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L’HOMME QUI MOURUT POUR MOI

 

J’entendis un jour parler d’un homme qui allait bientôt mourir ; seul, abandonné, maudit de tous, il avait la plus terrible réputation. Je ne pus supporter la pensée qu’il allait comparaître devant Dieu sans avoir entendu un message de salut et d’amour. Les amis auxquels j’en parlai refusèrent de s’en occuper. Mille objections se présentèrent à mon esprit, je n’avais pas envie de faire cette démarche. Néanmoins je finis par y aller, et trouvai le misérable homme couché sur une paillasse, n’ayant pour le couvrir que des couvertures en loques. Son passé avait laissé des traces indélébiles sur son visage. Il m’accueillit par un juron.
– Mon ami, dis-je, ne parlez pas ainsi.
– Je n’ai pas d’ami.
– Si, je suis le vôtre.
– Pas du tout (juron). Je n’ai pas besoin de vous, et je ne veux pas de votre amitié.
Je posai près de lui les fruits que j’avais apportés, puis, espérant le toucher, je parlai de sa mère, mais avec un juron il la maudit. Il maudit ensuite sa femme, et quand je lui parlai de Dieu, il maudit Dieu. Je parlai encore de Jésus, mais il m’arrêta par ses blasphèmes et ajouta :
– Tout ceci n’est que des mensonges, personne n’est mort pour les autres.
Je partis découragée. J’y retournai le lendemain et les autres jours suivants pendant deux semaines ; jamais il ne témoignait la moindre reconnaissance.
Un jour, je rentrai chez moi si découragée que je décidai de ne plus y retourner. Mais la nuit, je ne pus dormir. Est-ce que j’allais vraiment l’abandonner ? Je finis par me lever, et priai pour ce malheureux. Je compris ma faute : je n’avais pas laissé Dieu agir, je ne l’avais pas remis simplement entre les mains de Dieu. Je luttai contre moi-même, et peu à peu le calme revint. Aussi fut-ce toute apaisée que le lendemain matin je pris le chemin de la maison en ruine. Une voisine rencontrée m’accompagna avec sa fillette, et toutes deux m’attendirent dehors pendant que je faisais ma visite.
L’homme me reçut comme d’habitude par un juron ; comme tous les matins je changeai l’eau de sa cruche, lorsque, soudain, on entendit le frais éclat de rire de la fillette. L’homme, étonné, demanda :
– Qu’est-ce que c’est ?
– Une petite fille qui m’attend.
– Faites-la entrer.
J’appelai l’enfant.
– Veux-tu voir le malade, Lily ?
Bien qu’un peu effrayée, elle posa sur le lit le bouquet de fleurs des champs qu’elle venait de cueillir. Il mit sa main rude sur la main potelée de l’enfant et ses yeux se remplirent de larmes.
– J’avais une petite fille, dit-il, qui s’appelait aussi Lily. Elle m’aimait. Elle est morte ; j’aurais été différent si elle avait vécu.
J’avais maintenant la clé de son cœur.
– Quand vous avez maudit votre mère et votre femme, c’est parce qu’elles n’étaient pas des femmes honnêtes ? demandai-je.
– Vous ne pouvez pas imaginer ce qu’elles étaient.
– Si votre petite fille avait vécu, elle serait peut-être devenue comme elles. Vous ne l’auriez pas voulu ?
– Ah ! Non, j’aurais préféré la tuer. C’est vrai, je n’ai pas pensé à cela. Oui, il vaut mieux qu’elle soit morte.
Je pris la main du pauvre homme dans les miennes.
Le bon Sauveur, continuai-je, l’aimait encore plus que vous, Il l’a prise pour en prendre soin, Il la garde, elle vous attend ; ne voudriez-vous pas la revoir ?
– Pour la revoir, dit-il avec force, je supporterais mille morts.
Tandis que je lui parlais des souffrances de Christ, sa figure pâlit deux ou trois fois ; il me prit le bras :
– Que faisiez-vous l’autre jour quand vous parliez en regardant en l’air ?
– Je priais.
– Priez maintenant, dites-Lui que je veux revoir ma petite Lily.
Quelques jours plus tard, il avait compris la grâce de Dieu ; il aimait, disait-il, « l’Homme qui mourut pour moi ».
Il resta encore en vie plusieurs semaines, et désira réunir quelques-uns de ses anciens camarades afin qu’ils entendent, eux aussi, parler des souffrances du Sauveur. Au milieu d’une phrase, il m’interrompit :
– Camarades, vous ne croyez pas ce qu’elle dit, sinon vous pleureriez.
Au bout d’un moment il reprit :
– Camarades, vous savez comment on nettoie la poudre d’or en faisant couler l’eau à flots dans les canaux qui la contiennent. La boue s’en va, l’or reste au fond. Le sang de cet Homme a passé sur moi ; il n’y avait que de la boue, mais il est tout de même resté un peu d’or. Grâce à cet Homme qui est mort pour moi, je peux aller voir Lily. Ne voulez-vous pas L’aimer, vous aussi ?
Lorsqu’il mourut, deux amis, qui avaient passé la nuit auprès de lui, vinrent me raconter sa fin.
– Je m’en vais, camarades, a-t-il-dit ; dites à la dame que je vais voir Lily, et aussi l’Homme qui est mort pour moi.

D’après Almanach Évangélique 1970