emmaüs, s’en va, triste et découragé, sur un chemin solitaire. C’est près de lui que Jésus passe aussi ce soir. Ne voulez-vous pas Lui dire comme eux : « Reste avec nous, Seigneur » ? N’avez-vous pas besoin de Jésus, le Sauveur de votre âme, de Jésus, le Maître de votre vie, de Jésus, le Berger qui veut vous porter au travers des difficultés et des peines ? Le laisserez-vous passer plus loin, comme vous l’avez fait tant de fois ou Le prierez-vous de venir habiter dans votre cœur pour qu’Il vous apporte la paix et le bonheur après lesquels vous soupirez ? De nouveau, les voix s’élevèrent :

Sous Ton regard, la joie est sainte et bonne, Près de Ton cœur les pleurs même sont doux. Quoi que Ta main nous enlève ou nous donne, Reste avec nous, Seigneur, reste avec nous !

Mme Müller avait l’impression de découvrir un monde nouveau. Pareille au pèlerin lassé, courbée sous le poids de son fardeau, meurtrie par les pierres du chemin, elle avait soupiré sous l’ardeur brûlante du soleil, sur l’aridité du sol. Il y avait donc une autre manière d’envisager la vie. « Près de Ton cœur les pleurs même sont doux », chantait la voix qui n’avait aucune amertume. Des écailles tombaient de ses yeux. Pour la première fois, elle contemplait l’horizon immense et la douceur infinie de l’amour de Dieu.

5ème samedi

Chapitre 5

– Maman, j’ai fini mes devoirs, je pars faire un petit tour à vélo, si tu n’as pas besoin de moi. – Va, mon fils. J’ai tout ce qu’il me faut. Profite de te détendre dans la campagne par cette belle soirée. Le cœur léger, Alain disparut, enfourcha son vélo et fonça dans la campagne. L’année était particulièrement avancée ; déjà les paysans avaient commencé les foins. Sauges, esparcettes, scabieuses et graminées ondulaient dans les prairies sous le vent de mai. Rien ne détendait mieux Alain, après une journée d’étude, que la fraîcheur des champs et le silence des bois. Il aimait surtout à s’y réfugier lorsqu’il avait besoin de réfléchir. Il traversa un village, puis choisit son chemin préféré qui longeait les champs de blé. Laissant son vélo au bord du sentier, il entra dans un pré, se blottit contre une meule de foin et savoura le bonheur d’être seul en face d’un tel tableau : le lac de soie bleue, encadré des montagnes de Savoie toutes proches, teintées de rose. À gauche, la fière silhouette d’un vieux château se dressait au milieu des prés qui descendaient en pente jusqu’à la petite ville. Sortant de sa rêverie, Alain prit dans sa poche un livre noir et une enveloppe chiffonnée. C’était une lettre de M. Ladier, l’évangéliste qui avait logé chez Mme Carrel ; il s’était intéressé au jeune garçon et avait promis de lui écrire. Alain déchira l’enveloppe et poussa une exclamation de plaisir en découvrant entre les feuillets plusieurs timbres rares. Ce cher M. Ladier n’avait pas oublié sa promesse ! Il déplia la lettre et la lut avec beaucoup d’intérêt. Son grand ami lui racontait son voyage à travers la France et terminait sa lettre par ces mots : « Alain, mon bien cher jeune ami, sous ta réserve et ton silence, j’ai deviné que le Seigneur avait commencé une œuvre en ton cœur et j’ai lu ton désir de Le servir. Ne pense pas que tu sois trop jeune pour qu’Il t’emploie. Lis Sa Parole, étudie-la, mais ne garde pas ce trésor pour toi seul, sinon il deviendrait inutile. Cherche dans ta Bible les trois premiers versets du chapitre 15 de l’épître aux Romains. Médite-les et que le Seigneur te montre s’il n’y a pas sur ta route un faible, un malheureux de qui tu pourrais t’occuper par amour pour Lui ». Alain saisit son Nouveau Testament et trouva rapidement le passage cité : « Or nous devons, nous les forts, porter les infirmités des faibles et non pas nous plaire à nous-mêmes… Car aussi le Christ n’a point cherché à plaire à Lui-même ». Qu’avait voulu dire M. Ladier ? Quel message lui transmettait-il par ce verset ? La tête plongée dans ses mains, Alain réfléchit longuement. Les paroles de sa mère lui revinrent en mémoire et l’image de Reinald se présenta avec force à son esprit. Était-ce lui ce malheureux, placé sur sa route, à qui il devait tendre la main ? Comment vaincre sa timidité pour s’approcher de lui ? Son camarade se moquerait peut-être de ses avances ; il devenait de plus en plus agressif et semblait ne plus travailler du tout. Depuis le dernier avertissement sévère du professeur de latin, il n’avait pas reparu en classe. Était-il malade ?… Comment donc lui venir en aide ? L’enfant relut le verset : « Christ n’a point cherché à plaire à Lui-même ». Jésus lui demandait-Il de sacrifier son indépendance, son amour de la solitude, ses précieux loisirs pour un camarade qui ne l’attirait pas du tout ? Tortillant un brin d’herbe entre ses doigts, Alain regardait le lac pâlir sous la fraîcheur de la nuit tombante. Qu’était-ce après tout que ce petit sacrifice, insignifiant en regard de ce que Jésus avait fait pour lui ? Une prière muette monta de son cœur : « Seigneur, Tu sais que je rêve de faire de grandes choses pour Toi plus tard ; si déjà Tu veux Te servir de moi, aide-moi à vaincre mon égoïsme et veuille me donner une occasion de parler à Reinald ». À regret, Alain se leva. Comme le temps avait passé vite ! Sautant sur son vélo, il pédala sur le sentier caillouteux et eut rapidement rejoint la route. Aspirant l’air frais du soir, Alain filait à toute allure le cœur léger. Soudain un craquement, une pirouette, un grand bruit de ferraille, et le malheureux se retrouva étendu de tout son long sur le sol. Étourdi, il se releva péniblement quand, de derrière un buisson, une voix moqueuse lança : – Eh bien ! Mon vieux, quelle culbute ! Je ne savais pas que tu étais aussi calé en pirouettes qu’en thèmes. Reinald dégringola le talus et s’approcha de son camarade. – T’es-tu fait mal ? Tu saignes, veux-tu mon mouchoir ? demanda-t-il en tirant de sa poche un chiffon quelque peu douteux dont Alain se saisit avec empressement. – Merci, dit-il en tamponnant ses genoux ensanglantés. Je ne sais vraiment pas ce qui m’est arrivé. – Ton pneu est à plat, en tout cas. Tiens, une pierre pointue ; c’est ça qui t’a fait tomber. Les deux garçons se penchèrent sur le vélo bien abîmé. – Plus moyen de rouler, fit Alain, et moi qui suis déjà en retard. – Il n’y a qu’une solution, mon vieux, rentrer « à pattes ». – En effet, dit Alain en essayant de retenir une grimace de douleur, et voilà que je me suis tordu le pied en tombant. – Écoute, proposa Reinald, je rentrerai avec toi. Je suis venu chercher des œufs au village. Je m’apprêtais justement à descendre mais j’avais aperçu un écureuil et je voulais essayer de découvrir son nid. Appuie-toi sur le vélo et de l’autre côté sur mon bras. – Merci, dit Alain qui se disait en lui-même que le Seigneur avait exaucé sa prière d’une manière bien inattendue. Les deux enfants marchèrent quelque temps côte à côte en silence. – Quel bonheur que je t’aie rencontré ! s’écria Alain. Tu étais pourtant la dernière personne que je m’attendais à voir ; je te croyais malade ; nous ne t’avions plus revu à l’école depuis deux jours. Reinald rougit, serra les lèvres puis éclata tout à coup. – Je n’en peux plus ! Caligula me déteste. Ses thèmes sont une vraie cruauté qu’il invente tout exprès pour nous torturer et nous faire couler. Je redoublerai cette année. Tant mieux ! Ainsi je lâcherai le latin et je serai débarrassé de lui. Je ne suis plus allé à l’école parce que j’en suis dégoûté. Là ! – Écoute, Müller ! C’est dommage ! rétorqua Alain timidement. Tu es fort en « maths » et en allemand quand tu veux. Pour ce qui concerne le latin et le français, je t’aiderai volontiers si tu es d’accord. Reinald resta muet. Comment Carrel, si fier et si distant d’habitude, lui offrait-il son aide ? – Si cela t’ennuie, tu n’as qu’à le dire, fit Alain, prenant son silence pour un refus. – Non, dit Reinald d’une voix toute changée, mais je ne vois pas bien comment tu pourrais m’aider. – En venant dans ma chambre après l’école ; tu aurais peut-être plus de courage pour travailler et je t’expliquerais tout ce que je pourrais. – Merci, dit Reinald, mais es-tu sûr que cela ne dérangera pas ta mère ? D’ailleurs il faut que je demande à la mienne ce qu’elle en pense. – Donne-moi la réponse demain à la récréation. Il nous reste encore six semaines avant les vacances. Tu peux encore te remonter si tu travailles avec acharnement. – Je reconnais que j’ai été paresseux, soupira Reinald. Vois-tu, je ne comprends pas pourquoi il faut passer des heures à étudier des choses inutiles, l’analyse, les langues mortes, le latin par exemple. Moi, quand je serai grand, je veux devenir aviateur. Je veux explorer des pays inconnus. Crois-tu que cela m’aidera d’avoir compris la différence entre le gérondif et l’adjectif verbal quand j’atterrirai dans un désert et qu’il faudra me débrouiller pour ne pas mourir de soif ? Alain éclata de rire et Reinald se mit aussi à rire. – Je te comprends, on se demande à quoi cela pourrait bien servir, dit Alain. Si jamais tu tombes chez les Indiens, tu apprendras peut-être plus facilement leur langue si ton cerveau s’est déjà habitué avec le latin. – Tu vas bientôt me persuader que Caligula est indispensable à ma formation !… – Arrêtons-nous un instant, supplia Alain. J’ai vraiment trop mal au pied. – Reste ici, dit Reinald. J’ai une idée. Je remonte au village téléphoner à tes parents de venir te chercher en auto. – C’est inutile ! Mon père est absent et il a pris la voiture ; d’ailleurs il faut que j’essaie encore. Alain se releva, fit quelques pas, puis s’arrêta vaincu par la douleur. – Eh bien ! Nous ferons de l’auto-stop, déclara Reinald. Et l’intrépide garçon se posta sur la route en scrutant l’horizon. Aucune auto en vue, et la nuit descendait lentement. Soudain deux phares éblouissants émergèrent du tournant de la route. Aussitôt Reinald se mit à crier en brandissant le bras. L’auto stoppa et… aux yeux horrifiés du garçon, Caligula en personne apparut à la portière. Paralysé, Reinald lâcha son panier d’œufs dont le contenu vint rouler et s’éparpiller sous l’auto. Croyant à une mauvaise plaisanterie, M. Duval allait se mettre en colère, quand il reconnut la silhouette d’Alain qui s’avançait en boitant vers l’auto. – Que faites-vous donc là à ces heures ? s’écria le jeune professeur. Pris d’une grande envie de détaler, Reinald ramassa son panier qui ne contenait plus que trois œufs échappés au désastre tandis qu’Alain racontait ses malheurs. Bientôt les deux enfants furent confortablement installés dans la petite voiture et le vélo placé sur le porte-bagages. Reinald, la conscience endolorie, ne disait rien. Par bonheur, M. Duval ne posa aucune question. Bien qu’il fût surpris de trouver ensemble deux élèves si différents, sa confiance en Alain était assez grande pour lui faire penser qu’il allait en sortir quelque chose de bon, aussi ne fit-il aucun commentaire. Quelques minutes plus tard, l’auto s’arrêtait devant la maison d’Alain, et Reinald, peu désireux de se trouver en tête à tête avec un professeur qu’il détestait, empoigna le vélo et disparut dans le jardin. Alain remercia son professeur et rejoignit son camarade qui l’attendait caché derrière un arbre. – Prends mon bras pour monter les escaliers, dit-il. Et maintenant au revoir, je me sauve. Maman doit se demander où je suis passé. Dire qu’il ne me reste plus que trois œufs ! Qu’est-ce que je vais prendre !… – Dis-lui que c’est ma faute, cria Alain, je te les paierai. Mme Carrel, très inquiète, fut fort soulagée d’entendre la voix d’Alain. Étendu à côté d’elle, le pied enveloppé de compresses, le jeune garçon lui raconta sa mésaventure, sa rencontre avec Reinald, leur retour dans l’auto de M. Duval. Puis il lui confia timidement le merveilleux exaucement de sa prière. Encouragé par cette première expérience, Alain s’endormit plein de confiance. Le Seigneur lui aiderait encore à Le servir.

6ème samedi

Chapitre 6

Pendant deux jours, Alain dut manquer l’école pour soigner son pied. Il en fut bien content car, s’il était bon élève, la pensée de pouvoir se livrer sans scrupules à son passe-temps favori, la lecture, n’était pas pour lui déplaire. Le surlendemain, il réapparut à l’école. Reinald l’aperçut à la récréation, plongé comme d’habitude dans un livre d’étude. Il n’osait pas s’approcher. Alain serait-il redevenu le camarade distant et froid ? Peut-être avait-il changé d’idée ? À ce moment, Alain leva les yeux et lui sourit. – Alors, fit-il, qu’as-tu décidé ? Viens-tu chez nous cet après-midi ? Maman aimerait bien faire ta connaissance et te remercier de ce que tu as fait pour moi l’autre soir. – Si vraiment je ne vous dérange pas, je veux bien essayer… Maman est d’accord. – Très bien, dit Alain tout heureux de voir les choses s’arranger si facilement ; rendez-vous à quatre heures devant le collège. À l’heure convenue, les deux garçons se retrouvèrent et partirent côte à côte vers la demeure d’Alain, une maison ancienne au grand toit, entourée d’un jardin aux parterres fleuris. – Cela me rappelle un peu celle que nous habitions en Allemagne, fit Reinald, pensif, mais celle-ci est encore plus belle. Intimidé, Reinald suivit lentement son camarade dans le vaste hall d’entrée. Alain ouvrit une porte et introduisit son compagnon dans sa chambre, une petite pièce claire, inondée de soleil. – Entre, lui dit-il, je vais dire à maman que tu es là. Resté seul, Reinald eut tout le temps d’examiner la pièce. Le divan, le grand bureau de bois sombre, de style Empire, ne retinrent pas son attention, mais sa curiosité fut aussitôt éveillée par une petite table chargée de pierres aux formes bizarres, de graines et de feuilles étalées autour d’un microscope tel qu’il en rêvait depuis des années. Au mur, toutes sortes de découpages d’avions et d’autos captivèrent son regard. Au-dessus du lit, un tableau où il était écrit quelque chose de mystérieux : « Qu’en toutes choses Il tienne, Lui, la première place ». Qui était ce Lui ? Cela pouvait bien être le travail pour ce travailleur acharné qu’était Alain. Après tout, ce ne serait pas si ennuyeux de travailler avec lui, c’était un garçon intéressant quand on le connaissait mieux. – Reinald, maman t’attend ; veux-tu venir lui dire bonjour ?

Reinald passe d’un long couloir sombre dans un grand salon, richement meublé, qui ouvre sur une véranda. Installée sur un fauteuil confortable, une dame au visage pâle et aux yeux gris très doux lui sourit. – Voici le nouvel ami de mon fils ! s’écrie-t-elle. Que je suis contente de te connaître. J’aurais du plaisir à bavarder un instant avec toi avant que tu ailles travailler avec Alain. J’ai passé de si beaux jours dans ton pays, et t’entendre parler l’allemand me ramènera à l’heureux temps de ma jeunesse. Tout de suite, Reinald est attiré par cet accueil. Sur une petite table placée près de son fauteuil, Mme Carrel sert aux écoliers affamés du sirop et des gâteaux. Elle questionne Reinald sur son pays, elle a connu la ville natale de l’écolier, elle parle l’allemand presque comme si c’était sa langue maternelle. Son sourire fait fondre la gêne de l’enfant. À son tour, il s’ouvre et s’anime. Alain ne l’a jamais vu si heureux, si détendu. – C’est l’heure de commencer vos devoirs, mes enfants, dit-elle. Reinald, il faut que tu réussisses. J’en serais si heureuse.

Dans la petite chambre d’Alain, on entendrait voler une mouche. Les stylos remplissent rapidement des pages. – Alain, comment s’écrit le mot chameau, m-o-d ou m-o-t ? – S’il te plaît, où est le sujet de cette phrase latine ? Ce que j’ai trouvé n’a ni queue ni tête, écoute un peu : « Le dos du Germain ayant été entendu par le cri des femmes, les armes jetées se précipitèrent dans le fleuve de la fuite… ». – Y comprends-tu quelque chose ? – Non, avoue Alain en riant. – Si César n’avait pas eu la malencontreuse idée d’écrire ses Mémoires… – Ah ! S’il avait su que ce serait pour le tourment de milliers de pauvres écoliers, il ne les aurait pas écrits. Patiemment, Alain reprend la phrase embrouillée et l’analyse avec son camarade. À chaque instant, il quitte son travail pour le remettre sur la bonne voie. – Enfin le travail écrit est terminé. À l’oral ! Quand tu sauras tes verbes irréguliers latins, tes règles sur les participes passés et ta poésie française, tu me les réciteras. Moi, j’apprends mes mots allemands. Reinald soupire. Ce n’est pas très amusant. Il préférerait mille fois essayer le microscope ou explorer le jardin, mais il voit le visage sérieux d’Alain qui vient de se donner tant de peine pour lui, et il pense à Mme Carrel, si bonne, qui lui a dit : « Il faut que tu réussisses ». Alors Reinald se remet au travail ; il se bat avec les irrégularités des verbes latins, avec les accords capricieux des participes français, il essaie d’ingurgiter les vers peu compréhensibles d’un poème interminable. Six heures sonnent. Alain, son jeune professeur, interroge, corrige et se montre satisfait. – À demain, Reinald ? – D’accord, les devoirs sont moins ennuyeux avec toi. Reinald se sauve à toutes jambes chez lui. Jamais il ne s’est senti le cœur si léger. – Maman, crie-t-il en entrant comme un ouragan dans la cuisine où Mme Müller prépare le souper. J’ai été chez Alain, sa mère est « fantastique », elle parle l’allemand presque comme toi. Je commence à y comprendre quelque chose. Je sais mes leçons ce soir. Tu sais, il y a un microscope sensationnel et Mme Carrel nous a offert des gâteaux formidables. Cela faisait longtemps que Mme Müller n’avait pas vu son fils si joyeux et si expansif. – Je pense que c’est Dieu qui nous envoie ce bonheur, Reinald. Jusqu’ici je ne t’ai jamais parlé de Lui. Quand nous étions heureux, je ne me souciais pas de Dieu, ensuite tous nos malheurs me révoltèrent contre Lui. Depuis que je suis allée écouter l’évangéliste dont je t’ai parlé, j’ai compris mon erreur. Veux-tu que nous essayions de chercher tous les deux à nous approcher de Lui ? Ce soir-là, Reinald eut du mal à s’endormir. Tant de choses nouvelles tourbillonnaient dans son esprit. Enfin il s’assoupit et rêva qu’il partait avec Alain à la recherche de Dieu. Devant eux se dressaient des murailles immenses, qu’ils escaladaient à grand peine, pour se retrouver au pied d’un nouveau mur plus gigantesque encore. Épuisés, ils restaient impuissants devant le mur inaccessible lorsqu’une lumière rayonna autour d’eux et une voix douce comme celle de Mme Carrel murmura : « Cherchez, et vous trouverez ». À ce moment, Christiane sauta sur son lit en criant : – Enald, toi plus dormir, lève-toi pour aller à l’école.

7ème samedi

Chapitre 7

Reinald ne se transforma pas du tout au tout en un jour. Il y eut des hauts et des bas, des alternatives d’enthousiasme et de déception, des défaites et des victoires. Le professeur en herbe, plus acharné que son élève à obtenir des résultats, ne lui accordait aucun répit avant qu’il ait appris ses leçons à fond. Après quoi, ils couraient se détendre dans le jardin, oubliant l’école et ses tracas.
Vif et intelligent, Reinald saisissait vite, mais il était d’une distraction désolante, qui désespérait Alain, précis et concentré.
Quelquefois, ce dernier disait à sa mère :
– Vois-tu, maman, j’aime bien Reinald, mais il est si étourdi ! Je ne sais pas si nous arriverons une fois à quelque chose.
– Persévère, mon petit, encourageait Mme Carrel. N’oublie pas que ce garçon subit le contrecoup des années de guerre, qu’il manque de l’appui de son père et de la présence constante de sa mère. Nous prions tous les deux pour lui. Il arrivera.
Les paroles de Mme Carrel se réalisèrent. Peu à peu Reinald parvint à se concentrer ; encouragé par de meilleures notes et par l’exemple d’Alain, il prit goût à l’étude.
Les semaines passèrent, laborieuses. Après l’interruption bienvenue et bénéfique de la course d’école, les deux garçons unirent leurs efforts pour l’assaut final : thèmes de récapitulation, révision de dictées, problèmes difficiles de mathématiques.
– Vous aurez un dernier thème très difficile, avait averti M. Duval. Il comportera une révision de toutes les difficultés grammaticales étudiées au cours de ce trimestre. Celui qui réussira à atteindre la moyenne, verra sa note doublée et je lui enlèverai la plus mauvaise note du trimestre.
Cette promesse encouragea nos deux amis. Malgré la chaleur de plus en plus forte des premiers jours de juillet, ils s’enfermèrent dans la chambre d’Alain et passèrent en revue tous les pièges que savait si bien leur tendre ce cruel Caligula.
Entre deux règles de grammaire, la sonnette de Mme Carrel retentit trois fois. Ne pouvant quitter son fauteuil, elle avait établi ce code avec Alain. Un coup signifiait : « J’ai besoin de la cuisinière » ; deux coups : « Viens dès que possible » ; trois coups : « J’ai quelque chose d’important à t’annoncer ».
– Je cours vers maman, s’écria Alain. Attends-moi un instant.
Au bout de quelques minutes, il revint, radieux.
– Il fait si chaud ce soir que mes parents ont décidé d’aller pique-niquer sur la plage. Papa viendra nous chercher à six heures et demie en sortant du bureau. Ils t’invitent. Nous passerons chez toi pour demander l’autorisation de ta mère. Es-tu d’accord ?
Reinald, enchanté, ne se fit pas prier, et les deux enfants, encouragés par cette perspective, se remirent au travail avec zèle.
– Quel affreux chapitre que les corrélatifs ! gémit Reinald. Je l’ai gardé pour la fin, c’est encore pire que le verbe « acquérir ».
– Qualis pater, talis filius ! fit une voix moqueuse. Les deux garçons sursautèrent. Plongés dans leurs livres, ils n’avaient pas entendu entrer M. Carrel.
– Alors, mes amis, avez-vous bientôt fini de latiniser ? Bonsoir Reinald ! Alain me parle souvent de toi depuis quelque temps. Je suis heureux de faire ta connaissance.
Reinald salua, un peu intimidé par la prestance de M. Carrel, mais bientôt mis à l’aise par la bienveillance qui se lisait sur son visage.
– Assez travaillé maintenant ! Je vous emmène. Avez-vous terminé vos révisions ?
– Pas tout à fait, mais nous travaillerons demain, dit Alain en s’étirant. L’épreuve de thème n’a lieu que jeudi.

Ils s’engouffrèrent dans la voiture noire que M. Carrel conduisait à toute allure, à la grande joie des garçons.
Au milieu de la ville, Reinald sortit rapidement et grimpa quatre à quatre les marches d’escalier jusqu’au quatrième étage.
– Maman, Alain m’invite à souper sur la plage, cria-t-il tout essoufflé. Me permets-tu d’aller ?
Un tel plaisir se lisait dans les yeux de l’enfant que Mme Müller n’aurait pas pu refuser.
– Voilà ton maillot de bain, dit-elle. Je descends avec toi remercier tes amis qui sont si bons. Il me semble que nous abusons de leurs bontés et j’ai hâte de connaître Alain.
Prenant Christiane par la main, Mme Müller suivit Reinald qui gambadait comme un poulain sauvage.
En s’approchant de la voiture, elle eut une exclamation de surprise en reconnaissant en Mme Carrel la jeune dame paralysée qu’elle avait remarquée à la réunion d’évangélisation.
Mme Carrel la reconnut aussi et lui tendit la main en disant :
– Nous avons déjà eu l’occasion de nous rencontrer, je crois, mais je ne savais pas que vous étiez la mère de Reinald. Quelle bonne surprise !
Mme Müller manifesta le même plaisir et remercia chaleureusement les parents d’Alain de leur bonté envers son fils.
Tandis qu’elle parlait, Christiane avait lâché la main de sa maman et s’était faufilée dans l’auto auprès de son frère. Lorsque sa mère voulut l’en faire sortir, elle s’attacha au cou de Reinald et se mit à pleurer si fort que Mme Carrel, touchée de cette désolation, s’écria :
– Que je suis sotte de ne pas y avoir pensé plus tôt ! Laissez donc Christiane venir avec nous, et venez aussi, Mme Müller. Il y a bien assez de place dans la voiture et notre cuisinière a préparé un pique-nique si copieux que nous n’arriverons jamais à tout finir, si vous ne nous venez pas en aide.
Après quelque hésitation, Mme Müller, touchée par la gentillesse de M. et Mme Carrel, prit place dans la vaste voiture avec Christiane triomphante, qui poussait des cris de joie et agitait sa main potelée pour saluer tous les passants.
Ce fut une joyeuse compagnie qui s’installa sur la plage. Tandis que les deux dames faisaient connaissance et déballaient le pique-nique, les deux garçons s’étaient élancés dans l’eau et nageaient de toutes leurs forces dans la direction d’un rocher d’où l’on pouvait plonger.
Christiane barbotait avec délices, très occupée à remplir de cailloux les souliers de M. Carrel qui pêchait un peu plus loin.
En tête à tête, les deux jeunes femmes eurent tout loisir de parler librement. La sympathie et la délicatesse de Mme Carrel eurent vite fait de gagner la confiance de Mme Müller, qui lui avoua son souci de retrouver du travail.
– Je crois que l’associé de mon mari cherche précisément une secrétaire, s’écria Mme Carrel. Nous allons le lui demander. Le voici qui revient vers nous.
En effet, M. Carrel arrivait, triomphant, avec quelques poissons qui frétillaient dans un seau. Mis au courant de la situation de Mme Müller, il promit de parler d’elle à son ami et de la lui recommander.
« Est-ce encore la main de Dieu ? », pensa Mme Müller.
M. Carrel appela à grands cris les baigneurs, qu’on ne voyait plus que comme deux points noirs à l’horizon.
– Ils vont trop loin, gémirent les deux mamans, en faisant des signes désespérés.
– Est-ce qu’ils vont traverser le lac? demanda Christiane innocemment.
Les points se rapprochèrent et bientôt les deux garçons, ruisselants et affamés, s’ébrouèrent sur la rive.
– J’ai une faim de loup ! s’écria Reinald en attrapant Christiane au passage. Je vais te dévorer.
– Viens plutôt dévaliser mes sacs ! proposa Mme Carrel. Voici des sandwichs au jambon, du fromage, un œuf, des tomates, des tartines au pâté de foie, des bananes et des pêches. Puisez !
Les enfants ne se firent pas prier. Christiane faillit s’étouffer en introduisant tout un jaune d’œuf dans sa bouche.
Familiers, les cygnes s’approchèrent pour avoir leur part au festin.
Une fois rassasiés, Alain et Reinald s’amusèrent à faire des ricochets, puis s’assirent sur la berge pour savourer une plaque de chocolat. Le lac, bleu pâle, clapotait à leurs pieds. Qu’il faisait bon goûter la douceur du soir… Les moucherons dansaient dans la lumière rose. Au loin, la tache blanche d’une voile, le dessin léger des montagnes qui semblaient flotter entre le ciel et l’eau, le bruit régulier d’un canot à moteur, le battement d’ailes d’un cygne en colère.
– Il nous faudra bientôt rentrer, dit Mme Carrel. La nuit tombe.
– Regardez l’étoile du berger, dit M. Carrel.
Christiane s’endormait dans les bras de sa mère.
– Encore un moment, réclamèrent Alain et Reinald. On est si bien ici !
– Chantons un cantique avant de nous séparer, proposa Mme Carrel, le cantique de l’étoile.

Étoile splendide brillant dans ma nuit,
Bâton qui me guide, Pain qui me nourrit,
Fontaine d’eau vive, Phare que je vois
Là-bas sur la rive : tout cela, c’est Toi !

Qui donc T’est semblable, Jésus, mon Sauveur ?
Lorsque tout m’accable Tu m’ouvres Ton cœur.
L’heureuse espérance, soutien de ma foi,
La paix, l’assurance, tout me vient de Toi !

Les voix montaient dans la nuit, emportées par la brise légère qui ridait l’eau et faisait frissonner les peupliers. De l’autre côté du lac, les lumières de la Savoie s’allumaient.
Personne ne bougeait, de peur de rompre l’enchantement de cette heure.
– Oh là là ! s’écria M. Carrel en bondissant sur ses pieds. J’avais un rendez-vous à neuf heures. Cela me revient à l’esprit à l’instant. Quelle heure est-il ?
– Neuf heures moins cinq, fit Reinald en riant.
Les garçons se précipitèrent avec armes et bagages dans l’auto qui fila bientôt dans la nuit lumineuse, emportant les voyageurs au pays des rêves.

8ème samedi

Chapitre 8

Trente-deux élèves peinent sur le thème rempli de pièges que vient de distribuer M. Duval. On n’entend que le bruit des stylos, un soupir, une toux sèche.
Reinald écrit, rature, s’égare dans une phrase : « Informé de la chose, jugeant qu’il convenait au peuple romain de combattre par les armes plutôt que par la ruse, le consul donna l’ordre de reconduire le traître au camp des ennemis ».
Comment tourner ce début de phrase, est-ce un ablatif absolu ? se demande Reinald avec angoisse. Plusieurs mots lui manquent : « convenir », « plutôt », « la ruse ». Il les a appris pourtant. Alain lui en a fait réciter une centaine hier. Où donc se sont-ils enfuis ?
Reinald lève le nez. Devant lui, Alain, le dos courbé, écrit sans relâche. « Quel veinard ! Il sait tout, lui ! Là-bas, Gratin a son livre de vocabulaire sur les genoux. Un billet blanc passe d’un pupitre à l’autre. Caligula n’a rien vu. Il est plongé dans son journal. Si j’ouvrais seulement un tout petit peu mon livre, se dit Reinald. Personne ne le verrait ». La tentation est forte. Cette note est si importante. Le garçon plonge la main sous son pupitre. Le volume est là, à sa portée. Quelque chose l’arrête. Ce n’est pas la peur d’être pris. Il pense à ses nouveaux amis, M. et Mme Carrel, à Alain. Non, il ne peut pas les tromper. D’un geste décidé, il repousse le livre au fond du casier.
Plus calme, il reprend son stylo et relit sa traduction avec attention. Tiens ! Un attribut oublié, une forme verbale incorrecte. Ce mot difficile lui revient tout à coup. Et là, qu’a-t-il fait ? Il a oublié une phrase entière. Reinald s’attaque à la phrase impossible à traduire tout à l’heure. Qu’elle lui paraît plus simple maintenant ! Il ne va pas tomber dans ce piège bien connu.
L’heure s’achève. Les stylos se rangent. On entend un bruit de feuilles froissées. Le maître clame : « Carrel, ramassez les feuilles ».
Reinald n’a pas encore terminé. Il vient d’apercevoir un ablatif suspect qui va sûrement attirer les foudres de Caligula. Est-ce i, est-ce e ? Reinald barre le e, ajoute un i, barre à nouveau, récrit. Que va dire le maître devant cette colonne de i et de e superposés ? La sonnerie énervante éclate. Il griffonne rapidement un dernier i et porte sa feuille au bureau.
Ouf ! Advienne que pourra ! Alea jacta est !

Le matin suivant, M. Duval entra dans la classe, l’air sombre et préoccupé. Il devait rendre les thèmes de révision pour lesquels Alain et Reinald avaient tant travaillé. Le cœur battant, ceux-ci attendaient leur tour, mais au lieu de leur remettre leurs contrôles, le maître dit froidement : « Carrel et Müller, vous resterez dans la classe après la leçon. J’ai quelque chose à vous dire ».
Les deux garçons se jetèrent un regard interrogateur. Qu’avait donc Caligula ? Qu’avaient-ils bien pu faire pour s’attirer son mécontentement ?
L’heure de latin se traîna très lentement. Même Alain eut des distractions inhabituelles et répondit tout de travers, au grand étonnement de ses camarades.
Enfin la sonnerie retentit : à grand tapage, la bande turbulente des collégiens s’échappa dans les escaliers et envahit le préau. Seuls Alain et Reinald restèrent prisonniers et s’approchèrent lentement du pupitre.
– Carrel, vous avez passé une copie de votre thème à votre camarade, avouez-le, dit M. Duval d’une voix sévère.
Alain pâlit sous l’accusation, mais répondit fermement :
– Non, Monsieur, vous vous trompez. Je n’ai rien fait de semblable.
Le maître le transperça de son regard inquisiteur.
Devant le visage loyal de son élève préféré, son expression s’adoucit et il ajouta :
– J’ai remarqué depuis quelque temps votre intérêt pour Müller et j’ai craint que la pitié n’ait eu le dessus sur votre honnêteté habituelle. Je vous crois. Vous pouvez vous retirer.
Puis, se tournant vers Reinald, il lui dit d’un ton railleur :
– Je ne sais pas de quel moyen vous avez usé pour tricher. Votre thème est le meilleur après celui de Carrel, mais je ne puis croire à une transformation si soudaine d’un élève qui jusqu’ici ne m’a que des devoirs lamentables. Je n’ai pas de preuve claire contre vous, j’annulerai donc la note.
Alain regarda Reinald : les lèvres frémissantes, l’œil étincelant, il allait laisser éclater sa colère.
– Monsieur, vous faites erreur ! s’écria Alain, oubliant sa réserve. Reinald n’a pas triché. Il est venu chez moi et nous avons préparé ensemble cette dernière épreuve. Il a beaucoup travaillé. Ce serait injuste de lui enlever cette note.
Étonné, le maître scruta tour à tour le visage des deux enfants puis revint à Reinald, crispé pour retenir ses larmes.
– Eh bien, Müller, fit-il d’une voix changée, je suis heureux de m’être trompé, et je regrette de vous avoir accusé à tort. J’ai pour excuse, que vous ne m’avez guère montré jusqu’ici ce dont vous étiez capable. Tâchez de continuer à me prouver que je peux vous faire confiance. Voici vos contrôles : Carrel 9, Müller 8. Ce résultat est surprenant, je vous en félicite l’un et l’autre.
Passant brusquement de l’amertume à la joie, Reinald ne put que balbutier un merci confus. Déjà la cloche inexorable ramenait le flot des élèves pour la leçon suivante.
À midi, les deux amis se retrouvèrent dans la cour.
– Je te félicite, Reinald, dit Alain le visage rayonnant. Quel succès ! Je suis fier de toi !
– C’est à toi que je le dois, tu le sais bien, répartit Reinald. Vois-tu, ce qui me rend encore le plus heureux, c’est de n’avoir pas triché.

9ème samedi

Chapitre 9

Le dernier jour d’école est arrivé. Dans la classe, on a tiré tous les stores pour se protéger du soleil ardent de juillet. Le directeur et tous les professeurs sont réunis. La classe, rassemblée une dernière fois, se concentre pour la distribution des bulletins scolaires.
Le directeur adresse, ici des félicitations, là une parole encourageante ou un avertissement sévère. Reinald attend son tour avec angoisse. Passera-t-il ou devra-t-il redoubler sa classe ? Les professeurs, qui ne laissent rien paraître, n’ont pas exprimé un mot d’espoir.
– Müller, votre trimestre n’a certes pas été brillant ; votre conduite même a été médiocre. Cependant, vos maîtres ont été unanimes à reconnaître un réel changement depuis un mois dans votre attitude et votre travail. M. Duval, votre professeur de latin, a intercédé en votre faveur. Nous avons donc décidé de vous faire grâce des deux points qui vous manquent et de vous laisser la chance de changer de classe avec vos camarades. Voici votre bulletin de notes.
Reinald entendit comme dans un rêve les félicitations adressées à Alain, une fois de plus le premier de la classe.
Le tribunal avait levé la séance. Maîtres et élèves, détendus, souriant aux vacances, échangeaient des vœux et des poignées de main.
Reinald courut droit à M. Duval et lui tendit la main, radieux :
– Merci, Monsieur, balbutia-t-il, et… bonnes vacances.
Derrière ces mots banals, le jeune professeur devina la reconnaissance et la confiance naissante d’un élève rebelle qu’il n’avait peut-être pas su comprendre.
– Au revoir, Müller, fit-il bienveillant. Oubliez César pendant quelque temps, mais revenez-nous plein d’ardeur en septembre.
La foule joyeuse des écoliers en liberté remplissait la ruelle qui résonnait de leurs gais propos.
– Je pars demain ! clamait une voix triomphante.
– Moi, je vais camper au bord de la mer.
– Où vas-tu, Müller ?
– Je reste ici, fit-il simplement. Vivent les vacances ! Il n’y a pas besoin d’aller au bout du monde pour en profiter !
Se frayant un passage au travers de leurs camarades, les deux amis prirent leurs jambes à leur cou, pressés d’annoncer la bonne nouvelle à la mère d’Alain qui les attendait avec impatience.
Un seul regard sur les visages épanouis des collégiens renseigna Mme Carrel sur l’issue de la matinée.
– Mes enfants, dit-elle, je m’associe pleinement à votre joie. Vous avez bien travaillé, mais n’oubliez pas de remercier Dieu pour cette grâce. C’est Lui qui donne l’intelligence, le vouloir et le faire.
Puis, prenant deux gros paquets mystérieux placés sur une table, elle les tendit aux enfants en disant :
– Voilà une petite récompense de vos efforts, pour développer votre esprit d’observation pendant les vacances.
Tandis qu’Alain défaisait soigneusement le nœud de la ficelle, Reinald, plus rapide, l’avait déjà fait sauter et déballait fiévreusement. Deux cris de joie retentirent :
– Un appareil photo !
Reinald se mit à danser de joie et, spontanément, courut serrer la main de Mme Carrel tandis qu’Alain, plus calme, mais non moins ravi, embrassait sa mère.
– On est bien joyeux ici ! fit une voix chaleureuse. Alors, est-ce bien vrai ? Peut-on féliciter les vainqueurs du tournoi ?
Puis, feignant l’étonnement :
– Qu’avez-vous reçu là ? Un nouveau dictionnaire latin ?
– Bien mieux que cela, Monsieur, s’écria Reinald, quelque chose de moderne, d’utile et d’agréable ! Merci mille fois ; c’est trop beau, je crois rêver !
– Vous allez faire un concours, suggéra M. Carrel. Vous exposerez vos photos et le jury récompensera le gagnant.
– Midi a sonné, s’écria soudain Reinald. Je cours chercher maman au bureau. Au revoir et à bientôt.

Sur la terrasse, Mme Carrel et son fils jouissaient de la fraîcheur du soir après une journée brûlante.
– Maman, dit tout à coup Alain, j’ai fait une expérience.
– Laquelle ? fit Mme Carrel, amusée du ton grave de l’enfant.
– Eh bien ! Je croyais que mon cœur n’était pas assez grand pour contenir plusieurs personnes et je vois que je me suis trompé. Je vous aime tout autant qu’avant et j’aime aussi beaucoup Reinald.
– Le cœur est élastique, dit en riant Mme Carrel. Plus on aime, plus il grandit. Moins on aime, plus il se ratatine et se dessèche. Reinald est-il réellement devenu ton ami ?
– Oui, maman, nous nous entendons très bien. Nous sommes très différents, mais cela n’a aucune importance. Reinald m’a pris bien du temps, mais cela n’a pas été ennuyeux de le lui consacrer, comme je le croyais.
– L’amitié est un enrichissement, mon fils. Je suis heureuse que tu l’aies compris. Plus tu avanceras en âge, plus tu comprendras que le bonheur est de se donner aux autres, mais qu’il faut donner sans rien espérer, sans s’attendre à recevoir en retour : aimer et servir par amour pour Christ. Ainsi on n’est jamais déçu.
– Maman, j’aimerais te demander quelque chose, fit Alain.
– Quoi donc ?
– Crois-tu que nous pourrions inviter Reinald pour le camping avec oncle Fred ? Il ne va nulle part. Personne ne l’invite et il aime tellement la montagne. Je crois que cela lui ferait plaisir.
– Je croyais que tu préférais la solitude et que tu voulais garder oncle Fred pour toi tout seul, fit Mme Carrel en souriant malicieusement.
– Je crois que le plaisir d’avoir mon ami sera une grande récompense. Et puis… j’ai compris que je vivais trop égoïstement et que le Seigneur avait placé Reinald sur mon chemin pour que je m’intéresse à lui.
– Tu as raison. J’en parlerai à papa. Il sera sûrement d’accord, et j’espère que Mme Müller voudra bien nous confier son fils. On a sonné, je crois, va répondre.
Des exclamations, une voix joyeuse, des pas précipités, et Mme Carrel voit se dresser une haute silhouette par la porte entrebâillée.
– Fred !
– Marie !
– Nous ne t’attendions pas si tôt. Quel bonheur ! Alain, va vite avertir Séraphine de mettre un couvert de plus. Tu dois être épuisé, mon ami, après un si long voyage.
– Je ne sens plus la fatigue. J’ai trop de joie de vous revoir. Tu n’as pas changé, Marie. Mais toi, Alain, je ne te reconnais plus. Tu es en train de me rattraper. Puis-je bientôt t’arracher à tes livres desséchants ? Tu as grand besoin d’air et de soleil, il me semble. Quand partons-nous ?
– Tu viens d’arriver, et tu parles déjà de repartir, gémit Mme Carrel. Tu es toujours le même ! Tâche au moins de rester avec nous quelques jours.
– Sois tranquille ! Je suis bien trop content de te revoir pour te fausser si vite compagnie.
Bientôt la famille est réunie autour d’une table bien garnie. La gaîté communicative d’oncle Fred charme ses hôtes et ses récits captivent son neveu.
« L’arrivée d’oncle Fred, pense Alain en s’endormant, c’est le couronnement d’un jour sans nuages ».

Au bord du lit de Reinald, Mme Müller s’est assise un instant. Ce soir, elle oublie sa fatigue pour partager le bonheur de son fils.
– Maman, reste encore un petit moment près de moi. Écoute, j’ai des choses à te dire. Vois-tu, chez Alain, on parle très souvent du Seigneur Jésus, de Dieu. Mme Carrel a prié pour moi, elle me l’a dit. Alain a une Bible, il la lit comme si c’était un roman d’aventures. Je n’y comprends rien. Ce livre m’a pourtant paru bien ennuyeux. Mme Carrel m’a même dit que si j’avais réussi mon trimestre, c’était grâce à Dieu. Moi, je pensais que c’était surtout grâce à Alain, un peu grâce à moi, et enfin à ce vieux Caligula qui commence à devenir plus compréhensif. Qu’en penses-tu ?
– Les parents d’Alain sont de véritables chrétiens, Reinald. J’aimerais leur ressembler. Vois-tu, depuis quelque temps, j’ai compris bien des choses. Après les vacances, je t’enverrai à l’école du dimanche avec Alain. Tu y apprendras aussi à étudier la Bible. Je désire que Dieu prenne une plus grande place chez nous.
Lorsque Reinald se fut endormi, Mme Müller alla ouvrir une armoire, grimpa sur un escabeau et chercha longtemps parmi de vieux objets, puis elle redescendit, un livre noir à la main. Elle s’assit, posa le volume vieilli sous la lampe, et l’ouvrit. À la première page, elle lut : « Élisabeth Bergmann, souvenir de ses 15 ans. Psaume 119. 2 ».
Mme Müller chercha la citation et lut : « Bienheureux ceux qui Le cherchent de tout leur cœur ».
La jeune femme continua à feuilleter la Bible de sa mère. Soudain son attention fut attirée par un verset souligné en rouge :
« En ceci a été manifesté l’amour de Dieu pour nous, c’est que Dieu a envoyé Son Fils unique dans le monde, afin que nous vivions par Lui ; en ceci est l’amour, non en ce que nous, nous ayons aimé Dieu, mais en ce que Lui nous aima et qu’Il envoya Son Fils pour être la propitiation pour nos péchés ».
Elle relut avidement le passage ; il était bien pour elle ; elle non plus n’avait pas aimé Dieu et pourtant Dieu l’avait aimée et cherchée.
Mme Müller s’agenouilla et fit monter devant le Seigneur une fervente prière. Elle reconnut son égarement ; elle s’humilia de sa longue indifférence, de sa révolte, du fait d’avoir élevé ses enfants sans Dieu. Elle supplia que la grâce lui soit accordée de réparer ses fautes. Elle pria instamment que son mari, s’il vivait encore, fût aussi amené à la foi.
La nuit était bien avancée quand elle se releva. S’accoudant à la fenêtre, elle leva les yeux vers le ciel rempli d’étoiles. Il lui sembla entendre le cantique que Mme Carrel avait chanté sur la plage. Un grand calme se fit en elle. Sa vie était désormais entre les mains de Dieu. Jésus était pour elle cette étoile splendide qui avait brillé dans sa nuit. Tout était bien.

10ème samedi

Chapitre 10

– Trois, c’est un mauvais nombre ! avait déclaré de façon catégorique oncle Fred. J’ai une tente bédouine à quatre couchettes. Je n’aime pas les places vides. Cherche-moi un garçon pour la remplir, Alain. D’ailleurs il est plus agréable d’être à quatre. En chemin, on marche deux à deux ; à trois, il y en a toujours un, seul en arrière.
Alain fit la moue.
– Et si le quatrième gâte tout. À vrai dire, je ne connais personne.
– Voyons, réfléchis, n’y a-t-il pas parmi tes connaissances un garçon sympathique qui serait ravi de camper avec nous ?
– Je saurais quelqu’un, dit Reinald timidement.
– Qui donc ?
– Jacques Humbert. Je l’ai rencontré hier, il s’ennuyait terriblement. Il allait partir pour un tour à vélo avec son frère lorsque celui-ci a attrapé la varicelle, et la maladie a passé dans toute la famille. Lui l’a déjà eue et ne risque rien, mais son père ne veut pas le laisser partir seul et il est très déçu.
– Je connais bien la famille, rajoute Mme Carrel. M. Humbert est notre médecin. Ce sont des amis si dévoués. En dépit de sa grande tâche, la mère de Jacques a toujours le temps de s’occuper des autres ; et sa maison est ouverte à chacun. Ses enfants sont très débrouillards. Jacques saura se rendre utile.
– La paix est finie avec ce boute-en-train, dit Alain en riant. Je n’avais pas pensé à lui, je le croyais déjà parti. Jacques est un peu fanfaron. Il a souvent des idées bizarres, mais c’est un bon garçon.
– Marie, veux-tu téléphoner à Mme Humbert pour mettre les choses au point ? Moi, je vais jeter un coup d’œil aux vivres et à la tente avec les garçons, déclara oncle Fred.
Mme Carrel eut tôt fait d’arranger les choses. La mère de Jacques, occupée par tous les petits malades qui réclamaient ses soins, n’avait guère le temps de distraire son aîné.
– Jacques est si remuant, disait-elle. Délivré de la discipline de l’école, il déborde de vie et le fait de n’avoir rien à faire le pousse à mille sottises, je ne sais plus que faire de lui ! Je serai si heureuse de le sentir bien dirigé.
Une heure après, Jacques arrivait, frémissant de joie et d’excitation.
Ses yeux bruns fureteurs, son nez couvert de taches de rousseur, sa chevelure rousse comme carotte et son grand sourire eut tôt fait de conquérir oncle Fred, sage psychologue. « Agile comme un chat, vif comme un écureuil et joyeux comme un pinson, ce petit homme complétera bien mon trio », se dit-il.
Le départ fut fixé au surlendemain. L’excitation était grande parmi les trois compagnons. Le calme Alain lui-même bavardait comme une pie. Oncle Fred était assailli de questions.
– Où allons-nous ?
– Que faut-il emporter ?
– Quand partons-nous ?
Alain commençait à empiler des livres dans un sac de montagne.
– Mon pauvre ami, s’écria oncle Fred ; que vas-tu faire de tous ces livres ? Nous allons lire dans le grand livre de la nature. Laisse reposer ta tête pendant ces trois semaines. Prenez chacun une feuille et un crayon. Nous allons dresser une liste de tout ce que vous devez emporter comme vêtements, jeux et lectures. Puis nous ferons la liste des vivres.
– Marie, je te laisse le soin de la pharmacie.
À la fin de l’après-midi, l’itinéraire était décidé, les listes impressionnantes dressées jusqu’aux moindres détails.
– Ce n’est pas si facile de préparer un camping, affirma Alain. Je n’aurais jamais cru qu’il fallait penser à tant de choses.
– Encore faudra-t-il répartir les charges et les responsabilités, ajouta oncle Fred. Mais cela suffit pour aujourd’hui. Allez-vous détendre au jardin.

Le jour du départ, tout le monde fut debout à six heures. Alain, un peu ému de quitter ses parents, leur fit promettre d’écrire dès que possible. Mme Carrel serra son grand garçon dans ses bras. Comme il allait lui manquer !
Oncle Fred empilait déjà sacs et baluchons dans la voiture.
– Allons, Alain, dépêchons-nous ! Le train n’attend pas. Et nous ne pouvons arriver à la dernière minute avec nos quinze colis.
À la gare, Reinald attendait, sac au dos, mais Jacques manquait à l’appel.
– Il était là avant moi, affirma Reinald. Comme j’arrivais sur le quai, je l’ai vu repartir comme une flèche ; sans doute a-t-il oublié quelque chose. Voilà ses bagages.
Le train entrait en gare lorsqu’une mèche de cheveux rouges surgit au haut de l’escalier.
– Me voilà, cria Jacques en brandissant un panier.
– Monte vite, dit M. Decastel. Tu arrives in extremis. Qu’avais-tu donc oublié de si important ?
Un faible miaulement sortit du panier.
– Un chat, s’écria oncle Fred atterré. A quoi as-tu pensé, Jacques, de nous encombrer avec cet animal ?
Déjà le train s’ébranlait. On ne pouvait pas lancer le chat par la fenêtre.
Jacques, rayonnant, expliqua :
– Mouche et moi sommes inséparables. Je ne pouvais l’abandonner si longtemps, et il aurait attrapé la varicelle.
Devant cet argument indiscutable, oncle Fred dut accepter, et chacun se mit à caresser le chaton apeuré, blotti au fond du panier.
Mouche endormi, Jacques se mit à faire l’inventaire de ses poches, pleines à craquer : un couteau, des noisettes, un porte-monnaie, un mouchoir bigarré, une pierre bizarre, une brosse à dents, un peigne édenté, un taille-crayon, un stylo, des lunettes noires, un bouchon, une petite voiture, un centimètre, un rouleau de ficelle, un sifflet, un reste de chocolat à demi fondu.
Oncle Fred, éberlué, regardait les trésors de Jacques s’aligner sur la banquette.
– Tu as des poches sans fond, s’écria Reinald.
– M’zelle Gabillet, notre couturière, les a faites exprès pour moi. Rien de plus commode que de bonnes poches. J’y ai fourré tout ce que j’avais oublié de mettre dans ma valise.
Bientôt on descendit du grand train pour un petit chemin de fer miniature qui serpentait parmi les prés. Puis ce fut l’autocar, dont le klaxon aux trois notes sonores faisait retentir la montagne et vibrer le cœur d’oncle Fred.
Adieu la ville, sa poussière, son bruit ! Voici les pentes vertes, les chalets noirs ou clairs, fleuris de géraniums, le petit village sans histoire qui s’allonge le long de la route.
– Montagnolles ! crie le conducteur.
– Nous voici arrivés, s’écrie oncle Fred. Chargeons nos sacs et nos baluchons.
Une fois tous les bagages empilés au bord de la route, y compris Mouche qui s’étire au soleil, oncle Fred décide de tout entreposer au bureau de poste. Il faut d’abord explorer les alentours pour trouver l’endroit du campement.
Que faire de Mouche ? On ne peut le laisser là comme un colis encombrant. On est donc obligé de l’emmener, mais Minet en a assez du panier. Il veut trotter, lui aussi ; il joue avec une feuille, furette de-ci, de-là ; à l’orée de la forêt, Jacques rattrape son protégé, de crainte de le perdre, et le refourre dans le panier.
– Quel beau pays ! fait oncle Fred, aspirant avec délices l’air léger sentant bon les sapins. Voilà le camping que j’aime ! Ici on peut s’installer à sa guise. La montagne, les prés, les forêts sont à nous !
– Venez vite ! crie soudain la voix de Jacques. J’ai trouvé un endroit idéal pour pique-niquer.
Quittant le chemin tracé, la troupe dégringole par un petit sentier qui débouche au bord de la rivière.
Un cri de ravissement s’échappe de toutes les poitrines. Au bord de l’eau, une petite table rustique et deux bancs semblent posés là exprès pour eux.
– C’est comme dans les contes de fées, dit Reinald. Il n’y a plus qu’à dire : « Petite table couvre-toi ! »
Déjà affamés, les garçons se rassemblent autour des sacs.
– Oncle Fred, propose Alain, si nous campions au bord de la rivière ; ce serait si amusant. Nous pourrions nous baigner, construire des barrages…
– Et laver la vaisselle, lance oncle Fred ironique. Aujourd’hui, nous mangeons un pique-nique tout préparé, mais dès ce soir, il nous faudra nommer un cuisinier.
– Pas moi, je vous en supplie, s’écrie Alain, je ne sais rien faire.
– Raison de plus pour apprendre. Ce sera chacun son tour. Ce soir, je m’en charge. Qui veut commencer demain ?
– Moi, dit Reinald. J’ai un peu l’habitude de cuisiner. Quand maman rentre tard du bureau, je prépare quelquefois le souper.
– Très bien, dit l’oncle. D’ailleurs nous répartirons les tâches. Alain et Jacques iront chercher le bois et laveront la vaisselle ; moi j’irai aux commissions, puis nous changerons.
– Qui tiendra le carnet de bord ? demande Alain.
– N’allez pas me mettre ça sur le dos, s’écria Jacques. Je suis trop mauvais en rédaction. Je préfère encore laver la vaisselle !
– Je veux bien m’en charger, dit Alain, à condition que vous ne soyez pas trop difficiles pour l’orthographe.

« Miaou ! » fit Mouche en faisant le gros dos. Sautant sur les genoux de Jacques, il se mit à dévorer avec appétit les restes de jambon réservés pour lui. Puis Reinald alla chercher de l’eau à la rivière, y mélangea un peu de lait condensé, et la présenta à son chaton, fort satisfait de ce breuvage.
– Cet endroit me paraît en effet très agréable pour y monter notre tente, déclara oncle Fred, mais, par ici, il y a trop de promeneurs. Je m’en vais longer la rivière pour tâcher de trouver un terrain plat un peu plus haut et pas trop loin du village afin que nous puissions nous approvisionner facilement. Pendant ce temps, allez chercher les ballots et débrouillez-vous pour trouver une petite carriole, car vous n’arriverez jamais à tout transporter sur le dos.
Les trois garçons rebroussèrent chemin et gagnèrent d’un bon pas le petit village. Après avoir chargé tout leur attirail sur le petit char de l’épicier, ils reprirent gaîment le sentier de la forêt.
En bordure du bois, ils furent accostés par un homme à la barbe hirsute, au visage traversé d’une profonde cicatrice, qui sembla surgir d’une vieille cabane à demi cachée dans les arbres.
– Avez-vous rencontré un homme qui boîte et qui porte une chemise rouge ?, demanda-t-il d’une voix rauque.
– Non, répondirent les enfants étonnés.
Le vieux parut très contrarié et disparut sans ajouter un mot.
– Cet homme a l’air sinistre ! Je n’aimerais pas le rencontrer le soir dans un bois, avoua Reinald.
Un peu plus loin, ils aperçurent oncle Fred qui venait à leur rencontre.
– J’ai découvert l’endroit idéal, cria-t-il. Suivez-moi !
Sortant de la forêt, ils grimpèrent sur un replat, encadré de sapins, qui dominait la rivière.
Ce ne fut pas des plus simple de monter la tente. Après qu’on eut hissé tous les ballots sur le replat gazonné, il fallut bien deux heures de travail acharné pour que se dressât, nette et bien campée, la petite maison de toile. La tente spacieuse se divisait en deux parties réservées aux couchettes, séparées par une penderie où l’on mettrait les habits. Sous un large auvent, on rangea, à gauche le matériel de cuisine et les provisions, à droite les objets de toilette, les sacs et les souliers.
– Allons chercher du bois ! proposa oncle Fred, lorsque les enfants eurent repris haleine. Il fait chaud maintenant, mais dans quelques heures, il fera bon se chauffer autour d’un feu.
Munis de sacs pour les pommes de pins, ils grimpèrent dans la forêt escarpée, où ils trouvèrent du bois sec en abondance, qu’oncle Fred leur enseigna à couper et à lier en fagots.
Sacs et fagots sur l’épaule, la bande regagna le campement. Les derniers rayons de soleil caressaient la tente et baignaient d’or le petit village.
Chacun aida à la préparation du souper. Alain attisait le feu, Reinald distribuait le pain et le fromage, Jacques était allé chercher de l’eau à la rivière et oncle Fred préparait sur son réchaud de savoureux macaronis aux tomates.
Bientôt la troupe affamée se mit à dévorer le tout à belles dents, tout en faisant des plans pour le jour suivant.
– Où va-t-on demain ? J’ai hâte de grimper sur ces sommets, dit Alain en désignant les pointes environnantes que rosissait le soleil couchant.
– Je me suis procuré une carte d’état-major de la région et je vous propose de monter demain à la pointe du Levant d’où, paraît-il, on a une vue très étendue ; il faut compter environ trois heures de marche ; cela nous entraînera un peu. Nous pourrions revenir par le lac de la Croix qui se trouve en France. C’est plus long mais intéressant.
– Quelle bonne idée, s’écria Reinald. Que je me réjouis d’explorer la montagne !
– Que ferons-nous de Mouche, M. Decastel ? demanda Jacques d’un air perplexe.
– Apprenez, Monsieur, que je m’appelle oncle Fred. Deuxièmement, je vois que vous commencez à comprendre que l’idée d’emmener un chat au camping n’est pas précisément géniale…
– Attache-le comme un chien à un pieu de la tente avec une assiette de lait à proximité. Il garderait la maison, plaisanta Reinald.
– Non, dit Jacques indigné. Les chats aiment trop la liberté ; je ne peux imposer ce supplice à Mouche.
– Il n’y a rien d’autre à faire qu’à l’emmener, dit Alain ; sinon il se perdra. Espérons qu’il supportera l’altitude !
Les appétits calmés et le « ménage » remis en ordre, oncle Fred réunit les garçons autour du feu.
– Prenez vos Bibles et vos cantiques, mes enfants. Avant d’aller nous étendre sur nos couchettes, nous ferons la lecture ensemble.
Les étoiles s’allumaient au ciel et un vent léger faisait bruire les sapins.
– Alain, que chantons-nous ce soir ? As-tu une idée ?
– Oui, je cherche un cantique qui parle de la nature et de Dieu le créateur. Voilà, j’ai trouvé, c’est le numéro cinquante-cinq.

Seigneur, lorsque je contemple
Les ouvrages de Tes mains,
Le ciel, voûte de Ton temple,
Qui couvre tous les humains,

Quand je vois l’armée immense
Des astres brillant aux cieux,
Soutenus par Ta puissance
Dans leurs orbes radieux,

Je comprends ma petitesse,
Mon néant et Ta grandeur,
Je sens toute ma faiblesse,
Ô Dieu, puissant Créateur.

– Voici quelques passages que m’a suggérés le cantique d’Alain, dit M. Decastel :

« Les cieux racontent la gloire de Dieu, et l’étendue annonce l’ouvrage de Ses mains. Un jour en proclame la parole à l’autre jour, et une nuit la fait connaître à l’autre nuit. Il n’y a point de langage, il n’y a point de paroles ; toutefois, leur voix est entendue » (Ps. 19. 1 à 3).

« C’est Lui qui a fait la terre par Sa puissance, qui a établi le monde par Sa sagesse et qui, par Son intelligence, a étendu les cieux » (Jér. 10. 12 ; 51.15).

« Car par Lui ont été créées toutes choses, les choses qui sont dans les cieux et les choses qui sont sur la terre » (Col. 1. 16).

« Les œuvres de l’Éternel sont grandes, elles sont recherchées de tous ceux qui y prennent plaisir » (Ps. 111. 2).

« Son œuvre est glorieuse et magnifique, et Sa justice demeure à perpétuité ». (Ps. 111. 3).

« Car Dieu a tant aimé le monde qu’Il a donné Son Fils unique afin que quiconque croit en Lui ne périsse pas mais qu’il ait la vie éternelle ». (Jean 3. 16).

– Pour créer le monde et toutes Ses œuvres que vous admirez, il a suffi à Dieu de prononcer une parole, mais pour accomplir « Son œuvre », c’est-à-dire amener à Lui les hommes pécheurs, Il a dû sacrifier Son Fils bien-aimé.
Les garçons restèrent silencieux autour du feu qui s’éteignait. Oncle Fred fit la prière, puis chacun se retira dans la tente. On ferma la porte à fermeture éclair, on ouvrit la petite lucarne. Enveloppés dans leurs sacs de couchage, les garçons prétendirent qu’on était bien mieux que dans un lit.

Bercés par le murmure de la rivière et le son lointain d’une cloche de vache, oncle Fred et Jacques s’endormirent sans tarder. Dans l’autre chambrette, Reinald, excité, se tournait et se retournait sur sa couchette. Il aurait voulu poser des questions à Alain ; hélas, le bienheureux était déjà parti au pays des rêves. Demain il lui demanderait peut-être pourquoi Jésus avait dû mourir sur la croix.

11ème samedi

Chapitre 11

Une voix sonore tira les garçons du sommeil.
– Debout les dormeurs ! Le soleil est levé depuis longtemps ! Avant de grimper sur les hauteurs, il nous faut déjeuner, préparer les sacs, faire nos achats et, si possible, laisser la tente en ordre.
Les garçons s’étirèrent paresseusement. La vue du ciel qui rayonnait par la lucarne et la fraîcheur du matin chassèrent bientôt toute lassitude. Ils se répartirent les tâches avec entrain, puis se mirent en route en direction de la pointe du Levant.
Le chemin montait en plein soleil par de longs lacets que la petite troupe coupa par des raccourcis, pressée de gagner l’ombre fraîche des grands sapins noirs. Puis les arbres se firent plus rares, l’herbe plus rase. Ce n’était plus que des pâturages piquetés çà et là de buissons odorants ou de gros blocs de rochers, coiffés de campanules bleues.
– Ce serait bien de camper dans cette solitude, si nous n’étions pas mangés par les taons ! s’écria Alain, en chassant vigoureusement l’essaim d’insectes qui le poursuivait.
– Mes bras sont rouges de piqûres. Quelles affreuses bêtes ! Gémit Jacques.
– Fais comme moi, dit Reinald en agitant autour de lui une branche qui lui servait de chasse-mouches.
– Allons-nous bientôt pique-niquer ? demanda Jacques affamé et fatigué de porter le chat qui miaulait misérablement dans sa prison.
– Il faut atteindre le but, déclara oncle Fred. J’ai envie de voir ce qui se cache derrière ce sommet.
– Que voit-on là-haut en dessous des rochers ? On dirait des milliers de grosses pierres blanches.
– Ce sont des moutons, je crois. D’ailleurs vous allez vous en assurer, nous devons traverser le pâturage pour arriver au sommet.
Cette perspective ranima le courage de Jacques d’autant plus qu’oncle Fred avait distribué à chacun un fruit rafraîchissant avant d’affronter la dernière grimpée.
Remettant Mouche à Alain, Jacques courut en avant pour arriver plus vite vers le troupeau. À mesure qu’il s’élevait, il entendait des bêlements plaintifs et discernait les moutons paissant en masse serrée sur l’herbe rase entre les rochers. Qu’il avait hâte d’enfoncer sa main dans une toison bouclée.
Encore quelques efforts et Jacques atteignit le premier mouton.
– Viens mon petit, cria-t-il à l’agneau en lui tendant sa main où il avait déposé un peu de sel ; mais au lieu de se laisser tenter, l’animal effrayé se mit à fuir. Déçu, Jacques s’approcha d’une brebis plus raisonnable, pensa-t-il, que ce petit agneau peureux, mais la bête s’enfuit également avec un bêlement apeuré. Jacques se mit à courir pour en atteindre d’autres, mais en vain ; partout il semait la panique et les moutons se sauvaient à son approche. Très déçu, il interrogea le jeune berger assis près d’un gros buisson de rhododendrons.
– Pourquoi les moutons ont-ils ainsi peur de moi ? demanda-t-il. Me prennent-ils pour le loup ?
– Ils ne connaissent pas ta voix, répondit le berger en souriant. Pour eux, tu es un étranger.
– Et de toi, ils n’ont jamais peur ?
– Non, je suis leur berger. Ils savent que je prends soin d’eux et ils ont confiance. Regarde ! Je vais les appeler.
Le jeune garçon appela ses bêtes d’une voix claire. Aussitôt les plus proches s’arrêtèrent de brouter et levèrent la tête. Il répéta son appel ; elles accoururent et deux petits agneaux vinrent se frotter contre lui.
– Donne-leur ça, dit Jacques en versant le sel dans la main brunie du petit montagnard.
– Et voilà quelque chose pour le berger, fit la voix chaude d’oncle Fred en déposant sur l’herbe une plaque de chocolat.
– Merci, fit le berger, un sourire épanoui sur son visage placide. Ce n’est pas tous les jours qu’on me gâte ainsi.
– Ne t’ennuies-tu jamais tout seul sur l’alpe ? demanda Jacques.
– Non, j’ai toujours de quoi m’occuper et mon grand-père, le vieux Césarin, me raconte des histoires dans les veillées. De temps en temps je descends au village voir ma mère et mes frères et sœurs et chercher du pain.
– Restes-tu toute l’année ici ?
– Non, au mois d’octobre, on « remue » et je vais à l’école jusqu’au mois d’avril.
– Tu as de longues vacances, dit Reinald d’un air d’envie.
– Me permets-tu de te photographier ? demanda Alain en ajustant son appareil.
Le temps de prendre quelques informations sur le lac d’Argent puis oncle Fred et ses compagnons continuèrent leur chemin et au bout d’une demi-heure de marche, ils atteignirent enfin le sommet.
– Le lac Léman, s’écrièrent-ils tous à la fois en plongeant le regard dans une trouée bleue, découpée entre deux rochers. De cette hauteur, l’œil découvrait une infinité d’autres montagnes neigeuses, immatérielles, flottant dans la brume, des rochers nus et arides, des forêts sombres, des vallées profondes. Tout là-bas, Montagnolles si petit, si frêle, pareil à un village de poupées. Que les soucis et l’agitation des hommes semblaient ridicules et vains ! Tout était paix, immobilité, plénitude de force et de majesté.
Impressionnés, les garçons se taisaient. On n’entendait que la chanson du vent qui fouettait le visage, apportant le parfum des genêts et des rhododendrons et le bourdonnement affairé des insectes.
Adossé au roc, dominant le monde, Alain ressentit une joie inconnue.
– Oncle Fred, murmura-t-il, je n’aurais jamais cru la montagne si belle.
– Ce serait tout aussi beau si nous mangions quelque chose, proposa Jacques. Nous avons bien mérité une récompense après une pareille grimpée.
– Installons-nous plus bas, conseilla oncle Fred. Par ici, c’est trop dangereux.
Une fois restaurés, les sacs considérablement allégés, les garçons se dispersèrent chacun avec un projet différent.
Alain désirait faire avec son oncle une étude de roches et remplir son sac d’échantillons rares.
Reinald s’acharna à remplir son sac de gentianes et de rhododendrons qu’il voulait envoyer à sa mère. Quant à Jacques, il partit explorer les alentours, avec Mouche sur ses talons.
– Je vous accorde pleine liberté pourvu que vous ne vous éloigniez pas trop, avait dit oncle Fred. Si nous voulons voir le lac d’Argent, il nous faut partir dans une heure.
À l’heure fixée, M. Decastel et son neveu retrouvèrent Reinald au milieu des fleurs. Jacques seul manquait à l’appel.
Un quart d’heure d’attente ! Des cris répétés sans réponse. Oncle Fred fronça les sourcils et commença à s’inquiéter.
– Peut-être est-il redescendu vers les moutons, dit Reinald.
– Attends, dit oncle Fred inspectant les horizons avec ses lunettes d’approche. Il me semble apercevoir quelqu’un là-bas, vers ce rocher. Ce doit être Jacques. On dirait qu’il cherche quelque chose.
– J’y cours, dit Reinald. Je vais l’appeler de toutes mes forces et lui dire de se dépêcher.
Reinald dévala la pente et remonta dans la direction indiquée. Alain et son oncle le virent faire des signes à Jacques qui s’obstinait à rester à la même place. Bientôt Reinald le rejoignit et les deux garçons disparurent derrière le rocher.
Tout à coup, Reinald reparut et traça dans le ciel des dessins incompréhensibles que ni l’oncle ni le neveu ne parvinrent à déchiffrer.
– Allons-y, s’écria oncle Fred impatienté. Je ne sais ce qui se passe. Je veux en avoir le cœur net.
Au pied du rocher, ils hélèrent les garçons. Une tête rouge embroussaillée apparut et une voix piteuse cria :
– J’ai perdu Mouche. Voilà une demi-heure que je le cherche. Je ne sais où il a pu se cacher.
– Où donc l’as-tu laissé ?
– Je l’avais laissé au pied de ce rocher, tandis que je l’escaladais. Je ne me suis reposé qu’un instant pour admirer la vue puis je suis redescendu. Mouche avait disparu. Il n’a pas pu s’éloigner beaucoup. Je l’ai appelé, j’ai cherché partout sans succès.
– Peut-être a-t-il glissé sur cette pente, dit Reinald en montrant le vide.
– Cela m’étonnerait, fit oncle Fred. Un chat s’agrippe au sol. Mouche est si léger et si leste.
Chacun se mit à explorer le pâturage en appelant le chat perdu mais tout fut inutile.
Jacques refusait de quitter les lieux.
– Écoute, dit oncle Fred ; j’ai une idée. De toute façon, il est trop tard maintenant pour que nous rentrions par le lac d’Argent. Reprenons le même chemin et allons demander au petit berger de chercher ton chat. Il a l’habitude de ramener ses agneaux égarés et il doit connaître tous les recoins de ces pâturages.
Cette proposition sembla tranquilliser l’enfant et sans plus tarder, la petite troupe dégringola le chemin pierreux.
Le troupeau de moutons s’était rapproché de l’alpage et le berger s’affairait à le rassembler.
Jacques courut le rejoindre, lui raconta l’étrange disparition du chat et le supplia de se mettre à sa recherche le soir même ou très tôt le lendemain matin.
– Que veux-tu pour récompense ? demanda-t-il en sortant de sa poche un sifflet et un crayon à bille.
– Aussi vrai que je m’appelle Grégoire, je te promets de chercher ton chat. Je n’ai pas besoin d’une récompense. Moi, j’aime les bêtes et ça me tourmente de les sentir égarées.
– Tu es un brave garçon, s’écria oncle Fred qui avait entendu les dernières paroles. Nous remonterons demain prendre des nouvelles de Mouche. En attendant, merci de ta peine.
– Accepte cette auto, dit Jacques en glissant dans la main de Grégoire son plus précieux trésor. Tu sais, c’est une Studebaker dernier modèle avec vitres.
– Merci, dit Grégoire, les yeux écarquillés d’admiration. Je la garde en souvenir de toi. Mais si je vais chercher le chat, ce n’est quand même pas à cause de ça.
– En route ! Dépêchons-nous ! dit oncle Fred en scrutant le ciel où s’amassaient de gros nuages blancs. N’oubliez pas que nous n’avons personne pour nous préparer le souper.
La troupe redescendit dans la vallée d’un bon pas et vers sept heures rejoignit le petit campement.
Alain, pénétrant le premier dans la tente, poussa un cri qui attira toute la bande.
– Une invasion de fourmis, cria-t-il.
Le peuple laborieux avait réellement pris possession des lieux, s’infiltrant partout, envahissant le garde-manger et même les couchettes où quelque imprudent avait laissé traîner du chocolat. Les unes, escaladant pêches et prunes, se repaissaient de ces montagnes de délices, tandis que d’autres avaient préféré l’abîme délectable du pot de confiture ou de la boîte de mélasse.
– Pouah ! s’écria Alain. Il y a de quoi vous dégoûter à jamais de la mélasse. Tout aura le goût des fourmis !
– Rien de tel contre le rhumatisme ! affirma Jacques. C’est papa qui le dit.
– Pour le moment, nous ne sommes pas encore perclus, s’écria Reinald en riant. Oncle Fred, que faire pour se débarrasser de toutes ces bêtes ?
– Je cherche la poudre insecticide, dit-il, en fouillant dans un sac. La voilà ! À l’attaque !
La tente se transforme en champ de bataille et les morts ne se comptent plus. Reinald déblaie et nettoie la proie arrachée aux fourmis.
On décide de célébrer la victoire par un plat de raviolis vite préparé. Mise en appétit par les épreuves de cette journée, la troupe dévore, et oncle Fred ne cesse de distribuer pain, fromage et tomates pour compléter le souper.
– Voilà le bilan de la première journée, s’écrie Alain en griffonnant dans un calepin : « Disparition de Mouche. Jacques, champion du nombre de piqûres de taons. Il en a vingt-sept et moi seulement dix-huit. Invasion de fourmis courageusement repoussée par le général Reinald. L’ennemi compte trois mille morts, mais le vainqueur recueille peu de butin ».
L’ombre ternit les rochers et les garçons se serrent devant la tente autour de la petite lanterne dont la lumière tremblotante leur permet de lire dans leurs Bibles.
– Voici un passage qui nous rappellera notre visite aux moutons, dit oncle Fred. Alain, veux-tu lire au chapitre dix de l’Évangile de Jean, les versets quatre et cinq.
« Et quand Il a mis dehors toutes Ses propres brebis, Il va devant elles ; et les brebis Le suivent, car elles connaissent Sa voix ; mais elles ne suivront point un étranger, mais elles s’enfuiront loin de lui, parce qu’elles ne connaissent pas la voix des étrangers ».
– À ton tour, Reinald, les versets vingt-sept et vingt-huit.
« Mes brebis écoutent Ma voix, et Moi Je les connais, et elles Me suivent, et Moi Je leur donne la vie éternelle, et elles ne périront jamais ; et personne ne les ravira de Ma main ».
– Vous avez vu les soins de Grégoire pour son troupeau, dit oncle Fred. Vous avez pu constater la confiance des brebis dans leur berger et le dévouement du berger pour ses brebis. Connaissez-vous un autre Berger qui a donné Sa vie pour Ses brebis ?
– C’est le Seigneur Jésus, répondit Jacques, le visage rayonnant. C’est de Lui que parle le verset onze de ce chapitre : « Moi, Je suis le bon Berger ; le bon Berger met Sa vie pour les brebis ».
– Et qui sont les brebis du divin Berger ?
– Ce sont ceux qui écoutent Sa voix.
– Et qu’est-ce qu’écouter Sa voix, Alain ?
Alain resta un moment silencieux.
– N’est-ce pas répondre à Son appel ? Nous approcher de Lui, puis faire ce qu’Il nous dit ?
– Comment donc entendre Sa voix ? dit Reinald d’un ton incrédule.
Dieu nous parle de plusieurs manières, dit oncle Fred gravement. Par la nature et par la Bible qui est la Parole de Dieu. La nature nous parle de la puissance et de la gloire de Dieu. Sa Parole parle à notre conscience et à notre cœur.
– Ainsi si nous lisons la Bible, nous entendons la voix de Dieu ? dit Reinald étonné.
– En effet, ce livre nous dit que nous sommes indignes de nous approcher de Dieu qui est juste et saint, mais il nous dit aussi que Dieu a tant aimé les hommes qu’Il a envoyé Son Fils bien-aimé pour les sauver. Tout ce que Dieu nous demande, c’est de croire chacun dans notre cœur que Jésus est mort pour effacer nos péchés. Alors le Seigneur devient notre Berger et ceux qui Lui appartiennent savent discerner Sa voix.
Un silence, puis Alain demande :
– Oncle Fred, pourrions-nous chanter le Psaume vingt-trois ? Nous venons de l’apprendre à l’école du dimanche. Il commence par ces mots :

Jésus est mon divin Berger,
Rien ne peut me manquer.
Aux clairs ruisseaux,
Aux fraîches eaux,
Il me fait reposer.

Reinald écoute silencieusement les voix qui chantent l’amour du bon Berger. Tout est si nouveau pour lui. Il lui semble entrer dans un domaine inconnu sur lequel il n’ose encore poser le pied avant d’être bien certain de ne pas faire fausse route. Pourtant une idée résolue est née en lui. « Je veux connaître la Bible, pense-t-il. Peut-être entendrai-je moi aussi un jour la voix du Berger ? ».

12ème samedi

Chapitre 12

Dans la nuit un violent orage éclata. Réveillés brusquement par les coups de tonnerre, les éclairs fulgurants et la pluie qui giclait sur leurs têtes par la lucarne, Alain et Reinald se glissèrent vers oncle Fred pour trouver du réconfort.
– Notre petite maison de toile semble fragile, mais n’ayez pas peur, elle nous protégera de la pluie. Rendormez-vous !
Le conseil fut pleinement suivi si bien qu’à neuf heures, les garçons dormaient encore. Oncle Fred les laissa se reposer d’autant plus volontiers que la pluie ne cessait de tomber et qu’ils étaient obligés d’abandonner tout projet d’excursion.
Personne ne se disputa le plaisir d’aller chercher de l’eau à la rivière mais chacun fut heureux de boire une grande tasse de chocolat bouillant, car la température s’était brusquement refroidie.
– Qu’allons-nous faire aujourd’hui, oncle Fred ? dit Jacques d’un ton piteux. Nous voulions retourner à l’alpage aux moutons. Il faut que j’aille voir si Mouche est retrouvé.
– Attendons que la pluie cesse et que le brouillard se dissipe. C’est à peine si nous trouverions notre chemin. Si Grégoire a recueilli ton chat, il le gardera jusqu’à ce que nous montions. Aujourd’hui, profitons de lire, d’écrire et de dormir. Si cela vous intéresse, je pourrais vous donner un cours de morse.
– Quelle bonne idée ! dit Reinald. J’ai justement grande envie de connaître cette langue secrète.
– Te voilà subitement passionné pour l’étude ! fit Alain malicieusement.
– Avec oncle Fred, on prendrait goût même au chinois, et d’ailleurs le morse est plus utile que le latin.
M. Decastel eut donc des élèves passionnés et attentifs à souhait et si soucieux d’apprendre tout en un jour, qu’il eut grand-peine à les décider d’aller s’approvisionner au village.
L’après-midi, il fallut se résigner à une bonne marche sous la pluie qui tombait avec une persévérance digne d’une meilleure cause.
Le lendemain, le temps resta maussade tout le jour et l’humeur commença à s’en ressentir.
– Ça sent le chien mouillé par ici ! s’écria Alain en entrant dans la tente.
De tous côtés, on avait tendu des ficelles pour sécher sous l’auvent les imperméables ruisselants.
– Jacques, c’est un peu fort ! Tu as suspendu tes chaussettes juste au-dessus du fromage.
– Il n’y a pas grande différence, dit Jacques en riant. Je ne savais pas où les mettre. Il ne reste plus une place sur la ficelle.
Pour ranimer les esprits, oncle Fred décida de préparer une fondue au fromage et chacun s’affaira à couper le pain en morceaux tandis qu’Alain remuait gravement la crème odorante dont le fumet aiguisait les appétits.
Jacques le regardait faire, désireux de s’initier à cet art inconnu.
– Rajoute une bonne cuillère de « Maïzena », conseilla oncle Fred, elle est trop liquide.
– Qu’est-ce que c’est ? demanda Jacques.
-C’est une sorte de farine de maïs. La boîte est justement derrière toi.
Sans hésiter, Jacques saisit la boîte et versa dans la casserole la dose prescrite.
– On sent une odeur bizarre, remarqua Alain, et ma crème n’a pas l’air d’épaissir.
– Qu’importe, dit Reinald, nous sommes si affamés que nous nous en contenterons.
– Elle doit être à point maintenant. Apporte-la !
Alain plaça la casserole sur le petit réchaud à alcool et oncle Fred plongea le premier morceau de pain dans le liquide doré.
– J’ai hâte de goûter, dit-il, ma première fondue depuis deux ans !
Un cri de dégoût lui échappa.
– Qu’avez-vous mis là-dedans ? s’écria-t-il.
À leur tour les garçons essayèrent du bout des lèvres et firent une affreuse grimace.
– Elle a le goût de savon, affirma Reinald.
– C’est la « Maïzena » qui a tout gâté, gémit Alain. Où est la boîte, Jacques ? Montre-la-nous !
Jacques alla vivement chercher la boîte et la montra.
– Misérable ! C’est du « Vel », s’écria oncle Fred, de la poudre de savon. Tu ne sais pas lire !
– Tu m’avais dit de prendre une sorte de farine et que la boîte était à côté de moi. Je n’ai vu que celle-là, expliqua Jacques d’un ton piteux.
Les rires fusèrent.
– Heureusement qu’il nous reste encore quelques provisions, dit oncle Fred. Allez verser cette horreur un peu plus loin.
Autour d’une bonne soupe chaude, on fit des jeux littéraires. Oncle Fred charma ses neveux par des histoires d’Indiens et leur apprit une foule de détails sur ses voyages en Amérique.
Entre deux averses, la bande s’en fut se dérouiller les jambes jusqu’au village.
Alain sortit radieux du bureau de poste, un paquet et quatre lettres à la main.
– Mes garçons, dit M. Decastel, allons les lire dans ce petit restaurant. Pour ce soir, je vous propose de souper ici. Il pleut de nouveau si fort. Ce sera bien agréable d’être au sec. Qu’en dites-vous ?
– Trois hourras pour oncle Fred ! Je commençais à broyer du noir à l’idée d’aller chercher de l’eau à la rivière, dit Alain en frissonnant.
La petite salle rustique de l’unique restaurant de Montagnolles parut un palais aux campeurs ruisselants. Un bon feu eut tôt fait de les sécher, un repas copieux de ranimer les corps et les esprits.
Jacques déballa son paquet et lut à haute voix la lettre de son frère.

Mon vieux Jacot,

Dire que pendant que tu te prélasses à la montagne, nous nous grattons tous à qui mieux mieux et que maman passe ses nuits à courir d’une chambre à l’autre, la boîte de poudre à la main. Et voilà qu’elle t’envoie encore du chocolat pour accompagner tes chaussettes comme si tu n’avais pas déjà assez de bonheur… Je te souhaite un bon séjour et un peu de pluie pour que tu aies tout de même ta part des misères de ce monde…
Et maintenant que le trop-plein de mon amertume s’est épanché, je te transmets les salutations de nous tous. Tâche de dénicher quelques pierres intéressantes et ne fais pas trop de bêtises.
Ton frère cruellement affligé,

Claude.

Au milieu des éclats de rire, Alain parcourait ses lettres et il en lut à son tour quelques extraits. La première était de sa mère qui racontait leur voyage en Italie et leur arrivée à M***, une charmante cité construite en gradins sur une colline d’où le regard se perdait dans les vastes plaines fécondes de la campagne florentine. L’autre lettre venait de M. Ladier qui lui annonçait son prochain départ pour l’Allemagne. Il avait, disait-il, le désir de visiter des camps de réfugiés. Il se recommandait aux prières d’Alain et lui indiquait sa nouvelle adresse.
La lecture des lettres fut interrompue par l’entrée de deux personnages qui parurent fort contrariés de trouver la salle occupée.
– L’homme à la cicatrice, chuchota Reinald à Alain, et le boiteux à la chemise rouge.
Les deux hommes s’affaissèrent plus qu’ils ne s’assirent à la table voisine. Ils avaient l’air exténués.
– Cela fait du bien de trouver un abri, fit oncle Fred cordialement.
– Pour sûr qu’il ne fait pas beau sur les routes, fit le vieux. Mais ça ne va pas durer. Le vent a changé. Il a neigé là-haut. Va faire beau demain ou je m’appelle plus Césarin.
Jacques tressaillit à ce nom. Où donc l’avait-il déjà entendu ? Il ne pouvait se le rappeler.
– Le baromètre monte en effet, dit oncle Fred d’un air triomphant ! Allons affronter la pluie ! Courage ! Demain le soleil reviendra !

Les prédictions du vieux montagnard s’avérèrent exactes. Le lendemain, le soleil vainqueur des nuages fit irruption par la lucarne et vint chatouiller le nez des dormeurs.
– On y va, dépêchez-vous ! Claironna la voix de Jacques qui introduisait son nez fureteur dans le compartiment voisin. Vous n’avez pas honte de dormir encore par un si beau soleil ?
– Où va-t-on ? fit une voix endormie.
– Chercher Mouche bien sûr ! Levez-vous vite sinon je pars tout seul.
Alain s’étira. Il avait un peu mal à la gorge. Dehors, le soleil guérirait tous les maux. Il ne valait pas la peine d’en parler.
Le pique-nique préparé, la petite bande se mit en route, Jacques en tête.
La montée leur sembla beaucoup moins longue. L’air était-il allégé par la pluie ou les jambes plus élastiques ? En moins de deux heures, nos alpinistes atteignirent l’alpage où Grégoire faisait paître ses moutons. Le jeune berger les avait reconnus de loin ; il descendit à leur rencontre et dès qu’il put se faire entendre, il leur cria de toutes ses forces.
– J’ai trouvé le chat.
Jacques le rejoignit en quelques bonds et lui posa mille questions.
– Où est Mouche ? Où l’as-tu trouvé ? Quand ? Comment ?
– Mouche est au chalet, répondit calmement Grégoire. Je l’ai enfermé dans la cuisine. J’avais peur qu’il ne m’échappe. Je l’ai trouvé dans le pâturage, là-haut, fit-il, en désignant un endroit vague. J’y suis allé le soir même. Maintenant il me connaît et je crois bien qu’il commence à se plaire sur la montagne.
– Était-il près du gros rocher qui ressemble à une tête de géant ? demanda Jacques. C’est là que je l’avais vu pour la dernière fois.
Grégoire hocha la tête.
– Comment se fait-il que nous ne l’ayons pas trouvé avant ? demanda Alain. Où donc a-t-il bien pu se cacher ?
Le berger rougit, eut l’air embarrassé, puis bredouilla :
– Il s’est peut-être caché dans un trou.
– Il faut que nous allions explorer les lieux, dit Reinald. Peut-être découvrirons-nous la cachette de Mouche.
À ces mots, Grégoire prit un air alarmé.
– Mais non, qu’ai-je dit, y a pas de trou. Vous ne pouvez rien trouver. Pas la peine de perdre votre temps à ça. Venez voir le chat.
Le chalet n’était pas éloigné. Jacques eut bientôt la joie de caresser son petit compagnon qui se frotta contre lui en balayant son visage de sa queue touffue.
– Grégoire, fit oncle Fred, accepterais-tu de garder Mouche jusqu’à la fin de notre séjour ? Je préfère payer l’hôtel de monsieur le chat que d’exposer son jeune maître à de nouveaux ennuis. Es-tu d’accord, Jacques ?
– Oui. Je reconnais que la vie sous tente n’est pas l’idéal pour un chat. Il vaut mieux le laisser ici que de le perdre tout à fait. Tu le soigneras bien, Grégoire, et je viendrai le voir de temps en temps. Merci de ce que tu as fait pour lui.
– Pas besoin de dire merci, ni de payer. Je suis tout content de garder ce chat en pension. Du lait, on en a à revendre et pour le reste, on s’arrangera bien.
Oncle Fred força tout de même Grégoire à accepter un peu d’argent. On se quitta dans les meilleurs termes et le groupe se remit en route dans la direction de la pointe du Levant. On décida de faire halte près du rocher du Géant avant de prendre le chemin du lac d’Argent.
Après le pique-nique, chacun s’en fut errer dans le pâturage à la recherche des dernières gentianes. Reinald seul resta près du rocher et se mit à observer un choucas qui tournoyait autour du sommet.
– Il doit avoir son nid là-haut, pensa-t-il. Il faut que je le découvre.
S’aidant des pieds et des mains, Reinald grimpa le long de la paroi, puis redescendit prudemment du côté du précipice où le roc s’incurvait. C’était là que l’oiseau nichait, il en était sûr ; l’endroit était dangereux, il le savait, mais la curiosité l’emporta sur la peur. Soudain, il remarqua sur une petite plate-forme une grosse pierre qui semblait posée d’une façon anormale ; il s’accroupit et vit qu’elle dissimulait un orifice assez large pour y laisser passer un corps d’homme. Il se baissa et essaya de percer l’obscurité du trou. Là s’était caché Mouche, il n’en doutait pas. Qu’aurait-il donné pour avoir les yeux phosphorescents du petit animal ? Que recelait ce trou ? Il fallait qu’il le découvrît. C’était encore plus passionnant que le nid de choucas. Sans prendre conseil du reste de la bande, Reinald s’avança et mit un pied dans l’ouverture. Il rencontra une planche qui lui parut solide et, s’agrippant des deux mains au rocher, il introduisit le reste de son corps dans le trou. À ce moment-là, un déclic se produisit et Reinald, en jetant un cri de terreur, disparut dans une trappe béante qui se referma sur lui avec un bruit sec.

13ème samedi

Chapitre 13

Étourdi par sa chute, Reinald resta quelques minutes à terre, puis, remis de sa stupeur, il essaya de se relever. Il n’avait rien de cassé. En tâtant le sol, il s’étonna de ne pas rencontrer que le roc dur, mais un amoncellement de sacs, remplis d’une matière inconnue. Qu’était-ce donc que cette grotte infernale, un dépôt militaire ou un repaire de brigands ? Reinald tâta ses poches. Par bonheur, il détenait la boîte d’allumettes car c’était lui qui s’était chargé du feu. Pourtant, Reinald hésitait. Si cette caverne recelait de la poudre, c’en était fait de sa vie. De nouveau, il tâta le sol et, se traînant à quatre pattes, il se rendit compte que la grotte était couverte de sacs semblables. Le désir de voir clair l’emporta sur la crainte. Il frotta une allumette et poussa un cri d’étonnement. Il se trouvait dans une grotte spacieuse, remplie de sacs de toutes dimensions auxquels la lueur tremblotante donnait des formes bizarres. Bientôt replongé dans la nuit, Reinald n’hésita pas à renouveler la tentative. Il devait trouver une issue. Dans tous les récits d’aventure qu’il avait lus, le héros parvenait à sortir des pires situations. Une seconde allumette lui montra un petit couloir qu’il s’empressa de suivre, mais une troisième le convainquit de l’inutilité de ses espoirs ; le couloir s’arrêtait brusquement et n’offrait aucune issue.
« Si les contrebandiers déposaient là leurs marchandises, ils devaient avoir un moyen d’en sortir », pensa Reinald.
Encore une allumette, et Reinald découvrit une échelle qu’il eut juste le temps d’appuyer contre le mur avant que la flamme, qui lui brûlait les doigts, ne s’éteignît.
Reinald compta les allumettes qui lui restaient. Dix, c’était peu, mais qu’importe, le salut était proche peut-être. A la faible lueur de l’allumette qu’il tenait à la main, il gravit l’échelle et se mit à examiner le plafond. C’était par là qu’il avait dû tomber. Reinald tâta, cogna, tenta de faire jouer un ressort mystérieux. Il poussa de vains appels qui retentirent lugubrement dans la grotte. Tout fut vain et il ne lui restait que deux allumettes.
Découragé, l’enfant redescendit l’échelle et s’étendit sur le sol. Que faire ? Attendre que les contrebandiers viennent le délivrer ? Cela pouvait durer plusieurs jours. Il pouvait mourir de faim. Reinald sentit sombrer son courage. Il pensa à oncle Fred, à Alain, à Jacques qui devaient le chercher. Ils mettraient tout en œuvre pour le retrouver. Mais comment réussiraient-ils à deviner sa retraite ? Il s’en voulait de son imprudence ; s’il pouvait au moins faire quelque chose pour activer sa délivrance ! Mais que pouvait-il entreprendre dans cette nuit inexorable ?
« Que ferait Alain à ma place ? » se disait-il. « Il prierait et Dieu lui répondrait car il est pieux, mais moi, à quoi bon essayer ? Je ne fais pas partie des brebis du Berger puisque je ne connais pas sa voix ».
Soudain une pensée le transperça : « Dieu l’avait-Il amené dans cette solitude pour lui faire entendre Sa voix ? »
Avide de réconfort, Reinald se releva et frotta une nouvelle allumette. Inspectant minutieusement les recoins de la grotte, il poussa soudain un cri de joie. Là-bas, près d’un vieux baril, il avait reconnu la forme d’une lanterne. Il s’en saisit rapidement et parvint de justesse à l’allumer avec la dernière lueur de l’allumette. La bougie, presque intacte, lui promettait quelques heures de lumière. Activement il recommença son exploration et découvrit avec joie une nouvelle boîte d’allumettes. La grotte ne recelait rien à manger. Heureusement, le pique-nique avait été assez copieux pour qu’il ne ressentît pas encore la faim.
Curieux, Reinald détacha un des sacs et examina son contenu : du tabac. D’autres sacs plus petits contenaient d’étranges boîtes. « On dirait des médicaments », pensa-t-il.
Élevant sa lanterne, Reinald se dirigea de nouveau vers le couloir qu’il examina attentivement. Cette fois, il remarqua une sorte de porte en fer qui se confondait avec le rocher. Cette porte devait barrer le chemin de sortie. Reinald rassembla toutes ses forces pour l’ébranler. La porte était fermée à clef ou seul un jeu secret pouvait la mettre en mouvement.
Épuisé, il revint s’asseoir dans la grotte, la lanterne à ses pieds. Qu’allait-il devenir dans cette prison souterraine ? Reinald pensa à son père, prisonnier depuis des années en terre étrangère. Quelle chose épouvantable ! Les larmes jaillirent de ses yeux. En tirant un mouchoir de sa poche, sa main rencontra un objet dur. Qu’était-ce donc ? Ah ! Il se souvenait. Oncle Fred lui avait demandé de mettre son Nouveau Testament dans son sac. Ayant oublié de faire cela, il l’avait tout simplement fourré dans sa poche.
Reinald ouvrit le livre et essaya d’en lire quelques mots. « La Bible est la voix de Dieu », avait dit oncle Fred. Il chercha à retrouver ce qu’il avait entendu sur la brebis perdue. Soudain le mot de brebis arrêta son regard. Ce n’était pas le même passage. Il avait devant les yeux le quinzième chapitre de l’Évangile de Luc. Les trois paraboles l’intéressèrent vivement mais il revint à la première qui lui plaisait tout particulièrement. Il éprouva un réel réconfort à lire et relire cette phrase : « Il s’en alla après la brebis jusqu’à ce qu’il l’ait trouvée ».
Feuilletant plus loin, Reinald aperçut un verset souligné en rouge : « Si vous demandez quelque chose en Mon nom, Moi Je le ferai ».
Cette parole s’imposa si fortement à son esprit qu’il lui sembla entendre une voix la prononcer. C’était la voix du Berger. Il en était sûr.
Une prière muette monta de son cœur.
« Seigneur, tout T’est possible, fais-moi sortir de là. Que je devienne une de Tes brebis ! Cherche-moi et trouve-moi comme le berger ! Amen ».
Plus calme, Reinald reprit sa lecture puis, soucieux d’économiser la lumière, il souffla la bougie. Vaincu par la fatigue et l’émotion, il ne tarda pas à s’endormir.

14ème samedi

Chapitre 14

– As-tu vu Reinald, Alain ? cria Jacques. J’ai cru entendre un cri, il y a un moment. Je suis accouru mais je n’ai vu personne.
– Il va arriver, dit Alain. Peut-être a-t-il trouvé un nouvel exemplaire pour sa collection de papillons.
– Décidément, dit oncle Fred, au bout d’un quart d’heure d’attente, l’un de vous manque toujours à l’appel. J’avais fixé le départ à deux heures. Partons ! Tant pis pour le retardataire ! Nous laisserons un papier en vue pour lui indiquer le chemin du lac d’Argent. Reinald est débrouillard. Il saura bien nous rejoindre.
Lentement, les trois alpinistes s’éloignèrent en jetant à tout instant un coup d’œil en arrière.
– Nous l’attendrons au lac, fit oncle Fred, visiblement mécontent, et je lui passerai un savon. Quand on a fixé une heure, on la respecte !
Le chemin serpentait au milieu des pâturages où paissaient d’immenses troupeaux de vaches. Soudain le lac apparut, pareil à un morceau de satin perle dans un cadre de roches grises.
Alain et Jacques dévalèrent les pentes jusqu’à la rive. L’eau fraîche les attirait.
– Brr ! Qu’elle est froide ! s’écria Alain en avançant dans l’eau limpide un orteil prudent, tandis que Jacques, déjà en maillot de bain, en avait jusqu’à mi-corps.
M. Decastel laissa les enfants s’ébattre joyeusement. De plus en plus inquiet, il fouillait du regard les pâturages environnants et tirait à chaque instant sa montre. Après la baignade, et le temps d’avaler un petit goûter, ce fut le départ.
– Il nous faut remonter à la pointe du Levant, dit-il. Reinald devrait être là depuis longtemps.
En hâte, les garçons se rhabillèrent et reprirent le même chemin. Toute leur joie s’était envolée. Le soleil s’était caché derrière un nuage ; le lac, terne et froid, leur parut plus sauvage encore.
Arrivés à l’emplacement du pique-nique, oncle Fred et ses compagnons se dispersèrent pour chercher de tous côtés. La montagne retentit de leurs appels. En furetant autour d’un rocher, Jacques crut entendre un faible cri. Il appela aussitôt mais nulle voix ne lui parvint. Était-ce le cri du choucas qu’il voyait planer autour du sommet ?
M. Decastel arriva sur ses entrefaites. Il grimpa à mi-hauteur du rocher et sonda l’abîme de ses lunettes d’approche.
– Que lui est-il donc arrivé ? répétait-il. On ne le voit nulle part.
– Si nous descendions vers Grégoire, suggéra Jacques. Il a trouvé Mouche. Peut-être nous tirera-t-il de nouveau d’embarras.
L’idée plut à chacun. Les trois alpinistes dégringolèrent vers l’alpe aux moutons et appelèrent Grégoire qui s’apprêtait à rentrer ses bêtes.
– Avez-vous vu l’un des garçons ? demanda M. Decastel. Voici plus de deux heures que nous le cherchons.
– Le grand garçon blond aux yeux bleus ? dit Grégoire, non, je ne l’ai pas vu. Il n’a passé que deux dames et un monsieur seul cet après-midi.
– Nous pensions qu’il nous rejoindrait au lac d’Argent, ajouta Alain. Puis nous sommes remontés au rocher de Mouche, comme nous l’appelons. C’est là que Jacques l’avait aperçu la dernière fois. Décidément ce rocher nous porte malheur.
À ces mots, Grégoire changea de couleur et demanda d’une voix saccadée :
– Êtes-vous sûrs qu’il a disparu près du rocher du Géant ?
Jacques hocha la tête.
Le berger se mit à trembler mais resta muet.
– Avez-vous une idée de l’endroit où pourrait se trouver notre ami ? dit oncle Fred en scrutant le visage bouleversé du jeune garçon. Dites-le nous et aidez-nous à le chercher.
– Je ne sais pas et je ne peux rien faire, marmonna Grégoire.
– Si vous savez la moindre des choses, vous devez me le dire. Il y va de la vie de Reinald. N’ayez crainte, mon enfant ! Parlez ! Nous vous récompenserons.
Grégoire secoua la tête.
– C’est inutile, dit-il. Ne me tourmentez point, monsieur. Je ne peux rien vous dire. Grand-père pourrait le retrouver mais il est parti.
– Pourquoi ton grand-père aurait-il seul le pouvoir magique de retrouver Reinald ? s’écria Alain. Nous allons recruter des guides et explorer la montagne jusqu’à ce que nous le trouvions. Viens, oncle Fred, allons demander de l’aide aux bergers de l’alpage un peu plus bas.
– Où est ton grand-père ? demanda M. Decastel, en s’adressant à Grégoire.
– En France.
– Quand revient-il ?
– P’t-être demain, après-demain, ou ce soir. Je ne sais pas.
– Ne pourrait-on pas le faire chercher ? Sais-tu chez qui il est allé ?
– Non, grand-père m’a dit : « Garde bien les moutons. Je vais vendre des fromages à Montinières. Je reviendrai dans deux ou trois jours ».
– Ne peux-tu vraiment rien faire pour sauver Reinald ? Insista M. Decastel en fixant le jeune berger.
– Non, dit-il tristement. Je ne peux rien, je vous le jure.
– Eh bien ! Allons chercher du secours ailleurs. Il nous faut trouver Reinald avant la nuit.
Grégoire se perdit dans la masse floconneuse des moutons. Une heure après, il aperçut ses amis, encadrés de deux solides montagnards, remonter dans la direction de la pointe du Levant.
Oncle Fred avait proposé à Alain et à Jacques de retourner au campement, mais ils avaient refusé catégoriquement de l’abandonner.
Oubliant leur fatigue, ils n’avaient qu’un seul but : retrouver leur ami.
On fit halte près du rocher du Géant. L’un des guides déroula la corde qu’il portait et dit laconiquement :
– L’un de nous va descendre.
Alain s’avança aussitôt :
– J’irai, dit-il. Pensez-vous qu’il soit tombé là ? Et il désigna la pente abrupte et le précipice.
Le guide hocha la tête.
– On dit dans le pays que ce lieu est maudit. On dirait vraiment que ce rocher porte malheur. Ce n’est pas la première fois qu’on ramasserait des gens à cet endroit.
Oncle Fred s’interposa, voulant éviter à son neveu un spectacle trop affreux.
– C’est moi qui descendrai, dit-il fermement.
Pendant une heure, qui parut aux enfants des siècles, oncle Fred, pendu au bout de la corde, fouilla du regard le précipice.
À bout de ressources, il poussa le cri convenu et les deux montagnards le hissèrent.
La nuit était venue. On alluma les falots. L’un des montagnards, se rapprochant de son compagnon, se mit à lui parler à voix basse. Alain et Jacques, glacés d’horreur, entendirent ces mots :
– Le courant de la rivière aurait-il pu emporter le corps ?
– C’est possible, il a beaucoup plu.
Reinald mort ? Non, cela ne pouvait être.
– Pour ce soir, inutile de continuer les recherches. Il faut attendre le lever du soleil. Si vous voulez accepter notre rustique hospitalité, vous pouvez passer la nuit chez nous. Nous remonterons dès que le jour poindra.
Oncle Fred accepta avec reconnaissance. Brisés de fatigue, les deux garçons, la bouche sèche, la gorge douloureuse, se traînaient sur le chemin. Ils n’auraient plus eu la force de rentrer au campement. D’ailleurs il leur semblait rester plus près de Reinald, en demeurant sur l’alpe.
Étendu sur le foin, Jacques s’endormit d’épuisement tandis qu’oncle Fred et Alain, à genoux, près de lui, faisaient monter d’ardentes supplications pour l’enfant égaré.
Jamais Alain n’avait prié comme ce soir-là. Jamais l’oncle et le neveu ne s’étaient sentis si proches, unis par la détresse de leur cœur et leur foi inébranlable en Celui qui pouvait sauver leur ami.

15ème samedi

Chapitre 15

Tandis que Reinald oubliait ses terreurs dans un profond sommeil, deux hommes longeaient silencieusement le lac d’Argent et s’enfonçaient dans la forêt. Le chemin devait leur être familier car ils marchaient d’un pas sûr dans la nuit noire, une petite lanterne à la main.
– Félicien, dit le plus vieux en s’arrêtant pour souffler. Y a des fois que je pense que j’ai mal fait de t’entraîner à ce métier de malheur. Vois-tu, aujourd’hui, nous l’avons risqué belle. Il s’en est fallu de peu que nous fussions coffrés tous les deux.
– Allons, père, tu es fatigué, tu vois les choses en noir.
– Nenni, nenni, ce n’est pas la fatigue qui me fait dire ça. Vois-tu, quand je pense à notre brave petit Grégoire, je ne voudrais pas qu’il mène une vie de dangers comme nous.
– Bien sûr qu’il serait plus beau de vivre calé dans un fauteuil comme les riches. Allez donc élever une famille avec six moutons, quelques arpents de terre et une vieille bicoque qui va crouler un de ces quatre matins. Faut bien se débrouiller.
– Ça nous a pas tant porté bonheur, soupira le vieux. Je me fais vieux, tu sais. Je pourrai plus continuer le métier bien longtemps. Ce soir, je trouve la route longue et j’ai une douleur là (il désignait son cœur) qui ne me dit rien de bon.
– Courage, père. On y est bientôt. Veux-tu aller tout droit au chalet ?
– Non, fit le vieux. C’est plus prudent de déposer nos sacs dans la grotte. Sait-on jamais. Si les douaniers allaient faire une perquisition chez nous ?
– Voici l’entrée du couloir. As-tu la clef ?
– La voilà. Je vais avec toi. On va compter les sacs et prendre un peu d’argent.
Ouvrant une grille de fer dissimulée sous une couche de terre, les deux hommes courbèrent le dos et se glissèrent dans l’étroit souterrain qui allait s’élargissant. La clef grinça dans une autre serrure et la porte que Reinald avait vainement tenté d’ouvrir tourna sur ses gonds.
Le vieux Césarin chancela et faillit lâcher sa lanterne en apercevant au milieu de la grotte un jeune garçon endormi. Félicien réprima une exclamation de colère et les deux hommes restèrent pétrifiés.
Le plus jeune se ressaisit le premier.
– Qu’allons-nous faire de cette canaille ? dit-il à voix basse. Si ce garnement sort de là, nous sommes perdus.
La main posée sur le Testament ouvert, Reinald dormait si paisiblement que les deux mécréants en furent frappés.
– Il doit avoir l’âge de Grégoire, fit le vieux. Il est tombé par la trappe. Ces gamins ! Ça fouine partout !
– Il faut agir vite, dit Félicien. Le gars va s’éveiller. Qu’allons-nous faire de lui ?
– Il ne faut pas lui faire de mal, Félicien. On a déjà assez comme ça sur la conscience. C’est encore un enfant !
– Il est d’âge à comprendre où il est tombé et à nous trahir, dit Félicien en braquant sa lanterne sur le visage du jeune garçon.
À ce moment, Reinald ouvrit les yeux. Son regard égaré fit le tour de la grotte et s’arrêta sur les deux hommes debout près de lui. Il reconnut l’homme à la cicatrice et son compagnon.
– Où suis-je ? cria-t-il terrifié. Oncle Fred, Alain, au secours ! Délivrez-moi !
– Écoute, petit, dit le vieux, nous ne te voulons pas de mal et nous te sortirons de là à condition que tu nous promettes de ne parler à personne de l’endroit où tu es tombé. Tu raconteras que tu as glissé dans un trou d’où nous t’avons retiré. Compris. Jure-le-nous.
Reinald réfléchit un instant puis il déclara :
– Je ne mentirai pas, mais je promets de ne pas vous trahir.
Satisfaits, les deux hommes se mirent à fouiller dans la grotte et y déposèrent leurs fardeaux.
Sur un geste de Félicien, la trappe s’ouvrit et une bouffée d’air frais vint ranimer Reinald qui défaillait.
Félicien appuya l’échelle contre le mur et grimpa le premier, Reinald le suivit et le vieux Césarin ferma la marche. Soudain, alors qu’il atteignait le dernier échelon, le vieux perdit l’équilibre et s’affaissa lourdement sur le sol.
Aussitôt Félicien bondit par l’ouverture sans se soucier de Reinald. Le garçon aurait pu profiter de l’occasion pour s’enfuir, mais il n’en fit rien, retenu par un sentiment indéfinissable.
Il s’approcha de la trappe et demanda :
– Est-il blessé ?
– Il doit avoir eu un malaise. Il est évanoui.
Reinald, oubliant sa terreur et l’horreur que lui inspirait la grotte, redescendit l’échelle.
Le vieux Césarin gisait sans connaissance, la bouche contractée, l’œil fixe. L’enfant frissonna.
– Il est mort, cria-t-il.
– Je ne sais pas. Peux-tu m’aider à le transporter ? Nous sortirons par le couloir.
Reinald vit s’ouvrir la porte inflexible.
Ce n’était pas une petite affaire que de porter un homme de cette taille le long d’un étroit couloir. Avec mille peines, l’homme et l’enfant le traînèrent à l’air libre et le déposèrent au bord du talus. Reinald resta près de lui tandis que Félicien courait refermer trappe et portes et recouvrait la grille d’une couche de terre fraîche.
L’aube chassait les ombres et les premiers rayons du soleil doraient le ciel où se découpaient les silhouettes bleues des montagnes endormies. Près du vieux Césarin qui râlait, Reinald, frissonnant, découvrait à la fois la splendeur d’un lever de soleil sur l’alpe et la solennité de la mort.
Tout à coup, il aperçut une file d’hommes qui semblaient se diriger de leur côté. Félicien avait tourné la tête.
– Je vais appeler quelqu’un, dit Reinald. Un homme pourra vous aider mieux que moi à transporter votre père jusqu’au village.
– Pas besoin d’aller si loin, fit l’homme en désignant un chalet en contrebas.
– Mais c’est le chalet de Grégoire, s’écria Reinald.
– Vous connaissez mon fils ?
– Bien sûr, c’est lui qui a sauvé Mouche, notre petit chat perdu.
– Ah ! C’est vous ! fit Félicien d’un ton moins bourru.
La colonne s’approchait. Reinald se leva et poussa un cri de joie en reconnaissant en tête la haute stature d’oncle Fred.
Dévalant le pâturage, il fut en quelques secondes auprès d’eux.
On s’imagine la stupéfaction des sauveteurs chargés de cordes et d’un brancard en voyant sain et sauf devant eux celui qu’ils avaient cru mort.
Reinald se jeta au cou d’oncle Fred et murmura :
– Ne me posez pas de questions. Je ne puis rien vous dire sinon que Dieu m’a sauvé.
Puis se tournant vers le montagnard qui portait le brancard :
– Venez, dit-il, il y a un mourant là-haut qui a besoin de votre aide, c’est le grand-père de Grégoire.
Aussitôt la colonne se remit en marche, Reinald servant de guide. Ils trouvèrent Félicien penché sur son père, écoutant le cœur qui battait de plus en plus faiblement.
Avec précaution, on étendit le moribond sur le brancard et un long cortège se dirigea vers l’alpage aux moutons.
Jacques partit en avant avertir Grégoire et l’un des montagnards s’offrit à aller appeler le médecin.
M. Decastel et Alain entouraient Reinald et le pressaient de questions auxquelles l’enfant s’efforçait de répondre sans trahir sa promesse.
Remarquant la pâleur et l’hésitation de Reinald, oncle Fred déclara :
– Ne questionne plus ton ami, Alain. Il y a un mystère là-dessous, mais sans doute tout s’éclairera-t-il bientôt. L’important, c’est qu’il nous soit rendu sain et sauf. Nous pouvons en bénir le Seigneur !
– Ah ! Reinald, quelle nuit nous avons passée ! s’écria Alain. Si nous n’avions pas pu prier pour toi, je ne sais ce que nous serions devenus.
– Et moi, qu’aurais-je fait sans ton Nouveau Testament, oncle Fred, fit Reinald d’une voix rauque, en tirant de sa poche le petit livre noir.
– Où as-tu donc passé la nuit ? Allait dire Alain, lorsque Grégoire accourut, suivi de Jacques qui portait Mouche dans ses bras.
On arrivait au chalet. Les porteurs déposèrent le vieux Césarin sur un grabat près de l’âtre où flambaient quelques bûches.
M. Decastel s’approcha de Félicien.
– Monsieur, dit-il, je ne sais encore dans quelles circonstances vous avez sauvé la vie de notre jeune ami. Nous vous en sommes si reconnaissants que nous désirons vous être utiles à notre tour. Dites-moi ce que nous pourrions faire pour vous.
Le visage sombre de Félicien se détendit sous le regard rayonnant de bonté.
– Merci, dit-il, vous ne pouvez rien.
Puis, désignant le vieux dont les traits se pinçaient :
– Il se meurt, dit-il, le docteur arrivera trop tard.
Au même instant, on frappa à la porte du chalet ; le médecin, appelé dans un alpage voisin, avait rencontré un messager qui l’avait aussitôt amené.
– C’est une attaque, déclara-t-il après un bref examen. L’état est très grave. Je vais essayer de faire une piqûre.
Grégoire, la tête dans ses mains, regardait son grand-père et de grosses larmes roulaient sur ses joues hâlées.
Quelques minutes s’écoulèrent dans une attente pénible.
Soudain le mourant ouvrit les yeux, fixa son petit-fils et balbutia des mots incompréhensibles.
Grégoire vint tout près de lui.
– Grand-père, dit-il, que dis-tu ?
– Je m’en vais, dit-il faiblement. Ne fais pas comme moi. Félicien, écoute, il ne faut plus continuer. Promets-moi. Dieu m’a puni.
M. Decastel s’approcha à son tour.
Dieu pardonne, dit-il très doucement. Un seul regard à la croix où Jésus a porté nos péchés, cela suffit. Crois au Seigneur Jésus et tu seras sauvé.
– Jésus, murmura le vieux.
Sa tête retomba en arrière. Il n’était plus.
Tout le monde pleurait autour du lit de mort. Grégoire, effondré, était secoué de gros sanglots. Alain, Reinald et Jacques, touchés de la douleur de leur ami, impressionnés par la solennité de la mort et par les émotions de cette terrible nuit, ne pouvaient retenir leurs larmes.
Malgré leur fatigue, les amis de Grégoire ne voulurent pas l’abandonner en cette triste journée.
– Tiens, dit Jacques en déposant Mouche dans les bras du petit montagnard, je te le donne tout à fait.
M. Decastel offrit de rester avec Grégoire, tandis que Félicien descendait au village avertir la famille et s’occuper des formalités.
Ce ne fut que le soir que les trois garçons et leur chef redescendirent à Montagnolles.
Oncle Fred fermait la marche, ne perdant pas de vue son petit troupeau, ce qui n’était pas nécessaire d’ailleurs, car les enfants n’avaient qu’un désir, atteindre au plus vite la petite tente, suprême refuge de paix et de sécurité.
Trop exténués pour manger, les enfants se jetèrent sur leurs matelas.
Ils n’eurent que la force de boire une savoureuse tasse de chocolat que leur porta oncle Fred.
En fermant les yeux, Reinald murmura :
-Oncle Fred, j’ai entendu la voix du Berger et je crois qu’Il m’a trouvé.
M. Decastel s’agenouilla entre les deux couchettes et remercia du fond du cœur Celui qui avait doublement sauvé Reinald, qui avait touché le cœur endurci du vieux Césarin et qui avait si merveilleusement exaucé leurs prières.

16ème samedi

Chapitre 16

Les amis de Grégoire lui tinrent fidèle compagnie en ces jours de deuil. Ils assistèrent à l’enterrement du vieux Césarin et l’accompagnèrent jusqu’au petit cimetière situé tout au bas du village.
Oncle Fred eut de longs entretiens avec Félicien. Sans faire parler Reinald, il avait deviné l’activité secrète des deux montagnards. Gagné par l’intérêt plein de bonté que lui témoignait M. Decastel, Félicien lui fit des aveux complets et lui parla de ses difficultés matérielles. L’oncle d’Alain l’encouragea vivement à abandonner tout commerce illégal et lui promit son aide.
Les jours suivants se passèrent en allées et venues de l’alpage à la tente. Oncle Fred mûrissait un projet qu’il avait confié à ses neveux et un beau dimanche, Jacques grimpa seul jusqu’au chalet et informa Félicien qu’oncle Fred avait quelque chose de très important à lui communiquer et qu’il devait descendre le plus tôt possible avec Grégoire.
Intrigués, les bergers firent rentrer le troupeau plus tôt que d’habitude et se rendirent d’un bon pas au village. Posté à l’entrée, le quatuor les attendait.
– J’ai besoin d’un conseil, fit oncle Fred gravement. Je désire acheter une maison pour l’un de mes amis. J’ai vu quelque chose qui me plaît avec une écurie attenante et quelques arpents de terre, mais j’aimerais bien avoir votre avis.
Étonné, Félicien suivit M. Decastel jusqu’à un petit chalet, noirci par les intempéries. Après avoir visité les deux appartements de quatre pièces chacun, oncle Fred conduisit Félicien à l’écurie où mugissaient trois belles vaches.
– Quelles belles bêtes ! S’écria le père de Grégoire. Qui donc va les soigner avant l’arrivée de votre ami ?
Sans répondre, M. Decastel demanda :
– Qu’en dites-vous, Félicien, cette écurie vous plaît-elle ? Ai-je bien choisi ?
– Certainement. Si votre ami n’est pas content, je me demande un peu ce qu’il lui faudrait.
Les garçons n’arrivaient plus à réprimer leur fou rire.
– Qu’ont-ils donc ? demanda Félicien.
– Ils rient de votre aveuglement.
– Que voulez-vous dire ?
– N’avez-vous pas deviné que vous êtes « l’ami » et le propriétaire du chalet ?
Ébahi, Félicien resta bouche bée, tandis que Grégoire, souriant jusqu’aux oreilles, répétait :
– Pas possible, c’est trop beau !
Alain était allé prévenir la mère de Grégoire qui arrivait un bébé sur les bras et quatre petits-enfants accrochés à ses jupes.
– Voici la clef de votre maison, dit M. Decastel. Je me fais un plaisir de vous la remettre à condition que vous nous louiez de temps en temps le premier étage.
– Permettez-moi de vous remettre aussi une clef, dit Félicien, lorsqu’il fut un peu remis de son émotion.
Il tendit à oncle Fred une vieille clef rouillée.
– Vous la reconnaissez p’t-être pas, mais M. Reinald doit s’en souvenir. C’est la clef de la grotte. Hier, j’ai bouché la trappe pour que plus personne ne tombe dedans et j’ai tout débarrassé. Si vos garçons veulent s’amuser à l’explorer, y a plus de danger.
– Nous ferons les spéléologues, s’écria Jacques avec ravissement.
– On verra ! dit oncle Fred. Tâchez de ne pas me causer de nouvelles frayeurs, sinon vous me dégoûterez à jamais de camper avec des garçons de votre âge.
– Grégoire les accompagnera, monsieur. N’ayez crainte, dit Félicien. C’est le moins que je puisse faire après toutes les bontés dont vous nous comblez. Je ne peux croire que tout ceci soit à moi. Comment vous remercier ?
– Je vous en prie. Je me sens pleinement récompensé de vous voir heureux vous et les vôtres. Votre vieille maison ne pouvait vous abriter cet hiver. Nous restons à votre disposition pour le déménagement et nous nous réservons le plaisir de pendre la crémaillère avant notre départ.

Les jours s’écoulèrent remplis d’occupations passionnantes pour les trois garçons : exploration de la grotte, cueillette des myrtilles dans les bois, aménagement du chalet de Félicien auquel ils participèrent avec enthousiasme, excursions de deux jours à la cabane du pic d’Ormont. Les jours de pluie, peu nombreux d’ailleurs, furent consacrés aux leçons de morse, à la correspondance et à la confection de petits objets en bois sous la direction de Grégoire dont le talent de sculpteur émerveilla ses amis. Les photographes n’épargnèrent pas leur peine et infligèrent de longues séances de pose à leurs cobayes, condamnés à sourire de la façon la plus gracieuse sous un soleil étincelant. De toutes leurs victimes, ce fut Mouche qui se montra le plus récalcitrant. Perché sur le dos d’un mouton ou sur l’épaule de Jacques, le malicieux animal avait la manie de sauter au dernier moment, ne présentant plus à l’objectif que le bout de sa queue. C’était désespérant.
De tous les moments de la journée, Alain préférait encore celui de la lecture de la Bible avec oncle Fred. Depuis son aventure, Reinald écoutait la Parole de Dieu avec un intérêt tout différent. Il avait soif de la connaître et de rattraper le temps perdu. Unis dans un même désir d’apprendre, les trois amis se serraient autour d’oncle Fred et le pressaient de questions. Il savait si bien comprendre leurs problèmes et éclairer leurs esprits. Ensemble, ils étudièrent la vie de l’apôtre Paul et ses voyages. Oncle Fred avait beaucoup voyagé et leur racontait ses souvenirs de Palestine, illustrant par des récits vécus les pages des Écritures.
Aussi la fin des vacances sonna-t-elle beaucoup trop tôt au gré des campeurs bien qu’un mois se fut écoulé depuis leur départ. M. et Mme Carrel avaient prolongé leur voyage d’une semaine. Ils venaient de rentrer et avaient hâte de retrouver leur fils.
La dernière soirée se passa au nouveau chalet de Félicien. Grégoire avait trouvé un remplaçant pour garder ses moutons et était descendu avec Mouche assister à la fête. Toute la famille se trouva donc réunie autour de la table rustique, tandis que la mère de Grégoire, revêtue de son joli costume valaisan, préparait la « raclette » avec tout l’art de son pays.
Félicien avait perdu son air farouche. Heureux d’avoir abandonné son gain déshonnête et d’être à même, grâce aux bontés de M. Decastel, de subvenir aux besoins de sa nombreuse famille, son visage rayonnait de bonheur. On évoqua le souvenir du vieux Césarin. On fit des plans pour l’avenir de Grégoire. Puis oncle Fred demanda à ses hôtes la permission de lire quelques versets de la Bible. Il lut le Psaume vingt-trois :

L’Éternel est mon berger :
Je ne manquerai de rien.
Il me fait reposer dans de verts pâturages,
Il me mène à des eaux paisibles,
Il restaure mon âme ;
Il me conduit dans des sentiers de
justice à cause de Son nom.

M. Decastel fit une pause et dit :
– Jésus, le dernier mot qu’a prononcé votre père mourant, Jésus, le Fils de Dieu, veut être notre Berger et nous conduire sur la route de la vie. Comment faire partie du troupeau du divin Berger ? Un seul moyen : croire en Lui de tout notre cœur, croire qu’en mourant sur la croix, Il a subi le châtiment que nous méritions et qu’Il a lavé nos péchés dans Son sang. Alors Il nous prend par la main et nous mène dans les verts pâturages de Son amour et aux eaux paisibles de Sa grâce.
Des voix s’élevèrent, remplissant la petite chambre rustique :

Quel bonheur de Te connaître
Ô Toi qui ne peux changer !
Mon Sauveur, mon divin Maître,
Secourable et bon Berger.

Émus par ce cantique, Félicien et sa femme en réclamèrent d’autres encore parlant du Berger.
– J’en sais encore un, dit Jacques, et il entonna :

Voici venir l’orage
L’horizon s’assombrit,
La montagne sauvage
Disparaît dans la nuit.
Berger, berger fidèle,
Arrête ici tes pas.
– Non, ma brebis m’attend là-bas,
Je l’entends qui m’appelle.

L’ouragan se déchaîne,
Ô berger, fuis ces lieux ;
Il te reste en la plaine
Un troupeau si nombreux.
– Et ma brebis perdue,
Qui voudra la chercher ?
Non, tremblante au bord du rocher,
Elle attend ma venue.

La nuit devient plus sombre,
Le vent souffle plus fort,
Et le berger, dans l’ombre,
Avance avec effort.
Enfin Il l’a sauvée !
Oh ! Voyez sur son cœur
Comme Il la serre avec bonheur,
La brebis retrouvée.

L’heure tardive força les amis de se séparer en promettant de s’écrire et de se revoir l’an prochain.
Le lendemain, sous une pluie battante, un bel autocar rouge emporta les amis de Grégoire loin du petit village de Montagnolles dont le souvenir serait, pour toujours, gravé dans leur cœur.

17ème samedi

Chapitre 17

Grande fut la joie du revoir lorsque parents et enfants se retrouvèrent après cette première séparation. Mme Carrel remarqua chez son fils un réel changement : grandi, hâlé, plus viril, Alain était aussi devenu moins timide, plus ouvert et plus gai. Il s’était épanoui au contact de son oncle et de ses amis. Jacques avait mûri sans rien perdre de sa verve, ni de sa spontanéité. Quant à Mme Müller, elle comprit la transformation de son fils lorsqu’il lui fit le récit de son aventure dans la grotte et qu’il lui confia timidement que le Berger l’avait trouvé.
M. Decastel passa encore quelque temps chez sa sœur, formant presque chaque jour un nouveau projet pour réunir les trois garçons à qui il s’était vivement attaché.
Lorsqu’il se rendit à l’aérodrome, ses amis l’accompagnèrent et lui offrirent chacun un petit cadeau de leur choix en reconnaissance, dirent-ils, de tout ce qu’il avait fait pour eux.
Alain présenta à son oncle la plus belle photographie de son film en couleur : Grégoire et ses moutons dans les pâturages roses de rhododendrons.
Jacques, aidé de Grégoire, avait sculpté un coupe-papier terminé par une tête de chat, ressemblant étrangement à Mouche.
– Voilà, dit-il, puisque vous ne voulez pas emporter de chat !
Reinald donna un album dans lequel il avait disposé avec goût les meilleures photographies de leur séjour à Montagnolles. On y voyait la tente, le chalet neuf de Félicien, l’emplacement de la grotte et d’autres souvenirs de leurs vacances en groupe.
Oncle Fred, touché de ces témoignages d’affection, eut peine à retenir une larme. Frémissant d’intérêt, les garçons le virent disparaître dans le grand quadrimoteur qui s’envola de plus en plus haut et se perdit dans l’espace.

Il fallut se remettre au travail. L’école allait recommencer. Les collégiens constataient avec désespoir qu’ils avaient tout oublié.
La dernière quinzaine des vacances se passa en révisions à trois dans la chambre d’Alain.
– Dire que nous allons revoir Caligula ! s’écria Reinald à la veille de la rentrée. Quelle perspective peu réjouissante !
La vieille rancœur n’avait pas encore complètement disparu du cœur de l’enfant, mais le lendemain il eut honte de ce sentiment et ne ressentit plus pour son maître qu’une immense compassion lorsque le directeur leur annonça que M. Duval avait été victime d’un grave accident et que le choc l’avait rendu aveugle. Les médecins espéraient qu’un repos et un traitement adéquat lui rendraient la vue, mais pour plusieurs mois encore, il ne pourrait reprendre sa tâche.
Atterrés, les élèves restaient sans mot dire. Jacques, le premier, leva la main et demanda :
– M’sieur, peut-on aller le voir ?
– Plus tard, répondit le directeur avec un sourire, mais vous pouvez lui écrire en attendant. Votre sympathie lui fera certainement du bien.

Les semaines passèrent, chargées et laborieuses. Reinald étonnait tous ses professeurs : non seulement l’aide d’Alain continuait à le stimuler, mais il travaillait désormais dans un but défini : il voulait devenir ingénieur, comme oncle Fred. Quand son ardeur fléchissait et que le dégoût de l’étude le reprenait, il savait où puiser son courage. Jésus était devenu pour lui non seulement un Sauveur, mais encore un Ami, à qui il confiait ses difficultés et ses joies.
Alain, Jacques et Reinald se retrouvaient encore sur les bancs de l’école du dimanche. M. Carrel s’occupait du groupe des grands. Sa connaissance des Écritures captivait ses élèves, entraînés à sa suite dans l’étude des choses merveilleuses de la Parole de Dieu.

Un après-midi de congé, les trois amis s’étaient réunis pour écrire à oncle Fred et à Grégoire, lorsque Jacques proposa tout à coup :
– Si l’on commençait par écrire à Caligula ?
– C’est toi qui prends la plume, Alain !
– Je veux bien écrire sous votre dictée ! fit Alain malicieux, en choisissant une feuille blanche d’un petit format.
– Que dois-je mettre ?
– Écris donc en latin, toi qui es si « calé ».
– Carissime magister !…
– Taisez-vous, j’écris : Cher monsieur Duval. À vous maintenant ! Les deux garçons, la tête dans les mains, s’acharnaient à chercher des phrases admirables dans lesquelles leur savant professeur ne pût déceler ni faute de style, ni répétition, ni pléonasme.
– C’est pire qu’une dissertation ! Gémit Jacques.
Au bout d’une heure la feuille portait toujours les trois mots : « Cher monsieur Duval » calligraphiés par Alain. Toutes les suggestions avaient été qualifiées de stupides, de prétentieuses ou d’incorrectes.
– À quoi bon nous casser la tête, s’écria soudain Reinald. Je crois qu’il nous faut écrire tout simplement. Si nous faisons des fautes, Caligula nous reconnaîtra. Il doit s’ennuyer de l’école et de ne plus avoir à gribouiller du rouge sur nos devoirs.
Une deuxième heure d’efforts et la lettre était à peu près terminée. Alain la relut une dernière fois pour vérifier l’orthographe.

Cher monsieur Duval,

En apprenant la nouvelle de votre accident, nous avons été très tristes, Reinald, Jacques et moi. Nous nous représentons combien vous devez vous ennuyer tout le jour couché sans même pouvoir lire. Nous espérons que vous allez vous guérir rapidement.
En attendant votre retour, nous tâchons de bien travailler, le remplaçant est gentil mais on n’apprend pas grand-chose avec lui, il faut l’avouer, et on a souvent envie de dormir, ce qui ne nous venait pas à l’idée avec vous !
Nous aimerions bien aller vous voir une fois, si cela ne vous fatigue pas.
Veuillez recevoir…

Ici Alain s’arrêta.
– Comment terminer ? dit-il.
– J’avais lu une fois sur une lettre de papa une phrase magnifique, dit Jacques : « l’assurance de notre parfaite considération ».
– Qu’est-ce que cela veut dire ? demanda Reinald.
– Je n’en sais rien.
Tous éclatèrent de rire.
– C’est une formule de grandes personnes, dit Alain. Je n’aime pas ça.
Les trois garçons se replongèrent dans de profondes réflexions.
– J’ai trouvé, lança Alain. Quand j’écris à M. Ladier, je lui envoie mes respectueuses salutations dans le Seigneur.
– Seulement on ne sait pas si M. Duval Le connaît, s’écria Reinald.
– C’est vrai, on pourrait écrire : « Nous vous envoyons nos respectueuses salutations et nous prierons le Seigneur Jésus de vous rendre la vue ».
– Très bien ! Écris vite ! dit Reinald et qu’on n’en parle plus ! Je cours porter la lettre à la poste pour me dégourdir les jambes. Mes méninges sont épuisées ! Nous écrirons un autre jour à oncle Fred et à Grégoire.

18ème samedi

Chapitre 18

Par une grise journée de fin novembre, nous retrouvons les trois inséparables, réunis une fois de plus chez Mme Carrel.
Finies les randonnées à bicyclette, les feux au coin d’un bois, une pomme rôtie au bout d’un bâton, finies les cueillettes de champignons sous l’œil expert du docteur Humbert. L’hiver s’approchait mais d’autres occupations non moins palpitantes remplissaient les loisirs des garçons. Ils avaient décidé de préparer les cadeaux de Grégoire et de ses petits frères et sœurs. Jacques avait apporté une scie à découper et s’acharnait à la confection d’un garage que la bourse commune se chargerait de meubler de modèles récents. Au milieu d’un amas de journaux et de cartes postales, Alain découpait et collait les images destinées à former un alphabet pour les plus petits. Reinald fabriquait un loto de multiplications à images et Mme Carrel surveillait l’atelier et distribuait des conseils tout en tricotant des habits de poupée.
Séraphine interrompit le travail en apportant le goûter. Elle tendit à Mme Carrel un plateau chargé de lettres. La mère d’Alain en décacheta une et s’absorba dans sa lecture. Enfin elle leva la tête et déclara :
– Il faut que je vous lise cette lettre de M. Ladier. Asseyez-vous un instant et écoutez :

Hier, je suis allé visiter un camp de réfugiés à B. et j’en suis ressorti bouleversé des ravages causés par la guerre dans certaines familles. J’ai parlé à une pauvre femme qui, lors de l’évacuation de sa ville, a perdu dans sa fuite un enfant qu’elle recherche depuis des années sans succès. Son mari est mort. Elle est tombée malade. Son seul enfant a été placé dans un orphelinat. J’ai essayé de lui apporter quelques paroles de consolation. Elle m’a demandé de revenir.
Dans ce camp, j’ai vu plusieurs garçons de l’âge d’Alain. Leur enfance malheureuse les a désorientés et rendus amers, défiants et durs. Ils se révoltent contre toute autorité. La plupart ont perdu leurs parents tout jeunes et ont été groupés dans des centres de refuge. Désœuvrés, car on ne les accepte pas dans les écoles de la ville, ils sont plus ou moins livrés à eux-mêmes et passent leur temps à jouer des tours. Heureusement, un médecin, tout récemment rentré de Russie, a commencé à s’occuper d’eux. Le malheureux est retourné dans sa ville pour constater les ruines de sa maison et toutes les informations qu’il a pu obtenir sur sa famille n’ont fait que le convaincre de la disparition de sa femme et de ses enfants dans un bombardement. Dans de telles détresses, le Seigneur fait Son œuvre. Ce monsieur m’a écrit le récit de sa conversion et je vous transmets sa lettre, sachant l’intérêt que vous portez au travail du Seigneur.

« J’étais incrédule. Les études de médecin m’avaient affermi dans cette conviction. D’accord avec ma femme sur ce point, nous avions rayé Dieu de notre vie. Nous étions jeunes et bien portants. La vie nous souriait. Nous eûmes deux enfants, le second naquit pendant la guerre. Je partis en Russie et fus fait prisonnier peu de temps après. Vous dépeindre les années de captivité m’est impossible : une suite interminable de jours gris où l’espoir et le désespoir vous usent, grignotent en vous jusqu’au moindre sentiment du beau et du bien. J’avais sombré dans une apathie totale, agissant en automate, perdu dans un rêve désordonné.
Un soir, un gardien amena un nouveau prisonnier. Il s’appelait Martin. Malgré sa maigreur effrayante, l’expression heureuse de son visage nous frappa tous. C’était une chose inhabituelle que de voir un homme sourire dans cet enfer. « Attends seulement, pensai-je, dans quelques jours tu ne seras plus si rayonnant ». Matin et soir, sans souci des conversations ou des moqueries, il s’agenouillait sur son grabat, puis lisait dans un livre qui semblait le remplir de bonheur. Sortant un jour de mon mutisme, je ne pus me retenir de lui dire amèrement : « Qu’est-ce qui vous rend donc si heureux ? »
« – L’amour de Dieu, me répondit-il en fixant sur moi son regard lumineux.
« – Comment pouvez-vous croire à l’amour de Dieu dans un endroit pareil ? M’écriai-je.
« – Comment vivre dans un endroit pareil sans l’amour de Dieu ? me répondit-il. Je vous plains de tout mon cœur.
« -Sornettes, répondis-je sans grande conviction.
Le lendemain, profitant d’une courte absence de Martin, je m’emparai de son livre. Feuilletant au hasard, mes yeux tombèrent sur ce passage de l’épître aux Hébreux : « D’une punition combien plus sévère sera jugé digne celui qui a foulé aux pieds le Fils de Dieu ». Ce verset me tint éveillé toute la nuit. Le matin, Martin était malade ; depuis plusieurs jours déjà il devait avoir de la fièvre. Je l’auscultai et constatai une pneumonie. Je le soignai aussi bien que me le permettaient les moyens rudimentaires que nous possédions. Une nuit, je lui avouai les tourments de mon âme.
Lisez l’Évangile de Jean, me dit-il dans un souffle, je prierai pour vous !
Quelques jours après, il rendait le dernier soupir en me léguant sa Bible. C’est grâce à la miséricorde de Dieu et à ce jeune homme que je suis aujourd’hui un enfant de Dieu.
Je suis resté encore deux ans dans ce camp, puis on m’a transféré ailleurs. Enfin, un beau jour, on m’a annoncé ma libération. Je désire maintenant consacrer ma vie non seulement à la médecine, mais à l’évangélisation parmi les jeunes réfugiés, dès que ma santé sera un peu raffermie ».

J’ai fait plus ample connaissance avec ce jeune médecin et j’aimerais vous demander une faveur : celle de me trouver un petit appartement à la montagne où je pourrais séjourner avec mon ami qui a grand besoin d’un changement d’air et de repos. Ce serait à partir du 20 décembre, date à laquelle je pense quitter l’Allemagne.

Mme Carrel plia la lettre. Les garçons restèrent silencieux, impressionnés par ce récit.
– Envoyons-les chez Grégoire, s’écria tout à coup Alain. Félicien sera ravi de louer son chalet, et cet endroit peu touristique plaira certainement à ces deux messieurs.
– Je vais leur écrire de venir d’abord chez nous, déclara Mme Carrel. Nous passerons ensemble la fin de l’année, puis ils monteront chez Grégoire si l’appartement est libre.
– Dire que mon papa est peut-être toujours en Russie, fit Reinald tristement.
– Je croyais qu’il était mort, dit Jacques.
– Personne ne sait ce qu’il est devenu.
Le Seigneur le sait, corrigea doucement Mme Carrel.
Jacques et Reinald se levèrent. Dehors la nuit tombait et le vent chassait les feuilles mortes dans le jardin abandonné.
Jacques, sa scie sous le bras, prit congé en promettant de revenir le samedi suivant.
– Je t’accompagne, dit Alain à Reinald, devinant la tristesse de son ami. J’ai envie de sentir l’air.
Luttant contre la bise glaciale qui les transperçait, les deux garçons n’échangèrent que quelques paroles, mais ils se sentaient unis plus que jamais.
Sur le seuil de la maison, Reinald retint son ami.
– Merci, dit-il, d’une voix pénétrante.
– De quoi ? fit Alain étonné.
– D’être venu m’accompagner et de beaucoup d’autres choses. Depuis que je te connais, la vie est toute différente : Jésus est devenu mon Sauveur et je ne me sens plus abandonné comme autrefois, même quand je pense à papa.
– Dire qu’il y a tant d’hommes qui préfèrent vivre sans Dieu ! S’ils savaient ce qu’ils perdent… dit Alain rêveusement.
– La rue n’est guère propice aux confidences ce soir, fit une voix claire. Alain, monte un instant ! Il fait trop froid pour causer dehors.
– Merci, madame, dit Alain en levant les yeux vers la fenêtre d’où provenait la voix de Mme Müller. Je monterais volontiers mais il est tard et ma mère m’attend.
– Viens demain, et apporte le chat, insista Christiane.
Une nouvelle rafale brusqua les adieux.
– À demain, c’est entendu ! cria Alain joyeusement. Puis il se mit à courir contre le vent déchaîné qui lui fouettait le visage.
« La vie est toute différente depuis que je te connais », avait dit Reinald. Alain aussi sentait qu’il y avait quelque chose de changé en lui. Une fenêtre s’était ouverte dans sa vie, découvrant un horizon nouveau. Il pensa à sa première prière pour Reinald, dans la solitude de la campagne. Le Seigneur l’avait exaucé au-delà de toute attente et que de joies récoltées en cherchant à semer, à la suite du Maître, un peu d’amour sur son chemin.

19ème samedi

Chapitre 19

Une chambre obscurcie par des rideaux tirés, un grand lit blanc, un visage aux yeux bandés, pâli par la souffrance, voilà ce qu’aperçurent Alain, Reinald et Jacques, venus en visite chez leur professeur.
Impressionnés, ils ne surent articuler qu’un timide bonjour suivi d’un banal « Comment allez-vous ? ».
Comme Caligula avait changé ! Était-ce bien lui ? Que son sourire était triste et sa voix affaiblie !
– Je vais beaucoup mieux, affirmait pourtant le jeune professeur. Hier le médecin m’a enlevé le bandeau et m’a permis de regarder le jour pendant quelques minutes. J’ai vu. Je peux de nouveau conjuguer le verbe voir, et je ne m’en lasse pas, savez-vous ?…
Mais parlez donc, racontez-moi ce que vous faites à l’école. Dans huit jours, vous aurez les vacances. As-tu rattrapé tes points, Müller ?
Cette fois les garçons se sentirent plus à l’aise. M. Duval reprenait vie en parlant de l’école.
– Je ne sais encore au juste, balbutia Reinald.
– Si, si, il est trop modeste, rectifia Alain. Il m’a même battu en géométrie. Quant au latin, il a eu de très bonnes notes.
– Il faut dire qu’avec le remplaçant ce n’est pas bien difficile, dit Jacques en riant.
– Alors, vous craignez mon retour, fit M. Duval.
– Non, dit Alain, même s’il faut travailler davantage, nous apprécions un maître qui sait nous tenir et nous faire avancer.
– Merci, Alain, dit M. Duval. Je sais que je vous rends parfois la vie dure. Vous me croyez insensible. Peut-être n’ai-je pas toujours su vous comprendre. Je voulais vous inculquer l’habitude de l’effort et de la lutte pour acquérir les trésors de l’intelligence. J’essayerai de m’y prendre d’une autre manière quand je recommencerai l’école.
– C’est nous qui tâcherons de faire mieux, affirma Reinald.
Un silence, des chuchotements, des protestations étouffées.
– Qu’y a-t-il ? demanda M. Duval devinant une réticence.
– Voilà, monsieur, dit Jacques, nous vous avons apporté quelque chose et ils veulent que ce soit moi qui vous le dise. Puisque vous ne pouvez pas lire, nous vous avons apporté un CD. Nous savons que vous aimez beaucoup la musique. C’est un cantique intitulé : Jésus est mon divin Berger.
Tout ému, M. Duval les remercia chaleureusement et leur promit de l’écouter le soir même.
Les garçons se retirèrent sur la pointe des pieds et en courant sur le chemin de la gare, Reinald comprit qu’il ne pourrait plus jamais détester Caligula.

Grand branle-bas chez Mme Carrel ! Séraphine, dans sa cuisine, battait des crèmes et pétrissait de la pâte. Malheur à qui mettrait le nez dans son domaine !
La sonnette de Mme Carrel retentit.
– Alain, n’oublie pas l’heure, ces messieurs doivent arriver à six heures trente.
-Ne t’inquiète pas, maman. Nous terminons le paquet de Grégoire que Jacques va porter à la poste. Reinald m’accompagnera à la gare ; pour porter les valises, nous ne serons pas trop de deux.
Alain disparut dans sa chambre où Reinald et Jacques s’affairaient autour d’un grand carton.
– Que cette poupée est encombrante ! marmonna Jacques. Quelle idée de s’amuser avec des objets sans vie, c’est bien les filles !…
– Elle fera le bonheur de la petite Marie et maman lui a fait de si belles robes. Tâchons de l’enfiler en biais.
– Où as-tu mis l’alphabet et le loto ?
– Au fond avec le calendrier biblique pour Félicien. Ensuite le garage. Sous le châle pour Mme Félicien, le petit écrin contenant la montre pour Grégoire. De côté, les pains d’épice décorés, les cacahuètes et les souris en chocolat. Il ne reste plus qu’à placer la poupée, l’harmonica et les crayons de couleurs.
– Voilà, c’est fait ! Maintenant de l’épicéa, du papier, de la ficelle. Dépêchons-nous !
– Et la lettre, dit Reinald. Nous l’avons oubliée. Jacques, pourquoi as-tu fait tant de nœuds ?…
– En route maintenant !
Un triple galop dans le couloir, une porte claquée.
– « Les voilà partis », songea Mme Carrel à qui l’inaction pesait en ces jours d’agitation. C’est elle qui organisait tout, mais comme elle aurait aimé pouvoir agir aussi ! Deux larmes roulèrent sur ses joues pâles. Deux larmes que nul ne verrait, car Mme Carrel ne voulait pas faire peser sur son entourage le poids de sa peine.

Sur le quai de la gare, Alain et Reinald se promenaient de long en large en attendant le train.
– S’il faut parler l’allemand à ce monsieur, je te laisse volontiers la place, dit Alain en riant. Voici le train !
Dans la foule des voyageurs, Alain reconnut soudain M. Ladier, accompagné d’un monsieur très grand et très pâle.
Alain salua l’évangéliste et son compagnon et présenta son camarade.
– Mon ami Reinald Müller.
Mais qu’avait donc l’ami de M. Ladier ? Il pâlit encore et chancela.
Alain et M. Ladier le soutinrent et l’assirent sur un banc tandis que Reinald se chargeait des valises.
– Comment s’appelle ce garçon ? demanda l’inconnu en allemand, d’une voix rauque.
Reinald s’avança en souriant et répondit dans sa langue :
– Je m’appelle Reinald Müller. Je viens aussi d’Allemagne, de Brême.
Ces paroles simples eurent un effet foudroyant. L’ami de M. Ladier perdit tout à fait connaissance. On l’étendit sur la banquette. Le chef de gare s’approcha.
– Que se passe-t-il ?
– Ce monsieur vient d’avoir une émotion extraordinaire, chuchota M. Ladier. Vite un taxi ! Cela doit être un simple évanouissement. Mon ami relève de maladie et la fatigue d’un long voyage contribue peut-être à ce malaise.
Au cours du trajet, le compagnon de M. Ladier revint à lui. Trop faible pour parler, il ne détachait pas les yeux de Reinald.
– Comment s’appelle ce monsieur ? demanda tout bas Reinald à Alain.
– Je ne sais pas. Je demanderai à M. Ladier. Je sais seulement qu’il est médecin. Maman nous a lu sa conversion en Russie, te rappelles-tu ?
Reinald acquiesça et resta silencieux.
Voici la maison. Sur le seuil, M. Carrel accueillit les visiteurs et s’empressa de conduire dans sa chambre le voyageur défaillant.
Reinald déposa doucement les valises dans le couloir et s’apprêtait à se retirer lorsque M. Ladier le retint d’un geste.
– Venez, mon enfant, dit-il. Ce monsieur dont vous désirez savoir le nom s’appelle Robert Müller. Il veut vous parler.
Tout tourna autour de Reinald.
– Mon père ! s’écria-t-il.
Bientôt dans les bras l’un de l’autre, père et fils pleuraient de joie.
Mais Reinald s’arracha à l’étreinte paternelle et bondit comme une gazelle dans le couloir.
– Je cours chercher maman, cria-t-il.
Alain lui barra le passage.
– Papa y est allé, dit-il. Il va la préparer tout doucement pour lui éviter une trop grande émotion.
Surexcité, Reinald courait de droite et de gauche, couvrant son père de baisers puis se précipitant à la fenêtre pour voir si sa mère n’arrivait pas.
Enfin une auto stoppa devant le portail. Très pâle, Mme Müller en sortit et vola presque dans la maison, traînant Christiane ravie d’une invitation si imprévue chez Alain.
Chacun disparut pour laisser M. et Mme Müller et leurs enfants savourer seuls l’heure des retrouvailles.
Séraphine passa une tête échevelée par l’entrebâillement de la porte du salon où s’étaient retirés M. Ladier et ses hôtes.
– Y a belle lurette que mon souper est prêt, murmura-t-elle, bougonne.
– Calmez-vous, ma bonne, dit Mme Carrel. Savez-vous la grande nouvelle ? Reinald Müller vient de retrouver son père. Si votre souper est un peu trop cuit, personne ne s’en apercevra. Les gens émus n’ont pas très faim d’ailleurs. Ajoutez encore trois assiettes. Aurons-nous assez ?
– Bien sûr, dit Séraphine la figure épanouie. Vous savez bien qu’on ne me prend jamais au dépourvu.
– J’entends une porte s’ouvrir. Alain, va voir et fais entrer les parents de ton ami.
Autour de la grande table de famille, chacun se recueillit tandis que M. Ladier faisait monter une fervente prière d’actions de grâce. Les yeux rougis n’empêchaient pas les visages de rayonner. Christiane regardait à la dérobée ce monsieur inconnu qui s’appelait papa. Reinald, croyant rêver, couvait son père du regard. Il reconnaissait maintenant l’homme qu’il avait cru perdu pour toujours. La souffrance avait imprimé sur son visage des rides profondes, ses yeux s’étaient enfoncés, ses cheveux avaient blanchi prématurément. C’était bien lui pourtant mais avec quelque chose de plus grave et de plus rayonnant. Que de questions à poser pour combler ces sept années de séparation et l’on ne savait par quoi commencer.
Épuisée par tant d’émotions, la famille Müller se retira de bonne heure.
– Je ne pensais pas perdre mon ami en arrivant chez vous, s’écria M. Ladier en riant.
– Vous trouverez, j’espère, une nouvelle famille qui n’oubliera jamais celui qui fut le moyen de son bonheur, répondit M. Müller en lui serrant la main. Dès demain nous vous attendons chez nous.

20ème samedi

Chapitre 20

Qui sont donc ces voyageurs attardés en cette fin d’après-midi de décembre ? Ni le froid piquant, ni la ronde effrénée des flocons dans le ciel ne semblent les retenir. D’un pas alerte, ils se dirigent tous vers le même but, une grande maison claire.
De joyeux coups de sonnette se succèdent et Alain, très excité, court du salon à la porte pour introduire les visiteurs que sa mère attend, paisible et souriante dans son fauteuil.
Bientôt tout le monde est réuni dans la grande pièce accueillante. M. et Mme Müller et leurs enfants, M. Ladier, Jacques, ses parents et ses cinq frères et sœurs.
Un nouveau coup de sonnette énergique retentit.
– On n’attend plus personne. Ce doit être le pâtissier, souffle Mme Carrel à Alain, laisse répondre Séraphine !
Cependant la porte du salon s’ouvre et une haute silhouette apparaît.
Un triple cri s’échappe : « oncle Fred ! », et trois garçons s’élancent au-devant du nouveau venu. Dans l’embrasure, la figure ratatinée de Séraphine est tous sourires.
Les questions pleuvent.
– Comment se fait-il ? Tu ne nous as pas avertis !
– J’ai voulu vous faire une surprise et, il faut le dire, jusqu’au dernier jour, je n’étais pas sûr de pouvoir faire concorder ce voyage d’affaire avec la rencontre du 31 décembre.
– Je crois que je vais étouffer de bonheur ! murmure Reinald à Alain.
L’effervescence calmée, tout le monde se rassied et s’apaise. M. Carrel se lève, adresse quelques mots de bienvenue, puis donne la parole à M. Ladier.
– Chers amis, dit-il d’une voix émue, en cette fin d’année où nous nous trouvons réunis et tous comblés des bienfaits du Seigneur, j’ai à cœur de lire ce Psaume, qui me semble refléter nos pensées :

Mon âme, bénis l’Éternel ! Et que tout ce qui est au dedans de moi, bénisse Son saint nom !
Mon âme, bénis l’Éternel, et n’oublie aucun de Ses bienfaits.
C’est Lui qui pardonne toutes tes iniquités, qui guérit toutes tes infirmités,
Qui rachète ta vie de la fosse, qui te couronne de bonté et de compassions…
Car comme les cieux sont élevés au-dessus de la terre, Sa bonté est grande envers ceux qui Le craignent…
La bonté de l’Éternel est de tout temps et à toujours sur ceux qui Le craignent, et Sa justice pour les fils de leurs fils.

Un cantique s’élève :

Chantons, chantons sans cesse
La bonté du Seigneur :
Qu’une sainte allégresse
Remplisse notre cœur !
Un salut éternel
Est descendu du ciel :
Nous avons un Sauveur !

Ô bonheur ineffable !
Immense charité !
Dieu pardonne au coupable
Contre Lui révolté.
Pour porter nos forfaits,
Pour sceller notre paix,
Jésus s’est présenté.

Ô charité suprême,
Partage des élus !
Le Rédempteur nous aime :
Que nous faut-il de plus ?
Ah ! vivons chaque jour
Dans Son fidèle amour ;
Publions Ses vertus !

C’est au tour des enfants d’animer la soirée. Les chants et les récitations se succèdent. La flûte aigrelette de Jacques, accompagnée au piano par Alain, module de vieux airs connus.
Enfin vient le moment le plus excitant pour tous les enfants, le déballage des cadeaux habilement cachés dans tous les coins de la chambre voisine. Des cris de joie retentissent. Jacques a découvert un colis adressé aux trois amis de Grégoire. Dans un nid de paille, se blottissent trois animaux délicatement sculptés, portant chacun le nom de leur maître : Jacques hérite du chat, Alain de l’écureuil et Reinald du cerf. Tout au fond du carton, un énorme fromage qu’Alain dépose sur les genoux de son oncle.
– Voilà pour toi, dit-il, tu es condamné à le manger tout entier !
Grégoire a écrit une lettre d’une grosse écriture appliquée dont l’orthographe met en joie ses amis :

Cher zami,

Mersi pour votre bo paquet. On a tous soté de joua en trouvan tande belle choze. Ma montre ba tret bien. setrobo pour moi je la regarde tou le tant. l’afabette et le loto son manifique. Jano et Loui veul tout le ten joué avec le garage mé maman la caché avec la poupé et la boite amusique. cet pour le dimanche quelle a di come le chale. Mouche a bien grandi, il mème bien mè je suis sur quil vous a pa oublié. bonne anée et taché de revenir bien tot que Dieu vou bénisse

Votre ami dévoué Grégoire.

Toute la famie vous fé salué

– Quel brave garçon ! s’écria Alain.
– C’est une lettre à encadrer ! déclare Jacques.
– Qui a envie d’apprendre un nouveau jeu ? propose oncle Fred, en voyant croître l’excitation des enfants. Suivez-moi au grenier où vous pourrez vous dégourdir et faire tout le bruit que vous voudrez.
– Vive l’oncle d’Amérique ! s’écria la bande turbulente en le suivant.
Dehors, la neige encapuchonne les toits, nivelle les pelouses, rembourre les plates-bandes et revêt les plus délicates brindilles d’une parure éclatante.
Dans le grand salon où le calme est revenu, de petits groupes se forment. M. Ladier raconte un épisode de son voyage aux parents d’Alain ; les deux médecins se font part de leurs expériences, tandis que la mère de Jacques fait la conquête de Mme Müller, dont le visage rayonne d’une joie nouvelle.
Discrètement, Séraphine annonce que le goûter est servi.
La bande joyeuse réapparaît. On passe dans une autre pièce et les cris d’admiration s’échappent de toutes les bouches.
Séraphine s’est surpassée et les yeux des enfants s’arrondissent devant les merveilles étalées sur la table : tartines aux dessins savants, ramequins au fromage, tartes rafraîchissantes, tourtes, gâteaux au chocolat décorées de fleurs et d’animaux en massepain, macédoines de fruits.
Chacun s’extasie et remercie Mme Carrel.
– Ne vaut-il pas la peine de fêter dignement le dernier jour d’une année si heureuse ? dit-elle simplement.
La soirée s’achève dans la joie. Lassés de jouer, les enfants reviennent faire cercle autour de la cheminée où pétille un feu clair. Les plus petits s’assoupissent sur les genoux de leurs mères.
– Minuit approche, dit M. Ladier. Avant de nous séparer, remercions Celui qui nous a si merveilleusement exaucés durant cette année écoulée. N’avons-nous pas fait l’expérience que le Seigneur entend nos prières et qu’Il y répond ?
– Oui, dit Reinald, Il m’a fait sortir de la grotte et Il nous a rendu papa.
– Il a conduit Félicien dans le chemin de l’honnêteté et de la crainte de Dieu, dit oncle Fred.
– Il a aidé Mme Carrel à supporter son épreuve avec patience et sérénité, ajouta M. Humbert.
– Il nous a ramenés à Lui, murmura Mme Müller.
– Et Il continuera à nous bénir et à nous réjouir à Son service, termine M. Carrel.
Quelqu’un a ouvert une fenêtre. Une bouffée d’air glacial pénètre dans le salon avec la voix des cloches qui sonnent la nouvelle année. Tous se taisent et écoutent, recueillis, le chant de l’espérance qui retentit dans le ciel.

 

D’après la Bonne Nouvelle 1960 et 1961