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LIVINGSTONE ET STANLEY

 Il est peu de noms plus célèbres dans l’histoire des explorations, et surtout dans les annales missionnaires, que celui de David Livingstone. On sait en particulier que, après avoir entrepris de grands voyages dans le centre de l’Afrique, il demeura plusieurs années sans donner de ses nouvelles. On le crut perdu et un grand journal américain, le New-York Herald, chargea Stanley d’aller à sa recherche. Stanley réussit à retrouver sa trace et finit par retrouver Livingstone à Ujiji, dans la région des grands lacs africains.
Livingstone venait de rentrer d’une nouvelle expédition au cours de laquelle il avait de nouveau essayé de découvrir les sources du Nil. Du reste, ces voyages ne détournaient nullement son attention du but essentiel qu’il poursuivait : la conversion des indigènes. Mais ses forces le trahirent et il dut rebrousser chemin.
– Mes amis ne me reconnaîtraient plus, disait-il à ses deux fidèles compagnons, Chuma et Susi. A force de me nourrir de ces grains de blé si durs, mes dents sont toutes tombées et, si ma fille me revoit jamais, elle devra me parler très fort car je n’entends presque plus. Mes pieds sont couverts d’horribles ulcères. Il vous faut faire un brancard pour me transporter.
– O maître ! Répondit Chuma, combien je voudrais vous voir retrouver une meilleure forme physique ! Que vos joues sont creusées ! Nous craignons de vous voir mourir.
– Je n’aurais pas dû entreprendre cette expédition, mais comme j’ai promis d’aller, il me faut tenir parole.
– Retournons à Ujiji, dirent ses deux compagnons avec insistance. Là nous trouverons des médicaments et une nourriture convenable pour le maître et sûrement les Anglais n’oublieront pas leur frère en Afrique.
Livingstone finit par céder. Sur le chemin du retour, tandis que sa petite caravane traversait l’immense forêt équatoriale, des brigands l’attaquèrent et lui enlevèrent à peu près tout ce qu’il possédait. Puis, arrivé à Ujiji, il trouva que les provisions qu’il y avait laissées en réserve avaient été gaspillées, cela surtout à cause de faux bruits mis en circulation par une troupe de ses anciens partisans qui prétendaient que le missionnaire était mort et que tout ce qui lui appartenait pouvait se partager parmi les gens de l’endroit.
Mais c’est souvent au moment le plus sombre que le Seigneur envoie aux siens le secours dont ils ont besoin. Cinq jours après son arrivée à Ujiji, tandis que Livingstone pouvait se demander sérieusement pour combien de temps il en avait encore à vivre, Stanley arriva au village. Il a raconté en ces termes sa rencontre avec le vaillant pionnier de l’évangile :
Nous nous trouvions à trois cent mètres à peine d’Ujiji, entourés d’une foule immense. Soudain j’entendis une voix s’adresser à moi en anglais et me dire :
– Bonjour, Monsieur.
Je me retournai vivement pour voir qui me saluait de la sorte, et aperçus à côté de moi un homme, au visage noir comme l’ébène, mais illuminé d’une joyeuse animation. Il portait une longue chemise blanche et, sur la tête, un turban de toile américaine.
– Qui êtes-vous donc ? Lui demandai-je.
– Je suis Susi, le domestique du docteur Livingstone, répondit-il, et un large sourire éclaira sa bonne et honnête figure, tandis que ses dents brillaient d’une blancheur d’ivoire.
– Comment ? Le docteur Livingstone est ici ?
– Mais oui !
– Dans ce village ?
– Oui, Monsieur.
– En êtes-vous sûr ?
– Très sûr. Je viens de le quitter.
– Bonjour, Monsieur, dit une autre voix.
– Et vous, demandai-je, qui êtes-vous ?
– Je m’appelle Chuma, Monsieur.
– Le docteur se porte-t-il bien ?
– Pas très bien, Monsieur.
– Où a-t-il été si longtemps ?
– A Manynema.
– Eh bien, Susi, courez annoncer au docteur mon arrivée.
– Oui, Monsieur, et le brave garçon partit comme une flèche. Il ne tarda pas à revenir pour me demander mon nom. Il avait prévenu Livingstone de ma venue, mais le docteur ne voulut pas ajouter foi à ses paroles et lui demanda comment je m’appelais, ce qui remplit le pauvre serviteur d’une consternation douloureuse.
Cependant, tandis que ces événements se déroulaient, on avait fait savoir au docteur qu’un homme blanc était arrivé en effet ; qu’on avait entendu les détonations de ses fusils et qu’on avait vu son drapeau. Les grands dignitaires du village se réunirent devant la case du missionnaire et le docteur lui-même se rendit sous la véranda pour dire ce qu’il avait à faire.
Pendant ce temps la tête de la colonne de mes gens fit halte. Le porte-étendard sortit des rangs, faisant flotter bien haut son drapeau, puis je m’avançai au-devant de Livingstone avec toute la dignité possible, afin de produire un certain effet sur les africains ; mais mon cœur battait si vite que j’aurais donné tout au monde pour pouvoir donner libre cours à la joie indicible qui m’envahissait. Tandis que je m’avançais vers le docteur, je remarquai qu’il était très pale, qu’il avait l’air épuisé, que ses vêtements étaient usés et défraîchis.
– Le docteur Livingstone ? Dis-je en soulevant ma casquette. C’est le New-York Herald qui m’envoie à votre recherche pour vous ramener en Angleterre.
– C’est moi-même, répondit Livingstone en me serrant la main avec effusion. Vous me rendez la vie. J’en bénis le Seigneur.
– Moi aussi, répliquai-je, je l’en remercie.
– Et vous, Monsieur, croyez à toute ma reconnaissance.
Là-dessus il me conduisit dans sa modeste demeure et me fit asseoir sur le seul siège qu’il eût à m’offrir ; c’était son propre fauteuil, à savoir une peau de chèvre étendue par terre avec une autre peau clouée à la muraille pour garantir le dos contre les courants d’air.
Livingstone ne tarda pas à recouvrer ses forces, partiellement du moins, grâce à la nourriture que je pus lui donner et, avec les forces, lui revint sa gaieté, son entrain. Je n’ai jamais entendu qui que ce soit rire comme il le faisait. Tout son être semblait participer à sa joie, mais, en même temps, il s’y mêlait tant de bonté et de grâce que ses ennemis se laissaient gagner. C’était un exemple remarquable de ce que peut produire dans le cœur une communion constante avec le Seigneur.
Un jour Stanley lui dit :
– Rentrez donc en Angleterre avec moi. Vous prendrez quelque repos, puis vous viendrez reprendre ici votre travail interrompu.
– Non, répondit le missionnaire. Ma propre fille m’écrit : Malgré tout le désir que j’éprouve de te retrouver au milieu de nous, je préfère te voir achever ta tâche à ta complète satisfaction, plutôt que de penser que tu rentres au pays simplement pour me faire plaisir. C’est bien là ma pensée aussi, continua Livingstone. J’ai près de soixante ans ; mes cheveux sont tout à fait blancs ; je sens que mes jours sont comptés. Je dois donc songer avant tout à ce pour quoi le Seigneur m’a placé ici et non pas chercher à accomplir mes propres désirs.
– Ah ! Livingstone, ne put s’empêcher de dire Stanley, combien vous me faites envie ! J’ai vu et entendu bien des hommes se vanter de ce qu’ils appelaient leur religion, mais ce n’était que de la religiosité, une vaine forme extérieure, sans profondeur aucune. Je n’ai jamais vu personne comme vous ; on dirait que vos convictions vous ont pénétré de part en part. Vous m’avez gagné le cœur ; je me sentirai un homme meilleur pour vous avoir rencontré.
– Ne dites pas cela, répliqua avec chaleur le missionnaire. Vous ne savez pas combien j’ai murmuré quand je me suis cru abandonné de tous au centre de l’Afrique. J’ai cherché, il est vrai, à étouffer mes mauvaises pensées, mais c’est quelquefois dur d’avoir à céder.
– Il n’y a rien d’étonnant à cela. Nul être humain n’aurait montré autant d’endurance. Je suis sûr que vous pratiquez une religion dont je n’ai jamais entendu parler.
– Stanley, pendant que j’attendais à Manynema, j’ai lu la Bible quatre fois d’un bout à l’autre. Tout ce que je suis, tout ce que j’ai, je le dois à Christ révélé dans ce livre divin. Oui, Stanley, c’est là que se trouve la force et la puissance qui transforme. Quand je contemple le Seigneur Jésus, j’entends au fond de mon cœur quelque chose qui répond, bien faiblement, il est vrai, à son amour merveilleux. Je ne puis lui résister et je considère ces indigènes comme des gens pour lesquels il s’est donné lui-même et qu’il veut avoir pour Lui. Je ne puis me fâcher contre eux quand ils me volent et me trompent. Pauvres gens ! Le Seigneur est mort pour eux et cherche à les sauver.
– Depuis que je vous ai rencontré, répondit Stanley, j’ai beaucoup pensé à cette question du salut. J’ai énormément voyagé ; j’ai vu bien des choses, mais je n’ai jamais oublié un ami d’enfance. Il aimait à me prendre auprès de lui, puis il ouvrait sa vieille Bible et me lisait les histoires de David et de Joseph. J’aimais l’entendre et me sentais profondément ému ; mais ces premières impressions s’effacèrent bien vite lorsque je vis d’autres pays et d’autres peuples. Je le regrette amèrement.
Livingstone saisit avec empressement l’occasion qui s’offrait à lui pour éclairer son nouvel ami et, de l’aveu de Stanley lui-même, un des résultats les plus heureux pour lui du long et périlleux voyage qu’il accomplit à travers l’Afrique, ce fut d’avoir été remis en contact avec les précieuses vérités concernant le salut gratuit offert à tout pécheur.

——–

Stanley avait eu une enfance des plus malheureuses. Il s’appelait de son vrai nom John Rowlands ; on verra tout à l’heure comment il vint à porter celui sous lequel il est universellement connu. Abandonné de ses parents, il fut recueilli dans une maison d’accueil, sorte d’asile de mendicité, où il eut cruellement à souffrir. Il y apprit, dit-il, l’inutilité des larmes. Il y entra cependant, de façon bien inattendue, en contact avec la Parole de Dieu. Les murs de l’établissement étaient, en effet, ornés de panneaux de fer dans lesquels on avait gravé des textes bibliques. Se reportant plus tard à cette époque de sa vie, il écrivait : J’ai toujours su gré à la maison d’accueil, de m’avoir inculqué les principes d’une éducation biblique. L’horreur de faire le mal volontairement, le sentiment du respect, l’instinct de secourir les faibles, la conscience, voilà ce que je dois à cet enseignement. C’est lui qui m’a guidé vers le bien et qui m’a détourné du mal. Il m’a donné comme un avertisseur très sensible et très juste, capable de déceler le mal sous ses formes les plus subtiles, une boussole qui m’a permis de prendre une route plus droite que toutes celles que j’avais suivies auparavant.
En ces noires années, une seule éclaircie : la visite de l’évêque anglican. Johnny lui est présenté comme le meilleur sujet de l’école, et le révérend, en souvenir et comme récompense, lui donne une Bible.
Pour cet abandonné, qui de sa vie n’a jamais rien possédé, cette Bible devient un trésor, un talisman, une relique sacrée ! Au moindre loisir, il la tire de sa poche et la lit avec ferveur. Il apprend à prier. Désormais l’espoir en Dieu l’exalte du fond de son abîme d’opprobre et de misère…
Enfin, maltraité de plus en plus, il s’enfuit.
Ce sont de nouvelles souffrances. Seul au monde, bafoué, menacé, frappé, John erre éperdument, mendie du travail et du pain de maison en maison. Il gagne Liverpool ; il y adjure quelques parents de le prendre comme serviteur ; puis, traité de vagabond, chassé par eux, il se fait apprenti mercier, ensuite garçon boucher. John n’avale pas une bouchée qu’on ne la lui reproche injurieusement. La détresse physique et morale de l’enfant est de si poignante horreur que, pris de désespoir, il s’étend sur le sol pour attendre la mort. Mais il sent la petite Bible de l’évêque au fond de sa poche. Il l’ouvre. Il lit. L’espoir lui revient. La foi le ranime. Il se relève, retourne à la vie et trouve un engagement comme mousse.
Ses souffrances sont pires encore. La traversée, jusqu’à la Nouvelle-Orléans, est une torture de cinquante-deux jours. C’est pis que la maison d’accueil car John ne peut tirer sa Bible de sa poche sans être hué, bousculé et battu.
A la Nouvelle-Orléans, le pauvre enfant est si profondément pénétré de son abandon, il pressent tant d’humiliations et de souffrances nouvelles sur le sol étranger que, seul entre les mousses, il hésite à quitter le navire. Capitaine et matelots usent alors de telles violences que John se sauve, le soir, sans oser ni prendre ses habits, ni parler de son salaire. Brisé, il se laisse tomber sur le port entre deux balles de coton et s’endort en tremblant de l’inquiétude du lendemain.
La faim l’éveille à l’aube. Tête basse, afin de cacher ses larmes, le malheureux enfile la première rue qui s’offre et s’avance d’un pas traînant. Vers sept heures, affamé, pris de faiblesse, Johnny s’arrête en face d’un homme d’âge mûr qui, assis devant son beau magasin, lit tranquillement son journal. Ce commerçant a la physionomie si douce que le petit Rowlands se risque, non pas à mendier, car la honte lui étranglerait les mots dans la gorge, mais à demander d’une voix timide dont sa fierté cherche en vain à dissimuler le tremblement désespéré :
– N’auriez-vous pas besoin d’un petit garçon, monsieur ? Le commerçant, riche, marié et sans enfants, tressaille à cette question si naturelle, qui, brusquement, pourtant, ravive l’unique chagrin de sa vie.
– Un petit garçon ? répète-t-il.
Et, surpris, troublé, d’un geste rassurant, il fait signe à John d’approcher. Tandis que, interrogé avec bienveillance, le mousse raconte sa vie tragique en toute sincérité poignante, le monsieur l’enveloppe d’un regard pénétrant qui, peu à peu s’attendrit de pitié.
– Qu’est-ce que tu as là, dans ta poche ? Demande le négociant quand l’histoire est finie.
Et John, sans se douter que ce geste va le sauver, tire très simplement sa Bible, et non moins simplement, explique :
– C’est mon livre : je sais lire, monsieur.
– Montre !
Le commerçant prend la Bible, l’ouvre, et dès la première page, voit l’autographe de l’évêque : « Offert à John Rowlands pour son application et sa bonne conduite ».
Près de cet homme, aussi croyant que lui-même, John ne pouvait montrer meilleur diplôme. Le négociant devine du coup comment cet enfant misérable, à travers tous les maux et tous les vices, a été gardé honnête, brave et pur. Il l’accueillit chez lui, le protégea, l’instruisit et finit par l’adopter et lui donner son nom.
Malheureusement, la connaissance qu’avait Stanley de la Parole paraît avoir été plus superficielle que réelle. Sa position s’améliora rapidement ; il se lança dans le journalisme où il fit une carrière brillante ; mais, pendant longtemps, il perdit complètement de vue les vérités qui l’avaient encouragé et soutenu dans son enfance. En 1871, on le chargea de se mettre à la recherche du missionnaire Livingstone dont on n’avait, depuis longtemps, plus aucune nouvelle. Le sentiment de la grandeur de la tâche qu’il assumait dut éveiller chez Stanley quelque chose des impressions d’autrefois. En effet, à la veille de son départ pour l’Afrique, un de ses amis, Sir W. Mackinnon, lui dit :
– Je veux vous faire un cadeau, mais je désire que vous le choisissiez vous-même. Peu importe le prix. Dites seulement ce dont vous avez envie.
Stanley répondit sans hésiter :
– Donnez-moi une Bible !
Plus tard Stanley, racontant ce fait lui-même à un ami, ajouta :
– Pendant que j’étais en Afrique, j’ai lu cette Bible trois fois.
Et ce ne fut pas sans profit, car voici ce qu’il rapporte à ce sujet :
Ce fut une dure école, parmi des jungles impénétrables, des marécages pestilentiels et des savanes infestées d’insectes ; rien dans ce début ne semblait m’encourager. Mes chevaux mouraient, mes porteurs désertaient, un mal très redoutable décimait ma colonne ; mais malgré tant d’obstacles, je ne me laissai pas surmonter par l’adversité.
J’avais emporté ma Bible et le consul américain m’avait donné, pour envelopper des flacons médicaux, une quantité de New-York Herald et d’autres journaux américains. Curieuse rencontre ! Mais ce qu’il y eut de plus remarquable, ce fut la transformation qui s’opéra en moi à la lecture de la Bible, au cœur de l’Afrique mélancolique.
J’étais souvent malade, et lors de mes premières attaques de fièvre équatoriale, je lisais souvent la Bible pour dissiper l’ennui des heures interminables passées au lit. Bien qu’incapable de marcher (j’avais constamment plus de 40 degrés de fièvre) je pouvais lire, quand je ne perdais pas connaissance. Je lus Job, puis les Psaumes, et quand je fus guéri et de nouveau en état de marcher, je passai mon temps sous la tente à parcourir les colonnes de journaux et je fus amené à refondre complétement mon opinion sur les périodiques, non que je ne reconnaissais plus ma profession, pour laquelle j’avais encore beaucoup d’estime, trop d’estime, mais je réfléchis à l’abus qu’on faisait des journaux.
La solitude m’apprit bien des choses, me présenta les journaux sous un jour tout nouveau. Bien des questions m’y paraissaient traitées d’une façon qui faisait honte à la grande nature sauvage.
Il m’apparut alors que tout ce qu’on lit dans les journaux, en dehors de ce qui fait leur objet à savoir, des nouvelles, est une perte de temps, une déperdition de force vitale et de valeur personnelle. Mais la Bible, au langage noble et simple, je continuai de la lire en la pénétrant d’une façon plus profonde, plus sincère que jamais auparavant. Ses versets pleins de force prenaient un sens différent, avaient une influence plus pénétrante dans le silence des déserts. Je sentais comme un rayonnement se dégager de ces pages et comme un charme mystérieux qui s’harmonisait étrangement avec la profonde mélancolie des paysages africains.
Quand je posais le livre, du fond de mon cœur venaient affluer à mon esprit des souvenirs anciens. Et je voyais surgir toutes mes ambitions d’autrefois et la longue théorie des espoirs déçus et des désirs irréalisés. Je me voyais là, pauvre journaliste, sans amis, conscient pourtant d’une puissance en moi qui m’entraînait à l’action victorieuse. Comment était-ce possible ? Alors passaient et repassaient dans mon esprit des versets de la Bible qui s’appliquaient merveilleusement à mon cas, parfois pour m’encourager et souvent pour me mettre en garde.
Seul dans ma tente, à l’abri des regards, mon esprit travaillait et méditait ; ma consolation et mon soutien furent de me rappeler ce qui m’avait consolé et soutenu pendant mon enfance misérable. Je me jetai à genoux et je répandis mon cœur devant Dieu, de qui je m’étais si longtemps éloigné, qui m’avait mystérieusement conduit en Afrique, pour m’y révéler sa volonté et m’y faire trouver le Sauveur dont j’avais besoin. Je fus remplis du désir de le servir complètement, ce même désir qui jadis à la Nouvelle-Orléans me remplissait de joie chaque matin et m’envoyait en chantant à mon travail. Vus du fond de ma solitude, quelle différence entre la Bible et les journaux ! Celle-là me rappelait que loin de Dieu ma vie n’était qu’une bulle d’air, et m’invitait à me souvenir de mon Créateur. Ceux-là n’engendraient qu’orgueil et vanité. Le ciel insondable, la terre couverte de forêts à l’infini, et la savane désolée marquaient tant le contraste de ma propre petitesse que je m’en sentais souvent humilié ; et mes compagnons noirs s’étaient aperçus que l’Afrique était en train de me transformer.

——–

Stanley fut encore, dans les mains de Dieu, l’instrument qui fit pénétrer la Bible dans le pays d’Ouganda dont le roi, Mtesa, répandait la terreur autour de lui et dans tous les pays voisins.
Lorsque Stanley partit pour son second voyage en Afrique, en 1875, Mlle Livingstone, la fille du missionnaire, lui remit une Bible richement reliée. Reçu à la cour de Mtesa, Stanley lui montra le précieux volume et lui en lut quelques chapitres qui impressionnèrent fortement le roi. Lorsque, quelques temps après, Stanley, continuant son voyage à travers le continent noir, allait franchir la frontière de l’Ouganda, il vit accourir un messager de Mtesa qui avait fait plus de deux cent cinquante kilomètres pour le rejoindre et lui dire que le roi voulait absolument avoir « le livre ». Stanley lui donna sa Bible.
De retour en Angleterre, l’explorateur rendit compte, dans le Daily Telegraph, de ce qui s’était passé entre lui et Mtesa et pressa vivement ses amis chrétiens d’envoyer dans l’Ouganda des missionnaires. Ceux-ci partirent deux ans plus tard et, malgré de terribles persécutions qui éclatèrent sous le successeur de Mtesa, l’Évangile s’est largement répandu dans ce pays.

D’après la Bonne Nouvelle 1913