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NUMÉRO DEUX

 

Mme Batly se hâtait d’accomplir à son travail journalier en songeant, le cœur plein de reconnaissance, à la réunion du soir. Hélas ! un faux pas, une glissade au bas de son escalier, une chute de sa corpulente personne, et la pauvre grand-mère se trouva sans mouvement et sans connaissance sous les yeux de sa fille épouvantée. Une voisine accourt ; on porte, avec peine, la victime sur son lit, on appelle le docteur, fortuitement de passage au village. Il s’agit d’une mauvaise fracture de la jambe. Au milieu de ses souffrances, la vaillante chrétienne ne faiblit pas et montre encore à ceux qui l’entourent un visage serein. Maintenant, la voici tranquille, immobilisée sur son lit, la jambe dans un plâtre. Un demi-jour éclaire encore la chambre. Croyant la malade endormie, sa voisine, qui s’est constituée sa garde, s’est approchée de la fenêtre pour essayer de tricoter un peu. Elle s’absorbe à compter ses mailles et n’a pas entendu le grincement de la porte ni les pas légers d’un petit garçon qui, tout tremblant, s’approche du lit :
– Est-ce que Robby peut voir sa pauvre grand-maman ?
Mme Batly regarde l’enfant, lui tend sa main chaude de fièvre et dit :
– Viens sans crainte, mon chéri !
Puis tout bas : Quelle grâce que la jambe cassée soit celle de la vieille femme plutôt que de ce faible agneau !
Debout près du lit, l’enfant se laissa caresser par la main de sa grand-mère. Il demeurait songeur. Enfin il demanda :
– Qui est-ce qui ira à la réunion de prière ce soir, dis, grand-maman ?
Les yeux de Mme Batly s’emplirent de larmes.
– Oh ! gémit-elle, j’ai pu l’oublier… C’est la fièvre, le mal… Je n’ai pourtant jamais manqué la réunion de prière, mais, ce soir… je ne puis pas aller… tu vois bien, mon chéri ! Le pasteur sera seul. Comme il aura le cœur serré !
Mme Crag, la voisine, s’avança :
– A quoi bon vous agiter ainsi, pauvre Madame Batly ? La réunion ne dépend pas de vous pourtant ! Du reste, chacun agit selon son pouvoir. Voyez, moi ! Je n’ai jamais pu quitter mon travail assez tôt pour aller à ces réunions du soir ; ce n’est pas ma faute, le Seigneur le sait.
– Il sait aussi, répliqua doucement Mme Batly, que vous pourriez aussi fermer le magasin une heure plus tôt le vendredi… oui, Il sait toutes ces choses.
– Et que j’ai promis au docteur de ne pas vous quitter, renchérit Mme Crag, légèrement vexée. Si le pasteur ne trouve personne à l’école, il rentrera chez lui, tout simplement.
– Oh ! soupira Mme Batly, comme vous en parlez ! Vous ignorez les bénédictions qui découlent de ces réunions. Ne connaissez-vous pas la promesse de Jésus ? : « Si deux d’entre vous sont d’accord sur la terre pour une chose quelconque, quelle que soit la chose qu’ils demanderont, elle sera faite pour eux par mon Père qui est dans les cieux » (Mat. 18. 19). J’ai fait, pendant plusieurs semaines le numéro deux, mais ce soir, notre pasteur sera seul… oh ! d’y penser !
– Eh bien ! n’y pensez pas ! vous vous donnez la fièvre. Espérons plutôt que quelqu’un ira prendre votre place à la réunion.
– Vous avez peut-être raison, Madame Crag. Je veux avoir confiance et demeurer bien tranquille. Où est allé Robby ?
Aussi doucement qu’il était entré, le bambin avait quitté la chambre.

——-

Sans être remarqué de sa mère, très occupée à la boutique, Robby, enfoui dans son capuchon, courait, de toute la vitesse de ses petites jambes, du côté de l’école. Il fallait traverser un chemin bien solitaire, l’école étant située dans une prairie, en rase campagne. Bonne excuse pour ne pas assister aux réunions, pour ceux qui redoutaient les sorties du soir en hiver.
Robby connaissait le chemin et, comme la lune brillait, il n’éprouvait pas l’ombre d’une crainte. Un homme le croisa. C’était Jim Quirls, un fermier des environs. Il se planta devant l’enfant :
– Hé ! moutard ! où cours-tu seul, à cette heure ?
Robby leva la tête avec confiance.
– Je vais à l’école, dire ma prière avec le pasteur, à la place de grand-maman.
Jim Quirls se gratta le front, d’un air stupide.
– Tiens ! c’est toi Robby ! Le docteur, qui a passé chez nous tout à l’heure, a dit que ta grand-mère s’était cassée la jambe. Est-ce vrai ?
Robby acquiesça d’un air grave.
– Grand-maman doit rester au lit, sans bouger. Je vais faire le numéro deux à la réunion de prière… Bonsoir !
L’enfant reprit sa course, ne se doutant pas que l’homme, étrangement remué dans sa conscience, le suivait à distance. Avec un violent effort, les menottes déclenchèrent le loquet de la vieille porte d’école, qui s’ouvrit. Un instant plus tard, Jim Quirls, aussi honteux que curieux, se tenait sur le seuil, un œil collé à l’entrebâillement de la porte mal close.
Le pasteur Alister était seul. Une lampe fumeuse éclairait son visage. Les sabots à clous de Robby résonnèrent sur le vieux plancher. M. Alister tressaillit et s’avança, tout étonné, vers le petit bonhomme qu’il reconnut aussitôt.
– Oh ! Robby ! C’est donc toi ? Viens-tu m’apporter un message de ta grand-mère ?
Robby hocha la tête.
– Je viens moi-même, dit-il d’un ton décidé, en regardant le pasteur en face.
– Tu as donc devancé ta grand-mère ? Elle arrivera tout à l’heure ? C’est bien !
– Non, répondit l’enfant. Grand-maman s’est cassée la jambe, le docteur est venu. Il ne veut pas qu’elle bouge.
– Oh ! s’écria M. Alister, plein de commisération, quel malheur ! Je vais aller voir ta grand-mère tout de suite, Robby.
Il fit un geste pour éteindre la lampe, mais la voix claire de l’enfant l’arrêta.
Est-ce que le Père céleste n’est pas ici ce soir ? Je pense bien qu’Il y est, puisque je suis venu faire le numéro deux à la place de grand-maman.
Une émotion soudaine étreignit le cœur du pasteur. Les larmes lui montèrent aux yeux. Jim Quirls qui, sans le vouloir, avait fait un pas dans la salle, sentit un chatouillement étrange dans la gorge. Enfin, M. Alister rompit le silence impressionnant. La main tendrement posée sur la tête de l’enfant, il demanda :
– Es-tu donc venu pour prier avec moi, Robby ?
– Oui, fit Robby, gravement, parce que le Père céleste a promis de donner, quand on est deux pour lui demander. C’est grand-mère qui le dit.
– Elle a raison, affirma M. Alister.
Et il s’agenouilla. Près de lui, les menottes appuyées à l’un des bancs, Robby se mit aussi à genoux, tandis que, dans le fond de la classe, Jim Quirls prenait lui aussi cette position de l’homme qui prie dans l’humilité.
Après un instant de recueillement, M. Alister répandit son cœur devant Dieu, Lui rendant grâce pour Son pardon, pour Son amour, lui disant ses besoins et ceux de son entourage ; puis il se tut. Et la voix claire, un peu tremblante de Robby, s’éleva pour dire au Père céleste son enfantine prière du soir.
Au son de cette voix, à l’ouïe de ces accents pleins de candeur et de foi, la couche d’indifférence qui avait enveloppé le cœur de Jim Quirls se fondit. L’homme eut conscience de son besoin de grâce. Quoi ? ce bambin de cinq à six ans, pauvre orphelin, s’était trouvé seul pour prier avec le pasteur ?… Alors le fermier se leva, traversa pesamment la salle et vint s’agenouiller près de Robby. A son tour, il ouvrit la bouche et répandit son cœur devant Dieu. Sa prière, courte et brusquée, fut celle du péager qui s’en retourna justifié dans sa maison.
Ils se relevèrent tous trois, et le pasteur tendit la main à son paroissien. Ils étaient l’un et l’autre très émus.
– Désormais, vous me verrez aux réunions de prières, dit Jim Quirls.
Et, sans attendre de réponse, il s’échappa de la salle.
Très étonné, Robby le suivit du regard.
– Il y a eu un autre numéro deux ce soir, dit-il ingénument. Allons vite le dire à grand-mère.
Ils arrivèrent à temps, M. Alister et l’enfant, pour calmer toute inquiétude, car on s’était enfin aperçu de la disparition de l’enfant.
La démarche de Robby fut bientôt connue de tout le village et porta ses fruits.
Lorsque Mme Batly, en s’appuyant sur deux béquilles, put retourner à la réunion du vendredi soir, ce fut pour s’y unir, non plus au pasteur solitaire, mais à une communauté d’une douzaine de paroissiens venus pour intercéder auprès de leur Père céleste.
Une fois de plus, le Père céleste, fidèle à sa promesse, avait tiré sa louange de la bouche d’un enfant.

D’après Almanach Évangélique 1921