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MICHEL ET JEAN-PIERRE

 

 

1er samedi

C’est la veille de Noël. Le pâle soleil d’hiver caresse de ses rayons obliques la route pittoresque qui domine la vallée, enveloppant de sa clarté tiède et bienfaisante la nature assoupie.
Sur cette route chemine un petit garçon d’une douzaine d’années, tout emmitouflé de fourrures. Son visage, amaigri par une longue maladie, d’habitude si pâle, a repris un peu de couleur, et ses grands yeux bleus, profonds et mélancoliques, ont un éclat inaccoutumé. C’est que, pour la première fois de sa vie, Michel se trouve seul sur cette route qu’il aime tant, libre, pour une fois, de s’arrêter ou de courir, de s’extasier sur chaque mousse et chaque insecte qu’il rencontre, ou de se pencher au-dessus du parapet pour contempler longuement la rivière qui scintille comme un long ruban d’argent.
Quel repos bienfaisant de ne plus entendre les ordres de sa gouvernante : « Michel, vous allez prendre froid, Michel, prenez garde de ne pas vous fatiguer !… »
Comme c’était bon de pouvoir aller librement, droit devant soi, en respirant à pleins poumons l’air vivifiant de la montagne !
Michel Dentan était le fils unique d’un industriel plusieurs fois millionnaire. Il avait perdu sa mère à sa naissance et vivait avec sa grand-mère et sa gouvernante anglaise dans un château somptueux.
Son père, très absorbé par ses affaires et ses plaisirs mondains, habitait Paris, et venait les surprendre de temps à autre pour une courte visite. Mais bien qu’à chaque occasion, il ne manquât pas de combler son fils des plus riches cadeaux, Michel ne se réjouissait guère de le voir, ce père qui était pour lui un étranger, qui ne comprenait pas son âme isolée et ne pouvait, pas plus que les autres, combler le vide de son cœur.
En cette veille de Noël, son père, retenu en ville pour le réveillon, lui avait envoyé ses cadeaux qui consistaient en plusieurs caisses de jouets magnifiques : un train électrique dernier modèle, un mécano des plus perfectionnés, des livres de voyage somptueusement reliés, des boîtes de chocolat, et plein d’autres choses encore…
Mais Michel avait à peine jeté un coup d’œil sur toutes ces merveilles. Il avait déjà des armoires pleines de choses semblables et cela ne l’intéressait plus. Il n’avait personne pour jouir de ses trésors avec lui et ne connaissait rien de la joie de donner.
À cause de la santé toujours précaire de Michel, le docteur avait ordonné le séjour à la montagne toute l’année, pas trop de travail et surtout aucune contrariété. Aussi, depuis la bonne grand-mère, de nature faible et indolente, jusqu’au dernier des valets et domestiques, tout le monde s’accordait pour faire ses « quatre volontés » et lui épargner toute peine et tout ennui.
Peut-être allez-vous en conclure que Michel Dentan avait bien de la chance et devait être le garçon le plus heureux du monde ? Eh bien ! certainement pas ! Notre jeune millionnaire était au contraire l’enfant le plus morne, le plus triste et le plus désagréable qu’on ait jamais vu, car son cœur était égoïste et blasé : il n’aimait personne et ne faisait rien pour gagner l’affection de son entourage. Pauvre Michel !

Le jour où commence notre histoire, la gouvernante étant malade, il avait profité de l’occasion pour s’éclipser, pensant ne faire qu’une petite promenade et rentrer pour le goûter. Mais voilà que, chemin faisant, il fit une rencontre qui devait avoir de sérieuses conséquences dans toute sa vie.
Au tournant de la route, il vit apparaître un jeune berger avec son troupeau de chèvres qui grimpaient, en se bousculant, le long du sentier pierreux. Ce n’était pas la première fois que Michel voyait passer ce petit paysan, de son âge environ, quoique bien plus grand et plus fort que lui, aux joues roses et aux yeux si doux et si joyeux ; sans savoir pourquoi, il s’était tout de suite senti attiré vers lui et aurait aimé lui parler et faire connaissance. En présence de sa gouvernante, cela était hors de question. Mais maintenant qu’il était libre, il ne laisserait pas échapper une si belle occasion.
– Dis-moi, où vas-tu comme ça avec tes bêtes ?
– Oh ! Nous allons jusque tout là-haut, au-dessus de ces grands rochers, tu vois ? C’est là qu’il y a un bon pâturage.
– Tu en as de la chance, toi ! C’est moi qui aimerais grimper là-haut !
– Eh bien ! Viens avec moi, si tu veux, je t’aiderai si le sentier est un peu raide, il n’y a pas de danger à nous deux.
Quelle aubaine inespérée ! Michel ne peut la manquer, et le voilà qui s’engage bravement au travers des broussailles, à la suite de son compagnon. Tout en marchant, les enfants ont une conversation animée.
– Comment t’appelles-tu, et où est-ce que tu habites ?
– Je m’appelle Jean-Pierre Chambon. Nous habitons là-bas, dans ce petit village, de l’autre côté de la vallée. Tu vois cette maison blanche ? C’est notre ferme. J’ai une sœur qui a un an de plus que moi et trois petits frères et encore une toute petite sœur qui vient de naître.
– Tu en as de la chance ! Moi, je m’appelle Michel Dentan. Je n’ai ni frère ni sœur et maman est morte, il y a bien longtemps. Je suis tout seul et je m’ennuie à mourir. J’ai pourtant des masses de jouets, mais ils ne m’amusent pas du tout… Toi, qu’est-ce que tu as pour t’amuser ?
– Pour m’amuser ? Mais je n’ai rien du tout ! Et d’abord, si tu crois que j’ai le temps de m’amuser, moi ! Y a une heure de marche pour aller à l’école, et quand je reviens, le soir, à cinq heures, y faut se précipiter pour casser du bois, chercher de l’eau, faire la soupe à papa qui rentre des champs, etc. Maman est toujours malade, alors c’est moi qui dois l’aider, tu comprends. C’est toujours : « Jean-Pierre par-ci, Jean-Pierre par-là… », tu vois si j’ai le temps de m’amuser…
Tout en causant ainsi, nos amis étaient arrivés au pâturage. Michel était bien un peu essoufflé par cette rude ascension ; mais il était ravi de se trouver sur ce sommet, d’où l’œil pouvait embrasser un panorama merveilleux de tous les côtés, une véritable mer de montagnes s’étendant à l’infini. Tandis que les chèvres broutaient à cœur joie l’herbe tendre et parfumée, Jean-Pierre tira de son sac une grosse miche de pain de seigle et un morceau de fromage de chèvre desséché.
– Puisque tu n’as rien pour goûter, si tu veux, on partagera, puis je te donnerai un peu de lait que je vais traire dans ma gamelle.
Michel accepta, sans faire de manières, de prendre part au festin. Lui qui, à la maison, se faisait toujours prier pour manger les mets les plus délicats, il se mit à mordre à belles dents dans ce pain grossier et à boire à longs traits ce bon lait tiède, dont la mousse épaisse lui faisait une moustache blanche.
– Jamais de ma vie je n’ai mangé un aussi bon goûter ! Tu es bien gentil de m’avoir donné tout ça. Puis, jetant un coup d’œil dans le sac de grosse toile : Mais quel est donc ce livre que tu as là dans ton sac ?
– Oh ! C’est mon Nouveau Testament. Y a toute l’histoire du Seigneur Jésus, c’est très beau. « T’en as » pas toi, de Nouveau Testament ?
– Non, je ne sais même pas ce que c’est. Il n’y a rien de tout ça chez nous. J’ai des tas de livres de sciences et d’aventures, mais ils m’embêtent tous autant les uns que les autres.
– Eh bien ! Moi, je vais te le donner, mon livre. Papa m’en donnera bien un autre, et puis il y a la grosse Bible chez nous où on lit tous les matins ensemble avec maman. On aurait pu en lire un peu maintenant tous les deux, mais la nuit vient vite, « y » nous faut descendre tout de suite, sans ça on ne verra plus le sentier. Tiens, mets-le dans ta poche et ce soir tu liras le chapitre où il y a une image pour marquer la place, tu verras, c’est une histoire épatante qu’on nous a expliquée à l’École du dimanche…
– Qu’est-ce que c’est que ça, l’École du dimanche ?
– Mais tu sais bien, c’est l’école où on nous apprend des cantiques et des histoires de la Bible, tu n’y vas jamais, toi ?
– Bien sûr que non ! J’ai été deux ou trois fois à la messe, à Paris, dans une grande église toute noire, mais on n’y comprenait rien du tout.
– Eh bien, écoute ! Il faut absolument que tu viennes dimanche prochain, ce sera justement la fête de l’École du dimanche, chez nous, pour ceux du village qui n’auront pas pu aller demain à la réunion. Papa racontera une belle histoire, et puis, on chantera des cantiques. Dis, tu viendras, hein ? Ça sera à trois heures et demie.

Tandis que les enfants descendaient pas à pas le sentier rocailleux, le soleil disparaissait rapidement à l’horizon et, voyant la nuit descendre, Michel se sentait un peu inquiet, au milieu de ce troupeau impétueux qui dévalait la pente abrupte, en traînant à sa suite une véritable avalanche de pierres et de rocailles.
Plus grande encore était l’inquiétude qui régnait au château. Les domestiques étaient partis dans toutes les directions à la recherche de leur jeune maître, et l’un d’eux le rencontra enfin, comme il regagnait la route.
Arrivé à la maison, il écouta avec son indifférence habituelle les torrents de questions et de reproches que lui adressèrent sa grand-mère et sa gouvernante, dans leur émoi, et il promit de ne pas récidiver. Mais, dans son for intérieur, il souhaitait ardemment pouvoir revivre cette journée inoubliable.
Une fois tranquille dans son lit, Michel se hâta de sortir le cadeau de son nouvel ami, et l’ouvrant à la page indiquée, ses yeux s’arrêtèrent sur un passage souligné en rouge :
« Quiconque boit de cette eau-ci aura de nouveau soif ; mais celui qui boira de l’eau que Je lui donnerai, Moi, n’aura plus soif, à jamais ; mais l’eau que Je lui donnerai, sera en lui une fontaine d’eau jaillissant en vie éternelle » (Jean 4. 14).

Quelles étranges paroles ! Il ne pouvait en saisir le sens véritable, mais ses yeux restaient rivés sur les lignes qu’il venait de lire, et sans qu’il s’en rendit compte lui-même, ces paroles de vie commencèrent à pénétrer dans son âme morne et solitaire. Dès ce soir-là, il sentit en lui cette soif ardente de quelque chose, ou plutôt de Quelqu’un qui pût vraiment satisfaire son cœur.
Là-dessus, il s’endormit profondément, trop fatigué pour lire le chapitre entier, et il rêva qu’il se trouvait au sommet d’une montagne tout illuminée d’une lumière céleste, au bord d’une source merveilleuse à laquelle il buvait avec délices.
Quand arriva enfin le dimanche tant attendu, Michel supplia sa grand-mère de le faire conduire à la ferme de Monsieur Chambon, chez son ami Jean-Pierre, ce qui parut aux yeux de cette grande dame, un étrange caprice de la part de son petit-fils, mais enfin… puisqu’il ne fallait jamais le contrarier… elle commanda le chauffeur pour l’heure fixée, et la femme de chambre dut accepter, bien que de mauvais gré, de l’y accompagner.
Bientôt les villageois virent, avec stupéfaction, une magnifique voiture s’arrêter devant la porte de la ferme et Jean-Pierre poussa un cri de joie, en s’élançant à la rencontre de son ami, qui l’attendait avec impatience.

2ème samedi

Les jours qui suivirent furent gris et pluvieux. Michel était retenu à la chambre par un léger refroidissement ; mais au lieu de se plaindre et d’être de mauvaise humeur, comme il l’était habituellement en pareille circonstance, il semblait au contraire jouir de sa solitude. C’est que Michel n’était plus seul maintenant, il avait toujours près de lui son précieux Livre et plus il lisait dans les Évangiles l’histoire du Seigneur Jésus, plus il se sentait attiré vers cet Ami invisible, mais toujours tout près de ceux qui Le cherchent.
Une fois les fêtes passées, il fallut reprendre la vie ordinaire : ces deux heures de leçons chaque matin lui paraissaient d’une longueur mortelle, ainsi que la promenade de l’après-midi, en compagnie de l’inévitable « governess »… C’était toujours la pauvre Miss qui devait faire la conversation car Michel n’avait aucun intérêt pour les langues et ne faisait aucun effort pour lui répondre. Aussi, n’est-il pas étonnant que, jusqu’alors, les journées eussent passé lentement, mornes et sans joie pour notre petit millionnaire, que toutes les richesses de ce monde ne pouvaient faire sortir de sa mélancolie.
Mais à présent, tout était si différent ! Chaque fois que Michel pensait à ce Jésus, doux et humble de cœur, si obéissant et si bon envers tous, il se sentait de plus en plus mauvais, de plus en plus loin de ressembler à ce divin Modèle ! Et pourtant, sans que personne ne le lui eût jamais dit, il avait compris que sa vie à lui, Michel Dentan, devrait, pour bien faire, ressembler à celle du Fils de Dieu.
Il prit donc la résolution héroïque de commencer l’année en tournant, comme on dit, une nouvelle page. Le matin, au lieu de traîner pour se lever, obligeant la femme de chambre à l’appeler trois ou quatre fois pour son bain, il sauta résolument hors de son lit, et lorsque neuf heures sonnèrent, il était déjà dans le bureau, ses livres sur la table, attendant l’arrivée de son précepteur. Habitué depuis toujours à l’inexactitude et à la nonchalance de son élève, ce digne homme fut bien surpris de se trouver, ce matin-là, devancé au rendez-vous. Plus grand encore fut son étonnement quand Michel lui présenta un devoir assez propre. Jusqu’à ce jour, Michel avait eu l’habitude de faire très mal ses devoirs, et le plus souvent de les oublier totalement. Même la leçon de latin, qu’il détestait par-dessous tout, fut récitée impeccablement.
Quand vint l’heure de la promenade quotidienne, Michel dut faire un effort encore plus courageux pour surmonter l’ennui qui lui pesait, et pour montrer quelque intérêt à la conversation de sa gouvernante. Il alla même jusqu’à essayer de lui répondre en anglais (ce qu’il n’avait jamais fait jusqu’alors) et ses tournures de phrases étaient si comiques que cette grave personne ne put s’empêcher de rire…
Michel se mit à rire avec elle, de sorte que l’heure habituellement la plus ennuyeuse de la journée passa agréablement sans qu’il s’en aperçût.
Les choses allèrent ainsi pendant plusieurs jours. Tout le monde était ravi de constater le changement dans la conduite de Michel, et on ne manquait pas de le combler d’éloges et de compliments. Mais notre petit ami devait encore apprendre par une dure expérience, que ce n’est pas ainsi qu’on devient un chrétien.
Après ces premiers jours d’effort sincère pour mieux faire, se sentant assez satisfait de lui-même, il commença à se relâcher, et les vieilles habitudes d’égoïsme et de paresse ne tardèrent pas à reprendre le dessus.
Michel était aussi très irritable. Que de fois les domestiques, et même sa pauvre grand-mère, n’avaient-ils pas eu à subir les « crises de nerfs de Monsieur » !
Un jour, en rangeant les tiroirs dans la chambre de Michel, la femme de chambre eut le malheur de renverser un encrier sur son cher Nouveau Testament ! Michel se mit dans une rage terrible et accabla la malheureuse de tous les noms les plus affreux, la menaçant même de la faire renvoyer. Puis, ramassant le livre pour essayer de le nettoyer, il l’ouvrit par hasard à un passage qui lui sembla écrit en lettres de feu :
« Si vous ne pardonnez pas aux hommes leurs offenses, votre Père céleste ne vous pardonnera pas non plus les vôtres ». Alors son cœur se fondit tout à coup et il éclata en sanglots.
– Oh ! Je suis méchant… Je ne ressemble pas du tout au Seigneur Jésus !… Je ne Lui ressemblerai jamais ! C’est inutile d’essayer !… Dieu ne pourra jamais me pardonner !…
Pendant un long moment, Michel resta là, la tête dans ses mains, plongé dans ses réflexions douloureuses, jusqu’à ce qu’un coup de sonnette le fît tressaillir. Levant les yeux, il aperçût par la fenêtre une silhouette familière qui se tenait devant la grille du parc. C’était son ami Jean-Pierre que son père avait envoyé pour porter du fromage frais « au petit Monsieur du château ».
Très intimidé par l’accueil glacial d’un valet en livrée, le petit paysan allait se retirer sans rien dire, quand Michel ordonna au domestique de le faire monter dans sa chambre. Grand fut l’ébahissement de Jean-Pierre en parcourant les vastes couloirs et les escaliers monumentaux, ornés de magnifiques tapisseries, de tableaux et d’objets d’art. Jamais de sa vie il n’avait rien vu de pareil ! Il se croyait dans un pays de rêve…
En entrant dans la chambre de Michel, plus somptueuse encore, il en perdit presque la respiration.
– Ah ! Te voilà, mon vieux ! Ce que tu as bien fait de venir ! J’avais bien besoin de te revoir !
Jean-Pierre, parcourant du regard chaque tableau tout autour de la chambre :
– Ce que c’est beau chez toi, quand même !… « J’aurais jamais cru »… Mais il ne put achever sa phrase.
– T’occupe pas de tout ça ! À quoi ça sert ? Ça ne m’empêche pas d’être triste comme un bonnet de nuit… « T’es » bien plus heureux que moi, avec tes chèvres et ta liberté… et puis écoute, Jean-Pierre, je suis bien embêté aujourd’hui. Regarde ce qu’elle a fait, cette imbécile, avec ton précieux livre ! J’étais tellement en colère que je lui aurais cassé la tête !
– Oh ! Michel !
– Mais oui, je sais bien que c’est mal, j’ai assez pleuré après ! J’ai beau essayer de ressembler à Jésus, je ne peux pas y arriver ! Vois-tu, je suis plus mauvais que jamais !
Et le pauvre Michel, en pensant à sa faute, se remit à pleurer amèrement.
Jean-Pierre, plein de compassion, chercha à le consoler :
– « Pleure pas », va, Michel, pour le livre, « faut pas t’en faire ». Papa en a plein chez nous, c’est lui le colporteur, alors il t’en donnera bien un autre.
– Je te remercie bien ; mais ce n’est pas seulement pour le livre que j’ai du chagrin, c’est que je crois que Dieu doit être bien fâché contre moi.
– Eh bien, « y a » qu’une chose à faire, c’est de Lui demander pardon tout de suite, tu ne crois pas ?
À ce mot de pardon, Michel se souvint des paroles qu’il venait de lire : « Si vous ne pardonnez aux hommes leurs offenses… ». Devait-il vraiment s’humilier jusqu’à faire la paix avec sa servante, avant de pouvoir obtenir le pardon de Dieu ? Quelle dure épreuve pour son orgueil !
Mais il était malheureux de se sentir loin de Dieu, son péché était comme un lourd fardeau qu’il ne pouvait plus porter. Il lui fallait absolument obtenir la délivrance, coûte que coûte. Après quelques instants de lutte intense, Michel se leva sans rien dire et alla s’agenouiller auprès de Jean-Pierre devant son lit. À la prière fervente de son ami, il ajouta d’une voix brisée par l’émotion :
« S’il Te plaît, Seigneur Jésus, aide-moi à demander pardon à Félicie, et pardonne-moi aussi tous mes péchés. Amen ! »
Puis, se relevant avec un soupir de soulagement :
– C’est drôle, il me semble qu’Il m’a déjà pardonné, je n’ai plus du tout peur, maintenant.
– Bien sûr qu’Il t’a pardonné, Michel, c’est toujours comme ça quand on croit de tout son cœur au Seigneur Jésus, mais il faut quand même que tu lui demandes pardon aussi à elle.
– Je sais bien, je vais sonner pour qu’elle monte tout de suite…
Jean-Pierre arrêta sa main, déjà posée sur la sonnette électrique :
– Écoute, est-ce que ça ne serait pas plus gentil si toi, tu descendais vers elle, à la cuisine ?
– Devant tous les valets, là en bas ? Tu ne voudrais pas tout de même !
Pense au Seigneur Jésus qui est descendu si bas, si bas pour venir te sauver, Michel !
– Tu as raison, tiens ! Je suis encore affreusement orgueilleux… Oui, j’irai moi-même la trouver. Prie encore pour moi pendant ce temps-là !
Et Michel descendit résolument les trois étages jusqu’au sous-sol où se tenaient les domestiques. Il mettait rarement les pieds dans ce domaine des cuisines, et son arrivée fit sensation.
Félicie était assise dans un coin, les yeux rouges et boursoufflés. Michel alla droit vers elle, sa main tendue, et d’une voix mal assurée :
– Félicie, je vous demande pardon des vilains mots que je vous ai dits… c’était très mal de m’être mis en colère comme ça !
La jeune femme, trop émue pour dire un seul mot, serra bien fort la petite main qui lui était tendue et fondit en larmes.
Alors Michel, oubliant toutes les règles du protocole, mit son bras autour de son cou et lui donna un baiser en disant à son oreille :
– Faut plus pleurer, Félicie, moi j’ai demandé pardon aussi à Jésus, je sais qu’Il m’a pardonné… C’est dans mon petit livre que j’ai appris ça ; mais Jean-Pierre m’en donnera un autre et je vous le prêterai, si vous voulez le lire aussi…
Ici, la conversation fut interrompue par un coup de sonnette appelant Félicie, et Michel remonta l’escalier quatre à quatre, le cœur débordant de joie pour aller retrouver son ami.
– Jean-Pierre, elle m’a pardonné ! Elle a pleuré, elle n’est plus du tout fâchée contre moi, et je crois qu’elle aimera aussi Jésus ! Je vais lui donner mon Nouveau Testament taché, en attendant que tu m’apportes l’autre, pour qu’elle puisse le lire déjà ce soir.
Tandis que Jean-Pierre reprenait le chemin de son village en chantant de joie, Michel montait furtivement jusqu’à la chambre de sa servante, tout en haut de la tourelle, et déposait sur sa table de nuit le précieux livre qui, quoique maculé d’encre, devait être pour elle, comme dit le Psalmiste, « une lampe à ses pieds et une lumière sur son sentier ».

3ème samedi

Les jours qui suivirent furent pour Michel des jours sans nuages. Il avait obtenu de sa grand-mère la permission d’assister régulièrement à l’école du dimanche, chez les Chambon, malgré l’indignation contenue de la gouvernante qui trouvait cette fréquentation « shocking » (inconvenante) au plus haut degré !
Quant à Félicie, elle acceptait maintenant sans se faire prier, d’y accompagner son jeune maître, et elle écoutait toujours avec la plus grande attention l’enseignement de la Parole de Dieu. C’est ainsi qu’un lien d’affection réelle s’établit entre la jeune femme et l’enfant.
Félicie était restée veuve très jeune, sans enfants ni famille, âme solitaire et assoiffée d’amour. Aussi était-ce pour elle comme une fenêtre ouverte sur le ciel quand Michel l’appelait chaque matin, un petit quart d’heure avant le déjeuner, pour lire avec elle quelques passages de son précieux livre, et pour demander au Seigneur sa bénédiction sur la journée.
Mais il n’y a rien de secret qui ne doive être découvert. Et cette douce intimité entre les deux disciples du Seigneur, ne devait pas rester longtemps sans être contestée par l’adversaire.
Une semaine à peine s’était écoulée lorsqu’on entendit un matin le ronflement d’une auto dans le parc : c’était M. Dentan qui, selon son habitude, arrivait de façon inattendue au château.
Il ne tarda pas à constater le changement profond qui s’était opéré chez son fils. Il fut d’abord heureux de le voir un peu mieux portant et montrant plus d’intérêt à ses études ; mais quand il se rendit compte que son fils était devenu « religieux » et surtout qu’il fréquentait des réunions en compagnie de paysans, son indignation ne connut pas de bornes.
Ce fut une heure terrible pour le pauvre Michel, quand son père le fit appeler à son bureau et, plein de fureur, lui ordonna de ne plus jamais mettre les pieds « dans cette compagnie de gens déguenillés » !
– Mais, papa, ils sont tous si gentils ! Ce sont eux qui m’ont appris à connaître le Seigneur Jésus, et je suis si heureux depuis qu’Il m’a pardonné !
– Ce ne sont que des sottises, mon garçon, ce n’est pas pour faire de toi un bigot que j’ai tant travaillé dans ma vie. Tu vas te dépêcher d’oublier tout ça, sinon tu auras affaire à moi !
Michel eut beau prier et supplier, ce fut peine perdue. Son père, habituellement si faible et indulgent envers son fils, dans tous les autres domaines, demeura cette fois inflexible comme le roc. Il ordonna même à sa gouvernante de lui retirer tous ses livres religieux et de le tenir occupé du matin au soir, pour qu’il ne perde pas son temps en rêveries mystiques.
Félicie (dont les nouvelles tendances n’avaient pas passé inaperçues) fut bientôt remplacée auprès de son jeune maître par une autre servante frivole et mondaine, et reléguée à la cuisine, de sorte que le pauvre Michel se sentit tout à coup bien seul et abandonné. Plus de livres, plus d’école du dimanche, plus de prières en commun ! C’était trop d’épreuves à la fois, il ne pourrait le supporter !
Mais voilà qu’en tirant son mouchoir pour s’essuyer les yeux, il vit tomber à ses pieds une petite image toute froissée qui était restée au fond de sa poche. Il la ramassa et lut ces paroles, entourées d’une guirlande de myosotis : « Ne crains point, car Je suis avec toi… Qui nous séparera de l’amour de Christ ? » (És. 41. 10 ; Rom. 8. 35) Ce fut pour son cœur blessé comme une goutte de rosée sur une terre altérée, comme une lettre d’amour de la part de son Sauveur, envoyée du ciel juste à ce moment-là, pour le consoler et l’encourager. Non, il n’était pas tout seul, le Seigneur Jésus était avec lui, et cet Ami-là, personne ne pourrait jamais Le lui arracher.
Les semaines qui suivirent furent pour notre jeune ami un temps d’épreuves qu’il n’avait jamais connues jusque-là.
Pour être sûr que ses ordres soient bien exécutés, M. Dentan se décida à prolonger son séjour au château, afin de s’occuper lui-même de l’éducation de son fils.
L’idée que son unique héritier, pour lequel il avait accumulé toute cette immense fortune, pourrait un jour la gaspiller à des œuvres religieuses, lui était intolérable. Il fallait donc sévir à tout prix, pendant que l’enfant était encore jeune, et faire tout pour détourner son attention de ces choses-là. Mais il y a une chose que cette brillante intelligence ne pouvait concevoir : c’est la puissante attraction de l’amour de Jésus sur un cœur d’enfant qui l’a reçu et qui en a goûté la douceur.
Pourtant, Michel n’avait guère en lui l’étoffe d’un héros. Habitué tel qu’il était à n’être jamais contrarié en rien, cette discipline sévère lui devenait chaque jour plus odieuse. La présence presque continuelle de sa gouvernante qui semblait prendre plaisir à renforcer les règles établies par son père, lui rendait la vie de plus en plus pénible. Sa vie spirituelle, comme une petite fleur jamais arrosée, semblait devoir se flétrir avant d’avoir atteint sa maturité. Mais le divin Jardinier qui veille tendrement sur chacune de Ses petites fleurs, ne le laisserait pas être tenté au-delà de la mesure, et avec la tentation, Il donnerait aussi le moyen de la supporter (1 Cor. 10. 13).
Un certain jeudi après-midi, tandis qu’il apprenait ses leçons dans le parc ensoleillé, Michel aperçut sur la route son ami Jean-Pierre qui revenait des champs, sa hotte d’herbe sur le dos.
Il y avait bien longtemps que les deux enfants ne s’étaient plus revus. Ce jour-là, la terrible gouvernante étant exceptionnellement absente, et son père occupé avec des hommes d’affaires, Michel ne put résister à la tentation de profiter un peu de sa liberté. Se précipitant vers la grille, il interpella son ami :
– Jean-Pierre ! Jean-Pierre ! Oh ! Viens un peu me parler, il y a si longtemps que je voulais te voir !… N’aie pas peur, elle n’est pas là, aujourd’hui.
– Eh bien ! Comment ça va, mon vieux ? On t’oublie pas chez nous, tu sais, on prie tous les jours pour toi.
– Merci, j’en ai bien besoin, tu sais ! Le plus dur de tout, c’est encore cette Miss Priggs… elle est plus mauvaise que jamais, depuis que papa est là. Y a rien à faire avec elle, je ne pourrai jamais l’aimer !
– Oh ! Michel, ne dis pas ça, ça ferait de la peine au Seigneur Jésus, tu sais, Il veut que nous, Ses enfants, nous aimions tout le monde…
– Je sais bien, mais pour toi, c’est bien facile, ils sont tous gentils chez toi !
– Ah ! Tu crois ça ? Eh bien, tu te trompes drôlement ! Si tu crois que c’est facile avec ma sœur ? Elle ne connaît qu’une chose, elle, c’est les études. Mademoiselle veut devenir institutrice ; alors, tu comprends, quand on rentre de l’école, elle ne s’occupe pas de la petite qui pleure pour être changée, des petits frères qui crient pour avoir le goûter, s’il y a le feu à rallumer pour la soupe… tout ça, ça la laisse froide. Elle se met vite à ses devoirs, et tout le reste, c’est l’affaire de Jean-Pierre. Aussi, l’autre jour, j’ai été presque fâché avec elle, je t’assure, quand la maîtresse me dit comme ça : « Jean-Pierre, tu ne suis pas les traces de ta sœur, il me semble ; tu devrais avoir honte d’être le dixième de ta classe, alors que Lucie est toujours première ! » J’avais envie de lui dire, à la maîtresse : « C’est bien facile d’être première, quand on laisse tout le boulot de la maison à faire aux autres !… » J’ai rien dit, bien sûr, mais j’étais tellement en colère en dedans, que j’aurais pas pu prier ce soir-là. Alors, j’ai senti que ça n’allait plus avec le Seigneur et j’ai tout raconté à mon papa, avant de me coucher…
– Tu as dit tout ça à ton père ?
– Bien sûr ! Je lui dis toujours tout, moi, à mon père… je lui ai dit comme ça, que je ne pourrais jamais plus aimer Lucie parce qu’elle était trop égoïste. Alors il m’a dit : « Mon garçon, faut regarder au Seigneur Jésus. Crois-tu que Ses frères et sœurs étaient toujours si gentils pour Lui ? Pourtant, Il les aimait quand même et Il a donné Sa vie pour eux. Toi, tout seul, tu ne pourras jamais y arriver, mais demande au Seigneur de mettre Son amour dans ton cœur pour ta sœur, telle qu’elle est. Alors ce ne sera plus toi, ce sera Lui qui l’aimera à travers toi, tu comprends ? » Puis on a prié tous les deux, papa et moi, et après ça, j’ai pu aller embrasser Lucie, comme si c’était ma meilleure amie, je t’assure !…
Ici la conversation dut prendre fin et Michel n’eut que le temps de se précipiter à la maison pour le goûter, avant l’arrivée de Miss Priggs.
Mais le témoignage de son ami avait été pour lui comme une nouvelle révélation. Bien sûr que lui, Michel, n’arriverait jamais à aimer Miss Priggs, si prétentieuse, si mortellement ennuyeuse ! Mais pourtant, si le Seigneur Jésus voulait maintenant l’aimer à travers lui !…
Et sans attendre de pouvoir se mettre à genoux dans sa chambre, Michel éleva son cœur vers Dieu dans une ardente prière : « Seigneur Jésus, j’ouvre mon cœur tout grand pour que Tu le remplisses de Ton amour pour Miss Priggs et pour papa et aussi pour tout le monde. Amen ! »
Tandis qu’il prenait le thé avec sa grand-mère dans la somptueuse salle à manger, personne ne se doutait de la victoire intérieure qui venait d’être remportée.
Quelques instants après, il put aller, spontanément, tendre la main à sa gouvernante, avec un sourire de bienvenue, car l’amour de Dieu avait été répandu dans son cœur par le Saint Esprit (Rom. 5. 5).

4ème samedi

Nous voici maintenant au début de mars. Le vent tiède du midi caresse le versant ensoleillé de la montagne et les premières fleurs du printemps font déjà leur apparition. Le long de la rivière, les plantations de pêchers ont revêtu leur éclatante parure rose tendre ; dans les peupliers qui commencent à reverdir, les oiseaux font entendre leur gazouillis. C’est partout l’hymne de la résurrection et de la vie dans la nature entière.
Le père de Michel a décidé de l’emmener avec lui dans son prochain voyage à Monte-Carlo, comptant bien que les distractions multiples de cette ville achèveront de lui faire passer « sa folie religieuse » comme il l’appelle.
Ne sachant rien de ce qui se passe dans ces grands centres de mondanité et de souillure, Michel se réjouit de tout son cœur à la pensée de ce merveilleux voyage, dans la nouvelle auto de son père, et surtout la perspective de voir la mer le transporte de joie.
Cependant, quand le père et le fils prirent place sur les banquettes moelleuses de la voiture « super-confort », ils se doutaient peu de ce qui les attendait au tournant de la route…
À peine avaient-ils parcouru quelques kilomètres sur cette magnifique route qui descend en lacets, qu’un camion roulant à toute vitesse vint les heurter violemment, et en un instant, la somptueuse voiture alla voler en éclats contre les blocs de rocher qui bordaient la route…
Par bonheur, une autre voiture ne tarda pas à passer et l’on put transporter rapidement nos deux voyageurs à la clinique la plus rapprochée.
Michel était sans connaissance et son sang coulait à flots d’une large blessure à la tête, tandis que son père, tout en souffrant atrocement d’une fracture à la hanche, avait gardé toute sa lucidité.
Ils furent bientôt installés côte à côte dans une chambre de première classe, entourés des plus éminents chirurgiens. Dans son angoisse pour son fils, M. Dentan oubliait ses propres souffrances. Comme il eût volontiers sacrifié tous ses millions pour pouvoir arracher à la mort son enfant bien-aimé !
Malgré les soins divers qu’on lui prodiguait, Michel ne reprit pas connaissance de toute la nuit. Il avait une forte fièvre et, dans son délire, il répétait sans cesse des paroles incohérentes : « Étant riche, Il s’est fait pauvre Il a vécu dans la pauvreté, afin que par Sa pauvreté nous fussions enrichis… Qui nous séparera de l’amour de Christ ?… Laissez venir à Moi les petits enfants… Celui qui boira de l’eau que Je lui donnerai ,Moi, n’aura plus soif à jamais… » (2 Cor. 8. 9 ; Rom. 8. 35 ; Marc 10. 14 ; Jean 4. 14).
Un à un, ces fragments de versets appris à l’École du dimanche lui revenaient à l’esprit, révélant ce qui n’avait cessé d’occuper ses pensées, pendant ces longs mois de silence.
Tout en se disant libre-penseur et matérialiste reconnu, M. Dentan n’était pas complètement ignorant de la vérité, car il avait été élevé par une grand-mère pieuse qui lui avait enseigné la Parole de Dieu dès sa plus tendre enfance. Puis, plus tard, les soucis de ce siècle, l’attrait des richesses, avaient étouffé la bonne semence, comme les épines de la parabole (Mat. 13. 22) et il s’était jeté, corps et âme, au service de Satan.
Maintenant, pendant les heures angoissées de cette inoubliable nuit qui lui parut un siècle, les souvenirs depuis longtemps relégués dans les profondeurs de son être, revenaient à sa mémoire avec une clarté terrifiante.
En entendant ces paroles divines, prononcées par son enfant, là près de lui, entre la vie et la mort, il vit passer devant ses yeux toute sa vie, depuis le temps où, petit enfant, sur les genoux de sa grand-mère, il avait appris, lui aussi, ces mêmes versets de l’Évangile…
Si Michel allait mourir cette nuit, ne serait-il pas coupable devant Dieu d’avoir voulu, par ce fatal voyage, le détourner de la foi ? Et à la sombre liste de ses nombreux péchés, viendrait s’ajouter celui d’avoir tué son enfant !
Dans cette amère détresse, où pourrait-il trouver le secours ? Comment oserait-il s’adresser à ce Dieu qu’il avait si longtemps méprisé et dont il avait été jusqu’à nier l’existence ?
Tandis qu’un combat intense se livrait dans le secret de son cœur, un verset biblique, appris dans son enfance, se présenta soudain à son esprit comme la réponse de Dieu : Venez, et plaidons ensemble, dit l’Éternel : « Si vos péchés sont comme le cramoisi, ils deviendront blancs comme la neige ; s’ils sont rouges comme l’écarlate, ils seront comme la laine » (És. 1. 18).
Alors, ne pouvant résister à cet appel d’amour, d’un cœur brisé, vaincu par la grâce divine, M. Dentan adressa à Dieu sa première prière : « Mon Dieu, sois apaisé envers moi, le pécheur (Luc 18. 13)… Pardonne-moi mes péchés et fais de moi Ton enfant pour l’amour de Jésus… ».
Puis il ajouta, d’une voix brisée par l’émotion : « Si Tu le veux bien, sauve mon enfant, je T’en supplie, Seigneur ! »
Comme les rayons du soleil levant commençaient à filtrer au travers des volets, un rayon de lumière divine venait de pénétrer dans ce cœur si longtemps endurci et enténébré, pour le conduire jusqu’à la pleine clarté de la foi.
Quelques instants après, Michel reprit enfin connaissance. La fièvre avait sensiblement baissé, mais dans son extrême faiblesse, il ne tarda pas à se rendormir. Ce ne fut qu’au bout de trois longues journées, après bien des alternatives de crainte et d’espoir, que le docteur put déclarer l’enfant hors de danger… Quelle prière d’actions de grâce monta alors du cœur de son père, vers ce Dieu si infiniment bon qui l’avait exaucé malgré son indignité !
Mais il y avait encore de longues semaines à passer à la clinique, avant que les deux blessés pussent être transportés. Ce fut un temps de profonde bénédiction pour M. Dentan qui, arraché aux soucis de ses affaires terrestres, sentait de plus en plus la nécessité de rechercher Dieu.
Surmontant toute crainte du « qu’en dira-t-on », il avait demandé une Bible à son infirmière. Dans la lecture du Livre divin, il faisait peu à peu la découverte de sa propre misère, de l’abîme insondable de son péché, mais aussi celle de la grâce infinie de Dieu, manifestée à la croix, et son cœur humilié et contrit buvait à longs traits à cette source de vie.
Quand, pour la première fois, Michel surprit son père, la Bible à la main, il se redressa sur son lit avec un geste de surprise :
– Papa, mais c’est mon Livre que tu lis ?
– Oui, mon chéri, ton Livre est devenu mon Livre à présent, et ton Sauveur mon Sauveur…
– Oh ! Papa, est-ce bien vrai ?
– Oui, c’est vrai, Michel. Par la grâce de Dieu, ton père est un nouvel homme maintenant, car je me suis confié au Seigneur Jésus. Son sang m’a purifié de tous mes péchés (1 Jean 1. 7). Je ne t’empêcherai plus désormais de lire Sa Parole, mais nous la lirons ensemble, pour apprendre à mieux L’aimer et Le servir.
Michel était trop ému pour pouvoir répondre à son père ; mais les larmes de joie qui coulaient le long de ses joues pâles en disaient plus que des paroles.
M. Dentan continua, cherchant à raffermir sa voix brisée par l’émotion :
– Il faut que tu saches maintenant que ton père est handicapé pour tout le reste de la vie. Le docteur m’a dit hier que ma hanche ne pourrait pas se remettre complètement et que je ne pourrais marcher qu’avec des béquilles… si même un jour je marche encore !… (puis, comme se parlant à lui-même) : C’est bien l’expérience de Jacob que je lisais ce matin : « Il toucha l’emboîture de sa hanche », et Jacob boitait quand il passa Peniel (Gen. 32. 25 à 31). Oui, Dieu m’a frappé dans Sa grâce infinie, afin de m’arrêter sur ce chemin de perdition… Mais tout est bien. Il vaut mieux entrer boiteux dans le royaume de Dieu que d’être jeté dans la géhenne (Marc 9. 45). Puis, se tournant de nouveau vers Michel qui sanglotait sous sa couverture : – Ne pleure pas, mon chéri, tu vas avoir mal à ta pauvre tête, si tu t’agites ainsi. Tout est bien pour ton papa, je suis plus heureux que je ne l’ai jamais été de ma vie. Si mon corps est affaibli, peu importe, puisque j’ai reçu la vie éternelle, la vie qui triomphe de la mort. Le Seigneur m’aidera à tout supporter et à Le glorifier dans mon infirmité.
– Mais, Papa, si nous demandions au Seigneur Jésus de guérir ta jambe, ne crois-tu pas qu’Il le ferait ?
– Je sais bien qu’Il pourrait le faire s’Il le voulait, Michel, mais Il m’a déjà montré Sa volonté à ce sujet. J’ai passé par une lutte terrible, avant de me soumettre à cette épreuve, et quand j’ai finalement cédé au Seigneur, Il a rempli mon cœur d’une paix merveilleuse que je n’avais jamais connue jusqu’à ce jour. C’est comme le ciel commencé sur la terre quand on peut dire par la foi : « Non pas ce que je veux, moi, mais ce que Tu veux Toi» (Marc 14. 36).

Par une radieuse journée de mai, tandis que la nature entière, revêtue de sa parure éclatante, célèbre le triomphe de la vie sur la mort, une voiture d’ambulance monte lentement cette même route, le long de la montagne.
Nos deux convalescents contemplent avec délices la vallée verdoyante, avec ses vergers en fleurs et les grands rochers gris, avec ici et là des genêts d’or. Ils respirent avec bonheur l’air pur et vivifiant des sommets… Enfin, les voilà au dernier tournant, d’où l’on aperçoit les tourelles du château et les grands sapins du parc.
Sur le seuil de la porte, la bonne grand-mère et tout le personnel du château sont réunis pour les recevoir. Dans les yeux de Félicie, rappelée à sa tâche, il y a un rayon de joie indicible, quand son petit maître, en descendant de voiture, se tourne vers elle, la main tendue, et lui murmure à l’oreille :
– Félicie, papa aussi aime Jésus maintenant ; il a dit qu’on pourrait lire dans mon Livre tant qu’on voudrait et que je pourrais aller à l’École du dimanche, et vous viendrez avec moi toujours !
Puis, voilà notre brave Jean-Pierre qui arrive, tout essoufflé d’avoir couru tout le long du chemin en revenant de l’école. Il a appris, lui aussi, la grande nouvelle, et s’est empressé de cueillir une magnifique gerbe de fleurs pour fêter le retour de son ami. Il n’aura plus besoin de se cacher désormais, pour venir encourager son jeune frère dans la foi, car le père de Michel le reçoit avec affection. Il n’oublie pas que c’est par le fidèle témoignage de ce simple petit paysan que le premier rayon de lumière est entré dans son foyer. Son orgueil de classe sociale a été déposé, avec toute son ancienne vie, au pied de la croix.
Tandis que, porté par deux infirmiers, il franchit le seuil de sa magnifique demeure, en compagnie de son enfant bien-aimé, ramené lui aussi des portes de la mort, une prière d’adoration et de louanges monte de son cœur vers Dieu. Ensemble, ils n’auront plus qu’un seul but désormais : celui de servir et de glorifier ce Seigneur de gloire qui, « étant riche, a vécu dans la pauvreté» afin de les sauver.

D’après la Bonne Nouvelle 1974